Typologie des langues d'Afrique et universaux de la grammaire

De
Publié par

Cet ouvrage est le premier volume d'un ensemble intitulé "Typologie des langues d'Afrique et universaux de la grammaire" qui rassemble 17 contributions originales consacrées à la linguistique des langues africaines. Ce volume comporte deux parties : après trois approches transversales s'appuyant sur les données croisées de langues différentes, six études portent sur les langues du vaste domaine bantou. Ces contributions dont l'approche générale est la grammaire explicite enrichissent la compréhension générale du langage humain.
Publié le : lundi 1 décembre 2003
Lecture(s) : 378
Tags :
EAN13 : 9782296341975
Nombre de pages : 286
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

TYPOLOGIE DES LANGUES D'AFRIQUE & UNIVERSAUX DE LA GRAMMAIRE Volume I

sous la direction de Patrick SAUZET & Anne ZRIBI-HERTZ

TYPOLOGIE DES LANGUES D'AFRIQUE & UNIVERSAUX DE LA GRAMMAIRE
Volume I Approches transversales Domaine Bantou

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

SOMMAIRE DU VOLUME 1
o. Patrick Sauzet & Anne Zribi-Hertz Présentation Approches transversales 7

1. Denis Creissels 17 Adjectifs et adverbes dans les langues subsahariennes 2. Alain Kihm 39 Qu'y a-t-il dans un nom? Genre, classes nOlTIinales,et nominal ité 3. Annie Rialland Tonologie africaine et lTIodélisationprosodique 65

Domaine bantou
4. Larry Hyman 85 'Abstract' vowel harmony in Kalong: a system-driven account 5. Lutz Marten I 13 Dynamic and pragmatic partial agreement in Luguru

6. Sam Mchombo On discontinuousconstituents in Chichewa

141

7. Juvénal Ndayiragije 169 Théories linguistiques et réciprocité en chichewa : la leçon du kirundi 8. Don Salting Des traits dépendants de l'inventaire: pour une nouvelle approche de la Hauteur Vocalique 9. Amanda Seidl & Alexis Dimitriadis Statives and reciprocal morphology in Swahili 2I 1

239

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5486-4

Patrick Sauzet et Anne Zribi-Hertz

PRESENTATION
(volume 1) Cet ouvrage est issu d'un colloque international intitulé Théories linguistiques et langues subsahariennes, organisé à l'Université Paris-Spar l'UMR 7023 du CNRS en février 2002. Le colloque avait pour but d'aborder divers problèmes de linguistique interne (phonologie, morphologie, syntaxe, sémantique) à partir de données recueillies spécifiquement dans des langues d'Afrique subsaharienne. Le choix de ces langues identifiées de façon purement géographique avait trois motivations: (i) Le désir de contribuer à la visibilité des données des langues africaines pour la linguistique générale et la typologie des langues; (ii) Le souci de compléter le colloque organisé régulièrement à l'Université Paris-7 sur le domaine afro-asiatique par une manifestation similaire consacrée aux autres langues d'Afrique; (iii) La volonté de valoriser les langues d'Afrique noire en tant qu'objets d'investigation scientifique aux yeux des étudiants de Paris-S, et notamment des étudiants africains ou d'ascendance africaine. La linguistique moderne exige en effet que soient impliqués dans la recherche des linguistes locuteurs natifs capables de maîtriser toutes les subtilités de leurs grammaires. La typologie des langues, qui constitue l'un des axes de recherche de l'UMR 7023, et qui motive en ce moment même en France la création d'une vaste fédération de recherche intitulée 'Typologie et Universaux', trouve à l'Université Paris-S un terrain d'investigation fécond, du fait de l'étonnante variété des grammaires internalisées par les étudiants - allant de la langue des signes aux langues orientales, en passant par l'arabe, les créoles, le français et l'occitan, et aussi, bien sûr, diverses langues d'Afrique 'subsaharienne', dont certaines font l'objet du présent ouvrage. Les textes issus du colloque ont été répartis en deux volumes. Celui-ci, qui constitue le premier volet, comporte deux parties: trois

8 études transversales s'appuyant sur les données croisées de langues de familles différentes (chapitres 1 à 3), et six portant plus spécifiquement sur le domaine bantou (chapitres 4 à 9). Le second volume regroupe des travaux portant sur d'autres langues ou familles de langues subsahariennes : benue-kwa et wolof.

Dans notre présentation des divers chapitres, nous nous écartons de l'organisation en deux parties correspondant au sommaire, en résumant d'abord les textes qui traitent de phonologie, puis ceux consacrés à la morphosyntaxe, afin de mettre mieux en valeur l'apport qu'ils constituent pour la linguistique théorique.

