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Typologie des langues d'Afrique et universaux de la grammaire

De
234 pages
Cet ouvrage est le deuxième volume d'un ensemble intitulé "Typologie des langues d'Afrique et universaux de la grammaire" qui rassemble 17 contributions originales consacrées à la linguistique des langues africaines. Ce volume groupe huit contributions portant sur des langues d'Afrique de l'Ouest : groupe benue-kwa et wolof. Comme dans le volume précédent, l'angle d'approche général est la grammaire explicite et les domaines sont variés (syntaxe , morphosyntaxe et phonologie).
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TYPOLOGIE DES LANGUES D'AFRIQUE & UNIVERSAUX DE LA GRAMMAIRE
VolumeII

Sous la direction de Patrick SAUZET & Anne ZRIBI-HERTZ

TYPOLOGIE DES LANGUES D'AFRIQUE & UNIVERSAUX DE LA GRAMMAIRE
Volume II Benue-kwa Wolof

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

SOMMAIRE DU VOLUME 2
o. Patrick Sauzet & Anne Zribi-Hertz Présentation benue-kwa 7

1. Enoch 01adé Aboh

15

Les constructions à objet préposé et les séries verbales dans les langues kwa

2. Felix Ameka 41 Prepositions and postpositions in Ewe (Obe) : empirical and theoretical considerations 3. Nick Clements & Sylvester Osu Ikwere nasal harmony in a typological perspective 4. James Essegbey Demystifying inherent complement verbs in Ewe 5. Victor Manfredi 69 97 127

A fonosyntactic parameter within Benue-Kwa and its consequences for Edo

wolof 6. Fiona McLaughlin Some theoretical consequences of phonological agreement in Wolof: REPEAT domains 7. Sylvie Nouguier- Voisin Un syncrétisme causatif/applicatif en wolof? 165

185

205 8. Anne Zribi-Hertz & Lamine Diagne Déficience flexionneIJe et temps topical en wolof

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5487-2

Patrick Sauzet et Anne Zribi-Hertz

PRESENTATION
(volume 2) Cet ouvrage est issu d'un colloque international intitulé Théories linguistiques et langues subsahariennes, organisé à l'Université Paris8 par l'UMR 7023 du CNRS en février 2002. Le colloque avait pour but d'aborder divers problèmes de linguistique interne (phonologie, morphologie, syntaxe, sémantique) à partir de données recueillies spécifiquement dans des langues d'Afrique subsaharienne. Le choix de ces langues identifiées de façon purement géographique avait trois motivations: (i) Le désir de contribuer à la visibilité des données des langues africaines pour la linguistique générale et la typologie des langues; (ii) Le souci de compléter le colloque organisé régulièrement à l'Université Paris-7 sur le domaine afro-asiatique par une manifestation similaire consacrée aux autres langues d'Afrique; (iii) La volonté de valoriser les langues d'Afrique noire en tant qu'objets d'investigation scientifique aux yeux des étudiants de Paris-S, et notamment des étudiants africains ou d'ascendance africaine. La linguistique moderne exige en effet que soient impliqués dans la recherche des linguistes locuteurs natifs capables de maîtriser toutes les subtilités de leurs grammaires. La typologie des langues, qui constitue l'un des axes de recherche de l'UMR 7023, et qui motive en ce moment même en France la création d'une vaste fédération de recherche intitulée 'Typologie et Universaux', trouve à l'Université Paris-S un terrain d'investigation fécond, du fait de l'étonnante variété des grammaires internalisées par les étudiants - allant de la langue des signes aux langues orientales, en passant par l'arabe, les créoles, le français et l'occitan, et aussi, bien sûr, diverses langues d'Afrique 'subsaharienne', dont certaines font l'objet du présent ouvrage. Les textes issus du colloque ont été répartis en deux volumes. Celui-ci, qui constitue le second volet, réunit des travaux portant sur des langues ou familles de langues subsahariennes non-bantoues:

8

benue-kwa (chapitres 1 à 5) et wolof (chapitres 6 à 8). Le premier volume était subdivisé en deux parties: trois études transversales s'appuyant sur les données croisées de langues de familles différentes et six portant plus spécifiquement sur le domaine bantou Dans notre présentation des divers chapitres, nous nous écartons de l'organisation en trois parties correspondant au sommaire, en résumant d'abord les textes qui traitent de phonologie, puis ceux consacrés à la morphosyntaxe, afm de mettre mieux en valeur l'apport qu'ils constituent pour la linguistique théorique.

