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Figures ouvrières de Lorraine (1948-1995)

De
216 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296307766
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FIGURES OUVRIERES DE WRRAINE
(1948-1995)
CLEMENCE AU PAYS DU CHIFFON ROUGE

"

@

L'Harmattan, 1995

ISBN: 2-7384-3573-4

Ginette FRANCEQUIN

FIGURES OUVRIÈRES DE LORRAINE (1948-1995)

Clémence au pays du chiffon rouge

Éditions L 'Harmatûl1l 5-7, rue de L'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection Dynamiques
ALTERSOHN Claude,

d'Entreprises
industriel.

De la sous-traitance au partenariat

1992.
LOQUET Patrick, Sauver l'emploi et développer les compétences, le double enjeu de la gestion prévisionnelle des hommes et des emplois,

1992.
SUMIKO HIRATA Héléna (ed.), Autour du «modèle» japonais. Automatisation, nouvelles firmes d'organisation et de relations au travail. 1992. GILBERT Patrick, GILLOT Claudine, Le management ces. Incantations, pratiques magiques et management, REGNAULT Gérard, pratique,1993. des apparen1993. Approche

Motiver lepersonnel dans les P.ME., Marie-France,

BREILLOT Jean-Marie, REINBOLD pétence dans l'entreprise, 1993.

Gérer la com-

BEC Jacques, GRANIER François, SINGERY Jacky, Le consultant et le changement dans la finction publique, 1993. GUIENNE-BOSSAVIT psycho-sociologique. Véronique, Etre consultant Ethique et méthodes, 1994. d'orientation

SPIELMANN Michel, Ces hommes qu'on rachète, aspects humains des concentrations d'entreprises, 1994. BOUTILLIER Sophie, UZUNIDIS Dimitri, Entrepreneurs vation en Grèce. L'entrepreneur révolutionnaire, 1994. PIGANIOL-JACQUET Claude, analyses et controverses, 1994. REGNAULT Gérard, Animer et inno-

Gestion des ressources humaines:

une équipe dans les PME aujourd'hui.

1994. LOUCHART Jean-Claude d'entreprises, 1995. (ed.), Nouvel/es approches des gestions

MARCON Michel, SIMONY Nadia, Les transfOrmations du comité d'entreprise, 1995. DOL Y Jean-Pierre, MONCONDUlT contrainte et liberté, 1995. François. L'entreprise entre

MESSIKA Liliane, Les dircoms, un métier en voie de profissionnalisation, 1995.

Mes remerciements aux mineurs et sidérurgistes de Lorraine qui m'ont accordé leur confiance en participant à des interviews rapides et anonymes lors de manifestations, aux radios Lorraine Coeur d'Acier et Aria. Je remercie particulièrement pour leurs précieux témoignages: Carmen ABRAM, Abel et Martine AOUMEUR, Hubert et Thérèse AU BRION, Albert BALDUCCI, Mesdames BARBARESI, René BOUDOT et son épouse, Robert BlAISE, Denis et Geneviève BOLLEY, Jean-Claude BRULE, Jan et Christiane CICHY, David CHARASSE, François CORRA, Marcel et Yvon DONATI, Micheline DUPONT, Jean-Claude FEITE, Antoinette FURLAN, Robert GIOVANARDI, Monsieur HABBRAN, Jules JEAN, Gérard de KAENEL, Marthe NICOLAS, Michel OLMI, Marie-Paule PATOUX, Sylvain POLI, Alain et Mady RAILLARD, Jean SOULIGNAC, Danièle et Louis STRAPPAZZON, Vincent THOMAS, Massimo TRINOLI, Joseph VAGINA, Thérèse ZARAMELLA. Ma reconnaissance à Laurence CESARINI pour ses encouragements et l'efficacité du secrétariat, et à Danièle LAZARD, photographe.

A

'TTIiJ,J"

(PCJUIV 1711.& ~.

