//img.uscri.be/pth/4aa20125844afb249240398f8ef32ce1fe96f464
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,60 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

ESTHÉTIQUE DU MANAGEMENT

De
208 pages
Si entreprendre est un art, la gestion est une affaire d'esthétique. Mais comment produit-on le beau ou le sublime. Suivant le conseil de Joseph Beuys qui insiste sur KUNST=KAPITAL, l'art est identique au capital dans l'entreprise de demain. Et nous voilà en route pour une leçon de gestion. Enseignée par les maîtres modernes de Kant à Gadamer. Un vrai cours européen de M.B.A., c'est-à-dire un Master en Business Art.
Voir plus Voir moins

,

Esthétique du management

Gestion du beau et du sublime de Kant à Gadamer

Collection Dynamiques d' Entreprises
Dernières parutions
LELEU Pascal, Le développement du potentiel des managers. La dynamique du coaching, 1995. RIFAI Nabil, L'analyse des organisations. Démarches et outils sociologiques et psychologiques d'intervention, 1996. SIWEK J., Le syndicalisme des cols blancs, 1996. MARTIN D., Modernisation des entreprises en France et en Pologne: les années 80, 1996. REGNAULT Gérard, La communication interne dans une P.M.E. Outils et comportements pour travailler ensemble, 1996. MARQUIS F. Xavier, La technologie aux portes des PME, 1996. HENRIOT Christian, La réforme des entreprises en Chine. Les industries shanghaiennes entre Etat et marché, 1996. LACHAT Salomé & LACHAT Daniel, Stratégies de rupture et innovations de l'entreprise, 1996. PONSSARD Jean-Pierre (ed.), Concurrence internationale, croissance et emploi, 1997. BAUER Michel et BERTIN-MOUROT Bénédicte, L'ENA: est-elle une business school ?, 1997. ALET Dominique, Les enjeux actuels du management, 1997. REGNAULT Gérard, Les relations sociales dans les P.M.E., 1997. VIALE Thierry, La communication d'entreprise. Pour une histoire des métiers et des écoles, 1997. FROIS Pierre, Entreprises et écologie, 1997. ALTERSOHN Claude, La sous-traitance à l'aube du XXIè siècle, 1997. FABRE Claude, Les conséquences des restructurations, 1997. BADOT Olivier, L'entreprise agile, 1997. BOIRY A. Philippe, L'entreprise humaniste, 1998. MAVOUNGOU Jean Kernaïse, Privatisations, management et financements internationaux des firmes en Afrique, 1998. MILLIOT Eric, Le Marketing symbiotique. La coopération au service des organisations, 1998. LAURIOL Jacques, La décision stratégique en action, 1998. BELET Daniel, Education managériale, 1998. LE PERLIER Daniel, Entreprises: les hommes de la qualité, 1998. PASCAIL Laurent, L'effet joueur, 1998. REGNAULT Gérard, Les relations cadres-entreprises, 1998. ELDIN François, Le management de la communication, 1998.

(Ç)L'Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-7183-8

Pierre Guillet de Monthoux

Esthétique

du management

Gestion du beau et du sublime de Kantà Gadamer

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

A Gattières, mon village

TABLE

DES

MATIÈRES

AVANT-PROPOS PROLOGUE L'éducation esthétique des entreprises PREMIER CHAPITRE Business Art DEUXIÈME CHAPITRE Les Artistes-Managers TROISIÈME CHAPITRE L'art de comprendre QUATRIÈME CHAPITRE L'art d'inspirer CINQUIÈME CHAPITRE L'art d'émanciper SIXIÈME CHAPITRE L'art d'admirer SEPTIÈME CHAPITRE L'art d'enivrer HUITIÈME CHAPITRE L'art de peupler NEUVIÈME CHAPITRE Le Management esthétique ÉPILOGUE Un cas de Management NOTES BIBLIOGRAPHIE de Business Art

