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Firmes et économie industrielle

De
448 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 579
EAN13 : 9782296346598
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@ F:ditions l'Harmattan, 1997 ISBN: 2- riR4-5729-0

FIRMES ET ÉCONOMIE INDUSTRIELLE

Collection Économie et Innovation

dirigée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis

Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie et/ou de sociologie industrielles, financières et du travail mettant l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. Ces ouvrages s'adressent aux étudiants de troisième cycle, aux chercheurs et enseignants chercheurs.

Déjà parus J.L. CACCOMO : Les défis économiques l'information. La numérisation, 1996. de

D. UZUNIDIS, S. BOUTILLIER : Le travail bradé. Automatisation, mondialisation, flexibilité, 1997.

À paraître R. DI RUZZA, Y. BOUCHUT, Les mutations technologiques en question. Modèles et systèmes productifs.

Sous la direction de

Christian PALLOIX y orgos RIZOPOULOS

FIRMES ET ÉCONOMIE INDUSTRIELLE

Sergio ALBERTINI; Wladimir ANDREFF ; Christian AZAÏS ; Pierre BARDELLI ; Bertrand BELLON; Rachel BOCQUET ; Benoît BOUSSEMART ; Denis CARRE; Claude COURLET ; Dany DESCHAMPS; Karine DUFFAUX ; Francis EYNARD ; Christian GABET ; Jean-Pierre GILL Y ; Jean-Pierre GIRARD; Réal JACOB; Pierre-André JULIEN; Jaime MARQUES-PEREIRA; Christian PALLOIX ; Roland PEREZ; Yorgos RIZOPOULOS ; Olivier SERVAIS; Xavier VENCE; Olivier WEINSTEIN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc)-CANADA H2Y IK9

Avant-propos
Ce livre est le résultat du travail mené au sein de l'Équipe de Recherche sur le Système Industriel (ERSI) de l'Université de Picardie Jules Vernel, qui regroupe économistes et gestionnaires. Une étape importante de ce travail fut le Colloque "Entre méso et micro, une nouvelle économie industrielle ?", organisée en mai 1996 à Amiens. Nous avons été surpris par l'écho de l'appel à contribution tant par le nombre (environ 50 contributions ont été finalement retenues) que par le spectre des réponses: beaucoup de jeunes enseignants-chercheurs, mais aussi des ancrages et sensibilités très diverses, avec une claire volonté de renouer les fils d'un débat qui s'est affiché tout au long des deux journées d'échanges intenses. Cette réussite a motivé la publication d'une sélection des papiers prés~ntés qui s'articulent autour du thème "Firmes et Economie Industrielle" . À cette occasion nous voudrions remercier tous les participants au colloque qui ont discuté la première version des chapitres de ce livre, présentés alors sous la forme de communications. Nous tenons également à remercier tout particulièrement: - les rapporteurs des différents ateliers, L. Berko, G. Colletis, H. Jacot, J.F. Nivet, P. Salama et N. Sigot, dont les critiques ont largement contribué à la qualité du débat; - Les présidents des séances, J.P. Bernard, P. Maurisson, C. Schnakenbourg, N. Sigot et J.P. Villette; - R. Cerisier et C. Schnakenbourg, qui ont tenu l'organisation matérielle et logistique; - I. Mercier, qui en a assuré le secrétariat.

I

ERSI, Faculté d'Économie et de Gestion, Pôle Universitaire Cathédrale,
Lafleur, 80000 Amiens.

Placette

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Par ailleurs, le colloque a bénéficié du soutien financier de l'Université de Picardie Jules Verne et de la DRIRE-Picardie, que nous remercions vivement. Enfin, nous sommes redevables à L. Kichou et C. Gregoire qui ont effectué le dur travail d'édition de l'ouvrage.

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INTRODUCTION
Christian PALLOIX, y orgos RIZOPOULOS ERSI, Université de Picardie

ENTRE MÉSO ET MICRO, UNE NOUVELLE ÉCONOMIE INDUSTRIELLE? " Assiste-t-on aujourd'hui à l'apparition d'une nouvelle économie industrielle qui serait au carrefour de l'héritage de la méso-économie industrielle française des années 1970-80 et des apports de la micro-économie industrielle? Si le spectre est relativement large, avec les tenants de la mésoéconomie reconvertis à la micro-économie industrielle, avec également ceux qui campent fermement soit sur la mésoéconomie soit sur la micro-économie, nombre de positions sont moins tranchées, à la croisée des chemins, à la recherche de nouvelles synthèses. " Tel était le sens du colloque international organisé par l'ERSI les 3 et 4 mai 1996, dans les locaux de Université de Picardie Jules Verne à Amiens, intitulé "Entre Méso et Micro, une nouvelle économie industrielle? Ruptures industrielles et emploi" . En effet, les années 1970 et 1980 ont été marquées par le développement (puis un certain effacement) de l'école française d'économie industrielle, de type macro et mésoéconomique, économie industrielle qui courait de l'Université et des centres de recherche vers les institutions étatiques (INSEE, Direction de la Prévision, Commissariat au Plan, Ministère de l'Industrie...). Trois grands apports étaient constitutifs de cette approche: - celui de l'école industrielle nord-américaine à partir de la fameuse trilogie méthodologique" structures, stratégies, performances ", sans oublier les emprunts à la théorie des organisations; 9

- celui de l'économie politique classique et marxiste centrée sur les analyses de la reproduction, puis de la régulation, en termes de découpage des systèmes productifs (branche, secteur ou section, filière) pour rendre compte notamment des mouvements du capital, de la cohérence et hiérarchisation des systèmes productifs nationaux, de l'évolution des technologies; - celui de la sociologie du travail (évolution des formes d'organisation du travail, procès de travail, formes salariales...). Les deux derniers apports ayant une très forte expression et tradition francophone. L'hétérodoxie des approches avait l'avantage de fournir des représentations très contrastées et complexes de l'évolution des systèmes industriels et salariaux, des technologies, des stratégies des firmes et groupes... Le tissu industriel, dont le maillage (grandes entreprises, PME...) rendait compte des forces et des faiblesses, s'affichait comme un cadre de référence incontournable. Ces approches, à la recherche d'outils analytiques permettant de contourner la division entre micro et macro, reflétaient également l'importance théorique centrale accordée à l'analyse de la marchandise, et par là à l'analyse de la valeur et des prix (compétitivité par les prix, comptes de surplus...). La principale carence résidait dans une approche résiduelle de la firme qui demeurait une boîte noire, quelque peu inexplorée, qui n'en était pas moins une clef d'entrée, parmi d'autres, du système industriel. Depuis la fin des années 1980, le paysage de l'économie industrielle française a radicalement changé, avec l'arrivée en force de la micro-économie industrielle dans ses diverses expressions (théorie des jeux, théorie des contrats, théorie de l'agence, théorie des droits de propriété...). Ses apports concernent nombre d'éléments jusqu'ici laissés dans l'ombre. La principale force de la nouvelle micro-économie est d'offrir un dispositif d'analyse de la firme, et de constituer ainsi une force d'attraction face à une approche mésoéconomique disqualifiée par le fait qu'un tel objectif n'a jamais été tenu. La firme, considérée comme un noeud de contrats, est très clairement posée comme l'élément central, fondamental du paysage industriel. L'économie industrielle devient d'abord et avant tout une économie de la firme, le système "industriel" perdant de fait tout contour précis, comme celui acquis dans la méso-économie industrielle. 10

Dans ce contexte, il nous a paru opportun de renouer les fils du débat sur l'économie industrielle, de confronter les apports et limites de la méso-économie et de la microéconomie industrielle, certes l'une davantage ancrée dans l'univers classico-marxiste et l'autre dans l'univers néoclassique, mais avec de passerelles multiples. Nombre de positions nous paraissent se situer entre ces deux pôles - entre autres, l'école des conventions - appelant une nouvelle hétérodoxie. De plus, sans pouvoir parler d'approches convergentes, quelques éléments fédérateurs semblent émerger, qui traversent également la plupart des chapitres de cet ouvrage. Il s'agit, d'abord, de la recherche d'un cadre analytique permettant d'appréhender l'articulation entre la firme et l'ensemble de relations dans lesquelles elle s'insère. A des niveaux différents, les institutions, les conventions, les branches, les secteurs, les réseaux sont parmi les expressions de cette volonté de conceptualisation qui permettrait de jeter un pont entre la stratégie des acteurs et la contrainte environnementale. La firme est influencée par le cadre institutionnel, les contraintes de production (reproduction) des marchandises, les normes établies en commun et les engagements envers d'autres acteurs, tout en jouant un rôle actif quant à la dynamique de cet environnement par le biais de comportements adaptatifs ou déviants. Cette perspective d'interaction entre l'atomicité et la totalité est liée également à la rupture avec le paradigme d'optimisation-maximisation, auquel se substitue l'approche simonienne de la rationalité limitée. Certes, la théorie des jeux et l'économie de l'information réintroduisent l'interdépendance entre les agents, ainsi qu'une sorte d'incertitude, mais l'individu est toujours considéré comme substantiellement rationnel. Par ailleurs, la définition de concepts d'équilibre constitue une préoccupation majeure de ces modèles. Or, pour les auteurs de ce livre, entre autres, les processus d'apprentissage et les dispositifs cognitifs, ainsi que l'insertion dans un système de relations qui rend impossible un comportement totalement autonome, constituent des concepts fondamentaux quant à l'interprétation des décisions des acteurs et quant à l'évolution du système industriel. Dans cette perspective, la plupart des contributions vont, également, au-delà de la lecture ambiguë de la rationalité limitée, chez O. Williamson. Il