Phonologie
Annie Rialland (chapitre 3) présente une récapitulation des propriétés des systèmes tonals qui se rencontrent dans les langues africaines. On sait qu'une propriété saillante de ces systèmes est l'indépendance (relative mais évidente) des tons par rapport à la chaîne segmentale. Cette indépendance se manifeste par la diffusion tonale, les effets de contour ou cette sorte d'implicitation d'un ton qu'est le décrochage tonal (downstep). Ces propriétés fréquentes des langues tonales africaines ont été à l'origine (dans les années 70) de l'élaboration de la phonologie multilinéaire qui a fourni les outils capables de représenter un niveau tonal autonome et ses relations au niveau segmentaI. Après avoir rappelé les faits africains et leur formalisation, Rialland montre comment celle-ci a été à la base d'un renouvellement de l'approche des faits d'intonation dans les langues non tonales comme l'anglais ou le français. Le niveau tonal autonome à valeur lexicale et morphologique des langues africaines peut être transposé en encodage discret des faits intonatifs qui sont dès lors représentés sous forme d'une suite de tons, mis en relation, d'une manière qui n'a pas à être biunivoque, avec les énoncés. C'est le principe du système dit « ToBI » (Tones and Break Indices, tons et indices de rupture), développé par J. Pierrehumbert et M. Beckman, et qui constitue actuellement l'approche de référence en matière d'intonation. Au-delà de la mise en évidence de ce que les études actuelles de l'intonation doivent à l'analyse des systèmes tonals africains, Rialland développe une analogie plus spécifique. Elle propose d'analyser les tons de focus (caractérisés par un plateau bas final, après le terme focalisé porteur d'une descente tonale) comme des cas de copie tonale. Dans cette perspective le ton de focus et son plateau de prolongement cessent d'être des objets spécifiques pour

9

devenir des avatars du ton assertif descendant. Le recours à la copie tonale, issue des études tonales afTicaines, permet donc de progresser vers une réduction du système de termes primitifs permettant de décrire l'intonation. La contribution de Larry Hyman (chapitre 4) prend l'aspect d'une démonstration méthodologique. La démarche heuristique revendiquée et mise en pratique est qualifiée par son auteur d'ascendante (<< bottom-up »): il s'agit de ne retenir dans l'analyse que les catégories qui s'imposent du point de vue des données à l'exclusion de tout choix théorique a priori. L'expérience -- le mot est de Hyman -- est menée sur le système vocalique du kalong. Ne retenant que les propriétés actives dans la langue (identifiées à partir des processus harmoniques), il caractérise les voyelles du kalong au moyen de traits unaires (assimilables à des éléments de la phonologie du gouvernement). Hyman définit neuf voyelles dont deux sont des archiphonèmes sous-spécifiés, mais en aucun cas des objets abstraits, puisqu'on ne leur attribue que des propriétés réalisées en surface. La démarche ascendante est l'occasion de mettre à l'épreuve les approches plus courantes, descendantes (<< down»), et de mesurer top à chaque pas ce que les faits du kalong demandent et ce que telle ou telle option théorique y ajouterait de non nécessaire. Au-delà, la thèse plus radicale qui est défendue est celle d'une analyse (et donc d'une grammaire) «dépendante du système ». Un inventaire vocalique ne peut recevoir une caractérisation adéquate que sur la base du fonctionnement de la langue et on ne peut l'inférer de la seule prise en considération du nombre et de la nature de ses éléments. Le modèle mis en place pour le kalong est appliqué ensuite au punu, autre langue bantoue. Le système à cinq voyelles de cette langue peut être caractérisé de multiples façons. Hyman montre que plus justement que par des considérations générales de marque, c'est en partant des processus mêmes de la langue que l'on peut choisir une caractérisation, qui a des chances, du coup, de s'approcher plus qu'aucune autre du savoir linguistique des locuteurs. La démarche de Donald Salting (chapitre 8) est à la fois très différente et assez proche de celle de Larry Hyman. Salting traite aussi centralement de faits d'harmonie dans les langues bantoues. En revanche, sa démarche est assurément descendante (pour reprendre les termes de Hyman) en ce qu'il a initialement construit le modèle qu'il utilise ici en domaine bantou pour rendre compte du fonctionnement de I'harmonie vocalique en tibétain de Lhassa. Le point de rencontre

10

des deux démarches est dans la dépendance de l'analyse par rapport à la langue analysée. Il ne s'agit pas ici du choix des traits utilisés pour caractériser un système, mais de la substance même de ces traits, en l'occurrence ceux qui encodent l'aperture vocalique (largement entendue, en y incluant le trait ATR). On sait que certains systèmes d'harmonie sont scalaires et semblent exiger une caractérisation gradiente de l'aperture, alors que d'autres systèmes fonctionnent par registre, ce qui conduit plus naturellement à une représentation binaire (ou unaire). Salting propose, pour traiter de façon unitaire ces deux types de processus, une caractérisation dans laquelle l'aperture est encodée par deux traits homogènes et hiérarchisés ([ouvertA] et [ouvertB]) susceptibles de deux géométries, qui les rendent, selon les langues, scalaires ou registraux. Salting propose aussi d'affranchir la caractérisation de l'aperture d'une définition phonétique directe. Dans l'inventaire phonologique, les coupes pertinentes du continuum d'aperture doivent bien respecter la place relative des segments (i est toujours plus fermé que e) mais ne sont pas déductibles d'une caractérisation phonétique directe (selon les langues [e] peut fonctionner comme un élément secondairement fermé ou ouvert, soit l'équivalent de +ATR ou -ATR). Le contenu même des traits est donc, selon cette analyse, dépendant de l'inventaire phono logique de la langue (<< inventory driven »). L'ensemble de ces propositions (deux traits d'aperture, qui ne sont pas directement fondés dans la substance phonétique, et une variation paramétrique de leur géométrie) permet de décrire tous les systèmes attestés d'aperture et d'harmonie d'aperture.

