Entreprises et jeunes débutants

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D'un côté, des jeunes de plus en plus diplômés et conformes aux attentes et intérêts des entreprises. De l'autre, des entreprises de plus en plus ouvertes sur l'innovation et attractives auprès des jeunes débutants. Et pourtant, les temps d'insertion s'allongent et questionnent les relations entre entreprises et jeunes débutants. Logiques de secteurs d'activité économique, logiques d'espaces productifs et logiques d'entreprises selon leur investissement en formation constituent les angles d'investigation explorés dans cet ouvrage collectif. sur l'insertion.
Publié le : samedi 1 mars 2003
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EAN13 : 9782296316072
Nombre de pages : 266
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ENTREPRISES ET JEUNES DÉBUTANTS

Collection Dynamiques d'Entreprises Dirigée par Michael Ballé
Dernières parutions
BOIRY A. Philippe, L'entreprise humaniste, 1998. MAVOUNGOU Jean Kemaïse, Privatisations, management et financements internationaux des firmes en Afrique, 1998. MILLIOT Eric, Le Marketing symbiotique. La coopération au service des organisations, 1998. LAURIOL Jacques, La décision stratégique en action, 1998. BELET Daniel, Education managériale, 1998. LE PERLIER Daniel, Entreprises: les hommes de la qualité, 1998. PASCAlL Laurent, L'effet joueur, 1998. REGNAULT Gérard, Les relations cadres-entreprises, 1998. ELDIN François, Le management de la communication, 1998. GUILLET de MONTHOUX Pierre, Esthétique du management, 1998. Les acteurs de l'innovation et l'entreprise, France - Europe - Japon, 1998. Collectif, Approches évolutionnistes de la firme et de l'industrie, 1999. DANON Tony, Les formations linguistiques en entreprise, 2000. Jacques CHARBONNIER, Marketing et management en assurance, 2000. Didier TOUSSAINT, Psychanalyse de l'entreprise. Inconscient, structures etstratégie,2000. Dominique CAMUSSO, L'adaptabilité, un défi pour l'entreprise, 2001. Gérard REGNAULT, Diriger avec succès au XXIè siècle, 2001. Robert JOURDA, La personnalité professionnelle, 2001. Salomé LACHAT, Daniel LACHAT, Les« toquantes »,2001. Jacques APTER, De nouveaux outils pour maîtriser la dynamique de l'entreprise, 2002 Anne-Laure SAlVES, Territoire et compétitivité de l'entreprise, 2002. Monique VERV AEKE, Le design et les immatérialités de l'entreprise, 2003.

Ouvrage coordonné par

Jean-François Lochet

ENTREPRISES ET , JEUNES DEBUTANTS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGroE

L'Harmattan !tafia Via Bava, 37 10214 Torino ITAUE

(Ç) L' Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4072-3

Avant-propos
L'insertion professionnelle est une phase privilégiée pour observer, analyser et comprendre les modes de construction de la qualification par et dans les entreprises. L'ambition, en réunissant ces contributions, n'est pas de prétendre répondre, de façon unifiée, à toutes les questions mais plutôt, à travers les quelques pistes d'investigation ici développées, de façon diversifiée, d'espérer contribuer au débat sur l'efficacité économique et sociale du processus de qualification professionnelle des débutants en entreprise.
Cet ouvrage réunit des contributions de membres du Céreq et de son réseau de Centres régionaux associés. Il résulte d'un travail collectif réalisé dans le cadre d'un groupe mis en place autour de l'exploitation de l'enquête nationale "Génération 92", enquête réalisée par le Céreq en 1998 auprès d'un échantillon représentatif de jeunes.

