Travaux de linguistique fonctionnelle

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Ce volume présente un ensemble de réflexions sur les aspects fondamentaux de la recherche linguistique: les classes et les fonctions syntaxiques, la dynamique linguistique, le changement linguistique, les procédures de mise en valeur, l'élaboration de grammaires modernes. Deux débats sont menés autour des ouvrages la "Grammaire fonctionnelle du français" et la "Grammaire du néo-hellénique", et un dossier sur les grammairiens alexandrins vise à montrer le besoin d'apprendre ce qui est déjà connu. Dans l'ensemble de l'ouvrage se manifeste le souci d'apporter des précisions théoriques et méthodologiques qui rendent encore plus opératoires les outils de travail d'une linguistique descriptive générale moderne.
Publié le : mardi 1 février 2005
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EAN13 : 9782336265353
Nombre de pages : 357
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Travaux

de linguistique

fonctionnelle

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-7808-9 EAN : 9782747578080

Christos CLAIRIS
sous la direction de

TRAVAUX
DE LINGUISTIQUE
1992

FONCTIONNELLE
-

2002

L'Harmattan 5-7~e de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti. 15 10124 Torino ITALlE

TABLE DES MATIERES

Avant-propos

V

Débats
Autour de la Grammaire fonctionnelle Quelques éléments à propos du débat par Denis Costaouec Réunion du 15 MAI 1991 avec André Martinet, Jeanne Martinet, Colette Feuillard et Fernand Bentolila du français 3 17

Autour de la Grammaire du 2rec moderne Autour de la Grammaire du grec moderne propos recueillis, traduit et rédigés par Hélène Beliyanni

37

Dossiers Les compatibilités
Préam b u le.

syntaxiques

.............................................................................................. 6 1

par Denis Costaouec Le traitement des compatibilités entre classes syntaxiques dans le livre de Fernand BENTOLILA sur le berbère par Denis Costaouec Le traitement des compatibilités entre classes syntaxiques dans Ie livre de Pierre MARTIN sur Ie montagnais par Jean-Baptiste Coyos et Françoise Guérin

70

89

Les fonctions syntaxiaues Préambule par Denis Costaouec Le traitement des fonctions syntaxiques dans le livre de Fernand BENTOLILA sur le berbère par Denis Costaouec Le traitement des fonctions syntaxiques dans Ie livre de Pierre Martin sur Ie montagnais par Michaëla Brunet et Françoise Guérin La mise en valeur La mise en valeur syntaxique par Françoise Guérin Essai de typologie des procédés syntaxiques de mise en valeur par Françoise Guérin La mise en relief et ses procédés Colette Feuillard Apollonius Dyscole et la 2rammaire Préambule: L' ancien, le neuf... par Denis Costaouec Apollonius et la linguistique moderne. Synthèse des séances de travail sur Apollonius par Maria Tsigou Apollonius Dyscole et la grammaire alexandrine conférence-débat par Jean-Lallot La description grammaticale par Christos Clairis

109

122

134

151 162 193

207

213 229 .256

La dynamiaue lin2uistiaue
Préam b u le. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .267

par Béatrice Jeannot Synchronie dynamique et recherches actuelles par Anne-Marie Houdebine-Gravaud Synchronie dynamique en grammaire par Colette Feuillard

273 297

II

La dynamique phono logique du français aujourd'hui par Henriette Walter Le système phonologique du purepecha. Une étude en synchronie dynamique par Claudine Chamoreau

305

3 16

III

AVANT -PROPOS

On trouvera dans ce volume un certain nombre de textes qui témoignent du cheminement d'une réflexion autour de quelques aspects fondamentaux de la recherche linguistique: les classes et les fonctions syntaxiques, le changement linguistique, les procédures de mise en valeur, l'élaboration de grammaires modernes. Les textes regroupés ici représentent une partie des travaux menés dans ce sens au sein du «Séminaire de linguistique fonctionnelle» à la Sorbonne, dix années durant. Le directeur du séminaire a eu la chance de pouvoir compter sur l'enthousiasme de participants de qualité, qui ont pris soin, depuis 1992, de donner forme aux résultats des travaux annuels du séminaire à travers une publication périodique intitulée Travaux du séminaire de linguistique fonctionnelle éditée par le Laboratoire de recherche de l'Université René Descartes «THéorie et DEscription LinguistiqueTHEDEL ». Je ne saurais assez exprimer ma reconnaissance aux chevilles ouvrières de cette publication, qui en ont constitué le Comité de rédaction, à Denis COST AOUEC (président), Cécile AVEZARD-ROGER, Claudine CHAMOREAU, Nizha CHATAR-MOUMNI, Jean-Baptiste COYOS, Françoise GUERIN, Béatrice JEANNOT-FOURCAUD, Maria TSIGOU. Le séminaire a été honoré et enrichi par la participation occasionnelle de collègues et amis de renom dont les interventions prennent place dans ce volume, à commencer par notre regretté maître André MARTINET, disparu en 1999. Je remercie vivement Georges BABINIOTIS, Fernand BENTOLILA, Colette FEUILLARD, Anne-Marie HOUDEBINE, Jean LALLOT, Henriette WALTER pour leurs contributions. Le caractère assez limité de la diffusion des Travaux du SELF dont certains numéros sont devenus introuvables, m'a conduit à sélectionner certains travaux, à mon avis les plus indispensables, et les organiser sous la forme du volume que le lecteur a sous les yeux, afin d'en assurer une meilleure diffusion et la pérennité du travail. Pour ce faire, la collaboration de François DHIVER, qui s'est chargé de tout l'aspect technique de mise au point du nouveau manuscrit, fut précieuse. Qu'il en soit ici chaleureusement remercié. Une des tâches principales, un défi pour toute théorie linguistique est l'élaboration des grammaires, en ce sens que les grammaires représentent la v

