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Synonymie et antonymie en latin

De
237 pages
Le volume rassemble des articles consacrés aux problèmes méthodologiques posés par la synonymie et l'antonymie dans la langue latine ou bien à des questions associant sémantique et syntaxe. L'étude de divers champs lexicaux réunissant des termes polysémiques ou monosémiques permet d'établir des différences entre des synonymes "absolus", "partiels", et parfois "contextuels". Dans l'étude des antonymes, l'analyse sémique se révèle très utile pour définir le lieu des oppositions antonymiques.
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Synonymie et antonymie en latin

Série « Grammaire et linguistique » dirigée par Michèle Fruyt et Michel Mazoyer

Claude MOUSSY

Synonymie et antonymie en latin

Centre Alfred ERNOUT (E.A. 4080) et GDR2650 (CNRS) Université de Paris-Sorbonne (Paris IV) 28 rue Serpente, 75006-PARIS

Association KUBABA Université de Paris I – Panthéon-Sorbonne 12 Place du Panthéon 75231-PARIS-Cedex 05

Illustration : Fresque de Pompéi (Maison du bracelet d’or), Museo Archeologico Nazionale di Pompei, Italie Maquette de couverture : J.-M. Lartigaud Mise en page et oCR : Emmanuel Marc Dubois – 3d2s Cahiers KuBABA Directeur de publication : Michel Mazoyer Directeur scientifique : Jorge Pérez Rey Comité de rédaction Trésorière : Christine Gaulme Colloques : Jesús Martínez Dorronsorro Relations publiques : Annie Tchernychev Directrice du Comité de lecture : Annick Touchard Comité scientifique de la série Grammaire et linguistique : Marie-José Béguelin, Michèle Fruyt, Anna Giacalone-Ramat, Patrick Guelpa, Lambert Isebaert, Ekkehard König, René Lebrun, Michel Mazoyer, Anna orlandini, Dennis Pardee, Eric Pirart, Paolo Poccetti, Paolo Ramat, Christian Touratier, Sophie Van Laer, Roger Wright

Ce volume a été imprimé par © Association KuBABA, Paris © L’Harmattan, 2010 5-7 rue de l’École polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13637-3 EAN : 9782296136373

Je remercie vivement Michèle Fruyt et Michel Mazoyer de m’avoir proposé de publier ce volume dans la Série « Grammaire et linguistique » de la Collection Kubaba.

AvAnt-propos

Dans ce volume sont réunis des articles publiés depuis 1965 dans des Revues ou des Actes de colloques. Dans la majorité des cas, j’y ai traité de questions relatives à la synonymie ou à l’antonymie ; à la fin du volume sont regroupées des études qui associent la sémantique et la syntaxe. on a souligné depuis longtemps les difficultés que comporte l’analyse des relations de synonymie entre plusieurs termes. Si les grammairiens latins définissaient d’ordinaire les synonymes comme des vocables qui présentent des formes différentes tout en offrant la même signification 1, Quintilien indiquait déjà clairement dans son Institution oratoire (VIII, 3, 16 sq.) que les seules distinctions de sens ne peuvent pas suffire à expliquer les choix faits entre des synonymes et qu’il faut faire intervenir des notions telles que la distinction, le ton, le genre littéraire, l’âge du mot 2. Il importe de prendre également en considération l’aire sémantique des termes qui entrent en concurrence dans un même champ lexical ; certains sont polysémiques et peuvent appartenir aussi à un autre champ, alors que d’autres ne présentent qu’un seul sens. Il en est ainsi, par exemple, pour ostentum et portentum, substantifs qui désignent le prodige ; tandis que ostentum est monosémique (c’est toujours une appellation du prodige), portentum a connu diverses évolutions sémantiques. Ce sont des synonymes « absolus » quand ils désignent le prodige, mais en même temps des synonymes « partiels » dans la mesure où ostentum ne concurrence portentum que dans l’un des champs où figure ce dernier 3. Il n’est pas rare que des champs lexicaux comportent seulement des vocables qui s’y sont introduits à la suite de changements de sens ; c’est le cas, par exemple, du champ du sens et de la signification en latin qui est constitué de termes polysémiques dont aucun ne veut dire à l’origine « signifier », ou « sens », « signification » 4 ; il s’agit là encore de synonymes « partiels ». Notons enfin que des synonymes peuvent être considérés comme « parfaits » dans un contexte donné : les adjectifs credibilis, probabilis, uerisimilis deviennent de parfaits synonymes en pouvant permuter librement dans le vocabulaire de la rhétorique pour désigner la
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Le synonyme (désigné par des formes empruntées au grec) est appelé d’ordinaire synonymon, mais parfois aussi polyonymon (désignation qui insiste sur la pluralité des formes) ; ainsi dans Diomède, GL I, 323, 1 : sunt alia synonyma uel polyonyma quae pluribus loquellis idem significant ut « terra humus », « ensis mucro gladius ». Les exemples de synonymes cités par Diomède (terra, humus, « la terre » et ensis, mucro, gladius, « l’épée ») se retrouvent souvent dans les définitions des autres grammairiens. Ces éléments de différenciation entre les synonymes ont été étudiés avec une grande finesse par J. Marouzeau dans son article « Synonymes latins » ; voir infra p. 25. Sur ces types de synonymes, voir infra p. 48-50. Voir infra p. 11 sq.