PREMIERE PARTIE

DE BRODERIES EN BRADERIE

Bonheur de dame. Tu bâilles avec un grognement de lion, ce matin.
«

J'ai rêvé de toi! incroyabLe ce que tu pouvais t'agiter loin de

moi », dis-tu, étirant tes bras à faire pitié.

«Agitée? Moi! Je me suis endonnie apaisée, mes jambes mêlées aux tiennes... Le bonheur sous la couette avec les battements de

ton coeur et ton soufflerégulier à côté de moi! »
Tandis que tu replonges sur l'oreiller, je saute dans mon kimono. «Je vais me remuer en préparant le petit déjeuner! Sympa non? ». Un grognementbluff répond: « Super sympa! ». Tu arrives finalement dans La cuisine pour me taquiner d'une chiquenaude tendre sur le front. «Tu n'aurais pas un petit projet

d'évasion par hasard, en ces derniersjours d'août?
«

»

Si ! Celui de sécher la reprise du travailla semaine prochaine.
pour dire que tu m'as kidnappée. Moi je ferai pareil
»

Tu téléphoneras

pour ton hosto!

Nous rions devant le café fumant, en écoutant Verdi.
« Mon projet? Je vais te le dire! Par ce temps génial, je vais aller à ta rencontre ce soir après tes consultations à la Salpêtrière! »
«

Bonne idée! Retrouvailles à l'Ebouillanté sur le coup de 18
lances-tu, content.

heures»

Nous aimons ce bistrot, petit comme une maison de poupée, où Lecafé toucouleur accompagne une part de strudel. «Je te rejoindrai en panoplie de marcheur! D'abord, je tennine le rangement des annoires et de la petite bibliothèque. » 13

«

A mon avis, tu devrais aussi peindre les plafonds et les murs du

salon, ça te reposerait avant la reprise!», l'escalier avec un pied de nez.

ajoutes-tu en dévalant

Pour t'embêter, je te jette ton paquet de cigarettes, tu l'attrapes, le relances: «Madame, je ne fume plus pendant le service!» «

Chiche! » Tu t'enfuis au travailen riant.

A 14 heures, j'enfile tee-shirt, jeans, espadrilles, je relève rapidement mes cheveux sous la casquette blanche et saute dans le bus, direction Porte de Clichy. Paris, métro jusqu'à Saint-Lazare. Mes pas m'entraînent vers les grands magasins pour faire un peu de remueméninges devant la collection d'automne et au rayon chapeaux que j'adore.
J'aime marcher et rêvasser sans but.

A Opéra, je remonte le Boulevard des Italiens jusqu'au 24 pour me reposer dans ce lieu magique. La chaleur du bois foncé, l'éclat du cuivre, le plafonnier coloré m'emmènent vers les vitraux de Majorelle. La silhouette d'un lion semble s'y refléter. A l'orgue de barbarie, un musicien attaque un air de Gainsbourg. Le limonaire donne au décor sa note féerique. Sur un mur est écrit: «Concours du meilleur pied de cochon». Me voilà caracolant vers Sainte Menehould. Aujourd'hui, c'est hier. Si tu étais là, je serais tentée de boire une lichette de bière dans

ton verre.Je sirote mon diabolo menthe en pensant: « Foin des bocks
et des limonades, des cafés tapageurs et des lustres éclatants ». Avec dix ans de plus que mes 17 ans, je suis heureuse! Je reprends ma

promenadepar la rue de la Michodière.Le « PetitJournàl » de 1892 y
est affiché avec .le menu du jour: «Foie de veau vinaigre et miel, Château des Vergers », je retiens: l'Escalier pour une de nos soirées.

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Point d'ombre.

De l'autre côté de la rue, une vitrine de libraire me séduit par son exposition de cinq livres de Barthes parus dans la collection Tel Quel. J'entre, achète machinalement la dernière publication de l'auteur. Près de la caisse, sur le présentoir, mon regard est attiré par. une manchette

de journal: Le Sous-Sol Lorrain.

