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Sous les Discours, l'interaction

De
144 pages
L'observation de l'échange oral ou écrit et de l'interaction verbale ou non verbale entre interlocuteurs partageant ou ne partageant pas une même langue maternelle surprend par l'étendue des variations linguistiques et culturelles qui devraient a priori constituer autant d'obstacles à l'intercompréhension: et cependant, ces locuteurs se comprennent. Comment font-il pour s'entendre ? Qu'est-ce qui rend l'interaction possible ? La présente étude tente de répondre à ces questions en faisant l'hypothèse qu'il existe un archétype d'altérité constitué de quatre catégories universelles d'événements interactionnels: la relation, le dialogisme, l'évaluation, l'affect.
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SOUS LES DISCOURS, CINTERACTION

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La collection Sémantiques est née du constat qu'il est devenu de plus en plus difficile pour les chercheurs en linguistique de faire paraître en librairie des ouvrages un tant soit peu pointus alors que leurs travaux souffrent énormément du manque de publicité, tant pour s'exposer à la critique de leurs pairs que pour être appréciés hors du premier cercle des spécialistes. Collection ouverte à toutes les recherches en cours, Sémantiques a pour but de faire connaître ce qui se passe dans les universités, les instituts et les laboratoires dans les domaines qui sont les siens: linguistique générale et appliquée-confrontée à la psychologie, à la sociologie, à l'éducation et aux industries de la langue.
Le rythme de parution adopté - un à deux titres par mois permet la publication rapide de thèses, mémoires ou recueils d'articles. Sémantiques s'adresse principalement aux linguistes, mais son projet éditorial la destine aussi aux chercheurs, formateurs et étudiants en lettres, langues et sciences humaines, ainsi qu'aux praticiens lexicographes, traducteurs, interprètes, orthophonistes...

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Contact: M. Arabyan IUT de Fontainebleau Route forestière Hurtault F-77300 FONTAINEBLEAU

o L'Harmattan, 1998

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ISBN: 2.7384.6033.X

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Violaine de Nuchèze

SOUS LES DISCOURS, L'INTERACTION

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique F - 75005PARIS FRANCE -

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques MONTRÉAL - CANADA H2Y lK9 (Qc)

Pour M. Y. B.

Introduction

POURQUOI l'interaction est-elle si difficile à décrire? D'abord parce que, souvent enfouie sous les discours, elle ne s'offre que rarement à l'observateur - linguiste, qui doit la recomposer à partir des multiples traces qu'elle laisse en surface. Ensuite parce que, son étude nécessitant une formation plurielle, aucune dis~ipline constituée à l'intérieur des sciences humaines ne peut épuiser sa richesse, et que cette pluralité va à l'encontre des exigences universitaires françaises. Enfin parce que, même dans le cadre d'une discipline constituée (la linguistique en l'occurrence), l'éclatement est tel entre approches, courants, réseaux et méthodologies que l'entreprise semble vouée à l'échec. Le salut est peut-être dans les données, leur abondance et leur diversité; ces données ont été collectées des années durant dans des situations où la dimension pluriculturelle des échanges était toujours présente. Les questions qui ont surgi sont les suivantes: Comment des locuteurs non natifs parviennent-ils à communiquer dans la langue de l'autre? Comment le natif réussit-il à attribuer une signification à des énoncés le plus souvent caractérisés par l'agrammaticalité, l'inappropriété et la non complétude? L'étonnement frise l'émerveillement: mais comment font-ils pour se comprendre? Cette question vaut pour des natifs qui communiquent dans la même langue à partir de répertoires linguistiques manifestement iné gaux, ou encore constitués dans des microcultures respectives plus ou moins éloignées. Un tel questionnement m'a amenée à envisager l'existence potentielle d'universaux dans le domaine de l'interaction, avec pour objectif de rendre compte des mécanismes de l'intercom-

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préhension sur la base de ressources sémantico-pragmatiques essentiellement communes aux interactants issus soit de langues - cultures distinctes, soit de microcultures éloignées, et ce en dépit même des manifestations constantes de la variation langagière. J'appelle l'ensemble de ces très hypothétiques quasi-universaux un archétype d'interaction, sous l'influence initiale de la notion d'idéaltype chez M. Weber, puis de typification des activités humaines chez A. Schütz, enfin de schéma d'action, script et autres scénario des approches cognitivistes. M. Weber définit ainsi l'idéaltype : On obtient un idéaltype en accentuant unilatéralement un ou plusieurs points de vue et en enchaînant une multitude de phénomènes, donnés isolément, diffus et discrets, que l'on trouve tantôt en grand nombre, tantôt en petit nombre et par endroits pas du tout, qu'on ordonne selon le précédent point de vue choisi unilatéralement, pour former un tableau de pensée ho mogène. On ne trouvera nulle part empiriquement un pareil tableau dans sa pureté conceptuelle,. il est une utopie.

