ENTREPRISE ET SOCIÉTÉ

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Comment se pratique la sociologie en entreprise ? La recherche en sciences sociales et humaines en entreprise répond à un double défi : analyser les tendances de fond de la société pour contribuer au meilleur positionnement possible de l’entreprise dans son environnement et être au service de ses préoccupations. Qu’en est-il du travail aujourd’hui, que signifie la montée de la violence et comment se positionner en conséquence, comment connaître les évolutions sociales en cours, quels personnels demain, quelle entreprise, quelles technologies ?
Publié le : mardi 1 janvier 2002
Lecture(s) : 280
EAN13 : 9782296303720
Nombre de pages : 278
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Entreprise et société: dialogues de chercheur(e)s à EDF

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions

Anne-Marie BURDESE, L'étudiant, le quartier populaire: les illusions de la mixité, 2002. Didier SCHWINT, Le savoir artisan, 2002. Denis HARRISSON, La construction du partenariat patronal-syndical: contraintes du marché et négociation locales, 2002. ZHENG Lihua et Dominique DESJEUX, Entreprises et vie quotidienne en Chine, 2002. Nicole ROUX, Sociologie du monde politique d'ouvriers de l'Ouest, 2002. Christian PAPILLOUD, Le don de relation. Georg Simmel - Marcel Mauss, 2002. Emmanuel AMOUGOU, Un village nègre sous le froid: la construction de l'inconscient colonial en Alsace, 2002. Gabriel GOSSELIN, Sociologie interprétative et autres essais, 2002. Marco PITZALIS, Réformes et continuités dans l'université italienne, 2002. Pierre V. ZIMA, L'ambivalence romanesque: Proust, Kafka, Musil, 2002. Isabelle GARABUAU-MOUSSAOUI, Cuisine et indépendances, jeunesse et alimentation, 2002. Ana VELASCO ARRANZ, Les contradictions de la modernisation en agriculture, 2002. Michèle SAINT-JEAN, Le bilan de compétences, 2002.s Michel VANDENBERGHE, Les médecins inspecteurs de santé publique.Aux frontières des soins et des politiques, 2002.

Entreprise et société: dialogues de chercheur{ e)s

à EDF

Sous la direction de Hélène Y. Meynaud et Xavier Marc

Préface de Claude Nahon

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALŒ

cg L' Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3311-5

Nous remercions ici Jean-Paul Krivine pour ses encouragements à publier cet ouvrage, Maurice Aymard (administrateur de la Maison des Sciences de l'Homme) pour son hospitalité dans l'accueil des séminaires du GRETS et M. Messaoudi pour son assistance technique incomparable, Brigitte Legros pour l'encadrement logistique des séminaires, Florence Pétry (Éditions Recherches) pour la mise en forme de cet ouvrage et Jean Vidal (responsable du département GRETS en 1999) qui a assuré la présidence des séminaires pendant l'année des débats qui ont inspiré ce livre.
Les opinions exprimées au fil des pages de ce livre sont de la responsabilité auteur(e)s et n'engagent en aucune façon Électricité de France. de leurs

Les auteurs

Jacques Barou, anthropologue, chargé de recherches au CNRS, chercheur au CERAT (Centre politique, administration, ville et territoire) à Grenoble, travaille sur l'immigration en Europe, les contact interculturels, les usagers et l'espace urbain et les rapports entre habitat et identité.

Jean- Luc Bonzon, correspondant délégué de la mission Solidarité d'EDF et Gaz de France, aujourd'hui chef de Groupe responsable à EDFGDF Services Loiret. Josiane Boutet est professeure de linguistique à l'IUFM (Institut universitaire de formation des maîtres) de Paris. Daniel Boy est politologue, directeur de recherches au CEVIPOF (Centre d'étude de la vie politique française) de la Fondation nationale des sciences politiques. Élisabeth Chauffier est sociologue d'entreprise, ingénieure chercheure au GRETS-EDF, division Recherche et Développement, jusqu'en 2000. Elle est actuellement consultante au pôle Management des hommes et des organisations du service de la Formation professionnelle d'EDF et Gaz de France.
Sylvie Clément, sociologue, attachée de recherche au CSSD (Centre de sociologie) au ministère de la Défense, aujourd'hui sociologue au Centre de prospective de la Gendarmerie nationale. Yann Cochin, sociologue au GRETS-EDF, Développement, est responsable des recherches Michèle Descolonges entrelacs entre technique division Recherche et sur le logement social.

est sociologue. Ses recherches portent sur les et politique au sein des systèmes sociaux. Elle a