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avant-propos

qualité de vraisemblance de la narration 5 ; nous avons à faire dans ce cas à une « synonymie contextuelle » 6. Les deux premiers chapitres consacrés à l’antonymie traitent des problèmes généraux que l’on rencontre en étudiant l’antonymie lexicale. La langue latine offre de nombreux exemples des principaux types d’antonymies. Il importe de souligner combien l’analyse sémique est utile pour définir avec précision le lieu des oppositions entre antonymes qui est le sème (les antonymes présentent des sèmes communs et au moins un sème qui les oppose). Il convient aussi de préciser la nature de l’opposition antonymique et de distinguer l’antonymie de négation et l’antonymie d’inversion. L’un des autres chapitres offre un aperçu des divers types de création lexicale qu’offre le latin dans le domaine de l’antonymie quand les deux termes des couples antonymiques sont apparentés du point de vue morphologique. Mais comme on l’a souvent souligné 7, on constate l’absence de parenté morphologique dans des antonymes très courants : ainsi, en latin, dans des couples comme bonus / malus, amor / inuidia, exire / intrare. En outre, des lexèmes deviennent parfois des antonymes seulement dans certains contextes. Le chapitre intitulé Oratio, sermo, contentio montre comment les substantifs polysémiques sermo et contentio peuvent dans l’une de leurs acceptions (respectivement « parole de la conversation » et « parole de l’éloquence ») être en relation d’antonymie ; on parlera alors d’« antonymie contextuelle ». Dans la partie intitulée sémantique et syntaxe, les deux premières études ont pour principal objet d’illustrer l’influence que peuvent exercer des constructions syntaxiques sur le signifié de vocables comme opus, usus ou necesse qui se rencontrent surtout dans des locutions impersonnelles (opus est, usus est, necesse est), mais sont aussi parfois employés dans des tours personnels (opus habeo, necesse habeo). on peut observer, par exemple, des changements de sens qui rapprochent certains emplois de opus d’emplois de necesse et des évolutions sémantiques de necesse qui en font un synonyme de opus. Dans les deux derniers chapitres est étudiée la façon dont divers types de négations lexicales présentes dans des propositions régissantes exercent leur influence sur la valeur de quin, quominus et ne, quand ces subordonnants introduisent des propositions complétives. Dans une phrase qui comporte une complétive en dépendance d’une proposition régissante dont le verbe est une négation lexicale (par exemple, un verbe signifiant « empêcher » ou « refuser »), il y a au départ « isosémie » entre le verbe à orientation négative et le subordonnant quin, quominus ou ne (qui offrent d’abord la valeur négative de « que ne…pas ») ; cette isosémie entraîne l’inhibition du sème « négation » du subordonnant qui prend une valeur positive.

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Voir Quintilien, Institution oratoire IV, 2, 31 : « il importe peu que (pour la narration)… au lieu de vraisemblable (uerisimilis), nous disions plausible (probabilis) ou croyable (credibilis) ». Voir infra p. 86. Voir, par exemple, les remarques de J. Lyons infra p. 152.

chapitre i

LEs voCABLEs LAtIns sErvAnt À DÉsIGnEr LE sEns Et LA sIGnIFICAtIon *
Je me propose de décrire brièvement le champ lexical du sens et de la signification en latin, en m’intéressant aux principaux verbes et substantifs qui constituent ce champ. Je laisserai de côté les termes les plus marginaux, c’està-dire ceux qui ne servent qu’occasionnellement à exprimer la notion de sens, par exemple les verbes dico ou uolo qui se rencontrent parfois dans l’acception de « vouloir dire » 1. Aucun des vocables qui constituent en latin ce champ lexical n’appartient de façon exclusive à ce champ. Tous ces termes y sont entrés à la suite d’une évolution sémantique plus ou moins complexe. À propos de chacun d’eux, je m’efforcerai donc de décrire d’abord brièvement cette évolution, avant d’essayer de caractériser les exemples de chaque verbe et de chaque substantif concerné. J’étudierai d’abord les verbes, à savoir ualeo, accipio, intellego et significo, puis les substantifs uis, sententia, sensus, significatio et intellectus. Ces deux séries ne sont pas symétriques, puisque ualeo et accipio ne comptent pas parmi leurs dérivés de substantifs exprimant la notion de « sens » et que d’autre part aucun verbe apparenté à uis, sententia, sensus ne signifie « vouloir dire ». on ne compte donc dans ce champ que deux couples verbessubstantifs apparentés morphologiquement, significo-significatio et intellegointellectus. Je n’essaierai pas de distinguer ici l’expression du sens et celle de la signification. Pour cette distinction, qui est loin d’être claire chez les auteurs modernes, on peut suivre les indications de Fr. Rastier : dans le cas du sens, Fr. Rastier fait intervenir le rôle du contexte 2. or je connais peu de textes latins,
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Première publication : Conceptions latines du sens et de la signification, M. Baratin, Cl. Moussy (éd.), Lingua Latina 5, PuPS, 1999, p. 13-27. Dans l’acception de « vouloir dire », uolo se rencontre, par exemple, chez Cicéron, Leg. 3, 33 (quid uerba ista uellent) et dico également chez Cicéron, Fin. 2, 50 (quid nunc honeste dicit ? Idemne quod iucunde ?). on peut signaler aussi possum, équivalent de ualeo, « signifier », chez Varron, frgt. Non, p. 519, 24 (quod uerbum censeo et arbitror idem poterat ac ualebat ; cf. Sénèque, Epist. 21,8 ; ulpien, Dig. 50, 16, 46) et sono dans l’acception de « faire entendre, signifier », chez Cicéron, Fin. 2, 6 (non intellegere interdum quid sonet haec uox uoluptatis). Sur declaro, « signifier », voir infra, n. 4. Fr. Rastier, Sens et textualité, Paris, 1989, p. 280 ; Sémantique et recherches cognitives, Paris, 1991, p. 248. Le sens y est ainsi défini : « contenu d’une unité linguistique, défini relativement au contexte et à la situation de communication ».

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chapitre i

en dehors d’un passage de Cicéron dans le De inuentione (2, 117), où le rôle du contexte soit clairement affirmé 3. * * * 1.1. Le verbe ualeo, qui signifie habituellement « être fort », « avoir de la vigueur », prend, dans certains emplois figurés, le sens « d’avoir de la puissance » ou « avoir de la valeur ». C’est cette notion de valeur qui se retrouve dans les emplois où le terme est appliqué soit aux monnaies, soit aux mots. Ces deux types d’emplois doivent être rapprochés. Il est significatif de rencontrer chez Varron, au livre V du De lingua Latina, le verbe utilisé, dans un même développement consacré aux monnaies, à propos de l’étymologie de denarius en 5, 173 : denarii, quod denos aeris ualebant, « les denarii (deniers), appelés ainsi parce qu’ils valaient dix as de bronze » et à propos du sens du préfixe sedans semuncia, « demi-once » en 5, 171 : semuncia, quod dimidia pars unciae ; se ualet dimidium, ut in selibra et semodio, « semuncia, parce que c’est la moitié d’une once ; se signifie « moitié » comme dans selibra (demi-livre) et semodius (demi-boisseau) ». Dans les deux cas, ualeo veut dire « avoir telle valeur », qu’il s’agisse de la valeur d’une monnaie ou de la valeur, du sens d’un terme. Je n’aborderai évidemment pas la question de la distinction entre sens et valeur d’un mot, telle qu’on la rencontre, par exemple, chez Saussure. Je considère ici les deux appellations comme synonymes. L’emploi de ualeo à propos du sens des mots est attesté plus anciennement que l’emploi concernant les monnaies. Ce dernier ne se rencontre pas avant Varron, alors que Lucilius avait déjà pu utiliser ualeo en distinguant la signification des deux expressions apud te et ad te :
frgt. 1215 - 6 M. (Hex. 4 Ch.) : nam ueluti intro aliud longe esse atque intus uidemus sic et apud te aliud longe est neque idem ualet ad te. « en effet, de même que nous voyons que intro est bien différent de intus, de même apud te est bien différent de ad te et n’a pas la même valeur ».