M. Weber insiste sur le caractère conceptuel de l'idéaltype, auquel on mesure la réalité pour clarifier le contenu empirique de certains de ses éléments importants, et avec lequel on le compare. Chez A. Schütz, l'idéal type n'est plus seulement un concept, mais entre dans toute interprétation de la signification subjective d'une activité de contemporains, et ceci d'une manière qui permet de délimiter de façon précise la saisie du « sens voulu ». Il propose le terme de typification et la notion de modèle culturel de la vie en groupe. L'idéaltype est donc un concept explicatif. Issue de l'intelligence artificielle, la notion de schéma d' action - sous quelque terme qu'elle apparaisse - rend toujours compte de l'organisation, plus ou moins souple, des connaissances impliquées dans les mécanismes de la compréhension. On retrouve donc là encore une structure conceptuelle qui rend compte d'activités (langagières en ce qui nous concerne) plus ou moins stéréotypées et reposant sur un fort consensus culturel et un savoir implicite commun. Le schéma d'action possède donc lui aussi un caractère idéal et contient une somme d'instructions à partir desquelles un locuteur et/ou un scripteur choisit ses

INTRODUCTION

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conduites langagières dans un contexte donné, et interprète les conduites d'autrui. L'élément déclencheur de cet essai a été le travail de Wiertzbicka sur la notion de primitif sémantique (88, 91, 93) : elle est depuis une dizaine d'années à la recherche de primitifs sémantiques qu'elle définit comme des atomes de la pensée humaine (1988), puis comptabilise en trente-cinq éléments qui constituent l'alphabet universel des pensées humaines (1993) et qu'elle a testés sur corpus dans des analyses transculturelles variées. Rappelons brièvement ces primitifs: substantifs: je, tu, quelqu'un, quelque chose, on, les gens; prédicats mentaux: penser, savoir, dire, éprouver, vouloir; déterminants et quantificateurs : ceci, le même, autre, un, deux, tout, beaucoup; actions et événements: faire, arriver à / dans; méta-prédicats: ne pas vouloir (non 1),si, pouvoir (ou: peutêtre), comme, à cause de, très; temps / lieu: quand, où, après (ou: avant), au-dessous de (ou: au-dessus de) ; partonomie et taxonomie: différentes espèces, parties;

évaluateurs et descripteurs : bon, mauvais, grand, petit. Le Robert historique définit quant à lui l'archétype comme type primitif et modèle,. cette acception nous convient dans un premier temps, en ce qu'elle tient compte de l'historicité des sujets (type primitif) et concède à l'archétype le statut de structure ordonnatrice (modèle). Il faudra cependant rendre compte du lien existant entre type primitif et modèle. Ce lien sera établi par ce que nous nommons principe d'acculturation, qui désigne le recours systématique, lors de la description et l'interprétation des pratiques langagières (orales et scripturales), à l'ensemble des variables exogènes (dites extralinguistiques) constitutives du degré d'intégration à une culture des locuteurs et des scripteurs. L'archétype d'interaction sera donc envisagé comme type
primitif d'action langagière et modèle d'action langagière contextuellement marquée. Forme stable mais non figée, collectif et in-

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dividuel, intériorisé par tout interactant au cours de sa socialisation, l'archétype d'interaction faciliterait l'interprétation et la production des discours. Il permettrait aussi de rendre compte de la diversité des fonctionnements interactionnels et textuels en terme de variation par rapport à l'archétype intériorisé, du point de vue d'un énonciateur X pourvu d'une capacité de jugement en terme de typicalité. En effet, quel que soit le format dans lequel s'inscrit le corpus analysé, chacun porte constamment des jugements sur son discours et celui d'autrui, en fonction de ses propres archétypes précisément, générateurs de normes. Nous entendons par format le complexe cognitif constitué du genre
discursif, du type d'énonciateur, de la langue utilisée.
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du cadre de la communication