Entreprise et société: dialogues de chercheur(e)s

à EDF

publié Qu'est-ce qu'un métier? PUF, 1996 et ~rtiges technologiques, La Dispute, 2002. Elle est membre du comité de rédaction de la revue Terminal. Elle travaille à EDF-GDF depuis 1985. Claude Dubar est professeur de sociologie à l'université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et chargé de mission à la MIRE (Mission recherche du ministère de l'Emploi et de la Solidarité), auteur de nombreux ouvrages dont La crisedes identités: l'interprétation d'une mutation, PUF, 2001, colI. «Le lien social». Alain Genin, historien, colonel de l'état-major de l'Armée de terre, chef du Centre de relations humaines, est aujourd'hui attaché de défense près l'ambassade de France à Madagascar. Maurice Guérard, chef de la M OSNA (Mission d'observation sociale nationale) d'Électricité de France, est aujourd'hui cadre de réserve en inactivité.
Arthur Jobert est politologue, ingénieur-chercheur au GRETS-EDF Recherche et Développement, responsable de recherches sur l'environnement et le développement durable, est co-responsable des séminaires du GRETS depuis 2001. Alain Lebaube, journaliste au Monde, est responsable du Monde Initiatives. Danièle Linhart est sociologue, directrice de recherches au CNRS, directrice du Laboratoire «Travail et Mobilités )), rattaché à l'université de Nanterre, auteure de plusieurs ouvrages sur la modernisation des entreprIses. Xavier Marc, ingénieur-chercheur au GRETS-EDF Recherche et Développement, est co-responsable des séminaires du GRETS depuis 2001, et animateur de recherches sur l'habitat, l'opinion publique et la satisfaction de la clientèle.

Delphine Mercier est chargée de recherches au CNRS, chercheure au LEST (Laboratoire d'économie et de sociologie du travail) à Aix-enProvence. Hélène Y. Meynaud, ingénieure senior au GRETS-EDF Recherche et Développement, a créé les séminaires du GRETS en 1980; elle est auteure

Liste des auteurs

de plusieurs ouvrages sur les sciences sociales en entreprises, d'opinion, l'égalité professionnelle au travail. Yvon Minvielle, consultant en organisation, est fondateur

les sondages

et animateur

du club «Stratégies».
Jean-Claude Monnet, chef du Groupe de recherche en socio-économie de la Direction de la recherche de Renault, groupe rattaché en 2002 à la Direction du conseil et du management de Renault. Georges Morlat, professeur de statistiques, est fondateur du GRETS.
Claude Nahon, polytechnicienne, responsable du programme de changement sur l'environnement (chantiers du président d'EDF), est déléguée générale à l'Hydraulique d'EDF. Anne-Sophie Perriaux est historienne, contemporaine à l'université de Rouen. maître de conférences en histoire

Hazel Ranninger, sociologue, créatrice et animatrice au GRETS-EDF Recherche et Développement pendant dix ans des recherches sur la pauvreté et la précarité, est actuellement en charge de programmes de développement et d'enseignement en Afrique du Sud.
Michel Wieviorka est directeur d'études à l'EHESS et directeur CADIS (Centre d'analyse et d'intervention sociologiques) du CNRS. du

Sommaire

Claude Nahon Préftce . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .11 Georges Morlat Avant-propos. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .15
Hélène Y. Meynaud et Xavier Marc Introduction. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .17

Danièle Linhart, Josiane Boutet Le monde du travail. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .23
Michel Wierviorka, Jean-Luc Bonzon La violence en France, l'expérimentation sociale à EDF et Gaz de France. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .61 Alain Genin, Maurice Guérard L'observation sociale dans les entreprises: des exemples dans l'armée française et EDF et Gaz de France. . . . . . . . . . . . . . . . . .99 Anne-Sophie Perriaux, Jean-Claude Monnet Renault et les sciences sociales. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 127 Claude Dubar, Delphine Mercier L'entretien biographique comme outil d'analyse des compétences L'exemple des agents EDF-GDF en fin de carrière. . . . . . . . . . . . . . .161 Jacques Barou, Yann Cochin, Hazel Ranninger Les logements sociaux à coût maîtrisé: des recherches à EDF. . . . . . .201

Daniel Boy, Arthur Jobert La recherche de nouvelles modalités de concertation L'expérience des conférences de consensus. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .223 Yvon Minvielle, Alain Lebaube

L'entreprise de réseau à l'aube du
Michèle Descolonges Imaginaire et Internet.

XXf

siècle. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .239

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .257

Préface
Claude NahonI

Le savant, l'intellectuel, le chercheur et l'ingénieur ont des rôles importants dans la conception et la définition de ce qui est socialement acceptable, en particulier en matière de technologie, par exemple dans le contexte de la mise en œuvre du développement durable. Le monde a évolué, la perception des enjeux et des besoins également. Ainsi, dans les années cinquante, la reconstruction et le développement industriel étaient prioritaires, la prise en compte des dimensions environnementales n'existait pas. Ceci a conduit à prendre des décisions industrielles et techniques parfois incomprises aujourd'hui comme le détournement des eaux de la Durance vers r étang de Berre ou à réaliser certains grands ouvrages qui ne seraient plus acceptés aujourd'hui. Comment mieux intégrer la société dans le mode de décision de tels projets aujourd'hui? Comment aborder le risque environnemental qui fait partie des risques pris par l'industriel? Le risque zéro n'existe pas: il s'agit d'un enseignement fort qu'il faut pouvoir accepter et partager. Pour lancer un pont à travers un fleuve, une fusée vers la lune, produire de l'électricité à partir de combustible nucléaire, l'incertitude semble contre-productive. Une des difficultés du dialogue nécessaire entre l'entreprise, ses ingénieurs et la société réside un peu sans doute dans la tradition du mode de pensée des ingénieurs qui est de réfléchir à partir d'univers et de choix tranchés - c'est noir ou c'est blanc. Peut-être faut-il réfléchir à cet espace intermédiaire entre le blanc et le noir: les questions de société qui évaluent et discutent les effets sociaux de la science et de la technique sont un lieu vers lequel il faudra désormais non seulement s'aventurer mais surtout marcher résolument.

