Entreprendre, un projet de vie

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L'entrepreneuriat n'est pas créateur que de richesses économiques, il est aussi créateur de sens et de lien social. Cette constatation amène à proposer une modélisation du phénomène entrepreneurial en faisant ressortir la triple dimension économique, sociale, et existentielle.

Publié le : lundi 1 mai 2006
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EAN13 : 9782336269054
Nombre de pages : 248
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MANAGEMENT & SCIENCES SOCIALES
Revue scientifique semestrielle

N°l - 2006

@

L'HARMATTAN,

2006

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
L'HARMATTAN, ITALIA s.r.1.

Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino L'HARMATTAN HONGRIE Kônyvesbolt ; Kossuth L. u. 14-16 ; 1053 Budapest L'HARMATTAN BURKINA FASO 1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12 ESPACE L'HARMATTAN KINSHASA Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives BP243, KIN XI ; Université de KinshasaRDC

http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 2-296-00552-7 EAN : 9782296005525

MANAGEMENT

& SCIENCES SOCIALES

Revue scientifique semestrielle

N°l - 2006

ENTREPRENDRE, UN PROJET DE VIE

Analyses et interprétations
Etudes présentées par Luc Marco et Emile-Michel Hernandez

* LE REVENUE-AsSURANCE Un nouveau concept
Par D. Vanoverberghe et Mimoun Attias

L'HARMATTAN

MANAGEMENT & SCIENCES SOCIALES

Rédaction
Rédacteur en chef: Luc MARCO Université Paris 13 - Histoire de la pensée managériale Conseiller éditorial: Yann HERNOT Université Paris 13 - Information et Communication Secrétaire: Hien BUI QUANG Docteur en Management de la santé, Université Paris 9

Comité

scientifique

Cécile BLA TRIX Université Paris 13 - sciences politiques Arezki DAHMANI Université Paris 13 - mondialisation des [trmes Université Paris 13 - droit public Gilles DARCY

Armand DHÉRY ESG Paris - [mance de marché
Jean-Jacques CROUTSCHE Université Paris 13 -marketing Robert ÉTIEN Université Paris 13 - droit public Philippe FONTAINE ENS Cachan - histoire de la pensée économique

Xavier GALIÈGUE
Basile GANIDIS Sylvain GOLLIARD Michel GUÉRIN Bernard GUILLON Emile-Michel Jean-Pierre

Université d'Orléans - économie théorique
Université Paris 13 - gestion internationale Professionneldéveloppement durable Université Paris 13 - économie d'entreprise Université de Pau

-

gestion de l'environnement

HERNANDEZ MATHIEU

Université de Reims Audencia, Nantes

-

entrepreneuriat

-

marketing et design

Bertrand MAXIMIN Université Paris 5 - économie
Mehana MOUHON Martine MOULE Elisabeth NOËL-HUREAUX Barreau de Rouen

-

avocat

Université de Reims - GRH Université Paris 13 - éducation

Catherine PUGELLIER Université du Havre - droit social Gaëlle REDON Université Paris 3 - sociologie Emmanuel TCHÉMÉNI Université Paris 13 - [mance
Daniel VERBA Université Paris 13

-

sociologie

2

SOMMAIRE
Éditorial. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . DOSSIER
Luc MARCO, «L'invention du risque d'entreprendre». . . . . . .
Emile-Michel HERNANDEZ, « Entreprendre, un projet de vie ». . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

5

7 19

I.

L'entrepreneur,

créateur

de sens
25 45 57 69 97 115 131

Isabelle DANJOU, «L'entrepreneur, sujet créateur de sens et de réalité ». . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Virginie HACHARD,« La création d'entreprise, source de sens pour l'individu ». . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Séverine SALEILLES, « L'imbrication projet de vie projet entrepreneurial» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Vincent LAGARDE,« Interrogation du mythe de l'entrepreneur à travers la trajectoire inégale d'un créateur persistant ». . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Claude ÉTRILLARD,« L'internationalisation des PME: un accomplissement entrepreneurial ». . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Renaud REDIEN-COLLOT,« L'entrepreneur post-moderne ,. , et ses strategies d accomp lissement».. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Hervé COLAS,« Motivations intrinsèques de l'entrepreneurcréateur: entre dé-couverte et correction du monde». . . . . . . . . .

II.

L'entrepreneur,

créateur

de lien
147 163 175

Fabienne BORNARD,« L'impact du projet de vie sur le processus de création d'entreprise ». . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Martino NIEDDU, «L'entrepreneuriat est un sport collectif! De la nécessité de former à la variété des actes de création de richesse nouvelle ». . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Gervais DOUBA, « Le multisociétariat : instrument de satisfaction des intérêts de proximité ». . . . . . . . . .

3

MANAGEMENT & SCIENCES SOCIALES

Nathalie SHIEB-BIENFAIT et Caroline URBAIN, « L'entrepreneuriat social et solidaire: cas des associations

de services à domicile pour personnes âgées ». . . . . . . . . . . . . . . .

195

VARIA
Didier VANOVERBERGHE et Mimoun ATTIAS, « Revenue Assurance» : vers une nouvelle fonction
au sein de l'entreprise?

..................................

219

NOTES

DE LECTURE
233

Gaëlle REDON,« Compte rendu du livre de François Varin, Trois essais sur la genèse de la pensée sociologique ». . . . . . . . y ann HERNOT, « Remarques fragmentaires sur le temps et l'invention du réel dans Le businessman de Thomas Disch ». . .

237

Livres sélectionnés par la rédaction. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Conseils aux auteurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Bulletin d'abonnement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