Phonologie
L'objet d'étude de Nick Clements et Sylvester Osu (chapitre 3) est l'affinité inégale des segments avec la nasalité. Se fondant sur l'observation des systèmes d'harmonie nasale, ils proposent et discutent une échelle de sensibilité à la nasalisation (de nasalisabilité) qui va des voyelles, maximalement nasalisables, aux occlusives sourdes qui sont les plus résistantes à la nasalisation. L'échelle de nasalisabilité peut en fait être interprétée comme une « échelle d'obstruance », dont Clements et Osu reprennent à Rachel Walker, en la réélaborant, l'idée - comparable dans son principe et inverse dans son classement à l'échelle de sonorité. A cette définition gradiente de l' obstruance contribuent divers traits: [-sonant] (qui devient [+obstruant] et joue un rôle majeur dans le calcul), [-continu] (qui devient [+occlusif]), [+consonantique], [-voix] et la non-syllabicité. La base phonétique de la corrélation inverse entre nasalisabilité et obstruance tient simplement à ce que l'abaissement vélique qui crée la nasalité rend difficile le maintien d'une pression supraglottale forte. Tout en développant cette proposition générale, Clements et Osu s'intéressent aux occlusives implosives de l'ikwere, langue NigerCongo du Nigéria. Ce type d'occlusives montre paradoxalement, dans un grand nombre de langues africaines possédant une harmonie nasale, une bien plus grande nasalisabilité que les occlusives ordinaires et que d'autres segments non-occlusifs. Cela conduit à poser que les occlusives implosives ne sont pas des obstruantes (elles ne possèdent pas le trait [+obstruant] et de ce fait comportent un faible degré d' obstruance). A partir de là leur comportement par rapport à la nasalité apparaît conforme à ce que prédit l'échelle d' obstruance. Le point de départ de Victor Manfredi (chapitre 5) est une corrélation frappante au sein de la famille bénue-kwa. Les langues de cette famille qui ont un système affixal développé ont un système

9

tonal réduit, alors que celles qui présentent le plus riche inventaire tonal n'ont que peu d'affixes. Manfredi généralise la problématique en la rapprochant de la tendance bien connue qui veut que les langues aux systèmes tonals riches aient des morphèmes et des mots courts. Il propose une solution radicale dans laquelle les tons et les positions du squelette syllabico-segmental sont en concurrence. Dans cette perspective, la distribution complémentaire des tons et des rimes affixales n'est plus un hasard, ni simplement une tendance historiquement constatable mais somme toute accidentelle. Cette distribution complémentaire résulte nécessairement d'un choix paramétrique -- le paramètre «fonosyntactique» -- inscrit dans la grammaire universelle. La contribution de Fiona McLaughlin (chapitre 6) rapproche deux ensembles massifs de processus morphosyntaxiques : l'accord et le redoublement. McLaughlin analyse le marquage de classe du wolof, basé sur une tendance à l'accord phonétique entre l'initiale d'un mot et le marqueur de classe qui se place après la base. L'examen statistique du lexique ainsi que le traitement des emprunts montrent qu'il s'agit d'un processus actif et non d'une coïncidence. On ne peut néanmoins -- car il s'agit bien d'une tendance et non d'un processus systématique --rendre compte des faits par une analyse morphémique qui ferait de la consonne initiale des bases un morphème. Pour donner néanmoins un statut à une tendance qui constitue une véritable régularité de la grammaire du wolof, McLaughlin propose de distinguer des accords qui concernent les seuls traits morphosyntaxiques (ainsi le latin bon-i duc-es marque deux fois le nominatif pluriel mais par des morphèmes différents), des accords qui impliquent à la fois les traits morphosyntaxiques et la phonologie (par exemple les marques de classes réitérées du bantou ou un pluriel roman occidental en -s uniforme) et enfm des accords purement phono logiques dont le wolof constituerait un exemple. Accord et réduplication à leur tour entrent dans la problématique plus générale de la redondance et de son évitement dans les langues. Si les faits de réduplication sont fréquents, la tendance inverse à éviter la succession de morphèmes identiques existe aussi. On voit dans I'histoire des langues émerger puis se réduire des systèmes d'accord redondants. Incitée dans cette voie par le fait qu'elle a à traiter d'une tendance et non d'une règle catégorique, McLaughlin propose une solution dans un cadre optimaliste. A la suite de Moira Yip elle pose deux contraintes opposées (REPEATet *REPEA dont la variation d'ordre T) relatif et de domaines d'application permettent de décrire les cas où

10

les langues évitent ou recherchent l'itération de matériel, morphèmes ou sons. En wolof la contrainte REPEAT agit et, (par interaction avec d'autres contraintes interdisant l'innovation morpho logique) détermine sur des mots dépourvus de classe lexicale (en particulier les emprunts) un accord purement phonologique.