1. Claude Nahon est déléguée générale à l'Hydraulique d'Électricité sable du Développement durable au pôle Industrie d'EDF.

de France et respon-

Il

Entreprise et société: dialogues de chercheur(e)s

à EDF

Ainsi confrontée à la nécessité de repenser radicalement son approche à l'environnement, l'entreprise a un besoin vital de lieux pour débattre avec des tiers en ce qui concerne son rôle dans la société. Il s'agit de lui fournir dans un espace adéquat une thématique qui la bouscule (un peu), et des gens qui s'expriment (beaucoup) sur les phénomènes qui la traversent. De tels espaces de confrontations vont lui permettre d'être plus adaptable; ils peuvent de surcroît être considérés comme un outil essentiel de management. L entreprise, en y participant, reçoit une capacité d'évolution. Au cours de cette confrontation entre les interrogations de l'entreprise et les questionnements sociaux, par exemple ceux sur l'environnement, un mélange très riche d'idées a lieu. Les partenaires en sortent différents. Cette analyse doit être résolument pluridisciplinaire et ne pas se cantonner aux outils de réflexion des sciences classiques de l'ingénieur qui dans bien des contextes ne peuvent prétendre à l'omniscience. Maîtriser la seule technique ne suffit plus. Par exemple, comment évaluer le nombre de jours pendant lesquels il est « acceptable» de ne pas être branchés au réseau, puis en retour, prendre toutes les dispositions techniques pour s'approcher du souhait de chaque individu? Le GRETS est, depuis une vingtaine d'années, un des pôles de référence d'EDF en matière de réflexion dans le domaine des sciences sociales. Son séminaire de recherche en sciences sociales et humaines a permis aux cadres d'EDF qui y participaient de sortir de leur activité quotidienne, de réfléchir à leur activité sous un autre angle, de se faire renvoyer d'autres images de soi, d'appréhender la complexité. Tout ceci ne serait pas possible sans la confrontation permise au monde des chercheurs et en compagnie des autres sociologues travaillant dans de grandes entreprises. Une telle activité a d'autant plus de chances de succès qu'elle se trouve située à un palier décisionnel de l'entreprise qu'elle conseille et tient en alerte. Cette alchimie qui produit des rencontres entre des mondes qui s'ignorent trop souvent est très précieuse. Pour construire le Groupe EDF à travers le monde, les sciences sociales vont être de plus en plus utilisées pour accompagner et harmoniser la juxtaposition des entreprises et de ses personnels, dynamiser l'évolution très rapide du secteur de l'électricité, organiser le dialogue sur l'acceptabilité des ouvrages et des outils de demain, créer une compétence interculturelle. Les exigences du public et des associations doivent être prises également en compte par les industriels dans leur démarche de maîtrise du risque. Il s'agit non seulement de connaître les réactions et regards externes concernant les politiques de l'entreprise et la construction du Groupe (à travers la mosaïque des filiales et des pays), mais sentir également la manière dont les personnels les portent et les ressentent. C'est pourquoi j'ai suscité la

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Préface

création avec le GRETS d'un outil de mesure de l'opinion appelé BIPE, c'est un baromètre du suivi de l'opinion interne en matière d'environnement. Nous avons encore des chantiers importants devant nous comme la déconstruction des sites nucléaires ou le projet d'EPR (European pressurized reactor). Les séminaires du GRETS sont sans doute des lieux de débats formateurs, participant à l'anticipation de nouvelles formes de débats auxquelles nous devrons participer.

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Avant-propos:

des fragments d'histoire
du GRETS

Georges Morlat, fondateur

Comment avons-nous travaillé? La sociologie d'entreprise est une discipline systématiquement confrontée à des chausse-trappes spécifiques. Nous n'y avons pas échappé! Il y a une vingtaine d'années, les chercheurs du GRETS étaient mis à contribution pour travailler sur des enquêtes du SIRP (Service d'information et de relations publiques). Lors d'une enquête accompagnant le lancement d'une campagne de notoriété, une curiosité diabolique nous a poussé à réaliser un doublon, confié bien sûr à deux instituts de sondage. Il se trouve que les résultats des deux enquêtes furent très cohérents, pour ne pas dire pratiquement identiques pour les questions neutres. En ce qui concerne les questions impliquant un jugement de valeur sur l'entreprise, l'enquête à laquelle nous avions été associés plus étroitement, elle recueillait un peu moins de réponses favorables (1'écart était tout de même de l'ordre de 10 0/0). Cela illustrait bien la mise en garde d'Auguste Detœut recommandant dans ses Propos d'un confiseur de ne jamais dire ce qu'on veut faire d'une statistique au moment où l'on demande de l'établir. C'est ainsi que nous nous étions lancés dans une aventure au long cours: l'étude des structures de l'opinion publique. Quels pourraient être de nouveaux sujets de réflexion pour les sociologues d'entreprise? Dans ma lointaine retraite cévenole, me parviennent quelques Gazettes. Lune d'elles, le Courrier de l'environnement de l'INRA discute de l'implication de la prochaine crise de l'énergie pour l'occupation et l'exploitation des sols en France métropolitaine. C'est une lecture qui donne à réfléchir sur les modes de vie, d'urbanisation, sur le développement durable, sur notre avenir. Là se trouve un faisceau de recherches stratégiques pour une entreprise comme EDF.