Je le feuillette. Quatre pages font l'éloge «du travail sérieux, document excellent, réquisitoire de la politique patronale », rédigé par un ancien ingénieur des mines, député RPR. Son ouvrage s'intitule:
« L'industrie du fer en Lorraine». Troublée par ce désordre flagrant

des idées dans les camps, j'achète le mensuel syndical. La critique conclut en interpellant Monsieur Masson: Comment peut-il concilier son attitude de technicien et celle de député de la majorité?
Chacun est à sa place. Ouf!, La cohérence est sauvée. Rue du Louvre, je flotte entre adolescence, bonheur des dames et maturité. Je note machinalement : «Cours du soir, reportage d'actualité ». J'entre au Louvre. Rien ne m'accroche vraiment. Soudain

devant « La Liberté guidant le peuple» de Delacroix, j'échafaude des
barricades avec la belle fille au visage lumineux, qu'un homme semble supplier.

Liberté... Est-ce la petite et grande âme de gavroche qui s'abat contre le pavé, les cheveux au vent, les mains sur les hanches, l'oeil bravant les gardes nationaux? Liberté... Est-ce le blues, le rêve et le whisky, dans la gorge à Jimmy, avec du soleil à 300 balles... Dieu est si nègre!

J'entends grand-mère Marie rabâcher« on ne vit pas bien quand on a trop d'esprit! ». Il fait chaud dans ce musée, je vais m'asseoir sur un banc le long des quais de la Seine. Les pigeons m'emportent vers 15

les oiseaux de Lilette à Longwy. Tu n'aurais pas dû rêver .de moi agitée, mon chéri! Aujourd'hui tout m'embarque en Lorraine... Pour me détendre, je griffonne sur le bloc de papier qui ne quitte

jamais mon sac « Marianneet Lilette » et quelqueslignesdéfouloir.
Presque 18 heures! C'est fou ce que le temps file ! Agacée par

mon style « une minute de retard »,j'hésite et tournicotesur le plan de
la station Pont Marie, finis par retrouver la rue de notre bistrot. Comme d'habitude, tu m'attends! Entre le rire et les larmes, je m'installe à la table - « Clémence, que se passe-t-il ?» Enervée, je craque un peu dans tes bras... Puis, le fou-rire me prend contre ta joue encore dorée du soleil ,des vacances. Je te raconte que j'aimerais être une belle femme à la gorge abondante, au ventre rebondi, nourrice aux cheveux longs se promenant dans des gerbes de blé.

- « Tu pleures parce que tu es frustrée!
un petit 85 ... ! »

. Ta poitrine tient dans

Sérieux, tu réfléchis en jouant avec mes doigts tachés d'encre violette et dis:

-

«

Ce que tu me racontes là, ressemble à la fresque du cinéma
»

de quartier de tes grands parents...

Portée par tes caresses sur ma nuque, je te montre mon carnet et

te lis mes gribouillis:

«

Marianne,une fille de liberté, parée d'un feu

intérieur, brise ses chaînes. Dans la rue, tout est déjà brisé, des corps gisent au sol. Elle reste force et beauté. Lilette, une voisine de mes grands-parents, maquillée de couleurs de plumages exotiques, collectionne des bâtons de rouge à lèvres, des robes achetées en solde, des paires de talons aiguilles. Sa maison est pleine de fleurs, de coquillages, de cuivres, de fers à repasser en fonte.

16

Liberté,.. Celle de Marianne brandissant son drapeau tricolore, chair abondante, seins bourgeons, rayonnante sur une rue blessure... Dans un musée. Liberté ... Celle de Lilette offrant son visage maquillé, pendeloques aux oreilles et quincaille en collier à un bon petit vent d'une plage du nord, rayonnante sur une piste de bal musette, vivante dans son quartier. «Trois glorieuses... Ma liberté? Après les trente glorieuses, troublée et troublante de contradictions, quai des Tuileries.
Nostalgique à Paris...
»

Tu ris - «Ton grand-père aurait dit: ça ne gaze pas fort aujourd'hui petite! Tu veux qu'on parte en week-end en Lorraine? On dort dans la maison et après on part saluer les parents à Joeuf et Briey».