11 13 31 39 53 63 75 93 109 133 157 177 183 191

9

AVANT-PROPOS

Ce livre commence par la description de trois situations que j'ai vécues personnellement et qui m'ont amené à considérer l'esthétique comme une forme importante de management puisque les entreprises futures ressembleront de plus en plus à ce que nous appelons l'art aujourd'hui. Au cours de mon travail, des chercheurs en management clairvoyants ainsi que d'autres amis d'Europe cette partie du monde qui est le berceau de la philosophie de l'esthétique - m'ont fait part de leur inestimable inspiration. Je leur suis particulièrement redevable d'un remerciement amical. MM. Romain Laufer et Rafael Raminez, professeurs à HEC (Paris), ont inspiré cet ouvrage. Diverses conversations avec JeanFrançois et Alain Chanlat, professeurs à HEC de Montréal, m'ont encouragé à entamer le travail, François Colbert et Laurent Lapierre, également professeurs à Montréal, ont apporté de nombreuses pièces importantes à mon puzzle. Mme Barbara Czarniawska, professeur à l'Université de Goteborg, a appuyé cette innovation, ainsi que la fréquentation de chercheurs du CRG de Paris. Mes contacts avec le professeur Jacques Lebraty de l'IAE de l'Université de Nice, avec M. Florian Sala et M. Noël Ameno, qui ont été mes collègues au CEREM de Sophia-Antipolis, m'ont rapidement ouvert de nouvelles perspectives en particulier sur l'importance de l'esthétique pour le management des pays méditerranéens. C'est le professeur Andrea Saba de Rome qui a semé le premier germe, ainsi que le professeur Ekkehard Kappler, aujourd'hui à l'Université d'Innsbruck. Thomas Knoblauch d'Hanovre et Claus Otto Scharmer du MIT m'ont initié à la pensée de Joseph Beuys. Mme Idolina Conte de Lisbonne, Mme Karin FernIer ainsi que Mme Elisabeth Blanc, M. Germain Inverardi, Mlle Micheline Veron, M. et Mme Tony de Konig, Mme Christiane Guhur, tous habitants de Gattières, Amy Bull et Gilles Crupenynck de Paris et

11

l'artiste Josefina Gordh de St Jeannet m'ont aidé avec leurs idées ainsi qu'au cours de la rédaction du manuscrit. Les membres de l'association OPUS de Gattières m'ont donné de nombreux conseils sur le plan de l'esthétique pratique au cours des dix années de travail consacrées au festival. Les professeurs Michael Bockemühl et Michael Hutter, de l'Université de Witten Herdecke, m'ont fait part de leurs précieux conseils, ainsi que les professeurs Gunnar Olsson d'Upsal, Claes Gustavsson de Stockholm et Manfred Hutter de Hambourg. Mme Karin Pott de Berlin, M. Richard Sotto de Lund, MM. Claes Dahlbeck, Erik Kruse et Hans Weil m'ont accompagné au cours de ce voyage à travers l'esthétique. J'ai profité également de l'appui inestimable du spécialiste suédois de Ricœur Bengt Kristensson-Uggla et de mes collègues de l'Université de Stockholm, M. Jannis Kallinikos et le professeur Kaj Skoldberg, qui ont éveillé mon intérêt pour la poétique en gestion. M. Carl Wahrens de Gattières m'a fait part de ses points de vue dans le domaine de la musicologie. Je remercie William Fovet pour l'aide qu'il m'a apportée lors de la rédaction de la traduction de l'ouvrage ainsi que pour ses vastes connaissances philosophiques. A Paula Birnbaum, je suis redevable d'un chaleureux remerciement pour son soutien moral. L'ouvrage repose cependant pour l'essentiel sur des discussions qui ont eu lieu au sein de mon groupe de recherche ECAM (le Centre International d'Art et de Management) de l'Université de Stockholm et lors de ses universités d'été à Gattières. Au cours de mon travail, j'ai obtenu le soutien du Centre National de la Recherche Suédois (HSFR) et du MTC de Suède et du Wissenschaftszentrum de Berlin. Si le livre contient quelque chose de sensé, c'est à ces personnes que je le dois. Moi seul suis responsable des bêtises qu'il pourrait contenir.

