Structure du langage et de l'inconscient

De
Publié par

Confrontant les thèses de Jacques Lacan sur la structuration du sujet à celle de Gustave Guillaume sur le système des temps, l'auteur établit une homologie qui fait apparaître des correspondances entre les pulsions et les temps linguistiques. Une large analyse de l'organisation temporelle de textes littéraires permet de conforter cette analogie qui tend à démontrer, comme l'affirme Jacques Lacan, que "l'inconscient est structuré comme le langage" ou plus précisément, que l'appareil psychique du Sujet et le langage ont une même structure. L'auteur reconsidère sous cet éclairage un grand nombre de sous systèmes de la langue qui se structurent sur ce modèle.
Publié le : samedi 1 novembre 2003
Lecture(s) : 130
Tags :
EAN13 : 9782296338609
Nombre de pages : 302
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

STRUCTURE DU LANGAGE
ET DE L'INCONSCIENT

«

s

é

man

q

u

e

s

»

Créée en 1994 pour valoriser la recherche en sciences du langage,
la collection « Sémantiques»

accueille principalement des thèses nouveau régime
et des synthèses d'habilitation. Elle publie une nouveauté par mois dans les différents domaines de la linguistique: phonologie, sémiologie lexicologie, syntaxe,

et philosophie

du langage, épistémologie, et sociolinguistique, générale et de sémiotique, terminologie et

psycholinguistique

études littéraires à base de linguistique orthophonie,

didactique du FLM et du FLE, traduction, industries de la langue en général, mise en œuvre de l'outil sémio-linguistique au service de l'entreprise (analyse de contenu, marketing, publicité).

* *

*

Contact:
Marc Arabyan

CeReS - Centre de Recherches Sémiotiques Université de Limoges
39E, rue Camille-Guérin 87000 LIMOGES (France)

* *

*

«
sou

s
S

é
I a

m
di r

a
e c t

n
ion d e

q
Mar

u
c A

e
rab

s
y a

»
n

André Dedet

STRUCTURE DU LANGAGE ET DE L'INCONSCIENT

L'inconscient

est structuré comme un langage. Jacques Lacan

L 'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole

France
Polytechnique

L'Harmattan

Hongrie

L 'Harmattan

Italie

Hargita u. 3
1026 BUDAPEST

Via Bava, 37
10214 TORINO

75005 PARIS

@ L'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-5311-6

Première partie

Analogue: Le temps et les pulsions

1
Le langage et la pensée

1.1 Propositions C'est par un acte de langage, une pratique, que s'exprime une pensée. Cet acte est le fait d'un sujet. Ce sujet parlant inscrit cet acte de langage dans la temporalité et se représente dans cet acte, il en est le pivot autour duquel se construit un spatiotemporel. Le temps verbal est la forme qui donnera à l'acte de parole sa représentation spatio-temporelle. La langue est un système psychique qui permet la réalisation d'une pensée. Ce système psychique spécifique, immanent à l'être parlant, est analogue à sa structure psychique propre par laquelle il appréhende le monde et se dit comme être au monde. Chaque groupe linguistique dispose ainsi d'un système psychique particulier différencié par des traits ontogéniques, par lequel ses membres appréhendent le monde et se disent comme êtres au monde en se représentant dans des actes de discours. Se dire comme être au monde, c'est exprimer ce qui nous constitue comme sujet désirant. On considérera que la constitution d'un système psychique langagier est de même nature que celui qui constitue le sujet lui-même. 1.2 Démarche C'est en prenant en considération ces propositions générales que l'on envisage de décrire la mise en jeu, par le discours, de l'être dans le temps. Ces propositions impliquent tout d'abord une considération des formes linguistiques personnelles qui entrent en jeu dans la constitution du verbo-temporel. On examinera ensuite, d'un point de vue psychanalytique, le processus phylogénésique à partir duquel se constitue l'être en structurant son psychisme. Les traits caractéristiques de cette structure psychique inconsciente du sujet décrits, on examinera, d'un point de vue psychologique, ce qu'est la structure du temps linguistique en français. Postulant un même processus d'élaboration du système psychique du sujet et du système linguistique, le système psychique servira de modèle sémiologique pour mettre en évidence les valeurs du système linguistique. Ces valeurs, mises en évidence, constituant un système sémiologique psychanalytique, il apparaît alors possible de voir comment elles s'inscrivent dans le texte et comment elles le caractérisent. Au-delà de l'analyse de la structure du temps linguistique, cette postulation avérée, on présentera quelques sous-systèmes de la langue qui s'organisent également de façon analogue à la structure de l'appareil psychique du sujet.

2 Les figurations de l'être dans le temps

2.1 Le jeu du fort-da et la spatio-temporalité Lorsque le petit enfant, de qui S. Freud analyse le comportement 1, avant même la maîtrise du JE / MOI linguistique, symbolise, au moyen d'une bobine attachée à un fil, la présence et l'absence de sa mère, il crée un univers symbolique qui le détache du cosmos. Il n'est plus un objet de ce cosmos, objet pour un autre, mais le point de référence à partir duquel il organise un autre monde symbolique, monde qui perdure le temps du jeu et dans lequel il établit des relations successives à un autre symbolique (la mère absente). L'univers symbolique, dans lequel l'enfant s'inscrit comme point de référence (Ici) et à partir duquel il établit des relations temporelles à un autre (Là-bas), est bien un spatio-temporel: une construction symbolique momentanée. Le temps ne s'oppose point à l'espace mais il dynamise celui -ci pour constituer un spatio-temporel. Tel est ce qui se produit dans toute phrase verbale. 2.2 Le jeu des formes de personnes verbo-temporelles Dans tout acte de parole, au moyen d'un groupe verbo-temporel, comme le petit enfant qui joue avec la bobine, le sujet parlant construit un spatio-temporel dans lequel sont inscrites des représentations symboliques, de lui-même et des autres, que nous appellerons des figurations et qui sont des tenant-lieu-de-représentation. En français un groupe verbo-temporel (ou prédicatif) est constitué, pour le moins, d'un verbe conjugué à un temps auquel est joint un indice personnel. Je et Tu Lorsque Je est réalisé dans un énoncé, soit: (1) Je marchai le sujet parlant au moyen de la forme verbo-temporelle marchai réalise un spatiotemporel présent-passé, dans lequel: 1. il se représente comme référence temporelle marquant le point ta qui définit le moment de parole et situe le passé par rapport à lui. Cette représentation du sujet parlant dans son discours est une figuration thétique référentielle, soit « JE »,
1. Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1975 [trad. S. Jankélévitch], p. 16-17.

