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FORMATION DÉFORMATION

De
254 pages
Séminaires de formation et stages de développement personnel se sont multipliés aussi vite que les églises et les partis politiques se sont vidés. Désormais les formateurs (animateurs, enseignants, thérapeutes) nous offrent les repères nécessaires à un monde de plus en plus vertigineux et incertain. La société de formation se nourrit de ce marché de l'angoisse et du besoin de changement. Un regard lucide sur notre société de formation.
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FORMATION DÉFORMATION

Collection Défi-Formation

dirigée par Guy Le Bouedec
Cette collection vise trois objectifs majeurs: Prendre appui sur des pratiques de formation. Celles-ci sont situées, décrites et analysées. Puis une théorisation en est proposée, à la fois par une approche interne et par une approche externe. - Valoriser l'interaction formation-pratiques sociales. - Dans cette perspective, proposer des contributions au développement de la problématique et de la méthodologie de la formation-actionrecherche.

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Dernières parutions

Gilbert ADLER (ed.), Récits de vie et pédagogie de groupe en formation pastorale, 1994. Dominique CAMUSSO, Développement cognitif et entreprise, 1995. Dominique BIENAIME, Odile PAVIET-SALOMON, Des outils pour un projet de formation, de la représentation au projet, 1997. Jean-Yves ROBIN, Chefs d'établissements. Dans le secret des collèges et lycées. Récits d'une responsabilité, 1997. Michel LECOINTE, Les enjeux de l'évaluation, 1997. Jean-Marc FERT, La professionnalisation des conseillers principaux d'éducation, 1997. Annie JEZEGOU, La Formation à distance: enjeux, perspectives et limites de l'individualisation, 1998. Huguette CAGLAR (sous la direction), Etre enseignant. Un métier impossible?, 1999. Yannick CHATELAIN, Thierry GRANGE, Loïck ROCHE, Travailler en groupe avec les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication, 1999. Dominique BIENAIMÉ et Odile PA VIET-SALOMON, Ingénierie et qualité dans lesformations d'insertion, 1999. Jean BIARNÈS, Universalité, diversité, sujet dans l'espace pédagogique, 1999 Jean FAVRY, Mythologie d'entreprise etformation, 1999. Michel VIAL, Organiser la formation: le pari sur l'auto-évaluation, 2000.

Franck

Le Vallois

FORMATION DÉFORMATION

Les miroirs du développement personnel

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

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L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9390-4

" Toute personne a droit à lëducation {..] L ëducation doit viser au plein épanouissement de la personnalité humaine... "

Article 26 de la Déclaration universelle des droits de l'homme

" La flamme de lïndignation était la seule chose qui éclairait ma nuit,' c'était la lucidité" Edgar Morin

A Changui

Un auteur n'existe jamais seul. Il cite parfois ses références. Certaines fois il plagie astucieusement ou inconsciemment. Mais il est toujours peuplé de rencontres innombrables et d'autres voix que la sienne. Au moment où il se met à écrire, sa pensée s'organise grâce à toutes ses lectures, ses recherches, ses expériences et toutes les personnes qui ont contribué à ce qu'il est devenu, elles-mêmes fruits d'infinies croisées de chemins. Je tiens donc à remercier toutes celles et tous ceux qui m'ont permis de réfléchir l'existence et la formation comme je commence à le faire dans cet ouvrage. Quand je citerai un auteur, je le mentionnerai, comme il se doit. Mais nombreux seront ceux que je relayerai sans le savoir ou sans les citer formellement. Plus nombreux encore celles et ceux, amis ou ennemis, qui ont stimulé ma pensée et qui seront présents dans cet essai. Qu'ils soient donc tous remerciés ! Sans chacun d'eux, je n'aurais pu prendre la parole de cette façon. Tous ont contribué à me donner fonne, souvent même à leur insu ou malgré eux. Une écriture est toujours une relecture et un auteur est un réseau d'auteurs.