Gattières, décembre 1997 Pierre Guillet de Monthoux

PROLOGUE

L'éducation esthétique des entreprises

L'hôpital
Je faisais dans ma fonction de professeur de gestion une enquête économique sur les files d'attente des hôpitaux de Suède. Six mois pour une opération de la hanche, un an, voire deux ans pour se faire opérer le cœur. Une durée indéterminée pour un cancer de la prostate. Mon père venait de mourir de cette façon. Dans l'attente. Accablé de sondes médicales et de substances cytotoxiques. Dans l'attente éternelle d'un avis et d'un traitement. Le dernier Noël ensemble. Épuisé, il se traîne jusqu'à son vieux fauteuil. Avec difficulté, il mange quelques bouchées d'un repas de Noël. Il n'a plus de forces. Il se réveille dans la nuit du 12 janvier. Tousse, crache du sang. Un dernier médecin de garde arrive au petit matin comme une taupe grise. La respiration est lourde. Encore un ultime effort et il réussit à boire un peu de thé au miel. Cherche la poche de la sonde de ses mains pour vérifier que le liquide sorte. Pour la première fois depuis sa longue maladie, il se décontenance et commet une simple erreur. Il confond un coin de drap avec le sac à sonde. Quelques heures plus tard, ses yeux sont grands ouverts au-dessus du masque à oxygène. J'augmente le débit d'oxygène. Ses yeux.me fixent, animés d'un dernier souffle de vie. Et puis ils cessent de voir mais restent grands ouverts. Il est mort. L'attente d'un traitement était longue. L'attente de la mort était longue. Après une longue attente à la morgue, il repose maintenant dans sa tombe. Il avait souffert dans l'attente. Il ressentait la

13

douleur des malades qui attendent. Ceux qui connaissaient leur maladie mais étaient contraints de rester passifs. De voir la mort courir au devant d'eux. De voir les chances de succès d'une opération en retard diminuer jour après jour. Dans un monde "opulence". Dans un monde au "développement technologique accéléré". Aux dépens des gens. Tout le monde était d'accord làdessus. Que faire? Tout autour, on rabâchait la même chose dans un débat sans fin. Un jeu de ping-pong entre deux alternatives. Certains parlaient d'une privatisation du service hospitalier. J'avais moi-même observé que pour 20 000 couronnes (soit environ 15 000 francs), on pouvait se payer une opération qui aurait apaisé la souffrance de mon père. Je compris que l'attente ne devait pas nécessairement être aussi longue en province qu'à Stockholm. A trente minutes de vol de la capitale, de l'autre côté de la Baltique, il y avait des lits d'hôpital libres, en Finlande. Au cours du débat, on estimait que le secteur public était trop vaste. Trop lourd en Suède. Insensible aux besoins réels du service médical. Tel un escargot géant, il se retirait dans sa coquille. Le secteur public ne voulait ni ne pouvait voir la souffrance de la réalité. Et son organisation était un bac à sable pour toutes les autruches qui refusaient de voir ce qui se passait. Lorsque les gens restaient chez eux dans l'attente d'une opération, des médecins en congé compensatoire parcouraient le monde sur des bateaux de plaisance et se plaignaient du manque d'humanité du système médical. L'autre alternative parlait d'une mauvaise planification et d'une administration trop faible. Le secteur public devait sérieusement prendre ses problèmes à son compte. On insinuait que les files d'attente étaient des astuces bureaucratiques de la part des chefs de clinique pour débloquer plus d'argent lors des négociations de budget. Dotés d'un pouvoir de docteur ancien, les médecins réussissaient à se procurer une technologie coûteuse et prestigieuse. Que se passerait-il si on leur permettait d'ouvrir des cliniques privées? De disposer directement de l'argent de la sécurité sociale? Dans un système médical peu habitué à la concurrence, comme le système suédois, les médecins pourraient facilement fixer des prix exorbi-