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Introduction
H K Meynaud et X Marc

ED F et Gaz de France, depuis leur création, lors de la nationalisation des Industries Électriques et Gazières, occupent une position particulière dans l'espace public du fait de leurs missions de service public, et en tant qu'entreprises industrielles ayant la responsabilité de l'approvisionnement en gaz et en électricité à tout instant et au même prix en tout point du territoire, dans un contexte de protection de l'environnement du pays. Un tel contexte nécessitait une expertise de haut niveau. De nombreux lieux d'expertise organisés en leur sein ont fourni recherches, analyses, prévisions, prospectives, etc., en particulier dès l'origine, dans le domaine des sciences humaines et sociales1, afin de créer une culture commune aux personnels issus de la myriade d'entreprises regroupées sous un seul statut en 1946. Cela a constitué l'une des grandes richesses et l'un des vecteurs de la réussite d'EDF et Gaz de France. Des personnes qui feront autorité exerçant les métiers des sciences humaines et sociales se succèdent: des premiers psychosociologues, tels Guy Palmade et Jean Dubost, aux équipes multidisciplinaires telle le GRETS (dominante en sociologie, linguistique, sémiologie2, sciences politiques, anthropologie, etc.) jusqu'aux psychodynamiciens de la médecine du travail dont l'apport a été remarqué dans la constitution des cellules de soutien lors des tempêtes de 1999. Des disciplines complémentaires étaient au cœur d'autres équipes: l'histoire au sein de l'Association pour l'histoire

1. Hélène Y. Meynaud (dir.), Entreprise et sciences sociales: 50 ans de recherches à EDF, La Découverte, colI. «Textes à l'appui », 1996; Claire Auzias, Le GRETS, Sciences sociales à la Beillan, « Utilisation et intégration des sciences DER, note interne, 1987 ; Véronique sociales dans quelques grandes entreprises n° 7, p. 105 à 120. françaises», revue Entreprise et histoire, déco 1994, Entreprises et Sémiologie: analyser le sens

2. Béatrice Fraenkel et Christiane Legris- Desportes, pour maîtriser l'action, Paris, Dunod, 1999.

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à EDF

de l'Électricité en France, le droit social au sein des directions juridiques, et tant d'autres... Ces spécialistes internes en sciences humaines et sociales ont travaillé de concert avec de nombreux chercheurs, universitaires et consultant externes. Il va sans dire que ces figures coexistent en temps réel, et il sera intéressant de voir comment elles se situent face à l'entrée en force des grands réseaux d'expertises anglo-saxons qui accompagnent les transformations de l'entreprise en Groupe International avec des interlocuteurs institutionnels et privés. Les sciences sociales et humaines apparaissent dans les entreprises lors de problèmes sociaux qui font irruption de manière imposante. Des groupes se constituent autour de personnalités légitimes et novatrices, qui ont un capital de reconnaissance importante, et que l'on autorise à mettre en œuvre des savoirs originaux. Au sein des entreprises françaises, des événements marquent ainsi l'éclosion de groupes de réflexion: mouvements sociaux (mai 1968, décembre 1995), catastrophes écologiques (Tchernobyl, marée noire de l'Érika, Tempêtes de 19993), ou séisme géopolitique (11 septembre 2001)... Pour EDF, c'est à la faveur de la grande vague de contestation nucléaire que se constitue ce qui deviendra le GRETS (Groupe de recherche énergie technologie et société), équipe en SHS située au sein de l'état-major de la direction des Études et Recherches. Léquipe de sciences sociales a été créée par Georges Morlat4 dans un but de compréhension des mécanismes de constitution de l'opinion publique autour du programme nucléaire. Il s'agissait d'irriguer les équipes opérationnelles (direction de l'Équipement, SIR]?, etc.) d'études et recherches approfondies. Par exemple, des études sociologiques d'environnement social informaient les ingénieur( e)s de la division qui réalisait le choix des sites où implanter des centrales nucléaires, de l'avis qu'exprimaient les citoyens des territoires concernés et des groupes de pression en présence sur le terrain. Ce qui permettra de localiser judicieusement les équipements industriels.

3. On peut lire à ce sujet: Mathieu Brugidou, Jérôme Cihuelo, Hélène Y. Meynaud, Tempête sur le réseau: l'engagement des électricien(ne}s en 1999, [Harmattan, colI. «Questions contemporaines», 2002. 4. Conseiller scientifique à la direction des Études et Recherches d'EDF jusqu'à son départ à la retraite en 1986; également professeur de statistiques à l'université Paris-Diderot (ISUP) .

