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Entreprises et administration même combat?

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240 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296300880
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Claude AL TERSOHN

ENTREPRISES
ET ADMINISTRATION, MÊME COMBAT?

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'HARMAITAN,

1995

ISBN: 2-7384-3143-7

En hommage à Marcel Gerente, Directeur de l'Action Régionale et des PME au ministère de l'Industrie, des Postes et Télécommunications et du Tourisme, et à Marcel Raffet, Président de la Compagnie des Dirigeants d'Approvisionnement et Acheteurs de France, qui ont atteint les échelons les plus élevés de leurs
métiers respectifs en effectuant des parcours exemplaires.

REMERCIEMENTS

Parmi beaucoup d'autres, plusieurs personnes méritent des remerciements particuliers pour leurs contributions à la genèse et à l'élaboration de cet ouvrage. Je pense en premier lieu à Claude Riveline, professeur au Centre de Gestion de l'École Nationale Supérieure des Mines de Paris, spécialiste éminent en ethnographie des organisations. Doivent être aussi associés à ces remerciements les membres du Corps de l'Inspection Générale de l'Industrie, à commencer par son chef, Paul Benyamine, mais en rendant tout spécialement hommage à Denis Cotton, Gérard Panchaut, Marie-Christine Van Den Boghaert et Henri Dobler. Enfin, je tiens pour certain que ce livre n'aurait pas été ce qu'il est ou, peut-être même, n'aurait jamais été écrit, sans une participation suivie pendant une vingtaine d'années aux programmes expérimentaux conduits par le Groupe Méthodes et l'association "Contrôle et Changement" avec l'équipe de consultants réunis par Jacques et Maria Van Bockstael dans le cadre du Centre d'analyse socio-économique.

PRÉFACE

Claude Altersohn a consacré les quarante-cinq années d'une carrière professionnelle bien remplie au service public, dont la plus grande partie au Ministère chargé de l'Industrie. Il demeure un citoyen préoccupé du bien public et, à ce titre, nous fait bénéficier dans cet ouvrage, souvent avec humour, des fruits de son expérience. il va sans dire qu'en près d'un demi-siècle, les évolutions ont été gigantesques, même si leur continuité les a rendues souvent imperceptibles sur le moment dans les deux domaines qui concernent notre auteur: d'une part, la structure de notre appareil de production industrielle et les méthodes de gestion des entreprises de ce secteur, d'autre part, l'organisation du Ministère chargé de ce que l'on appelle encore d'une façon bien "colbertiste" la tutelle des entreprises industrielles. Les deux premières parties de l'ouvrage, plus biographiques, retracent quelques-unes des étapes les plus significatives de cette double évolution. À leur lecture, on comprend mieux que l'auteur ait choisi de ponctuer le titre de cet ouvrage d'un point d'interrogation. Pour l'auteur comme pour la majorité de ses lecteurs, entreprises et administrations devraient poursuivre le même combat; mais, trop souvent, il constate qu'il n'en est rien et qu'il s'agit de deux mondes qui ont bien du mal à communiquer entre eux.,}

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Deux raisons complémentaires conduisent à apponer une réponse positive à l'interrogation de l'auteur: d'abord, la place reconnue aux uns et aux autres dans notre société ne trouve sa
légitimité que dans la poursuite du même intérêt général défini par l'ensemble des citoyens; d'autre pan, s'il existe un ministère de l'industrie, ce ne peut être que pour favoriser l'essor de l'industrie et celui-ci ne peut être que dans la réussite des entreprises. Dans sa troisième panie il va souvent plus loin que ces affirmations: s'il s'agit d'avoir les mêmes soucis du social, de l'environnement, de la formation et d'un même combat, ne doiton pas utiliser la même logique de gestion, quelle que soit la nature des organisations en cause? Avec l'auteur, on apponera ici une réponse nuancée. Si les finalités sont les mêmes, les moyens mis en œuvre ne doivent, certes, pas être contradictoires. Ainsi, dans "MADE lN FRANCE", nous avons plaidé avec Benjamin Coriat, pour une "LEAN GOVERNMENT", une "LINE ADMINISTRA TION", une meilleure coopération entre les entreprises et l'administration. On ne saurait cependant aller trop loin car les paramètres sur lesquels se juge l'efficacité des uns et des autres demeurent substantiellement différents et, si les entrepreneurs se doivent absolument de rechercher le profit, personne ne proposerait d'aller si loin dans la réforme du Ministère de l'Industrie. Jusqu'où le même combat doit-il conduire administration et entreprises à employer les mêmes armes? Telle est la question passionnante à laquelle ce livre nous conduit finalement.
Dominique TADDEI