Syntaxe et morphosyntaxe
Denis Creissels (chapitre 1) explore diverses langues d'Afrique subsaharienne pour s'interroger sur la pertinence générale des catégories grammaticales Adjectif et Adverbe, pour la description linguistique. Considérant d'abord ce qu'il appelle les Lexèmes à Vocation Adjectivale (LVA), c'est-à-dire les lexèmes exprimant des caractéristiques graduables comme' grand/petit' , 'gros/mince' , 'long/court', en emploi prédicatif, il constate que, comme ceux de beaucoup d'autres langues naturelles, ceux des langues d'Afrique subsaharienne ne semblent pas exhiber une morphologie ou une distribution qui les distinguent à la fois des verbes, et des noms. Les LVA ont, selon les langues, un comportement de type verbal, ou de type nominal. Mais l'auteur montre aussi, et surtout, que dans aucune

Il

des langues subsahariennes qu'il a pu examiner, on ne semble trouver de syntagmes adjectivaux au sein desquels la tête adjectivale régirait un complément. Il n'existe pas non plus de classes productives de lexèmes analogues aux' adverbes de manière', se présentant comme des variantes positionnelles des adjectifs. L'exploration des langues subsahariennes tend donc à étayer I'hypothèse que les catégories Adjectif et Adverbe ne sont ni aussi générales, ni aussi bien circonscrites, que les catégories Nom et Verbe. Alain Kihm (chapitre 2) consacre sa réflexion aux classificateurs nominaux que sont le genre et les classes nominales, deux phénomènes qu'il commence par regrouper sous une étiquette commune: Classe, incarnant par hypothèse l'essence de la 'nominalité'. Classe est donc analysé comme le contenu de l'élément lexical [n] (nom ), dont l'effet est de 'nominaliser' les racines. Dans les langues à genre, [n] a un nombre fermé de valeurs (par exemple: [:f:féminin tandis que dans les langues à classes nominales, [n] a un ]), contenu plus riche. L'étude explore de façon détaillée les opérations formelles permettant de combiner R (une racine) et [n], opérations se réduisant selon l'auteur à deux: Inclusion, et Addition, et pouvant intervenir soit dans le lexique, soit en syntaxe. Le système de description envisagé permet notamment d'expliquer de façon naturelle les phénomènes de 'pluriels irréguliers' et de 'genres monoclasse' couramment observés dans les langues à classes nominales. L'analyse de la nominalité développée par A. Kihm a l'originalité d'être a priori indépendante du phénomène d'accord (accord en genre/en classe), souvent considéré comme la raison d'être du genre, mais traité ici comme une simple conséquence, prédictible, de la classification nominale. Lutz Marten (chapitre 5) étudie, à partir des données du luguru, les règles présidant à l'accord du verbe avec un sujet ou un objet coordonné. Deux types d'accord sont d'abord distingués: l'accord résolu (ex: conjonction de deux sujets de classe 1 > accord verbal en classe 2) ; et l'accord partiel, où le verbe porte le trait de classe d'un seul des deux conjoints. Les stratégies d'accord disponibles en lugum dépendent par ailleurs: (i) du type de SN impliqué (animés vs. inanimés) ; (ii) de l'ordre linéaire du verbe par rapport à l'argument (sujet ou objet) déclencheur de l'accord. Avec les SN animés précédant linéairement le verbe, l'accord résolu (en classe 2) est le seul possible; et l'accord partiel, dans l'ordre Verbe-argument, n'est possible qu'avec le premier terme coordonné - celui qui est

12

linéairement adjacent au verbe. L'auteur regroupe ces deux stratégies sous l' étiquette accord dynamique, et montre que le modèle de la Syntaxe Dynamique, qui prend crucialement en compte l'ordre d'occurrence linéaire des constituants, fournit un outil pertinent pour décrire formellement les contraintes observées. Avec les SN inanimés (classes supérieures à 2), l'accord résolu se fait en classe 8, et une nouvelle stratégie d'accord partiel s'ajoute à l'accord sous adjacence : l'accord pragmatique, avec un terme coordonné emphatique. Contrairement à l'accord dynamique, l'accord pragmatique n'est pas assujetti à une contrainte d'adjacence, et n'est disponible qu'avec un SN précédant linéairement le verbe (sujet, ou objet antéposé). A partir des données du luguru, ce texte soulève d'intéressantes questions concernant l'accord verbal, en général, et plus spécifiquement, l'accord partiel avec un seul terme d'une conjonction d'arguments. Sam Mchombo (chapitre 6) examine diverses données du chichewa à la lumière de la notion de configurationnalité. Selon une théorie promue par Ken Hale à propos du warlpiri, les langues nonconfigurationnelles se caractérisent par trois propriétés: la liberté de l'ordre des mots, la possibilité de scinder les syntagmes en fragments discontinus, et le recours à l'anaphore nulle. L'hypothèse descriptive qui se dégage de cette étude est que le chichewa exhibe à la fois certaines propriétés tenues pour typiquement non-configurationnelles, et d'autres qui sont plutôt configurationnelles. A l'image des langues tenues pour non-configurationnelIes, le chichewa marque les arguments du verbe (sujet et objet) au moyen d'affixes pronominaux; corrélativel11ent, les expressions nominales se manifestent comme des ajouts, et sont linéarisées de façon relativement libre. Toutefois, l'ordre des constituants n'est pas totalement libre en chichewa, puisque les morphèmes qui participent de la flexion verbale sont rigidement linéarisés, et que l'objet lexical doit être adjacent au verbe en l'absence d'un Marqueur d'Objet. En cherchant à dégager les contraintes précises pesant sur la légitimation des syntagmes discontinus, en chichewa, l'auteur est conduit à opter pour une analyse non-dérivationnelle de la discontinuité, n'impliquant pas de déplacement en syntaxe. Juvénal Ndayiragije (chapitre 7) rouvre le dossier des constructions réciproques du chichewa, dont Mchombo a publié en 1993 une description détaillée et pour lesquelles il a proposé une analyse l11orpholexicale postulant que l'affixe réciproque (an) est injecté dans l'entrée verbale préalablement à la syntaxe. Le réexamen