Lucilius veut dire par là que ad te indique un mouvement comme intro, à la différence de apud te et de intus. Valeo, appliqué aux mots, est devenu d’emploi assez fréquent à l’époque cicéronienne. En dehors de Varron, qui l’utilise ainsi plusieurs fois, il se rencontre à diverses reprises dans les œuvres philosophiques de Cicéron. Il suffit de citer deux passages :

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Il s’agit d’un passage où Cicéron montre que le contexte permet d’éviter l’ambiguïté : Inu. 2, 117 : Deinde ex superiore et inferiore scriptura docendum id quod quaeratur fieri perspicuum. Quare si ipsa separatim ex se uerba considerentur, omnia aut pleraque ambigua uisum iri ; quae autem ex omni considerata scriptura perspicua fiant, haec ambigua non oportere existimare.

La désignation du sens et de la signification en latin

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Off. 3, 39 : hoc uerbum quid ualeat, non uident, « ils ne comprennent pas ce que ce mot signifie ». Fin. 2, 13 : Et quidem saepe quaerimus uerbum Latinum par Graeco et quod idem ualeat, « assurément nous cherchons souvent un mot latin équivalent à un mot grec et qui signifie la même chose » 4.

Dans ce type d’emploi, ualeo correspond au verbe grec δύναμαι pris dans l’acception d’« avoir un sens, signifier » et il a servi à le traduire. Cette acception du verbe grec dérive du sens ancien « avoir la capacité de » 5 ; δύναμαι, comme ualeo, s’emploie aussi en parlant de la valeur des monnaies 6. Nous verrons plus loin en étudiant uis que le substantif apparenté δύναμιϛ a pu désigner le sens d’un mot ou la valeur d’une monnaie 7. 1.2. Accipio est un terme qui revient souvent dans les contextes où il est question d’interprétation, de sens. Préverbé formé sur capere, qui exprime parfois l’idée d’« embrasser par la pensée, concevoir », accipere peut vouloir dire « comprendre » et, appliqué à un texte ou à un mot, il signifie « interpréter, prendre dans tel ou tel sens ». À l’époque cicéronienne, où apparaissent ces emplois du verbe, accipio se rencontre en particulier dans l’expression in sententiam accipere, « prendre dans un sens ». L’auteur de la Rhétorique à Hérennius s’en sert pour définir l’ambiguïté :
Rhet. Her. 4, 67 : Per ambiguum, cum uerbum potest in duas pluresue sententias accipi, sed accipitur tamen in eam partem quam uult is qui dicit, « on procède par ambiguïté, quand un mot peut être pris dans deux sens ou plus, mais qu’il est pris dans le sens que veut celui qui s’exprime ».

Cicéron utilise la même expression dans le De inuentione également à propos de l’ambiguïté 8. Accipio peut être utilisé sans être accompagné de sententia. C’est un emploi du verbe qui est fréquent chez Quintilien et dont il suffit de citer un exemple: I.O. 8, 2, 1 : Proprietas ipsa non simpliciter accipitur, « le mot proprietas lui même n’est pas pris dans un seul sens » 9. Quintilien passe en
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C’est à propos de l’équivalence entre uoluptas et le grec ἡδονή que Cicéron fait cette remarque ; il ajoute : Nullum inueniri uerbum potest, quod magis idem declarat Latine quod Graece, quam declarat uoluptas, « il est impossible de trouver aucun terme qui, mieux que uoluptas, dise en latin identiquement ce que dit le grec ἡδονή » (trad. J. Martha). on notera, dans cette dernière phrase, l’emploi de declaro dans l’acception de « signifier ». Voir, par exemple, Hérodote 6, 98 ; Platon, Euthyd. 286 c ; Thucydide 7, 58. Par exemple chez Xénophon, An. 1, 5, 6. Voir infra, p. 16. En 2, 116 (passage cité infra, p. 18, à propos de sententia). Voir aussi I.O. 1, 5, 2 ; 6, 3, 24 ; 8, 2, 8 ; etc. et avec pro : I.O. 1, 5, 57 : « gurdos » quos pro stolidis accipit uulgus.