Syntaxe et morphosyntaxe
Enoch Oladé Aboh (chapitre I) étudie les constructions sérielles (8EV) du gungbe, qu'il propose de rapprocher des Constructions à Objet Préposé (COP), en montrant que les deux types de phrases se laissent analyser comme des structures complexes incluant une prédication seconde ou « petite proposition». L'auteur montre que les constructions sérielles, qu'elles aient pour forme de surface [8 V I 0 V2], comme en gungbe, ou [8 VI V2 0], comme en igbo, présentent des caractéristiques syntaxiques constantes: V I appartient à une classe fermée et vient occuper une tête fonctionnelle aspectuelle; 0 est l'argument interne de V2 et non de V I, et s'il occupe une position linéaire différente en gungbe (VI 0 V2) et en igbo (VI V2 0), c'est parce que le verbe se déplace plus loin vers la gauche dans le second cas que dans le premier. Ces hypothèses conduisent à voir dans les constructions sérielles un phénomène similaire à des constructions complexes plus familières, au sein desquelles un verbe fonctionnel régit une proposition à flexion déficiente (cf. français J'ai fait réparer là voiture, Je vais acheter du pain). Felix Ameka (chapitre 2) se penche sur les données de l'ewe, pour montrer que (comme d'autres langues gbe) cette langue distingue des prépositions, et des postpositions. Ces deux classes d'éléments exhibent aujourd'hui des propriétés différentes des verbes et des substantifs dénotant des parties du corps ou des portions d'espace dont elles sont, respectivement, issues. Contrairement aux verbes, les prépositions ne sont pas spécifiées pour l'aspect, ne peuvent pas régir un site d'extraction; à l'inverse des suites V+O, les syntagmes prépositionnels peuvent être topicalisés mais non pas nominalisés. Contrairement aux noms, les postpositions ont obligatoirement un argument, et ne peuvent ni être modifiées, ni occuper la position sujet. Les syntagmes postpositionnels ont malgré tout la distribution de syntagmes nominaux (positions argumentales, ou adjointes). L'hypothèse de l'auteur est que les prépositions et les postpositions de l'ewe incarnent deux classes d'adpositions ayant des fonctions complémentaires, dont l'une seulement (celle des prépositions) est

Il

assignatrice de cas, et dont les données de l' ewe prouvent que, contrairement à une idée courante, elles peuvent parfaitement coexister au sein d'une même grammaire. James Essegbey (chapitre 4) consacre son étude aux verbes à complément inhérent (Inherent Complement Verbs: ICV) de l'ewe. Très répandus dans les langues benue-kwa, les ICV sont des verbes qui prennent obligatoirement un complément et dont l'apport sémantique propre a été décrit comme déficient, comme celui des « verbes légers» identifiés pour d'autres langues. Examinant en détail les ICV de l'ewe, l'auteur montre que leurs propriétés ne sont pas celles des « verbes légers»: contrairement à ces derniers, les ICV assignent des rôles thématiques, et leur complément obligatoire ne dénote pas nécessairement un événement et n'a pas de contrepartie verbale. J. Essegbey démontre en outre que les suites ICV+complément ne peuvent pas être analysées comme des composés lexicaux, dans la mesure où le complément se comporte comme un syntagme nominal indépendant du verbe au regard de diverses propriétés (pronominalisation, thématisation, coordination, modification). Les ICV appartiennent à une classe plus large de verbes à complément obligatoire, verbes dont les contenus sémantiques s'échelonnent du moins précis au plus précis - la contribution sémantique du complément étant d'autant plus forte que celle du verbe est plus faible, et inversement. La thèse de l'auteur est que le sens de chaque suite [V+ objet obligatoire] peut être prédit par un mécanisme interprétatif multistratal incluant, outre une composante lexicocompositionnelle, une dimension syntaxique (structure de la grille argumentale) et une composante pragmatique (contraintes guidant ou limitant les inférences possibles). Sylvie Nouguier-Voisin (chapitre 7) s'interroge sur le fait que deux mêmes affixes, -al et -e, participent en wolof à la dérivation de verbes causatifs, et de verbes applicatifs. La dérivation causative augmente la grille thématique d'un argument CAUSE,tandis que la dérivation applicative l'augmente d'un argument BENEFICIAIRE, INSTRUMENT, COMITATIF. ou L'auteur pose la question de savoir si la similarité formelle entre les affixes causatif et applicatif du wolof est une homonymie fortuite, ou si elle est la conséquence de propriétés partagées par les deux types de dérivation. Rapprochant les données du wolof de celles d'autres langues documentées, S. Nouguier-Voisin conclut que le syncrétisme causatif-applicatif est un phénomène répandu dans les langues naturelles, et défend l'hypothèse qu'il peut