243 245 246

*

4

,

Editorial

La création d'une nouvelle revue scientifique est un acte citoyen par excellence. En effet, une revue constitue un bien collectif dont la mise à disposition auprès du public ne nuit pas du tout à l'existence des autres périodiques académiques. La valeur de l'ensemble des revues est bien supérieure à la somme des valeurs individuelles de tous les supports réunis (principe de synergie). Avec la montée d'Internet, la crainte de la disparition de la forme papier a fait place à une profusion de titres nouveaux. Cette revue s'inscrit donc dans la liste des revues de sciences sociales qui voient le jour au début du vingt et unième siècle1. Par ailleurs, on a trop souvent accusé les gestionnaires de myopie intellectuelle. Ici l'ouverture sur les autres sciences sociales permettra d'augmenter la focale et de trouver les chemins de traverses vers de nouvelles lignes d'horizon. A rebours, les sciences sociales, dans leur ensemble, ont souvent été taxées de presbytie mentale. La gestion, science du microscopique avant tout, permet une vision de près que ne permettent guère les disciplines plus «macroscopiques» qui voient les choses de plus haut et de plus loin. Des échanges croisés avec plusieurs disciplines seront donc tentés ici: approches historiques, croisements psychosociologiques, éclairages anthropologiques, focalisations économiques ou juridiques, sans oublier toutes les autres sciences morales et politiques. .. Le comité scientifique tient compte de cette diversité. Comme en gestion tout commence par la création d'entreprises, c'est au projet d'entreprendre comme projet de vie que le dossier principal de ce premier numéro sera dédié. Ce dossier comporte onze articles et une introduction générale. Un douzième article s~ la partie historique se trouve en avant-propos pour rappeler l'origine théorique des concepts et notions utilisés par les recherches contemporaines. Signalons enfin un très intéressant texte de deux chercheurs de France Télécom sur le «revenue assurance », un nouveau concept d'entreprise. Deux notes de lecture complètent le numéro. Avec une périodicité semestrielle, nous comptons consacrer chaque livraison à ~n thème particulier et à un mélange d'articles, de notes de lecture et de débats entre les lecteurs.
1 Voir par exemple la revue suisse.A Contrario, revue interdisciplinaire sociales, éditée depuis l'an 2003 par les Editions Antipodes (Lausanne). 5 de sciences

MANAGEMENT & SCIENCES SOCIALES

Dans le titre de la revue, le signe « éperluète (&) » montre notre attachement à l'histoire de notre discipline ~a gestion) et, par-delà, à celle de la pensée sociale: « Ce signe serait l'héritage des temps mérovingiens, où il servait de ligature el t; il a certainement été adopté en raison de son caractère décoratif. Son utilisation est particulièrement abondante dans les manuscrits du VIlle siècle. - Bien plus tard, devenu caractère typographique, il prend les formes les plus diverses (...) et s'institue en tant que signe international pour la traduction de et (and, und.. .). Il a aussi été utilisé pour rendre la locution latine et ccetera. Au XIXe siècle, l'enseignement primaire l'inclut dans l'apprentissage de l'alphabet, et les enfants doivent le mémoriser par rimes. On le prononce alors ète. Aujourd'hui, en France, ce signe est de préférence réservé aux dénominations de sociétés ou d'établissements2.» En effet, dans les premiers supports de publicité commerciale ~es en-têtes de lettres) le signe éperluète signalait un lien juridique fort entre les associés au capital qui étaient solidaires de la signature de l'un d'entre eux ~ettre de change par exemple: voir le Dictionnaire universel du commerce,1723, t. 1cr,p. 1345). Ici le management se réclame fortement des sciences sociales et, symétriquement, les sciences de l'homme ou de la société se rapprochent des sciences de gestion. Espérons que cette convergence produise d'excellents résultats. Il faut aussi remercier les éditions l'Harmattan pour avoir bien voulu accueillir ce projet de construction d'un pont entre des sciences qui longtemps se sont mutuellement ignorées. Merci aussi aux lecteurs qui nous feront confiance et aux futurs auteurs qui nous rejoindront dans cette aventure exaltante. Nous souhaitons donc longue vie à Management & 5 ciences Sociales, revue scientifique semestrielle, interdisciplinaire et ouverte à toutes les recherches dignes d'intérêt. L. MARCO
P.s. : l'iconographie du numéro est consacrée aux masques africains. Non que la gestion soit considérée comme une science de l'illusion, mais parce que l'anthropologie est une discipline fort utile pour le management, qui donne du recul par rapport à la culture purement technocratique de l'organisation. Nous remercions notre collègue Yann Hernot pour avoir mis à notre disposition sa très belle collection de masques anciens. Les drqits de propriété des photos ici reproduites sont bien entendu réservés.

2 N. Hacquebart-Desvignes (2005) « Eperluète ou perluète », in P. Fouché, D. Péchoin et Ph. Schuwer 00., Dictionnaire encyclopédique du livre, t. II, p. 89. 6

L'invention

du risque d'entreprendre
Luc MARCO

Professeur de sciences de gestion Université Paris 13 - CREGEM
Les livres récents sur le risque et l'incertitude ont tendance à oublier l'origine de ces deux concepts centraux chez les économistes. De même les travaux contemporains sur les créations d'entreprise et le capital-risque évacuent souvent l'origine théorique de la notion de risque d'entreprendre. Cet article vise à remettre les filiations théoriques dans leurs perspectives originelles. Il traite de la position classique, de la position marginaliste, et de la conception plus moderniste. Mots clés: entrepreneuriat, risque, France, Etats-Unis, Histoire de la pensée économique. New books on risk and uncertainty are able to forget the sources of these two main ideas in economic theory. Likewise contemporary works on new firms and risk capital neglect the theoretical beginning of the entrepreneurial risk notion. This paper aims to rehabilitate the first analytical chain. It treats of classical point of view, the marginalist one and the modernist conception. Key words: entrepreneurship, risk, France, United States (of America), History of economic thought.

Certains auteurs d'ancien régime (Cantillon, Turgot) pensaient que la création d'entreprise relevait d'un certain génie des affaires qui était un don inné et ne pouvait faire l'objet d'une formation quelconque. Comme les tenants du principe de gestion de bon père de famille O.-J. Rousseau) avaient horreur de la prise de risque en entreprises aléatoires, il n'y a guère eu, avant 1880, de formation spécialisée à la création d'entreprise. Ce n'est qu'avec la fondation de l'Ecole des Hautes Etudes Commerciales en 1881 qu'un tel handicap fut en partie comblé. Conçue comme l'école centrale du commerce, elle se voulait alors la pépinière des futurs créateurs d'entreprises privées et des dirigeants des grandes sociétés. Pourtant dès 1819-1820, sous l'impulsion d'économistes libéraux comme Jean-Baptiste Say et Charles Dunoyer, une Ecole supérieure pratique de commerce et d'industrie fut créée à Paris. Mais les préjugés de l'époque ne destinaient pas l'élite de la jeunesse à la création d'entreprises mais plutôt aux hautes fonctions publiques ou aux carrières d'ingénieur salarié. Aussi la création de nouvelles affaires industrielles et commerciales risquées était-elle laissée aux purs affairistes et autres banquiers douteux., Le risque d'entreprendre était encore un risque purement financier, peu théorisé par les économistes libéraux. Les choses vont changer vers la f111 dix-neuvième siècle. Nous allons du voir, chez trois auteurs charnières, comment la déftnition du risque d'entreprendre entre 1883 et 1921 a permis de dépasser défmitivement ce