Introduction au voyage

L' homo erectus est devenu sapiens, mais aussi demens. Cela ne signifie pas que certains soient des sages, d'autres des démons, mais d'abord que chaque être humain est ambivalent, traversé par le meilleur et par le pire. La formation des sociétés dites civilisées, héritières, entre autres, des sagesses grecques et des promesses juives et chrétiennes, s'organise en vue de l'être humain dont elle rêve: philosophe, savant, artisan d'élite, entrepreneur efficace, politicien avisé, sage, prophète ou saint. Mais la formation, qui a supplanté l'éducation même si on parle encore de sciences de l'éducation, est le produit d'un être équivoque, dont toutes les créations sont ambiguës. Il ne fait pas le bien qu'il voudrait faire et fait le mal en croyant faire le bien. Très souvent donc, la formation déforme. Et peut-être qu'en déformant, elle forme. C'est cette complexité que j'explorerai dans cet essai. C'est un voyage que j'entreprends. Je me contenterai d'ouvrir des chemins dans l'obscurité du " monde en formation" qui nous précède. Je poserai des questions. Je rappellerai des thèses déjà émises, même critiquables. Je tenterai d'éviter les sentiers battus qui deviennent des banalités aveuglantes. Je proposerai des ouvertures pour essayer de rompre avec les idées toutes faites. Je partagerai mon expérience d'un" être en formation", en quête de sens et de synthèses comme tout un chacun. On pourra voyager à partir de n'importe quel chemin. L'ordre n'a pas vraiment d'importance. Dans un premier temps, cependant, je situerai mes questions de départ, l'objet de ma réflexion. Je me situerai. Je me demanderai ensuite si l'empire de la Formation n'a pas pris le relais de la religion et s'il ne risque pas de produire les mêmes travers. Puis je tenterai de montrer comment toutes nos pratiques de formation, humaines trop humaines, sont toujours ambivalentes, parfois dangereuses. Enfin, je me risquerai à quelques pistes qui me paraissent être favorables à une " existence en formation ", mais sans illusion. Il semble, selon certains auteurs, qu'après le temps de l'Histoire et des révolutions, jusqu'à mai 1968, nous soyons entrés dans celui de" la quête du sens". Le sens n'est plus donné, il faut désormais le chercher. On peut le constater dans le retour et le recours à la philosophie, des plateaux de télévision jusqu'au" café socratique" et même dans l'entreprise, comme dans les explorations spirituelles et

néo-mystiques en tous genres. Les innombrables stages de "développement personnel" s'insèrent dans cette angoisse" postmoderne ". Après les rêves collectifs les plus motivants, les projets de société les plus enthousiasmants, les espoirs scientifiques et techniques les plus inimaginables, le siècle s'achève au terme d'un long et douloureux chemin de déconvenues et de désillusions. Non seulement les promesses n'ont pas été tenues, mais elles se sont transformées en cauchemars. De plus en plus de citoyens de notre "village mondial ", un peu plus petit chaque jour, s'interrogent donc sur la signification et sur le destin de ce monde trop énigmatique, aussi fascinant qu'impitoyable. Ils font retour sur eux-mêmes et se demandent si tout cela a un sens, ou bien trouvent ce sens en de multiples chemins et actions de formation. C'est cette question de l'homoformaticus immergé dans sa " société de formation" que je souhaite affronter.

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Mon propos: La société de formation et les pratiques de développement personnel