12

STRUCTURE

DU LANGAGE

ET DE L'INCONSCIENT

2. il se représente également comme sujet impliqué dans le temps, ici dans l'époque « passé» du spatio-temporel que réalise le passé simple. Il s'y représente comme sujet agi dans le temps et affecté par une dynamique temporelle dont la qualité, ici « marcher », est indiquée par le sémantisme du verbe. Cette représentation est une figuration pratique, soit «je ». Soit une représentation schématique:
PASSE Q
(0

PRESENT

To

ex

CD je Q (pratique: marcher)
(0

JE (thétique) To

a.

Fig. 1 - Réalisation de la forme linguistique « je » avec un temps du passé
La forme linguistique «je» inscrit dans le spatio-temporel, qu'évoque ici le passé simple, deux figurations, l'une qui est thétique et référentielle, l'autre qui est pratique et indique un sujet agi dans le temps d'époque. Lorsque la forme linguistique « tu » est réalisée dans un énoncé: (2) Tu marchas

on notera, comme le remarque E. Benveniste, que « tu » est nécessairement désigné par « je » et ne peut être pensé hors d'une situation posée à partir de «je », et en même temps «je» énonce quelque chose comme prédicat de « tu » 2. Il s'ensuit qu'en l'instance thétique s'inscrivent en figuration deux êtres de discours « JE » et « TU », alors qu'en l'instance pratique s'inscrit, comme sujet, un « tu » (figure 2). Tout énoncé avec « tu » indique qu'un sujet parlant se représente en l'instance référentielle et représente, en cette même instance, un autre reconnu comme personne de l'interlocution. C'est cette reconnaissance de l'autre comme personne coréférentielle, comme idem de JE, qui permet, par exemple, dans l'éloge funèbre où le locuteur s'adresse au mort en utilisant la forme linguistique « tu », de lui « donner vie» et de nier ainsi la mort.

2. Emile Benveniste, Structures des relations de personne dans le verbe, in Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, 1966, p. 228.

LES FIGURATIONS

DE L'ÊTRE

DANS LE TEMPS

13

PASSE

PRESENT
(0

'2

To

et.

co tu il (pratique: marcher) (J)

JE, TU (thétiques) To

ex.

Fig. 2 - Réalisation de la forme linguistique « tu » avec un temps du passé
Il/Elle Lorsque les formes linguistiques (3) Il marcha (3') Elle marcha

« il » ou « elle» sont réalisées:

on note qu'un être de discours « JE » s'inscrit en l'instance thétique et prédit quelque chose de relatif à un autre être de discours sans que ce dernier soit reconnu comme personne de l' inter locution. Cet autre est un aliud de JE. Soit la représentation suivante:
PASSE
Q
(J)

PRESENT To

et.

(i)

JE (thétique) To

ex.

il il

(pratique : marcher) co

Fig. 3 - Réalisation de la forme linguistique « il » avec un temps du passé Personne, Non-personne et Sujet Cette valeur de la forme linguistique «il» est particulièrement reconnue par E. Benveniste qui la décrit ainsi: Il ne faut donc pas se représenter la « 3e personne» comme une personne apte à se dépersonnaliser.Il n'y a pas aphérèse de la personne, mais exactement la non-personne,possédantcommemarquel'absence de ce qui qualifiespécialementle «je» et

14

STRUCTURE

DU LANGAGE

ET DE L'INCONSCIENT

le « tu» parce qu'elle n'implique aucune personne, elle peut prendre n'importe quel sujet ou n'en comporter aucun, et ce sujet, exprimé ou non, n'est jamais posé comme « personne» 3. La forme linguistique « il » permet de représenter un être de discours en sujet, mais cet être de discours, n'est pas reconnu par l'énonciateur comme personne, c'est-à-dire comme personne de l' interlocution, inscrite en une figuration thétique référentielle, seule est donnée de cet être une représentation pratique. Et c'est bien cette différence de nature entre « il » et, d'autre part, «je» et « tu » qui explique la possibilité de la marque du genre et sa détermination comme pronom. A « il » peut, en effet, être substitué un nom, ce qui n'est aucunement le cas pour les formes « je » et « tu » qui ne sont pas des pronoms mais uniquement des indices personnels.