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MANAGEMENT & SCIENCES SOCIALES préjugé d'un don inné socialement méprisable, pour conduire à la valorisation de la création d'entreprises nouvelles dont le vingtième siècle sera le chantre. Le choix de ces auteurs n'est pas arbitraire: nous sommes partis de la synthèse de Frank I<night en 1921 et nous avons retenu les deux auteurs qui ont le mieux analysé le problème en amont: quinze ans auparavant avec Irving Fisher, trente-huit ans avant avec Courcelle-Seneuil. Pour une présentation plus exhaustive, nous renvoyons au chapitre III de notre dernier ouvrage (Hernandez et Marco, 2006). I. La conception classique: Courcelle-Seneuil

Comme son aîné Jean-Baptiste Say (mort en 1832), l'économiste Jean Gustave Courcelle-Seneuil (1813-1892) a été entrepreneur d'industrie avant d'écrire sur les entreprises. Après avoir publié plusieurs livres sur la banque libre et la comptabilité, CS édite en janvier 1855 son grand livre le Manuel des affaires, qui sera le premier véritable best-seller français du domaine. Au départ ce livre s'intitule classiquement Traité théorique et pratique des entreprises industrielles, commerciales et agricoles (1èreéd. 1855, 2èmeéd. 1857). Ce n'est qu'à partir de la troisième édition de 1872 que le sous-titre devient le titre. Nous avons utilisé la quatrième édition, revue et augmentée par l'auteur en 1883 car il a pu intégrer la montée des grandes sociétés anonymes1. Nous verrons donc deux points: primo sa déftnition du risque d'entreprendre, et secundo sa conception du profit comme revenu spécial. A. Définition du risque d'entreprendre

L'ouvrage de CS est dédié à l'art de l'entrepreneur relevant d'une théorie des affaires qui explique comment établir et conduire une entreprise (CS, 1883 : 12-13). Cet art consiste à employer efficacement le capital et le travail pour produire des biens et des services destinés à la vente sur le marché. Le but initial de l'entrepreneur est de réaliser des profits pour survivre économiquement. Mais le risque de perte du capital et du travail n'est pas suffisant pour défmir l'entrepreneur: il faut y ajouter la prévoyance et la responsabilité (idem: 3). La responsabilité signifie que l'entrepreneur risque de perdre son honneur et sa qualité de dirigeant en cas de faillite. La prévoyance consiste à tenir compte des risques imprévisibles: " Il faut dans toute entreprise mesurer incessamment ce que coûte et ce que rapporte le capital qu'on emploie, non seulement par luimême, mais en tenant compte de toutes les circonstances et conditions de
1 L'ouvrage aura encore cinq éditions dont les trois dernières, après la mort de Courcelle-Seneuil, ont été préparées par son disciple André Liesse: la 7ème en 1896, la 9ème en 1905. 8

MANAGEMENT & SCIENCES SOCIALES l'entreprise: et, dans les calculs de ce genre, il faut soigneusement réserver une place aux éventualités et aux accidents. " (CS, 1883 : 46). Le risque d'entreprendre comprend donc quatre éléments: a) risque de perte du capital investi; b) risque de mise au chômage des salariés; c) risque de déshonneur et d'exclusion des affaires; d) risque d'erreur dans les calculs de temps. CS fait partie des auteurs qui cherchent à économiser au maximum le capital, le travail et le temps de l'entrepreneur. Il doit donc beaucoup à la tradition économique qui remonte au grand Turgot qui fondait la réussite d'entreprise sur le principe d'économicité généralisée. Selon lui l'accumulation préalable d'un capital de départ était la condition sine qua non de succès de l'entreprise future.

B. Le profit, revenu de l'entrepreneur
Comme le remarque Frank Knight (FK, 1921 : 23-25), l'école classique anglaise considérait que le profit, en tant que revenu du gestionnaire de l'entreprise, était inclus dans le revenu du propriétaire du capital, c'est-à-dire l'intérêt. Cela était dû au fait que la structure économique anglaise du siècle des Lumières connaissait peu les grandes sociétés de capitaux. La confusion entre profit et intérêt a concerné tout un groupe d'auteurs, malgré des différences de conception: Adam Smith, Malthus, Mac Culloch, et même John Stuart Mill. Ce dernier nota que les profits comprennent toujours un paiement pour le risque d'entreprendre ainsi que pour les salaires de direction (FK, 1921 : 24-25). Or CS fut l'un des premiers traducteurs de John Stuart Mill en 1848-49. Il n'est alors pas étonnant que dans son article" profit" du Dictionnaire de l'économie politique dirigé en 1852-53 par Coquelin et Guillaumin, CS insiste sur le fait que le profit n'est pas un salaire, mais qu'il est dû à l'assomption du risque (FI<., 1921 : 25). Il nous dit aussi que le profit dépend de l'intelligence de l'entrepreneur et des conditions favorables ou pas dans lesquelles il prend ses risques. Le profit rémunère alors la perspicacité dans l'anticipation de la situation du marché. Dans le Manuel des affaires, CS donne trois définitions du profit: a) excédent entre les emplois et les ressources, qui appartient en propre à l'entrepreneur; b) rémunération de la valeur du jugement de l'entre-preneur sur les quantités et les prix futurs; c) rémunération pour le risque pris en créant l'entreprise (CS, 1883 : 20, 22-33). La première définition est assez technique: "L'excédent, s'il y en a, constitue la rémunération propre de l'entrepreneur et porte dans la pratique le nom de profit ou de bénéfice. L'entrepreneur ne reçoit par d'intérêt ni de salaire, il prend l'un et l'autre ,en débat le chiffre, non avec un homme, mais avec la fortune. Ses profits dépendent du rapport qui existe entre le prix de vente et le prix de revient des produits, de telle sorte que, pour lui, le problème à résoudre est d'acquérir la plus grande somme possible de produits