Composition du groupe1 : Alain Degenne (Lasl11as-Institut du Longitudinal, Caen), Arnaud Dupray (LEST, Aix-en-Provence), Saïd Hanchane (Céreq, Marseille), Olivier Joseph (Céreq, Marseille), Annie Lamanthe (LEST, Aix-en-Provence), Hervé Lhotel (GREE, Nancy), JeanFrançois Lochet (Céreq et MATISSE, Paris), Michèle Mansuy (Céreq, Marseille), Nathalie MarchaI (Céreq, Marseille), Stéphane Michun (Laboratoire Mutations des Territoires en Europe, Montpellier), Nathalie Moncel (GREE, Nancy), Véronique Thireau (Céreq, Marseille)

1 L'appartenance institutionnelle est celle en vigueur au moment de l'activité du groupe de travail.

Introduction

D'un côté, des jeunes de plus en plus diplômés, issus de formations de plus en plus souvent professionnalisées, et donc, serait-on tenté d'écrire, des jeunes de plus en plus conformes aux attentes et intérêts des entreprises. De l'autre, des entreprises, de plus en plus ouvertes sur l'innovation - technologique, organisationnelle -, misant sur les qualités de la main-d'œuvre et le renouvellement des savoirs, toutes choses susceptibles, a priori, de les rendre attractives auprès des jeunes débutants. Et pourtant, malgré de rares soubresauts conjoncturels de l'emploi tel celui des années 2000-2001, les temps d'insertion s'allongent. Il n'empêche, les jeunes débutants s'occupent: "petits boulots", intérim, temps partiel, stages, emplois à durée déterminée ou s'avérant de courte durée... Mais que signifient ces activités? Sontelles les marges des entreprises? Contribuent-elles à la socialisation des jeunes à l'emploi et au travail? Relèvent-elles de constructions individuelles maîtrisées d'expériences ou, au contraire, d'expérimentations émiettées et subies? Même si l'insertion n'est pas un objectif d'entreprise, les employeurs interviennent nécessairement dans la mise au travail des jeunes et le processus de qualification professionnelle des débutants. Dans leurs pratiques de recrutement, ils testent, éprouvent, comparent débutants et confirmés; certains intègrent, forment et donc initient con1me salariés les jeunes débutants. Les enjeux sont d'Ünportance et concernent tant la rentabilité de l'investissement éducatif et la professionnalisation des

enseignements que la politique publique de l'emploi, le chômage des jeunes et les stratégies de recrutement des firmes.

Ainsi, dans un contexte d'incertitude et d'absence de repères partagés, faut-il attendre des jeunes qu'ils soient seuls entrepreneurs de leurs premières expériences, un peu comme certains attendent des salariés confirmés qu'ils soient individuellement responsables de leur propre formation permanente et de l'enrichissement continu de leurs expériences professionnelles? Ne serait-il pas socialement et économiquement plus efficace que les entreprises soient des acteurs impliqués dans cette phase de qualification professionnelle et accompagnent en ce sens les jeunes débutants dans leur entrée dans la vie active? L'objectif est ici d'ouvrir des pistes interprétatives des mobilités des jeunes en centrant l'analyse sur l'entreprise. Logiques de secteurs d'activité économique, logiques d'espaces productifs traditionnellement considérés comme "introducteurs" de maind'œuvre juvénile et logiques d'entreprises selon leur investissement en fonnation, constituent les angles d'investigation explorés.

1. Une perspective d'analyse centrée sur l'entreprise

de l'insertion

Se référer de façon centrale à l'entreprise, c'est postuler, au moins implicitement, que les variables explicatives de l'insertion et des différences d'insertion entre les jeunes ne sont pas principalement ou en tout cas pas seulement de nature individuelle. Dans un tel cadre d'analyse, la contribution des entreprises est en fait tout à fait essentielle à la structuration, à l'organisation, à la mise en forme des trajectoires individuelles d'insertion professionnelle.
Ce rôle des entreprises n'est pas l'effet d'un rationnement des emplois

offerts - contexte conjoncturel de la période d'observation ici couverte2 - mais résulte de l'intervention très concrète des entreprises
2 Période 1992-1998.

