Synecdoques

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296284463
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SYNECDOQUES
Étude d'une figure de rhétorique

Publications

du Centre de Recherches

Littéraires

et Historiques

Collection "Cahiers du CRLH - ClRAOI" Visage de laféminité, 1985. Didier-Erudition: Pratiques du corps - médecine. hygiène. alimentation, sexualité, 1985 Le Territoire - Etudes sur l'espace humain. 1986 Représentations de l'origine, 1987 L'exotisme, 1988 Ailleurs imaginés, 1990 L'Harmattan: Métissages, tome 1 (Littérature, histoire), 1991 Les Monuments de la mémoire 1993 Collection "Americana" Alain GEOFFROY. Le ressac de l'enfance chez William Faulkner, DidierErudition, 1991 Jean-Pierre TARDIEU. L'Eglise et les Noirs au Pérou, L'Harmattan 1993 Hors collection Jean-Michel RACAUL T et al. Etudes sur Paul et Virginie et l'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre, Didier-Erudition, 1986

UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION FACULTÉ DES LETTRES ET DES SCIENCES HUMAINES

Bernard

MEYER

SYNECDOQUES
Étude d'une figure de rhétorique
Tome 1

Publications du Centre de Recherches Littéraires et Historiques de l'Université de La Réunion

Collection "Poétiques"

Cet ouvrage

a été publié grâce au concours du Conseil Général et du Conseil Régional de La Réunion

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, ISBN: 2 - 7384

1993

- 2254 - 3

Dactylographié et composé par l'auteur

AVANT- PROPOS
Voici une quinzaine d'années déjà que je porte un intérêt chronique aux problèmes de la synecdoque. Je pouvais difficilement me résoudre à laisser au placard les résultats de tant d'heures laborieuses. J'ai donc accepté avec gratitude l'offre généreuse que me faisait le CRLH de la Faculté des Lettres de l'Université de SaintDenis de réunir et de présenter en deux volumes l'ensemble de ces travaux. Longtemps délaissée au profit de la métaphore et de la métonymie, la synecdoque a été -promue à un rôle rhétorique de premier ordre lorsque les auteurs du Groupe J.L, n1970, dans leur e Rhétorique générale, ont décomposé en deux synecdoques chacun de ces deux tropes majeurs Cependant, en dépit de ce vedettariat, , la figure n'a pas fait jusqu'à ce jour l'objet d'une étude détaillée et circonstanciée. C'est cette lacune que le présent ouvrage se propose de combler. Mon titre, qui reprend celui d'un article célèbre de T. Todorov, paru cette même année 1970, donne une idée assez juste de ma perspective, qui était de reprendre et d'examiner successivement, à la lumière des données de la linguistique contemporaine, les différents tours que la tradition rhétorique a présentés sous le nom de synecdoques, afin de les décrire, de les caractériser explicitement, de manifester leurs différences, voire leur hétérogénité (tous les tours regroupés sous ce nom ne méritent probablement pas le nom de tropes, ni peut-être même celui de figures); afin de reconnaître aussi ce qui malgré tout justifie leur commune dénomination. Seront également présentés et débattus.en chemin un certain nombre de problèmes que la catégorie pose aux rhétoriciens, ses rapports avec la métonymie, en particulier. Ce premier volume présente d'abord, en guise d'introduction, une rapide réflexion sur la notion de figure, suivie d'un aperçu historique et critique sur celle de trope (chap. 1) puis sur celle de synecdoque, du point de vue de l'extension et de la compréhension (chap. 2). Viennent ensuite trois monographies, consacrées à ce qu'il est convenu d'appeler, à la suite du Groupe J.L, les synecdoques m.atérielles, utilisant le schéma de la partition 5

référentielle: la synecdoque de la partie pour le tout (chap. 3), qui pour être la plus souvent attestée, est devenue comme l'archétype de la catégorie; la synecdoque du tout pour la partie (chapA), son alter ego défavorisé, et la synecdoque de la matière pour l'objet (chap. 5), que l'on rattache généralement au duo précédent. Enfin, la dernière étude du volume (chap. 6) traitera les atypiques synecdoques du nombre. Le second volume, quant à lui, s'attachera aux synecdoques notionnelles, qui utilisent le schéma de la partition sémantique: le genre pour l'espèce, l'espèce pour le genre; aux antonomases du nom propre et du nom commun, souvent assimilées aux précédentes, et aux synecdoques d'abstraction. Quelques tentatives de synthèse serviront alors de conclusion. J'ai peine à juger par moi-même de la cohérence théorique et de l'unité de ces travaux, étalés sur une si longue période, mais je reste persuadé que la documentation, les réflexions et les aperçus qu'ils contiennent ne seront pas dénués d'intérêt aux yeux des chercheurs que ces questions préoccupent: ils sont peu nombreux, sans doute, mais ils se réincarnent toujours depuis plus de vingt siècles. C'est à eux que je dédie cet ouvrage. Je remercie les éminents spécialistes qui ont bien voulu me guider et m'encourager au cours de ces années et en particulier les membres du Groupe de Liège: Jean-Marie Klinckenberg, Philippe Minguet, Francis Edeline; ainsi que Georges Kleiber, Jean Cohen, Robert Martin, Michel Murat, Nicolas Ruwet, Irène Tamba-Mecz et, pour la partie historique, Françoise Douay-Soublin. Qu'ils soient tous persuadés de mon amicale reconnaissance. Saint Denis de la Réunion, 1 juillet 1993

6

Chapitre premier. FIGURE, TROPEl.