synthèse entre la connaissance scientifique et les nécessités sociales, spécialement dans les tâches éducatives, qu'il s'agisse de la langue première ou des autres langues. Il est certain que dans 1'histoire de I'humanité les grammaires ont eu le même impact social que les grandes inventions technologiques. D'où l'intérêt de mettre au devant de la scène la problématique concernant la production des grammaires, pour signaler aux jeunes linguistes, et peut-être aux moins jeunes, qu'il s'agit là d'une activité principale ou plutôt de l'aboutissement d'un ensemble d'activités essentielles. Bien entendu, il s'agit d'abord de revoir notre conception même de la grammaire à la lumière des acquis de notre discipline. La reconnaissance sociale, historique et universelle du terme exige de nous une réflexion nouvelle sur la chose et une redéfinition de sa conception et de son rôle. La linguistique moderne doit pouvoir montrer qu'elle est capable d'assurer cette fonction sociale fondamentale en proposant des nouveaux modèles de grammaire qui intègrent la dynamique linguistique et qui placent au centre de leur intérêt la pertinence de la communication. Le lecteur aura l'occasion d'apprécier deux débats avec les auteurs et leurs collaborateurs de deux grammaires modernes: la Grammaire fonctionnelle dufrançais et la Grammaire du néo-hellénique élaborée dans une perspective fonctionnelle, structurale et communicationnelle. Par ailleurs, le dossier sur Apollonius Dyscole et les grammairiens alexandrins vise à montrer le besoin d'apprendre ce qui est déjà connu, inventé ou trouvé par nos devanciers, pour être vacciné contre toute fausse innovation. Les dossiers sur les classes et les fonctions en syntaxe reflètent notre dialogue avec les ouvrages déjà publiés, dans une orientation théorique proche de la nôtre, afin de pouvoir apporter des précisions nécessaires qui rendraient encore plus opérationnels les principaux outils d'analyse d'une linguistique descriptive générale. Le même souci se manifeste également dans le dossier consacré à la mise en valeur d'un élément de l'énoncé et le dossier sur la dynamique linguistique dans lequel on se charge notamment de la problématique du changement linguistique.

Christos CLAIRIS Sorbonne, novembre 2004

VI

DEBAT
AUTOUR DE LA GRAMMAIRE FONCTIONNELLE DU FRANÇAIS

QUELQUES

ELEMENTS

A PROPOS DU DEBAT

Par Denis COSTAOUEC

Dans le cadre de son séminaire de direction de recherches, Christos CLAIRIS a organisé en mars et mai 1991 deux réunions débats avec les auteurs de la Grammaire Fonctionnelle du Français (GFF): André et Jeanne MARTINET, Collette FEUILLARD et Fernand BENTOLILA. Il s'agissait de débattre de certaines questions soulevées par les étudiants du séminaire et Christos CLAIRIS lui-même au cours d'un travail de réflexion étalé sur plusieurs mois autour des notions de classes syntaxiques (détermination, délimitation...), d'exclusion mutuelle et de compatibilité. Les auteurs de la GFF ont bien voulu consacrer du temps à ces réunions et à l'étude des questions et remarques qui leurs avaient été adressées pour préparer la discussion. Les débats ont été marqués par une agréable ambiance d'attention réciproque et, chez les rédacteurs de la Grammaire, par le souci d'aborder franchement les questions qui posent problème, de ne pas masquer leurs différences d'appréciation sur certains points et d'expliquer les choix de rédaction qui ont été faits. Qu'ils en soient encore une fois remerciés. Le travail qui a conduit à l'organisation de ce débat ne visait pas spécifiquement une étude de la Grammaire Fonctionnelle du Français. Il s'agissait de mener une réflexion collective sur certains outils que la linguistique structurale et fonctionnelle met à notre disposition pour décrire les langues; un travail indispensable pour mesurer pleinement la portée et les limites des concepts que nous manipulons: monème, prédicat, fonction, classe, compatibilité... Plus que de « techniques », ce qui est en cause dans une telle réflexion c'est bien l'assimilation de concepts qui sont des outils, mais aussi et surtout la formalisation d'un certain point de vue théorique sur la description des langues: le choix de la pertinence communicative. Ces réflexions concernent à la fois la linguistique générale et le travail concret de description des langues. Elles ont leur place en linguistique générale car les concepts en cause peuvent à bon droit être considérés comme indispensables à l'explication du fonctionnement du langage humain dans ses manifestations concrètes, les langues que parlent les hommes: toutes sont 3

doublement articulées, ce qui les distingue des autres langages; toutes sont structurées par le caractère linéaire de l'oral. C'est de la linéarité que naît la structuration des énoncés, donc la prédication qui suppose et génère la différenciation des unités syntaxiques, leur hiérarchisation, et l'existence de classes syntaxiques. Il s'agit d'assimiler en profondeur les concepts dans leur cadre théorique, donc de mettre en évidence les liens étroits et nécessaires qu'ils entretiennent et de pousser la réflexion jusqu'à ses implications pratiques. En d'autres mots, ne pas se satisfaire d'une manipulation formaliste ou dogmatique des notions essentielles de la linguistique fonctionnelle. Cet examen minutieux de la théorie doit être poussé jusqu'à la confrontation des concepts à la diversité des langues du monde, sans a priori, sans vouloir les appliquer de force aux cas qu'ils sont incapables de résoudre, sans les rejeter au nom de telle particularité d'une langue donnée qu'ils ne peuvent en apparence expliquer, avant d'avoir bien réfléchi à leur portée véritable et à leur intérêt général. En 1989-90, le travail avait porté sur la notion de prédicat, de « noyau de l'énoncé », et les moyens de déterminer pour différentes langues les classes de monèmes susceptibles d'un emploi prédicatif, exclusif ou non. Notre préoccupation était de définir un certain nombre de principes et de « méthodes» permettant de repérer le noyau d'un énoncé dans des langues de diverses structures et de caractériser les classes auxquelles appartenaient les unités concernées. Il s'agissait d'approfondir notre compréhension des problèmes théoriques et pratiques posés par ce « B-A BA » de la description linguistique qui présente cependant quelque difficulté pour le linguiste dès qu'il s'aventure au-delà des langues abondamment décrites ou du domaine indo-européen. En 1990-91, Christos CLAIRIS nous a proposé de réfléchir aux notions de compatibilité entre classes syntaxiques, de délimitation de l'inventaire des classes d'une langue donnée, et de «tester» un système de représentation synoptique des compatibilités entre classes utilisable au cours d'un travail de description et éventuellement dans un but didactique. Pour aller au plus rapide, il a été convenu de travailler à partir de descriptions de langues déjà publiées: la Gramn1aire Fonctionnelle du