12

s'expliquer par la proximité sémantique entre le rôle thématique CAUSE et les trois rôles thématiques caractéristiques de l'applicatif. Anne Zribi-Hertz et Lamine Diagne (chapitre 8) examinent une classe de propositions wolof caractérisées par leur déficience flexionnelle ((-déficience), c'est-à-dire par le fait qu'elles ne contiennent AUCUNE spécification flexionnelle. Les propositions f-déficientes sont distinguées à la fois des propositions à flexion saturée (propositions finies) et des propositions à flexion pauvre. Les auteurs démontrent que la déficience flexionnelle est compensée par la présence d'un temps topical dans la périphérie gauche de la proposition, c'est-à-dire d'un topique spatial fournissant un temps de référence pour l'interprétation. Le temps topical, tel qu'il est conçu ici, correspond à un référent de discours isolant un point ou segment de l'axe du temps (un « lieu temporel », ou temps de référence). Parmi les expressions linguistiques capables d'identifier un temps topical figurent les propositions nommées circonstancielles de temps, lesquelles sont clairement structurées, en wolo~ comme des « relatives libres» au sein desquelles la relativisation affecte un circonstant.

DENUE-KW A

Les constructions à objet préposé et les séries verbales dans les langues Kwa
Enoch Oladé Aboh

L'exemple (1) représente une série verbale (SEV) en gungbel. Les SEV sont couramment définies comme des phrases comportant un sujet canonique associé à une série de verbes (et leurs arguments internes) mais ne manifestant aucune conjonction de coordination ni de subordination (Ansre 1966; Bamgbose 1974; Sebba 1987; Baker 1989; Manfredi 1991; Larson 1991; Lefebvre 1991; Lord 1993; Déchaine 1993, 1997; Tossa 1993, 1994; Da Cruz ]993, 1997; Veenstra 1996; Collins 1997; Stewart 1997, 1998). ( 1) Àsibâ zé àkwékè <lù Asiba prendre banane manger 'Asiba a mangé une banane.' Bien que de nombreuses études aient été consacrées aux SEV dans les langues Kwa, la question reste d'actualité quant à : 1. la nature même de ces constructions, 2. les principes et paramètres qui les sous-tendent et qui pourraient rendre compte des différences entre les langues sérielles et les langues non sérielles, 3. les enseignements que nous apportent les SEV sur la structure hiérarchique de la phrase à la fois dans les langues sérielles et les langues non sérielles. Très souvent, les réponses théoriques qui sont apportées à ces différentes questions font qu'en définitive les SEV apparaissent comme des «constructions exotiques» non seulement à travers les langues du monde, mais plus encore au sein même des familles linguistiques concernées (Larson 1991). Par exemple, dans la littérature Kwa, aucun lien n'est établi entre les constructions à objet
I

Le gungbe est une langue Kwa du groupe Gbe (Capo 1988).

16

Enoch Oladé Aboh

préposé (CaP) en (2) (Fabb 1992 ; Kinyalolo 1992 ; Awoyale 1997 ; Manfredi 1997 ; Collins 1997 ; Stewart 1998 ; Ndayragije 2000) et les SEVen (1). (2) Àsibâ wa lés! qù gbé Asiba venir riz manger but 'Asiba est venu dans le but de manger du riz.' A cet égard, le présent article porte un regard nouveau sur ces constructions en proposant que les SEV et les C~P expriment fondamentalement la même structure, mais diffèrent quant aux conditions de légitimation des projections fonctionnelles qui leur sont propres. La section 1 montre brièvement les similarités entre SEV et C~P qui sont pertinentes pour cette étude et justifient, à notre sens, la même analyse pour ces deux types de construction. La section 2 propose une analyse des C~P et suggère que ces dernières manifestent, en dehors de la proposition principale qui inclut le sujet canonique, une petite proposition dont la position sujet est exprimée par l'objet direct. Le mouvement de l'objet dans cette position explique l'ordre OV propre aux c~p. La section 3 étend cette analyse aux SEV et montre que les critères couramment utilisés pour définir les SEV représentent une tendance mais ne constituent en rien des conditions nécessaires ni même indispensables à la sérialisation. La conclusion résume le présent article.