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revue au début de ce chapitre différents sens de proprietas, qui peut désigner la propriété des termes, mais aussi, par exemple, l’acception la plus usuelle d’un vocable polysémique. Accipio se rencontre encore souvent par la suite dans cet emploi et chez les écrivains chrétiens il a été parfois utilisé en parlant de l’interprétation mystique d’une expression ou d’un mot, par exemple chez saint Augustin, Psal. 1, 4 : « terra » hic accipienda est ipsa stabilitas in Deo, « terra doit s’entendre ici de la stabilité (ou immutabilité) en Dieu ». Nous n’aurons pas à nous intéresser au substantif acceptio qui, après l’époque cicéronienne, a connu du succès surtout dans la latinité tardive, mais qui n’a pas servi à désigner l’acception d’un terme 10. 1.3. Le verbe intellego nous intéresse ici pour lui-même et aussi en raison de son dérivé intellectus auquel on ne prête pas d’ordinaire suffisamment d’attention quand il est question de sens et de signification. C’est à partir du sens de « comprendre », attesté dès l’époque archaïque 11, qu’intellego a pu être utilisé à l’époque cicéronienne dans l’acception d’« entendre, vouloir dire ». Cet emploi du verbe est fréquent chez Cicéron, surtout dans ses œuvres philosophiques. Ainsi dans les Tusculanes, intellego se lit dans un passage où Cicéron emploie également l’expression uerbi uis, le « sens d’un mot » : Tusc. 3, 11 : Totum igitur, id quod quaerimus, quid et quale sit, uerbi uis ipse declarat. Eos enim sanos quoniam intellegi necesse est quorum mens...morbo perturbata nullo sit..., « la nature et les propriétés de l’objet que nous cherchons à définir, le sens même du mot les montre clairement. En effet, puisqu’il est nécessaire qu’on entende par sani (d’intelligence saine) les gens dont l’esprit n’est troublé d’aucune maladie... ». Dans ce texte, comme assez souvent pour ces emplois d’intellego, le verbe est au passif 12. Cicéron se sert volontiers d’intellego pour préciser l’interprétation qu’il donne de formes grecques : Off. 1, 142 : illa est εὐταξία in qua intellegitur ordinis conseruatio, « il s’agit là de l’εὐταξία par laquelle on entend préservation de l’ordre » 13, ou bien Cicéron l’utilise pour indiquer l’équivalent grec d’un terme latin qu’il veut mieux définir : Tusc. 4, 17 : obtrectatio autem est ea quam intellegi ζηλοτυπίαν uolo, « l’obtrectatio, mot auquel je veux donner le sens de
Le substantif acceptio, rare à l’époque classique, signifie d’abord « acceptation » (Cicéron, Top. 37) ou « fait de recevoir » (Salluste, Iug. 29,4). Dans la latinité tardive, il devient plus courant et peut s’appliquer en particulier, dans l’expression personarum acceptio, à l’accueil fait aux personnes, à la considération pour les personnes, à la partialité (voir BLaise, DLAC, s. u. acceptio) ; ce sens du mot latin a survécu dans le français acception (par exemple dans l’expression sans acception de personne). Acception n’a pas été utilisé pour désigner l’acception d’un mot avant le xviie siècle. 11 Voir, par exemple, Plaute, Bacch. 449 ; Térence, Andr. 207. 12 Voir les autres textes cités infra : Cicéron, Off. 1, 142 ; Tusc. 4, 17. 13 Ce mot grec peut en effet signifier aussi « modération, juste mesure ».
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ζηλοτυπία » (Cicéron indique ainsi qu’il entend par obtrectatio la « jalousie », le « dénigrement »). Les emplois d’intellego dans l’acception « d’entendre » (dans tel ou tel sens) se sont bien conservés ; aussi les écrivains chrétiens ont-ils parfois utilisé le verbe à propos du sens mystique ; cet emploi se rencontre chez Tertullien, saint Jérôme et saint Augustin 14 ; contentons-nous de citer un passage de saint Jérôme, Ier. 1, 24 : leones intellegamus aduersarias potestates, « entendons par leones (lions) les puissances ennemies (infernales) ». 1.4. Je parlerai brièvement de significo, dont l’évolution sémantique a été étudiée par J.-P. Brachet 15. Ce terme, d’où vient notre verbe signifier, a pour sens usuel « indiquer, manifester » ; il veut dire aussi, plus rarement, « présager, annoncer » 16. L’acception de « signifier, vouloir dire » se rencontre d’abord chez Cicéron et chez Varron. Cicéron utilise alors parfois significo absolument : De orat. 3, 203 : illa... alia dicentis ac significantis dissimulatio ; il s’agit dans ce passage de la figure appelée dissimulatio, « qui dit le contraire de ce qu’on veut faire entendre ». Cicéron se sert aussi de significo pour donner la définition d’un verbe comme carere : Tusc. 1, 88 : carere igitur hoc significat : egere eo quod habere uelis, « carere signifie donc cela : manquer de ce qu’on voudrait posséder », ou bien pour indiquer différentes valeurs d’une même forme : Caec. 88 : Videtis igitur hoc uno uerbo « unde » significari res duas, et ex quo et a quo, « vous voyez donc qu’à l’aide du même mot unde, on peut signifier deux choses : “d’un lieu” et “des abords d’un lieu” » 17. Significo se rencontre souvent dans le De lingua Latina de Varron 18. Mais il n’est pas toujours facile de déterminer si le verbe y veut dire à coup sûr « signifier ». Ainsi en 5, 3 : multa uerba aliud nunc ostendunt, aliud ante significabant ut hostis ; J. Collart traduit « bien des mots ont aujourd’hui une acception toute différente de leur signification antérieure, hostis (ennemi de l’état) par exemple » 19. En fait significo, qui suit ici ostendo, peut se rendre aussi bien par « désigner » que par « signifier ». on peut alors hésiter entre désignation et signification.

Voir Tertullien, Marc. 4, 33 ; Iud. 14, 11 ; saint Augustin, Psalm. 10, 3 (luna intellegitur ecclesia). 15 J.-P. Brachet, « Réflexions sur l’évolution sémantique de significare », Lingua Latina 5, PuPS, 1999, p. 29 sq. 16 Cette dernière acception se rencontre, par exemple, chez Cicéron, Diu. 1, 2 ; ovide, Met. 9, 495 ; Tacite, Hist. 1, 18. 17 Voir d’autres références chez Cicéron dans J. P. Brachet, op. cit., p. 37. 18 Voir J. P. Brachet, op. cit., p. 38. 19 J. CoLLart, Varron, De lingua Latina. Livre V, Paris, 1954, p. 5.
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Après l’époque cicéronienne, significo s’est bien conservé dans l’acception de « signifier » ; le verbe est fréquent chez Quintilien  20, dont je citerai seulement un passage particulier : I.O. 8, 2, 6 : Quare proprietas non ad nomen, sed ad uim significandi refertur, nec auditu sed intellectu perpendenda est, « c’est pourquoi la propriété ne se rapporte pas au terme, mais à sa valeur de signification, et ce n’est pas l’oreille, mais l’intelligence qui doit l’apprécier ». Quintilien réunit ici, dans la même expression, significo et le substantif uis qui, nous le verrons, désigne souvent la valeur d’un mot 21. Signalons enfin que significo se rencontre chez les auteurs chrétiens à propos de l’interprétation symbolique, ainsi chez saint Cyprien, Epist. 63, 12, 2 : aquas namque populos significari in Apocalupsi Scriptura diuina declarat, « en effet, l’Écriture divine dans l’Apocalypse déclare que les eaux symbolisent les peuples ». on rencontre des emplois comparables chez saint Hilaire et saint Augustin 22. Pour en terminer avec la série des verbes, ajoutons qu’on trouve chez Priscien un préverbé consignifico pour exprimer la notion de « cosignification » 23. * * * 2.1. Vis, qui désigne habituellement la force, la vigueur et la violence, a pu, à partir de l’époque cicéronienne, servir à traduire différentes valeurs techniques du grec δύναμιϛ, telles que la vertu d’une plante, l’efficacité d’un remède, la valeur d’une monnaie ou encore la valeur, le sens d’un mot ou d’un énoncé. on peut probablement voir là un cas de calque sémantique. D’une certaine façon, uis servant à traduire δύναμιϛ, « sens » d’un mot 24, correspond à ualeo qui, nous l’avons vu, traduit δύναμαι, « signifier » 25. Cet emploi de uis ne paraît pas antérieur à l’époque cicéronienne, mais il est bien attesté chez Cicéron, en particulier dans les expressions uis uerborum ou uis uerbi, comme dans le De finibus (2, 15) : Satisne igitur uideor uim uerborum tenere ? « est-ce que donc je semble bien posséder le sens des mots ? ». une dizaine de lignes plus loin, on lit aussi : e quo efficitur non ut nos non intelligamus, quae uis sit