10

dans la mise au travail des jeunes et dans ce qui spécifie l'insertion: l'accès non pas à un emploi mais à une qualification professionnelle3. L'insertion est une période de qualification du jeune. Elle est un processus d'accès à une qualification professionnelle pour des individus dont la qualification est, au départ, seulement ou essentiellement scolaire4. Le diplôme constitue une validation sociale d'acquis scolaires qui ne vaut pas reconnaissance professionnelle par le système productif. La construction de la qualification va ainsi dépendre également des acquis d'expériences professionnelles de l'individu, et, plus généralement, de son parcours d'entrée dans la vie active, celui-ci n'étant pas bien sûr complètement indépendant de ses titres scolaires. La question de l'insertion devient alors celle de l'accès à des parcours et des emplois qualifiants, sachant que toute activité n'est pas pareillement qualifiante pour les débutants. Nous entendons par débutants les personnes qui abordent l'emploi et le travail et nous IÜ11itonsson usage aux jeunes sortants de

formation initiale. C'est une notion longitudinale- débutant est un
état transitoire - qui l11arque le passage de la fin des études à l'accès aux" débuts de carrière" .

2.

"Débutants": un repère collectif qui dépasse la question de l'expérience

Le terme de débutant relève du langage courant et constitue un repère collectif pour l'ensemble des acteurs de l'insertion: les employeurs mais aussi les jeunes, les intermédiaires du marché du travail, voire les pouvoirs publics.

3 Bien sûr le contexte de rationnell1ent ou non de l'emploi va se manifester à propos de la qualification, en particulier en accentuant ou en relâchant les tensions autour de la reconnaissance, par l'employeur, des qualités individuelles. 4 Voir Michel Vernières, "La notion d'insertion professionnelle", in V ernières M. (coord.), L'insertion professionnelle. Analyses et débats, Economica, 1997 (p.9-25).

Il

pour l'employeur - mais au fait de ne pas être expérimenté, dans
les deux sens du terme, c'est-à-dire ne pas être doté d'expérience professionnelle mais aussi ne pas avoir été testé, éprouvé, contrôlé en quelque sorte par un employeur et ainsi initié et reconnu comme travailleur. Dans les usages communs des recruteurs, c'est l'appréciation accordée à l'absence ou à la présence d'expériences qui va, pratiquement, distinguer l'état de débutant de celui de travailleur. A la suite de l'embauche, la reconnaissance, par l'entreprise, d'un état de débutant pourra ou non se trouver fonnalisée par l'existence de stages d'accueil, d'encadrement tutoral ou d'autres formules accompagnant l'intégration. Dans tous les cas, il est attendu du débutant qu'il se familiarise avec l'entreprise mieux comprendre ses enjeux productifs par exemple - mais aussi qu'il montre son autonolnie et sa "débrouillardise" et se mêle aux collectifs. Bref, la socialisation professionnelle caractérise aussi le temps du débutant. Pour le jeune, cette notion trouve également une pertinence qui tend à le classer à la frontière de l'entreprise. En le positionnant comme, finalement, candidat travailleur, elle le situe en creux dans le système d'emploi, car pour participer au marché du travail à part égale avec les travailleurs, il faut être reconnu comme tel; dans le cas contraire, on est largement exposé à des formes de précarité et d'emplois peu qualifiants. Corrélativement, la stratégie d'insertion du débutant visera bien souvent à se faire passer pour non débutant en faisant état d'expériences, prenant éventuellement la forme des stages suivis en entreprise dans le cadre de sa formation initiale5. Ce qui va établir l'individu comme débutant, c'est sa rupture avec
5 Le choix du sujet de stage et de l'entreprise d'accueil peut d'ailleurs relever davantage de la logique individuelle d'insertion professionnelle que des fins pédagogiques attachées à la formation. 12

Dans la sélection à l'embauche, cette notion est une référence fréquente de l'employeur, pouvant apparaître dans les libellés d'offres d'emploi par exemple. "Etre débutant" a un sens pour l'entreprise, cette notion "pointe" la spécificité de cette maind'œuvre sur le marché du travail: lajeunesse, non pas en référence à un âge - l'âge, en tant que tel, pourrait n'avoir que peu de sens