La perception d'une relation dialectique entre coopération et conflit constitue un autre élément commun. En effet, dans les propositions de la micro-économie industrielle, les jeux coopératifs occupent, en général, le deuxième rang. Ceci ne constitue pas seulement une simplification théorique, mais surtout l'expression d'une difficulté d'intégration sur le plan analytique des concepts d'engagement ou de coopération qui sont abordés sous une grille de comportements individuels autonomes et maximisateurs, en raison de l'hypothèse dominante de l'individualisme méthodologique. Il faut, donc, se doter d'outils adéquats, afin de donner à la coopération toute la place qui est la sienne. Néanmoins, cette coopération n'aurait rien d'angélique et d'harmonieux. Sa réhabilitation ne pourrait se faire qu'avec la prise en compte des rapports de force. Associées aux asymétries d'information, les relations de pouvoir formées dans un processus historique seraient une dimension essentielle de la dynamique économique. Un dernier point concerne la perception de la science économique, en tant que science réelle. Dans cet ouvrage, un grand nombre de contributions se réfèrent à des enquêtes de terrain, alors que plusieurs auteurs appellent à la validation des concepts par de tests statistiques et économétriques. Il ne s'agit pas d'une réaction défensive face à la sophistication des outils de la micro-économie industrielle, mais d'un inversement de perspective. L'analyse des systèmes industriels doit aboutir à une formalisation des concepts mais au lieu de suivre un cheminement de déduction logicomathématique, il faut d'abord valider les hypothèses par les faits.
CLÉS DE LECTURE

Les chapitres de ce livre s'ordonnent autour de cinq axes majeurs: "Les approches de l'économie industrielle", "Firmes et mondialisation", "Innovation et apprentissage", "Industrie, système productif, région" et "Firme, marché, coopération". Deux des trois contributions qui composent la première partie (Les approches de ['économie industrielle) sont largement inspirées de la démarche conventionnaliste. R. Bocquet et o. Servais proposent de concevoir l'organisation du système industriel autour de la notion de "dispositif cognitif collectif externe". Ce construit collectif de firmes 12

en concurrence-coopération serait irréductible à une composition de firmes séparées ou même à un réseau généralisé. Dans cette perspective, ils tentent de renouveler le concept de branche pour rendre compte de la double dimension cognitive et productive du système industriel dont la base seraient les" médiations institutionnelles". J.P. Gilly, quant à lui, focalise son analyse sur la notion de mésosystème économique, conjonction entre organisations et un dispositif régulatoire (conventions de contexte, institutions) qui s'articule avec son environnement macro tout en préservant sa plasticité. La double dimension, productive (division du travail...) et institutionnelle (interaction sociale), du système rend possible une approche dynamique intégrant les processus d'innovation et d'apprentissage organisationnel dans un environnement incertain. La contribution de C. Palloix, s'inscrit dàns une autre perspective. Le dépassement de la forme binaire de l'échange monnaie-marchandise permettrait la réhabilitation du concept de marchandise intégrant la transaction en tant que conflit de répartition. L'importance fondamentale attachée à ce concept est appuyée par une articulation" actifs-transactionsmarchandises" qui serait le noyau dur sur lequel repose la firme. Dans ce cadre, les structures environnementales de coordination (branche, secteur...) sont considérées comme incontournables. Les quatre textes de la deuxième partie se réfèrent au thème de la mondialisation, mais à partir de grilles de lecture différentes. W. Andreff propose un véritable programme de recherche, après avoir constaté le vide analytique causé par la disparition progressive des systèmes productifs nationaux et des frontières de la firme, sous l'effet de la mondialisation de la production et des échanges. La combinaison de stratégies de coopération et de rivalité, base de l'oligopole mondial, la frontière floue entre les deux formes - secondaire et tertiaire - de l'internationalisation, l'atténuation de la contrainte spatiale ou sectorielle invitent à réinventer une méso-analyse car les catégories habituelles (secteur, firme...) cessent d'être pertinentes. Le texte de B. Bellon, dans une optique de politique industrielle, est fondé sur deux arguments majeurs. Le premier est celui des avantages construits, au niveau des espaces industriels, le second celui des capacités d'apprentissage, au niveau des entreprises et autres agents de l'innovation technologique et organisationnelle. La réponse à la mondialisation, ne serait pas l'alignement sur un modèle 13

unique au risque d'effets d'exclusions, mais la création d'une culture d'innovation et la construction de patrimoines comportementaux propres à chaque système socioéconomique. Puis, B. Boussemart et D. Carré tentent de traiter sur le plan théorique l'espace où se déploie l'économie de marché et à replacer les stratégies des acteurs dans le processus global de valorisation. La branche est considérée comme le point nodal dans un contexte d'internationalisation - modalité d'accroissement de la plusvalue - et de structuration oligopolistique permettant le contrôle de cette plus-value. Ces auteurs s'attachent, en particulier, à une hiérarchie" système - secteur - firme" qui permettrait d'appréhender la méta-performance du système. Enfin, R. Perez, propose une voie sensiblement différente. Partant de l'analyse de la stratégie des firmes multinationales agro-alimentaires,' il identifie deux logiques stratégiques (opérationnelle et structurelle) dont l'interaction - exprimée par l'interrelation entre portefeuille de firmes, portefeuille d'activités et portefeuille de pays - aboutit à un jeu complexe de concurrence, de coopération et de conflits. Il considère cette dualité stratégique de la firme-groupe, comme étant le niveau pertinent d'analyse. Une étude empirique ouvre le troisième volet du livre, intitulé" Innovation et apprentissage ". D. Deschamps et F. Eynard explorent les implications organisationnelles de la mise en place des procédures de qualité dans le Vimeu, exemple typique de district industriel rural. Basés sur une vaste enquête et une série de traitements statistiques, il mettent en évidence les problèmes liés à la multiplication des flux d'information internes, ainsi que les différentes étapes de ce processus. La contribution de C. Duffaux s'inscrit dans une perspective historique et comparative des mouvements de rationalisation de la production qui eurent lieu dans les années 1920 en France et en Allemagne. La volonté d'une synthèse des approches institutionnaliste et évolutionniste de l'innovation se reflète à l'analyse du statut de la connaissance et des réformes de l'enseignement supérieur dans les deux pays, en mettant en évidence leur profonde divergence. C. Gabet s'inspire de deux études empiriques pour mettre en évidence ce qu'il appelle" le paradoxe de la R&D ". En fait, il s'agit de lever la contradiction apparente entre l'importance des relations de proximité dans les processus d'innovation et la faiblesse du recours à des prestataires de R&D géographiquement proches de la part 14

des entreprises. Une distinction nette entre recherche fondamentale et développement industriel serait une approche pertinente ayant également des implications importantes au niveau des politiques publiques mises en oeuvre. J.P. Girard, quant à lui, s'interroge sur la dimension sociétale, et en particulier écologique, d'un nouveau paradigme technologique. A partir d'une approche évolutionniste, il construit un raisonnement normatif à partir du concept de "réceptivité sociale ". L'écologie, idée force de la substructure, sous-tend une nouvelle liaison société/technique, basée sur l'auto-limitation et la solidarité communautaire. Le texte de X. Vence traite le problème des politiques de développement technologique sur le plan régional. L'auteur développe une critique du concept de " technoglobalisme ", en mettant l'accent sur la spécificité des différents systèmes d'innovation. Le mouvement contradictoire de la participation dans des réseaux européens, parallèlement à des phénomènes d'exclusion et de répartition inégale des activités de R&D, rend nécessaire une nouvelle politique intégrant la diversité et basée sur la décentralisation et la constitution de systèmes régionaux coopératifs. Les quatre chapitres suivants s'articulent autour d'une lecture critique des concepts de systèmes productifs locaux et de districts industriels. S. Albertini élargit la définition classique du district industriel en tant que système cognitif et relationnel qui rend possible une accumulation locale et une spécialisation de la connaissance. A partir d'une étude menée dans la partie nord-est de la péninsule italienne, il met en évidence la transformation des réseaux locaux en réseaux ouverts, en raison de l'interdépendance entre les marchés locaux, nationaux et internationaux. Cette évolution implique une nouvelle division du travail inter- et intra-firmes, codifiée par le biais d'une typologie en fonction des rôles et fonctions de chacune d'entre-elles. C. Azais s'interroge sur la spécificité d'un système productif local et il propose une lecture enrichie, contradictoire et conflictuelle du district. Ce dernier, fruit d'un contexte social historique spécifique et caractérisé par des relations de domination, ne peut pas être considéré comme un espace homogène. Dans le prolongement de cette démarche, la coopération nonmarchande n'est pas nécessairement source d'avantages et de compétitivité. Elle peut avoir également des effets négatifs et seule la présence de mécanismes régulatoires (institutionnels) au sein du district peut y remédier. En revanche, selon C. 15