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INTRODUCTION

Mes premiers contacts avec l'Industrie datent de 1956. La période de reconstruction marquée notamment par l'exécution du Plan Marshall touchait à sa fin. L'idée de productivité était déjà très à la mode. Mais les méthodes de gestion et de production étaient encore dans la majorité des cas archafques ou hypertayloriennes. Les comportements et les modes de pensée de nombreux patrons étaient proches de ceux qui ont été décrits dans Les PDG (Julliard, 1968) par Michel Barba qui était tout à la fois un bon chef d'entreprise et, quand il se donnait la peine d'écrire, un excellent humoriste. L'entreprise perfonnante en est maintenant, selon l'état de ses techniques, à une précision du dixième de micron, aux écrans à cristaux liquides, au Statistical Process Control, à l'échange infonnatique de données, au "juste à temps". En attendant mieux. Est-il possible d'avoir assisté à de tels changements et de ne pas s'interroger sur leurs implications, sur le plan économique, sur le plan social et sur bien d'autres? Même si ces événements ont été vécus le plus souvent en qualité d'observateur et non pas d'industriel engagé? L'objet de ce livre est principalement de répondre à cette question mais il ne se limite pas à la description des changements constatés. Il traduit aussi une préoccupation plus ~rsonnelle. Après avoir passé quarante-cinq ans au service de l'État, j'ai eu aussi l'envie d'évoquer les différentes étapes de ma carrière. Non 11

point qu'il y ait de quoi justifier une véritable biographie. J'éprouve tout au plus deux modestes satisfactions: avoir contribué dans la mesure de mes faibles moyens à l'accélération d'un mouvement en faveur du partenariat industriel qui semble s'inscrire dans le sens de l'Histoire même si ses conséquences actuelles ne sont pas toutes bénéfiques; ressentir la très subjective impression de ne pas avoir commis d'action vraiment condamnable et d'être parvenu à ne jamais confondre compromis et compromission. État d'esprit semblable à celui dont se flatte le comte de Guiche dans l'acte final de Cyrano en oubliant les harcèlements dont il s'est rendu jadis coupable vis-à-vis de Roxane. Il reste que j'ai assisté aussi à une évolution assez profonde des mœurs et des méthodes de l'administration. Évolution réelle mais insuffisante car celle-ci doit sortir également d'un système qui était pour le moins autant cloisonné, hiérarchisé et autoritariste que le système de production modelé par Ford et Taylor. La tentative d'analyser conjointement et solidairement les évolutions de ces deux systèmes en essayant d'être un témoin de bonne foi ne m'a pas paru illégitime. Surtout si elle permet de discerner des corrélations ou des interactions telles que leur convergence future semble non seulement possible mais tout à fait souhaitable. Le découpage ternaire adopté pour l'élaboration du plan pourra être jugé aussi surprenant que le projet lui-même. Non pas parce qu'il distingue les âges de la formation, de l'action et de la réflexion, ce qui en soi n'est pas illogique. Mais parce que, dans les trois périodes en cause, elles n'ont pas été exclusives les unes des autres. Il y eut seulement pour chacune une dominante. Par exemple, j'ai cru bon de faire coïncider la fin de la période de ma formation avec ma quarantième année au moment où j'ai cessé d'être l'un des collaborateurs de Claude Beaurepaire que j'avais eu la chance d'avoir pour mentor. Alors que je me considère encore aujourd'hui en formation, à l'âge où le temps du recul et de la réflexion est venu. En définitive, c'est la conviction que tout acteur, si engagé et absorbé soit-il dans les vicissitudes de sa vie professionnelle, doit conserver quelques moments pour se former et s'astreindre à voir plus loin que le court terme qui a constitué ma plus forte motivation. Pour transmettre ce que je crois avoir acquis ou compris. Car, à quoi bon témoigner si mon but n'avait été que de me faire plaisir en satisfaisant des envies d'écrire ?