A. FIGURE La tradition rhétorique a rassemblé sous le nom de figures un assez grand nombre de faits de discours apparemment hétérogènes, des phénomènes aussi différents que l'assonance, la répétition, l'asyndète, l'inversion, le chiasme, la métaphore, l'ironie, la périphrase, l'allusion, le serment, le portrait, le parallèle. Il est difficile, étant donné cette diversité, de donner de la figure une définition globale et la tentation est forte de se contenter d'une caractérisation minimale toute pragmatique: est figure tout fait de langage qui a été décrit et institutionnalisé sous ce nom au cours de l'histoire. On examinera cependant si un certain nombre de traits communs ne justifient pas le regroupement de ces multiples tours en les distinguant globalement des autres expressions. Parmi les rhétoriciens qui s'y sont essayés, les uns ont vu en toute figure une infraction, à tel ou tel niveau, au code de la langue et d'autres une structure supplémentaire greffée sur les structures codées. Tous en revanche ont admis que la figure vise à produire un effet particulier sur le destinataire. 1. De nombreux auteurs de l'âge classique et de notre époque considèrent que les figures changent "l'usage ordinaire du langage" L'encyclopédiste Dumarsais constate dans son Traité des Tropes:
On dit communément que les figures sont des manières de parler éloignées de celles qui sont naturelles et ordinaires; que ce sontde certains tours et de certaines façons de s'exprimer, qui s'éloignent en quelque chose de la manière commune et simple de parler (TI p. 317)

1. Abréviations employées: TI Traité des Tropes (Dumarsais, édition Françoise Douay-Soublin, Flammarion, 1988). CR Co~ntaire raisonné sur les Tropes de Dumarsais (Fontanier, Slatkine reprints, 1967). RG Rhétorique générale (Groupe Jl, Larousse = Langue et Langage, 1970);

7

On oppose souvent à cette définition, avec Dumarsais luimême, que le langage courant offre de nombreux exemples de figures: "Il n'y a rien de si naturel, de si ordinaire et de si commun dans le langage des hommes." (TT p. 62). Ses tenants eux-mêmes ne contestent pas le fait:
Sans doute, écrit Pierre Fontanier, que les figures sont naturelles [...], sans doute qu'elles entrent dans le langage le plus commun et le plus ordinaire, et que les ignorants comme les savants, les ont à leur portée et à leur usage: c'est une vérité qu'on a reconnu de tout temps. (CR p. 3).

A leurs yeux, l'écart opéré par la figure ne se définit pas en termes de fréquence et de niveau de langue mais par rapport à une autre manière de s'exprimer:
.

Les figures s'éloignentde la manière simple, de la manière ordinaire et

commune de parler, dans ce sens qu'on pourrait leur substituer quelque chose de plus ordinaire et de plus commun (CR p. 4)

Dumarsais lui-même s'était rallié à cette position dans son article Figure de la Grande Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, où il écrit que les figures s'écartent "de l'état primitif et pour ainsi dire fondamental des mots et des phrases". (TT p. 317) Les exemples qu'il propose et les explications qu'il en donne nous éclairent sur cet état simple des mots et des phrases:
Selon la construction simple et nécessaire, pour dire en latin ils ont aimé, on dit amaverunt; si au lieu d'amaverunt, vous dites amarunt, vous changez l'état original du mot, vous vous en écartez par une figure qu'on appelle syncope [...] Autre exemple. Ces deux mot.. Cérès et Bacchus [...] sont pris dans leur sens propre, c'est-à-dire selon leur première destination, lorsqu'ils signifient simplement l'une ou l'autre de ces divinités mais [lorsqu'on prend] Cérès pour le pain et Bacchus pour le vin [...] on dit qu'ils sont pris dans un sens figuré. (TI p. 317)

Les figures modifient donc les normes du code: la forme des mots, leur sens ou les règles de combinaison. L'usage ordinaire, dont l'usage figura12 s'écarte, est celui qui applique strictement et uniquement les règles de la langue. Le langage figural s'oppose à un langage neutre, degré zéro de la figuration. Cette conception se retrouve souvent chez les néorhétoriciens contemporains, comme peut en témoigner la définition du Dictionnaire de la Linguistique de Georges Mounin:
2 En tant qu'adjectif correspondant au nom figure,
qui est généralement figurai est préférable àfiguré, pris dans le sens plus précis de tropologique ("sens figuré")

8

Fig ure. Toute unité linguistique ou toute disposition d'unités linguistiques qui comporte une modification sensible par rapppon à la norme ou par rapport à une expression équivalente mais plus simple et plus directe" (1974 p. 140)

Pour Jean Cohen, le discours réel se rapprochant le plus du langage neutre est le discours scientifique. Pour le Groupe J.l,ce degré zéro est un discours virtuel, une limite idéelle: "une promesse" (RG p. 37). Définir la figure comme un écart par rapport à une norme ne suffit pourtant pas cerner le phénomène figuraI. Quand toute figure serait une transgression, toute transgression ne serait pas pour autant une figure. Comme l'exprime énergiquement les auteurs de Rhétorique Générale: "S'en tenir à la "déviation de la norme" est une puérilité, c'est confondre figure de style et barbarisme" (RG p. 17). Il faut expliciter un critère de distinction entre la figure, infraction acceptable et recherchée, et la faute, infraction regrettable et évitée. Pour Jean Cohen (1970) et le Groupe J.l"une phase de restructuration sui[t] nécéssairement la phase de déstructuration" (RG p. 16). La figure est un écart appelant un travail de réduction qui le justifie: aussitôt que perçu, l'écart figuraI manifeste une pertinence supérieure, d'ordre sémantique et (ou) esthétique. Même ainsi modulée, cette conception présente un inconvénient qui a souvent été souligné: elle suppose que l'on puisse toujours expliciter la norme enfreinte et opposer à une expression figurale l'expression neutre lui correspondant, ce qui, dans la pratique, s'avère parfois délicat, voire impossible. Il y a plus gênant encore: cette définition de la figure ne correspond pas, semble-t-il, à tous les phénomènes qui portent ce nom. En effet, si beaucoup d'entre eux transgressent effectivement le code, certains ne violent manifestement aucune règle. A quelle norme, par exemple, formelle, sémantique ou syntaxique, opposer des tours comme le chiasme, l'allusion ou le serment? Dès lors, peut-on retenir pour trait définitoire de toute une classe de phénomènes un caractère qui ne se véritie que dans la majorité d'entre eux? Le Groupe J.lrépondrait peut-être à cette objection que toute figure, en attirant l'attention sur les mots eux-mêmes, sur le comment c'est dit, la détourne en partie de ce qui est dit, de la pensée qu'il sont chargés de traduire, et s'écarte par là de la loi générale de transitivité référentielle qui régit tout langage. "Introduire 9