I.O. 5, 10, 9 ; 8, 2, 11. À noter, en particulier, l’expression idem significare utilisée en parlant de la synonymie : I.O. 8, 4, 26 ; 9, 3, 45. 21 Voir infra, p. 17. 22 Saint Hilaire, Psalm. 52, 21 ; Myst., 1, 3 ; saint Augustin, Tr. in Io. 26, 12 ; 74, 4 ; Psalm. 10, 3 (Luna uero quam congruenter significet ecclesiam) ; dans ce passage, saint Augustin utilise aussi intellego ; voir supra, n. 14). 23 G.L. II, 54, 7 ; III, 93, 3 ; III, 114, 9. Sur la notion de « cosignification », voir infra n. 28. Consignifico, qui correspond au verbe grec προσσημαίνω, se rencontre aussi chez Boèce (voir BLaise, DLAC, s.u. consignifico). 24 Δύναμιϛ, « sens » d’un mot, se rencontre, par exemple, chez Platon, Crat. 394 b ; Phil. 24 c. 25 Voir supra, p. 13.
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istius uerbi, « il résulte de là que ce n’est pas nous qui ne comprenons pas quel est le sens de ce mot ». Toujours à propos du sens des mots, Cicéron, dans les Topiques, examinant différents types de contraires, s’intéresse au préfixe in- dont il définit ainsi l’emploi dans les contraires qu’il dénomme priuantia : Top. 48 : Praepositio enim « in » priuat uerbum ea ui, quam haberet, si « in » praepositum non fuisset, « en effet le préfixe in prive un mot de la valeur qu’il aurait si in n’avait pas été préfixé ». Chez Cicéron, uis est parfois aussi employé à propos de la valeur d’un texte : Part. 133 : Post, iudicem ad uim scripti uocet, « ensuite qu’il rappelle le juge à la valeur du texte », ou bien à propos de celle d’un précepte : Tusc. 1, 52 : nimirum hanc habet uim praeceptum Apollinis, quo monet ut se quisque noscat, « assurément le précepte d’Apollon présente ce sens (de voir l’âme avec l’âme même), ce précepte par lequel il conseille à chacun de se connaître lui-même ». Nous venons de citer seulement des passages d’œuvres philosophiques ou d’œuvres de rhétorique, mais Cicéron utilise aussi uis avec cette acception dans ses Discours et sa Correspondance 26. Après l’époque cicéronienne, uis s’est bien conservé dans ce type d’emploi et il n’est pas utile de citer d’autres textes. Il serait intéressant d’étudier par exemple l’emploi de uis dans le De dialectica de saint Augustin où la uis est l’un des aspects sous lesquels Augustin se propose d’examiner le mot, le uerbum 27. Il faudrait aussi accorder une attention particulière aux emplois de uis chez les grammairiens latins, par exemple lorsqu’ils traitent de la conjonction 28. Ajoutons que uis se rencontre parfois chez les écrivains chrétiens pour désigner le sens allégorique, par exemple, chez Prudence, Cath. 1, 49-50 :
Quae uis sit huius alitis Saluator ostendit Petro. « Le Sauveur a montré à Pierre quelle était la valeur allégorique de cet oiseau » 29.

2.2. Sententia, qui est un dérivé de sentire, peut se définir comme indiquant la « position générale et permanente » d’un individu ou d’un groupe ; à partir de cette définition peuvent s’expliquer les sens que le substantif a pris dans le vocabulaire politique (« l’avis » donné au Sénat), dans la langue judiciaire (le « suffrage » du peuple et la « sentence ») et dans la langue courante (la « façon de penser », « l’opinion »). P. Morillon a montré comment les emplois techniques de sententia dans la langue judiciaire ont influencé l’usage du mot dans la langue courante 30. C’est le chapitre consacré à sententia dans le vocabulaire de la
Ainsi dans Balb. 8 ; Dom. 53 ; Fam. 6, 2, 3. Voir M. Baratin, La naissance de la syntaxe à Rome, Paris, 1989, p. 208. 28 Voir M. Baratin, op. cit., p. 51 sq. Voir en particulier, sur la notion de cosignification, p. 42 sq. et p. 442 sq. 29 Il s’agit du coq et du chant du coq annonçant le reniement de Pierre. 30 Sentire, sensus, sententia. Recherche sur le vocabulaire de la vie intellectuelle, affective et physiologique en latin, Lille, 1974, p. 342 sq.
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rhétorique qui nous intéresse le plus ici 31 : l’auteur montre que le substantif, désignant dans la langue courante les opinions, les idées d’un individu, a pu être appliqué dans le domaine de l’inuentio aux pensées, aux idées qui constituent la substance d’un discours. C’est à partir de cette acception de « pensée, idée, fond », que sententia a été employé à propos de la substance d’un texte, du sens qu’il faut lui donner. Cet emploi se rencontre d’abord dans la Rhétorique à Herennius 2, 13 : Deinde ea sententia quae ab aduersariis sit excogitata et scripto adtributa condemnetur et informabitur... Deinde a nobis sententia reperietur, « ensuite on critiquera et réfutera le sens qui a été imaginé par nos adversaires et qu’ils ont attribué au texte... Ensuite nous découvrirons le sens du texte ». Cette valeur de sententia, qui paraît née dans la langue de la rhétorique, se retrouve chez Cicéron dans le De inuentione, dans un passage auquel nous avons fait allusion à propos de accipere, « prendre dans un sens » : Inu. 2, 116 : omnes... sic uti solent eo uerbo uno pluribusue in eam sententiam in quam is qui dicet accipiendum esse demonstrabit, « tous utilisent ce mot unique ou ce groupe de mots avec le sens dans lequel celui qui aura la parole dira qu’il faut le prendre » 32. Les deux passages que nous venons de citer montrent que sententia peut s’appliquer indifféremment au sens d’un texte, d’une phrase ou à celui d’un seul mot. outre la formule in sententiam accipere, que nous avons relevée en parlant de accipere, il faut signaler les expressions in sententia poni, utilisée pour signifier « être employé dans un sens » 33, sententiam habere, « avoir, présenter un sens » 34. Il faut noter que Cicéron utilise volontiers sententia et uis dans des formules abondantes, où les deux mots n’offrent pas de valeurs différentes, ainsi dans le De legibus (1, 58) : cuius praecepti tanta uis et tanta sententia est ut ... Delphico deo tribueretur, « un précepte dont le sens et la signification sont telles qu’on l’a attribué au dieu de Delphes ». Enfin, signalons un intéressant développement que P. Morillon a consacré aux emplois où sententia est opposé à scriptum pour désigner ce qu’on peut appeler le sens profond d’un texte ; sententia peut là encore être joint à uis comme dans le Pro domo (53) : Quae est, quaeso, alia uis, quae sententia Caeciliae legis et Didiae ?, « Quel est, je te prie, la portée, quel est le sens profond de la loi Cecilia et Didia ? ». Au début de l’époque impériale, sententia est encore souvent utilisé à propos du sens d’un texte 35 et moins fréquemment en parlant du sens d’un mot, excepté chez Aulu-Gelle qui se sert volontiers de sententia dans cette acception 36. Chez d’autres écrivains, sententia, comme nous allons le voir, a été concurrencé par un autre dérivé de sentire, à savoir sensus.