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Introduction

Plusieurs buts sont fixés au séminaire du GRETSS : être un lieu de connaissance et d'appropriation des recherches en sciences sociales et humaines menées à l'intérieur et à l'extérieur de l'entreprise; être un forum où découvrir de nouvelles pensées enrichissantes sur divers phénomènes sociaux. C'est également un moyen d'élargir le cercle des utilisateurs des SHS dans leur pratique d'entreprise. Les participants proviennent d'horizons disciplinaires et institutionnels multiples: chercheurs en entreprise, consultants, universitaires, chercheurs du CNRS, cadres représentants diverses fonctions de l'entreprise publique et privée. Des cellules de sciences sociales et humaines existent dans les autres entreprises et organismes: des groupes conséquents comme le bureau de recherche de la CNAF, le Centre de relations humaines de l'Armée de terre, des structures de taille intermédiaire comme à la RATP ou chez Renault6, d'autres entreprises et institutions se contentent d'un seul représentant de la profession. Les SHS ne sont pas utilisées exclusivement par les entreprises entièrement ou partiellement publiques. Le savoir qu'elles génèrent est indispensable à la conduite des projets industriels, des affaires et au développement des services à la clientèle. Lafarge, l'Gréai, Sodexho, pour n'en citer que quelques unes, ont développé des recherches dans ce domaine. Au début du xxr siècle, l'entreprise productrice d'électricité change largement de configuration et de nouvelles questions se posent à elle: ouverture à la concurrence, internationalisation, ouverture du capital, renouvellement considérable de ses personnels, nouveaux métiers qui se développent. Le GRETS accompagnera ces mouvements qui traversent Électricité de France: réflexion sur l'évolution et les pratiques dans les services, usages et configurations des NT! C, nouvelles qualifications nécessaires, travaux sociologiques sur le groupe international (inter-culturalité, observation sociales et sociétale), dimension du développement durable et nouveaux modes de concertations, électrification rurale dans le tiers monde, commerce équitable, éthique, description sociologique fine de divers segments de clientèle et de ses attentes (par exemple la clientèle en difficulté de paiement), etc. Le GRETS a également mis à la disposition de l'entreprise un observatoire sociétal qui est un lieu de compré-

5. Le séminaire sera créé et animé par Hélène Y. Meynaud, en collaboration avec Pascale Terracol-Capron de sa création à 1987. De 1987 à 1997, il sera dirigé par Pascale TerracolCapron, de 1997 à 1999 par Hélène Stemmelen, de 1999 à 2001 par Hélène Y. Meynaud, et depuis 2001 il est co-dirigé 6. Anne-Sophie Arslan, 1999. Perriaux, par Arthur Jobert et Xavier Marc. et les sciences sociales, 1948-1991, Paris, éditions Seli Renault

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à EDF

hension privilégié des changements et évolutions en cours dans la société française, et qui à terme étendra son activité aux pays où EDF est implantée. En 1999-2000, année du vingtième anniversaire du séminaire du GRETS, il a été décidé d'en publier les actes afin de les mettre à la portée de tous les agents de l'entreprise et de tous ceux et celles intéressés par les discussions en cours dans l'entreprise. Les chapitres qui suivent feront découvrir au lecteur et à la lectrice l'exercice des sciences humaines et sociales dans des lieux divers, ainsi que les facettes multiples du travail des chercheur{ e)s qui pensent les problèmes sociaux et sociétaux à l'intérieur et à r extérieur de r entreprise. Si toutes les problématiques développées correspondent à des questions concernant une entreprise comme EDF et Gaz de France, elles ne sont pas propres à cette énergéticienne. C'est ainsi que Jean-Claude Monnet, chef du Groupe de recherche en socio-économie de Renault et le colonel Genin du Centre de relations humaines (état-major de l'Armée de terre) décrivent leurs activités de recherche en sciences sociales dans d'autres univers industriels ou de défense nationale. Ainsi on découvre l'exercice de la sociologie par, pour et sur l'entreprise dans des contextes et des dispositifs divers. «Le monde du travail », avec Danièle Linhart et Josiane Boutet, est un texte proposant des bases théoriques et des pistes de réflexion sur un sujet aussi vaste, et qui permet d'aborder les neuf autres séances avec un regard neuf: quelle place occupe le travail dans nos vies aujourd'hui? Quels chemins emprunte la division du travail? Qu'en est-il des acteurs des entreprises, de leurs partenaires de leurs négociations et de leurs conflits? Autant de questions indispensables pour appréhender le monde du travail actuel. Plus thématique, « la violence en France» est une des questions les plus transverses développées dans cet ouvrage: toute société est concernée par la violence, par des incivilités individuelles ou institutionnelles, par des dégradations sur les installations ou sur les personnes (accidents de travail, guerre, chômage, etc.). Michel Wieviorka revient sur les dimensions institutionnelles de ces questions d'insécurité (dans les transports, les écoles), ce qui est illustré en miroir par Jean-Luc Bonzon qui décrit quelques unes des manières de prise en compte de ce dossier à EDF et Gaz de France? Avec «Renault et les sciences sociales» et «l'observation sociale », nous avons deux textes qui présentent en profondeur le métier de chercheur et
7. CE également l'ouvrage de Pierre Gabe, La Ville et EDF, InterÉditions, septembre 1995.
«