13

des données empiriques du chichewa, enrichies ici de l'apport contrastif du kirundi, conduit Ndayiragije à écarter l'analyse morpho lexicale au profit d'une analyse syntaxique faisant du morphème an un marqueur de voix généré dans vo, et dont les propriétés casuelles et thématiques, supposées différentes en chichewa et en kirundi, sont responsables des contraintes distributionnelles et effets interprétatifs associés aux constructions réciproques. Contrairement à I'hypothèse dégagée par Mchombo des données chichewa, Ndayiragije montre que le morphème réciproque ne peut être décrit ni comme intrinsèquement 'réciproque', puisqu'il est a priori ambigu entre deux lectures (réciproque ou 'objet arbitraire'), ni comme un marqueur d'intransitivisation, puisqu'il peut (en kirundi) apparaître en cooccurrence avec un objet explicite et s' affixer à une base verbale déjà intransitive. Les contrastes observés entre le chichewa et le kirundi sont attribués par Ndayiragije à la paramétrisation différente de deux propriétés syntaxiques: l'assignation du cas (an est spécifié [+Cas nul] en chichewa, mais est laissé non spécifié en kirundi) ; la sélection thématique (an est spécifié [-thêta] en chichewa, mais laissé non spécifié en kirundi). Amanda Seidl et Alexis Dimitriadis (chapitre 9) consacrent leur étude aux constructions statives et réciproques du swahili, qui chacune mettent en oeuvre un affixe verbal particulier ayant pour corrélat une modification de la structure argumentale. Comparant le swahili au chichewa décrit dans les travaux de Mchombo, les auteurs dégagent des convergences et des divergences entre les constructions statives des deux langues. Dans l'une comme dans l'autre, le morphème statif (appelé dans certains textes intransitif ou anticausatif) peut s'affixer à un verbe transitif, déclenchant la suppression de l'argument externe; et dans les deux langues, l'insertion du morphème statif peut être corrélé à une sémantique d'état. Mais en swahili, et non en chichewa, le morphème statif peut en outre être associé à une sémantique de 'potentialité', et aussi, se combiner avec un verbe intransitif, ou avec l'affixe réciproque, produisant dans ce dernier cas un statif réciproque. Les auteurs développent l'hypothèse que l'affixe statif du swahili (contrastant avec son homologue chichewa) est un opérateur de Moyen, et partage diverses caractéristiques du Moyen anglais (middle construction). Examinant de plus près les propriétés spécifiques des statifs réciproques, Seidl et Dimitriadis montrent que, contrairement aux statifs simples, ils permettent la restitution de l'argument externe supprimé sous la forme d'un syntagme oblique, dont les propriétés se révèlent analogues à celles de l'argument

14

comitatif des constructions 'réciproques discontinues' (type: Jean s'est battu/rencontré avec Marie). Cette étude conduit ses auteurs à un examen détaillé de divers effets de sens associés aux structures réciproques, la conclusion étant que la sémantique stative est, de façon générale, un support naturel pour les interprétations réciproque et sociative.

ETUDES TRANSVERSALES

Adjectifs et adverbes dans les langues su bsahariennes
Denis Creissels

Les travaux qui depuis un siècle ont fait des propositions théoriques concernant la question des catégories (ou espèces de mots, ou parties du discours) peuvent se répartir en deux grands groupes selon qu'ils considèrent qu'il y a deux catégories fondamentales, nom et verbe, ou qu'ils proposent des systèmes basés sur quatre ou cinq catégories fondamentales, traitant ainsi sur un pied d'égalité avec nom et verbe des notions comme adjectif, adverbe et adposition. La première position, implicite dans beaucoup de travaux à orientation typologique, a été formalisée avec le maximum de netteté par les grammaires catégorielles. Diverses variantes de la deuxième position ont été explicitement défendues entre autres par Jespersen et par Tesnière, et c'est aussi une variante de cette deuxième position qui est généralement adoptée par les linguistes du courant générativiste chomskyen, avec un système à quatre catégories lexicales: nom, verbe, adjectif et adposition, l'adverbe étant considéré comme une variante positionnelle de l'adjectif. Cette position est notamment justifiée en détail, sur la base de données de l'anglais, dans Radford 1988, et elle est reprise dans Radford 1997, qui la complète par une discussion des catégories fonctionnelles qui ne nous concernera pas directement ici. Notons tout de suite (car cela aura une incidence sur la suite de cet exposé) que le fait de considérer l'adverbe comme variante positionnelle de l'adjectif implique d'exclure de cette catégorie un certain nombre de formes traditionnellement étiquetées adverbes, et pratiquement de ne retenir comme adverbes que les mots traditionnellement étiquetés "adverbes de manière". L'objectif de cet article est d'examiner dans quelle mesure les faits des langues subsahariennes fournissent des arguments à l'appui d'une

18

Denis Creissels

telle conception du système des catégories lexicales, ou plutôt à l'appui de la conception qui ne retient que nom et verbe comme catégories fondamentales. Cette question englobe deux problématiques qu'il me paraît Ünportant de dissocier et qui seront abordées successivement: la question de la délimitation des catégories sur la base de propriétés morphologiques ou distributionnelles des mots, et la question de l'aptitude des mots appartenant aux diverses catégories à fonctionner comme têtes de constituants.