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PREMIÈRE

PARTIE

LE TEMPS DE LA FORMATION

CHAPITRE I BALLADE POUR UN ARTISANAT DISPARU

Le 28 mai 1948, je devins maître après Dieu, le Directeur départemental et les inspecteurs principaux qui faisaient office de vérificateurs d'un bureau de l'Enregistrement, des Domaines et du Timbre de cinquième catégorie, sis dans un chef-lieu de canton d'un département qui était administrativement picard bien que comprenant une partie du Nord de l'fie de France. Un poste à peine plus important que celui où j'avais fait mes débuts deux ans auparavant dans les Alpes-Maritimes après avoir connu ce que le langage actuel qualifierait de galère pendant trois autres années. Je venais d'effectuer un apprentissage besogneux en qualité d'inspecteur-élève ou, plus traditionnellement, de surnuméraire d'une administration fiscale qui se voulait la plus noble de toutes et qui l'était assurément sur le plan de la culture juridique. Ce qui ne l'empêcha pas, pour la plus grande tristesse de ses membres, de rejoindre les autres régies financières dans le cadre de la fusion qui donna naissance à la Direction générale des impôts. Une fusion dont l'Histoire a retenu qu'elle fut lourde de conséquences pour les contribuables qui subirent ultérieurement les investigations des brigades d'inspecteurs polyvalents dont elle avait permis la constitution. 15

Mes classes à pied avaient consisté dans une large mesure en l'accomplissement de toutes sortes de tâches matérielles. L'absence de machines à écrire et, dans les bureaux peu importants, de petites mains obligeaient à confier les besognes ingrates aux inspecteurs-élèves appelés à seconder les titulaires des postes. Cet apprentissage "au ras du sol" avait au moins un effet bienfaisant: celui de contraindre son bénéficiaire à l'humilité. C'est grâce à lui que j'ai appris à ne pas traiter avec condescendance le "petit" personnel d'exécution. Par la même occasion, on apprenait à rédiger des enregistrements en recopiant partiellement ceux du mois précédent en vue de préparer la liasse des renvois destinés aux bureaux d'autres localités. Quelques intérims m'avaient permis d'aller un peu plus loin dans l'exercice de mes futures activités; mais j'étais loin d'être en pleine possession du métier. Certes, la disponibilité d'une employée, fille du cantonnier local, allait me dispenser de la rédaction des renvois et de la vente des timt;>resau détail aux particuliers. Mais mon anxiété n'en fut pas moins grande pendant les mois suivant ma prise de fonction. Elle l'était d'autant plus qu'il me fallut simultanément supporter les effets du dépaysement et m'adapter à un nouveau mode de vie. Le canton dont j'étais devenu responsable était situé en effet dans une zone rurale poUlvue d'une agriculture très caractéristique du Nord de la France. Un milieu qui m'était parfaitement étranger. En outre, ma situation financière était peu brillante. Relativement lucrative en fin de carrière, la profession d'enregistreur payait très mal à ses débuts. La vache enragée était censée faire partie de la formation. Elle donnait le sens de l'économie. À tel point que l'un de mes collègues blanchi sous le harnais, à qui je m'étais plaint de mon triste sort, ne trouva rien de mieux à me répondre que: "De mon temps, les surnuméraires n'étaient pas du tout payés mais ils faisaient de beaux mariages". Il est vrai que je fis plus tard un mariage qui a été durablement heureux bien qu'il ne se soit pas traduit immédiatement par de gros apports financiers. Mais ce fut précisément peu de temps après avoir abandonné l'Enregistrement à sa destinée.