A la fin des années 1960, Guy Debord faisait paraître son livre, plusieurs fois réédité depuis, sur la " société du spectacle ", désormais détrônée, selon Régis Debray, par la " civilisation de l'image ". A l'époque de Debord, Foucault et d'autres dénonçaient la " société disciplinaire", Illich la " société scolarisée", tandis que, plus tard, Jacques Ellul démontait méthodiquement l'emprise inexorable du " bluff technologique". Il annonçait le passage d'une" société de Progrès" à une" société du rêve ", en transitant par l'absurde et suicidaire" société technicienne ". Les" Trente glorieuses" d'aprèsguerre ont aussi fait naître l' homoconsommatus et sa "société de consommation". On se sait maintenant immergé et régi par la " société des marchés ". Les spécialistes de la mondialisation, quant à eux, évoquent le triomphe de la " société de l'information ". Et pendant que Tony Anatrella s'en prend à la " société dépressive", la " société des loisirs" fait place à l' homofestivus décrit par Philippe Muray qui assiste, démuni, à la " disneylandisation " de la société avec ses technoparades et ses fêtes en tous genres. La liste est loin d'être exhaustive. Chacun a sa vision de la société et chaque approche a sa valeur, sa nécessité, mérite d'être entendue et peut à sa manière englober les autres. Chacune, cependant, risque de s'ériger en " espion de Dieu ", prétendant révéler la vérité sociale et risquant la généralisation exagérée. Aucune n'est suffisante. Je voudrais porter mon regard sur la " société de formation" qui prend forme sous nos yeux et nous donne forme, de façon de plus en plus impérieuse, pour le meilleur et pour le pire. En un certain sens, la société de formation est aussi spectacle, discipline, technique, consommation, rêve, progrès ou marché, etc. Le spectacle, pour être efficace; demande une bonne formation. Le consommateur est formé pour consommer. La discipline s'apprend, s'intériorise. Les techniciens ont leurs grandes écoles. L'information est un métier. La fête devient un tel investissement qu'elle s'associe à toutes les autres " sociétés" et nécessite une formation de plus en plus pointue. Inversement, les innombrables pratiques de formation, d'apprentissage, de développement personnel, participent de la société de consommation et du spectacle qui nous gouverne, se font disciplinaires, créent leurs techniques de plus en plus sophistiquées, nourrissent la " tyrannie des marchés", produisent du rêve et de

l'image ou encore l'information.

s'insèrent

au mIeux

dans

le monde

de

Je n'éviterai pas moi-même les malheureuses généralisations que je récuse. C'est pourquoi je tiens à commencer mon discours en situant mes questions de départ et mes présupposés. J'interrogerai d'abord le rapport entre" formation et pulsion de mort" ; relation étroite, toujours active bien qu'implicite, mais démasquée parfois de façon extrêmement violente. Je présenterai ensuite ma position à partir de mon expérience historique particulière. Enfin je préciserai ma visée, aux frontières de la " cité savante" et de la vie quotidienne ordinaire.

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Formation et pulsion de mort Le 23 décembre 1995, Edith et son fds Patrick furent retrouvés morts dans le Vercors, en France. Quelques années auparavant, ils avaient répondu à une invitation et participé simplement à une conférence sur la santé, les médecines alternatives, la crise de nos sociétés, les mutations en cours, où se mêlent habilement philosophie, (t psychologie et spiritualité. Rien de plus banal, de plus courant: il Y a des centaines de gens très bien qui assistaient à ces conférences '; disait Patrick à son frère!. Et les congrès, colloques et sessions de formation se sont multipliés aussi vite que les Eglises se sont vidées ces cinquante dernières années, souvent même dans leurs propres établissements réformés au goût du jour. On ne compte plus le nombre de noviciats, séminaires, mar.ons-mères d'ordres religieux ou encore de monastères re-convertis en "Centre de formation". Pendant le même temps, en France, des milliers d'églises ont été transformées en centres culturels, musées ou même en commerces. On pense, bien sûr, à la prédiction de Nietzsche qui voyait dans ces bâtiments ecclésiastiques les futurs tombeaux du Dieu agonisant des chrétiens! Il semble bien, pourtant, que la question du sens ou du sacré se soit déplacée sans avoir disparu pour autant. Des millions de gens suivent donc des stages de formation et beaucoup d'entre eux pensent déjà à la session qu'ils suivront après avoir vécu celle qu'ils n'ont pas encore commencée. La formation semble être devenue la nouvelle" mère et maîtresse", non seulement vis-à-vis de la loi du marché, mais encore du sens même de l'existence humaine. "Je me forme, donc je suis" et je suis en forme. Pas d'espoir d'évolution professionnelle, ni de sécurité de l'emploi, sans faire preuve d'une formation et d'un recyclage permanents. Sommé de produire vite et mieux, l'individu est devenu une matière à recycler, avant d'être sommairement remplacé. Les études sur la question ne manquent pas, sans que cela change quoi que ce soit. Mais le formateur et son programme sont aussi devenus l'espoir de l'être humain en quête de

1 Je remercie Jean Vuarnet pour le courage de son témoignage et de sa réflexion. Jean Vuarnet, Lettre à ceux qui ont tué ma femme et mon fils, Fixot, Paris, 1996.