1

L'ordre des mots dans les COP et les SEV

Les phrases en (3) illustrent davantage les c~p. En partant de gauche à droite, on observe que le premier verbe, ou encore le premier morphème fonctionnant comme prédicat verbal (V 1) représente un marqueur d'aspect (c.-à-d. un auxiliaire) comme en (3a) ou un verbe aspectuel comme en (3b). Il ressort également de ces exemples que l'objet précède un deuxième prédicat verbal (V2) ce dernier pouvant précéder l'objet indirect (ou les ajouts)2. Finalement, les C~P manifestent un morphème en position finale de phrase. Ce morphème est réalisé en (3a) par un tonème (c.-à-d. le ton bas flottant [ ']) qui exprime la nominalisation dans les phrases progressives et en (3b) par gbé qui exprime le but.

2 Nous attirons l'attention du lecteur sur le fait que le gungbe (tout comme les langues Kwa citées dans cette étude) sont du type SVO, l'ordre OV étant limité à certains contextes bien définis, comme ceux traités dans cet article (Déchaine & Manfredi 1997, Aboh, 1999, 200] a, sous presse).

Objet préposé et series verbales en Kwa

17

(3)

a. Àsibâ Asiba

tô Prog

x5 q~ na K3j6' parole dire à Kojo NR

'Asiba est en train de parler à Kojo. ' b. Àsibâ wa x5 q~ na K~j6 gbé Asiba venir parole dire à Kojo but 'Asiba est venue dans le but de parler à Kojo.' Les exemples (4a-b) ci-dessous montrent que VI peut-être immédiatement précédé du marqueur d'aspect habituel. (4) a. Àsibâ Asiba 'Asiba n~ to x5 q~ na K~j6' Rab Prog parole dire à Kojo NR est habituellement en train de parler à Kojo'

b. Àsibâ n~ wâ x5 q~ na K~j6 gbé Asiba Rab venir parole dire à Kojo but 'Asiba vient habituellement dans le but de parler à Kojo. ' De même, V2 peut être, dans certains cas, immédiatement précédé d'une marque d'aspect. Il s'agit en l'occurrence du marqueur du prospectif nà qui apparaît ici entre l'objet et V2. (5) a. Àsibâ to x5 nà q~ na K~j6 ' Asiba Prog parole Prosp dire à Kojo NR 'Asiba est sur le point de parler à Kojo.' b. Àsibâ wâ x5 nà q~ na K~j6 gbé Asiba venir parole Prosp dire à Kojo but 'Asiba est venue dans le but de parler à Kojo et c'est ce qu'elle s'apprête à faire.' A la différence des c~p, les SEV peuvent comporter une suite de plus de deux verbes (6a), mais pour la commodité de la discussion, nous n'analyserons que des séries de deux verbes (6b). Un autre contraste entre les C~P et les SEV est que ces dernières ne comportent pas le morphème en position fmale de phrase typique des c~p. Dans les sections qui suivent, nous montrons cependant que cette différence n'est qu'apparente et que les C~P et les SEV manifestent la même structure. A l'image des c~p, les SEV manifestent une structure où VI précède l'objet qui précède V2, lequel précède les ajouts (6C)3.
3

Voir cependant les sections 4.2.1. et 4.2.2. pour l'analyse des SEV résultatives et

instrumentales.

18

Enoch Oladé Aboh

(6) a. Àsibâ zé àkwékwè yi sà na K~j6 Asiba prendre banane aller vendre à Kojo 'Asiba s'en est allée vendre des bananes à Kojo. ' b. Àsfbâ zé àkwékwè sà Asiba prendre banane vendre 'Asiba a vendu des bananes à Kojo.' na à K~j6 Kojo

c.

... VI> (XP) > V2> (YP)...