1 1.1

La délimitation des catégories La distinction entre noms et verbes

Tous les travaux récents sur la question s'accordent sur le fait que, de toutes les distinctions entre catégories lexicales, la distinction entre nom et verbe est particulièrement robuste, et il semble bien que l'étude approfondie de langues réputées ignorer cette distinction permette de montrer qu'elle n'est jamais totalement absente, même si elle ne se manifeste pas dans tous les aspects du fonctionnement de la langue où nous avons l'habitude qu'elle se manifeste.1 En ce qui concerne les langues subsahariennes, il faut noter qu'à la suite de Martinet, une partie de la linguistique africaniste française récente a eu tendance à réduire la question de la distinction entre noms et verbes au problème des "lexèmes verbo-nominaux", c'est-à-dire des unités lexicales qui, sans avoir à subir formellement de dérivation, sont également aptes à fonctionner comme bases nominales ou comme bases verbales. En réalité, il suffit de considérer des langues comme le français ou l'anglais pour se convaincre que l'absence de séparation nette entre lexèmes verbaux et lexèmes nominaux est parfaitement compatible avec un fonctionnement grammatical dominé par la distinction entre noms et verbes. Une façon plus intéressante de poser le problème, dans le prolongement des réflexions de Launey sur ce qu'il appelle l'omniprédicativité,2 consiste à observer la pertinence de la distinction entre noms et verbes dans leur fonctionnement prédicatif, c'est-à-dire

I 2

cf. notamment cf. Launey

Lazard 1994.

1999.

Adjectifs et adverbes dans les langues subsahariennes

19

dans des phrases qui assertent que la propriété qu'ils expriment est attribuée à une entité.3 Dans certaines langues, il n'y a rien de commun à ce niveau entre noms et verbes: en français par exemple, les verbes en emploi prédicatif se reconnaissent à une flexion particulière, et les noms ne peuvent avoir d'emploi prédicatif qu'en se combinant à un autre mot (une "copule") qui présente la flexion caractéristique des verbes. La situation n'est pas fondamentalement différente dans des langues comme le russe ou le hongrois, qui dans certaines conditions permettent au nom de manifester ses propriétés prédicatives en se juxtaposant simplement au constituant qui désigne l'entité à laquelle est attribuée une propriété, mais dans lesquelles le nom ne peut s'attacher directement aucune des marques flexionnelles que présentent les verbes en emploi prédicatif. Dans d'autres langues (le nahuatl par exemple, ou plus près de nous le turc), le nom en emploi prédicatif admet l'affixation de morphèmes semblables aux marques flexionnelles des verbes (indices de sujet notamment). La plupart du temps (et c'est le cas en nahuatl aussi bien qu'en turc), les affixes prédicatifs du nom ne sont qu'un sous-ensemble de l'ensemble des affixes prédicatifs du verbe, et des copules suppléent au caractère incomplet de la flexion prédicative des noms, mais certaines langues amérindiennes au moins attestent la possibilité d'une flexion prédicative des noms exactement identique à celle des verbes. De ce point de vue, les langues subsahariennes ne diffèrent pas des langues qui nous sont plus familières: une large majorité des langues subsahariennes ignorent totalement la possibilité de marquer l'emploi prédicatif des noms par l'affixation de morphèmes semblables aux marques prédicatives des verbes, et lorsque cette possibilité existe, la flexion prédicative des noms ne représente qu'une toute petite partie de la flexion prédicative de verbes. Par exemple en tswana (et beaucoup d'autres langues bantoues permettraient de faire des observations semblables), les noms en emploi prédicatif peuvent prendre des indices de sujet préfixés
3

Le terme de propriété est ici à prendre avec le sens qu'il a en logique, c'est-à-dire qu'il

englobe tout ce qui a pour effet de délimiter un sous-ensemble de l'ensemble des entités identifiées dans une situation de référence donnée. De ce point de vue, (est) professeur ou (est une) table signifient des propriétés au même titre que court ou épluche des pommes de terre.

20

Denis Creissels

identiques à ceux des verbes, mais ils ne peuvent s'affixer ni les marques de négation, ni les marques de temps-aspect-mode que présentent les verbes, et ils doivent se combiner à une copule pour exprimer les significations correspondantes.

1.2
1.2.1

La délimitation d'une catégorie d'adjectifs
Considérations générales

De nombreux travaux dans le prolongement de Dixon (1982) ont montré qu'il est impossible de proposer une définition générale de l'adjectif en termes morphosyntaxiques, mais qu'on peut tout de même dégager de la comparaison des langues du monde une notion d'adjectif en observant que les langues tendent à avoir une classe de mots qui se distingue à la fois (bien que rarement avec une égale netteté, comme on le verra plus loin) de la classe des noms et de celle des verbes, et qui regroupe typiquement les mots exprimant un certain type de propri été. L'observation cruciale provient des langues qui ont une classe morphosyntaxique de mots comparables aux adjectifs des langues d'Europe par leur façon de se combiner à des noms, mais en nombre très limité. En effet, de telles classes d'adjectifs sont toujours constituées de lexèmes exprimant des caractéristiques physiques graduables et relativement générales que peuvent posséder êtres humains, animaux et objets concrets: grand / petit, gros / mince, long / court, jeune / vieux, ... Parmi les langues subsahariennes, un exemple typique, et largement cité dans la littérature, est celui de l'igbo, avec une classe d'adjectifs comportant en tout et pour tout les quatre couples d'antonymes grand / petit, nouveau / vieux, bon / mauvais et clair / sombre. Autrement dit, les lexèmes qui expriment ce type de propriété (désignés dans ce qui suit comme lexèmes à vocation