repères et de sens ultime à sa vie et à sa mort. Ce sera l'objet de ma réflexion dans cet ouvrage. Ma question de départ a été stimulée par la tragédie de l'Ordre du Temple Solaire, avec la conviction qu'on risquait de limiter l'interprétation des faits aux poncifs habituels, pour tenter d'échapper au fond du problème, qui pourrait nous entraîner à y reconnaître notre propre condition d'êtres humains fragiles et travaillés par la question du sens ultime de notre existence. En effet, l'analyse de ce drame n'a pas évité les deux clichés habituels. L'un désigne bien entendu la folie de ces sectes meurtrières et de leurs adeptes, suggérant que ces individus sont des malades. Cela nous permet de nous situer immédiatement du côté des personnes saines de corps et d'esprit. On se croit ainsi immunisé et prémuni contre tout risque. L'autre vise la société en général qui, dans son insouciance et par son incapacité à prendre en compte les questions les plus existentielles des citoyens, contribuerait à ce type d'excès. Pour le journaliste Raphaël Aubert, par exemple, cette" tragédie nous rappelle que l'homme est un homme religieux qui a besoin de valeurs. Et quand celles-ci n'existent plus, il les invente maladroitement ". Cet événement, donc, "marque un échec.Non pas de la religion, mais bien de notre société et de ceux qui la dirigent, incapables de lui donner du sens 2. " De la même manière, cette observation situe le problème à l'extérieur, dans une généralité inaccessible et nous dispense d'y voir notre propre drame personnel. Il faudra pourtant bien admettre un jour que les sectes n'existent pas. Il m'a fallu du temps moi-même pour y consentir. Car personne ne s'entend sur la signification du terme, qui a considérablement évolué au cours des siècles. Lorsque les pouvoirs publics risquent leur définition, celle-ci est aussitôt contredite par tel sociologue, qui se voit lui-même rectifié par son propre confrère, ou par le théologien, l'historien ou le responsable du mouvement qui se sent visé. Et quoi qu'il en soit, on ne trouve quasiment aucun groupe qui accepte de se définir comme tel. Chacun adopte ses grilles de lecture particulières, apte ainsi à se situer à l'extérieur du phénomène qu'il observe. Ainsi, la secte c'est toujours l'autre, jamais soi. Mais ce n'est qu'une question de point de vue. En outre, les mêmes caractéristiques
2 Cité par Roland Campiche, QWlnd les sectes affolent, Labor et Fides, Genève, 1995.

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attribuées n'importe entreprise.

couramment aux sectes peuvent se retrouver quel parti politique, administration, institution

dans ou

Le problème se situe donc ailleurs. Si j'ai été particulièrement frappé par l'événement de l'O.T.S., c'est parce que ses membres ne se reconnaissaient pas dans l'étiquette de la secte, mais surtout parce que tout a commencé et s'est développé à partir du simple besoin d'apprendre, de se former, de donner du sens à sa vie. Il s'agit donc bien de réalités humaines banales qui nous concernent tous. Il est facile de porter un regard a posteriori, de juger la situation à partir de sa fin tragique. Il l'est moins d'en saisir les enjeux originels et d'accepter que la tragédie finale ne soit que le sommet d'un iceberg qui ne cache qu'une vaste banalité de l'existence humaine. L'événement fut d'autant plus médiatisé qu'il était spectaculaire, violent et apparemment irrationnel. D'autres situations quotidiennes sont quantitativement plus meurtrières et tout aussi violentes, sans susciter une telle médiatisation. Pourquoi donc? Mais bien que ce fait divers échappe à la raison immédiate, laquelle ou lequel d'entre nous n'a pas été saisi par la peur que cela puisse arriver à l'un de ses proches (pas à soi bien sûr !) ? J'ai donc pris spontanément le problème en amont et me suis formulé la question ainsi: la mort violente d'Edith, de Patrick et de leurs" amis" était-elle déjà potentiellement contenue dans leur première démarche informative et formative? Autrement dit, une pulsion de mort préside-t-elle à toute tentative de formation? Posée ainsi, la question peut paraître provoquante ou exagérée. Elle me paraît sensée pourtant, même s'il est évident que toute demande de formation s'enracine aussi dans un instinct de vie, ou un besoin de survivre. On tente soudain d'échapper à la routine du quotidien pour " vivre mieux", "vivre plus", ou "vivre autrement". Mais, on le sait, la vie qui surgit fait aussitôt apparaître l'horizon de la mort, ou elle s'en nourrit. C'est biologique. La pulsion de mort n'est donc pas propre à la formation. Apparemment, elle fait bien partie de l'existence. Mais le fait d'entrer en formation, volontairement et dans une perspective existentielle, ne stimule-t-il pas cet instinct? Ou même, la motivation de se former n'abrite-t-elle pas un défi lancé à sa propre mort, alors même qu'elle semble révéler d'abord une pulsion 23