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HUMANISME

ET TRADITION:
JANSÉNISTE

UNE ADMINISTRATION

L'Enregistrement vivait dans le religion de l'écrit. Depuis le Moyen Âge, son rôle principal était d'analyser les actes notariés et les contrats sous seings privés pour les soumettre à la formalité attestant leur authenticité et percevoir les droits dus en conséquence. C'était donc l'une des meilleures écoles possibles de formation à l'art de rédiger. À ce détail près que les tournures employées étaient souvent celles des commis du Grand Siècle, le XVIIIème. Par exemple, les comptes présentés à l'autorité hiérarchique étaient dénommés comptes de clerc à maftre. La précision devait aller de pair avec le respect des fonnes. Tout devait être dit ou écrit comme il le fallait. L'omission de l'un des états à "produire" en fin de mois était impardonnable. Peu importait qu'il soit condamné à porter indéfiniment la mention "néant". Il arrivait même que l'auteur de la faute reçoive une note demandant en termes courtois mais comminatoires "pour quels motifs il avait cru devoir oublier" de transmettre cet état. Il ne lui restait qu'à inventer une vague excuse, sachant que, de toute façon, il recevrait par la suite une seconde note se terminant par la formule sacramentelle: "On se plaît à espérer que de tels errements ne se renouvelleront pas. S'il en était autrement, la bonne opinion que l'on a de M. X serait à réviser". Cependant, ce style avait grande allure bien qu'il sacrifiât trop souvent l'élégance à la nécessité de la concision et abusât parfois de longues phrases conçues à la manière cicéronnienne. Il fallait, quelle qu'en soit la difficulté, que l'exposé des faits soit suivi d'une argumentation démontrant implacablement comment les textes en vigueur s'appliquaient aux cas d'espèce.
ÊTRE À LA FOIS FIN JURISTE ET NÉGOCIATEUR HABILE

Le maniement du bon style facilitait considérablement la mise en œuvre sur tous les points du territoire d'une même logique et d'une même culture juridique, ce qui rendait possible une vision rigoureusement identique des conceptions de l'Administration.

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C'était la condition nécessaire pour utiliser au mieux les panicularités et les subtilités du droit fiscal dont l'autonomie par rappon au droit commun était fièrement proclamée. Plus paniculièrement, les droits d'enregistrement devaient être perçus en fonction de la nature effective des transactions et non pas des qualifications juridiques données par les panies mais pouvant dissimuler leurs intentions réelles. Certaines présomptions légales permettaient même de modifier ces qualifications sans que la preuve de ces intentions dût être établie. Il importait peu que la doctrine considère que ces présomptions régaliennes avaient souvent un caractère abusif. L'agent du fisc était tenu en conséquence d'adopter sans états d'âme une attitude systématiquement interrogative. Distinguer le bon grain de l'ivraie, telle était sa mission prioritaire. Ce qui componait des risques évidents de déformation professionnelle. La tentation était forte de voir dans tout redevable de l'impôt un tricheur ou tout au moins un fraudeur qui s'ignorait. Mais cette ascèse exigeait aussi un affinement de l'esprit critique. Elle prédisposait ainsi à l'exercice de toutes sones de talents, y compris littéraires. La médaille avait toutefois un revers. Le système produisait de si fins juristes que le danger d'un passage de l'autre côté de la barricade commençait à devenir redoutable. Le meilleur moyen d'obtenir le doublement de ses émoluments sans attendre l'attribution aléatoire d'une conservation d'hypothèques n'était-il pas de se muer en conseiller fiscal? La hiérarchie en était sérieusement préoccupée. Être fin juriste ne suffisait pas pour bénéficier d'un avancement un peu accéléré. Il fallait aussi déployer des talents de négociateur dans le contrôle des évaluations immobilières. Ce qui est encore le cas, les méthodes de contrôle n'ayant guère changé. Cenes, il existait des armes absolues: recours à l'expertise judiciaire, exercice par l'État d'un droit de préemption au prix figurant dans l'acte en cas de sous-évaluation excessive. Mais l'usage de ces armes ne pouvait être qu'exceptionnel. Un emploi immodéré n'aurait fait que multiplier les interventions des élus, des autres notables... et des préfets. Il fallait donc aboutir autant que possible à des accords amiables reconnaissant l'insuffisance des valeurs déclarées par rappon aux prix constatés pour des biens comparables. Il était indispensable que la science des précédents se montrât bonne fille car le droit à l'échec était mal reconnu et la clôture sans résultats d'un dossier était considérée comme un mauvais point. Lorsqu'il avait lieu avec les notaires, le débat se 18