Dans certaines langues Kwa, V2 peut-être associé à une marque

d'aspect qui correspond à celle de V I, C'est, par exemple, le cas en
ewegbe (langue proche du gungbe) où V2 porte la même marque d'aspect que VI, d'où la séquence en (7b) (Baker 1989, Veenstra 1996). (7) a. e-ts~-na ak~qu qu-na 3sg-prendre-Hab banane manger-Hab 'Elle/il mange habituellement des bananes.' b. V I-Asp> (XP) > V2-Asp > (YP) Si l'on admet l'idée soutenue par Tenny 1987, Avolonto 1992, Aboh 1999, 2001 a, Cinque 1999 etc. que l'aspect est une catégorie syntaxique étiquetée ici AspP, alors il ressort des exemples de COP et de SEV ci-dessus que les verbes de la suite (V 1et V2) sont associés à des AspP distincts (Veenstra 1996). Pour rendre compte des COP et des SEV, nous proposons que VI (c.-à-d. l'auxiliaire ou le verbe aspectuel) est généré dans la position de tête d'une projection aspectuelle et introduit (ou sélectionne) une petite proposition qui comprend V2 (c.-à-d. le verbe lexical). Ladite proposition comporte une périphérie gauche étiquetée ici CPsc ainsi qu'un domaine flexionnel exprimé par la marque d'aspect sur V2 et que nous représentons par AspP, lequel domine une projection de cas accusatif (AgrP). Etant donné le principe de la projection étendue (PPE) qui stipule que toute proposition doit avoir un sujet réalisé (ouvertement ou non), nous proposons que, dans la petite proposition, ce rôle revient à AspP dont le spécificateur exprime le sujet. Selon Chomsky (1995, 1999), cela revient à dire que Aspo comporte un trait PPE fort qui doit être vérifié avant l' épeI. Dans certaines langues Kwa, cette condition est satisfaite grâce au mouvement de l'objet dans specAspP comme nous le représentons en (8). Nous supposons ici que le sujet canonique réalise la position sujet associée à VI. Il s'ensuit que l'objet précède le marqueur d'aspect ainsi que V2 parce qu'il bouge dans la position

Objet préposé et series verbales en Kwa

19

sujet de la petite proposition. Nous proposons par ailleurs que V2 doit
bouger dans Aspo de la petite proposition, lorsque ce dernier n'est pas réalisé par un marqueur d'aspect. Les sections 3 et 4 traitent des conséquences de cette analyse dans les COP et les SEVe
(8) [AspP VI [CPSC [AspP Objet [Aspo V 2 [AgroP tobjet [AgrOtY2 [YP tY2 tobjet]]]]]]]

2

La structure des COP

La représentation en (8) suggère qu'en surface, l'objet occupe une position dérivée qui n'intervient pas dans l'assignation du cas accusatif. Plusieurs faits empiriques supportent cette hypothèse (Aboh 1999,2001a). 1. La position objet préverbale accueille divers constituants dont certains ne sont pas soumis au filtre du cas (Chomsky 1986). Il s'agit, par exemple, des phrases relatives (9a), des constructions [OVV] proches du gérondif en anglais (9b) ou des adverbes rédupliqués en (9c). (9) a. Àsibâ to [[dâwè qe mi m3n] 15] dîn Asiba Prog homme que 1pl voir Dét chercher-NR 'Asiba est en train de chercher l'homme que nous avons VU.' b. Àsibâ to [wè ququ] kpl5n Asiba Prog danse RED-danser apprendre-NR 'Asiba est en train d'apprendre à danser.' c. Àsibâ to [dtdt] z5n Asiba Prog doucement marcher-NR 'Asiba est en train de marcher doucement. ' Observez, à propos de (9c) que lorsque V2 est associé à un objet direct et à un adverbe rédupliqué, seul l'objet est préposé (10). C'est là un début de preuve que l'objet antéposé et l'adverbe rédupliqué manifestent la même position dans les COP. (10)a. Kofl to ltsi qù dtdê Kofi Prog riz manger doucement-NR 'Kofi est en train de manger du riz doucement.' b. *Kofi to dtdt Kofi Prog doucement qù ltsi manger riz-NR

2. En dehors du fait que la position objet préverbale accueille des éléments variés, elle semble déclencher divers phénomènes morpho-

20

Enoch Oladé Aboh

syntaxiques qui ne peuvent être ramenés à la légitimation du cas accusatif. Par exemple, on assiste à la réduplication4 du verbe lorsque l'objet est extrait par mouvement -wh (lIa), lorsque l'objet est un clitique (lIb), lorsque l'objet reste en position in situ (IIc) ou encore lorsque le verbe n'assigne pas de cas accusatif (11d). (II)a. Àmi 15 wE:. K3j6 to --zizân huile Dét Foc Kojo Prog RED-utiliser-NR 'Kojo est en train d'utiliser L'HUILE.' Mouvement -wh b. K3j6 to zizàn-ë Kojo Prog RED-utiliser-3sg-NR 'Kojo est en train de l'utiliser.'