la figure dans le discours, c'est renoncer à [la] transparence du signe" (RG p. 18). Il faut pourtant remarquer que si cette intransitivité justifie que l'on parle globalement d'écart à propos de toutes les figures, elle nous fait quitter le niveau où le débat se situait précédemment et masque le fait que certaines figures transgressent en outre telle ou telle norme particulière, lexicale ou grammaticale, alors que d'autres ne le font pas. L'intransitivité n'est pas une forme, c'est un effet général des procédés figuraux. et ce qui produit objectivement cet effet reste à expliciter. 2. Un second courant tend à définir la figure comme une modalité particulière additionnelle. Dumarsais, le représente assez bien quand il écrit dans le Traité des Tropes:
[Les figures] font d'abord connaître ce qu'on pense; elles ont d'abord cette propriété générale qui convient à toutes les phrases et à tous les assemblages de mots, et qui consiste à signifier quelque chose en vertu de la construction grammaticale; mais de plus les expressions figurées ont encore une modification particulière qui leur est propre [.00]Un lecteur instruit rapporte un tel mot, une telle phrase à telle espèce de figure, selon qu'il y reconnaît la fonne, le signe, le caractère de cette figure; les phrases et les mots qui n'ont la marque d'aucune figure particulière, sont comme les soldats qui n'ont l'habit d'aucun régiment; elles n'ont pas d'autres modifications que celles qui sont nécessaires pour faire connaître ce qu'on , pense.(TT p. 65 - 66)

Modification ne signifie pas ici changement, qui nous ramènerait à la conception de l'écart (contre laquelle l'auteur s'insurge à cet endroit) mais conformation, modalité, qui convient aux figures transgressives comme aux figures non transgressives3. Dire que la modalité figurale est additionnelle ne sigitifie pas qu'elle s'ajoute concrètement à une expression simple que l'on pourrait restituer par soustraction (encore que cette opération soit parfois possible) mais qu'elle n'est pas un phénomène purement grammatical, qu'elle ne découle pas de la simple application des règles du code, qu'elle s'ajoute à celles-ci sans nécessairement les transgresser. La figure n'est pas édictée par le code mais elle n'est pas forcément opposée à lui. Cette conception exige seulement de
30 Jo-C. Scaliger parlait de disposition: "la figure n'est autre chose que la disposition particulière d'un ou de plusieurs mots" [TI po 241]0 Le tenne n'est pas heureux: il suggère que la figure présente toujours un aspect tactique, ce qui n'est pas le cas.

10

l'analyste qu'il explicite la modalité particulière qui fait de tel énoncé non seulement une figure, mais encore telle figure, distincte des autres, car, comme l'écrit encore Dumarsais:
Les figures sont distinguées l'une de l'autre par une confonnation particulière ou caractère propre qui fait leur différence: c'est la considération de cette différence qui leur a fait donner à chacune un nom particulier.

(TI p. 318)

L'oubli du caractère non codé de la figure conduit certains auteurs à donner de celle-ci une définition trop large, convenant à n'importe quel énoncé. C'est ainsi qu'on lit dans le Dictionnaire de Linguistique: "les figures sont les divers aspects que peuvent revêtir dans le discours les différentes expressions de la pensée. "4 ou dans le Gradus: "Les figures sont la forme, propre mais conventionnelle à la fois, de ce surgissement, souvent indifférencié, du moi au monde"5. Pour ces auteurs, la figure naîtrait automatiquement de la liberté de l'usager de présenter sa pensée de plusieurs façons. Toute forme descriptible présente dans un énoncé devient une figure.
3. Cependant la figure, qu'elle soit ou non, du point de vue formel, considérée comme un écart, n'est généralement pas définie par sa seule conformation mais aussi par sa fonction. Tous les rhétoriciens semblent admettre qu'une figure est ordonnée à produire un effet particulier. Certaines définitions ne prennent même en compte que ce seul aspect, comme, par exemple, celle du Vocabulaire de la stylistique: Il y a figure. dans un segment de discours, ou dans un discours tout entier considéré comme unité globable, lorsque l'effet de sens produit ne se réduit pas à celui qui est normalement engagé par le simple arrangementlexico-syntaxiquede l'énoncé.

A quelques exceptions près cependant, les définitions courantes prennent à la fois en compte l'aspect structural (a) et l'aspect fonctionnel (b), comme, par exemple, celle de l'Académie: "un emploi ou un arrangement de mots (a) qui donne de la force ou de la grâce au discours (b), ou un certain tour de pensée (a) qui y fait une beauté. un ornement (b)" ou celle de Littré: "Certaines formes du langage (a) qui donnent au discours plus de grâce et plus
4 Jean Dubois et alii, 1974 p. 214. 5 Bernard Dupriez, 1980 p. 9. 6 Molinié et Mazaleyrat ,1989 p. 148. 11

d'énergie (b)".