limitait à la recherche de bases de comparaison édifiantes. Il en allait autrement avec les particuliers. Force était de trouver des arguments convaincants sinon pertinents. Il fallait user alternativement ou successivement, et à bon escient, du bâton et de la carotte. TantÔt menacer de l'intervention d'un inspecteur principal renommé pour son intransigeance, tantÔt offrir benoîtement une remise de pénalité généreuse. Il fallait surtout posséder des dons divinatoires. Reconnaître au premier coup d'œil les gens acceptant ou même souhaitant un marchandage de tapis et ceux qui se hérisseraient à l'idée d'entrer dans ce jeu n'était pas aisé. Ne pas prendre de trop fortes marges de sécurité, faire preuve d'assez de fermeté pour éviter les bradages, ce fut aussi affaire d'entraînement. Je ne serai jamais trop reconnaissant envers l'Enregistrement de m'avoir préparé de la sorte à des négociations de plus haut niveau. Plus généralement, la souplesse d'esprit et la réactivité, un mot qui n'était pas encore inventé, aidaient considérablement à faire face à des tâches dont le volume et la diversité avaient été notablement accrus par rapport à l'avant-guerre. D'une part, dans un moment d'humour noir, le Gouvernement avait confié à la Direction générale de l'Enregistrement le soin de percevoir l'impÔt de Solidarité Nationale. Or, cet impÔt avait pour base une fiction funèbre. Les détenteurs de patrimoines devaient être taxés selon les méthodes de calcul et d'évaluation qui auraient été utilisées pour liquider les droits de succession s'ils étaient tous décédés le 4 juin 1945. Cette date, antérieure à celle d'Hiroshima, avait été celle de l'échange contre de nouvelles coupures des billets entassés dans les lessiveuses et autres endroits discrets utilisés par les habitants de la France profonde. S'ajoutait à l'impÔt principal un prélèvement sur l'enrichissement apparent réalisé pendant les années noires de l'occupation. En frappant la partie visible de l'iceberg, ce prélèvement permettait aux pouvoirs publics de se donner bonne conscience à défaut d'un traitement plus rigoureux. L'élargissement du recrutement dont j'avais bénéficié en 1946 était dû précisément à l'accroissement des tâches qui en avait été le résultat. D'autre part, les Domaines devaient encore assumer pour une période difficile à déterminer la gestion de deux catégories de biens: ceux des israélites qui étaient morts en déportation sans laisser d'héritiers connus, ceux des collaborateurs qui également avaient été mis sous séquestre. En outre, il fallait procéder sur de 19

nombreux points du territOire à la liquidation des surplus américains et de tout ce qui avait été abandonné par l'armée allemande en 1944 et 1945. Le Service des Domaines, qui vivait antérieurement des jours paisibles, s'était retrouvé en charge d'un gigantesque inventaire à la Prévert!. Par bonheur pour ce Service, il était dirigé par un personnage providentiel et charismatique: Adolphe Jaurèguy plus connu du grand public par ses exploits légendaires de rugbyman (cf. page 7 ci-après).
FORMALISME, POIDS DE LA HIÉRARCHIE ET CONVIVIALITÉ

En dépit de cette surcharge de travail, les notions de rendement et de productivité étaient pratiquement ignorées. Ce qui n'empêchait pas que la règle du service fait dans les délais impartis soit appliquée avec une extrême rigueur. Sans qu'il soit question d'heures supplémentaires. Il y avait seulement lieu à gratification exceptionnelle lorsque l'activité de la Régie avait rapporté plus d'argent que prévu au Trésor Public. On ne commença à parler de productivité qu'au moment de la fusion entre les trois régies fiscales. Cette fusion se réalisa sous l'égide d'Inspecteurs des Finances qui ne se voulurent pas moins modernes que leurs collègues qui sévissaient au Budget, au Trésor et au Plan. Alors, l'esprit changea. Dans l'immédiat, la sauvegarde de l'intérêt du Trésor tenait lieu de substitut au culte de la productivité. Quelle que soit la question abordée, il fallait assurer que la solution proposée était conforme à cet intérêt. La conscience professionnelle était la plus haute des vertus. L'ardeur au travail était appréciée à condition qu'il n'y ait point d'excès de zèle susceptible de créer des perturbations. Car rien n'était plus infamant que d'être responsable de remboursements de trop perçus. Moyennant quoi, l'Administration présentait toute mesure de portée générale améliorant la situation finan1. Ce service avait pourtant déjà connu de grands moments au cours de son histoire. Notamment pendant la grande Révolution lorsqu'il eut à gérer les biens des émigrés et à encaisser le produit de leur vente. Dans l'ensemble, il fit preuve autant qu'il le put d'une modération et d'une lenteur exemplaires. S'attirant ainsi la reconnaissance de nombre d'aristocrates qui eurent la bonne surprise de récupérer des biens dont ils se croyaient définitivement dépossédés. 20