Sentire, op. cit., p. 541 sq. Voir supra, n. 8. 33 Cicéron, Orat. 135 : cum ....continenter unum uerbum non in eadem sententia ponitur. 34 Cicéron, Off. 3, 13 : conuenienter naturae uiuere, id habet hanc, ut opinor, sententiam. 35 Voir P. MoriLLon, Sentire, op. cit., p. 484. 36 Voir P. MoriLLon, Sentire, op. cit., p. 485 et n. 1.
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2.3. Sensus, substantif formé sur le même radical sent- que sentire, offre une assez riche polysémie. Il présente divers emplois dans la langue courante où il désigne des « dispositions d’esprit », des « idées » ou des « sentiments », tandis que, dans le vocabulaire de la philosophie, il a été appliqué aux organes des sens, à la sensibilité, aux sensations. Toutes ces acceptions, attestées dès la période cicéronienne, ont été étudiées avec soin par P. Morillon 37. À l’époque impériale, les emplois de la langue courante qui se rattachent à la vie intellectuelle, morale ou affective sont encore fréquents, tandis que les emplois sensoriels précédemment réservés à la langue philosophique s’étendent à la langue courante ou à des langues techniques, comme celle de la médecine. une autre catégorie d’emplois est propre à la langue impériale ; comme l’avait fait plus tôt sententia, sensus en est venu à désigner alors des notions relevant de la technique de la rhétorique, surtout chez Sénèque le rhéteur et chez Quintilien 38 ; sensus peut ainsi être appliqué aux notions « d’idée », de « pensée », de « fond » ; il désigne parfois un « énoncé », une « phrase » et enfin il peut servir à la dénomination du « sens » à propos d’un mot, d’une phrase ou d’un texte. on rencontre assez rarement sensus désignant le sens d’un seul mot. Pourtant cet emploi apparaît déjà chez ovide, dans un vers où le poète utilise successivement sensus et uis :
Fast. 5,484 : Hic sensus uerbi, uis ea uocis erat. « Tel était le sens du mot, telle était la signification du terme ».

Ce type d’emploi se retrouve chez Quintilien 39, mais plus souvent sensus concerne le sens d’une phrase ou de tout un énoncé. Le sens d’une phrase, par exemple, chez Sénèque le Rhéteur, Contr. 9, 2, 27 : nouissima pars sine sensu dicta, ut impleretur numerus, « la dernière partie de la phrase n’a pas de sens ; elle a été ajoutée pour le rythme » ; de même chez Quintilien, I.O. 9, 4, 118 : Cur in circumductionibus, etiam cum sensus finitus est, aliquid tamen loci uacare uideatur ?, « Pourquoi y a-t-il des périodes où, même lorsque le sens est complet, il semble qu’il manque quelque chose ? » Selon P. Morillon, ces emplois de sensus sont des développements de l’acception d’« idée, pensée » qui se rencontre souvent dans la langue de la rhétorique, surtout chez Sénèque le Rhéteur et chez Quintilien 40. on retrouve ici la même évolution sémantique que dans l’histoire de sententia. Les emplois comparables de sententia sont plus anciens, attestés au moins dès l’époque cicéronienne, mais sententia, dans cette acception, a cédé peu à peu la place à