Cliticisation

c. %K3j6 to zfzàn àmi 15 Kojo Prog RED-utiliser huile Dét- NR Objet in situ 'Kojo est en train d'utiliser I'huile. ' d. sin 15 to sisâ eau Dét Prog RED-couler-NR 'L'eau est en train de couler.'

Verbe intransitif

3. Les phrases en (12) suggèrent que la position objet préverbale interfère avec la position du marqueur d'aspect prospectif (en l'occurrence une position de tête) car ce dernier bloque la réduplication du verbe. Comparez les exemples (lId) et (12a-b). (12) a. Sin 15 to nà sâ eau Dét Prog Prosp couler-NR 'L'eau est sur le point de couler.' b. *Sin 16 eau Dét to nà Prog Prosp sisà RED-couler-NR

4. Finalement, dans les COP à objets doubles, l'objet direct doit précéder le verbe, tandis que l'objet indirect doit suivre le verbe (13a~

Voir Pulleyblank

(1988), Aboh (1999) et les références

qui y sont citées. Dans le cadre

de cet article, il nous suffit d'attirer l'attention du lecteur sur le fait que pour les verbes bisyllabiques, seule la première syllabe est rédupliquée. (a) Kaj6 to vi 16 sisè Kojo Prog enfant Dét pousser- NR 'Kojo est en train de pousser l'enfant. ' (b) vi 16 wi; Kaj6 to sisisè enfant Dét Foc Kojo Prog RED-pousser-NR 'Kojo est en train de pousser L'ENFANT.'

Objet préposé

et series verbales en Kwa

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b). Cependant, l'objet indirect doit précéder le verbe lorsque l'objet direct a été déplacé par mouvement -wh (I3c-d). Remarquez que dans ce cas le verbe ne peut pas être rédupliqué contrairement à (lIa). (I3)a. Kofi to hàn kpl5n K~jô Koti Prog chanson apprendre Kojo-NR 'Koti est en train d'apprendre une chanson à Kojo' b. *Küfi Koti to K3jo kpl5n Prog Kojo apprendre hàn chanson-NR

c. Hàn wè Koff to K~j6 kpl5n chanson Foc Koti Prog Kojo apprendre-NR 'Koti est en train d'apprendre UNE CHANSON à Kojo.' [p.ex. au lieu d'un poème] d. *Hàn chanson wè Foc Kofi Koti to (kpf)kpl~n K~jô Prog (RED)-apprendre Kojo- NR

Plusieurs conclusions s'imposent à la lumière de ces faits. Premièrement, la position objet préverbale n'est ni la position de base de l'objet, ni la position de légitimation du cas accusatif. En effet, la position du clitique dans l'exemple ( Il b) indique que le cas accusatif est assigné dans une autre position que celle occupée par l'objet antéposé (p. ex. AgroP). Deuxièmement, la réduplication du verbe semble être un phénomène morpho-syntaxique déterminé par l'ordre linéaire des constituants et non par la structure argumentale du verbe (p.ex. transitif versus intransitit). Troisièmement, la réduplication du verbe, l'antéposition de l'objet ainsi que la réalisation du marqueur d'aspect prospectif permettent individuellement de satisfaire le même principe. On remarquera, par exemple, que l'antéposition de l'objet et la réduplication du verbe sont en distribution complémentaire tout comme la réduplication du verbe et la réalisation de l'aspect prospectif. Fort de ces conclusions, nous proposons d'expliquer les différentes propriétés des COP exposées ci-dessus sur la base de la représentation en (8). Dans cette approche, V1 (c.-à-d. le marqueur de progressif ou Je verbe aspectuel) est généré dans une position d'aspect et sélectionne une petite proposition qui comprend une périphérie gauche ainsi qu'un domaine flexionnel qui inclut V2 ainsi que la marque d'aspect qui lui est associée. V2 est généré sous VP, tandis que le marqueur d'aspect réalise la position de tête aspectuelle correspondante (AspO).Entre les deux se trouve la projection d'accord