Courlet, l'expérience des systèmes productifs localisés permet un renouvellement de l'analyse des processus d'industrialisation dans les pays en transition, grâce à l'importance accordée aux relations non-marchandes. En effet, basé sur des spécificités historiques et socioculturelles, le développement a un fort contenu territorial et, ainsi, le territoire devient un acteur de la transformation économique. Non pas en tant que copie de la forme" district industriel", mais en reposant sur la recherche d'économies externes au niveau de l'agglomération spatiale structurée par des rapports de réciprocité. L'article de J. Marques-Pereira, présente les résultats d'une enquête sur l'organisation du travail dans une région" gagnante" du Nord du Mexique. L'analyse qui en est faite rapporte les innovations organisationnelles, d'une part à la singularité régionale du marché du travail et d'autre part à l'évolution de la régulation économique et politique nationale. On perçoit ainsi l'envers de la médaille. Cette région constitue le tremplin d'une intégration continentale sur la base d'une forme de compétitivité qui reproduit le cercle vicieux du sous-développement, en étouffant toute dynamique endogène de croissance. La dernière partie du livre traite la relation entre modes de coordination et notamment les formes intermédiaires, entre marché et hiérarchie. D'abord, P. Bardelli propose une lecture critique du concept de coopération, en insistant sur les disparités et asymétries qu'il pourrait dissimuler. Par l'intermédiaire d'une double structuration, horizontale (partage de ressources) et verticale (dépendance), la grande firme déplace les contraintes vers son extérieur et les fait subir à ses sous-traitants. Ce fonctionnement du marché a un impact non seulement sur la nature des relations des firmes entre elles, mais aussi sur les règles de détermination des prix. La thèse de P. A. Julien et R. Jacob est beaucoup plus optimiste. A partir d'une typologie des firmes en fonction de la quantité d'information recherchée et d'un analyse des relations au sein du réseau Bombardier, au Canada, ils s'attachent à démontrer que les réseaux d'entreprises constituent des espaces d'information partagée. L'intercommunication permet d'aménager l'environnement, d'établir des normes et, par conséquent, rend possible la diminution de l'incertitude. Cette synergie créatrice annonce la fin de la firme isolée et maximisatrice. Les deux dernières contributions de ce volet se placent à un niveau plus 16

conceptuel en s'écartant de l'opposition entre marché et hiérarchie. Y. Rizopoulos définit le réseau comme un mode de coordination spécifique caractérisé par un ensemble de relations, connaissances et apprentissages collectifs, qui constituent la base de normes, comportements et règles du jeu approuvés par consentement. Dans ce sens, le marché, la hiérarchie et le réseau sont, à la fois, distincts et complémentaires. Il ne s'agit ni d'un continuum de solutions ni d'alternatives mutuellement exclusives mais, en définitive, les marchés sont structurés par des relations durables et non exclusivement marchandes, établies entre organisations. O. Weinstein, quant à lui, pose la question des liens entre les formes de relations interfirmes et les modes d'innovation. Quatre dimensions (technique, cognitive, traitement de conflits, partage du surplus) définissent la coordination, dont il présente les différents modes. Ensuite, l'analyse des formes institutionnelles combinaison de procédures de coordination et expression de compromis - vient se greffer à l'approche évolutionniste afin d'ébaucher une théorie du choix des structures de gouvernance en intégrant des variables relatives aux trajectoires technologiques et à l'environnement de sélection.

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PREMIÈRE PARTIE

L'ECONOMIE INDUSTRIELLE
BOCQUET Rachel et SERVAIS Olivier: Concurrence et coopération. Une approche du système industriel par les conventions GILL Y Jean Pierre: Dynamiques méso-économiques et régulation macro-économique. Quelques pistes de réflexion PALLOIX Christian: Éléments pour une théorie hétérodoxe de l'économie industrielle

"

LES APPROCHES

DE

Concurrence et coopération. Une approche du système industriel par les conventions
Rachel BOCQUET, IREPD, Université de Grenoble 2 Olivier SERVAIS, Université de Savoie

Les modifications du contexte économique des firmes, caractérisées par une incertitude et une complexité cognitive croissante que les observateurs désignent le plus souvent par le terme générique de globalisation de l'économie, suggèrent une nouvelle prise'en compte de la dimension cognitive des relations entre les firmes dans les modèles théoriques d'économie industrielle. Au niveau le plus abstrait, cette discipline recourt à deux problématiques générales pour saisir l'organisation du système industrieP. La référence à la concurrence constitue la première. La nécessité d'adapter les outils d'analyse aux formes nouvelles de la concurrence imparfaite a conduit à changer substantiellement la conception des relations entre les firmes, passant du marché (et de ses structures et déterminations dans le modèle S-C-P) à l'interaction stratégique (dans la théorie des jeux non coopératifs). Le changement d'outil d'analyse change la représentation du système industriel dès lors conçu comme un ensemble d'interactions stratégiques de firmes en contact direct. La seconde problématique met l'accent sur la coopération entre les firmes. Sans pour autant éliminer le pôle de la concurrence, cette problématique, dans la perspective tracée par les travaux de Williamson sur les coûts de transaction (1985), insiste sur la dualité des formes institutionnelles entre marché et organisation (la prise en charge des formes hybrides ne remet pas en cause la dualité en question). Poussant plus avant l'analyse, certains travaux récents, malgré la diversité des formes empiriques de coopération entre les entreprises, ramènent toute situation d'interaction entre entreprises à un contrat (Ravix, 1996) et
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Ce terme ne comporte aucune charge théorique. Il sert ici simplement à

désigner "un ensemble d'agents ou d'unités qui existent concrètement dans un espace d'activité productive spécifique" (De Bandt, 1988). 21

font ainsi du système industriel un continuum d'arrangements contractuels. L'objectif de ce travail est de soumettre à la critique une autre voie de recherche encore peu explorée en économie industrielle qui, tout en permettant de pallier nombre d'inconvénients des approches précédentes, conduit à une conception quelque peu différente du système industriel. L'enjeu est en effet de ne pas renoncer au principe des fondements micro-économiques - c'est-à-dire de proposer un schéma explicatif qui parte des stratégies des firmes se combinant pour former le système industriel - tout en énonçant que le système industriel n'est pas réductible à une multitude d'arrangements intentionnels et relève en partie d'une logique structurale'. Ainsi, au modèle de jeux non coopératifs, qui suppose une concurrence pleine et entière entre entreprises, 'l'économie des conventions montre la nécessité de la présence d'une dimension coopérative. De même, les déterminants exogènes des structures de marché dans le modèle SCP trouvent dans la notion de convention un début de fondement micro-économique. Du côté des approches coopératives, de manière générale l'économie des conventions s'interdit de réduire toutes les relations entre firmes à un espace contractuel et intentionnel, laissant la place à des formes collectives et non strictement marchandes de coopération. Au fond, il s'agit de montrer que coopération et concurrence, loin de s'exclure mutuellement, sont nécessairement liées. A l'instar de l'économie des conventions (Favereau, 1989), l'objet de ce travail est de proposer à la critique une conjecture, qui en l'état reste abstraite et générale, celle de concevoir l'organisation du système industriel autour de la notion de "dispositif cognitif collectif externe". Cette extension du concept de convention à l'analyse industrielle réaffirme le bien-fondé du principe d'un niveau mésoanalytique distinguant les firmes individuelles et la "totalité organisée" auxquelles elles appartiennent, sans possibilité de réduire la seconde aux premières. L'enjeu est en effet de pouvoir envisager le système industriel comme un construit
I