et

çette notion de typicalité est issue de la théorie du prototype,

défini chez G. Kleiber (1990) comme le meilleur exemplaire ou encore la meilleure instance, le meilleur représentant ou l'instance centrale d'une catégorie. Une conduite langagière typique sera la plus communément admise (principed'acculturation), c'est-à-dire la plus aisément interprétable, et la plus fréquemment actualisée dans un format donné (archétype d'interaction). Notre conception de la notion même d'interaction est d'obédience bakhtinienne: interaction ne renvoie pas seulement à l'échange dialogal en face-à-face - comme chez E. Goffman mais à tout procès de communication, jusques et y compris aux genres discursifs souvent perçus dans l'imagerie du microcosme des chercheurs comme monosémiques, objectifs et transparents (différents types de discours scientifiques par exemple). Interaction sera définie comme toute co-production pluri-sémiotique inscrite dans un parcours énonciatif contextuellement marqué (nous reviendrons sur ces termes). La notion inclut alors celles d'activité conjointe, de discours (au sens large actuel d'activité rapportée à un genre) et de variation (en synchronie et en diachronie). Elle est de plus conçue comme action sociale réciproque, comme dans l'acception de P. Bange et la perspective wéberienne de la sociologie compréhensive. La notion d'interaction ainsi définie sera donc explorée à partir de données attestées, écrites et orales, relevant de divers genres discursifs et prélevées dans des contextes variés.

INTRODUCTION

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Cette approche empirique et descriptive des discours prélevés dans des contextes pluriculturels présente un coût méthodologique élevé. Aux fondements de la pragmatique, L. Wittgenstein a été le premier à fournir une réflexion très en amont sur les conditions de possibilité du bon fonctionnement du langage ordinaire comme objet de description. Dans cette perspective, il lui a d'abord fallu déconstruire les parlers quotidiens pour mettre à jour les formes primitives du langage, ou jeux de langage. De la même façon, nous avons dû déconstruire des discours, que nous subdivisons d'abord en deux grandes catégories nommées - uniquement pour la commodité des termes et sans que ceux-ci doivent laisser supposer une quelconque opposition quant à la nature des mécanismes observés sur l'ensemble du corpus - corpus endolingue pour les échanges entre natifs d'une même langue - culture, corpus exolingue pour les échanges mettant en présence des interlocuteurs issus de bassins langagiersculturels distincts et communiquant en français, langue d'origine pour une partie seulementd'entre eux (en général l'un, dit natif,
l'autre dit alloglotte, ou allophone).

Après cette première bi-partition des données seulement (endolingues vs exolingues), nous distinguons dans chacune de ces deux catégories entre données dialogales (ou genres premiers chez M. Bakhtine) et données monologales (genres seconds chez M. Bakhtine). Le terme même de genre est à prendre dans l'acception bakhtinienne : Nous apprenons à mouler notre parole dans les formes du genre et, en entendant la parole d'autrui, nous savons d'emblée, aux tout premiers mots, en pressentir le genre [...] Si les genres du discours n'existaient pas et si nous n'en avions pas la maîtrise, et qu'il nous faille les créer pour la première fois dans le processus de parole, qu'il nous faille construire chacun de nos énoncés, l'échange verbal serait quasiment impossible (1984 : 285). On se demandera à partir de quelle structure ordonnatrice est générée chez tout énonciateur cette présomption de genre. Au plan méthodologique, il s'avère si délicat d'analyser des corpus du type exolingue, que l'on doit par prudence se contenter de les décrire au ras des marques et s'interdire davantage que

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quelques hypothèses sur les mécanismes à l' œuvre dans ces discours. En effet, si l'on observe une stratégie systématique d'évitement de conflit par exemple, chez l'allophone comme chez le natif dans une interaction particulière, on ne peut pas savoir si - et dans quelle proportion - cette stratégie est générée par la situation d'exolinguisme (et plus particulièrement par la pénurie et l'insécurité linguistiques), par un système en amont de règles interactionnelles que l'interlocuteur aurait intériorisé et transfèrerait plus ou moins spontanément, ou encore par l'interaction hic et nunc. On procède donc à l'examen de trois corpus: dans des situations d'interaction comparables, on analyse un mécanisme conversationnel X sur deux corpus du type endolingue (par exemple franco-français et nippo-japonais), puis sur le corpus du type exolingue (franco-japonais en l'occurrence), de façon à dépasser le niveau purement descriptif des mécanismes conversationnels en contextes pluriculturels. Nous appelons ce dispositif d'analyse méthodologie du triple corpus et nous l'utilisons sur données dialogales et monologales. Un exempleconcretde « résultat» peut être fourni par le travail sur triple corpus d'une doctorante japonaise (Yasuko Takeuchi 1995) ; partant de son vécu et d'un travail précédent portant sur les sources du sentiment de malaise chez l' interactant japonais en exocommunication (France), elle a constitué trois corpus de récit conversationnel (endolingue français, endolingue japonais, exolingue franco-japonais), et elle a examiné les procédures d'injection de l'information chez le locuteur « en
place », de coopération et de synchronisation chez le locuteur