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Enoch Oladé Aboh

responsable du cas accusatif. Le domaine flexionnel ainsi constitué est coiffé par la périphérie gauche (CPsc) ici exprimée par le morphème (ou tonème) en position finale de phrase. En faisant l'hypothèse que dans les C~P le verbe lexical sous VP introduit les arguments, nous proposons que le sujet monte vers specIP de la principale pour y recevoir le cas nominatif, tandis que l'objet monte vers specAgroP en raison du cas accusatif. Quant au verbe, il monte, si possible, vers Aspo (via AgrO),c'est-à-dire lorsque ce dernier n'accueille pas déjà le marqueur d'aspect. Etant donné notre hypothèse que la tête flexionnelle de la petite proposition (AspO) comporte un trait PPE fort qui doit être vérifié avant l' épel, nous proposons que les langues gbe satisfont cette condition grâce au mouvement de l'objet vers specAspP. Par ailleurs, poursuivant I'hypothèse que le morphème (ou tonème) en position finale de phrase manifeste la tête de la périphérie gauche de la petite proposition (COsc)nous concluons que ce dernier précède AspP et donc domine specAspP, la position objet préverbale. Mais puisque ce morphème apparaît en position finale de phrase, nous en déduisons qu'il appartient à la classe des marqueurs périphériques gbe qui, bien que réalisant la périphérie gauche, apparaissent en surface à la périphérie droite parce qu'ils ont pour propriété de forcer le mouvement de leur complément vers la gauche, plus précisément vers leur position de spécificateur (Aboh 1999, 2001 a, 2002, sous presse, Ndayragije 2000). Cela revient à dire que dans les c~p, AspP doit bouger vers specCP sc. Ce mouvement est nécessaire du fait de la condition de légitimation qui sous-tend la nominalisation (p. ex. dans les constructions progressives) ou encore la manifestation du but et qui exige que la tête nominalisatrice ou celle exprimant le but se trouve dans une configuration spec-tête avec l'énoncé nominalisé ou l'expression du but. Remarquez que dans la présente approche, la nominalisation et l'expression du but sont deux propriétés de la périphérie gauche. Nous proposons de dériver les phrases (14a, I5a) comme en (14b, I5b). (14)a. K~j6 yi [DJ>mi 15] sà à gbé Kojo partir huile Dét vendre but 'Kojo est parti dans le but de vendre I'huile. '

Objet préposé et series verbales en Kwa

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b.

[AspP

yi

[cPsc [coSC[BUT] b~ [AspP g

àmi 15 [Aspo sà

[AgroP tàmi IS

[AgrOtsà [vp tsà tàmi IS]]]]]]]]

(15)a. K~j6 yi [DJ>mi 15] nà à sà gbé Kojo partir huile Dét Prosp vendre but 'Kojo est parti dans le but de vendre l'huile
[et il est sur le point de le faire]'

i

v

I

.
15 [Aspo nà [AgroP tàmi IS

b.

[AspP

yi

[cPsc

[coSC[BUT] gb~

[AspP àmi

[AgrO

Selon cette analyse des COP, la réduplication du verbe représente une stratégie de dernier recours qui permet d'insérer un explétif nul dans specAspP, lorsque aucun constituant approprié ne peut être déplacé dans cette position. Nous proposons, par ailleurs, que ledit explétif est légitimé dans une configuration spec-tête dont le reflet est la réduplication du verbe. Dans une approche de la rédupJication semblable à celle de Pulleyblank (1988) on pourrait conclure que le morphème CV de la réduplication a des propriétés flexionnelles (voir aussi note 5). Cela nous amène à dire que le verbe rédupliqué et le marqueur d'aspect prospectif visent une position unique Aspo parce qu'ils ont la même force flexionnelle (mais pas la même sémantique). A ce titre, ils peuvent, en dernier recours, légitimer l'explétif nul dans specAspP. Ceci explique pourquoi l'aspect prospectif et le verbe rédupliqué sont en distribution complémentaire, tout comme le sont la réduplication et l' antéposition de l'objet. Nous proposons donc de dériver la phrase (16a) comme en (16b ). (16) a. [OJ> mi 15] wE:, K~j6 yi À sisà gbé huile Dét Foc Kojo partir RED-vendre but 'Kojo est parti dans le but de vendre L'HUILE.'
b. [ASpP yi
lSC [c°SC[BUT]

i

Sàl [ V

VP tsà tàmi15]]]]]]]],

'

gbé [AspP xpl E [;~~oS::à [~::~ t:::5 ]]]]]]]]