cière de ses agents comme une manifestation de bienveillance dont ils devraient lui savoir gré en se rendant encore plus efficaces.

Le fonctionnement harmonieux du système nécessitait un formalisme très strict. Tout devait être fait selon les règles ou les bons usages. Peu après ma prise de fonctions, je reçus à titre de mission impossible l'ordre de liquider un stock de 5 500.croix de bois américaines, l'US Army ayant évalué ses pertes de façon trop pessimiste lors de la libération du territoire français. À un prix meilleur que celui du bois de chauffage. Aucune solution valable n'apparaissant sur le plan local, j'eus la chance de découvrir l'existence à Paris d'une chambre syndicale de la Marbrerie Funéraire dont l'offre fut jugée acceptable. Je vins en présenter fièrement la "soumission" au Directeur de mon département. Pour m'attirer cette observation salutaire :"Dans le cas des Domaines, il n'est pas défendu de vendre bien, mais ce qui importe, c'est de vendre selon les règles". Manière polie de rappeler, comme l'eût fait Paul Valéry, qu'il y a des questions de forme qui sont des questions de fonds. Les pesanteurs du formalisme étaient rendues à peu près supportables par la convivialité qui régnait habituellement dans les relations entre des agents ayant reçu la même formation et partageant les mêmes valeurs. Le sentiment d'appartenir à une grande famille était très fort. Il l'était tout particulièrement dans les départements septentrionaux où plus de la moitié des cadres étaient originaires de régions du Sud-Ouest. Régions où les agents du fisc et les CRS figuraient parmi les principaux produits d'exportation. À tel point que, venant d'un pays de football, l'initiation aux règles du rugby et l'appréciation du jeu à la main furent les conditions de mon acceptation par tous les disciples d'Adolphe Jaurèguy. Dès qu'elles furent réalisées, je n'eus plus aucune peine à obtenir les appuis nécessaires pour éviter erreurs de perception et contresens juridiques. Malheureusement, comme dans toute structure fondée sur une conception militaire, ou plus exactement napoléonienne, du rôle de la hiérarchie, l'autorité pouvait facilement dégénérer en autoritarisme. Cette dérive existait aussi bien au niveau des Inspecteurs principaux chargés d'effectuer les tâches de contrôle qu'au niveau des directeurs départementaux. Pal111ies Inspecteurs principaux, l certains n'avaient d'autre ambition que d'obtenir la jouissance d'une Conservation d'Hypothèque bien lucrative. Ils ne cherchaient pas la petite bête et les meilleurs se comportaient en 21