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régulateur, et enfin d'évaluation (au sens de E. Goffman) chez les deux interactants. Les mécanismes sont complètement inversés sur les corpus endolingues : Le locuteur français en place fournit d'emblée l'information « principale» et l'évaluation Ue suis allée en Autriche, c'était super), puis les informations « secondaires» (où, comment, quand, avec qui, etc.), son auditeur - régulateur produisant très régulièrement (en moyenne un tour de parole sur deux) un nombre limité de phatèmes coopératifs minimaux (ah bon? vraiment? et alors? etc.). On observe donc, sur le corpus endolingue français, une forte complé mentarité des rôles

INTRODUCTION

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interactiomiels et le degré quasi zéro de la co-construction... (dont on postule donc le caractère graduel) ; A l'inverse, sur le corpus endolingue japonais, le locuteur japonais fournit d'abord les informations dites secondaires, que

son auditeur régulateur reprend et évalue systématiquement (ah oui, c'est bien). On note alors une forte variabilité des marques de régulation, qui vont des phatèmes coopératifs minimaux jusqu'à des interventions à part entière, interventions dites régulatrices en ce sens qu'elles n'interrompent pas le locuteur en place mais le confortent dans son rôle conversationnel momentané. L'information dite «principale» arrive à la fin de la séquence, et là encore c'est l'auditeur régulateur qui évalue, cette évaluation ouvrant un échange de clôture constitué d'au moins une paire adjacente d'énoncés de consensus. On observe donc ici une forte symétrie ou tout du moins une forte re cherche de symétrie - des rôles interactionnels ; Dans le corpus exolingue enfin (récit conversationne1 francojaponais), la Française donne immédiatement l'in formation «principale» et son évaluation, privant ainsi d'interaction son interlocutrice Japonaise. Quant à la Japonaise, elle commence par des faits «secondaires» dont le récit (non conforme séquentiellement du point de vue français) déroute son interlocutrice française qui « attend» autre chose, dont l'évaluation,que la Japonaise,elle, « attend» de la Française, conformément aux normes régissant l'insertion du récit dans le dialogue en contexte japonais. Dans ce cas précis, on peut dire que l'interaction du type exolingue est un calque fidèle des mécanismes endolingues, et que le malaise mutuel est le produit des deux mécanismes inversés en interaction, chacun créant une rupture dans l'ordre interactionnel : soit l'insertion du récit détruit le dialogue, soit le maintien des formes dialoguées (alternance rapide en particulier) détruit le récit! J.M. Adam 1 évoque en matière de récit les contraintes exercées par un schéma formel et conventionnel inculqué dès le plus jeune âge et acquis vers huit ou neuf ans (p. 82). Le
J.-M. Adam, 1994: Le récit, 4e éd., QSJ, PUP.

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triple corpus permet de rendre compte de la diversité de ces schémas formels: universalité ne renvoie pas à unique mais à pluriel. Lorsque deux grammaires du discours (potentiellement davantage chez les polyglottes) rentrent en contact dans le processus de parole et d' écri ture, les énonciateurs produisent des formes discursives plus ou moins métissées: le calque serait directement généré par l'archétype - source, les formes métissées s'en éloignant jusqu'à devenir atypiques; ainsi, la formule d'en-tête suivante (corpus courrier administratif) : OBJET: Demande d'envoi de renseignements relatifs aux éventuelles formations professionnelles universitaires pouvant être accomplies au sein de votre prestigieux établissement de Grenoble en « Linguistique» et dans le valeureux
cadre de la francophonie.

Des travaux descriptifs menés des années durant à partir de données prélevées dans des contextes caractérisés par la pluriculturalité et la variation m'ont donc amenée à distinguer dans un premier temps au moins deux notions pour rendre compte de la fabrication du sens chez les énonciateurs, de la variabilité des discours et du fonctionnement de l'interaction, quelle que soit leur langue d'origine, quelle que soit la langue dans laquelle ils communiquent, quel que soit le procès de communication: La notion d'archétype d'altérité, type primitif d'action langagière sur et avec autrui, et modèle d'action langagière sur et avec autrui; La notion de principe d'acculturation, comme principe exp]icatif de l'actualisation des genres de discours lors de tout procès de communication.