le système scolaire. En ce sens, on peut penser que la "cassure" avec l'école sera d'autant plus forte que la formation du jeune sera générale. Pour les intermédiaires du marché du travail, le débutant est d'abord un candidat "à potentiel", référence qui vient en opposition à celle d' "opérationnel". Une opposition récurrente et d'une grande importance pratique traverse tous les types d'intermédiaires: celle entre les candidats "à potentiels", repérés en particulier par leur diplôme, et les candidats "opérationnels" repérés par leur expérience. La plupart des recrutements sont exposés à ce dilemme6 . Au niveau des politiques de l'emploi, une certaine confusion existe

entre jeunes au sens de la loi - moins de 26 ans - et la notion de
débutant. Est-ce que, finalement, tout jeune de moins de 26 ans ne se trouve pas posé comme débutant par les pouvoirs publics? Pour tous ces acteurs de l'insertion, la centralité de la question de l'expérience professionnelle est souvent soulignée quand on évoque la notion de débutant, et sa mise en avant dans le recrutement ne peut jouer qu'au désavantage des sortants de l'école. En même temps, le caractère polysémique de l'expérience est patent.
Un repère qui pose la question de l'expérience

Le problème du débutant, et ce qui le caractériserait, serait son manque ou son absence d'expérience professionnelle. Si ce qui est en question porte sur l'imprévisibilité des capacités de l'individu en situation de travail, alors effectivement l'expérience ou les expériences professionnelles sont susceptibles de limiter cette imprévisibilité en constituant, pour le recruteur, un signal et une assurance pour l'avenir. Le fait d'avoir eu une expérience apporte une garantie que l'individu a déjà été reconnu, c'est là une forme de légitimation par le milieu productif. L'expérience acquise serait un
6 Bessy C., Eymard-Duvernay F, "Les intermédiaires du marché du travail", La lettre du CEE, n050, décembre 1997. 13

révélateur potentiel de la capacité de production future du salarié et la variété de ses expériences constituerait un gage d'adaptabilité. L'expérience forme ainsi, dans le recrutement, un critère de tri possible pouvant devenir un facteur de discrimination. Par ailleurs, l'expérience professionnelle revêt des dimensions de nature multiple que certains se sont efforcés de distinguer7. Celles qui seraient les plus fondamentales et spécifiques aux débutants ont trait à la socialisation professionnelle. Ces dimensions de l'expérience concernent le processus d'apprentissage du travail par le jeune: on devient un travailleur à travers une série d'essais et d'expérimentations qui vont, de fait si ce n'est de façon formellement organisée, constituer le processus de passage de

l'individu de l'état de débutant - individu à potentiel - à celui d'expérimenté ou de qualifié - c'est-à-dire à l'état de travailleur
ayant une capacité opérationnelle reconnue d'action. Cet apprentissage du monde du travail est à la fois expérience du système d'emploi et expérience du travail. La socialisation professionnelle n'est donc pas une simple socialisation à une entreprise particulière. Une telle expérience ne peut sans doute être complètement fournie par le système éducatif, même en cas de stages longs en entreprise et de développement de formations professionnelles très "adaptées" à des situations réelles d'entreprise. En effet, la forme d'emploi du jeune est un élément constitutif de cette socialisation professionnelle. Ainsi, les entreprises n'offrant que des expériences de travail de courte durée, ne permettent pas toujours au jeune de se situer dans l'entreprise et ne facilitent pas son travail de socialisation. On peut en effet s'interroger sur l'expérience emmagasinée avec les emplois de courte durée et la capacité des titulaires de certains emplois précaires à se faire reconnaître comme non débutants dans la
7 Voir notamment: Grasser B., Rose 1., "L'expérience professionnelle, son acquisition et ses liens à la formation", Forn1ation En1ploi, nO?I, juillet-septembre 2000, et Vincens 1., "Définir l'expérience professionnelle", Travail et En1ploi, n085, janvier 2001. 14

recherche d'un nouvel emploi. Un Contrat Emploi Solidarité (CES) dans le public ne fait sans doute pas sortir de la catégorie de débutant du point de vue de l'entreprise privée8. Certaines formes de précarité en début de vie active ne se posent pas comme des préembauches et n'ont pas non plus la capacité à fournir une expérience professionnelle reconnue; elles ne font alors que reporter l'effort à fournir et allonger le temps de socialisation. Si l'on évoque ici les statuts précaires, c'est en raison de leur large diffusion en début de vie active qui ne révèle pas tant l'annonce d'un futur professionnel que l'inorganisation des parcours d'insertion. Ainsi, la référence à l'expérience à propos de la notion de débutant renvoie en contrepoint à la reconnaissance de ce qui se construit