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MANAGEMENT & SCIENCES SOCIALES avec la moindre dépense possible de forces productives, d'intérêts et de salaires. " (CS, 1883 : 20). Puis il propose une formulation mathématique: B = P - (i + s), où Best le profit, P la somme des produits (de la vente des marchandises ou services), i l'intérêt (du capital utilisé), et s les salaires versés. Il faut donc augmenter le chiffre d'affaires et essayer de diminuer les charges en capital et travail. Il consacre enfm un chapitre sur l'emploi du travail personnel de l'entrepreneur (CS, 1883 : chapitre II, p. 22-33). La réalisation des profits exige de l'entrepreneur: a) d'être entièrement consacré à son affaire (ne pas se disperser) ; b) avoir du jugement, de la conduite, aimer son entreprise; c) refuser l'oisiveté et régler son temps de manière efficace; d) faire preuve d'activité, d'intelligence, d'esprit de suite, d'ordre, de discipline; e) vouloir s'instruire à l'art des affaires; f) accepter de déléguer une partie de son travail aux collaborateurs. La valeur de son travail de direction sera mesurée par un poste spécial des frais généraux de son entreprise (p. 205) qui n'est pas confondu avec le profit. Mais le profit ne serait-il pas le salaire du risque pris en créant l'entreprise? Cette hésitation entre les deux écoles peut expliquer que CS ait été classé à la fois avec les successeurs de J.-B. Say, et avec les partisans de la théorie des salaires. C'est parce qu'il a été influencé aussi bien par l'école libérale française que par l'école anglaise, qu'il a tenté une synthèse éclectique dans la lignée de Pellegrino Rossi. CS a entrevu que l'assomption du risque d'erreur dans le jugement de l'entrepreneur est différente de l'assomption du risque comme simple assurance face à l'imprévu. C'est sur cette intuition que FI<' va bâtir son modèle. Mais voyons maintenant quelle est la nature de ce risque-assurance. II. La conception marginaliste : Irving Fisher

L'économiste américain I. Fisher est né en 1867. Il a suivi des études économiques et mathématiques à l'Université de Yale où il enseigne à partir de 1892. A son retour d'Europe en 1895, il passe de l'enseignement des mathématiques à celui de l'économie politique. Dès 1898 il devient président de l'importante American Economic Association. Théoricien de la monnaie, il soutient sa thèse en 1891 sur " les recherches mathématiques sur la théorie de la valeur et des prix ". Sa conception théorique est développée dans un grand livre en 1906 : La nature du capital et du revenu, traduit en français dès 1911. C'est dans cet ouvrage que nous allons chercher sa conception du risqueassurance appliquée au monde concret des firmes, car Fisher s'est longuement évertué à démontrer que sa conception théorique du capital était réellement celle des hommes d'affaires et même des comptables d'entreprise (Pirou, 1945 : 258) .

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MANAGEMENT & SCIENCES SOCIALES

A. Définition des concepts
Le capital est un stock de marchandises, considérées à un instant précis du temps. Le revenu est un flux de services offerts pendant une certaine période. Pour spécifier le capital d'une entreprise, la connaissance de son montant suffit: on annonce un stock à une date précise; tandis que pour spécifier un revenu, il faut connaître la quantité de services et le temps nécessaire à leur obtention: on annonce un flux sur une certaine durée. Le rapport de ces deux éléments donne le taux du revenu, par exemple: 10 0/0par an (IF, 1906 : 62). Il appelle «entrepreneur de risques» (risk-taker), le créancier d'une entreprise commerciale. Car le capital d'une f1mle - affiché comme un stock d'argent connu de tous sur le papier à lettres - existe pour atténuer le risque de non remboursement de la créance, en opposant aux dettes futures une masse f111ancièredisponible. Mais le montant du capital ne peut éliminer totalement le risque car il n'est pas illimité (IF, 1906 : 103). Ce principe a deux corollaires différents: a) quand la faillite survient, la valeur réelle du passif n'excède jamais celle de l'actif, même si la valeur nominale peut le faire croire. Car le passif tire sa valeur de l'existence de l'actif dont il est la simple contrepartie. Si l'actif est insuffisant pour couvrir la valeur nominale du passif, le créancier prend le risque de ne pas être entièrement remboursé de sa créance: c'est un apurement de la dette (p. 104) ; b) toutes les valeurs représentatives du capital impliquent des risques, qu'ils soient élevés (pour les actionnaires) ou plus réduits (pour les obligataires) (idem: 105). La nature du compte capital fait que les créanciers et les débiteurs sont des entrepreneurs de risques. Les deux assument le même risque qui est celui de la faillite de l'entreprise qui va réduire la valeur de son capital, partiellement ou totalement. Le risque suprême d'entreprendre est donc la défaillance jinan cière de l'entreprise, due à l'insolvabilité de l'entrepreneur. La mort de l'entreprise n'est donc qu'un transfert de capital d'un entrepreneur vers un autre. Le montant de la vente peut être symbolique (1 dollar) mais la nature de la transaction ne change pas. Le risque pour l'entrepreneur est de " manger tout son capital "et de perdre le contrôle de l'entreprise défaillante. Peut-on s'assurer contre un tel risque?

B. Nature du risque d'entreprendre
Le risque en général n'existe qu'autant que l'ignorance existe. Ignorance des données du problème qui nous occupe, incertitude quant à l'avenir. L'évolution imprévue du taux d'intérêt est le risque principal pour les financiers qui gèrent l'entreprise. Pour Fisher il existe cinq manières différentes d'atténuer les risques:

Il

MANAGEMENT & SCIENCES SOCIALES 1°) Augmenter les garanties pour l'exécution des contrats; 2°) Augmenter les sûretés contre les pertes imprévues; 3°) Augmenter la prévoyance en diminuant les risques; 4°) S'assurer, c'est-à-dire consolider les risques; 5°) Transférer les risques à un spéculateur spécialisé (IF, 1906 : 335). Il montre que le stock de capital est un tampon entre le passif et l'actif, et qu'il garantit ainsi un revenu fixe aux créanciers (idem: 336). La distinction entre actions et obligations est aussi un moyen de partager les risques. Les stocks permettent de faire face aux risques de fluctuation de la demande. Les réserves financières font enfin office de sûreté face à une énorme créance douteuse (p. 338). La réduction de l'ignorance pour un entrepreneur consiste à lire les journaux commerciaux propres à son domaine de compétence, les rapports officiels, à se former dans les écoles techniques, et ~ réunir des statistiques sur son marché (p. 339). L'assurance contre l'insolvabilité des patrons consiste à consolider le risque en remplaçant la réserve spéciale par une prime régulière auprès d'unte officine spécialisée qui connaît les statistiques sectorielles de faillites (données aux Etats-Unis par la firme Dun's & Bradstreet). L'incertitude réside cependant dans la survenue des crises périodiques qui accroissent notablement le nombre des faillites (p. 345). Le risque d'entreprendre pour Fisher est donc principalement lié à l'intensité de la démographie des entreprises. Cette idée, qui se trouve déjà chez Alfred Marshall, suppose que les entrées des nouvelles entreprises (à la marge) sont corrélées avec la sortie - par faillite ou disparition volontaire - des anciennes firmes. Le risque d'entreprendre est un risque interdépendant entre les firmes qui se créent et celles qui se ferment: "En un mot, une crise générale est par rapport aux faillites individuelles, ce qu'une conflagration générale est par rapport à des incendies individuels. La clef de l'étude de ces crises ou de ces conflagrations, c'est l'existence, à la place de hasards indépendants, de hasards interdépendants. " (IF, 1906 : 346). Pour évaluer le risque d'entreprendre, il faut mettre en regard, pour un même secteur et une même localité, le nombre de créations et le nombre de disparitions d'entreprises depuis au moins trois ans. Les fttmes nouvelles récupèrent une partie du capital et des salariés des firmes disparues mais ce transfert n'est pas instantané. La démarche est incrémentale et s'opère à la marge: la dernière firme créée récupère des parties beaucoup plus anciennes des firmes dissoutes il y a 2 ou 3 ans. L'atteinte du point mort et de la visibilité commerciale prennent aussi plusieurs mois voire plusieurs années. Cette idée sera théorisée plus tard par Schumpeter. Voyons maintenant ce que Knight a amené de neuf.

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MANAGEMENT & SCIENCES SOCIALES III. La conception moderne: Frank Knight

Frank Hyneman I<night est né en 1885 dans l'Illinois au sein d'une famille de fermiers. Après des études à l'Université du Tennessee en sciences naturelles et en allemand, il obtient un PhD de science économique à Cornell University en 1916. Pour la thèse qu'il publie en 1921, Knight a subi une double influence : celle de la nouvelle école historique allemande (Schmoller et ses disciples), et celle de l'école marginaliste américaine Q.M. Clark). Dans les cinquante années suivantes il enseigne l'économie à Cornell, à l'Université de l'Iowa et enfm à celle de Chicago. Il devient à son tour président de l'AEA et meurt en 19722. Nous allons voir ce qu'il doit à Fisher (point A) et ce qui l'en éloigne pour en faire un auteur novateur (point B).

A. Sa dette envers Fisher
Après avoir reconnu ce qu'il doit à Courcelle-Seneuil et à l'école française représentée par Paul Leroy-Beaulieu et Bernard Lavergne (c'est-à-dire ce qu'il appelle son" intuition" théorique), FI<' situe la filiation des auteurs américains en la matière. Le premier à voir l'importance des capitaines d'industrie fut le général Francis A. Walker dans son livre Political Economy (1883). Il fut suivi par deux courants: celui de la théorie dynamique du profit et celui de la théorie du risque. Le premier comprend John Bates Clark et ses successeurs, le second F.B. Hawley. Knight ajoute, en note: " Ce qui ne signifie pas qu'il sont les seuls avocats notables des vues en question, ni que d'autres auteurs américains sur la distribution (des richesses) n'aient pas été en quelque degré originaux dans leur
traitement du profit. La discussion par les différents auteurs

-

Davenport,

Ely,

Fetter, Fisher, Johnson, Seager, Seligman, Taussig, et d'autres - est accessible partout. " (FK, 1921 : 31-32, notre traduction). Puis il signale que Fisher insiste particulièrement sur l'interprétation de la probabilité, comme due à la seule ignorance (FI<., 1921 :220, note 1). Il n'accepte pas cette vision univoque: " L'accord avec la psychologie réelle de la situation exige, nous devons y insister, sur la reconnaissance de ces deux exercices séparés du jugement, la formation d'une estimation et l'estimation de sa valeur. Nous devons, par conséquent, désapprouver l'affirmation du Pro I. Fisher qu'il y a seulement une estimation, le sentiment subjectif de probabilité lui-même. De plus, il apparaît que l'estimation originale doit être un jugement probabilisé. Un homme peut agir sur une estimation de la chance que cette estimation de la probabilité d'un tel événement est une correcte estimation. Pour être sûr, après que la décision est faite, il voudra bien additionner toutes
2 Sur la biographie de Knight, voir l'ouvrage de Peter L. Bernstein (1998 : 206-211) qui met en parallèle l'auteur américain et l'anglais John Maynard Keynes qui ne distingue pas, lui, le risque de l'incertitude. 13

MANAGEMENT & SCIENCES SOCIALES ces estimations dans un certain degré de confiance en sorte qu'un résultat soit réalisé, et en pratique il peut aller plus loin et assumer que le résultat lui-même est une certitude. " (FI<, 1921 : 227, notre traduction). Enfm il diffère de Fisher sur l'emploi du mot grouping pour lui préférer consolidation: "Nous pouvons appeler les deux méthodes fondamentales pour tenir compte de l'incertitude, basées respectivement sur la réduction par groupement et sur la sélection des hommes pour s'en prémunir, " consolidation" et " spécialisation ". A ces deux méthodes nous devons en ajouter deux autres qui sont si évidentes qu'elles n'appellent guère de discussion: (3) le contrôle du futur, et (4) le pouvoir croissant de prédiction. Celles-ci sont étroitement interconnectées, depuis que la valeur pratique du savoir est contrôlée, et à la fois est fortement identifiée au progrès général de la civilisation, au progrès technologique et à la croissance du savoir. " (FI<'; 1921 : 239, notre traduction). L'influence de Fisher est cependant importante sur I<night car il montre comme lui que l'ultime conséquence du risque d'entreprendre, c'est de changer profondément la société toute entière en bouleversant la hiérarchie de ses entreprises cardinales, celles qui amènent le progrès technique et commercial.