de vie? Comment faire avec cette mort qui m'habite? Plus: que faire avec cette mort sociale et mondiale qui menace chaque jour davantage, à l'heure de tant de bouleversements démographiques, économiques, politiques, écologiques ou techniques? A l'échelle individuelle, dans notre course à la formation, est-ce que" lejeu avec la mort deviendrait jeu de la vérité 3" ? La compétition peut alors tourner à son désavantage. S'il est en partie vrai, comme le signale Edgar Morin, que notre peur face à la mort provoque naturellement le déni ou le défi4, on peut observer à quel point le besoin de formation s'insère admirablement dans cette tension, entre la nécessité de se distraire de notre finitude et celle de la braver. D'un côté, le besoin d'échapper à l'irrémédiable horloge de la mort nous fait consentir à mille divertissements organisés, dans une société des loisirs et du spectacle qui permet de se divertir sans fin et d'oublier. La société de formation y participe largement, me semble-t-iI. Il ne faut pas trop s'en plaindre: si l'amnésie creuse le lit de la mort sociale (la maladie d'Alzheimer en offre l'horrible spectacle), la mémoire peut aussi devenir une terreur et un esclavage. Primo Lévi, rescapé des camps de la mort, n'a pas échappé à cette impitoyable logique d'une mémoire violée et meurtrière. Elie Wiesel partage sa conviction que le suicide de son ami fut la conséquence de son écriture: plus il écrivait, plus la mémoire lui revenait5. Et plus la mémoire l'envahissait, plus l'angoisse se réveillait, et plus il écrivait. .. D'un autre côté, le besoin de défier la mort est également excité partout. Certaines étapes de la vie sont peut-être plus excessives que d'autres. Mais toute l'existence humaine est minée par ce défi. Je me souviens de cette information captée au hasard du brouhaha quotidien à propos d'un jeu mortel, pratiqué par de jeunes Anglais dans un des collèges privés parmi les plus illustres de la région de Londres. Il s'agissait de s'étrangler et de tenir ainsi asphyxié le plus

3 André Glucksmann, La force du vertige, Grasset, Paris, 1983. 4 Edgar Morin, L 'homme et la mort, série Essais, collection Point n° 77, Seuil, 1976. 5 Voir Elk Wiesel et Jorge Semprun, Il est impossible de se taire, arte Ed., Mille et une nuits, 1995, pp. 17-18.