- « Ce serait bien d'aller dans la maison, mais elle va sembler si vide. Ca fait un an que grand-mère est morte. C'est ça. Et grandpère..., six ans ».
- « Tu vois bien que tu t'agitais dans mon rêve!
»

Je t'offre le bouquin de Barthes: «Fragments d'un discours amoureux ». Détendue par ta compréhension des petites parcelles de moi, de parlotes en paroles, j'explique que j'aimerais écrire des articles sur des sorcières que j'aime, évoquer la beauté d'Eva Kanturkova, celle d'Isabel Carmo, ou encore celle d'Alba Gonzales Sousa, contraintes au silence. Tu dis seulement: «Chiche! Mais tu sais, le torchon brûle

moins en 1978 ! »
«

Mon amour tout bleu dans ta chemise de velours, tu comprends

tout! Hugo, je t'adore! » 17

Le lendemain, j'écris ma demande de mise en disponibilité de mon poste de professeur de Français, m'inscris au cours du soir ,( Journalisme d'investigation », cherche des piges.
Assez vite, deux propositions d'articles arrivent: une sur le système éducatif et sa complexité, l'autre par la Rédactrice en Chef du mensuel « Possibles» : Rénover la rubrique « Beauté ». Pourquoi pas ? Pour débuter...

* * *

Point de Paris, 9 décembre 1978 Il neige. De la fenêtre de mon balcon de banlieue, je devine, lointain, le Sacré Coeur. Dans ce brouillard de coton, je cherche un titre pour l'article que je dois déposer ce soir à Richelieu Drouot. Betty m'a demandé de bien enregistrer ce fait nouveau: les femmes aiment apprivoiser leur corps pour elles-mêmes, la peau signe l'âge de la plante des pieds au cuir chevelu. Les odeurs s'accessoirisent de vanille, de bergamote, pour valoriser l'enveloppe féminine!

Répondre à la question:

«

Les filles ressemblent-elles à leurs

mères?» va demander un article mi-guimauve, mi-ginseng, qui illustre trois portraits de femmes: 1918, 1948, 1978... Les signes décrivent la recette de crèmes mêlant amande douce, huile essentielle, cendres de saponaire, celle de l'émulsion raffermissante, du parfumage à l'orchidée et légendent les photos, insérées dans du carton glacé et de la soie plissée.
«

Sourires, manières d'être, regards, moues identiques. La forme
un coton

des yeux noirs est même et de même coupe sont les robes:

18

rouge des années 20, un velours lie de vin, un acrylique vennillon de l'ère de nylon. Avec cet air d'être ensemble, elles semblent mêmes, mais la différence de reflets des images, s'évalue au.teint... Enrichi par les textures nouvelles et veloutées ». Chaque fois que je bute stupidement sur la page blanche et ses griffonnages de perfectionniste, je mâchonne mon crayon de temps gris qui prend des ailes quand je rencontre sur mon chemin de lune les yeux noisettes de l'homme de ma vie. En rêve, je caresse ses épaules coffrefort, écoute les amplitudes fougueuses de la voix, qui aime entraîner le monde, dans la galaxie humanitaire des médecins pour quartiers pauvres. Machinalement, j'écris: «Serre moi dans tes bras. Aime-moi. Dès l'aube ». Remontant ainsi à la surface de la vie, je souris au vertige du jeu des mots pour écrire Emeraude,ouf! Le titre sera « Les reflets d'Emeraude ». Avant de multiplier les ratures, je vais porter « Les reflets» après un café, une cigarette et les infos de 17 heures.

* * *

Motifs. Pincement au coeur en captant à la radio l'annonce de 6 300 licenciements à Longwy. La mort du bassin avec 15 000 suppressions d'emplois à prévoir mobilise toute la population. Un cri s'élève en

Lorraine. « Etchegarayà la ferraille! ».
Je file au journal en mûrissant un désir, qui devient en une heure une volonté, celle de partir vivre au coeur des événements qui agitent la région du berceau familial.
Je passe gare de l'Est m'enquérir des horaires de train, achète un aller. Réécrire des réalités, comprendre ce que vivent ceux que le

19

chômage guette comme une trahison de la vie, et changer de rubrique
au journal par un article comme:
«

Femmes et braderie en Lorraine »...