B. Une nouvelle fonction d'entreprise
En l'absence d'incertitude, il n'y aurait pas besoin de gestion ou de contrôle des entreprises. Même les opérations de marketing seraient superflues puisqu'on serait sûr de vendre ce que l'on produirait (FI<, 1921: 267). C'est l'introduction de l'incertitude dans le monde des firmes réelles qui permet l'apparition d'une nouvelle classe qui gère le risque d'entreprendre: les entrepreneurs (p. 268). L'incertitude exerce donc une pression qui conduit à sélectionner les hommes et par là spécialiser quatre fonctions distinctes: 10) Adaptation des individus aux occupations selon leurs connaissances et leur jugement; 2°) Sélection sur la base de leur capacité de prévision des événements futurs; 3°) Tri dans les groupes productifs selon les compétences de gestion (prévision et direction des salariés), les leaders seuls devenant managers; 4°) Auto-sélection des plus confiants en eux-mêmes pour assurer le risque d'entreprendre et créer leurs propres affaires industrielles ou commerciales (FI<, 1921 : 270). Le résultat de cette spécialisation rationnelle est l'apparition de l'entreprise et du système des salaires dans l'industrie. L'entreprise résulte elle-même de la rationalisation de la fonction de direction qui çomprend la responsabilité et le contrôle. La classe des hommes d'affaires (businessmen) dirige les activités économiques et la classe des entrepreneurs crée et dirige les nouvelles firmes. Ils assurent aux salariés la garantie d'un salaire fiXe quel que soit le résultat de la ges tion. 14

MANAGEMENT & SCIENCES SOCIALES L'apport majeur de Knight est d'avoir distingué entre le risque et l'incertitude3. Le risque repose sur des changements pour lesquels il existe des probabilités de réalisation (exemple: les faillites dans la chaussure de luxe en France). Le risque est donc assurable, tandis que l'incertitude ne l'est pas: les changements sont alors imprévisibles et il n'y a pas de probabilités d'apparition (exemple: une grande escroquerie internationale). Comme l'incertitude rend la prédiction de l'action humaine à long terme quasiment impossible, I<night voit le sort des créateurs comme tragique: " Les entrepreneurs qui réussissent essayent de reproduire leur succès; mais à cause de l'incertitude, leur succès dépend de la chance, et ne peut donc pas être reproduit. Leurs échecs les conduisent à substituer de l'organisation et du management à la véritable action entrepreneuriale. Depuis que les managers ne sont plus entrepreneurs, les organisations qu'ils gèrent sont meilleures pour le contrôle des coûts que pour la recherche de profits. Finalement, Knight conclut que le changement économique émerge de la tension constante entre la nouvelle action entrepreneuriale et les firmes existantes répondant à l'incertitude en étendant la complexité de leur organisation intérieure. " (Emmett, 2005 : 2). Le degré de capacité de changement d'une société dépend donc du taux net de création d'entreprises: celles qui survivent à cinq ans et créent des emplois durables. I<night défend la théorie néo-classique, mais il n'hésite pas à reprendre le meilleur de la tradition classique et historiciste.

Conclusion
Selon notre hypothèse, la vision du chef d'entreprise doit donc changer dans les textes spécialisés après le début des années 1920. Pour essayer de vérifier cette idée, consultons donc deux ouvrages sur le sujet, datés respectivement de 1926 et de 1946. Le fayolienJoseph Wilbois propose en 1926 un portrait du chef d'entreprise français contemporain. Celui-ci doit être à la fois un organisateur, un inventeur et un commandant OW, 1926 : 103). Il remplit deux fonctions: I Coordination générale des éléments constitutifs de l'entreprise; II Administration de ses richesses humaines et matérielles (p. 101). La première fonction exige trois qualités: a) esprit de combinaison; b) esprit d'économie des efforts; c) esprit de maîtrise du temps. La deuxième fonction requiert cinq capacités: 1° Détermination du but de l'entreprise; 2° Direction des études; 3° Elaboration des programmes; 4° Action par la décision et le commandement; 5° Contrôle (p. 101-102). C'est dans le commandement que nous retrouvons à nouveau quatre éléments: i) Personnalité du chef (qualités physiques, intellectuelles, 3 "Il apparaîtra qu'une incertitude mesurable, un (risque' à proprement parler
diffère tellement d'une incertitude incommensurable, d'incertitude. " Knight cité par Bernstein (1998 : 208). 15

(H.)

qu'il ne s'agit plus, en fait,

MANAGEMENT & SCIENCES SOCIALES morales) ; il) Compréhension des subordonnés; iii) Création de la confiance; iv) Installation des bons outils techniques et administratifs (ibid.). L'amour du risque fait partie, selon Wilbois, des qualités morales du chef d'entreprise, en compagnie de la " dureté loyale" et du "mépris de la richesse personnelle" (sic). Or les qualités morales sont données par l'éducation dans la famille et par la formation à l'école, au lycée et à l'université. En 1926 la prise de risque est encore dissimulée dans la panoplie des qualités multiples de l'entrepreneur ! Vingt ans plus tard, en 1946, l'économiste Germain Martin et le comptable Philippe Simon tentent une synthèse des travaux publiés sur le sujet. Partant des ouvrages allemands, ils dénoncent une erreur courante: " Afftrmer, comme le fait Wiedenfeld4, que les grands chefs d'industrie en France n'ont pu échapper à la conception bourgeoise qu'effraie le goût du risque, c'est oublier l'audace dont ftrent preuve les Français dans les entreprises coloniales du XVIIe au XXe siècles. " (M&S, 1946 : 61). Ils concèdent cependant que" le penchant du caractère latin pour l'individualisme a nui aux conceptions industrielles de grande envergure. " (ibid.). Enf1tl ils se posent la question: faut-il associer le concept d'entreprise et l'idée de risque? Oui ont répondu Roscher, Schaeffle et John Stuart :rvtill.De son côté, I<night considère le profit comme une prime d'assurance contre l'incertitude de survie de la firme (p. 32). Le français Adolphe Landry l'associe à la loterie et au pur jeu de hasard. Nos deux auteurs concluent: "Cependant nous ne retiendrons pas la notion de risque comme seul élément fondamental de la notion d'entreprise. Mais nous acceptons que l'obtention du profit, sa poursuite, est la cause de la naissance de l'entreprise que nous pouvons déftnir : l'organisation de la production, faite dans l'espoir d'un gain et qui aboutit à la production des biens ou des services pour la satisfaction des besoins d'autrui. " (M & S, 1946 : 33). Il faudra encore attendre l'année 2003 pour qu'un dictionnaire spécialisé soit entièrement consacré à la notion de risque (Dupont, 2003). Le nom de I<night n'apparaît pas dans la bibliographie générale, ni même dans les nombreux articles rédigés principalement par des sociologues. Quant à Courcelle-Seneuil et Irving Fisher, ils sont remisés dans le seul panthéon des économistes. Il est du devoir des historiens de la pensée managériale que de réévaluer leurs apports.