Le lecteur aura compris: l'idée qui guide ce travail est de dépasser le

clivage traditionnel sur l'origine du lien social (industriel) qui oppose deux courants des sciences sociales: structuralisme du système social (industriel) pré-existant contre fiction sociale construite par les individusfirmes (individualisme). 22

collectif de firmes en concurrence-coopération, doté d'une certaine objectivité, irréductible à une composition de firmes séparées et isolées ou encore à un réseau généralisé de firmes en contact direct les unes avec les autres. En effet, les modèles micro-économiques présentent le défaut de sousestimer les interdépendances et les complémentarités qui caractérisent le système industriel (Arena, 1990), faute de pouvoir en proposer simultanément un fondement microéconomique et une réelle ontologie. Cette propriété structurale du système industriel, qui fait tant défaut aux approches recourant à la théorie des jeux (coopératifs comme non coopératifs), est donnée par la convention au sens où "il n'y a plus rien, dans la relation intersubjective, qui puisse en venir perturber l'application", ou encore que la déconnexion de la convention du processus d'interaction est suffisante pour la rendre insensible à l'incertitude stratégique (Orléan, 1994). Enfin le système productif ne peut se définir comme structure uniquement du point de vue cognitif sans risquer de tomber dans le piège de l'hyper-cognitivisme. Il convient de conférer au système industriel une certaine matérialité et de donner à cet ensemble de firmes en concurrence-coopération - qui s'accordent sur un dispositif cognitif commun - un fondement théorique. On propose à cet effet de réutiliser le concept de branche. Importé initialement de l'analyse économique classique, et largement mobilisé ensuite par l'économie industrielle française des années 70, ce concept est avancé pour rendre compte de la double dimension cognitive et productive du système industriel. Ce projet est développé et argumenté en deux temps. La première partie souligne le caractère paradoxal du statut théorique du système industriel en économie industrielle'. Le premier modèle repose sur une représentation du système industriel en termes de marché, organisant une forme de médiation objective entre les firmes, et exogène. Par opposition, le second modèle appartenant à la nouvelle micro-économie industrielle réduit le système productif à une relation entre firmes, un face à face de rationalités individuelles, dès lors par définition endogène mais sans
I

L'analyse qui est menée à cette étape résulte d'un travail approfondi sur les

modèles élaborés par P. Cohendet et P. Llerena (1990, 1992), M. Aoki (1986, 1991) et Richardson (1972). Le manque d'espace n'a pas permis de la reproduire intégralement. 23

objectivité. Quant au modèle de Richardson, il met l'accent sur la coopération comme moyen pour la firme dominante d'agir sur son environnement en créant un réseau d'interdépendances entre firmes. Assimilé aux relations de coopération, le système industriel se voit doté d'une objectivité réduite et partiellement endogène. La partie positive du travail est présentée dans la deuxième et la troisième partie. Après avoir précisé les traits spécifiques des "conventions-entre-firmes", on montre que l'utilisation du concept de branche constitue une tentative fructueuse pour penser un système industriel doté d'une certaine stabilité structurelle propre à l'activité industrielle et échappant aux firmes qui en sont à l'origine. L'ORGANISATION DU SYSTÈME INDUSTRIEL DANS LES THÉORIES DE LA CONCURRENCE ET DE LA COOPÉRATION: OBJECTIVITÉ-EXOGÉNÉITÉ DU MARCHÉ OU SUBJECTIVITÉ-ENDOGÉNÉITÉ DE L'INTERACTION Dans la Nouvelle Economie Industrielle (NEI), l'environnement de la firme est réduite à l'autre firme ou aux autres firmes, c'est-à-dire aux relations inter-firmes, coopératives ou non coopératives. Dès lors, du point de vue de la firme individuelle, "l'organisation industrielle" dans laquelle elle se trouve, est assimilable à un jeu régi par des règles d'interaction, que la théorie du même nom et son application à la concurrence imparfaite ont volonté de modéliser. L'environnement (une ou plusieurs autres firmes) se caractérise par une incertitude plus ou moins radicale selon les jeux. Ce cadre d'analyse, largement développé en micro-économie industrielle (Tirole, 1989), place les décisions individuelles des firmes au fondement exclusif de l'explication des situations industrielles, au point que la définition de la coordination se confonde avec celle de la rationalité stratégique. Conforme en cela à l'individualisme méthodologique, l'organisation industrielle, en tant que "résultat" de la coordination, se réduit à n'être qu'une collection de firmes individuelles en face à face bilatéral. Cette approche micro-économique conduit à une proposition principale. Le système industriel comme mécanisme d'interaction se réduit, soit à une pure intersubjectivité entendue comme un processus cognitif de 24

spécularité

coopératifs

I,

croisé-e et infinie

soit à une collusion liant les firmes entre elles

dans

les modèles

non

dans les modèles coopératifs. L'introduction dans les modèles de jeux de "formes sociales" plus ou moins stables (réputation, confiance, bienveillance, expérience) ne changent rien. Ces formes ne sont en effet que des fictions mentales, dans la mesure ou elles restent internalisées ex ante par les agents (Gomez, 1994). Leurs effets se limitent à introduire de la "viscosité" dans les processus de décisions des firmes et non dans les relations entre les firmes. Toute différente est la tradition en économie industrielle, représentée par le modèle Structure-ComportementPerformance (S-C-P) (Scherer, 1970). Ce modèle, qui formalise une proposition initiale de Mason (1939), retient comme figure du système industriel la notion de marché. Celui-ci se présenté comme une "entité distincte" de celle des firmes individuelles et conceptuellement définie. La firme, en tant qu'élément de base, appartient à un "tout" (les structures de marché) qui "organise" une médiation objective entre des firmes isolées et devant le rester. Précisément, le contenu théorique du système industriel est défini comme une séquence causale de "conditions techniques de base" de l'offre et de la demande en amont, et de structures de marché en aval. Pour la majorité des économistes, ce modèle repose sur une logique déterministe qui relie les comportements des firmes aux structures du marché et celles-ci en "dernière instance" aux conditions de base. Toutefois, une autre interprétation, qualifiée de "comportementaliste", conteste toute lecture déterministe du modèle SCP, soulignant l'importance des feed-back par le jeu des stratégies des firmes. Pourtant, les approches stratégiques de la firme restent plus orientées vers la mise en évidence d'une autonomie de la firme vis-à-vis de son environnement que véritablement vers une contribution des firmes à l'élaboration de leur environnement à partir de cette autonomie (Chandler, 1989). Le modèle "dynamisé" de Scherer présente-t-il une véritable stratégie d'endogénéisation du système industriel (ses fondements micro-économiques) ? Si le contenu du système industriel apparaît moins réducteur dans le modèle S-C-P que dans les modèles de la NEI, son degré d'endogénéisation semble par contre beaucoup plus imprécis. Les débats autour de la correction et de l'amendement du
I

Le "common knowledge" (CK). 25

modèle S-C-P (prise en compte des rétroactions, rupture de tout lien de causalité au profit d'évolutions simultanées des trois composantes du triptyque), pour redonner à la firme un pouvoir de configuration du marché, n'ont pas permis de trancher définitivement la question des fondements microéconomiques des conditions de marché dans le modèle. En l'état, il est raisonnable de penser que seules les variables liées aux structures des marchés sont susceptibles d'endogénéisation. Par contre, toutes celles qui relèvent des conditions de base paraissent trop éloignées de l'influence des firmes'. En définitive, comparé aux modèles d'interaction non coopératif et de marché, le modèle de Richardson occupe en quelque sorte une position médiane. D'un côté, il conçoit un système industriel se présentant comme une entité englobante. D'un' autre côté, celui-ci est réduit à une coopération volontaire entre firmes évacuant en conséquence les phénomènes d'interdépendance inintentionnels. Au total, l'analyse de ces modèles exemplaires aboutit à un résultat qui se présente sous forme paradoxale: - ou bien la théorie économique renonce à assimiler le système industriel à une forme quelconque de marché: dès lors, elle assure rigoureusement les fondements microéconomique de ce système en en faisant, soit le produit intentionnel de leurs comportements non coopératifs, soit le résultat d'une interdépendance coopérative de firmes, mais dans les deux cas elle se rend incapable d'en assurer une certaine objectivité; - ou bien la théorie économique fait du marché une forme objective de médiation entre les firmes, mais alors cette forme reste essentiellement inintentionnelle et largement exogène: les structures de marché sont en effet le plus souvent considérées comme relevant d'un certain déterminisme technologique ou sociaF.
Dans leur recension de la littérature, J. Bernard et A. Torre (1991) soulignent la difficulté à laquelle se heurtent les études empiriques pour valider l'hypothèse d'une influence des stratégies des firmes sur les structures de marché, en raison de la nécessité "d'une prise en considération du passage du temps et des modifications structurelles afin de juger l'impact des mesures adoptées".
2

,

La tradition de l'individualisme méthodologique strict défend l'unicité du

principe interindividuel comme fondement de l'environnement des agents: les firmes individuelles seules sont à l'origine de leur espace commun. Dans les approches en termes de marché, ce principe bien connu est celui 26