Sentire, op. cit., p. 210-260. Voir P. MoriLLon, Sentire, op. cit., p. 500 sq. 39 Voir, par exemple, I.O. 1, 5, 46 (où se lit aussi significatio) ; 6, 3, 48 (uerba duos sensus significantia). 40 Sentire, op. cit., p. 508.
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sensus dont certains aboutissants romans, comme le français sens, présentent la même acception 41. 2.4. Significatio est d’emploi fréquent à l’époque cicéronienne, où la polysémie de ce vocable est déjà riche. Répondant aux deux sens anciens de significo 42, significatio peut vouloir dire « indication, manifestation » et « annonce, présage » 43. Mais le substantif est parfois aussi déjà employé dans l’acception plus particulière de « manifestation favorable, marque d’approbation » 44 ou bien a pu servir, en rhétorique, à désigner la figure de l’allusion 45. À l’époque cicéronienne, significatio se rencontre aussi dans l’acception de « sens, signification », mais peu fréquemment. on peut d’abord citer Varron, L.L. 9, 40 où l’auteur oppose uox et significatio : quod rogant ex qua parte oporteat simile esse uerbum, a uoce an a significatione, respondemus a uoce, « on nous demande où doit se trouver la ressemblance d’un mot, dans le son ou dans le sens ; réponse : dans le son » 46. Cicéron emploie à plusieurs reprises significatio dans les Partitiones oratoriae, ainsi en 138 : nam quibus locis in ambiguo defendimus eam significationem quae nos adiuuat, « en effet dans ces développements où, en cas de terme ambigu, nous défendons le sens qui nous est favorable ». Dans un autre passage de la même œuvre, significatio se rencontre également dans un contexte où il est question de l’ambiguïté : Part. 108 : propter uerbi aut uerborum ambiguitatem, ut liceat ei qui contra dicat eo trahere significationem scripti quo expediat ac uelit, « en raison de l’ambiguïté d’un mot ou de plusieurs mots, pour qu’il soit permis au défenseur d’interpréter le sens du texte selon son intérêt ou à son gré ». on peut citer aussi un extrait d’une lettre de Sénèque où il est question d’un uerbum dubiae significationis, « un mot de sens incertain » 47. Il faudrait étendre l’enquête pour voir si

Comme significatio (voir infra, p. 21), sensus a pu servir chez les auteurs chrétiens à désigner le sens symbolique ; ainsi chez saint Augustin, Doctr. chr. 4, 7, 15 : ad spiritalem sensum scrutandum. 42 Voir supra, p. 15. 43 Significatio se rencontre dans l’acception d’« indication, manifestation », par exemple, chez Cicéron, De orat. 3, 220 ; Off. 1, 131 et chez César, B.G. 2, 33, 3 ; 7, 12, 6 et dans l’acception d’« annonce » chez César, B.G. 5, 53, 1 ; 6, 29, 5. 44 Ainsi chez Cicéron, Sest. 105 ; 122 ; Qu. fr. 1, 1, 42. 45 Ainsi dans Rhet. Her. 4, 67 ; Cicéron, De orat. 3, 102 ; Orat. 139 ; Quintilien, I.O. 9, 2, 3. Significatio correspond alors au grec ἔμφασιϛ ; voir Ch. Causeret, Étude sur la langue de la rhétorique et de la critique littéraire dans Cicéron, Paris, 1886, p. 184. 46 Traduction de M. Baratin - F. DesBordes, L’analyse linguistique dans l’antiquité classique, Paris, 1981, p. 181. 47 Epist. 13, 12 : animus sibi falsas imagines fingit ; aut uerbum aliquid dubiae significationis detorquet in peius.
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significatio n’est pas un terme employé de façon privilégiée quand il est question d’ambiguïté 48. À l’époque impériale, significatio est utilisé dans des contextes assez divers ; par exemple, quand il est question de synonymie chez Quintilien, I.O. 10, 1, 11 : Sunt autem alia huius naturae ut idem pluribus uocis declarent, ita ut nihil significationis ... intersit, ut ensis et gladius, « il y a d’ailleurs d’autres mots d’une nature telle qu’ils expriment la même notion avec des sons différents, si bien qu’il n’existe entre eux aucune différence de sens, comme entre ensis et gladius » 49. Le même auteur emploie aussi significatio en parlant de la polysémie (I.O. 5, 10, 42 : duplex significatio à propos de tempus) et, d’une façon générale, pour désigner le sens de tel mot ou de telle expression (I.O. 1, 5, 46 ; 3, 6, 48 ; 8, 3, 25 ; 8, 6, 1 ; 8, 6, 2 ; 8, 6, 67 ; 9, 1, 4). Les occurrences de significatio sont assez fréquentes également chez Aulu-Gelle 50 qui se sert du vocable, par exemple, en parlant d’une évolution sémantique, 10, 11,4 : progressa plurimum uerbi significatione 51 et des modifications que l’usage apporte au sens des mots usuels et des formules de lois : 12, 13, 5 : Non enim uerborum tantum communium uerae atque propriae significationes longiore usu mutantur, sed legum quoque ipsarum iussa consensu tacite obliterantur, « ce ne sont pas seulement les significations véritables et propres des mots usuels qui sont modifiées par un long usage, mais également les préceptes des lois mêmes sont altérés tacitement d’un commun accord ». Les emplois rencontrés chez Quintilien et chez Aulu-Gelle donnent à croire que significatio est senti par eux comme un terme plus technique que uis ou sententia. Cependant, ce substantif n’est pas devenu un vocable réservé au vocabulaire grammatical. Il se rencontre ensuite chez les écrivains chrétiens pour désigner à lui seul chez saint Hilaire un sens figuré (Myst. 1, 10 : non sine aliqua significatione) ou une figure (Myst. 2, 7 : qua significatione intellegitur...), et dans l’expression mystica significatio un sens symbolique chez saint Augustin (Tract. eu. Io. 9, 2 : excepta mystica significatione). Des substantifs apparentés à significatio, mais d’emploi plus rare, ont pu servir parfois à désigner le sens ou la signification : on trouve ainsi employé