4

Français, le livre de Fernand BENTOLILA Grammaire Fonctionnelle d'un Parler Berbère Ait Seghrouchen d'Oum Jeniba. Marocl. Le travail a débuté par la mise au point d'un «tableau des compatibilités entre classes syntaxiques» pour ces différentes langues. Il s'agissait de donner une vue synthétique et formalisée des différents types de relations possibles entre ces classes, de réunir en une page ou une double page ce qui est généralement réparti en deux dizaines de chapitres ou plus. Le recours à un système de visualisation des compatibilités entre classes syntaxiques n'est pas nouveau; les auteurs de la Grammaire Fonctionnelle du Français ont utilisé des schémas pour illustrer les déterminations possibles de certaines classes, les déterminants pointant par une flèche simple ou à double hampe vers la classe observée en tant que noyau déterminable. Chacun a pu apprécier les vertus pédagogiques de cette représentation et regretter qu'elle n'ait pas été utilisée de manière systématique pour toutes les classes, en illustrant le comportement de leurs unités comme déterminant ou comme déterminé. La proposition de Christos CLAIRIS visait à systématiser la visualisation des compatibilités, à l'étendre à toutes les classes et à tous les types de relations qu'elles peuvent entretenir, afin d'aboutir à une vue synthétique des connaissances dans l'inventaire des classes. La solution pratique envisagée était de construire un tableau à double entrée comportant, en intitulé des lignes et des colonnes, l'identification des classes de l'inventaire, et de décrire dans chaque cellule d'intersection les types de rapports qu'entretiennent les classes concernées. Une colonne supplémentaire permettant de préciser si la classe étudiée est susceptible d'un emploi prédicatif. Nous avons étudié attentivement les chapitres consacrés à l'inventaire des classes dans chacun des ouvrages cités et nous avons mis au point, au fil des séances, des conventions graphiques permettant de rendre compte de la diversité des relations entre classes. Aussi souvent que possible, nous avons retenu une formalisation identique ou proche de celle proposée par la GFF. Les conventions adoptées sont les suivantes:
1 Paris, SELAF, 1981, 447 p. 5

.

pour les compatibilités
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(f) > >

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a

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est déterminé par... (directement) est déterminé via un fonctionnel est déterminé par (directement ou via un fonctionnel) détermine (directement) détermine via un fonctionnel détermine (directement ou via un fonctionnel) est déterminé via un subordonnant " " un relatif " " un actualisateur (flèches en sens inverse pour « détermine») détermination obligatoire " " " apposition ne peut pas être déterminé par (est incompatible)

.pour l'usage prédicatif
+ C (C) A
peut être prédicat peut être prédicat via une copule via une copule ou directement via un actualisateur

.comme prédicatoïde
mêmes conventions que pour l'usage prédicatif Ces quelques conventions nous ont permis de construire des présentations synoptiques des compatibilités entre classes pour le français, le parler berbère décrit par Fernand BENTOLILA et les unités complexes de l'espagnol du Chili traité par Marcella Oyanedel. Un exemple du résultat obtenu est présenté en fin de ce texte; il s'agit d'un extrait du tableau réalisé pour le français, montrant les compatibilités des noms, noms propres et pronoms. 6

Il ne nous a pas été possible d'exploiter complètement les résultats de cette formalisation ni de tirer de ce travail des enseignements méthodologiques immédiatement applicables à un travail de description linguistique, notre réflexion s'étant plutôt orientée comme nous le verrons plus loin vers une discussion de la GFF proprement dite.
Cependant quelques pistes peuvent être signalées.

L'observation des tableaux constitués permet de visualiser d'un coup d'œil le degré de proximité ou de divergence des compatibilités des différentes classes. Des évidences s'imposent: le comportement caractéristique des modalités par exemple, la proximité de comportement syntaxique des classes noms / noms propres / pronoms en français (surtout marquée par la capacité à déterminer les mêmes classes), ou encore l'absence d'une telle proximité en berbère, etc. Notre connaissance directe ou indirecte du français nous pousse à considérer comme « allant de soi» ces observations; face au berbère, langue moins ou pas connue, les évidences s'estompent et une telle visualisation peut attirer l'attention sur certains phénomènes ou amener des questions: en français, les noms et les pronoms sont traditionnellement regroupés sous le terme de «nominaux », il existe certaines raisons pour cela et elles ont été débattues avec les auteurs de la GFF qui reprennent cette catégorisation; l'observation du tableau atteste la proximité de comportement syntaxique de ces classes en tant que déterminant. En berbère rien de comparable: entre les noms, les nominaux numéraux, les divers pronoms, on ne note pas de similitudes qui suggèrent une proximité particulière; nous voilà prévenus contre la tentation de considérer a priori la proximité de ces classes comme acquise, par copie spontanée de notre analyse de la structure du français. Un simple regard à la description des compatibilités des adjectifs ou des adverbes en français met en évidence la diversité des situations décrites: on constate par exemple que bien des compatibilités ne concernent que certaines unités de la classe, ce qui en toute théorie justifierait la création de classes particulières. Notre connaissance du français, I'habitude, la volonté de ne pas étendre démesurément l'inventaire rendent acceptable cette cohabitation 7