On, ou la personne masquée Lorsque la forme linguistique « on » se réalise: On dit que... On vient... il y a évocation d'êtres de discours non spécifiés, tant en ce qui concerne les figurations thétiques que les figurations pratiques. Le locuteur ne se figure plus en personne définie en JE, et il représente également le sujet sous une forme indifférenciée sinon par son trait « humain». On peut alors parler de personne masquée dont la fonction est uniquement d'être référentielle et aucunement de prendre en charge le discours énoncé. La forme linguistique ON indique, tant en l'instance thétique qu'en l'instance pratique, un ensemble d'êtres indifférenciés, pouvant de ce fait exprimer la plus grande pluralité comme l'unicité, et pouvant comprendre le locuteur qui ne se représente cependant pas en tant que tel 4. Ça, ou le sujet pratique indéterminé La forme linguistique « Ça » actualise, dans une énonciation, un locuteur qui se figure en personne dans le spatio-temporel construit par le discours. Ce qui fait sa valeur spécifique, par rapport à la forme générique de 3e rang, « il », est qu'elle n'est porteuse d'aucune détermination spécifique du sujet pratique qu'elle actualise. Son origine monstrative renvoie cette détermination au pragmatique de l' énonciation. Dans une énonciation du type Alors, ça vient! la détermination du sujet pratique ne se fait qu'en connaissance des conditions de l'énonciation. Il en va de même, pour une réalisation: Ça chauffe dans le quartier! où Ça pourra renvoyer à un réel du type soleil, ou encore à un groupe de personnes proche de la dispute. Il, personne d'univers Le « IL », dit impersonnel, ou plus justement, personne d'univers, recouvre les figurations de « Ça » et de « On ». Il renvoie à la plus grande généralité de l'Autre dans le discours.

3. Emile Benveniste, op. cit. 1966, p. 230-231. 4. Il s'agit d'un sujet qui se barre.

LES FIGURATIONS

DE L'ÊTRE

DANS LE TEMPS

15

Les formes dites du pluriel: Nous, Vous, Ils Les formes, « nous» et « vous» donnent des figurations collectives des êtres de discours actualisées dans le spatio-temporel. Il ne s'agit aucunement de formes de pluriel. La forme « nous» n'est aucunement un pluriel de «je », comme « vous» n'est un pluriel de « tu ». La forme « nous» indique un collectif d'êtres dans lequel « je » s'inclut. Si « nous» était un pluriel, il indiquerait un ensemble constitué de plusieurs « je », or « je » est par nature unique; « nous» indique un ensemble constitué par «je» et par des autres que «je» considère comme des idems. La forme linguistique « nous» donne une figuration collective référentielle dans laquelle est inclus, mais spécifié des autres qui forment un ensemble, l'être qui construit le discours, et c'est ce « JE » thétique qui parle au nom de l'ensemble.

Formes intraverbales de personne « Je » « Tu » « Il » / « elle» « On » « Ça » « Nous» « Vous» « Ils» / « elles»

Instance thétique Personne JE JE et TU JE Ensemble (trait humain) JE JE + AUTRE(S) idem JE + AUTRE(S) aliud JE

Instance pratique Sujet Je Tu autre (masc. / fém.) Ensemble (trait humain) autre (non humain) je + autre(s) autre(s) autres (masc. / fém.)
intraverbales

Tableau 1 - Les formes linguistiques

Pareillement « vous» n'est pas une collection de « tu ». La forme linguistique « vous» inscrit dans l'instance thétique référentielle un « JE » et un collectif nombrable reconnu comme personne de l' interlocution. Ce collectif étant également représenté en sujet pratique. Ce collectif, à la différence de celui de « nous », n'est pas constitué par des idems de «je », il est une représentation d'altérité dont un quelconque des membres est à même de s'instituer comme interlocuteur 5 (Tableau 1).

5. Sur les pronoms intraverbaux je, tu, il, voir: Le Sujet et la représentation de l'espace, in Robert Lafont, Le Travail et la Langue, Flammarion, 1978, Chap. IV, p. 177-198. On notera que les notions de figuration thétique et de figuration pratique sont respectivement

16

STRUCTURE

DU LANGAGE

ET DE L'INCONSCIENT

De fait, il n'existe en français que cinq indices personnels: JE, TU, NOUS, VOUS et IL. Ce dernier se réalisant sous les formes il, elle, ils, elles, ça, on qui précisent la substance en genre, en nombre et en traits de la non-personne. Les formes du système des indices personnels se différencient à partir de «je» qui marque la subjectivité. La forme « tu » indique un idem, c'est-à-dire une représentation appartenant à la sphère de «je ». La forme « il » indique un aliud, c'est-àdire une représentation étrangère à la sphère de «je». Pour les formes collectives, « nous» indique un ensemble qui relève de l'idem du sujet, « vous» indique un ensemble qui relève de l'aliud du sujet (voir infra « Le système des indices personnels intraverbaux »).

Le thétique et le pratique Dans toute énonciation verbo-temporelle, on note deux instances: une instance thétique référentielle à partir de laquelle se déterminent les relations de temps, et une instance pratique. Les formes intraverbales de personnes ont pour rôle d'inscrire dans le spatio-temporel réalisé deux types de figuration des êtres de discours mis en jeu. En la première instance sont figurés des êtres de discours dans une fonction de personne (figuration thétique), en la seconde instance sont figurés des êtres de discours dans une fonction de sujet (figuration pratique) affectés par la dynamique verbale inhérente au verbe. Il s'agit donc de deux modes de représentation différents. Les figurations en l'instance thétique sont des figurations subjectives, les êtres de discours y sont représentés comme sujets constitutifs du temps. Les figurations en l'instance pratique sont des figurations objectives, les êtres du discours y sont représentés comme objets impliqués dans le temps.

d'un autre ordre que celles de sujet de l'énonciation et de sujet de l'énoncé. Quand un locuteur dit « tu », cette forme n'indique pas un sujet de l'énoncé, mais bien à la fois deux êtres de discours inscrits comme personnes (thétiques référentielles) et un être de discours inscrit comme sujet (pratique).