Le soir, nous regardons le journal télévisé: «9 décembre, la Lorraine explose de colère contre les licenciements et le refus de construire une aciérie à oxygène à Usinor Longwy». - «Tu n'as pas envie de changer de crémerie? », demandes-tu.

Blottiedans tes bras,je chuchote: « J'ai déjà pris mon billet pour
demain dans une espèce d'impulsion... Tu sens la menthe sauvage

mais tu es la crème des hommes! » Tu t'amuses: «Bon sens, non
sens» ajustant tes lunettes. «Les lorrains extériorisent vraiment leur colère, vas-y, c'est bien. Je te rejoindrai quelques jours entre Noël et Nouvel An
)).

Comment exprimer l'expérience d'une émotion en mettant le pied dans le train Paris-Longwy. Le parisien voyageur siffle moins souvent chaque année. Longwy est déjà devenu un bout du monde. A Onville, mon voisin de banquette me dit:
«

C'est dur à dire,

Madame, mais je crois que les ouvriers donnent leur confiance trop souvent! On nous a promis une aciérie et on y a cru ! Je crois que mon fils va être chômeur avant de commencer à travailler, et que moi... je vais être licencié de la Chiers )).

Il dit, l'ouvrier bientôt chômeur, que l'action va monter, que ce sera autre chose qu'en mai 68 cette fois ci ! Il y a 35 ans, il était à Padoue. Maintenant, il est d'ici, de Longwy; pas loin de la Belgique, du Luxembourg, de l'Allemagne, dans la vallée de la Chiers. Sidérurgiste, comme mon grand-père l'était.

* * *

20

Point de bourdon.

A la sortie de la gare, une banderole annonce: « Longwy vivra. » Je ne suis pas revenue depuis notre week-end « retour aux sources» en Septembre dernier. Je prends à pied le trajet jusqu'à la maison de mes grands-parents. Maison si vide depuis leur mort, même si elle est visitée, aérée par mes parents. Le chemin me réappropriera un peu la ville. J'y ai passé tant de vacances. Que de fois ne l'avons nous fait ce parcours avec ma mère et ma grand-mère Marie! Elle, la sévère, pourtant généreuse refusait bus ou

voiture! : « C'est perdre en trajet les économiesfaites au marché ou à prisunic ! » Aller aux commissionsnécessitaitdes préparatifs,selon la
leçon de Marie à laquelle Mathilde, ma mère, se soumettait sans

protester, malgré son caractère entier. « Propreté et élégance: on ne
sait ni ce qui peut arriver, ni qui l'on peut rencontrer! », nous houspillait Marie trouvant Mathilde à la fois trop originale, avec ses hauts talons et ses bas coutures, pas assez coiffée, un peu romanichelle avec ses jupes trop larges. Finalement, astiquées, elle nous passait en revue: «Ma foi, ça pourra aller» et « Toi, ça va, si tu dis bonjour quand on voit quelqu'un» m'adressait Marie. La rue du Moulin est toujours cabossée. En passant devant la

briqueterie,grand-mère rituellementdisait:

«

Quandje pense qu'à 13

ans, je faisais des kilomètres pour venir travailler ici par tous les temps! Les busettes et les briques, j'en ai vu ! Le chef venait vérifier avec sa canne la solidité des coins. Tac, tac, si le mortier s'ébréchait, ta prime

s'envolait! » Mathilde disait « Un drôle de salopard». Marie coupait la phrase d'un: « Tu ne peux pas savoirtoi, toute aux études! » « Mais maman,c'est toi qui m'as dit que c'était un salopard! »
Marie bougonnait: «C'est bien vrai tout ce que je raconte! Personne ne saura ce qu'on a pu souffrir là dedans, avec pas grand chose dans l'estomac. Que des brisures de gaufrettes qu'on allait chercher, en se cachant, chez le Père Caramboère... Pour les manger à midi derrière un cubulot ». 21