14

tants et se remplir les poches. Non, on peut remédier aux différences locales entre les durées d'attente par une meilleure organisation nationale. La solution était donc, pour cette alternative, d'améliorer la planification étatique. Il était question d'un duel entre le Plan et le Marché. Le pendule du débat oscillait entre les extrêmes. Les administrateurs, les médecins, les journalistes et les politiciens étaient très engagés. Mais pas dans mon problème, dans celui de leur débat. Je me souvenais du cancer de mon père. De la façon dont il avait été transporté, tel un paquet malade, entre les divers services de traitement avec leurs têtes toujours nouvelles. De la lutte au sein de la famille qui finalement consistait à exorciser ce monde kafkaïen, à assaisonner la nourriture fade de l'hôpital. D'accompagner la soupe farineuse d'un verre de vin. De préparer un bain avec de l'eau de Cologne, de remplacer la musique d'ambiance par du Schumann ou Paris Match par Dickens. Dans la nuit déjà très avancée, mon ami médecin sirote un peu de bon vin en regardant dans la nuit d'été. Lui aussi, il a pensé écrire un livre-débat sur les problèmes du service hospitalier. Me voilà en train de boucler mes valises pour quitter la Suède et partir en Angleterre. En Suède, le service médical n'était pour ainsi dire qu'étatique. En Amérique, l'autre extrême semblait être dominant. Mais en Angleterre, on disait qu'il y avait les deux, le privé et le public. Je compris vite que seul un petit pourcentage d'Anglais avait une assurance maladie privée. Que c'était la plupart du temps de riches héritières qui faisaient la clientèle des cliniques privées. Que c'était de nombreux Arabes très riches qui recevaient des valvules toutes neuves dans les cliniques de luxe. Que les chirurgiens étaient des docteurs super stressés qui y faisaient des extra et qui de jour travaillaient pour le National Health System (NHS). Je rendis quelques visites à des cliniques privées. Une d'elles avait été construite spécialement pour accueillir des patients norvégiens en attendant que les Norvégiens augmentent leur capacité en chirurgie cardiaque. Une autre vivait de Hollandais en attendant qu'ils aient eux aussi leur propre service. Je découvris que le NHS était fortement centralisé à Londres. Que seuls certains

15

domaines spéciaux pouvaient obtenir une allocation supplémentaire en haussant la voix ou en faisant pression. Je pressentais des négociations difficiles et serrées. La devise du "pouvoir du docteur" était très fréquente et de nombreuses personnes parlaient de la nécessité de laisser des "inspecteurs" contrôler que les médecins travaillent conformément à leur contrat. Le débat était dur mais les alternatives étaient les mêmes que chez nous. Le duel entre le Plan et le Marché semblait dominer. Résigné, je commençai à faire mes valises pour rentrer à la maison. Et alors, par pur hasard, j'entendis parler de l'Eye-Camp de sir John. Un après-midi d'automne humide sur la côte sud de l'Angleterre. La mer est grise et venteuse. Les kiosques fish and chips sont en léthargie de basse saison. Le petit parc d'attraction est fermé. Mais une lumière brille à travers la fenêtre d'un hôtel balnéaire victorien. De nombreuses voitures sont garées à l'extérieur. Il y a du mouvement. Dans les salons, avec vue panoramique sur la mer, des hommes et des femmes d'un certain âge discutent. Des messieurs habillés de vestons de tweed et des femmes en cardigans faits main. On boit du thé et on mange des sandwichs. Dans le couloir, des jeunes femmes font de l'exercice et des messieurs du Royal Automobile Club escortent poliment quelques dames qui rejoignent leur équipage. Les voitures font la navette entre les hôpitaux de l'endroit. Une équipe de médecins opère des centaines de patients souffrants de cataracte au cours de cette campagne du week-end. La Impact Foundation de sir John vient de créer son premier Eye-Camp européen. Mais la Eye-Camp avait été créée à l'origine pour les malades du tiers monde. Des médecins volontaires et des infirmières faisaient des opérations de la cataractes dans des villages éloignés d'Inde et d'Amérique latine. Les écoliers font du ménage dans l'école pour qu'elle puisse servir de salle d'opération. On a même pensé à aménager un train pour en faire des wagons d'opération ambulants. Sir John, qui est aveugle, estime que c'est maintenant à l'Europe de bénéficier de son aide. Qu'est-ce qu'attendent les médecins conservateurs? Dans quelle mesure les cliniques privées ont-elles le droit d'être avides au gain? Dans l'équipe médicale de