adjectivale - en abrégé LVA) tendent à fonctionnercomme prototype
d'une classe morpho syntaxique d'adjectifs, de même que les classes de noms et de verbes s'organisent autour de prototypes mettant en jeu respectivement les notions de personne humaine et d'événement. Il a été rappelé ci-dessus que la situation typologiquement banale est celle où noms et verbes se distinguent nettement dans leur fonctionnement prédicatif. Il semble à première vue exister quelques langues où une classe d'adjectifs se distingue avec une égale netteté à la fois de la classe des noms et de celle des verbes. Dans de telles langues, les LVA (ou au moins certains d'entre eux) ont en emploi prédicatif un comportement bien distinct à la fois de celui des noms et

Adjectifs et adverbes dans les langues subsahariennes

21

de celui des verbes. Parmi les langues subsahariennes, on peut citer le

bambara- ex. (1).
(1) bambara4 a. Seku ye sènèkèla ye Seku C~P.POS cultivateur POSTP 'Sékou est cultivateur.' Seku tè sènèkèla ye Seku COP.NEG cultivateur POSTP 'Sékou n'est pas cultivateur.' Seku bè boli Seku INACC.POScourir 'Sékou court. ' Seku tè boli Seku INACC.NEGcourir 'Sékou ne court pas.' Seku ka surun Seku pas petit 'Sékou est petit.' (de petite taille) Seku man surun Seku NEG petit 'Sékou n'est pas petit. ' *Seku *Seku *Seku *Seku *Seku *Seku bè/tè ka/man ye/tè ka/man ye/tè bè/tè sènèkèla sènèkèla boli boli surun surun

b.

c.

d.

e.

f.

g.

ye ye

Mais ceci est exceptionnel, aussi bien à l'échelle des langues subsahariennes qu'à celle des langues du monde, et le fonctionnement prédicatif des LVA est presque toujours semblable (et à la limite identique), soit à celui des verbes, soit à celui des noms. D'ailleurs,
~

C~P = copule, P~S = positif, POSTP = postposition, NÉG = négatif, INACC =

inaccompli.

22

Denis

Cre isse Is

même en bambara, il y a de bonnes raisons de considérer que les lexèmes dont le comportement prédicatif est illustré en (1e-t) constituent une sous-classe des verbes plutôt qu'une classe totalement

distincte- cf. Creissels(1985), Vydrine(1990).5
Les cas de LVA avec un fonctionnement prédicatif assimilable soit à celui des noms, soit à celui des verbes, sont également bien attestés dans les langues du monde, et ils peuvent coexister dans une même langue. Toutes ces situations sont largement illustrées par les langues subsahariennes. Par exemple, parmi les LVA les plus typiques, le baoulé a plusieurs couples de synonymes, sans rapport de dérivation entre eux, dont l'un a tout d'un verbe, alors que l'autre se

combineavec une copulepour fonctionnerprédicativement- ex. (2).
(2) baoulé a. LVA ayant toutes les caractéristiques des verbes

la "être chaud" j~ "être froid" b. LVA fonctionnant prédicativement en combinaison avec un verbe copule

nglE "chaud" f1~I~ "froid" t .2.2 LVA dont le fonctionnement prédicatif est semblable ou identique à celui des verbes

Dans les cas de LVA que leur comportement prédicatif assimile aux verbes, il convient d'examiner si d'autres aspects de leur comportement les distinguent des verbes prototypiques ou non, notamment en ce qui concerne la possibilité de les utiliser comme modifieurs de noms. De manière générale, la relativisation permet de construire logiquement des propriétés en manipulant les constructions verbales: dans Je vais te montrer [le garçon dont Marie nous a parlé], la
Parmi les arguments contre l'identification de cette classe de lexèmes comme une classe d'adjectifs, en dépit du fait qu'elle englobe indéniablement les LV A les plus typiques, il y a notamment le fait que les lexèmes du bambara qui ont le fonctionnement prédicatif définitoire de cette classe de lexèmes ne présentent aucune homogénéité quant à la possibilité de fonctionner (tels quels ou à une forme dérivée) comme modifieurs de noms, certains d'entre eux étant d'ailleurs totalement inaptes à fonctionner comme modifieurs de noms autrement que par le biais d'une relativisation.
:\