3 Phylogenèse de la structure psychique du sujet

3.1 Préliminaires On pressent que ce qui nous fonde comme être au monde est bien notre capacité à nous objectiver et à symboliser, principalement par le langage, les effets du désir qui nous anime. Notre réalité est impliquée dans un continuum qui sans cesse se construit et se délite, entre un passé imaginaire et une projection vers un futur symbolique. Cette implication est ce qui constitue notre histoire aussi bien singulière que collective. Il s'agit d'une implication qui nous donne conscience du flux du temps dans lequel nous sommes impliqués et du fait duquel, à chaque instant, nous reconstruisons le temps en nous y indiquant comme présence, comme être au monde et être dans le monde. Etre dans le monde, c'est avoir conscience d'être impliqué et déterminé dans un réseau temporel et d'être en passion dans ce flux; être au monde, c'est sans cesse reconstruire notre présence et notre réalité temporelle, c'est être en action sur le temps et sur le monde. Cette aptitude à être selon deux modalités - être sujet de l'histoire et acteur de l'histoire - se constitue à l'aboutissement d'un processus psychogénésique. C'est alors que, par le langage, nous sommes à même de nous dire dans le monde et de dire le monde, de nous dire tel que nous sommes, liés au désir qui nous anime, et de dire le monde tel qu'il contraint ce désir et tel qu'on souhaiterait qu'il soit pour que nous ayons ce que nous désirons. Ce processus psychogénésique, en ce qu'il nous constitue comme membre d'un groupe culturel déterminé par une langue, est phylogénésique ; il est aussi ontogénésique parce qu'il nous constitue comme singularité qui s'exprime par des spécificités langagières. Le langage est, pour le moins, le symptôme, de notre réalité comme être au monde et être dans le monde. On peut concevoir qu'il soit, en sa structure même, constitué par un processus de même nature que celui qui construit notre structure psychique. C'est en ce sens qu'il faut comprendre l'affirmation, maintes fois reprise, de Jacques Lacan: l'inconscient est structuré comme un langage 1.
1. Séminaire, Livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, 1973, p. 23 ; « l'inconscient, en tant qu'ici je le supporte de son déchiffrage, ne peut que se structurer comme un langage », Séminaire, Livre XX,Encore, Seuil, 1975, p. 127.

18

STRUCTURE

DU LANGAGE

ET DE L'INCONSCIENT

On peut postuler un isomorphisme entre langage et inconscient, ou plus précisément entre structure de langue et structure psychique inconsciente du sujet (cette structure inconsciente du sujet est celle qui organise notre appareil psychique). Afin de mettre en évidence cette relation, il s'agira de reprendre le processus psychogénésique qui nous constitue comme sujet et, dans une approche sémiologique, de voir en quoi ce modèle peut être appliqué au système de la langue française, précisément ici au sous-système que constitue la structuration linguistique du temps. 3.2 La structure psychique inconsciente du sujet En suivant les thèses de S. Freud et de J. Lacan, on peut brosser à grands traits l'ontogenèse de la structure psychique du sujet. 3.2.1 Les identifications constitutives du sujet Le sujet se constitue tout d'abord d'une identification à l'image primordiale de la mère (M). Il s'agit du premier stade de la vie durant lequel le moi de l'enfant (m) s'inscrit uniquement dans l'univers de la mère. Soit une identification imaginaire:

M => m. Puis, peu à peu, en un deuxième stade (narcissisme secondaire), que
J. Lacan nomme le stade du miroir, le sujet se déprend de son identification imaginaire primordiale et, par sa capacité naissante à symboliser, que S. Freud aperçoit dans le jeu du fort-da, il se met en jeu 2 et s'individualise en reconnaissant sa propre image. Il est alors capable, de cette reconnaissance qu'il fait de sa propre image (i), de se considérer comme un objet. Il s'agit du début d'une identification symbolique qui va se poursuivre en une deuxième phase, celle qui consiste à être identifié symboliquement d'un Autre du réel (A), et à construire ainsi son idéal du moi (père idéal). Soit une identification symbolique: i => 1. Cet idéal du moi est intégré au sur-moi qui est l'instance morale du sujet. Il s'agit là d'un stade de socialisation par lequel le sujet intègre l'image du père et les règles sociales. C'est ce passage qui construit le sujet comme constitué d'une perte (cette relation indifférenciée à la mère) et d'un manque (résultant de l'interdit social d'être à la place du père), sujet que J. Lacan définit comme un sujet clivé m / i. Le sujet est ainsi constitué de ces deux identifications imaginaires et symboliques, comme être du réel, (m / i). En cette instance constitutive de l'être clivé, soumise au principe de réalité, où son existence se marque d'une perte et d'un manque, son désir se joue dans ses pratiques symboliques régies par le principe du plaisir. 3.2.2 Les relations d'objet On pourrait dire, en d'autres termes, que ce clivage, entre une perte et un manque, oriente son désir qui, en une continuelle compulsion, tente de se reconstruire par un jeu de relations à des objets. Le principe de plaisir, sur l'élaboration duquel S. Freud donna plusieurs versions, structure deux types de pulsions: pulsions anales ou pulsions de mort « tuer le père» (P) pour prendre sa place, et pulsions sexuelles « avoir

2. Jacques Lacan, « Le Stade du miroir comme formateur de la fonction du Je » (1949), in Ecrits, Seuil, 1966.

PHYLOGENÈSE

DE LA STRUCTURE

PSYCHIQUE

DU SUJET

19

la mère» (<1». Pulsions contrecarrées mécanisme:

par le principe de réalité. S. Freud en décrit le

Notre appareil psychique cherche tout naturellement et en vertu de sa constitution même à se conformer au principe de plaisir, mais (...) en présence des difficultés ayant leur source dans le monde extérieur, son affirmation pure et simple (...) se révèle comme impossible (...) Sous l'influence de l'instinct de conservation du moi, le principe de plaisir s'efface et cède la place au principe de réalité qui fait que, sans renoncer au but final que constitue le plaisir, nous consentons à en différer la réalisation 3.