dans l'expérience - quel apprentissage? - et en fait la valeur. Quels
sont les modes de reconnaissance de l'expérience pour les employeurs? Qu'est-ce qui fait finalement sortir de la catégorie de débutant? Manifestement plusieurs modes de construction et plusieurs modes de validation de l'expérience sont à l'œuvre. Dans l'artisanat traditionnel par exemple, le passage de débutant à expérimenté est organisé. Il emprunte la voie de l'apprentissage comme filière de formation; la construction de la qualification peut aussi passer par des changements d'employeurs (cas des boulangers par exemple) ; chaque métier est porteur d'un mode spécifique d'acquisition de qualification et d'une organisation pratique qui donne sens à la transition. En dehors de ces métiers traditionnels, les règles et logiques de validation de l'expérience sont beaucoup moins nettes.
Un repère qui déborde la question de l'expérience

La notion de débutant déborde la seule question de l'expérience, ne serait-ce que parce que toutes les embauches n'exigent pas de l'expérience.

8 Dans le même temps, le CES, s'il conduit à un CDD, aura pu améliorer la socialisation professionnelle du jeune. 15

Plus fondamentalement, les deux notions de débutant et d'expérience ne semblent pas relever tout à fait du même registre. La notion d'expérience a d'autres enjeux qui ne sont pas spécifiquement ceux du débutant, par exemple la question de la transférabilité des qualifications. En fait, en sociologie et en économie du travail, la catégorie "expérience" est mobilisée de façon récurrente, comme imposée par la conjoncture, même si ce n'est pas à chaque fois dans les mêlTIeStermes, ni sur les mêmes enjeux; ainsi, la réapparition de l'expérience au cours de la dernière décennie proviendrait d'une conjoncture marquée par un rapport emploi / chômage défavorable aux individus. L'enjeu concernant le débutant est autre; il est celui de l'incorporation d'un apprentissage au travail qui soit compatible avec les normes et l'écart aux normes du travail. Cet apprentissage sur le marché du travail est ensuite validé ou non comme expérience. En fait, la notion de débutant trouve toute sa pertinence en lien avec les questions plus générales du recrutement, des relations d'emploi, des logiques professionnelles et des pratiques de gestion de main-d'œuvre des entreprises. Ainsi, on peut trouver chez les employeurs une tendance au maintien de la relation d'emploi et un intérêt à stabiliser le salarié, ne serait-ce que pour éviter les coûts de transaction attachés à l'établissement d'une nouvelle relation. La relation d'emploi n'est pas sans lien avec le type d'intégration et de construction de la qualification recherchée par l'employeur. De même, la notion de débutant spécifie le jeune entrant dans la vie active conditionnellement aux modes de gestion de la maind' œuvre des entreprises: fonctionnement de leurs marchés internes, structure de qualification et de formation du personnel, politique de formation continue, de rémunération... Bref la notion de débutant n'a pas forcément un sens général, elle pourrait n'avoir que des sens particuliers à l'intérieur des différents systèmes de 16

gestion de main-d'œuvre des entreprises; ceci n'exclut pas une certaine autonomie des individus débutants dans la gestion de leurs parcours. Nous avons choisi de nous arrêter à une définition empirique du débutant, considérant que le risque est grand, dans un excès de volonté de préciser la notion de débutant, de réintroduire certaines impasses d'interrogations rencontrées avec la notion d'insertion.

3.