16

sir John, des médecins, qui sont fonctionnaires, se portent candidats volontairement. Le département de la santé (Health District) couvre une partie des frais. Pour le reste, l'Impact Foundation trouve des sponsors. Tous les patients en attente d'une opération de la cataracte ont reçu une lettre. Veulent-ils participer au projet? Tous ont répondu par l'affirmative. TIs viennent alors à l'hôtel une journée avant l'opération et y restent une journée après. Pour un modeste supplément, ils ont la possibilité d'amener un ami avec lequel ils partagent leur chambre. Quelle différence entre un hôtel et un hôpital! Les opérations se déroulent dans l'hôpital local. Mais l'examen préliminaire et la convalescence sont à l'hôtel. On évite ainsi la tenaille institutionnelle. Et pour les patients, qui sont souvent des personnes âgées et seules, la bonne nourriture, la télé dans les chambres et la possibilité de trouver. de la compagnie dans les salons ou au bar, sont une véritable fête. de relaxation. Les infirmières aiment aussi l'hôtel. Elles n'ont plus besoin de courir après les assistantes et de penser au ménage ou à l'entretien. C'est le personnel de l'hôtel qui s'en charge à merveille. L'équipe de sir John n'a pas seulement baissé les coûts des médicaments et de l'équipement en négociant avec les requins de l'industrie pharmaceutique. Les procédures d'enregistrement des .malades ont été réduites au strict minimum. On a supprimé les tests préopératoires superflus. Loin des hôpitaux de la réalité économique, le service médical esthétique semble ressusciter. C'est comme si les impératifs de distraction et les exigences fonctionnalistes des soins étaient sous le même toit. Comme si la camisole économique et institutionnelle des soins s'ouvrait en louant l'hôtel. Entre le sociologique et l'économique, il y avait un champ esthétique peuplé par Sir John. Je me souviens alors de ce que je ressentais en soignant mon père. L'euphorie des menus services. Faire le lit, retaper les oreillers, préparer la cuisine, apporter les derniers moments de joie d'une vie. J'étais dans un état d'extase contagieuse. Tout cela contribua à élever ma vie à un rang supérieur où le mot "sens" est aussi blême que dépréciatif. Je louais Dieu pour m'avoir permis de faire ce sa-

17

crifice. Dans la rue, je rencontrais des étrangers. Croisais leur regard et entamais aussitôt une conservation profonde et vibrante. J'étais un sadhou occidental qui planait habillé d'un manteau d'hiver sur un quartier de Stockholm. "Ça ne doit pas être facile pour vous" me disaient ceux qui ne comprenaient pas. Ceux qui n'ont jamais connu l'état de la vocation. En 1985, Beuys avait donné un commentaire de sa crucifixion lors d'une exposition à Aix La Chapelle. La création de son œuvre avait traversé trois stades. D'abord, une mise en forme de la totalité dans l'expérience d'un chrétien. Puis la sensation d'un vide paralysant devant la mort du Christ. Finalement, une période hyperactive au cours de laquelle il voulait donner forme à la force mystique de la mort de Jésus. De réintroduire une réflexion christique esthétique dans le débat exsangue du protestantisme allemand des années 70. Beuys disait: "Pour moi, il s'agissait de montrer la réalité de cette force. Une réalité dans un présent perpétuel. Une présence qui se renforçait incessamment... Il ne s'agit pas de donner forme à un événement historique. Il s'agit d'un événement réef.1" Le champ de forces de la couche funèbre de mon père était une réalité pour moi. Non pas au sens de "cruelle réalité" qui est inévitable. Non pas au sens de quelque chose "d'impossible à oublier". Cette réalité comprenait une présence. Quelque chose que je n'avais entrevu autrefois que par lambeaux dans des périodes de travail intenses ou lors de passions orgiaques. C'était une présence qui ressemblait justement à l'expérience intemporelle de la sculpture de Beuys intitulée La crucifixion. Je sortais du quotidien et m'élevais dans l'ordre intemporel du réel. Cette extase est-elle la réalité du personnel soignant? Est-ce que le service des soins peut être construit autour d'expériences esthétiques de cet ordre? Dans La Crucifixion, Beuys montre le centre d'un champ de forces entre les deux bras étendus de la croix. La sculpture nous transmet une idée de l'harmonie entre ces deux puissances. Entre la matière et l'idée. Entre la sociologie du travail et l'institution de la maison. La sculpture de Beuys ne matérialise pas cette idée. Mais à partir de sa matière, l'idée peut s'animer.