Cahiers

de la Prospective»,

20

Introduction

de sociologue d'entreprise. Riche d'un demi-siècle d'ouverture aux sciences sociales (grâce à la coproduction de recherches internes et externes) Renault est un exemple incontournable pour tous ceux qui s'intéressent à la sociologie en entreprise. Anne-Sophie Perriaux et JeanClaude Monnet en retracent les péripéties et les acquis, et en précisent les développement actuels. Alain Genin et Maurice Guérard présentent la manière dont leurs entités respectives traitent de l'observation sociale. Quels moyens lui sont données? Quelles approches et méthodes sont privilégiées? Entre les deux grandes enquêtes quantitatives respectives
(<< Moral

des Troupes» et «Vous et Votre Entreprise ») quelles ressem-

blances et dissemblances? Suite à ces importants panoramas, Claude Dubar et Delphine Mercier présentent les résultats de leurs recherches réalisées pour la direction du personnel d'EDF et Gaz de France: «les salariés âgés, une construction sociale?». Ce texte a un double intérêt: il peut-être abordé sous sa dimension méthodologique (1'analyse au moyen d'entretiens biographiques) et sous sa dimension thématique (qu'en est-il de la pérennisation et de la transmission des savoirs et des compétences des agents EDF et Gaz de France dits «en fin de carrière »). Hazel Ranninger et Yann Cochin ont enquêté sur les usages et perceptions des usagers des logements sociaux et présentent un bilan d'expériences menées sur le «logement social à coûts maîtrisés». La question du logement social est introduite par Jacques Barou sous l'angle d'une crise des trajectoires résidentielles. Daniel Boy, avec Arthur Jobert, explore de nouvelles méthodes d'aide à la décision et de débat publics. Il revient sur ses recherches concernant la concertation avec l'opinion publique, en particulier dans les domaines scientifiques, et notamment sur une véritable expérience dont il a eu la charge: la conférences dites de consensus ou de citoyens au cœur d'une expérience pilote menée en France sur la question des OGM. Enfin, deux textes plus prospectifs achèvent toutes ces réflexions et recherches en sciences sociales. Selon plusieurs observateurs, la communication à l'aide d'Internet serait en passe de reconfigurer drastiquement les entreprises. Yvon Minvielle et Alain Lebaube développent leur vision de «[entreprise de réseau à l'aube du xxr siècle », tandis que Michèle Descolonges propose une réflexion inédite sur «Imaginaire et Internet»8, cherchant à montrer comment se diffuse de manière différentielle une même technique au sein de groupes sociaux.

8. Cf. son livre à paraître,

Vértiges technologiques, éditions

La Dispute,

2002.

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Le monde du travail
Danièle Linhart, Josiane Boutet

JOSIANEBOUTET : Le premier point abordé ici porte sur l'historique et la genèse du livre Le monde du travail1 ; histoire très longue et assez complexe; le deuxième point concernera l'architecture de l'ouvrage, les décisions prises; et un troisième point décrira les orientations globales de l'ouvrage au sein des débats actuels sur le travail. Parmi l'ensemble des débats possibles, nous en avons retenus deux: la question de la centralité du travail qui, à l'intérieur de l'ouvrage, parcourt quasiment l'ensemble des contributions, et la question de la sortie du taylorisme. Je voudrais là rendre un hommage à Jacques Kergoat. En 1998, l'ouvrage sortait des presses de La Découverte, et toute l'équipe, Jacques, Henri Jacot, Danièle Linhart et moi-même, nous le présentions avec beaucoup de bonheur aux collègues, aux amis qui étaient là dans les locaux des éditions de La Découverte. Ce projet, s'il est le projet de RESSY2, a été porté par Jacques Kergoat; il n'a réellement pu se concrétiser, s'achever, se terminer que par le fait qu'il a été là tout le temps. Sans Jacques, le livre n'aurait véritablement pas existé. Il a été la cheville ouvrière, la colonne vertébrale, l'étayage de cette oeuvre, toutes les métaphores sont possibles. Au départ, il y a RESS~ une structure née en 1993 et qui associe des chercheurs, des syndicalistes du monde du travail, et un colloque organisé par RESS~ dont une partie a été publiée sous forme d'actes, une autre partie n'avait pas été publiée. Jacques est allé avec ces actes voir La Découverte, qui
1. Le livre Le monde du travail est le fruit d'une recherche initiée avec Jacques Kergoat, qui a travaillé à EDF pendant une vingtaine d'années, entre autre au sein de l'équipe Paris Conseil des services de la Formation professionnelle d'EDF, sa dernière mission étant de seconder la directrice du personnel et des relations sociales dans les négociations avec les organisations syndicales pour aboutir à l'accord sur les 35 heures et la création de milliers d'emplois. Il est disparu prématurément à l'été 1999 et manque à ceux et celles qui l'ont côtoyé. Ce texte lui est dédié. 2. RESSY : Recherche, société, syndicalisme.

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Entreprise et société: dialogues de chercheur(e)s