Une définition empirique, un questionnement

Notre définition empirique du débutant est la suivante: le débutant est le primo-sortant de formation initiale. Avec cette définition, clairement opérationnelle, la « cassure» de la fin des études constitue le point zéro de l'analyse: on postule que tous les jeunes venant de sortir du système scolaire sont des débutants, y compris ceux qui ont suivi des stages en entreprise ou exercé des «petits boulots» ou des emplois ordinaires durant leur scolarité. L'inexpérience des débutants ne veut donc pas dire ici absence totale d'expérience professionnelle9. Cette définition du débutant suggère un questionnement sur la diversité des débutants et l'hétérogénéité d'appréciation et d'usage de cette diversité par les entreprises. Et d'abord, les débutants se ressemblent-ils? On est loin a priori d'une population homogène, y compris en termes de diversité d'expériences professionnelles « initiales» et donc aussi de signalement sur le marché du travail. Du côté des entreprises, y a t'il une "demande de débutants" et si oui, de quelle nature est cette demande et, inversement, des entreprises sont-elles fermées aux débutants ou à certains débutants? Existe-il des rapprochements privilégiés entre certains jeunes et certaines entreprises? Qu'est-ce qu'un «jeune débutant» du point de vue de l'entreprise (privée ou publique, petite ou
9 Qui plus est, tout jeune sortant de fOrIl1ation initiale a aussi au minimum l'expérience sociale produite par ses lieux de formation, expérience sociale qui n'est pas non plus sans articulation avec la socialisation professionnelle à venir.

17

grande, selon son secteur d'activité, etc.)? Qu'apportent les entreprises aux jeunes débutants et qu'apportent les débutants aux entreprises? COl11mentest évalué le débutant? Les entreprises développent-elles des politiques de gestion spécifiques? Par exemple, la précarité est-elle un mode de gestion des débutants? Comment se fait le passage de débutant à une trajectoire de début de carrière professionnelle? Quand cesse-t-on d'être un débutant? Nous ne répondrons pas ici à l'ensemble de ces questions qui sont néanmoins celles qui ont animé l'activité du groupe de travail au départ de cet ouvrage. Les contributions sont porteuses de problématiques diversifiées, qui approfondissent plusieurs de ces questions, avec la sensibilité propre des auteurs et leurs cadres interprétatifs et références singuliers. On peut regrouper ces contributions en trois ensembles, chacun constituant une partie de l'ouvrage: ère les logiques de mobilité sectorielle en début de vie active (1 partie) ; la place de la formation continue et de l'expérience dans la partie) ; construction de la qualification (2ème les logiques d'insertion des débutants à l'œuvre dans deux secteurs traditionnels de l'insertion les industries partie). agroalimentaires et le secteur de la construction (3ème Les auteurs partagent un même matériau de base: l'enquête "Génération 92" réalisée par le Céreq. Enquête de synthèse sur l'ensemble des sortants, elle privilégie la catégorie de débutant dans la vie active plutôt que celle de tranche d'âges fréquemment utilisée pour naturaliser la catégorie de jeunesse mais moins à même de permettre l'analyse de l'acquisition d'une qualification professionnelle.

18

Présentation de l'enquête "Génération 92"
Réalisée en 1997-98, l'enquête "Génération 92" porte sur les cinq premières années de vie active d'une cohorte de jeunes sortis de formation initiale en 1992, quel que soit le niveau de sortie du système éducatif. La "génération 92" achève ainsi ses études à la fin d'une période d'élévation très rapide du niveau de formation initiale et entre sur le marché du travail dans une conjoncture difficile. Cette enquête apporte des éléments nouveaux sur les emplois des débutants et la dynamique de leurs parcourslO. Elle permet de comparer l'insertion de jeunes passés par des filières de formation différentes (technologiques, professionnelles ou générales) et sortis à des niveaux de diplômes variés. L'enquête concerne l'ensemble des jeunes sortis du système éducatif en 1992, des classes de Sème aux grandes écoles et universités. Il s'agit, pour les individus, de leur première interruption d'études pour plus d'un an. Toutefois, quelques formations ne sont pas dans le champ de l'enquête; il s'agit principalement des formations du secteur sanitaire et social et des sorties sans diplôme entre bac et "bac + 2" hors université. Au total, l'enquête Génération 92 couvre environ 800/0du champ de l'ensemble des sortants, soit 530 000 individus sur les 640 000 sortants estimés à partir de l'enquête sur l'emploi de l'INSEE. Au total, un échantillon représentatif de 27 000 jeunes sortis de formation initiale en 1992 a été interrogé en 1997-98. Le questionnaire, d'une durée moyenne de 35 minutes, a été posé par téléphone aux 27 000 jeunes de l'échantillon en 1997-98. Son objectif central était de restituer, mois par mois, les cinq premières années de vie active en fonction notamment du parcours scolaire initial.