Par conséquent, le clivage n'est pas seulement entre théories de l'interaction directe et de la coopération d'un côté, et théories des marchés de l'autre comme il est le plus souvent admis, mais plus généralement entre les théories qui conçoivent l'organisation du système industriel à travers un processus de firmes en contact direct (en tenant compte des imperfections de rationalité dans la théorie des jeux) et celles qui font reposer cette organisation sur des "médiations institutionnelles", distinctes des firmes elles-mêmes, que l'on songe au commissaire-priseur pour la théorie des marchés, aux formes institutionnelles de la théorie de la régulation, ou encore aux objets collectifs de l'économie des conventions. C'est cette dernière approche qui est examinée maintenant car elle rend logiquement possible le procédé d'endogénéisation d'une certaine objectivité du système industriel. LE SYSTÈME INDUSTRIEL COMME FORME STRUCTURELLE COGNITIVE ET PRODUCTIVE L'hypothèse de convention appliquée à l'environnement de la firme signifie non seulement que l'environnement constitue un repère commun à un ensemble de firmes mais surtout qu'il se présente comme une forme sociale qui leur est extérieure. La recherche d'un concept pouvant définir cet ensemble de firmes conduit à interroger la dimension cognitive des "méso-systèmes productifs". Le concept de branche est préféré, pour saisir de manière endogène et conforme à la problématique individualiste de l'économie des conventions, le collectif de firmes qui se forme dans l'interaction. Conventions et relations entre les firmes Étendre l'hypothèse conventionnaliste à l'environnement des firmes présente un premier intérêt, celui de déplacer le centre de gravité de l'analyse de la firme à l'organisation industrielle définie comme" un réseau dense des coopérations et affiliations à travers lequel les firmes sont interconnectées" (Richardson, 1972) sans que pour autant l'interdépendance entre les firmes qui en résulte soit
de l'agrégation des offres (ou des demandes) qui sert alors d'opérateur au regroupement des firmes dans une "méso-catégorie" : l'industrie. 27

intentioonelle. Ce déplacement se double d'un élargissement puisque le concept de convention saisit les interactions entre les firmes comme "dispositif d'harmonisation" sans échange marchand. Ainsi, eu égard à la reconnaissance d'un phénomène cognitif, distinct des firmes, inintentionnel et non systématiquement marchand, l'économie des conventions constitue bien un changement de problématique radical par rapport aux approches. micro-économiques en économie industrielle. La convention exprime l'idée d'une production collective qui fait référence explicitement à un common knowledge affaibli', un savoir appauvri commun à certaines firmes en concurrence-coopération, et qui se présente sous une forme objectivée, réifiée, naturalisée (Dupuy, 1989). La convention est un "dispositif cognitif collectif" (Favereau, 1989a) qui confère aux individus au sein de la firme une capacité autonome à se coordonner au-delà de toute forme de contractualisation ex ante (le contrat). Si l'on pense la coordination entre les firmes dans les mêmes termes, chaque firme se voit reconnue une "zone irréductible d'autonomie" et par conséquent une capacité constructive vis à vis de la "totalité" à laquelle elle appartient. Un tel cadre d'analyse a pour prétention de rompre avec les approches unilatérales en termes de dépendance ou d'autonomie totale et de favoriser une théorie de l'interdépendance qui mentionne explicitement une dialectique entre l'individuel (la firme) et le collectif ainsi constitué (les firmes prises dans leur ensemble).

I

Le point de départ de l'analyse conventionnalisteest en effet la notion de

convention définie par Lewis (1969). Celle-ci est critiquée d'un double point de vue. En premier lieu, elle s'apparente à une "apothéose de l'individualisme méthodologique, puisque le collectif est rendu totalement transparent aux individus" ce qui aboutit à transformer la collectivité, par le mécanisme de la spécularité infinie, en sujet connaissant doté des prédicats de la subjectivité, incompatible avec le postulat individualiste (Dupuy (\ 989). En second lieu, la convention ne serait qu'une forme implicite de contrat (de type ex post) reposant sur l'adhésion et faisant passer pour des règles-contraintes ce qui ne seraient en réalité que des règles contrats (Favereau 1989). Dans le champ de l'économie industrielle, l'application de ces deux arguments conduit à réfuter l'approche en terme d'autoproduction fondée sur les anticipations rationnelles dont se réclame la théorie moderne de l'oligopole (voir par exemple Kirman, 1985, et en français Zimmermann, 1988). 28

Dès lors, la "convention-entre-firmes" a pour fonction de stabiliser la coordination des comportements de firmes. Elle est une convention de confiance qui ne coordonne pas les décisions elles-mêmes mais les anticipations sur la base desquelles sont prises les décisions. Ce type de convention' est un palliatif des problèmes de la coordination par le marché. Elle relève des phénomènes de représentation sociale. Elle est faite de règles plus ou moins formelles qui concernent aussi bien les modalités des contrats entre les firmes (sous-traitance, partenariat, pratiques des délais et des commandes, modalités de révision des prix, etc..) que la conduite à suivre en concurrence (politique de prix, définition des segments de produits et de gammes, participation aux foires de la profession, etc...). Elle revêt la forme d'une information commune, d'un langage commun et d'une mémoire commune (Perrin, 1993). De plus la convention-entre-firmes engendre la naissance d'une contrainte collective que Favereau (1986) nomme "une contrainte-sur-Ia-façon-d'être-ensemble". Mais cette contrainte est aussi un acteur collectif dans la mesure où elle "agit" en résolvant un problème de coordination. Certes, cet agent collectif est d'un type particulier puisqu'il résulte d'un processus fantasmagorique collectif: il relève plus de l'imaginaire social que d'une institution. Il pourrait s'appeler la concurrence, la profession, le marché, ou toute appellation conventionnelle (ici au sens d'usuel) utilisée par les professionnels pour désigner l'environnement économique propre à l'activité de l'entreprise. Enfin la convention-entre-firmes se construit en liaison avec les conventions internes des firmes par action et rétroaction cognitive. Elle "nourrit" tout autant qu'elle est nourrie. Elle transforme les conventions internes des firmes concernées par le biais des procédures de "captage" d'informations; en retour les firmes communiquent des intentions qui contribuent à l'élaboration de cette convention. Ces conventions internes sont des conventions organisationnelles2, coordonnant directement les décisions en se substituant au marché, et consistent en "une réaction du corps social à l'existence d'un pouvoir d'un agent collectif préexistant", tandis que la convention-entre-firmes est plutôt "une réaction du corps social à l'absence d'un pouvoir

, Qualifié
2

Qualifées

de type I ou de convention keynésienne de type 2 par Favereau (1986).

par Favereau

(1986).

29

susceptible de coordonner les décisions individuelles" (Favereau, 1986). Autrement dit, si l'on accepte l'idée que les firmes se meuvent aujourd'hui dans un régime d'informations perturbé (Cohendet et Llerena, 1990), les facteurs de perturbations doivent être recherchés, au moins en partie pour ce qui concerne leur activité (méso-niveau) au sein contribuent en conséquence à l'instauration et au changement de conventions qui les liene. On obtient ainsi la définition suivante: une conventionentre-firmes est un dispositif cognitif collectif externe qui assure une fonction indirecte de coordination entre différentes firmes impliquant l'apparition sous une forme instrumentée d'un agent collectif: - en tant que dispositif de coordination, la conventionentre-firmes est simultanément une réponse à un problème pratique et répétitif, un modèle qui énonce et décrit ce qui doit être, et un outil de mesure et d'évaluation permettant d'assurer par la communication la coordination des comportements individuels. Il automatise la procédure décisionnelle en permettant une économie de savoir et une réduction d'incertitude (Favereau, 1989a) ; - la convention fait intervenir un agent collectif sans lequel aucune harmonisation des comportements n'est possible (Favereau, 1989) et dont la légitimité assure la stabilité]. La clé de voûte d'un dispositif cognitif collectif est ainsi l'apparition (convention indirecte) ou la présence (convention organisationnelle) d'un agent collectif, qui est le seul à pouvoir assurer l'action (comme instrument) de coordination; - en tant que forme d'instrumentation\ elle affirme "la présence d'objets communément identifiés, de supports

même des stratégies informationnelles des firmes l, qui

I

Un travail précédent s'est penché sur le rôle cognitif joué par les outils de Boyer et Orléan (1994) proposent un premier repérage des changements Un tel dispositif peut concerner l'organisation du rapport salarial, de la A l'instar du rôle de médiation joué par les outils de gestion dans les

gestion de type make or buy dans la représentation par l'entreprise de son environnement (Bocquet et Servais, 1995).
2

de conventions à l'initiative des firmes qu'il serait opportun de tester, eu égard au phénomène de globalisation.
3 4

concurrence ou encore la dynamique de secteur dans le régime international. relations entre individus dans la firme, comme le notent Bessy et EymardDuvernay (1995) : "La notion de contrat individuel perd de sa signification 30

instrumentés qui permettent, non de lever totalement l'incertitude et les difficultés d'anticipations, mais au moins "de spécifier les incidences que peut avoir sur le cours collectif de l'action le doute qui saisit tel ou tel devant l'indécidabilité sur le sens de l'action" (Salais et Storper, 1993). La composante institutionnels conventionnelle des méso-systèmes