Adjectifs et adverbes dans les langues subsahariennes

23

relative signifie que le référent du constituant nominal entre crochets a la propriété Âx [Marie nous a parlé de xl. Il est donc toujours a priori possible qu'un LVA ayant un fonctionnelnent prédicatif de verbe fournisse des modifieurs de nom au moyen du même mécanisme de relativisation que les verbes les plus typiques. Dans certaines langues où les LVA tendent à avoir le fonctionnement prédicatif des verbes, le recours à un mécanisme général de relativisation, ou bien à un mécanisme général de dérivation de participes (ce qui fonctionnellement revient au même) est effectivement la seule possibilité de construire le modifieur de nom correspondant, ce qui rend extrêmement problématique la reconnaissance même d'une catégorie d'adjectifs. Parmi les langues subsahariennes, on peut citer le kposo, où les modifieurs de nom les plus typiquement adjectivaux du point de vue typologique s'obtiennent à partir de lexèmes verbaux par une dérivation (préfixation d'une syllabe dont la consonne copie la consonne initiale du lexème et dont la voyelle s'harmonise à la première voyelle du lexème) qui de manière générale donne l'équivalent des participes passés du français: les modifieurs de nom cités en (3a) (qui correspondent à des adjectifs non dérivés du français) dérivent de verbes exactement comme ceux cités en (3b). (3) kposo a. VQ-vËÈ 'rouge' SQ-Sl' 'gros' bu-bil 'mauvais' lu-Iaya 'profond' b. mQ-mÈ bu-boo mu-ma mQ-mQ 'germé' < < < <
vËÈ

sl bil laya mÈ

'être 'être 'être 'être

rouge' gros' mauvais' profond'

< 'déterré' < 'blessé' < < 'vu'

'germer'

boo 'déterrer'
ma 'blesser' , mQ voir'

Dans d'autres langues où les LVA tendent aussi à avoir le fonctionnement prédicatif des verbes, ils se distinguent néammoins dans leur emploi comme modifieurs de noms. Ainsi en wolof, l'équivalent de beau/belle en tant que modifieur de nOln est C-u ralet (C- étant une marque de classe nominale) - ex. (4a), et le comportement prédicatif de ralet est celui d'un lexème

24

Denis Creissels

typiquement verbal comme dem "partir" et non pas celui d'un lexème typiquement nominal comme jigéén "femme" - ex. (4b) à (4t). Mais au niveau des modifieurs du nom, même si ce n'est pas immédiatement évident, il y a une différence entre les équivalents wolofs de la bellelemme et lalemme qui est partie - ex. (4g) et (4h) :
- dans C-u ralet "beau/belle", C-u est un pur joncteur : la voyelle -u est invariable, et le défini s'exprime en ajoutant l'article défini C-i ;

-

dans C-u/i/a dem "qui est partiee)", les variations de la voyelle

du joncteur expriment le degré de spécification du référent (u "générique" / i "défini proche" / a "défini éloigné"), et il serait incorrect d'ajouter l'article défini. Donc, tout en étant un lexème verbal (puisqu'il fonctionne prédicativement comme dem "partir"), ralet est un verbe d'un type particulier, car on peut en dériver un qualificatif par un mécanisme qui vaut seulement pour un nombre limité de verbes wolof. (4) wolof a. j igéen j-u rafet femme c-u être+beau 'une belle femme' b. dafa dem Focv.3 S partir 'Elle est partie. ' c. dafa rafet Focv.3s être+beau 'Elle est belle. ' d. j igéen la femme c'est 'C'est une femme.' f. *rafet *dem *dafa la la j igéén

6

C = marque de classe nominale, FOCV.3S = forme de troisième personne du singulier d'un morphème de conjugaison qui signifie la focalisation du verbe, DÉF = défini

Adjectifs et adverbes dans les langues subsahariennes

25

g. jigéén j-u rafet j-i femme c-u être+beau C-DEF 'la belle femme' h. jigéén j-i dem femme C-DÉF partir 'la femme qui est partie' De même en songhay, les LVA les plus typiques sont fondamentalement traités comme verbes, mais ils se distinguent dans la formation de modifieurs de nom à valeur qualificative: la majorité des verbes songhay ont un participe en -anta - ex. (5a), mais un petit groupe de verbes (une trentaine environ), typologiquement reconnaissables comme LVA typiques, ne prennent pas ce suffixe, et s'emploient comme modifieurs de nom, soit en gardant la forme qu'ils ont en tant que verbes - ex. (5b), soit en prenant une terminaison -aex. (5c). (5) a. dumbu ben hasara b. beeri koonu c. kan ziibi buuney 1.2.3 'sculpter' 'se terminer' '( s')abîmer' 'être grand' 'être vide' 'être doux' 'être sale' 'être maigre' ~dumb-anta ~ben-anta ~hasar-anta ~beeri ~koonu ~kaan-a ~ziib-a ~buun-a 'sculpté' 'terminé' 'abîmé' 'grand' 'vide' 'doux' 'sale' 'maigre'

LVA dont le fonctionnement prédicatif est semblable ou identique à celui des noms

Lorsque le comportement prédicatif des LVA les apparente aux noms, la question est de trouver des critères morphologiques ou distributionnels permettant réellement d'établir une catégorie d'adjectifs distincte de celle des noms. Le cas le plus simple serait celui où les adjectifs auraient une flexion mettant en jeu des distinctions absentes de la morphologie nominale, mais il s'agit de manière générale d'un cas tout à fait

26

Denis Creissels

exceptionnel, et qui à ma connaissance n'est pas attesté dans les langues subsahariennes.7 Parmi les langues subsahariennes où les LVA les plus typiques ont un fonctionnement prédicatif semblable à celui des noms, c'est seulement dans les langues à système différencié de genres (ou de "classes nominales") qu'on peut opérer sans difficulté une distinction entre adjectifs et noms sur une base morphologique; par exemple dans les langues bantoues, les adjectifs présentent comme les noms des préfixes de classe (ou si on préfère, de genre-nombre), mais on peut généralement délimiter une classe d'adjectifs par les deux critères suivants:
-

les autres modifieurs du nom ont dans certaines classes des
les mêmes

marques spéciales, alors que les adjectifs ont pratiquement marques de classe que les noms;
-

les noms ne peuvent varier en classe que de manière ]imitée,
aux possibilités de variation en

alors qu'il n'y a pas de ]imitations classe des adjectifs - ex. (6).