Ce report de jouissance est le moteur de notre symbolisation qui est elle-même le symptôme de notre désir; symbolisation double orientant (i) sous l'égide des pulsions sexuelles à établir des relations d'objet au substitut de la mère, (ii) sous l'égide des pulsions de mort à établir des relations d'objet au substitut du père. Jacques Lacan nomme respectivement ces deux signifiants <1>t P. e Soit deux topiques qui conduisent les relations d'objet de l'être (ou son choix objectai) comme duplication des identifications qui le constitue: Relation imaginaire <p ~ Pulsions sexuelles Pulsions de mort m /i Relation symbolique ..p

Fig. 4 - Relations d'objet régies par le principe de plaisir 3.2.3 Les quatre topiques du sujet Les stades ontogénésiques que nous venons d'évoquer reprennent ceux que J. Lacan, s'inspirant de S. Freud, donne dans ses Ecrits 4 et dans ses Séminaires. Il résume ces stades sous forme d'un schéma, le schéma R 5. Ce schéma a vocation à représenter ce que j'appellerai la structure psychique inconsciente du sujet. Il représente, dit J. Lacan: « les lignes de conditionnement du perceptum » (p. 552). II s'agit « d'un jeu de signifiants» (p. 551). Soit le schéma de la figure 5 que je représenterai de façon étale. On notera que ces quatre topiques, identification imaginaire, identification symbolique, relation imaginaire et relation symbolique, déterminent dans le perceptum du sujet trois domaines: celui du symbolique, celui de l'imaginaire et celui du réel. Cette coupure du réel, entre le symbolique et l'imaginaire, est le lieu où s'inscrit la figure problématique du moi, clivé et toujours représenté d'un autre, que Lacan symbolise sous la forme d'un (a), comme étant à l'image du vide qu'enserre une bande de Moebius, où l'un se verse dans l'autre. Ce que l'on pourrait représenter autrement en notant la figure du moi (sujet du réel) comme une figure réflexive pou-

vant s'inverser, soit m Ii <=>i I m.
3. S. Freud, Essais de psychanalyse, trad. Jankelevitch, Payot, 1975, p. 10. 4. Jacques Lacan, Ecrits, op. cit. 5. «Du traitement possible de la psychose », in Ecrits, p. 553.

20

STRUCTURE

DU LANGAGE

ET DE L'INCONSCIENT

Identification Pulsion orale

imaginaire

primordiale )

Identification

symbolique

Pulsion d' autoconservation

M

ID

I i (a)

(

I

3J maginaire
<p (8)
(

l\éel I m

{6?ymbolique

)

(A) P
AVOIR

Relation imaginaire Pulsion sexuelle

Relation symbolique Pulsion anale

Fig. 5 - Psychogenèse

du sujet

Chacun de ces processus constitutifs peut être associé à une pulsion: pulsion orale pour l'identification imaginaire, pulsion sexuelle pour la relation imaginaire, pulsion de mort (ou pulsion anale) pour la relation symbolique et, pour l' identification symbolique, la pulsion d' autoconservation. 3.2.4 Identification et relation d'objet Cette structure se constitue sur deux types de dynamique: l'identification et la relation d'objet. S. Freud en précise la différence: L'identification est une très ancienneforme, peut-êtrela plus importante de l'attachement à une personne.Il ne faut pas la confondreavec le choixobjectaI,
et il précise: Voici en quoi consiste la distinction: quand le garçon s'identifie à son père, c'est qu'il veut être comme lui; quand il porte son choix objectaI, il veut l'avoir, le posséder 6.

Ces deux représentations correspondent à ce que marquent dans la langue les verbes Être (identification) et Avoir (relation d'objet), l'un introduisant un attribut, l'autre, précisément, un complément d'objet. La relation d'attribut est une relation essentielle, la relation objectale est une relation événementielle. La première est qualificatoire, subjective; quand je dis Achille est un lion, je présente le concept de « lion» comme une qualité définitoire d'« Achille », telle est la fonction de l'attribut. La seconde est accidentelle, purement objective; quand je dis: Le bateau a une voile, la relation entre « bateau» et « voile» est une relation événementielle, accidentelle et non définitoire de « bateau », telle est la fonction du complément du verbe. En d'autres termes, on peut dire que l'identification établit un rapport intrinsèque, la relation d'objet, un rapport extrinsèque; l'identification implique un pro6. S. Freud, Nouvelles Conférences sur la psychanalyse, Gallimard, 1989, p. 68.

PHYLOGENÈSE

DE LA STRUCTURE

PSYCHIQUE

DU SUJET

21

cessus métaphorique, la relation d'objet un processus métonymique 7. Les deux premières topiques sont des mouvements d'identification constitutifs de la subjectivité du sujet. Ce premier mode, nous le nommerons de mode de l'être. Les deux autres topiques indiquent des processus par lesquels l'être s'objective en établissant, précisément, des relations d'objet qui symbolisent son désir d'avoir. Nous nommerons ce mode mode de ['avoir. Les deux premières topiques ressortissent de ['idem, les deux autres de ['aliud.

7. Processus métaphoriques et métonymiques que J. Lacan, s'appuyant sur les analyses de S. Freud, reconnaît comme les mécanismes de l'inconscient: « Les effets de métaphore et de métonymie, soit selon nos thèses les mécanismes mêmes décrits par Freud pour être ceux de l'inconscient », Position de l'inconscient, in Ecrits, p. 835.