Une question reste en suspens, celle de savoir quel contenu théorique donner à cet ensemble de firmes qui s'accordent sur un "objet collectif d'intermédiation" constitué en dispositif contraignant et accepté? Jusqu'ici, on a considéré que les firmes concernées sont celles incluses dans un espace économique quelconque, ce qui revenait à admettre que ces firmes occupent une certaine position dans la division horizontale et verticale du travail de telle manière à avoir une certaine proximité d'intérêt. Cette hypothèse doit être précisée dans la mesure où elle sous-entend l'insuffisance du concept d'interaction pour saisir cet ensemble de firmes. Il faut donc se tourner vers des approches plus structurales qui intègrent les phénomènes cognitifs d'interaction. Une première approche est celle des méso-systèmes institutionnels. Cette approche conditionne en effet l'appartenance des firmes à un tel dispositif à l'existence d'interactions technico-productives, suffisamment stables pour générer une dynamique industrielle collective. Cette hypothèse d'une interdépendance matérielle entre les firmes, nécessaire à l'instauration d'un processus cognitif collectif, transforme la convention en facette cognitive d'une organisation productive. Le méso-système revêt ainsi une double forme (matérielle et immatérielle), avec aujourd'hui une importance accrue de la composante immatérielle en vue "de réduire l'opportunisme des acteurs et de résoudre les conflits entre des organisations, ou encore de gérer la dialectique des relations de coopération/concurrence" (Gilly dans cet ouvrage). Les deux définitions de méso-systèmes suivantes confirment cette interprétation:

lorsque les outils organisationnels établissent des stabilisées entre les différents membres de l'entreprise". 3I

interrelations

-"le secteur relève d'une construction sociale complexe de la sphère productive, repérable historiquement. Les productions, réalisées sur la base de technologies spécifiques, sont liées à des processus de structuration des finalités économiques qui se matérialisent par des institutions ad hoc où sont représentés les intérêts professionnels, par des procédures particulières de coordination des unités productives. Les secteurs correspondent ainsi à des sphères d'activités où se déploient des dispositifs institutionnels particuliers" (Du Tertre, 1995)'. - Le concept de territoire est défini comme l'articulation "d'une proximité géographique qui assure l'émergence d'apprentissage collectif, d'une proximité organisationnelle (liée à des complémentarités technico-productives) et d'une proximité institutionnelle (liée à des comportements cognitifs collectifs de recherche de solutions à des problèmes productifs)" (Gilly, Pecqueur, 1995). Plusieurs limites conduisent à nuancer cette problématique liant étroitement convention-entre-firmes, base matérielle forte et institutions. La première tient à la possibilité d'étendre la convention organisationnelle aux interactions des firmes. Instrument de coordination interne, la convention du méso-système revêt clairement les attributs d'une convention organisationnelle. Or, il s'agit ici de coordonner des firmes. Il faut donc supposer que les relations inter-firmes ne sont elles-mêmes que des relations internes d'une "métaorganisation", d'emblée "constituée historiquement comme complexe organisé, de relations durables entre organisations productives et institutions, doté d'une capacité productive d'ensemble" (Gilly, référence citée). On en déduit que les interactions des firmes ne sont pas fondamentalement différentes des interactions entre agents dans une firme, d'où le recours à un dispositif de coordination des comportements et non uniquement de coordination des anticipations. Le concept de méso-sytème soulève une autre réserve, celle d'une articulation (encore) insuffisamment formalisée entre logique micro-économique de formation de la convention et logique structurale des institutions sociales. Développé dans un cadre d'analyse souvent proche de la théorie de la régulation, le méso-système est l'expression d'une codification dans un espace "localisé" des rapports
Un tel dispositif peut concerner l'organisation du rapport salarial, de la concurrence ou encore la dynamique de secteur dans le régime international. 32 ,

sociaux fondamentaux de la concurrence et du rapport salarial. Pour la théorie de la régulation, le secteur occupe même une place de choix puisque son principal "produit", la négociation collective, en constitue le point d'appui essentiel (Aglietta, 1976). En tant que formes institutionnelles manifestant l'établissement d'un "compromis institutionnalisé", d'un "intermède de forces", le secteur, comme le territoire, peuvent-ils être fondés également sur un accord collectif de coopération entre agents individuels (ou dérivés) comme le soutient l'économie des conventions? Bref, affirmer l'existence d'une dimension cognitive conventionnelle d'un méso-système est-il compatible avec les hypothèses fondatrices de la théorie de la régulation? Sans prétendre apporter à cette question délicate une réponse définitive, le dialogue engagé entre ces deux corpus aboutit pour certains conventionnalistes à un constat d'incompatibilité (Rose, 1990; Favereau, 1995). Pour se limiter à leur conclusion provisoire, il semble que la conception des "règles" soit le point focal d'achoppement entre les deux théories. Si la présence dans l'économie d'agents collectifs, générateurs de règles collectives constituant autant de compromis, n'est contestée par aucune des deux théories, il semble par contre que les "raisons d'être" de ces règles soient inconciliables: d'un côté, armistices provisoires dans la lutte des classes validées par des règles d'Etat en surplomb, de l'autre côté, accord partiel de coopération entre agents à rationalité limitée (Favereau, 1995). Dans la théorie de la régulation, les règles collectives sont la manifestation des contraintes du système économique capitaliste alors que l'économie des conventions en fait l'expression de l'intention de coopérer des acteurs individuels sur des bases justes et légitimes. Même si les régulationnistes ne partagent pas ce pessimisme (Boyer et Orléan, 1994), il faut bien admettre que l'approche d'un dispositif institutionnel mettant en jeu un ensemble de conventions et d'institutions internes et externes laisse perplexe tant que n'est pas démontrée théoriquement leur coexistence. Une démarche quelque peu différente consiste à postuler la construction d'un dispositif cognitif collectif, endogène à l'interaction entre firmes et donnant

33

naissance à un agent collectifl. Le concept de branche, importé initialement de l'analyse économique classique, peut s'avérer pertinent pour saisir, à un niveau intermédiaire, la production cognitive collective propre à un ensembles de firmes en concurrence-coopération. LA BRANCHE COMME COLLECTIF EXTERNE DISPOSITIF COGNITIF

Qu'est ce que la branche? Son introduction dans la théorie économique a été justifiée pour traiter de la formation des prix. Tantôt espace homogène de production, délimité le plus souvent par des critères techniques (par exemple la théorie néo-ricardienne de P. Sraffra), tantôt espace d'échange d'un bien (l'industrie au sens de A. Marshall), ce concept exprime particulièrement bien le problème auquel est confrontée depuis toujours la théorie économique: penser l'articulation entre production et échange sans hypertrophier l'un des termes. Marx inscrit le concept de branche dans cette perspective. A sa suite, la branche est définie comme l'espace de concurrence des producteurs d'une même marchandise (Borrely, 1975), ou encore comme l'unité constituée d'un ensemble de procès de travail homogènes et de capitaux autonomes. La branche est donc une structure fonctionnelle qui sert de support au mécanisme de fixation des prix, lequel se joue simultanément en son sein (concurrence des producteurs) et entre les différentes branches (concurrence des capitaux). La principale insuffisance de cette définition est l'absence de référence à la firme dans l'élaboration de la branche. Son introduction, en tant qu'institution, permet pourtant de combler le silence sur la façon dont se forme l'unité de la production et de l'échange: la firme est en effet le "lieu" où s'opère le processus d'unification. Par conséquent, l'existence d'un ensemble de firmes spécialisées assurant précisément cette unité conditionne la formation même de la branche. En dynamique, une telle approche conduit à mettre l'accent sur le rôle des firmes dans la formation/déformation de la branche. En effet, la concurrence conduit d'un côté les firmes
1

L'agent collectif dont il est question n'est pas comme dans la théorie de la
des intentions

régulation une institution exogène, mais un résultat d'interaction manifestées par les firmes. 34

à différencier produits et conditions de production, de l'autre côté à s'imiter à ces deux niveaux (Billaudot, 1988). L'imitation forme la branche comme unité d'un produit, d'un procès de production et d'un marché tandis que la différenciation rompt cette unité, recompose la branche ou même la dissout. Conséquence inintentionnelle de leurs comportements, la branche enregistre l'évolution de cet ensemble de firmes jamais totalement fini, qui peut concerner les firmes "satellites" ou atteindre le " noyau" et qui se voit affectée par la mondialisation des marchés, la segmentation stratégique des firmes et l'irruption de technologies nouvelles. Ces mouvements aboutissent à rendre de plus en plus floues ses frontières. On retient de cette courte analyse la proposition selon laquelle la branche désigne le mécanisme de coordination par les prix d'un ensemble suffisamment stable de firmes en concurrence-coopération. On ajoute l'hypothèse que cette coordination suppose la formation d'un dispositif cognitif partagé par les firmes, qui conduit à concevoir la branche comme "une structure collective de représentation et de décision dont se servent les agents économiques pour se coordonner, quand ils lui reconnaissent une certaine légitimité" (Favereau, 1995). En effet: - la branche établit un cadre de référence à partir duquel la concurrence s'organise en "champs de concurrence" où les firmes reconnaissent leur identité et définissent leur stratégie vis-à-vis de concurrents et de partenaires clairement identifiés (la dimension "réponse") ; la branche contribue à orienter les actions concurrentielles des firmes en les contraignant au respect de certaines contraintes (conventions collectives de branche) et en les incitant à adopter un comportement mimétique. De ce point de vue, le dispositif de branche est simultanément un accord et une contrainte, un compromis qui incorpore une part coopérative et une part non coopérative (la dimension "modèle") ; - la branche fournit des repères pour nouer des accords, mais aussi pour engager des conflits, et plus généralement, pour engager toutes formes d'action collective (la dimension "outil"). De ce point de vue même, le dispositif cognitif subit lui-même les mouvements de recomposition industrielle. Tout en enregistrant la montée de l'incertitude, il continue à en atténuer les effets.