18

Me voilà à nouveau dans le hall de l'hôtel anglais. Je vois Sir John déambuler avec sa canne blanche. De petites dames aux cheveux blancs s'approchent de lui. Elles lui serrent la main: "Il est fantastique. Il fait tout ça pour nous gratuitement. Pour nous dont personne ne s'occupe bien que nous ayons subi le Blitz. C'est si beau!"

L'université L'université n'est pas seulement mon lieu de travail. L'université ne me paie pas seulement mon salaire, elle m'approvisionne également en atmosphère vitale. Je n'oublierai jamais la sensation que j'ai eue en arrivant à Lund. Je compris que l'université n'était pas une institution. Pas une maison avec des bureaux de fonctionnaires et des salles de travail, mais plutôt un monde artistique académique. Par-delà la sociologie et la logique. Une cathédrale dans un joli bosquet touffu entouré des vieilles ruelles d'un centre ville compact. Chaque maison, chaque pavé sont imprégnés des souvenirs d'étudiants des siècles passés. Au milieu des maisons en cloisonnage et des ormes majestueux se dressait la façade en briques de Lundagard. A l'intérieur, un escalier en chêne, usé et ciré, craquait sous nos pas. On disait que Charles XI l'avait escaladé à cheval. Mais il importait peu que cela fût un mensonge et que le bâtiment fût une coulisse du début du siècle. L'ambiance y était quand même et l'univers esthétique de Lund fonctionnait très bien. C'est là que j'avais obtenu les mérites qui se traduisirent ensuite en une chaire à l'université de la capitale. Son bâtiment avait été construit dans les années 60 et s'efforçait de ressembler à un lieu de travail avec une touche d'usine. On essayait d'y atteindre la réalité avec la quotidienneté. Vite, je me rendis compte que les étudiants appelaient l'université "l'école". Toutes mes actions étaient instinctives. Dès ma première semaine en fonction de professeur, je changeai l'ameublement de mon bureau. J'accrochai des tableaux et emplissai la pièce de musique classique qui sortait d'un vieux magnétophone. Il fallait exorciser les démons

19

locaux de la matière et de la forme. Et constituer un champ esthétique. On raconte qu'un juriste de Cambridge demanda un jour à un étudiant qui passait: "Mais où se situe l'université à vrai dire?". Exception faite de l'Église, c'est l'université qui est la plus vieille institution vivante d'Europe. Mais l'université n'a pas de murs. A l'intérieur des diverses disciplines qu'elle représente, les confrères se réunissent internationalement. L'université de Stockholm me paie mon salaire. Mais j'ai été élu par d'autres confrères à l'extérieur du champ de forces local de l'université. Le théâtre académique offert dans les cours et séminaires provient de la recherche internationale. Sort des réseaux de collègues établis au fil des décennies. Le bienêtre de la pause café et la démocratie du lieu de travail sont des phénomènes assez marginaux dans le milieu de la recherche. La science et l'art sont exclus de la loi de participation des salariés. L'universitaire est actif, au-delà du temps concret et de l'espace local, à l'intérieur d'un champ esthétique imaginaire. Les étudiants allaient bientôt m'apporter la preuve que tout cela n'était pas seulement ma vision personnelle, ni les rêves d'un idéaliste désespéré. Dans un cauchemar, j'invitai un collègue à déjeuner. Après un monologue circonstancié à propos de son travail, je compris qu'il se considérait comme celui qui procède à l'instruction de pochettes marron. Il voyait en moi un collègue instructeur. Il m'accueillit en s'exclamant: "maintenant que tu as tous les éléments nécessaires de ton CV, tu n'as plus besoin de faire de la recherche". Il était, lui, passé du travail solitaire de l'écriture et de la publication à la présidence monologique des réunions. Il recherchait avec énergie les pochettes de service marron. Quand j'achevai le déjeuner en lui di-sant "J'espère qu'on passera un temps agréable ensemble", il me répondit par un regard amical mais qui n'exprimait aucune compréhension. Je me réveillai, couvert de sueur froide, au moment où il voulait me fourrer dans une pochette marron. Je fis partie ensuite de l'association des étudiants. Buvais de l'aquavit, distribuais des médailles de cotillon et prononçais des discours insensés et burlesques habillé de mon vieil habit de cérémonie taché. C'est là que se reflétait l'humeur à cheval sur les règles

20