10

Voir Michèle Mansuy, "Génération 92 : un regard renouvelé sur les parcours de
?", FOr/nation El11ploi, n073,janvier-mars 2001.

débutants

19

Niveau de formation des sortants VI (SES-CPPN-CP A-6è-5è-4è) Vbis (1ère année CAP-BEP- 4è-3è)

En pourcentage 4.3 8.5 31.5 21.1 5.6 13.0 16.0 100.0

V (CAP - BEP scol et apprent,2de - 1ère)
IV secondaire (Bac général, techno, prof, BT) IV supérieur (bac+1, bac +2 non diplômé) III (bac + 2 diplômé) II & I (à partir de bac+3) TOTAL Source: Céreq, enquête Génération 92 (données pondérées)

Les grands thèmes explorés par le questionnaire sont: la description du parcours scolaire du jeune depuis son entrée en 6ème jusqu'en 1992, avec les différents diplômes obtenus. Les séquences éventuelles de reprise d'étude un an au moins après la sortie du système scolaire et les formations reçues depuis la fin des études (caractéristiques de la formation, titres obtenus) ; les expériences professionnelles acquises avant même la sortie du système scolaire, dans le cadre de stages en entreprise, de petits boulots, éventuellement d'emplois réguliers; les caractéristiques familiales et sociales du jeune (âge, sexe, classe et filière de sortie, niveau de formation des parents...) et l'opinion du jeune sur son parcours et son avenir professionnel; le service national; les séquences de non-emploi: chaque séquence sans travail depuis la fin des études est décrite par la combinaison de trois types d'information: démarches éventuelles de recherche d'emploi, inscription à l'ANPE, bénéfice d'allocations de chômage ou d'autres ressources; les séquences d'emploi: tous les établissements dans lesquels le jeune a travaillé et les séquences d'emploi correspondant sont systématiquement décrits.

20

Une séquence d'emploi est une période ininterrompue d'emploi dans un même établissement employeur. Une séquence d'emploi peut être composée d'un seul emploi ou de plusieurs selon l'évolution professionnelle de l'individu dans l'établissement. Les séquences d'elnploi font l'objet d'un tronc commun de questions sur l'établissement employeur (activité économique, taille, localisation) et sur l'emploi (statut, intitulé précis du poste, nature du contrat de travail, temps de travail, salaire). Lorsque l'enquêté exerce parallèlement une autre activité, celle-ci est décrite a minima. En cas de séquence d'en1ploi d'au moins 3 mois, des informations supplémentaires sont recueillies sur les modalités d'entrée et de sortie des entreprises et le point de vue du jeune sur l'emploi occupé. Si la séquence d'emploi dépasse 6 mois, le jeune est également interrogé sur: ses évolutions de contrat, de temps de travail, de profession, de salaire durant la séquence d'emploi observée; la formation reçue, organisée ou financée par l'établissement: l'effort de formation que les établissements consentent à l'égard des jeunes fait l'objet d'une investigation particulière; les projets de mobilité lorsque la séquence d'emploi observée correspond à la situation à la date de l'enquête. Le questionnaire utilise les nomenclatures standard de codification: la Nomenclature des Spécialités de Formation (NSF) ; la nomenclature des Professions et Catégories Socioprofessionnelles (peS) ; la Nomenclature Econolnique de Synthèse (NES) pour coder l'activité éconon1ique des établissements employeurs.