Ces définitions tentent également de préciser l'effet des figures par quelques termes de valeur qui peuvent être regroupés en deux champs: celui de la vigueur de l'expression (force, énergie) et celui de sa beauté (grâce, beauté, ornement). Cherchant de son côté à expliciter l'effet général des figures, Jean Cohen (1979) a longuement développé l'idée qu'il s'agissait d'un effet non cognitif qu'il a nommé poétique ou pathétique. En fait, le seul effet qui soit commun à toutes les figures semble celui, déjà envisagé, d'intran.5itivité, dit encore d'opacité (Todorov 1967) ou de littérarité (au sens large: RG p. 148): une figure fait percevoir le langage en tant que langage, en plus du contenu référentiel délivré par lui. Quant aux effets particuliers des figures, qui s'ajoutent à cet effet général, ils sont extrêmement divers. S'il n'est pas impossible de faire correspondre un effet virtuel à telle conformation figurale abstraite, il faut cependant accorder qu'''il n'y a guère de rapports nécessaires entre la structure d'une figure et son ethos" (RG p. 148)7. L'effet particulier d'un énoncé figuraI concret dépend toujours, en définitive, de son contenu (sa "substance") et de son contexte individuels. Une figure concrète se décrira toujours sous ces deux aspects, qu'on évitera de confondre: la structure ou mécanisme figuraI mis en jeu et l'effet particulier qu'elle provoque. 4. Ce rapide examen me conduit à définir la figure comme une conformation remarquable de l'énoncé, non exigée par Les lois du code et parfois en desaccord avec eLLes,ayant pour fonction de produire, en attirant l'attention sur Lediscours lui-même, un effet particulier dépendant des données textuelles concrètes. On peut récapituler comme suit les caractères de la figure en général: 1. La figure est un fait de discours, et non un fait de langue. Manière de s'exprimer, c'est une modalité du dire, non du code, qui
7 Le Groupe Il appelle ethos l'effet d'une figure. (que la tradition rattacherait plutôt au pathos): "état affectif suscité chez le récepteur par un message particulier et dont la qualité spécifique varie en fonction d'un certain nombre de paramètres" (RG p. 147) 12

d'énonciation.

ne peut s'observer qu'à l'occasion d'énoncés particuliers. 2. La figure n'est pas un fait linguistique (au sens restreint du terme), en ce sens qu'elle ne résulte pas du seul jeu des règles lexicales et grammaticales, mais un fait rhétorique, en ce sens qu'elle ajoute son processus particulier à ceux du code, qu'elle trangresse quelquefois. 3. Les figures sont des faits de discours courants. Elles ne sont ni rares ni réservées à l'expression littéraire. Toutefois, le discours littéraire tend à les multiplier et le discours scientifique à les éviter. 4. Du point de vue formel, la figure est un processus langagier descriptible. Elle met en œuvre un mécanisme explicitable, une structure énonçable8. Celle-ci peut affecter le signifiant des expressions, leur disposition, leur combinaison, leur sens ou leur référence, ou leur rapport à l'énonciation. L'assimilation intuitive des mécanismes figuraux constitue la compétence rhétorique des usagers. C'est le rôle traditionnel de la rhétorique, plus précisément de la troposchématologie, d'expliciter à partir d'exemples concrets, de nommer et de classer ces mécanismes.9 5. La figure est un fait discursif de portée syntagmatique variable. Sa structure d'insertion peut être le mot (mirlitaire pour militaire), le syntagme ("de l'autel s'approchant"), la proposition ("l'été agonise"), le contexte transphrastique ou la situation
.

6. Du point de vue de la réception, la figure est un tour repérable. elle vise à être remarquée.. Toute figure a d'abord pour effet d'attirer sur elle, plus ou moins marginalement, l'attention du récepteur. Celui-ci, tout en enregistrant le contenu de l'énoncé, perçoit, au moins intuitivement, sa conformation figurale. Cet effet général des figures peut être nommé effet d'intransitivité. 7. Une figure concrète est ordonnée à un effet particulier qui dépend essentiellement du contenu et du contexte de la figure et qui peut faire l'objet d'un jugement esthétique. 8. Certaines figures concrètes tendent à se vulgariser et à passer dans la langue. Elles meurent alors en tant que figures. Comme l'écrit H. Suhamy: "Une figure absorbée par la langue au cours d'un processus historique et collectif perd son statut de figure"
8 Le mot figure vient defingere, dans le sens d'efformare, componere, former, disposer, arranger" (TI p. 317) 9 Dumarsais: "Les expressions métaphoriques sont tous les jours en usage dans le langage des hommes mais la métaphore n'est que dans l'esprit des Grammairiens et des Rhéteurs." (TI p. 226) 13

(1981 p. 8). C'est le caractère codé ou non d'un tour que des rhétoriciens comme Fontanier ont en vue lorsqu'ils parlent d'usage obligé ou d'usage libre. Cependant, comme les expressions ne perdent que peu à peu leur caractère figural, la frontière entre linguistique et rhétorique est parfois indécise et laisse place à des figures d'usage.

B. TROPE Fontanier, héritier de la tradition rhétorique, répartit l'étude des figures en deux manuels, l'un traitant des tropes et l'autre des "figures autres que les tropes", conprenant les figures de construction, d'élocution, de style et de pensée. Cette division manifeste l'importance privilégiée accordée aux figures de signification. C'est à cette notion que je m'attacherai à présent. Au cours d'un rapide historique, j'examinerai successivement le trope de l'Antiquité (1), celui de l'époque classique (2) et celui de la néorhétorique contemporaine (3). Je tenterai pour terminer une brève synthèse définitoire (4).