4
Psychogenèse du temps linguistique

4.1 L'approche guillaumienne du temps C'est en 1929 que Gustave Guillaume publie Temps et Verbe 1. Dans cet ouvrage, le linguiste se propose de décrire le système des temps en prenant en considération les mécanismes psychiques qui concourent à son élaboration. Pour G. Guillaume, à la différence de F. de Saussure, un système linguistique est une entité dynamique, construite par des mouvements de pensée qu'il s'agit de déterminer. Tel sera le rôle de la psychosystématique du langage. Si par bien des points l'approche et les analyses de G. Guillaume sont novatrices, il est à noter que tout au long de sa longue réflexion sur le temps, le linguiste sera amené à apporter des modifications à sa thèse de départ, à introduire de nouvelles notions, mais sans jamais aboutir à une cohérence complète du système. La tâche, en dépit de la puissance inventive du chercheur, n'est certes pas aisée. Avec le, recul que confère le temps, il semble bien que l'on puisse dire que ce qui fait défaut dans les recherches guillaumiennes, c'est la prise en considération d'un sujet parlant. Les mécanismes mis en évidence sont des mécanismes de pensée et la pensée est considérée comme un en soi transcendant sans aucune attache à la réalité matérielle de l'être qui se construit 2. Nous reconsidérerons les thèses guillaumiennes relatives à la construction du système de l'indicatif, ou temps in esse 3, en prenant comme point de référence le présent 4.
1. Gustave Guillaume, Temps et Verbe, Théorie des aspects, des modes et des temps, Champion, 1929. 2. Sur la critique du mentalisme qui sous-tend la théorie guillaumienne, voir R. Lafont et F. Gardès-Madray, Introduction à l'analyse textuelle, Larousse, 1976 et R. Lafont, Le Travail et la Langue, Flammarion, 1978, p. 20 ; p. 182 sur la notion de Topogenèse primitive. 3. G. Guillaume, Temps et Verbe, p. 51. 4. Dans un article de 1937, « Thème de présent et système des temps en français: Genèse corrélative du présent et des temps », in Langage et Science du langage, Québec, Presses de l'Université Laval - Paris, Nizet, 1964, p. 59-72, G. Guillaume, revenant sur sa version du temps donnée dans Temps et Verbe, reconsidère la construction du temps à partir du

24

STRUCTURE

DU LANGAGE

ET DE L'INCONSCIENT

L'indicatif en français La thèse guillaumienne, dans ses invariants, est que le système du temps in esse se construit à partir d'une double saisie du temps. L'actualisation du temps in esse peut se concevoir, selon l'approche guillaumienne de 1937, comme le résultat d'une appréhension du temps en soi par la pensée. Deux grands principes président à l'élaboration du système: a. le temps implique une dynamique, il est un flux incessant, b. la pensée (du sujet ?) est à même de saisir ce flux et, d'autre part, du fait même de son aptitude à la réflexivité, elle peut l'appréhender de façon, pourrait-on dire, mémorielle et ainsi remonter son cours. Ces deux principes, dans leur grande simplicité, sont à même d'expliquer la construction du système. Lorsque le temps développe son cours, d'un infini Alpha à un autre infini Oméga, et qu'il est simplement appréhendé en un point par la pensée qui ne réagit pas, sinon pour enregistrer son flux, son infinitude indifférenciée se recompose. Le temps est alors enregistré, au lieu où la pensée se considère, selon deux modalités. Il est tout d'abord saisi, venant de l'infinitude Alpha (A), comme un mouvement incident qui atteint la pensée, et ensuite, comme un mouvement décadent qui fuit vers l'infinitude Oméga (Q). Cette saisie du temps par la pensée en passion, qui enregistre sans réagir, est formatrice des époques L'époque présent, lieu de l'actualité où le temps traverse la pensée, est constituée à la fois d'une partie de futur incident et d'une partie de passé décadent. Chacune de ces parties est limitée par ce que Guillaume appellera des chronotypes : chronotype 00,du côté du passé et chronotype a, du côté du futur. Le temps se conçoit comme un mouvement incident allant d'un universel U 1 à un singulier SI où il s'inverse, S2, pour devenir décadent et tendre vers un universel U2. On retrouve ce grand mouvement bi-tensif de particularisation et de généralisation qui est un des grands principes présidant à l'explication de la genèse des sous-systèmes de la langue chez Guillaume. Soit une représentation possible:

présent. C'est de cette version que nous nous inspirerons. Cette amorce d'une analyse du temps à partir du présent et d'un sujet, en passion et en action, sera cependant abandonnée au profit d'une nouvelle présentation mécaniste présentée dans ses Leçons à partir de 1948. Voir Leçons de linguistique 1948-1949, Structure sémiologique et Structure psychique de la langue française, (LI), Québec, Presses de l'Université Laval, et Paris, Klincksieck, 1971 ; Leçons de linguistique 1949-1950, Structure sémiologique et Structure psychique de la langue française Il, (L4), Québec, Presses de l'Université Laval - Paris, Klincksieck, 1974, où seront introduites des notions assez obscures comme celles d'un « présent horizontal» et d'un « présent vertical », le passage de l'un à l'autre étant dû à « un pivotement des chronotypes ».

PSYCHO GENÈSE DU TEMPS LINGUISTIQUE

25

PASSE Q(

PRESENT ~O)-o-,(X,

FUTUR (

A
Dl

U2

~~

SI

82

Fig. 6 - La division du temps en époques Ce présent, SI / S2, est nommé centre d'inversion. Une fois le temps découpé en époques par la rupture que marque le présent, la pensée, en une deuxième opération, visualise ce temps pour en donner une représentation spatiale. La première opération de spatialisation s'effectue sur ce temps d' époque qui est versif; ainsi se construisent le présent, l'imparfait et le futur hypothétique (conditionnel présent). La seconde opération, qui est un processus réflexif, inverse le cinétisme ; ainsi sont construites les formes inversives : le passé simple et le futur catégorique. Il est à noter qu'en ce deuxième groupe, aucune forme appartenant à l'époque présent ne se réalise. G. Guillaume explique cette absence par le fait que le présent à partir duquel s'opère cette spatialisation en deux modes « n'est séparateur qu'à l'endroit de ce qui n'est pas lui-même et ne réfléchit pas en lui la séparation dont il est l'agent» 5. On peut représenter ainsi cette spatialisation du temps in esse: PASSE
Q( U2 +-(0 S.