7

Les grammaires traditionnelles des langues d'Europe où le degré de comparaison peut

s'exprimer par des morphèmes liés (suffixes de comparatif et de superlatif) suggèrent que l'expression du degré distingue la flexion adjectivale de la flexion nominale. Ceci semble cohérent, car la notion de degré figure dans le prototype sémantique de l'adjectif. Mais à y regarder de près, même dans les langues d'Europe sur lesquelles se sont basés les grammairiens traditionnels pour élaborer la notion d'adjectif, il est douteux que la distinction de degré puisse vraiment servir de critère morphologique pour distinguer les adjectifs des autres types de mots, car ce critère exclurait de la classe des adjectifs beaucoup de mots traditionnellement reconnus comme tels et qui se combinent avec les noms qu'ils qualifient de la même façon que les adjectifs ayant la distinction de degré. En outre, en dehors de l'Europe, il est rare de rencontrer des formes ou constructions spéciales de comparatif / superlatif, et ceci vaut notamment pour les langues africaines: généralement, les constructions qui expriment ces notions ne sont pas spécialisées dans cette fonction et ne comportent aucune forme spéciale, et ce que le français exprime par une phrase comme L'éléphant est plus grand que la vache se dit littéralement L'éléphant est grand à côté de la vache, L'éléphant est grand au point de dépasser la vache ou L'éléphant dépasse la vache en taille.

Adjectifs et adverbes dans les langues subsahariennes

27

(6) tswana cl.l cl.2 cl.3 cl.4 cl.5 cl.6 cl.7 cl.8-10 cl.9 c1.11 cl.14 c1.15-17 -sele 'autre' o-sele ba-sele o-sele e-sele le-sele a-sele se-sele di-sele e-sele lo-sele bo-sele go-sele sadi 'femme' mo-sadi 'femme' ba-sadi' femmes' -sesane 'mince' mo-sesane ba-sesane mo-sesane me-sesane le-sesane ma-sesane se-sesane di-sesane tshesane lo-sesane bo-sesane go-sesane -phane 'arbre mophane'

cl.l cl.2 cl.3 cl.4 cl.5 cl.6 cl.7 cl.8-10 cl.9 cl.ll cl.14 cl.15-I7

mo-phane 'arbre mophane' me-phane 'arbres mophane' ma-phane 'groupe d'arbres mophane' se-sadi' comportement de femme' di-phane 'chenilles qui vivent dans l'arbre mophane' phane 'chenille qui vit dans l'arbre mophane' lo-phane 'groupe d'arbres mophane'

tshadi 'grande quantité de femmes'

bo-sadi 'féminité'

Mais dans beaucoup de langues subsahariennes où les LVA les plus typiques ne sont pas des verbes, il n'y a pas de critère morphologique qui permette de les distinguer aussi facilement des noms, et on en est réduit à invoquer des critères distributionnels qui vont poser exactement le même type de problèmes d'interprétation qu'en français par exemple: on peut bien sûr poser qu'en principe, les adjectifs participent à la construction du constituant nominal en

28

Denis

Cre isse Is

fonction de modifieur, alors que ]es noms sont exclus de cette fonction, mais parmi les mots qui peuvent entrer dans des syntagmes qualifié + qualifiant, il s'avère difficile de séparer nettement ceux qui fonctionnent normalement comme tête d'un groupe nominal (et apparaissent seulement accidentellement comme modifieurs) de ceux qui fonctionnent normalement comme modifieurs (et apparaissent seulement accidentellement comme tête). Poue les langues où les LVA les plus typiques ne sont pas des verbes, les tests distributionnels susceptibles de distinguer les adjectifs des noms ne marchent vraiment que celles qui ont un ensemble de LVA aptes à s'utiliser tels quels comme modifieurs de noms mais devant subir une dérivation ou adjonction, quel que soit le contexte discursif, pour former une expression nominale en s'associant directement à un déterminant (cf. par exemple en anglais, le fonctionnement de one). Mais ces tests posent problème dès lors que la substantivisation des adjectifs s'effectue sans changement formel et est seulement soumise à des conditions discursives; ce problème est bien connu dans les langues romanes, et la même difficulté se rencontre dans la description de nombreuses langues subsahariennes. Un marquage morphologique de la substantivisation des qualificatifs est commun dans les langues subsahariennes qui traitent les LVA comme verbes: en kposo - ex. (3) ci-dessus et (7) ci-dessous
-

ainsi qu'en songhay - ex. (5) ci-dessus et (8) ci-dessous,même les

modifieurs de noms les plus typiquement adjectivaux dérivent de lexèmes verbaux, et une deuxième dérivation est nécessaire pour leur permettre de former une expression nominale par eux-mêmes ou combinés seulement à des déterminants. (7) kposo a. SI 'être gros' b. 5!JJ SQ-Sl 'un gros poulet' c. È- SQ-Sl 'un gros' (8) songhay a. kan b. ma!Jgoro kann-a c. i-kann-a 'être doux' 'une mangue douce' 'une douce'

Mais avec les LVA qui alignent leur comportement prédicatif sur celui des noms, ceci est moins courant, et il n'est pas rare d'avoir le

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.