35

Ainsi, contrairement à l'approche méso-systémique qui met l'accent sur l'existence d'une construction institutionnelle structurale qui conditionne et donne sens aux interactions entre les firmes, la branche se révèle être une structure industrielle qui se réalise sur une base micro-économique. Elle suppose cependant l'existence d'interactions fortes (entre les firmes) (Orléan, 1994). L'hypothèse structurale d'une base matérielle, commune aux firmes, à partir de laquelle s'élabore la convention qui les définit comme ensemble, et donc comme branche, est certes maintenue mais nettement atténuée par rapport à l'approche méso-systémique. Le concept de branche, en tant que structure de firmes en concurrence, ou espace de relations objectives entre firmes, a finalement pour vertu de fonder la capacité endogène d'un ensemble de firmes à dégager inintentionnellement un substrat cognitif commun, manifestation d'une dose nécessaire de coopération dans le mécanisme de fixation des pnx. L'économie industrielle retient une conception binaire des relations entre les firmes. Un pôle est occupé par le marché dont la version concurrentielle sanctionne le mieux la logique de l'isolement de la firme individuelle. En revanche, si les interactions sont nulles au pôle marché, elles sont totales au pôle de la théorie des jeux. La rationalité stratégique transforme l'univers des firmes en réseau d'interactions mutuelles. Le regain d'intérêt aujourd'hui pour la théorie des jeux est dû, pour partie au moins, à la possibilité d'endogénéisation immédiate que cet outil d'analyse offre du cadre de l'échange contractuel, ce que ne permettait pas l'approche par le marché, sauf trivialement à n'envisager qu'un nombre extrêmement réduit d'intervenants (le duopole par exemple). Cet avantage a un coût théorique qu'il ne faut cependant pas négligé. L'endogénéisation du système industriel conçu comme interaction s'effectue au détriment de son objectivité, ou en d'autres termes la coordination est englobée dans la fonction décisionnelle des firmes (rationalité) et vidée de tout contenu "réel". L'approche de la coordination par la médiation objective du marché possède de ce point de vue un réel atout que l'on a tendance à trop souvent négliger.

36

L'esquisse de ce cadre d'analyse proposée dans ce texte repose sur quatre propositions théoriques permettant de rendre compte du système industriel: - sa dynamique est d'abord micro-économique. Les stratégies des firmes (non seulement les décisions mais les actions menées) sont au fondement de sa dynamique d'ensemble; - il revêt une certaine objectivité à la fois cognitive et matérielle, indépendante des firmes elles-mêmes; - cette objectivité se rigidifie en structure ou quasistructure possédant une certaine stabilité dans le temps; - en tant que structure industrielle, elle constitue une forme économique autonome. Précisons cette dernière proposition pour finir. L'affirmation de l'existence de dispositifs cognitifs spécifiques de branche nécessitent en effet de s'interroger sur leurs rapports avec les autres dispositifs cognitifs, notamment institutionnels. En effet, les firmes sont soumises simultanément aux conditions de production et d'échange de la branche, aujourd'hui de plus en plus définies à l'échelle mondiale, et aux caractéristiques propres de leur économie nationale et locale d'implantation. Cette double appartenance des firmes à une branche et à une structure productive locale et nationale, que Zimmermann (1988) propose de dénommer "complexe industriel transnationalisé", met en jeu deux logiques distinctes. L'une, portée par les Etats (par le jeu des institutions), consiste à maintenir la cohérence des systèmes productifs nationaux et des méso-systèmes. L'autre logique, contraire à la précédente et activée par les firmes ellesmêmes, correspond à la constitution de structures transnationales qui définissent leurs propres règles de fonctionnement et leurs propres modes de concurrence. La branche correspond à cet espace spécifique de constitution et d'application de conventions-entre-firmes. Ces dernières décrivent, à côté du dispositif conventionnel et institutionnel du méso-système, une dynamique cognitive propre au champ de la concurrence-coopération. Les questions de l'articulation entre ces différents dispositifs cognitifs et la façon dont les firmes s'y adaptent ne trouveront pas ici de réponse. Tout au plus peut-on émettre une conjecture: on pourrait réexaminer la présence et le rôle des associations et syndicats professionnels et plus généralement des acteurs institutionnels au delà des

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arguments traditionnellement évoqués', dans la mise en cohérence des multiples dispositifs cognitifs auxquels sont confrontées les firmes.

I

Organisation des conditions de la concurrence interne à la profession,

notamment en matière de contrats salariaux, expression de revendications communes à la profession face à l'administration, production de données statistiques de la profession, diffusées auprès des adhérents et qui permettent à chacun d'eux de se comparer à la collectivité. 38

Dynamiques méso-économiques et régulation macro-économique. Quelques pistes de réflexion.
Jean-Pierre GILL Y, LEREP, Université de Toulouse

La théorie de la Régulation (Boyer et Saillard, 1995) s'est avérée puissante pour analyser les régimes d'accumulation durablement établis (comme le fordisme au cours des trente glorieuses) sur la base de formes macro-institutionnelles qui participent à rendre compatibles les comportements des acteurs individuels et collectifs. Toutefois, cette théorie présente des limites dont nous relevons celles qui nous paraissent les plus importantes. La première limite concerne le fait qu'un régime d'accumulation "national" n'est jamais totalement homogène: il est toujours composite même s'il existe un modèle dominant, comme l'a été le fordisme en France de 1950 à 1974. Des secteurs d'activité non fordistes tels que le BTP, l'agriculture, etc. se sont ainsi développés selon des modalités d'articulation variables avec le régime d'accumulation dominant. Ce phénomène devient plus évident en période de crise qui est caractérisée par l'émergence de nouveaux principes d'organisation et de coordination alternatifs aux principes fordistes. La seconde limite tient à la montée en puissance des échanges mondiaux et surtout aux processus d'insertion croissante des Etats-Nations dans la Division Internationale du Travail. C'est ainsi que l'Etat-Nation, aujourd'hui, a perdu une partie de sa souveraineté territoriale du fait, d'une part, du pouvoir considérable des firmes multinationales et de leurs stratégies de globalisation et, d'autre part, de la constitution de regroupements politiques entre Etats-Nations (Communauté Européenne notamment) : ainsi, certaines formes institutionnelles (monnaie, concurrence) et certaines prérogatives de l'Etat (réglementation de la concurrence, aménagement des zones" objectif 2" ...) sont partiellement "sorties" du cadre national. 39

Enfin, la troisième limite renvoie à la difficulté de la Théorie de la Régulation à penser les fondements de la dynamique des régimes d'accumulation et des modes de régulation. Selon nous, la réponse à une telle difficulté ne peut être trouvée dans la seule sphère macro-économique (et macro-institutionnelle) mais bien dans les nouveaux comportements stratégiques des acteurs lorsque les principes d'organisation et de coordination dominants jusqu'alors deviennent sources d'inefficacité économique et sociale. C'est à cette difficile question de la dynamique (d'ailleurs corrélée aux deux premières) que cet article entend donner quelques éléments de réponse. Plus précisément, nous cherchons à apporter, selon une approche hétérodoxe, un nouvel éclairage sur les mécanismes méso-économiques qui permettent selon nous de mettre en relation dialectique les dimensions micro et macro des processus économiques et institutionnels. La première partie vise ainsi à mieux éclairer les articulations micro/macro par le biais d'une approche mésoéconomique qu'il importait d'approfondir, compte tenu notamment des perspectives ouvertes par l'Economie des Conventions. Selon nous en effet, c'est au niveau méso, en tant qu"'espace" de coopérations durables entre des organisations, que la dialectique micro/macro peut être rendue "lisible" et compréhensible dans une perspective non dichotomique. Dans la seconde partie, nous introduirons la dimension dynamique des mécanismes économiques et institutionnels par le biais des processus d'apprentissage organisationnel, à l'œuvre au sein des méso-systèmes économiques, qui génèrent de nouvelles ressources, de nouvelles conventions et de nouveaux dispositifs régulatoires pouvant être à l'origine de transformations d'ensemble d'un régime d'accumulation et d'un mode de régulation.
DES ACTEURS AUX MÉSO-SYSTÈMES ÉCONOMIQUES