on peut citer encore, par exemple, Sénèque, Epist. 45, 5 (ambiguam significationem) et Quintilien, I.O. 7, 9, 4 (alia integro uerbo significatio est, alia diuiso). 49 Dans la phrase suivante, c’est intellectus qu’emploie Quintilien pour désigner le sens : alia uero...τροπικῶϛ tamen ad eundem intellectum feruntur ; ut ferrum et mucro, « d’autres mots au contraire... se ramènent par un trope au même sens comme ferrum et mucro ». Sur intellectus, voir infra, p. 22. 50 N.A. 6, 17, tit. ; 6, 17, 4 ; 7, 5, 1 ; 10, 11, 4 ; 10, 29, 2 ; 12, 13, 5 ; 13, 3, tit. ; 15, 5, 1. 51 Il s’agit de l’évolution du sens de maturus, qui s’appliquant d’abord à quod non segniter fiebat («ce qui se faisait sans lenteur exagérée ») a pu ensuite qualifier quod festinantius fit (« ce qui s’accomplit trop vite »).
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significatus chez Aulu-Gelle (5, 12, 9) et chez Apulée (Socr. 15) 52 et significantia chez des écrivains de la latinité tardive comme Tertullien (Res. 21, 1) et Arnobe (3, 8 ; 4, 12) 53. 2.5. Alors que intellego se rencontre à l’époque cicéronienne dans l’acception de « vouloir dire » 54, le substantif intellectus n’apparaît pas avant Sénèque dans celle de « sens, signification ». La forme intellectus elle-même n’est pas attestée de façon certaine comme substantif avant l’époque impériale où intellectus concurrence alors parfois intellegentia pour désigner 1’« action de comprendre » 55 ou la « faculté de comprendre », l’« intelligence » 56. C’est à propos de la classification des foudres que Sénèque utilise intellectus, « signification », dans un passage où il emploie plusieurs fois significo (mais dans l’acception d’« annoncer ») : Nat. 2, 50, 1 : Ex fulminibus quaedam sunt quae significant id quod ad nos pertinet, quaedam aut nihil significant aut id cuius intellectus ad nos non peruenit, « parmi les foudres, il en est certaines qui annoncent ce qui nous concerne ; certaines autres ne présagent rien ou bien donnent des signes dont la signification n’est pas à notre portée ». C’est surtout chez Quintilien qu’intellectus a servi à désigner la « signification » ; parmi la cinquantaine d’occurrences du substantif qu’on peut relever dans l’Institution oratoire, presque une vingtaine concerne le sens des mots 57. Il suffit de citer quelques passages : l’un où il est question de polysémie, I.O. 7, 9, 2 : uerba... quaedam diuersos intellectus habent ut « cerno », « certains mots possèdent des sens variés comme cerno ». un autre où l’on rencontre l’expression duplex intellectus assez fréquente chez Quintilien 58 : I.O. 1, 5, 2 : Verba nunc generaliter accipi uolo : nam duplex eorum intellectus est, « je veux qu’on entende ici uerba dans une acception générale : car le sens de ce mot est double » 59. Enfin, l’auteur utilise le substantif à propos de la figure appelée traductio, I.O. 9, 3, 71 : Cornificius hanc traductionem uocat, uidelicet alterius
Significatus apparaît déjà dans le titre de l’ouvrage de Verrius Flaccus, le De uerborum significatu. Arnobe emploie le terme dans l’acception de « dénomination » (1, 3, 4). 53 Chez Quintilien, I.O. 10, 1, 121, significantia désigne la « force d’expression », la « valeur expressive ». Comme significatio, significantia désigne parfois une « figure » chez les écrivains chrétiens ; ainsi chez saint Hilaire, Myst. 1, 6 (voir BLaise, DLAC, s. u. significantia). 54 Voir supra, p. 14. 55 Par exemple chez Tacite, Ann. 6, 42, 5. 56 Ainsi chez Quintilien, I.O. 2, 5, 21. 57 I.O. 1, 5, 2 ; 1,5, 71 ; 1, 7, 2 ; 2, 14, 2 ; 3, 6, 23 ; 3, 6, 43 ; 3, 6, 45 ; 5, 10, 1 ; 6, 3, 87 ; 7, 6, 3 ; 7, 9, 2 ; 8, 2, 16 ; 8, 3, 44 ; 8, 4, 28 ; 8, 5, 12 ; 8, 6, 48 ; 9, 1, 12 ; 9, 3, 71 ; 10, 1, 11 (voir supra, n. 49). 58 Voir aussi I.O. 2, 14, 2 et 3, 6, 43. 59 Quintilien fait ici allusion à uerbum appliqué au mot (acception désignée ici par generaliter) et à uerbum, partie du discours, le verbe.
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intellectus ad alterum, « Comificius appelle traductio cette figure, qui consiste dans le passage d’un sens à un autre » 60. Chez les écrivains chrétiens, qui l’emploient dans des acceptions assez variées, intellectus se rencontre dans des contextes où il est question de la compréhension des textes, de l’interprétation ; ainsi chez saint Cyprien, Dom. or. 18 : uterque intellectus proficit ad salutem, « l’une et l’autre interprétation sont utiles au salut » (il s’agit de la double exégèse, simple et spirituelle) et chez saint Jérôme, Ier. 1, 1, 14 : Et iuxta mysticos intellectus Salomon loquitur, « Salomon parle d’après l’interprétation symbolique » 61. Citons pour finir un passage du grammairien Cledonius, qui réunit intellectus et significatio : GL V, 35 : homonymum est quod una significatione multos intellectus habet ; ce texte pose des problèmes d’interprétation si l’on veut entendre ici par significatio, « le sens », la « signification ». Il est nettement préférable de suivre l’avis de Fr. Desbordes, qui propose de prendre significatio au sens de « signe » ou « fait de signifier » 62 ; on comprendra alors que « l’homonyme, avec un seul signe, présente de nombreuses significations ». * * * La désignation du sens et de la signification s’est faite en latin au moyen de termes polysémiques, dont aucun ne veut dire à l’origine « signifier », s’il s’agit d’un verbe, « sens », « signification », s’il s’agit d’un substantif. Nous avons essayé de montrer qu’ils ont enrichi peu à peu le vocabulaire de la signification à la suite d’une évolution sémantique plus ou moins complexe selon les cas. Après être entrés dans ce vocabulaire, les verbes ualeo, accipio, intellego, les substantifs uis, sententia, sensus, intellectus sont restés usuels dans leurs emplois anciens. Seul le couple significo-significatio apparaît comme davantage spécialisé, mais les deux vocables peuvent, dans la latinité tardive, servir encore à indiquer aussi bien la désignation que la signification 63. D’autre part, il est difficile d’introduire des nuances dans les emplois qui sont faits de ces différents termes, surtout lorsqu’il s’agit des substantifs. Ces derniers sont tous utilisés aussi bien à propos de la valeur d’un mot que du sens d’un texte ; nous avons seulement constaté que sensus concernait plus souvent le sens d’une phrase ou d’un énoncé que celui d’un mot isolé 64. Mais en fait sensus et significatio paraissent être considérés comme des synonymes qu’un auteur peut

Traductio, que Cicéron (De orat. 3, 167) emploie à propos de la métonymie, désigne ici la répétition d’un même mot avec une autre signification. 61 on rapprochera l’emploi d’intellego chez les auteurs chrétiens ; voir supra, p. 15 et n. 14. 62 « Homonymie et synonymie d’après les textes théoriques latins », L’ambiguïté, Presses universitaires de Lille, 1988, p. 97. 63 Voir BLaise, DLAC, s. v. significatio et s. v. significo. 64 Voir supra, p. 19.
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