1. Le trope dans l'Antiquité La classe des tropes a beaucoup varié en extension au cours des siècles. Françoise Douay-Soublin (1979) a noté qu'au XVIIIe siècle les tenants de la tradition fixaient à treize le nombre des tropes, que d'autres rhétoriciens en dénombraient trente et que d'autres encore n'en admettaient que trois. Malgré cela, la définition catégorielle est à peu près la même chez tous: globalement les auteurs s'accordent pour voir dans le trope un "glissement de sens". Qu'en était-il à l'origine chez les auteurs de l'Antiquité? Le terme trope vient du grec, où il correspondait à deux substantifs dérivés du verbe tp~1t£tv (tourner, faire tourner, transférer, transporter, changer, modifier): le féminin tpO~ -11Ç qui signifiait ordinairement "tour, conversion, changement de direction, détour" et le masculin tpb1toç, -ou "mode, façon, manière d'être". 14

Ces deux tennes étaient en outre employés dans le sens rhétorique qui nous occupe ici: il provenait des Stoïciens dont les recherches, poursuivies en dialogue avec celles des Alexandrins, se sont transmises aux Romains. 1. Le tenne lui-même ne figure pas dans l'œuvre d'Aristote, mais certains des phénomènes qu'il recouvre se trouvent décrits par le Stagirite sous le nom de métaphoresl0. C'est ainsi qu'on lit au chapitre 21 de la Poétique:
La métaphore est l'application d'un nom impropre par déplacement

soit du genre à l'espèce, soit de l'espèce au genre, soit de l'espèce à l'esPèce, soit selon un rapport d'analogiell.

Dans cette définition, Aristote envisage une opération, et dans une perspective référentielle. La JlE'CalpOpa la mise en relation est d'un tenne (ovoJlaI2) avec une chose, ou plus exactement avec l'ojet de pensée correspondant à cette chosel3. "La JlE'CaqJopa aristotélicienne désigne, en premier lieu, la dénomination impropre d'un designatum"14. Elle instaure discursivement une relation non codée entre un tenne et un objet. Elle transfère le terme d'un objet
donné

- celui

auquel le terme est conventionnellement

attaché

- sur

un autre objet, auquel il n'est pas conventionnellement lié. L'adjectif impropre (6:1l1l6'CpLOv) appliqué au terme transféré exprime cette absence de lien conventionnel entre le tenne employé et l'objet qu'il désigne par metaphora.
10. Dumarsais (TT p. 185), après avoir écrit: "Aristote donne le nom de métaphore à la plupart des tropes qui ont aujourd'hui des noms particuliers" cite Cicéron (Orator, n. 94, XXVII) à l'appui de ses dires: "Aristoteles ista omnia translationes vocat" (Aristote nomme tous ces tours métaphores). La notion aristotélicienne de métaphoraa été finement étudiée par Irène Tamba-Mecz et Henri Veyne q979} <l0ntje T'inspire ici de près.,. , _ ')')' Il MEtacl>opa BE Ecrt1V ov6Jla'Coç 'allllo'CpLOv E1rlqJopa Tl ano to'\) j'Évo'\)ç ~m ETBoç,~ âno tou i{ôo'\)ç ~m to y£voç, a.no toi) itBo'\)ç "Ém tO ETôoç. Kat<x avd.ÀOYov. Poétique 1457b Traduction Dupont-Roc et J. Laliot, 1980 p. 107. c'est moi qui souligne. 12. Un tenne, et non pas seulement un nom: "Le terme ovoJla qui, d'après Aristote, désigne tout ce qui "signifie quelque chose" ou quelque concept déterminé (De interprétatione. 3, 16b, 20) s'applique, non seulement aux substantifs, mais aussi aux adjectifs et aux verbes." (Tamba et Veyne 1979 p. 79). 13 Cf infra 2.2. 14 Tamba et Veyne 1979 p. 82.

~

~

15

Toutefois il ne s'agit pas de l'application d'un quelconque terme impropre à un objet donné. Le transfert doit être motivé par certaines relations liant l'objet auquel le code assigne le terme transféré et l'objet auquel il est appliqué improprement, qu'il désigne par metaphora. Aristote en explicite quatre: la relation qui unit une espèce à son genre, celle qui unit un genre à l'une des ses espèces, celle qui unit une espèce à une autre espèce du même genre et enfin l'analogie, unissant deux paires d'objets qui entretiennent entre eux un rapport similaire, a étant à b ce que c est à d.. Dans le chapitre suivant, Aristote explicite leur dénominateur commun: ce sont toutes des relations de similitudels. La méttl'phora aristotélicienne est fondée sur la perception du même (to O~Otov) dans le différent. A aucun moment, Aristote n'envisage les relations de voisinage référentiel qui fondent les métonymies. Ajoutons que les lignes de la Poétique qui suivent la définition que nous venons de commenter permettent d'envisager le transfert de manière un peu différente. Proposant, parmi plusieurs exemples, l'énoncé: "Ulysse a accompli dix mille exploits", (où le terme dix mille, désignant proprement un nombre spécifique, désigne improprement l'idée de grand nombre, générique par rapport au nombre dix mille). Aristote commente ra£idement "[dix mille] est utilisé ici à la place de beaucoup" (lxv-n'tou 1toÀÀOü ~ÉxPll'tat[1457a 13]). Ce faisant, il explicite l'idée, restée implicite jusque là, que le mot impropre remplace un mot propre et nous fait insensiblement passer d'un rapport référentiel "vertical" (application d'un terme impropre à un objet) à un rapport linguistique "horizontal" (substitution d'un terme à un autre terme). Ce point de vue soustend encore une restriction du paragraphe suivant: "Dans certains cas, il n'y a pas de nom existant pour désigner l'un des termes de l'analogie"16. Le texte aristotélicien contient donc en germe, à côté de la conception référentielle, la conception substitutive du trope (un
15 "Bien faire les métaphores, c'est voir le semblable ('to O~OlOV)Poétique ch. 22 1459a 7. 1980 P 116. Vis à vis du récepteur, la métaphora affmne l'existence d'une similitude entre l'objet que le terme utilisé désigne d'ordinaire et l'objet qu'elle lui fait désigner improprement. Elle "a recours à une appellation impropre dans le propos délibéré de faire percevoir une similitude" (Tamba et Veyne 1979 p.83). 16 1457b 25. Aristote poursuit: "Par exemple, jeter le grain, c'est semer, mais pour la flamme qui vient du soleil, il n'y a pas de nom; cependant cette action est au soleil ce que semer est au grain, si bien qu'on a pu dire: sem.ant la flamme divine." 16
" CI