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a répondu «Moi, ça ne m'intéresse pas, des actes de colloque, mais si RESSY voulait faire un ouvrage un peu compilatoire sur le travail, on est preneur». Et dans cette première étape, qui doit dater d'à peu près 1994, la proposition de La Découverte était que nous publiions dans cet espace qui s'appelle «État des savoirs». Partant sur cette idée, Jacques a monté un comité qui, à l'époque, comprenait Catherine Teiger, Danièle Linhart, Marie-Hélène Silberberg, Christophe Dejours et moi-même, et Jacques Kergoat évidemment. Ce comité va évoluer, un certain nombre de gens vont en sortir Teiger, Dejours, Silberberg -, et puis Henri Jacot, économiste de Lyon, va y être intégré. La phase de fabrication va durer, selon nos mémoires, entre quatre et cinq ans. La première étape a été la question du plan à retenir. Deux types de débat ont dominé nos discussions: la question du chômage par exemple. Comment allait-on aborder, dans un ouvrage sur le travail, la question du chômage? Précisément on ne l'a pas abordé, le point de vue qu'on a décidé de prendre c'était que le travail permettait de comprendre le chômage mais qu'on ne pouvait pas prendre l'entrée du chômage pour comprendre quoi que ce soit au travail- pour aller très vite. Deuxième question qui nous a beaucoup - mais il y en a d'autres - interrogés: est-ce qu'on allait entrer par les disciplines? Cela a fait l'objet de deux des trois premières séances, ou quasiment: est-ce qu'on allait entrer par l'ensemble des sciences du travail, l'ergonomie, la psychologie du travail, la sociologie du travail, l'économie, l'histoire, la philosophie... ? On a décidé de ne pas le faire, et on est arrivé progressivement à cette organisation en six chapitres. Cela a pris encore au moins un an. Ensuite, la deuxième étape a été l'organisation interne de chacun de ces chapitres, sachant qu'on avait quand même des butées en matière de nombre de signes. Cette organisation interne va nous prendre aussi beaucoup de temps, pour voir ce qu'il ne fallait pas oublier, ce qu'on pouvait se permettre de passer sous silence, ce qu'il était absolument délicat de ne pas passer sous silence, etc. Puis, troisième étape, la recherche des auteurs. Une fois défini à peu près l'ensemble des catégories par lesquelles on voulait passer - par exemple les évolutions de la santé au travail -, qui allait faire ce chapitre? On a eu tous les cas de figure: on a eu ceux qui ont décliné l'offre; on a eu ceux qui ont accepté très vite et qui, au bout de trois ans se sont demandés si on avait mis la clé sous la porte; il y a eu ceux qui ont accepté l'offre et qui ont répondu quatre ans plus tard; il y a eu ceux, c'est le cas de figure le plus amusant, qui ont décliné l'offre et qui, cinq ans après, quand l'ouvrage est sorti, nous ont reproché de ne pas les avoir sollicités, oubliant complètement qu'auparavant on les avait absolument contactés. [étape d'après a été l'ensemble des allers et retours entre les auteurs et nous,

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sachant que nous avions un formatage très précis mais qu'évidemment les auteurs ne l'avaient pas retenu ou ne l'avaient pas compris. Nous sommes arrivés au moment où l'ouvrage a été terminé mais avec deux fois trop de signes. Donc il a fallu littéralement réduire l'ouvrage de moitié. Un ensemble d'allers et retours assez pénibles et assez difficiles avec les auteurs, des réécritures aussi, aux termes desquels un certain nombre d'auteurs ont renoncé. Et puis, du côté de La Découverte, il y a eu, au bout de la troisième ou de la quatrième année, un changement; il leur a semblé que l'ouvrage ne devrait plus entrer dans cette collection «État des savoirs», mais dans «Textes à l'appui». Et, au bout de ces quatre ou cinq ans, selon les mémoires, l'ouvrage est sorti, en septembre 1998, et je dois signaler qu'une deuxième édition a eu lieu deux mois et demi plus tard. DANIÈLE LINHART: Ce n'est pas par hasard si l'éditeur a brusquement refusé que nous sortions dans la collection « État des savoirs». Je pense que c'était lié à une gêne de sa part qui est un reflet, d'une certaine façon, du débat qui porte sur le monde du travail. Nous savons tous que les points de vue sont extrêmement contrastés, qu'il y a des camps retranchés qui interprètent d'une façon tout à fait différente les mêmes faits. Nous avons par exemple d'un côté les tenants du post-taylorisme, de la fin du fordisme, ceux qu'on peut appeler d'une certaine façon les accompagnateurs du changement car ils l'évaluent comme un progrès; c'est-à-dire que tendanciellement, un certain nombre de scientifiques, d'experts, de consultants, d'hommes politiques aussi, de syndicalistes, estiment que les transformations qui affectent le monde du travail véhiculent un progrès social qui se manifeste par une libération, en quelque sorte, du travail puisque, si vous vous intéressez au monde du travail, des économistes, des philosophes, des sociologues estiment que jamais autant qu'auparavant le travail n'aura été aussi autonome, aussi intellectuel, aussi abstrait; que jamais autant qu'auparavant les technologies n'auront permis de décentraliser les décisions, d'introduire de la communication; certains définissent même le travail, maintenant, comme un travail d'échanges, de communication, d'engagements des subjectivités, ou même des intersubjectivités selon Philippe Zarifian par exemple. Il y a ainsi un groupe de chercheurs, d'analystes du monde du travail, qui évaluent les transformations dans un sens très positif: Certes, ils concèdent qu'il y a des limites, des freins, des obstacles. Mais le sentiment prédominant dans ce camp est que d'une façon assez unilatérale, malgré tout, on s'oriente vers une évolution incontournable du travail qui va nous faire sortir des logiques tayloriennes, des logiques prescriptives, d'une certaine forme d'aliénation du travail, et que ce mouvement s'accompagne d'une relativisation de la place du travail