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L'archétype d'altérité est constitué de quatre catégories supposées universelles et génératrices de faits langagiers d'une infmie diversité: relation, dialogisme, évaluation, affect. Ces catégories seront visualisées sous forme d'axes (représentation de pratiques graduelles d'interactions). Entre les deux pôles idéels de chaque axe, on localisera, lors de la description de l'ac tivité langagière de chaque interactant, des faisceaux de marques verbales, paraverbales et non verbales: là s'inscrit la variation

INTRODUCTION

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(on postule que les données prosodiques et kinésiques ne sont pas perdues à l'écrit, mais transmutées). Par exemple, pour la catégorie des phénomènes langagiers qui actualisent la relation dans une interaction particulière; on a sélectionné les termes divergence et convergence pour les extrémités de l'axe. Si l'on revient à la notion de typicalité, les marques de négation, entre autres, caractériseront le pôle de la divergence, où ils ne seront pas les meilleurs représentants de la catégorie (i.e. relation divergente), mais les plus fréquents sur les corpus et ceux qui, dans la mesure où ils n'entrent pas en dissonance cognitive avec l'archétype de l'énonciataire, sont immédiatement interprétables et facilitent donc l'émergence du sens et la communicabilité. Quel statut donner à la notion même de variation dans une réflexion sur l'existence potentielle d'universaux? Les catégories constitutives de l'archétype d'altérité (relation, dialogisme, évaluation, affect) comprennent des éléments langagiers et comportementaux qui sont perçus, identifiés, interprétés par les interactantscomme autant de moyens d'action sur autrui. Les indices très divers (et pas seulement linguistiques, par exemple une brusque rougeur traduisant une émotion subite) constituant ces catégories sont, quantifiés, et leur fréquence détermine la nature plus ou moins prédictible, plus ou moins aisément interprétable, des usages langagiers (les usages marginaux présentant une plus faible prédictibilité et une plus forte complexité cognitive, relativement à X paramètre(s) de la situation d'énonciation). Si l'on prend le caractère indirect d'un acte de requête par exemple, réalisé par un marqueur conventionnel du type pourrais-tu pour le français, on le trouvera de façon massive dans la majorité des corpus conversationnels, de façon marginale dans d'autres, en fonction du format dans lequel s'inscrit le corpus analysé (rappel de .la définition du format: complexe cognitif
constitué du genre discursif, du type d'énonciateur, du cadre des échanges et de la langue utilisée). On obtient donc des usages prototypiques et des usages périphériques' à partir de faisceaux d'indices. Derrière cette notion d'usage prototypique on retrouve alors celle de prototype d'action langagière, que je définis comme un ensemble d'usages dominants dans un format donné. Un prototype qui se conven-

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tionnalise, puis se fige et n'évolue plus que de manière imperceptible, génère un stéréotype au niveau des représentations que s'en fait autrui. Nous appelons routines (conversationnelles et scripturales) ces formes stéréotypiques d'action langagière. On considère que c'est l'ensemble des catégories constitutives de l'archétype d'altérité et des interrelations qu'elles entretiennent qui détermine chez les locuteurs et les scripteurs leurs choix macro et micro structurels, syntaxiques, lexicaux, stylistiques, grapho-phoniques (ajoutons pour les données dialogales les indices kinésiques, proxémiques et de présentation de soi). Ce sont également ces complexes d'actions qui, pourvus d'un caractère prototypique plus ou moins marqué pour chacun des partenaires de l'échange, assurent l'intelligibilité de ces échanges et, au-delà, la communicabilité. Enfin, dans la lignée de J.-J. Gumperz, on distingue pour tout élément de variation, un niveau interne (d'un genre à l'autre dans une même langue - culture) et un niveau externe (d'une langueculture à une autre pour un même genre). Là s'arrêtera notre emprunt à ce courant, qui a mis l'accent sur les effets négatifs de ces variations, plus spécifiquement les malentendus et autre ratés. Mais pourquoi donc les variations n'auraient-elles pas d'effets positifs sur l'interaction? Pourquoi ne pas voir dans la variation et les effets qu'elle peut provoquer un élément es sen tiel de l'évolution des contextes, des usages langagiers, puis des langues naturelles elles-mêmes? On sait bien que les malentendus ne sont pas une particularité de la communication exolingue (que l'on aurait bien tort d'opposer trop rapidement à la communication endolingue...), Dans sa contribution au Parler frais d'E. Goffman (1989: 135), J.-1. Gumperz affirme encore que: [...] Toute analyse conversationnelle qui présuppose des cadres interprétatifs communs à l'ensemble des participants ne peut avoir qu'une portée limitée. Et, de manière plus généraIe, nous pouvons affirmer que toute recherche d'universaux dans la conversation fondée sur ce présupposé se met dans l'incapacité d'analyser les phénomènes conversationnels spécifiques des situations multi-ethniques où le chercheur est confronté à une expérience ethnographique différente de la sienne.