mot pour un autre). Il faut enfin noter, que dans la présentation du chapitre 21, Aristote inclut la métaphora dans une série de types de mots: "Tout nom est soit un nom courant, soit un emprunt, soit une métaphore, soit un ornement, soit un mot forgé." [1457b 1], manifestant ainsi que le terme J.1E'ta.q>ora désigne pas seulement le transfert mais ne aussi l'expression transférée, qu'illimite alors aux dimensions du mot. Comme l'écrivent I. Tamba et P. Veyne: "Le mot de J.1E'ta.<\K)pa., chez Aristote, désigne à la fois une opération intellectuelle, à savoir le transfert de dénomination sur fondement de ressemblance et le résultat de cette opération, à savoir la dénomination nouvelle, issue du transfertl7. 2. Au premier siècle avant notre ère, le mot trope n'est pas encore entré dans les textes des auteurs latins, pas plus que ceux de métaphore, de métonymie ou de synecdoque. Dans la Rhétorique à Hérennius, publiée avant 82 et attribuée à Cornificus (après l'avoir été longtemps à Cicéron), on trouve cependant ces trois dernières figures, nommées respectivement translatio, denominatio et intellectio.. Elles sont classées dans les ornements de mots (exomationes verborum), parmi lesquels elles forment. avec sept autres tours, un groupe caractérisé ainsi: "Le propre de ces figures est que le langage y est détourné de la valeur (potestate) usuelle des mots et appliqué (conferatur) à un autre emploi (rationem) avec une certaine élégancel8. La formulation tendrait ici à faire penser que c'est la signification des mots, plutôt que leur référence, qui est modifiée. Un peu plus loin cependant, la définition de la métaphore (translatio) correspond assez bien à celle d'Aristote: "Il y a métaphore lorsqu'un mot est tran'iféré à une chose à partir d'une autre chose du fait que, à cause d'une ressemblance, il semble pouvoir être transféré à bon
17 1979 p. 84. Les auteurs ajoutent que dans la Rhétorique, le tenne métaphore désigne surtout "l'opération de pensée qui consiste à apercevoir le semblable", couvrant ainsi aussi bien notre métaphore que notre comparaison. 18 Earum omnium hoc proprium est, ut ab usitata verborum potestate recedatur atque in aliam rationem cum quadam venustate oratio conferatur. IV, XXXI, 42, p. 221 de l'édition Garnier. Henri Bornecque traduit: "Le langage s'y écarte de la signification ordinaire des mots et leur donne un autre emploi, d'une manière assez élégante."

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droit"19. La fin du paragraphe va dans le même sens en parlant de passage à une chose semblablezo. La métonymie (denominatio), qu'Aristote n'envisageait pas, est également définie comme un changement d'application référentielle. "La métonymie est la figure qui de choses propres et voisines tire une expression par laquelle peut être entendue une chose qui n'est pas appelée par son nom"ZI. Bien que les définitions présentent le mécanisme sous un angle différent (application d'un terme à une chose pour la métaphore, emprunt d'une expression à une autre chose pour la métonymie), le mécanisme des deux figures est bien identique: le terme a, ordinairement attaché à l'objet A sert à désigner l'objet B. Ce qui les distingue, c'est la relation qui unit les deux objets: la métaphore se fonde sur la ressemblance de A et de B et la métonymie sur leur vOIsmage. 3. Le cas de Cicéron est complexe. Dans le troisième livre du De Oratore, cet auteur consacre plusieurs pages aux "termes qui sont transférés dans un lieu pour ainsi dire étranger"zz. On y trouve de nombreux exemples de métaphores, désignées généralement sous le nom de "termes transférés" (tralata verba). On lit chemin faisant que le terme tranféré est "étranger" (alienus) à l'objet auquel il s'applique alors; que le transfert se fait "par ressemblance"23 (similitudine) et qu"'il n'y a rien dans la nature dont nous ne puissions appliquer le

19 Translatio est, cum verbum in quandam rem transferetur ex alia re, quod propter si11lilitudine11l ecte videbitur po.ue transferi. IV, XXXIV, 45, p. 227. je r souligne. Traduction Bomecque: "n y a métaphore lorsqu'on prend un mot qui s'applique à une certaine chose et qu'on transporte à une autre chose, parce que la comparaison semble autoriser ce transport." ZOTranslationem pudente11ldicunt esse opportere ut cum ratione in consimilem rem transeat, (ibid.), ce qu'Ho Bornecque traduit: "On recommande la réserve dans remploi de la métaphore: il doit y avoir un rapport expliquant le passage à une chose analogue", 21 Denominatio est quae ab rebus propinquis etfinitimis trahit orationem, qua possit intelligi res, quae non suo vocabulo sit appellata.lV XXXII, 43, p. 223. Je souligne. 22 [Verba] quae tran.iferentur et quasi alieno in loco conlocantur (1971 p. 59). Cicéron consacre à ces figures les paragraphes 155 à 169 chapitres XXXVIII à XLIII. 23 "Tralatis per similitudinem verbis", "tralatis verbis similitudine" (~ 158 p. 62); voir aussi ~ 155 p. 61.