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dans la société parce qu'émergent d'autres dimensions qui viennent prendre le relais au niveau de l'intégration, de l'identification, de la socialisation des individus, réalité qui est interprétée comme bénéfique. De l'autre côté, un autre camp de chercheurs introduit beaucoup plus de réserves, de réticences à admettre des transformations radicales, des évolutions, et interprète les évolutions en termes de renforcement du taylorisme, renforcement des prescriptions, renforcement de la rationalisation, engagement, certes, des subjectivités mais de subjectivités taylorisées, on y reviendra. Il y a véritablement une controverse scientifique. Comment, à partir d'une même réalité, peut-on avoir des points de vue aussi opposés? Vous trouvez des scientifiques, des analystes qui expriment leur plus grande réserve sur l'idée même de la radicalité du changement, et en tout cas s'opposent à une interprétation valorisante de ces changements. Alors, un éditeur est gêné par rapport à cela; faut-il choisir, à partir du moment où les camps sont si retranchés, les analystes aussi opposés, les problématiques aussi contrastées de la même réalité? Pourtant, ce que nous avons essayé dans ce livre, précisément, autour de Jacques Kergoat et autour de RESSY, c'est de faire la part des choses. Et c'est pour ça que le livre est tellement pluri-contributeur; nous avons réuni le maximum de disciplines et de méthodes pour essayer de cerner, pour essayer de traquer, finalement, cette réalité du travail qui apparaît aussi complexe, aussi ambivalente, aussi contradictoire, aussi fuyante, aussi malaisée à saisir; et on se rend compte très bien d'ailleurs, au niveau des décideurs, au niveau des syndicalistes, de la grande difficulté à interpréter, à déchiffrer l'évolution du réel et à définir des modalités d'actions, des modalités de décisions pour orienter d'une manière ou d'une autre ce monde du travail que l'on sent quand même en pleine évolution. Le parti pris de l'équipe qui a managé, qui a «coaché» ce livre, a été d'une certaine façon d'admettre le changement. Le monde du travail n'est plus le même... il n'est pas en tout cas le même que celui d'il y a quinze ou vingt ans. Les transformations sont visibles à l' œil nu. Quand on va dans le monde des entreprises, on s'aperçoit qu'elles ont changé, que leur structure, leur fonctionnement ont changé, les relations sociales et le travail ont évolué. Le parti pris est bien celui d'admettre l'idée de transformation, de changement, l'idée d'évolution des contenus, des formes d'activités, des vécus, des rapports au travail, des relations sociales, des acteurs institutionnels, sans vouloir a priori définir une évolution unilatérale. Ce qui nous a guidés dans notre recherche d' auteurs (choix qui nous engageait, ce n'est pas indifféremment qu'on va contacter tel ou tel chercheur, on sait à peu près sur quels types d'analyses on va déboucher), c'était ridée de chercher à restituer les logiques contradictoires qui agitent le monde du travail; mettre en évidence les ambiva-

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lences, les ambiguïtés, avec l'idée que malgré tout on ne peut pas faire l'économie du constat d'un certain désastre social. C'est aussi le parti pris du livre de prendre pour une donnée incontournable les atteintes, les déchirures du lien social, la montée de ce que beaucoup appellent la souffrance au travail, les difficultés, les dysfonctionnements, évidemment les plans sociaux, les exclusions, etc. Le point de départ, c'est quand même qu'il y a des graves dysfonctionnements sociaux, des graves atteintes au lien social, des perturbations extrêmement importantes qui affectent ce monde du travail. Même s'il y a malgré tout des évolutions positives, des courants qui vont dans le bon sens. Comment rendre compte de tout cela? Nous avons choisi de le faire en recourant à de multiples disciplines et en restant toujours préoccupés du terrain. La majeure partie des contributions sont celles d'auteur(e)s qui pratiquent des recherches, des enquêtes de terrain; nous avons eu aussi recours à des praticiens: des médecins du travail, des inspecteurs du travail, des consultants, ainsi qu'à des syndicalistes. Il n'y a pas que des chercheurs, car l'idée a été toujours celle de rester au plus près du terrain pour bien saisir ces contradictions qui travaillent le monde du travail, ces ambivalences, ces logiques qui s'affrontent et dont finalement les salariés sont d'une certaine façon les victimes; ils se situent un peu dans le cadre d'un piège qui se referme sur eux et qui est lié à ces évolutions contradictoires, donc essentiellement du terrain mais aussi des statistiques. Cela a passablement déterminé l'état d'esprit du livre: traquer donc la réalité des évolutions. Notamment des métiers, ça a fait l'objet d'un chapitre; des formes d'emploi également: si nous n'avons pas mis l'éclairage sur le chômage, nous nous sommes évidemment intéressés aux évolutions des formes d'emploi qui deviennent de plus en plus atypiques. Nous avons consacré un gros chapitre également à l'évolution des conditions de travail, saisies sous plusieurs aspects: ergonomie, psychologie du travail, linguistique, statistique, etc. Et puis, nous nous sommes intéressés aux formes d'évolution de la division du travail: division internationale, division sexuelle du travail, division au sens strict de l'organisation du travail. Pour finir, sur les acteurs institutionnels; c'est le dernier chapitre du livre, qui s'interroge sur l'impact de toutes ces transformations des entreprises et du travail sur les acteurs institutionnels, c'està-dire sur le patronat, sur les syndicats, sur la nature de leurs relations, sur les conflits, donc sur les grèves, et puis sur les projets managériaux. Le livre a évidemment commencé par un chapitre qui se posait la question de la centralité du travail, pour prendre notre place aussi dans le débat qui traverse la communauté (mais aussi les médias), à savoir: sommesnous en train d'assister réellement à une évolution ou une révolution en ce qui concerne la place que prend le travail dans notre société? Le livre

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