PRESENT
0 I 82
(X.<

FUTUR
A UI

Présent de l'indicatif ro Imparfait
Q( Passé simple )(0 a
(0 (

0 Conditionnel o (

a. présent A Futur simple

Fig. 7 - La spatialisation

guillaumienne

du temps in esse

5. Gustave Guillaume, Langage et Science du langage, Québec, Les Presses de l'Université Laval - Paris, Nizet, 1964, p. 212. Voir aussi, car il s'agit là, dans les diverses versions données, d'une constante: LI, p. 94 et lA, p. 63.

26

STRUCTURE

DU LANGAGE

ET DE L'INCONSCIENT

4.2 Reconsidération L'intuition qu'a G. Guillaume de la nature du fonctionnement du système du temps appréhendé comme un processus psychologique lui permet de donner de celui-ci une représentation par bien des points convaincante. Certes son postulat de base, il existe un temps en soi que la pensée, en soi, saisit et organise, limite son approche et l'empêche d'aboutir à une description psychogénétique complète. Ce qui fait aussi défaut dans la présentation de la systématique guillaumienne est le fait que ne sont pas pris en compte, dans la chronogenèse, le rôle du sujet parlant et son inscription dans le temps. C'est bien cependant cette inscription comme référence qui permet la division en époques et ce que G. Guillaume appellera « la spatialisation du temps» qui conduit à sa systématisation. En conséquence, ce que systématise G. Guillaume, ce sont les dynamiques temporelles d'époque que chaque temps met en jeu, mais aucunement, du fait de ce manque d'une instance topothétique référentielle, les relations que le système verbo-temporel permet, en toute énonciation, d'établir entre les êtres de discours représentés en personne et en sujet dans des spatio-temporels spécifiques. Il semble qu'en prenant en considération la psychogenèse du sujet, on soit à même d'éclairer celle du système du temps in esse. Le présent Bien qu'étant le pivot du temps, le présent n'a de réalité que des éléments adverses qui le constituent. S'il est, comme le définit E. Benveniste, « un centre générateur et axial» 6, c'est parce qu'il est porteur de la coupure du temps (point to), mais de plus il est bien cette synthèse de dynamiques adverses comme l'indique G. Guillaume lorsqu'il le définit comme constitué d'une partie de passé et d'une partie de futur. En ce sens le présent est un temps qui marque un clivage et associe une réalité qui n'est plus (le passé) et une réalité qui n'est pas advenue (le futur). C'est de cette synthèse de dynamiques contradictoires et, paradoxalement, sans actualité, que le présent permet l'affirmation de l'existence et du réel. Cette structure est en tout point semblable à celle du sujet tel que le représentent les descriptions lacaniennes. Un sujet s'affirmant comme Etant d'une perte (passé) et d'un manque (futur). Une définition possible du présent consiste à dire qu'il est la synthèse de deux contradictoires: une partie de passé, quelque chose qui n'est plus; une partie de futur, quelque chose qui n'est pas encore. C'est la compréhension d'une perte (passé) et d'un manque (futur) qui constitue ce temps. Telle peut être aussi la définition du sujet en tant qu'être du réel: le sujet en sa position i / m est constitué d'une perte (la mère) et d'un manque (le phallus). Ce présent, constitué d'une perte et d'un manque, est une béance, il est aussi ce lieu de clivage où, comme dans une bande de Mœbius, il y a inversion. Telle est la singularité du sujet et du présent que d'être de ce qui n'est pas et de n'avoir pour signifiants que ceux des Autres, et c'est par cette structuration que le sujet est à même de se dire comme être réflexif: je suis de ce que

6. Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale II, Gallimard, 1965, p. 73-74.

PSYCHOGENÈSE

DU TEMPS LINGUISTIQUE

27

mon image me constitue. C'est précisément ce qui se note dans les énonciations au présent où un être de discours se représente, d'une part, en personne comme référence temporelle en une instance qui est définie par une coupure du temps et qui synthétise une absence (le passé) et un manque (le futur), et d'autre part comme sujet pratique réflexif (à sa propre image) en une instance homologue. C'est ce que fait ressortir, dans une approche énonciative, E. Benveniste quand il note que le présent « n'a comme référence temporelle qu'une donnée linguistique: la coïncidence de l'événement décrit avec l'instance de discours qui le décrit» 7. Soit une représentation: PASSE
Instance thétique
Instance pratique...

PRESENT

FUl'UR
) a. H'

... co (
Ü) (

o

) a, H'

Fig. 8 - La dynamique du présent

4.3 Homologie Cette homologie entre la représentation du sujet en sa position d'être au réel (Etant) et le présent linguistique par lequel l' être, en son discours, se dit précisément être au réel permet d'établir une homologie plus générale entre les quatre topiques du sujet et les quatre temps de l'indicatif.
M Identification imaginaire primordiale Pulsion orale

m/i

Identification

Pulsion d)autoconservation

symbolique

I

il
Imparfait

----»
ro
-(-

~

A
Futur hypothétique
I

Mode de l'ÊTRE

To
Présent

a
--»

11 maginaire

l\éel

êytnbolique

Passé simple

Futur catégorique

Q
<I>

~------------------Relation imaginaire Pulsion sexuelle Relation symbolique Pulsion anale

~

A p

Mode de l'Avoir
I

Fig. 9 - Les temps de l'indicatif Si l'on considère, à partir du schéma étale de la psychogenèse (Fig. 5), les relations dynamiques du sujet, on peut établir une homologie entre ses quatre topiques et les temps linguistiques de l'indicatif. On remarque alors que les quatre topiques décrivent les quatre temps de l'indicatif (Fig. 9).