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vocable et le nom à d'autres objets"24. On rencontre enfin la définition suivante: "Une chose semblable étant prise, des mots propres à cette chose sont ensuite transférés à une autre chose"25. D semble donc que Cicéron démarque encore fidèlement Aristote, que translatum verbum traduit ~£'tacpopa (au sens résultatif); verbi
translatio, ovo~a'toç emcpopa; verbum alienum, ovo~a a.Â.ÂO'tp1.0V; et

que le phénomène consiste également pour lui à transférer un terme d'un objet sur un autre en vertu d'une ressemblance entre les deux objets. 3.1. On peut pourtant remarquer plusieurs différences. Tout d'abord, Cicéron considère plus volontiers le résultat de l'opération (tra/atum verbum) que l'opération elle-même (verbi translatio). Ensuite, il passe plus explicitement de l'idée d'application à un objet d'un terme qui lui est étranger à celle de substitution d'une dénomination étrangère à une dénomination propre. Il écrit par exemple: liEn effet, ce qu'on peut à peine énoncer par le terme propre, quand on l'exprime par un terme transféré, la comparaison avec l'objet que nous posons grâce au mot étranger éclaire ce que nous voulons faire entendre"26; ou encore "[Cette idée] ne peut être exposée plus brièvement par les termes propres qu'elle n'est exprimée par le terme transféré"27; ou encore "Je ne veux pas que le terme transféré soit plus étroit que ne l'aurait été le terme propre"28. Enfin, il omet, dans ses définitions comme dans ses exemples,
24 Nihil est enim in rerum natura, cujus nos non in aliis rebus po.çsimus uti vocabulo et nomine. Ibid ~ 161 pp. 63-64. 25 Sumpta re simili verba illius rei propria deinceps in rem aliam f...] tran.~feruntur. ~ 167 p. 66. Traduction Courbaud: liOn prend un tenne de comparaison [...] on applique à un autre objet une série de mot<;qui conviennent

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au premier." Ailleurs (~ 49 p. 20) Cicéron parle des expressions "qui sont transférées à partir d'autres choses à cause de la similitude" (quae similitudinis
causa ex aliis rebus transferuntur)

26 Quod enim declarari vix verbo proprio potest. id tralato cum est dictum. illustrat id quod intelligi volumus. eius rei. quam alieno verbo posuimus. similitudo. ~ 155, p. 61. Je souligne. 27 Impudentia teli missi brevius propriis verbis exponi non potuit, quam est uno significata tralato. ~ 158 p. 62. Je souligne. 28 Nolo esse verbum angustius id, quod tralatum sit, quam fuisset proprium ac suum.~ 164 p. 65. Je souligne. Autre passage: "Je me demande souvent avec étonnement pourquoi les tennes transférés et empruntés nous plaisent davantage que les tennes propres (Saepe mihi admirandum videtur quid sit, quod omnes tralatis et alienis verbis IIwgis delectentur verbis quam propriis et suis) ~ 159 p.

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d'envisager les rapports de genre à l'espèce: l'extension des termes transférés ne recoupe apparemment pas celle des métaphores aristotéliciennes. 3.2. D'autre part, bien que Cicéron, comme Aristote, considère les mots transférés comme une catégorie de mots simples et les présente à la suite des archaïsmes et des néologismes29, il fait observer que le procédé peut dépasser les dimensions du mot. Il écrit:
Ce tour, qui dérive de ce type, ne porte pas sur un seul mot transféré mais est formé de plusieurs à la suite, de telle sorte qu'une chose est dite et qu'une autre doit être entendue, comme dans "je ne souffrirai pas que derechef, sur un unique écueil, la flotte des Achéens n'achoppe "30

Quelques paragraphes plus loin, il le rappelle en ces termes:
Ces tours ne portent pas sur un mot mais sur un énoncé qui est formé, comme je l'ai dit, de plusieurs mots transférés3I.

3.3. Autre aspect remarquable:. à la fin de son développement sur les métaphores, Cicéron introduit un bref passage sur les métonymies:
Le glissement, la modification dans le mot, comme dans "l'âpre terre d'Afrique frémit au terrible tumulte" ne comporte pas même d'invention, ni de création de terme, comme dans "la mer aux ondes saxifrages", ni transfert, comme dans la mer s'adoucit" mais un terme propre est
substitué par ornement à un autre terme propre32.

Ces lignes distinguent du néologisme, comme par exemple. saxi;frage, et de la métaphore (verbis translario), comme la mer
29 "En effet, l'orateur dispose de trois moyens, au niveau du mot isolé, d'illustrer et d'orner son discours; le mot inusité, le néologisme ou le mot transféré." (Tria sunt igitur in verbo simplici, quae orator adferat ad illustrandam atque exornandam orationem, aut inusitatum verbum aut novatum aut tralatum) ~ 152 p.60. 30 Illud, quod ex hoc genere profluit, non est uno verbo tralaro, sed ex pluribus continuatis conectitur, ut aliud dicatur, aliud intellegendum sit: "Neque me patiar /Iterum ad unum scopulum ut olim classem Achiuom ()ffendere". ~ 166 p. 66 .
31 Illa {...J esse non verbi sed orationis, quae ex pluribus, ut exposui, tralationibus conexa sunt. ~ 169 p. 68 32 Ne iI/a quidem traductio atque immutatio in verbo quondam fabricationem haber: "A/rica rerribili tremit horrida terra tumultu", neque factum est verbum, ut: ".~axifragis undis", neque tralarum, ut: "nwlliturmare ". sed ornandi causa proprium proprio commutatum. ~ 167 pp. 66-67.