excellents pédagogues. D'autres mettaient un point d'honneur à revenir de leurs tournées d'inspection avec des "précis" bien remplis. Ils ne toléraient aucune rature et ne laissaient aucune chance au négligent ou au distrait qui avait omis la veille de leur visite d'inscrire l'un des huit ou neuf arrêtés de registres à effectuer quotidiennement2. À plus fone raison, les méthodes de gouvernement, les manies et le degré de sévérité des directeurs faisaient peser les plus glorieuses incertitudes sur les carrières de leurs subordonnés. Au hasard des mouvements de personnels, il était possible de passer sans transition du père du régiment, parfois bougon mais pas méchant bougre, au patron de droit divin. Les plus redoutables venaient souvent en droite ligne de l'administration centrale; leur rigueur n'avait d'égale que l'ignorance du terrain. Il est vrai que le Directeur dépanemental, si puissant soit-il, n'exerçait pas un métier de tout repos. La Direction Générale dont il dépendait lui offrait un exemple d'économie avaricieuse qu'il se devait d'imiter3. Ce qui l'amenait à consacrer une pan anormale de son temps à la gestion de la pénurie. Il devait faire de son mieux pour accroître le rendement de l'impôt mais en s'abstenant de créer des problèmes pouvant remonter à des services centraux particulièrement hargneux en raison d'une surcharge dont il n'était pas permis de mettre en doute l'insupportabilité. En fait, les directeurs qui ne bénéficiaient pas à la Centrale de soutiens de premier ordre étaient hantés par l'idée que la proximité de la Roche Tarpéienne et du Capitole n'était pas dans leurs cas figure de rhétorique.

2. Pour couronner le tout, l'ensemble des bureaux de recette et des postes de contrôle étaient exposés à la menace latente de l'Inspection générale des Finances dont les visites effectuées "à l'improviste" et commençant par une irruption de jeunes inspecteurs au petit matin avaient un caractère dévastateur. Fort heureusement pour les débutants dont je faisais partie. cette Inspection générale s'intéressait surtout aux gros poissons et prenait donc pour cibles, de préférence, les bureaux sis dans les localités les plus accueillantes. 3. Jusqu'en 1950 ou 1951, tous les courriers administratifs devaient être inclus dans des enveloppes usagées dûment retournées. Celles-ci parvenaient à leurs destinataires dans un tel état qu'il n'était pas rare qu'une partie de leur contenu s'égare en cours de route. 22

CHAMBRE

AVEC VUE SUR LE MONDE

RURAL

J'ai eu besoin de plus d'une année pour m'adapter à l'environnement du poste qui m'était confié et pour tirer un parti à peu près convenable des modestes moyens de travail dont je disposais. Une assez longue période de rodage était nécessaire pour que je commence à maîtriser la gestion d'un bureau dit "à toutes attributions", donc non spécialisé. Je devais simultanément, pour bien me mettre dans le bain, m'intégrer dans un milieu rural qui m'était totalement étranger. Mon patrimoine administratif était composé de quinze communes, trois études de notaires, une charge d'huissier, un greffe de justice de paix. En tout une dizaine de milliers d'âmes. Les activités non agricoles n'assuraient qu'une faible part de l'emploi local. Exception faite d'un important atelier de la SNCF situé dans la plus grosse commune du canton qui n'en était pourtant pas le chef lieu. Mon domaine était bordé en partie par une grande rivière navigable. Le calcul et le paiement des redevances dues par les concessionnaires d'appontements et autres installations fluviales était en conséquence l'une de mes occupations favorites. Pour desservir cet ensemble, mon bureau comportait deux pièces situées dans une maison vieillotte dont j'avais le droit d'occuper le reste. Mes prédécesseurs ne s'étaient guère souciés de l'entretien desdits locaux qu'ils avaient eu hâte d'abandonner pour jouir d'une résidence plus attrayante. Le mobilier était luimême dans un triste état et d'une pauvreté insigne. J'eus toutefois la chance de bénéficier assez rapidement d'une machine à écrire et d'une bicyclette achetées aux Domaines, qui n'étaient pas de première jeunesse mais me rendirent néanmoins de grands services. A signaler aussi l'existence d'un appentis donnant sur une arrière-cour qui était réservé au logement des sacro-saintes archives4. Un carreau de sa fenêtre était cassé au moment où j'en pris possession. Je ne mis aucune hâte à effectuer la réparation car ce local servait de havre aux poules d'un élevage voisin qui aimaient bien pondre leurs œufs en toute tranquillité.