d'unités ayant des comportements particuliers au sein d'une même classe (ou d'un ensemble, en suivant la proposition terminologique de Christos CLAIRIS pour ces agglomérats disparates). Que ferions-nous face à une langue non décrite? Dans le cadre du travail d'étude, nous aurions certainement classé séparément les unités ayant des comportements syntaxiques si spécifiques et au lieu d'une colonne « adjectifs », notre tableau en comporterait cinq, six ou plus... certaines ne concernant que quelques unités. Aurions-nous trouvé dans les seuls comportements syntaxiques les arguments pour regrouper ces nombreuses colonnes en deux, voire en une seule? Quel travail de détermination des compatibilités essentielles aurait fondé ce regroupement? Une visualisation de ce type met en évidence la différence de « fermeté» des classes inventoriées: certaines sont définies par un jeu de compatibilités clairement établies, souffrant peu ou pas d'exceptions (les noms, les verbes en français...), d'autres font l'objet de définitions plus floues, elles sont le résultat d'un choix de description plus ou moins satisfaisant, d'un arbitrage entre l'application stricte des critères de détermination des classes et le souci didactique de ne pas étendre l'inventaire jusqu'à l'émiettement. La constitution du tableau ne souffre pas «l'à peu près» dans la détermination des compatibilités. Nous avons rencontré des difficultés pour fonder les compatibilités entre certaines classes dans tous les ouvrages étudiés, cet élément étant à l'origine du travail spécifique sur la GFF. Sans que cela mette en cause la grande qualité des travaux que nous avons utilisés, notre recherche a mis en évidence certaines formulations imprécises qui s'intégraient sans difficulté dans l'ensemble de l'ouvrage mais rendait parfois impossible le "remplissage" d'une case, faute de pouvoir caractériser précisément la nature des relations de classe à classe devant y figurer. Notons à ce propos que parfois une conception trop restrictive, trop partielle de ce qu'est la compatibilité nous empêchait de «voir» une compatibilité d'une forme trop particulière ou, au contraire, celle d'une telle étendue qu'elle en devenait... aveuglante. Le débat avec les auteurs de la GFF a été particulièrement fructueux sur ce point (voir notamment ce que dit André MARTINET à propos des indépendants et de l'indépendance vis à vis du contexte) .

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Cet exercice de formalisation a mis en évidence des problèmes de présentation, de formulation d'une réalité complexe; il s'agit là proprement de problèmes de rédaction: la nécessité de présenter des visualisations pour toutes les classes dans la GFF par exemple. Mais il illustre surtout la nécessité de « durcir» l'application des critères de compatibilité et d'exclusion mutuelle, de pousser le plus loin possible les précisions et la production d'exemples à l'appui des classifications proposées. La dure loi du tableau et de son symbolisme restreint s'impose au linguiste en train de constituer les classes d'une langue comme révélateur des zones de flou, des formulations inadéquates ou incomplètes. En ce sens également la formalisation proposée peut constituer un outil très utile pour le travail de description linguistique. Une suite possible du travail entrepris serait d'appliquer la formalisation à différents travaux de description linguistique fonctionnaliste. Une telle étude, collective, viserait à mettre en évidence la diversité des relations recensées sous le terme générique de «compatibilités»; elle permettrait de montrer les recours à d'autres concepts que ceux de compatibilité et d'exclusion mutuelle dans la constitution des classes (ex: fonctions, sens, etc.) ; elle illustrerait la « stratégie» de constitution des classes des auteurs (arbitrages entre compatibilités communes et compatibilités différentes, choix explicites ou non - le «non-dit» dans la sélection des compatibilités qu'évoque Fernand BENTOLILA au cours du débat..., la hiérarchisation implicite ou explicite des compatibilités qui justifient les regroupements de classes: exemple des nominaux en français). Enfin, cette étude permettrait d'apprécier la qualité de la démonstration des compatibilités dans les différents travaux: compatibilité attestée (fondée théoriquement et exemplifiée), postulée (fondée logiquement mais sans exemple), non fondée...

9

LA DISCUSSION DE LA GFF L'étude de la GFF entreprise pour la constitution du tableau des compatibilités entre classes syntaxiques a mis au jour des problèmes rédactionnels et théoriques dans la définition des compatibilités de certaines classes. Il s'agit essentiellement des pronoms, des adverbes et des adjectifs. La question des adverbes et des adjectifs a été traitée théoriquement depuis la parution de la GFF par la proposition de Christos CLAIRIS de les ranger dans un « ensemble» plutôt que dans une classe; solution reprise par André MARTINET dans sa Syntaxe Générale2. Christos CLAIRIS s'est livré à une lecture détaillée de certains chapitres de l'inventaire des classes de la GFF, en insistant sur la pertinence des démonstrations de compatibilités et en soulevant quelques points théoriques de classification. Ce qui peut surprendre, c'est que plusieurs années après la parution de la GFF, alors que ce livre a fait l'objet de nombreuses études, on n'ait jamais signalé jusque là ces problèmes. Sans doute faut-il y lire un manque de réflexion de fond sur le concept de compatibilité et les différentes formes de relations qu'il recouvre et d'autre part sur le problème des critères de constitution des classes (en particulier les regroupements de monèmes ayant des comportements proches mais non identiques pour éviter l'émiettement des classes ). Sur la base de ces premières observations soumises à André MARTINET et de la discussion dans le séminaire, Christos CLAIRIS a proposé aux auteurs de la GFF d'organiser un débat avec les étudiants. Deux séances se sont déroulées: l'une le 20 mars 1991 sur la base des remarques formulées par Christos CLAIRlS, l'autre le 15 mai autour des questions posées par les étudiants. La première séance n'a malheureusement pas pu être enregistrée, seuls les échanges du deuxième débat sont donc reproduits ci-dessous. Les questions abordées au cours de la première séance portaient sur la définition des compatibilités, la limite de ce concept pour la constitution des

2

Paris, Armand Colin, 1985,226 p.

10

classes (éviter l'éparpillement), le niveau d'application de la compatibilité: entre classes? Entre monèmes? Ou encore, entre types? L'essentiel de ce premier débat a porté sur les limites que s'imposèrent les auteurs de la GFF pour ne pas multiplier les classes par l'application stricte des critères de compatibilité et d'exclusion mutuelle. La phase heuristique menée selon cette méthode conduit inévitablement à produire un inventaire très large, à multiplier les catégories de monèmes. La phase de regroupement des compatibilités proches qui doit suivre pose parfois d'épineux problèmes. Ainsi, à propos des adjectifs, Collette FEUILLARD propose de faire la distinction entre classes d'unités, auxquelles les unités appartiennent à l'exclusion de toute autre, et classes fonctionnelles, qui regroupent les unités sur la base de la fonction syntaxique, et non plus sur la stricte application du critère de compatibilité et d'exclusion mutuelle. C'est selon elle ce dernier choix qu'a fait la GFF pour présenter les adjectifs, susceptibles pour certains d'entre eux de recevoir les déterminations du nom. André MARTINET estime quant à lui que pour rendre compte de ces comportements particuliers nous disposons de la notion de transfert entre classes. Elle rend compte de l'existence de compatibilités différentes de certaines unités, elle permet de caractériser certains monèmes d'une classe établie dans leur comportement vis à vis d'une autre classe. Il pose lui-même la question qu'appelle la solution qu'il préconise: pour marquer une caractéristique aussi forte, ne faut-il pas créer une classe particulière pour les unités susceptibles de transferts? Parlant des adverbes, autre catégorie fertile en comportements spécifiques, André MARTINET précise que c'est la connaissance de la langue qui incite au regroupement mais qu'il est bien entendu impossible de constituer une classe unique de ces monèmes. Nota: revenant au cours du deuxième débat sur ce sujet, il fera d'ailleurs une mise au point très intéressante sur la notion de type abondamment utilisée pour le traitement des adverbes. Christos CLAIRIS fait remarquer que les compatibilités se définissent de classe à classe et non pas entre monèmes, que cela reste le principe, même si