L'objectif de cette partie est de tenter de préciser le contenu théorique de l'analyse méso-économique du fait productif dans le cadre d'une problématique hétérodoxe s'inspirant à la fois de l'Economie Industrielle (organisation de la production) et de théories institutionnalistes (socialisation de la production). 40

Economie

des Conventions

et méso-analyse

Au niveau micro-économique, la Théorie Non Standard présente deux spécificités décisives pour notre projet de construire un espace intermédiaire d'analyse qui permette d'articuler comportements des individus, dynamique mésoéconomique et régulation macro-économique. La première est celle de rationalité procédurale : les acteurs individuels qui, plus souvent guidés par leurs complémentarités que par leurs intérêts immédiats, mettent en œuvre des stratégies d'essais-erreurs (c'est-à-dire des processus d'apprentissage individuel) rarement optimales au sens de la Théorie Standard. La seconde concerne les modalités de coordination des acteurs qui sont élargies aux relations hors maréhé, telles que les relations de confiance et de réciprocité. L'analyse conventionnelle permet d'enrichir la Théorie Non Standard. Dans une perspective institutionnaliste, elle met les notions de convention et de règle au cœur de l'analyse économique pour expliquer comment se constituent les relations de coordination des acteurs économiques afin de résoudre un problème productif. La convention est aussi définie comme le cadre commun nécessaire à une relation entre individus, même s'il s'agit du simple échange marchand. Pour R. Salais (1994), elle permet "d'engendrer, dans le cours de la situation, des attentes réciproques sur les compétences et les comportements des autres". Elle doit donc "être appréhendée à la fois comme le résultat d'actions individuelles et comme un cadre contraignant des sujets" (Favereau, 1989) : elle est donc une construction sociale et une règle de comportement qui rétroagit sur les actions individuelles. La convention permet ainsi de définir une organisation comme un dispositif de règles matérialisant des pratiques et des représentations communes et assurant la conversion de connaissances individuelles en connaissances collectives. L'approche conventionnaliste constitue donc une théorie dynamique dans la mesure où la convention est sous-tendue par une "dialectique de l'individuel et du collectif" (Rallet, 1993). En ce sens, l'organisation repose sur des conventions qui stabilisent la coordination des comportements individuels marqués par des relations de coopération-conflit, mais ne se confond pas avec une totalité préexistante à l'action des 41

individus, car les conventions sont toujours interprétables en cours d'action. L'organisation est un objet collectif mais, plus encore, un acteur collectif pour autant qu'elle ait la capacité collective de résoudre un problème, d'ordre économique dans le cas d'une entreprise, d'ordre social dans le cas d'un syndicat professionnel... La création de cette capacité collective repose à la fois sur les capacités cognitives des individus et sur l'existence d'une vision commune de l'organisation et de son devenir, ce que A.Orléan (1994) définit comme la culture d'entreprise, "capacité à faire émerger, quelles que soient les circonstances, une communauté d'interprétation et d'action" à travers des dispositifs cognitifs collectifs. Faisant référence encore à A. Rallet (1993), on peut dire que l'organisation n'est pas un "sujet structurel" mais un "sujet collectif (sous condition d'avoir traité les problèmes de coordination dont il est une forme organisée de résolution)". Dans cette dialectique de l'individuel et du collectif, il convient en effet d'insister sur le caractère non déterministe et dynamique de la démarche conventionnaliste : les individus ont toujours une marge de manœuvre qui peut les amener à mettre en œuvre de nouveaux comportements à l'intérieur de l'organisation avec pour conséquence possible la restructuration conflictuelle de cette dernière et l'émergence de nouvelles règles (Friedberg, 1993). Ces stratégies d'innovation, dans le cas de la firme, concernent à la fois l'organisation et son environnement. Elles apparaissent généralement lorsque la capacité de résolution par la firme d'un problème productif s'affaiblit situation qui peut impliquer une évolution des représentations et des modes de coordination des individus (relations salariales notamment) ainsi qu'une transformation des rapports entre l'organisation et son environnement. Or ce dernier est à la fois: - "proche" par le système de relations directes établies par la firme avec d'autres organisations et institutions au sein d'une logique productive spécifique, par exemple dans le cas d'une grande entreprise aéronautique telle que l'Aérospatiale : relations avec d'autres unités du groupe, réseau de soustraitance, liens avec les partenaires du consortium Airbus,... - et "lointain" : marché mondial, règles du jeu nationales et internationales en vigueur. En reprenant l'exemple précédent: concurrence Airbus/Boeing, conventions 42

salariales de branche, système d'avances remboursables l'Etat, GATI. ..
L'approche méso-économique

de

C'est tout d'abord à l'environnement organisationnel et institutionnel "proche" de l'organisation que nous nous intéressons, lorsqu'il constitue un système d'inter-relations (entre organisations et institutions) suffisamment cohérent et durable pour générer une action collective organisée. On parlera alors de niveau méso-économique d'analyse (De Bandt, 1991 ; Gilly, 1994) qui suppose à priori les deux hypothèses fondamentales suivantes, que nous ferons nôtres: 1) l'organisation n'est pas seulement un objet collectif, résultat et cadre contraignant de la coordination de comportements individuels. C'est un acteur collectif (Cf. 911) qui, dans la perspective de résolution d'un problème économique, est amené à établir des relations de concurrence et de coopération avec d'autres acteurs collectifs - relations qui participent à la fois à constituer l'organisation elle-même en tant que telle et à générer une dynamique interorganisationnelle de construction de ressources; 2) la notion de convention, introduite au paragraphe précédent à partir des mécanismes de coordination entre individus, peut être généralisée aux relations de coordination entre organisations. C'est ainsi, par exemple, qu'un accord de coopération entre firmes (consortium inter-entreprises, contrat de sous-traitance...) constitue une convention interorganisationnelle explicite que nous qualifierons de convention de contexte. Cette convention, de manière analogue à la convention intra-organisationnelle, n'a pas de caractère déterministe: les organisations conservent toujours une marge de manœuvre stratégique qui rend possible la dynamique de coordination (coopération / conflit) entre organisations. A partir de cette conception élargie de la notion de convention, on peut introduire la notion de méso-système économique, dans une conception élargie de celle de mésosystème productif, telle que nous l'avons proposée dans des travaux antérieurs (Gilly, 1994 ; Gilly et Grossetti, 1993) : complexe organisé, historiquement constitué, de relations durables entre organisations productives et institutions, doté d'une capacité productive d'ensemble. 43

Les relations durables, de densité variable, entre les organisations (établissements de groupe, PME, Centres de Recherche...) du méso-système productif sont des relations de coopération diverses dont l'enchevêtrement est organisé: il existe donc une coordination explicite (cas du groupe de sociétés) et/ou implicite (cas du district industriel) entre les organisations du méso-système productif. Ce dernier détient alors une capacité endogène à dégager une finalité commune liée à la résolution d'un problème productif collectif (production compétitive d'un bien, création de technologies.. .). Cette finalité, cet effet d'émergence, traduisent la propriété d'un méso-système productif à générer des externalités positives, significatives d'une efficacité productive collective supérieure à celle qui résulterait de la simple agrégation des capacités individuelles des organisations (constituant le mésosystème productif). La raison d'être d'un méso-système productif réside donc fondamentalement dans sa capacité à résoudre, dans une situation d'incertitude variable, un problème productif et à dégager simultanément un surplus économique (la quasi-rente relationnelle) (cf Aoki, 1988) ainsi qu'un surplus cognitif (accumulation de savoirs collectifs) qui reposent sur un processus d'apprentissage de contexte. Au-delà de la recherche d'une efficacité productive accrue, un tel processus, qui naît des interactions entre les organisations du méso-système économique coopérant au sein d'un processus productif commun, a pour finalité de réduire l'opportunisme des acteurs et de résoudre les conflits entre des organisations dont les rapports ne sont jamais symétriques du fait de la distribution inégale du pouvoir économique et dont les intérêts ne se confondent jamais totalement (Jacot, 1993 ; Bourdieu, 1980). Une convention de contexte constitue précisément un mode de gestion d'une telle dialectique de relations de concurrence/coopération entre les organisations d'un mésosystème économique. Elle est faite de règles formelles (contrat de sous-traitance, par exemple) et de règles informelles qui impliquent un rapport de confiance entre les organisations. Cette confiance, qui ne relève pas seulement de rapports inter-individuels, sera dite confiance de contexte et renvoie à la représentation et à l'évolution qu'ont les organisations de leur position au sein du méso-système (Brousseau, Geoffron, Weinstein, 1995). 44