4. La consultation des archives me permettait de répondre aux demandes présentées de temps à autre par des généalogistes; ce qui me valait quelques rémunérations supplémentaires qui étaient les bienvenues en dépit de leur modicité. 23

J'aurais moins souffert de cette médiocrité si je n'avais pas subi aussi le mal du pays. Je n'ignorais pas seulement ce qu'est un brouillard d'automne.Je n'avais pratiquement aucune connaissance en matière agricole; je n'avais été nullement préparé à l'évaluation des terres que les cultivateurs de la région faisaient valoir au rythme de l'assolementtriennal. Au début de mon expérience,j'étais plus sensible aux nuisances créées par les charrois de betteraves qui répandaientsur les routes une boue gluante qu'à la beauté des vallonnementsrecouvertsde blés mûrs. Sur le coup, je ne pris pas suffisamment conscience de l'importance des mutations qui commençaient à affecter le fonctionnement des activités agricoles: développement de la mécanisation,emploi intensif d'engrais sélectionnés,introduction au nord de la France des maïs hybrides. Il est vrai que ces changements rencontraient à l'époque de fortes résistances. Les agriculteursqui refusaient de se débarrasserde leurs magnifiques chevaux étaient nombreux. D'autres, au contraire, voyaient plus dans la possession d'un tracteur un signe extérieur de modernité, voire même de richesse,et un moyen d'obtenirla considérationdu voisinage qu'un outil de travail réellement indispensable. À la décharge des premiers comme des seconds, il est bon de rappeler que les avantagesde la mécanisationne furent pleinementressentis qu'à partir du moment où les opérations de remembrement furentachevées.Elles étaientseulementen cours.
AVEC LE RECUL DU TEMPS Je vivais aussi, sans bien m'en rendre compte, la disparition d'une certaine forme d'administration qui avait le mérite d'établir de vraies relations de proximité entre les agents de l'État et le public auquel ils s'adressaient. Qu'il s'agisse d'imposer des contraintes ou de rendre des services, l'existence de ces relations tendait à personnaliser l'action administrative, à la rendre humaine. Même si elle lui donnait parfois un caractère folklorique ou prud'hommesque. En outre, on peut estimer, sans réminiscences venant des bons passages de Giraudoux, que la présence dans de simples chefs-lieux de cantons de fonctionnaires d'un niveau culturel plutôt supérieur à la moyenne était une ressource favorisant la constitution d'une petite élite locale composée d'autres serviteurs de l'État, de cadres des services publics, 24

d'officiers ministériels et, bien entendu, d'enseignants. Certes, tous les enregistreurs n'étaient pas des poètes. Mais beaucoup savaient faire preuve de créativité en dehors même de l'exercice de leur métier. Ne serait-ce que pour faire bouillir un peu mieux la marmite. L'un de mes collègues, par exemple, avait édifié près de son bureau un très bel atelier de tissage artisanal dont son épouse avait la responsabilité théorique. Les exigences de cette forme de vie sociale renforçaient la tradition humaniste dont toute la corporation se faisait gloire. Dans une certaine mesure, les redevables y trouvaient leur compte. Ils étaient traités avec égards et courtoisie même lorsque le fonctionnaire n'était pas payé de retour. Il était interdit de leur donner des conseils; mais il convenait de les informer aussi clairement que possible de la nature de leurs obligations et de bien préciser dans un langage qu'ils puissent comprendre les motifs de toute réclamation. La réduction des pénalités encourues au montant des intérêts de retard par rapport à la date normale de perception, calculées au taux légal était systématiquement proposée à l'autorité hiérarchique quand il s'agissait de personnes de bonne foi. Des délais de paiement étaient accordés facilement aux personnes peu fortunées et aux mineurs moyennant prise d'hypothèque. Ils étaient d'ailleurs prévus par les textes pour les droits de succession. Je me garderais bien toutefois de donner dans l'idyllisme. Le degré de mansuétude variait selon les départements et d'un bureau à un autre. Les adoucissements et les ménagements rendaient plus supportables les excès ou les injustices résultant de l'application de certains textes mais sans les supprimer. L'imposition à un niveau élevé des cessions de biens commerciaux était incontestablement un frein à la mobilité économique. Les ventes d'immeubles destinés à l'habitation principale par leurs acquéreurs étaient surtaxées. L'impôt sur les successions était pour les familles à faibles revenus un impôt sur le malheur. Mais je suis incapable de me rendre compte si la fiscalité actuelle repose sur des bases plus équitables. Je ne m'étonnerai pas qu'elle contienne encore de nombreuses anomalies.

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