Il

des difficultés pratiques se posent. C'est dans ce cas aux outils de s'adapter à la réalité, préoccupation qui est au cœur de la réflexion menée dans le séminaire. DEUXIEME SEANCE: Pour préparer cette deuxième séance, les étudiants avaient rédigé un certain nombre de remarques et de questions qui furent adressées aux auteurs de la GFF. Elles se répartissaient grossièrement ainsi: Questions posées par les étudiants sur la notion de compatibilité: sur quelle base fonder la constitution du groupe des nominaux que ranger sous le terme « compatibilité» ? la fonction entre-t-elle en compte dans la définition des classes? Questions posées sur d'autres problèmes: statut de la « vision décalée» la forme -raï: un seul ou deux monèmes va dans le futur prochain est-il un déterminant grammatical? problème de la polysémie va I va (élément grammatical marquant le "prochain" I verbe" aller") le subjonctif en français. Les réponses données à ces questions sont présentées ci-dessous. A travers elles, des remarques importantes ont été formulées qui éclairent la rédaction de certains chapitres de la GFF, apportent des précisions sur la méthode suivie par les auteurs et développent certains points théoriques. A propos du concept de compatibilité: Les réponses d'André MARTINET permettent de dresser un « inventaire» des différents types de relations, entre classes ou types de monèmes, que l'on peut ranger sous ce terme générique. 1. La compatibilité est un certain « rapport au contexte» ; c'est à dire la capacité pour une unité d'une classe donnée d'apparaître en même temps que les unités d'autres classes dans un énoncé. De ce point de vue «l'indépendance par rapport au contexte» qui caractérise les pronoms

12

indépendants est une des formes du « rapport au contexte» et peut être classée dans les compatibilités. 2. La détermination, pour laquelle il faut distinguer entre détermination spécifiante et détermination parenthétique ou appositive. 3. La co-présence ou simultanéité qui conditionne par exemple l'apparition des pronoms relatifs (exigeant la présence simultanée de deux autres unités qu'ils relient) mais également celle des fonctionnels. A propos de la constitution des classes: Le débat a mis en évidence la part «d'appréciation de l'auteur» qui préside à la présentation des classes syntaxiques. Les auteurs de grammaire font des choix de regroupement d'unités au comportement « proche» mais pas identique; choix explicites ou non. Quels sont les outils qui permettent de justifier certains regroupements? classe déterminée qui se caractérisent par un comportement spécifique. André MARTINET précise que les classes sont fondées sur les compatibilités entre classes mais aussi sur les compatibilités entre types (de monèmes). C'est une précision importante puisqu'elle fonde théoriquement la possibilité de constituer des classes dont toutes les unités ne partagent pas des compatibilités identiques mais un certain nombre de compatibilités essentielles. C'est sans doute un moyen de limiter l'inflation des classes sous réserve d'être en mesure de définir avec rigueur ce que sont les «compatibilités essentielles» et de constituer des types cohérents. Cette notion mérite une réflexion approfondie. essentielles ou spécifiques. On désigne ainsi les compatibilités qui, parmi d'autres, caractérisent de manière décisive une classe ou un groupe. André MARTINET justifie le regroupement des noms, des noms propres et des pronoms sous le terme de «nominaux» par le fait qu'ils partagent les mêmes compatibilités en tant que déterminants. On introduit ainsi une sorte de hiérarchie des compatibilités qui doit être étudiée pour chaque langue et peut également aider à une présentation plus simple de l'inventaire des classes. Ceci implique un travail particulier: la démonstration pour la langue étudiée du bien fondé de la hiérarchie que l'on postule.

. La notion de type, utilisée pour rassembler les unités d'une

. Les compatibilités

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Par ailleurs, André MARTINET a rappelé avec force que selon lui la fonction, en tant que variante de compatibilité, ne peut pas intervenir dans l'établissement des classes. On peut citer encore parmi les points abordés l'importance du travail qui reste à effectuer dans le domaine de l'axiologie, dans la lignée de ce qui a été fait pour le subjonctif. Il existe dans ce domaine et en syntaxe également de nombreux sujets à traiter pour les étudiants qui, répondant à l'invitation d'André MARTINET, ne veulent pas limiter leur étude critique de la GFF aux problèmes de présentation mais proposer des solutions aux questions non résolues.

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Formalisation
PA II Noms VIII
Propers IX Pro dem X Pr. poss XI Pr. re I XII Pr. inter XIII Pro Quant XIV Pr. indép

des compatibilités des classes syntaxiques Noms, noms propres et pronoms
P VI II nom III nom IV act. V propre nom Nombr Card. <--f <-+<== <--<--f--> f==>
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du français VIII pron pers. <--f f-->
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Légende

<--- s détermination d'un possessif ou d'un quantitatif par un actualisateur
* obligatoirement intégré au synthème pronominal (le mien, la plupart) à propos des possessifs: comme noyau, ils ne peuvent être soumis à aucune détermination spécifiante adverbes de type seulement " "ailleurs adjectifs non spécifiants adjectifs même et tout adjectifs même, propre, seul, tout compatibilité limitée au seul défini lequel, lesquels adverbes du type hier