4 Kurt

Wiedenfeld 2e éd, 1920,

(1911) Das Perso'nliche im modernen

Unternehmertum,

Munich,

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MANAGEMENT & SCIENCES SOCIALES

Bibliographie
BERNSTEIN, Peter L. (1998) Plus forts que les dieux: du risque, Paris, Flammarion, traduit de l'américain. la remarquable histoire

COURCELLE-SENEUIL, Jean Gustave (1883) Manuel des affaires ou traité théorique et pratique des entreprises industrielles, commerciales et agricoles, Paris, Guillaumin, 4e édition. COT, Annie (1989) «Le gène et l'intérêt: l'anamorphose et Sociétés, série PE n° 11, p. 89-107. DUPONT, Yves 00. (2003) Dictionnaire d'Irving Fisher », Economies

des risques, Paris, Armand Colin.

E1\1ME1T, Ross B. (2005) "Frank H. Knight, an annoted bibliography", The Library of Economics and Liberty, 5 p. FISHER, Irving (1906) De la nature du capital et du revenu, Paris, Giard et Brière, trad. en 1911. HERNANDEZ, Emile-Michel et MARCO, Luc (2006) Entrepreneur de l'intention à l'acte, Paris, Editions Eska. KNIGHT, Frank H. (1921) Risk, Uncertainty University of Chicago Press, réédition en 1971. and Profit, et Décision:

Chicago et Londres,

MARCO, Luc (1985) "Entrepreneur et innovation: les sources françaises de Joseph Schumpeter", Economies et Sociétés, série PE n° 4, p. 89-106. MARCO, Luc (1991) «Jean Gustave Courcelle-Seneuil, l'orthodoxe intransigeant », in Y. Breton et M. Lufalla 00., L'Économie politique en France au X/Xe siècle, Paris, Economica, p. 141-161. MARCO, Luc (2003) Le jugement des pairs, économique, Paris, Editions de la Gestion. histoire d'un classique de la pensée

MARTIN, Germain et SIMON, Philippe (1946) Le chef d'entreprise, son rôle au XXe siècle, Paris, Flammarion.

évolution

de

PIROU, Gaëtan (1945) L'utilité Domat-Monchrestien, 3eédition.

marginale de C. Menger à J. -B. Clark, Paris,

WILBOIS, Joseph (1926) Le cheJ d'entreprise, Alcan.

sa Jonction

et sa personne,

Paris,

*

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MANAGEMENT & SCIENCES SOCIALES

a contrarIO
REVUE INTERDISCIPLINAIRE DE SCIENCES SOCIALES La revue est éditée par les Editions Antipodes: Ecole de Commerce 1 - Case postale 100 CH - 1000 Lausanne. Tél. et fax: 41.21.311.93.40 www.antipodes.ch La revue est diffusée en France par CID, 131 boulevard Saint-Michel 75005 Paris.

.

VOLUME 2 - N° 2 (2004) De la mondialisation au militarisme: la crise de l'hégémonie américaine, Phippe S. Golub. Réglementation asymétrique et gouvernance multidimensionnelle dans l'Union Européenne, Otto Holman. Une nouvelle économie politique de la frontière, Hélène Pellerin. La gouvemance d'entreprise au service de la valeur actionnariale ou de l'enrichissement des dirigeants? Ismail Erturk, Julie Froud, Sukhdev J ohal et l<.arelWilliams. Mythes et limites de la gouvemance globale des télécommunications, Michèle Rioux. Entre les droits de souveraineté des Etats et les droits de propriété: la régulation de la biodiversité, Aykut Çoban. Au-delà de l'Empire et de la terreur: réflexions sur l'économie politique de l'ordre mondial, Robert W. Cox.

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Entreprendre,

un projet de viet

Émile-Michel HERNANDEZ
Professeur Agrégé des Universités en Sciences de Gestion Vice-président de l'Académie de l'Entrepreneuriat

C'est Marcel Mauss qui en 1923 voulant caractériser le don, a introduit le concept de « fait social total» (M:auss, 1923-24). Et il en a donné la déftnition longue et alambiquée qui fait le charme des écrits de cet illustre anthropologue: « Dans ces phénomènes sociaux « totaux », comme nous nous proposons de les appeler, s'expriment à la fois et d'un coup toutes sortes d'institutions: religieuses, juridiques et morales - et celles-ci politiques et familiales en même temps; économiques - et celles-ci supposent des formes particulières de la production et de la consommation, ou plutôt de la prestation et de la distribution; sans compter les phénomènes esthétiques auxquels aboutissent ces faits et les phénomènes morphologiques que manifestent ces institutions. » Ce concept de «fait social total» a rencontré un tel succès qu'il est aujourd'hui utilisé dans des domaines divers et variés, et parfois même, il faut bien le reconnaître, à tort et à travers. Mais s'il est un fait qui peut sans conteste possible être qualifié à juste titre de «fait social total» c'est bien l'entrepreneuriat. Trop souvent présenté exclusivement sous son angle économique - c'est l'objet des fameux business plans - ce serait une grave erreur de limiter l'entrepreneuriat à cette seule dimension. L'entrepreneuriat n'est pas créateur que de richesses économiques, il est aussi créateur de sens et créateur de lien social. Cette constatation amène à proposer une modélisation du phénomène entrepreneurial en faisant ressortir la triple dimension économique, sociale et existentielle:
1 Une première version des articles réunis dans cette revue a été présentée à la cinquième journée de l'Académie de l'Entrepreneuriat, qui s'est tenue à Reims le 24 mars 2005. Cette journée était conjointement organisée par la Faculté de Sciences économiques et de gestion (B.-M. Hernandez) et par Reims Management School (Hervé Colas).