21

PREMIERE

PARTIE

Logiques de mobilité sectorielle en début de vie active
L'insertion des débutants est parfois présentée comme dépendante de quelques secteurs d'activité économique, à forte sensibilité conjoncturelle. Michèle Mansuy et Véronique Thireau nous décrivent les secteurs des jeunes actifs en 1992 et en 1997 en en précisant la singularité relativement aux autres actifs. Hervé Lhotel et Nathalie Moncel approfondissent la compréhension des mobilités intersectorielles en début de vie active et font apparaître des segments productifs spécifiés au regard des conditions d'accès à l'emploi et de parcours de mobilité de la main-d'œuvre débutante.

Chapitre 1

Quels secteurs pour les jeunes actifs?
Michèle Mansuy, Véronique Thireau

Les entreprises jouent un rôle actif dans la construction des trajectoires professionnelles en début de vie active. D'une part parce qu'elles contribuent à mobiliser, voire à actualiser les connaissances accul11ulées au cours de la formation dite initiale. D'autre part, parce qu'elles participent à la construction et à la mise en valeur de l'expérience individuelle. Des études antérieures ont montré que les logiques d'entreprise, en termes de gestion de la main-d'œuvre débutante ou peu expérimentée, sont fortement différenciées selon le secteur d'activité. En effet, la branche ou le secteur sont souvent des espaces de régulation où se négocient par exemple les conventions collectives. Pour appuyer sa stratégie, le secteur dans son ensemble peut privilégier certaines catégories de salariés au détriment des autres. Dès 1983, Clémenceau et Géhin mettent les pratiques sectorielles de gestion des actifs débutants au centre du débat sur l'insertion. Plus récemn1ent, Lochet (1997) montre que les logiques d'usage par les employeurs de la main-d'œuvre jeune, dans les trois années qui suivent sa sortie du système éducatif, ont une composante sectorielle affirmée. Ce point est aussi développé par Rose (1998). Al' aide d'indicateurs statistiques, il est possible de repérer ces logiques sectorielles différenciées. On peut ainsi 25

avancer dans la connaissance et actifs récents.

des relations nouées entre entreprises

L'enquête Génération 9211,réalisée par le Céreq en 1998 sur les cinq premières années de vie active des jeunes sortis du système scolaire en 1992, permet de connaître leurs secteurs d'emploi et ce, quel que soit leur niveau de formation et surtout quel que soit leur âge. Au-delà de ce cadre statique, il est possible également de montrer que les mobilités entre secteurs ne sont pas nécessairement le fait d'individus fragiles aux parcours erratiques; elles peuvent aussi concerner des jeunes qui acquièrent, dans un premier secteur, une expérience qu'ils sont en mesure de valoriser ensuite dans un deuxième, voire un troisième.
Le découpage sectoriel adopté dans Génération 92 Le découpage sectoriel adopté ici en 44 postes est basé sur le niveau 114 de la Nomenclature Economique de Synthèse (NES). Les regroupements ont été faits pour assurer à la fois une bonne représentativité des résultats et une homogénéité relative des comportements d'entreprise à l'intérieur du secteur. Par exen1ple, dans la n1esure où la taille de l'échantillon de l'enquête le permettait, le commerce de détail est découpé en trois composantes homogènes en termes de recrutement et de carrière: commerce de détail non alimentaire, grande distribution alimentaire et autre commerce de détail alimentaire. En revanche, la décomposition sectorielle de l'industrie s'est limitée au niveau 36 de la NES pour rester à un niveau statistiquement significatif d'emplois.

1. Une répartition sectorielle inédite
Si l'on considère l'établissement12 fréquenté par les jeunes actifs13 au moment de l'enquête Génération 92 ou, à défaut, le dernier
Il Voir la présentation de l'enquête en introduction de l'ouvrage. 12 L'établissement est la notion retenue dans le questionnaire de l'enquête Génération 92. En effet, il apparaît peu réaliste d'interroger un salarié sur une entreprise qui peut parfois fonctionner à l'échelle planétaire. 13C'est ce terme de jeune actifque nous retiendrons ici afin de bien marquer notre parti pris d'analyser une catégorie de population non en fonction de son âge mais en vertu du caractère limité de son expérience au travail, mesurée ici par le temps écoulé depuis la fin des études (moins de cinq ans). 26

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