1 2 3 4 5 6 7

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REUNION DU 15 MAI 1991

Christos CLAIRIS: Nous avons organisé cette séance afin que les personnes présentes puissent poser des questions aux auteurs de la G.F.F. Les participants au séminaire ont préparé des questions par écrit que nous avons fait parvenir aux auteurs. Je propose qu'à tour de rôle ils les rappellent brièvement. Il y en a en tout six, qui peuvent être regroupées selon les thèmes qu'elles abordent. Ainsi celles de COST AOUEC, GUYOT et TSIGOU vont ensemble. Je propose à Denis COST AOUEC de commencer. Denis COSTAOUEC : Ma question porte sur ce que l'on appelle les « nominaux» en français, ce qui est désigné comme le «groupe des nominaux» dans la G.F.F. et plus précisément sur les critères de compatibilité qui peuvent être retenus pour établir un tel regroupement. En effet chacun des sous-ensembles (noms, pronoms et noms propres) présente des compatibilités propres, à côté des compatibilités fondamentales évoquées dans la G.F.F. pour établir un groupe. Comment ces compatibilités se distinguent-elles des « autres compatibilités» ? Quel statut accorder à la notion de « nominaux» ? Est-elle purement pédagogique, liée à la réalité du français ou est-elle assez importante pour être utilisée dans toute approche fonctionnelle? André MARTINET: Il faut distinguer - et ceci n'a pas été fait avec toute la clarté désirable dans la G.F.F. - pour les critères de compatibilité, entre celles où les monèmes de la classe en question sont déterminés et celles où les monèmes sont déterminants de quelque chose. En ce qui concerne les classes nominales, ce sont les compatibilités où les monèmes sont déterminants qui sont communes. Nous n'avons pas insisté sur ce point dans la grammaire. Cela se trouve au tout début de la présentation des noms communs, mais on aurait dû y revenir ensuite. Il y a seulement un petit rappel au début de chaque classe des nominaux. Les noms, les pronoms et les noms propres forment un groupe en se basant sur ce critère commun. Il existe des variations qui permettent jusqu'à un certain point de distinguer ces classes. Ce qu'on appelle fonction est ce qui correspond aux fonctions grammaticales, c'est à dire des variantes de certaines compatibilités. Par 17

exemple dans la compatibilité nom-verbe il y a des variantes qui sont les fonctions. Donc les fonctions n'interviennent pas dans l'établissement des classes. Jeanne MARTINET: Je voudrais donner des références. Je pense qu'il est utile à cet égard de relire le paragraphe 1.17 de l'introduction. André MARTINET: Je vais répondre à vos trois questions: 1° Les «compatibilités fondamentales» communes aux noms et aux pronoms apparaissent là où ceux-ci sont déterminants. Ils sont énumérés au paragraphe 2.5.c. Je n'aime pas beaucoup le terme « fondamentales» ; il suffit de dire que se sont les compatibilités communes afin de ne pas établir de hiérarchie entre elles. 2° Nous n'avons pas à réserver de traitement particulier à certaines compatibilités. Il est néanmoins regrettable que ces «autres compatibilités» n'aient pas été mises en valeur dans la G.F.F. Il sera effectivement bon de rappeler pour chaque classe les différents critères de compatibilité possibles. 3° Je répondrais que ce regroupement est justifiable aussi bien sur le plan scientifique que sur le plan pédagogique. Christos CLAIRIS : Est-ce que Denis se considère satisfait? Denis COSTAOUEC : C'est bien à chaque fois le fait que tel monème soit déterminant qui est finalement plus significatif, plutôt que le fait qu'il soit déterminé (...) André MARTINET: Disons si vous voulez que l'impression que nous avons au départ, avant même de faire une analyse fonctionnelle, est que les noms, les pronoms et les noms propres se ressemblent, par leur valeur de déterminant plus que par leur valeur de déterminé. Christos CLAIRIS : Oui pour le français, mais j'ai l'impression que la question de COST AOUEC manifeste un souci de linguistique générale. Il se réfère à la recherche des critères pour toutes les langues. Est-ce qu'on peut affirmer qu'en vue d'établir des regroupements, les compatibilités en tant que déterminant ne sont pas plus décisives?

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André MARTINET: Je dirais que c'est vrai pour le français, sans doute mais nous aurions bien tort de le poser pour les autres langues. Il faut hiérarchiser les compatibilités pour chaque langue. Fernand BENTOLILA: Cette question m'a amené à réfléchir sur ce que j'avais fait. J'ai l'impression que je me suis servi du terme « groupe des nominaux» pour des raisons didactiques, plus que pédagogiques, c'est plus pratique, ça va plus vite. André MARTINET répondait en disant que cela servait aussi bien sur le plan scientifique que sur le plan pédagogique; je corrigerais « pédagogique» par « didactique» en suivant la fameuse distinction d'André MARTINET entre heuristique et didactique. C'est à dire qu'au moment de la présentation on cherche à être le plus simple possible. On va donc se servir du terme « nominaux» dans certains cas, ce n'est pas important que ce soit dans le cas de rapports de détermination ou dans le cas des noyaux. Je me suis amusé à revoir les compatibilités communes, vraiment en toute rigueur. La remarque que je ferais est qu'on a du mal à trouver des compatibilités «dures» qui vaillent pour toutes les unités de telle ou telle classe. Donc la question que vous posez, compatibilités essentielles et compatibilités non fondamentales, est une excellente question. Nous travaillons malheureusement ici de façon intuitive. C'est vrai que sans arrêt les rédacteurs de grammaire font des sélections. On ne donne jamais toutes les compatibilités sinon nous aurions des classes à deux ou trois unités qui se multiplieraient. Il y a une sélection et la question est de savoir comment se fait cette sélection. C'est intéressant de réfléchir ici à l'explicitation du non-dit dans la sélection des compatibilités. Christos CLAIRIS: Il faut qu'on en discute, mais pas aujourd'hui. Denis vous avez d'autres précisions à demander? Denis COSTAOUEC: Dans sa réponse, Monsieur BENTOLILA évoque la marge d'incertitude que doit reconnaître le chercheur; les choix qu'il doit faire relèvent de sa responsabilité de rédacteur et de chercheur, c'est normal. Il semble cependant qu'il y ait des niveaux de certitude plus importants dans certaines classes assez bien connues et parfois au sein d'une classe. Monsieur MARTINET, vous disiez tout à l'heure qu'il n'y a pas de hiérarchie, pourtant cette démarche semble bien faire appel à une certaine hiérarchie des compatibilités. 19