7. Problèmes de linguistique générale, p. 262 (1958).

28

STRUCTURE

DU LANGAGE

ET DE L'INCONSCIENT

Les topiques constitutives des identifications du sujet, qui relèvent du principe de réalité (mode de l'être), renvoient aux formes que G. Guillaume nomme formes versives. L'imparfait renvoie à l'identification imaginaire primordiale à la mère (pulsions orales) et le conditionnel présent à l'identification symbolique (idéal du moi - pulsion d'autoconservation). Les topiques constitutives des relations d'objet du sujet, qui relèvent du principe de plaisir (mode de l'avoir), renvoient aux formes que G. Guillaume nomme formes inversives. Le passé simple renvoie à la relation imaginaire à l'objet du désir, (pulsions sexuelles) et le futur simple renvoie à la relation symbolique au père (pulsion de mort). Cette homologie conduit à considérer que le système du temps, en ses formes constitutives, est une représentation spatio-temporelle, c'est-à-dire une représentation dynamique de l'appareil psychique du sujet.

5 Valeurs et structure des temps: L'indicatif

A l'éclairage de cette mise en relation de l'organisation pulsionnelle du sujet et du temps verbal de l'indicatif et en prenant en considération la mise en jeu des êtres de discours dans le temps en une instance thétique (personne) et une instance pratique (sujet), il est possible de faire ressortir les valeurs structurales des temps. 5.1 Les temps du passé: L'imparfait et le passé simple L'imparfait et le passé simple sont, dans les langues romanes, deux formes spatiotemporelles qui renvoient à l'époque passé. O. Ducrot, comparant les réalisations de l'imparfait avec celles du passé simple et du passé composé 1 : (1) L'année dernière,Jean allait au cinéma, (2) L'année dernière,Jean alla (est allé) au cinéma, est conduit à remarquer que « dans un énoncé à l'imparfait, le propos sert à caractériser le thème comme totalité» (p. 20). Alors qu'il n'en va pas de même avec le passé composé ou le passé simple. Essayant de différencier les deux énoncés: (3) L'année dernièreà Paris, il faisait beau, (4) L'année dernièreà Paris,il a fait beau, il remarque qu'avec l'énoncé (3), « l'année dernière est qualifiée du point de vue de la température comme un tout, certes cela n'exclut nullement qu'il y eut des jours froids, mais c'est uniquement de cette température globale de l'année qu'il est question» (p. 6). Alors qu'avec l'énoncé (4), « il n'est pas exclu que la température moyenne eût été fraîche ». Cette différence provient, dit-il, de ce que l'imparfait a une « fonction qualificatrice » qui a pour effet de définir « tout entier» le sujet: « selon les termes de la logique intentionnelle (cette qualité fait partie) de son concept individuel» (p. 8). Ce qu'Oswald Ducrot démontre est bien cette valeur spécifique de l'imparfait que l'on peut mettre en relation avec un processus d'identification. Alors qu'avec le passé simple ce qui s'indique est une relation d'objet. C'est bien ces deux types de

1. O. Ducrot, « L'Imparfait en français », in Linguistiche Beritch, 69/70, éd. F. Wieweg, Wiesbaden, p. 1-23.

30

STRUCTURE

DU LANGAGE

ET DE L'INCONSCIENT

processus différents que remarque aussi Erwin Reiner 2 : Aussi bien pensons-nous que toutes les fonctions de base que l'imparfait et le passé simple peuvent remplir dans le récit remontent à deux fonctions de base qui consistent à exprimer respectivement l'attitude absorptive et l'attitude objective du sujet parlant ou écrivant à l'égard d'un processus verbal (p. 437). Ces deux attitudes sont ainsi définies: Dans l'absorption, l'auteur d'un énoncé en présente le sujet comme vu du dedans, c'est-à-dire tel qu'il lui apparaît, le centre de son attention se trouve sur le même plan mental que les idées qu'il s'agit de communiquer. Dans l' objectivation au contraire, le sujet parlant ou écrivant envisage les données de sa pensée pour ainsi dire d'un point de vue extérieur: son esprit se scinde (pour servir d'image) en deux compartiments dont l'un contient la représentation alors que le centre de l'attention est situé dans l'autre (p. 354). Cette distinction entre « objectivation » et « absorption », est bien celle que l'on peut établir entre « identification» et « relation d'objet» 3. A partir de cette différence et en prenant en compte les instances en lesquelles le sujet se figure dans le temps (instance thétique et instance pratique), on peut donner une représentation spatio-temporelle des réalisations de l'imparfait et du passé simple. Avec l'imparfait, la personne référentielle, qui se représente comme Etant, s'indique comme témoin de l'événement passé qui implique le sujet. Cet événement est considéré comme faisant partie de son monde spatio-temporel, cet événement, saisi subjectivement, est présenté dans son déroulement. Soit pour une énonciation L'an dernier tu marchais:

Epoques:

PASSE

n <==
Spatio-temporel M2 du sujet pratique:

û)

PRESENT 0
Ml

a,

Spatio-temporel thétique:

JE rru (personnes)
<= Accompli /accomplissement / => Tu «marcher»

Fig. 10 - L'univers spatio-temporel de l'imparfait
2. Erwin Reiner, La Place de l'adjectif épithète en français, Wiene, Stuttgart, Wilhem Braumuller, Universitats- Verlangsbuchdl ung, 1986. 3. L'opposition entre imparfait subjectif et passé simple objectif est bien notée par les grammairiens. R. L. Wagner et J. Pinchon (1962 : 343) remarquent que le passé simple sert à faire « un rapport objectif de faits révolus ».

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.