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s'adoucit), "le glissement et la modification dans le mot" (traductio et immutatio in verbo), comme l'Afrique frémit), où nous reconnaissons la métonymie: L'Afrique réfère ici aux peuples d'Afrique. Cette figure substitue par ornement "un terme propre à un autre terme propre" (proprium [verbum] proprio [verbo] commutatum [est] ). Le résultat de l'opération est désigné, quelques lignes plus bas, par l'expression "le terme infléchi et changé" (inflexum immutatumque verbum)33, qui est à la métonymie ce que le tral£Jtumverbum est à la métaphore. La brève définition "proprium propio commutatum" présente la métonymie comme la substitution d'un mot à un autre. Par là, elle rejoint la définition linguistique "horizontale" de la métaphore. Cependant le terme substitué, qualifié d'alienum dans celle-ci, est étrangement qualifié ici de proprium. Au couple verbum alienum vs verbum proprium de la métaphore, la métonymie oppose donc le couple verbum proprium vs verbum proprium. Mais comment Ie terme métonymique peut~il être à la fois substitué et propre? Il ne peut s'agir de propriété lexicale, sinon, il n'y aurait plus de figure, mais un banal échange de synonymes, incapable de provoquer l'effet esthétique notable (gravis) reconnu à ce tour34. La substitution implique bien, comme dans la métaphore, que le terme infléchi s'applique à un objet différent de celui qu'il désigne conventionnellement, comme il ressort de l'emploi de pro (pour, à la place de) dans le commentaire des divers exemples: "Cérès pour les moissons, Liber pour le vin, Neptune pour la mer, la curie pour le sénat, la toge pour la paix, les armes et les traits pour la guerre"35. Dès lors que l'adjectif proprius ne peut qualifier la relation du terme au référent prècis qu'il désigne par substitution, ne signifierait-il pas que ce terme appartient au même domaine de référence? Le changement de référence (immutatio, immutatum) a lieu à l'intérieur d'une unique cotopie. par glissement (traductio) du terme, lequel est ainsi dévié (inflexum) d'un objet donné à un objet proche. Proprium
33 "Vous voyez bien tOut le champ de cette figure, où par un mot infléchi et modifié, la même idée est énoncée de façon plus ornée." Videtis frofeeto genus hoc lOtum, cum inflexo immutatoque verbo res eadem enuntialur ornatius.~ 168 p. 67. Traduction Courbaud: "Vous voyez bien tous les aspects de cette figure qui, en détournant un mot de son sens et en se servant d'un autre mot exprime la même idée d'une façon plus brillante".

34 Gravis est modus in ornatu orationis. ~ 167 p. 67.

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35 Cererem pro frugibus, Liberum [.Oo] pro vino, Neptunwn pro mari. curiam pro senatu, [ ...1.togam pro pace. arma ae tela pro bello.~ 167 p. 67

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proprio commutatum: dans la métonymie, un terme appartenant au domaine de référence contextuel est remplacé par un terme appartenant également à ce domaine. Ce changement à l'intérieur d'un champ (préfixe in- d'immutatio) s'oppose au changement hors du champ (préfixe trans- de translario)) de la métaphore. 3.4. Métonymies et métaphores détournent toutes deux un terme de son référent lexical, que le terme appartienne (pour les métonymies) ou n'appartienne pas (pour les métaphores) au champ contextuel. C'est pourquoi Cicéron rattache globalement, dans sa conclusion, celles-là à celles-ci: "Ces termes que j'ai nommés changés ou à entendre autrement qu'à la lettre sont aussi, d'une certaine manière, des termes transférés."36. Dans l'Orateur, plus directement encore, le terme transferre se trouve appliqué à la seule occurrence cicéronienne du terme métonymie: "Les grammairiens appellent ce tour métonymie, parce que les noms sont transférés"37. A l'inverse, dans le passage du Brutus où Cicéron mentionne le terme trope, il définit globalement la catégorie par le terme général d'immutatio: "Les Grecs pensent orner le discours en faisant usage de changements de (dans les) mots, qu'ils appellent tropes"38. A s'en tenir aux passages du De Oratore étudiés plus haut, l'expression employée verborum immutationibus évoquerait les seules métonymies, ce qui est irrecevable dans le présent contexte. Il faut donc convenir que les termes transferre et Ùnmutare sont chez Cicéron tantôt en rapport d'opposition (métaphore vs métonymie) et tantôt en rapport de synonymie (tropes). Il faut noter pour finir l'ambiguité de l'expression verborum immutatio. Si l'on fait de verborum un génitif subjectif, on comprendra que les tropes changent le nom des choses, en donnant à celles-ci une dénomination autre que celle qui leur est propre. Mais si l'on en fait un génitif objectif, on comprendra que les tropes opèrent un changement dans les mots, soit, dans une interprétation moderne, un changement de sens39. Les textes de Cicéron, bien
36 Haec autem, quae aut immutata esse dixi aut aliter eo intelligenda ac dicerentur, sunt tralata quodam modo. 9 169 p. 68. Inversement, on lit au 9 156

p. 61: Ergo hoe tralationesquasi mutationessunt.

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37 [Hone] IItetonymiam grammatici vocant, quod nomina tran.~feruntur. Orator. ~ 92. Cité dans Quintilien 1978 p. 294. 38 Omori orationem Graeci pu tant verborum immutationibus utuntur, quos appellant tropous. Brutu.ç 9,69. Cité dans Quintilien 1978 p. 32. 39Cf Michel Murat: "Sur des bases linguistiques actuelles, la formule

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