André MARTINET: On peut faire une hiérarchie, disons dans la mesure où on la fait intervenir pour caractériser un type de monème, une classe de monèmes. On peut dire, par exemple, que les types sont bien déterminés; on le voit avec les adverbes. Les adverbes n'ont pas tous les mêmes compatibilités, mais ils en ont une en commun, importante, en ce qui concerne la détermination. Christos CLAIRIS : Il y a quelques années nous avons fait un groupe de travail pour étudier ce genre de problème et Denise FRANCOIS-GEIGER avait proposé le terme des compatibilités spécifiques - pour celles qui permettent exclusivement d'identifier une classe - à distinguer des autres compatibilités. Nous pouvons peut-être passer à la question de Sonia GUYOT. Sonia GUYOT: Ma question concerne également le concept de compatibilité, mais peut-être de façon plus générale. Si l'on part, en principe, pour déterminer les classes des deux critères déterminant/déterminé, je voudrais savoir comment doit-on juger les autres critères qui apparaissent dans la G.F.F. pour établir certaines classes, essentiellement celle des pronoms. Par exemple, pour les pronoms relatifs, personnels et démonstratifs, il ne s'agit plus de classes qui déterminent d'autres classes mais de monèmes qui déterminent d'autres monèmes. Pour les pronoms relatifs nous avons affaire à un nouveau critère: la simultanéité avec d'autres classes. Enfin pour les pronoms indépendants, c'est le critère d'indépendance vis à vis du contexte et de la situation qui est utilisé. Tous ces critères doivent-ils être considérés comme des critères de compatibilité? André MARTINET: A l'étude de votre texte j'avais pensé qu'il fallait rappeler les notions d'ensemble et de type. Christos CLAIRIS : Oui, mais la question de GUYOT ne porte pas sur les adverbes, elle porte sur des réalités qui présentées comme des classes ne sont pas identifiées sur la base des compatibilités de classe à classe. André MARTINET: Oui, mais quand elle cite les pronoms personnels, relatifs et démonstratifs, un certain nombre d'adjectifs devraient y être présentés comme des types. Je reviens sur ce que je disais tout à l'heure, les 20

classes - et il faudrait peut-être le dire au début - sont fondées sur les compatibilités de classes, mais aussi sur les compatibilités de types. Dans la classe des pronoms, les compatibilités sont effectivement mal explicitées. Dans la G.F.F. je pense aux pronoms interrogatifs que vous avez cité vous-même. En ce qui concerne les pronoms relatifs qui sont un cas particulier de relations simultanées avec les classes, disons que ceci entre dans le cadre des compatibilités qui peuvent se combiner d'une certaine façon. On peut pousser la réflexion plus loin et se poser la question de savoir ce qui manque à ce sujet dans la G.F.F. Vous avez raison d'insister sur ce point. Ce qui manque, c'est une référence à la différence entre les déterminations spécifiantes et les déterminations parenthétiques, c'est-à-dire la distinction entre une détermination qui aboutit à spécifier ce dont il s'agit et une détermination qui est simplement appositive. Les relatifs ont une détermination parenthétique, par exemple «elle, qui fatiguée du voyage...» et les interrogatifs ont une détermination spécifique: « quoi d'utile ». Christos CLAIRIS : Je me permettrais d'insister sur la façon d'arriver à découvrir des classes. Quand on étudie une langue rare ou inconnue, quelle est dans ce cas là la procédure de découverte des classes? Quels sont les critères? André MARTINET: Il y a plusieurs possibilités. Il y a les textes qui permettent de voir comment les relatifs se comportent, quelles sont les compatibilités. Christos CLAIRIS: pas! Fernand BENTOLILA : Il faut quelqu'un qui connaisse la langue. Christos CLAIRIS : Mais celui qui connaît la langue ne fait pas une analyse de la langue. Jeanne MARTINET: Mais il te donne des exemples. Mais les relatifs, en principe, je ne les connais

André MARTINET: Supposons que la langue soit le français. On aurait, par exemple, le « qui» qui serait le relatif et le « qui» qui ne serait pas le relatif. C'est à ce moment là qu'intervient ce nouveau type de compatibilité 21

qui n'avait pas été utilisé, à savoir le parenthétique et le spécifiant qui nous permettent de distinguer les deux «qui». Lorsque nous opérons avec une langue comme le français, nous sommes tentés d'opérer avec notre connaissance de la distinction entre l'interrogatif et le relatif. Je suppose que si on fait la même chose pour une autre langue, l'allemànd par exemple où le relatif et le démonstratif ont la même forme, le problème sera le même. Un mot pour les indépendants qui sont un cas intéressant. Vous faites remarquer qu'ils sont caractérisés par leur « indépendance vis à vis du contexte ». Le contexte c'est quoi? Les compatibilités c'est un rapport au contexte. Il aurait été plus pédagogique de' rappeler que l'indépendance vis-à-vis du contexte est en quelque sorte une compatibilité négative. Fernand BENTOLILA : Je voudrais apporter un peu d'eau au moulin de Sonia GUYOT, parce qu'en fait lorsqu'elle dit « sont caractérisés par leur indépendance vis à vis du contexte », en citant la G.F.F., elle sent une lacune. Elle a appris à voir des compatibilités de classes à classes et là on lui donne une espèce de fonctionnement de valeur anaphorique ou non de certaines unités. Là le lecteur pourrait dire qu'on lâche un petit peu les compatibilités et qu'on se rattache à une espèce de description sémantique. André MARTINET: Absolument. Puisque c'est moi qui ai rédigé ce chapitre je me sens coupable dans le sens où il aurait fallu insister sur ce que voulait dire « contexte» du point de vue des compatibilités. Jeanne MARTINET: Il est important de dire ce qu'est un « contexte ». C'est du linguistique. Ce qui caractérise donc les indépendants c'est qu'ils peuvent apparaître sans qu'il y ait auparavant un nom auquel ils peuvent se référer. André MARTINET: Il reste les présentatifs.