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MANAGEMENT & SCIENCES SOCIALES Figure 1. Modélisation du phénomène entrepreneurial

LA TRIPLE

DIMENSION

DU PHÉNOMÈNE

ÉCONOMIQUE

~

ENTREPIENEURIAL

/~
IN PUT
Détection d'opportunité

/~

SOCIALE

~

EXISTENTIELLE

/~

OUT PUT
Exploitation d'opportunité

IN PUT
Représentations sociales

OUT PUT
Production de la Société

IN PUT
Vécu! Choix existentiel

OUT PUT
Productionl invention de soi

La

première dimension est suffisamment évidente pour qu'il ne semble pas

nécessaire d'y revenir ici (cf. par exemple Mark Casson, 1991). La deuxième a été clairement mise en évidence par divers travaux, ainsi par exemple en France ceux de Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis (1999). La troisième par contre, la dimension existentielle, a suscité jusqu'à ce jour beaucoup moins d'intérêt. Elle a, en particulier, été largement ignorée par les chercheurs en sciences de gestion traitant d'entrepreneuriat. Et pourtant toute création d'entreprise a bien une dimension existentielle, c'est un processus de construction de soi comme le fait bien ressortir la théorie du comportement planifié d'Icek Ajzen (1991). L'individu aujourd'hui, désorienté dans sa vie privée comme dans sa vie professionnelle, est en quête de sens. Dans une société où le tissu social s'atomise, où les démarches et les références s'individualisent, où l'indépendance se cultive au détriment de l'appartenance, l'être humain se sent plus facilement isolé et sans soutien. Face aux contraintes difficiles de la société postmodeme, s'investir dans son propre projet professionnel, dans la création de sa propre organisation, peut être vu comme une façon de redonner du sens à une vie qui en manque de plus en plus. C'est aussi une façon de construire ou de recons truire du lien social.

L'entrepreneuriat

créateur de sens

Pour Shakespeare, «la vie (...) est une histoire contée par un idiot, pleine de fureur et de bruit, et qui ne veut rien direZ.» Eh bien, entreprendre, justement, c'est refuser une vie qui ne veut rien dire.
2 Macbeth, acte V, sc. 5, in Œuvres Pléiade, Paris, Gallimard, 1959. Complètes, Tome II, p. 1005, Bibliothèque de la

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MANAGEMENT & SCIENCES SOCIALES Entreprendre c'est vouloir donner du sens à sa vie professionnelle et à sa vie tout court dans les trois dimensions du terme "sens" (François Cheng, 2002) : le sens c'est la sensation, l'épreuve, le vécu, le subjectif; le sens c'est aussi la direction, le processus, le cheminement; le sens c'est enfin la signification, l'interprétation du monde et des êtres. Deux chercheurs, Estelle M. Morin et Benoît Cherré (1999), se sont interrogés sur la notion de sens du travail. Grâce à une enquête menée depuis 1993 auprès de soixante-quinze cadres francophones au Québec et en France, ils ont repéré six caractéristiques d'un travail qui a du sens: il est fait de manière efficiente et mène à quelque chose; il est intrinsèquement satisfaisant; il est moralement acceptable; il est source d'expériences de relations humaines satisfaisantes; il assure la sécurité et l'autonomie; il tient occupé. Toutes ces dimensions sont bien présentes dans l'acte d'entreprendre et ressortent des articles réunis dans la livraison de cette revue. Isabelle Danjou et Virginie Hachard présentent l'entrepreneur comme un individu en quête de sens à travers un projet entrepreneurial. Séverine Saleilles et Vincent Lagarde montrent l'imbrication projet de vie/projet entrepreneurial. Pour Claude Etrillard et Renaud Redien-Collot, entreprendre c'est chercher un accomplissement personnel. Hervé Colas, enfin, dans article fort original, montre à travers l'étude de la création artistique comment créer c'est faire le lien entre soi et les autres, entre soi et le monde. Ces auteurs s'appuient sur des portraits, retracent des expériences, des vies, des parcours. Certains heureux, qu'on pourrait presque qualifier de « success stories ». D'autres moins, beaucoup moins, parfois même se trouvant à la limite du pathologique tel l'attachant "Bosco" présenté par Vincent Lagarde. Tous cependant font ressortir la dimension profondément humaine de l'acte en trepreneurial.

L'entrepreneuriat

créateur de lien

L'entrepreneuriat est aussi créateur de lien social. Construire ou reconstruire du lien social est un des objectifs de l'économie sociale d'une part et de l'économie solidaire d'autre part. Si ces deux termes sont souvent confondus par le grand public, il nous faut nous chercheurs essayer d'éviter cet écueil. Aussi il paraît nécessaire de préciser brièvement la signification de ces deux termes (cf. Anne-Marie Alcolea-Bureth, 2004). L'économie sociale trouve son origine dans le socialisme étatique, dans le catholicisme social. Elle privilégie la solidarité organique, celle des institutions qui changent les règles. Elle vise donc à changer l'économie. L'économie solidaire trouve, elle, son origine dans le mutuellisme proudhonien. Elle privilégie la solidarité intersubjective, celle des relations qui changent les hommes et les territoires. Elle veut ré-encastrer l'économie dans l'ensemble des relations qui tissent la société (cf. lZarl Polanyi, 1983). 21

MANAGEMENT & SCIENCES SOCIALES Mais économie sociale et économie solidaire ont en commun un point, une ambition: proposer un modèle d'entrepreneuriat qui ne néglige pas la dimension humaine, un modèle d'entrepreneuriat pour tous les hommes et non pas pour les seuls dirigeants et les seuls actionnaires comme c'est trop souvent le cas. Fabienne Bornard, à travers l'exemple de deux femmes créatrices du "Bar @ Thym", montre comment un projet entrepreneurial peut non seulement comporter une dimension sociale mais en avoir fait le principal facteur explicatif de sa réussite, la source même de son modèle économique, grâce à son pouvoir de cohésion interne et d'enrôlement des clients et partenaires. Pour Martino Nieddu, l'entrepreneuriat peut être privé, public ou associatif, et ces trois dimensions ne sont pas antagonistes mais peuvent bien au contraire devenir complémentaires au sein d'un même projet. Il en conclut la nécessité de proposer aux divers étudiants en entrepreneuriat une approche pédagogique renouvelée où toutes les dimensions de l'entrepreneuriat sont présentes. Par ailleurs Gervais Douba propose un nouveau modèle d'entrepreneuriat collectif dont l'objet est de satisfaire les intérêts de proximité: le multisociétariat. Enfin Nathalie Shieb-Bienfait et Caroline Urbain livrent une très intéressante étude sur l'entrepreneuriat social et solidaire à partir du cas de associations d'aide aux personnes âgées. Rien n'échappe donc au phénomène entrepreneurial car la vie elle-même sort renforcée par la volonté d'entreprendre. Figure 2. Typologie des formes d'entrepreneuriat
Existentiel/Social Il
Néo-entrepreneur / Entrepreneur postmoderne Entrepreneur social

Individuel

Collectif

IV
Entrepreneur classique

III
Entrepreneur organisationnel (Intrapreneurship / Corporate entrepreneurship) Économique

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