Christos CLAIRIS : Pour la classe des présentatifs les compatibilités varient d'un monème à l'autre. André MARTINET: Nous avons affaire à des monèmes qui ont tout de même des éléments communs. Je me demande jusqu'où doit aller la réflexion. Il faudrait reprendre chacun des présentatifs et voir quelles sont véritablement 22

leurs conditions de fonctionnement et les rapprocher. On peut dire que le détail des compatibilités varie d'un présentatif à l'autre, mais ils ont quand même certaines choses en commun. Dans l'ensemble vos remarques sont très bien venues, elles peuvent nous inciter à réécrire un certain nombre de choses et à mettre en valeur un certain nombre d'autres. Christos CLAIRIS: Sonia ça va ? Avant de passer à la question suivante je précise qu'une fois que ceux qui ont préparé par écrit leur question se seront exprimés, je donnerai la parole à tout le monde. Maria TSIGOU: Ma question porte sur' l'intervention de la fonction dans la présentation des quatre dernières classes: les classes des prépositions, des subordonnants, des coordonnants et des prépositionnels. Ce qui m'a frappé c'est que pour leur identification on fait intervenir la fonction comme nouveau critère de compatibilité. André MARTINET: Je ne crois pas. Vous citez la position de Denise FRANCOIS-GEIGER. Elle est fonctionnaliste, mais elle a depuis longtemps marqué une vive sympathie pour les fonctions. Elle cherche à les faire intervenir dans l'établissement des classes. Je le refuse énergiquement parce que ce sont des variantes (...) Christos CLAIRIS: Pour l'histoire, puisque tu fais une référence à Denise FRANCOIS, je dirais que la position actuelle de Denise FRANCOIS est la tienne d'il y a 10 ou 15 ans dans les annales de Palerme. André MARTINET: Je reprends votre dernière phrase « comment et à quel point fait-on intervenir les fonctions pour distinguer et établir les classes?». Ma réponse est: «nulle part» ; dans tout ce que vous citez la fonction n'intervient pas. D'abord dans toutes les citations que vous faites, vous sautez quelque chose. Vous avez par exemple «les subordonnants marquent la nature de la relation entre un déterminant et un noyau» oui mais « lorsque ce déterminant est une proposition subordonnée ». Donc il ne s'agit pas de fonction, il s'agit de proposition subordonnée et non d'un nominal, par exemple.

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Maria TSIGOU : Moi j'insiste sur le fait qu'on n'a plus les critères de compatibilité présentés (...) André MARTINET: Dans le cas particulier des prépositions, je pensais que je n'avais pas à le faire. Mon erreur était donc de ne pas expliciter la chose. Mais, attention, quand vous citez quelqu'un, il faut le citer en entier. Quand vous citez « les monèmes sont caractérisés par leurs compatibilités », vous avez sauté « en priorité ». Fernand BENTOLILA : Je pense que vous êtes gênée par cette notion de compatibilité appliquée aux fonctionnels. C'est vrai que quand on dit qu'il y a une compatibilité entre l'article et le nom, il y a une véritable relation qui s'instaure directement entre l'article et le nom. Quand on passe aux fonctionnels; prenons le cas de la préposition « le chien de la voisine». Ce n'est pas une compatibilité au sens d'une relation qui s'instaure entre « chien» et « de » ni entre « de » et « voisine». Alors c'est vrai qu'il faudrait peut être un autre terme ici plutôt que de parler de compatibilité qui fait penser à une relation forte. Il faudrait dire instrument de mise en relation, c'est à dire qu'il Y a toujours deux choses qui vont intervenir. Il est donc important de dire que la préposition « de » peut mettre en relation un nom avec un nom ou un nom avec un verbe, parce qu'il y a des prépositions qui ne peuvent pas le faire. André MARTINET : Avez-vous lu ma définition des fonctionnels? Le fonctionnel c'est essentiellement un monème qui réclame impérativement deux autres monèmes. Est-ce que cela ne prouve pas l'existence de compatibilités? On distingue les monèmes qui n'apparaissent que comme déterminants, ce sont des modalités; vous avez d'autres monèmes qui dépendent d'un seul élément et finalement les fonctionnels qui sont les seuls à réclamer la présence de deux autres éléments. Sur le plan des compatibilités, ceci est plus important que n'importe quoi. Je n'ai pas signalé de compatibilité pour eux parce qU,ecela me paraissait aller bien au-delà des compatibilités particulières de classe, je pensais qu'il suffisait de marquer... mais c'est très intéressant pour moi de voir qu'il faudrait, même dans ce cas, rappeler l'existence des compatibilités. Il y a eu ici erreur pédagogique. Christos CLAIRIS : La réponse est à présent nette.

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André MARTINET: maintenant d'accord.

Je crois que tous les fonctionnalistes

sont

Christos CLAIRIS: Au niveau de l'identification, ce qui n'empêche pas que dans un cas précis on puisse dire quelles sont les fonctions qu'une classe peut assumer. Jeanne MARTINET: Ce sont les fonctions qui vont distinguer les divers fonctionnels les uns des autres. Christos CLAIRIS: Il nous reste maintenant les questions de BOUHOUCHE, AMIMI, et une de DE L'ESTANG. Je propose à AMIMI et BOUHOUCHE de poser leur question commune. Mahfoud BOUHOUCHE : Notre question porte sur la définition de la classe, telle qu'elle est définie par MARTINET. A partir de quoi a-t-on pu établir la classe? A partir de quels critères? On s'aperçoit que les compatibilités ne sont pas toujours satisfaisantes. Je me réfère au statut du subjonctif en français. Nous en avons discuté avec monsieur BENTOLILA, nous avons vu qu'il a un statut un peu fluctuant en ce qui concerne son intégration et son choix paradigmatique, ainsi que combinatoire, dans le système verbal français. J'aimerais savoir comment vous avez fait pour établir les compatibilités de la classe des verbes. Jeanne MARTINET : Vous voulez dire la classe des modes, la classe des aspects ou la classe des temps. Fernand BENTOLILA: Il y a un deuxième point que je voudrais éclaircir à propos de votre question: Qu'est ce qu'il y a dans le subjonctif qui mette en cause la théorie générale et en particulier l'utilisation des compatibilités pour définir une classe? A partir du subjonctif, quels sont les faits dans ma description, dans la description du subjonctif qui vous amènent à vous poser des questions? Mahfoud BOUHOUCHE : Nous avons vu en syntaxe que le subjonctif fait parfois l'objet d'un choix et que, parfois, il est imposé.

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