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longtemps possible. Le gagnant a été trouvé mort! Ce fut la stupeur dans les familles princières. Mais l'adolescence n'est-elle pas un des temps forts de confrontation avec la mort? En " changeant de peau", comme le remarquait Françoise Dolto, le jeune ne se trouve-t-il pas plus que jamais défié par ce drame intime, trop souvent refoulé? " Comme les homards lorsqu'ils perdent leur carapace, on se retrouve à l'adolescence dans une apparence qui change. [...] Ca donne par moments l'impression de mourir. [...] L'adolescence, c'est comme une seconde naissance ", écrivait-elle. Cette naissance ne va donc pas sans les mêmes risques, la même nécessité de «mourir6». Dans certaines sociétés traditionnelles, le elan forçait le futur adulte à traverser son angoisse de la mort par diverses pratiques initiatiques éprouvantes. Devenir adulte coûtait cher. Certains jeunes d'aujourd'hui inventent donc eux-mêmes leurs procédés initiatiques. Mais cette initiation court tout au long de la vie. Inutile d'évoquer ici le nombre de délires socialement valorisés, dans les sports extrêmes, les guerres économiques ou politiques ou les religions à martyrs, sans parler des risques que l'on court tous, en transgressant régulièrement nos peurs et les frontières du bon sens. Autant de " situations limites" ou héroïques qui offrent l'opportunité de résoudre l'angoisse de la mort en la bravant, au risque d'y perdre la vie ou la santé. Chacun s'y affronte, soit directement, soit par héros interposé. Le cinéma est sans doute pour cela le lieu le moins dangereux: on y meurt et on y ressuscite en permanence, par procuration, sans bouger de son fauteuil, seul et dans la nuit. Il en va donc ainsi de la formation, qui a bien quelque chose à voir aussi avec la nuit de Morphée, fils d'Hypnos (le sommeil), lui-même fils de Nyx (la nuit) et le " doux frère" de Thanatos (la mort), dans la mythologie grecque. On s'y engouffre probablement comme dans une épreuve initiatique, avec ce double besoin nocturne d'y défier ou d'y dénier sa propre mort, de la provoquer ou de s'en distraire, avec les plus nobles intentions diurnes et les discours les plus élaborés, les plus favorables à une conscience de soi parée des meilleurs artifices.

6 Françoise Dolto et Catherine Dolto- T olitch, Paroles pour adolecents ou le complexe du homard, Hatier, Paris, 1989, pp. 13 et 23.

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La formation subterfuge.

ne serait donc souvent qu'alibi, prétexte et même

Paradoxalement, l'angoisse de la mort augmente avec la conscience de soi et se dissipe dans la dépendance du groupe. Qui a peur de la mort plus que le roi? Ces pratiques de formation qui favorisent à l'excès l'affirmation de soi cultivent donc l'angoisse qu'elles prétendent calmer l'espace de quelques heures dans le jeu collectif. Elles font office de fou du roi. Economiquement, c'est un bon calcul! Le " marché de l'angoisse" n'a pas de limite. La formation appelle nécessairement la formation, d'où la nécessité de la " formation permanente". Hélas! Trop de formation tue la formation. Mais, le plus souvent, l'individu qui s'inscrit à un stage de développement personnel n'a pas conscience de tout ce qui se joue et se prépare dans cette démarche. Il répond simplement à sa curiosité naturelle, à un besoin" d'autre chose": s'améliorer, mieux se connaître, se comprendre, s'adapter à une nouvelle situation, éventuellement changer ses conditions de vie devenues trop insatisfaisantes ou pénibles. L'animal se contente davantage de ce qu'il est et c'est souvent le conseil que l'on propose à l'être humain qui dérange par sa volonté d'évoluer ou de sortir de sa condition trop contraignante. Pourquoi donc celle-ci ne peut-elle pas se satisfaire de ce qu'elle a, de ce qu'elle est? Et si on peut comprendre le besoin de changement et de formation chez une personne confrontée à une situation trop éprouvante, on le comprend moins quand elle s'appelle Edith Vuarnet et que la vie semble lui avoir tout donné. Or, c'est peut-être aussi cette insatisfaction foncière qui différencie l'être humain de l'animal, même si je suis devenu très prudent dans cette prétention du " propre de l'homme". Les études récentes sur les grands singes d'une part, l'effroyable traitement que l'on a fait subir aux animaux depuis tant de siècles d'autre part, abrités que nous étions derrière le paravent de notre supériorité, nous invitent à la modestie7. L'être
7 On pourra lire avec intérêt l'impressionnante étude philosophique d'Elisabeth de Fontanay: Le silence des bêtes, La philosophie à l'épreuve de l'animalité, Fayard, Paris, 1998.

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humain, pourtant, semble profondément insatisfait, insatiable et les risques qu'il court sont sans commune mesure. Quelque chose d'irréductible semble maintenir l'homme en éveil, en révolte parfois. "L 'homme, au plus profond de lui-même crie justice ", disait Albert Camus8. Et c'est ce besoin de justice, ou ce " quelque chose de différent" auquel il aspire, qui le pousse à s'inscrire à un parcours de formation. Parfois même, comme le disait Jean Giono, "Il Y a des moments où j'en ai (simplement) marre de vivre à ma façon. J'aimerais
que quelqu'un d'autre prenne la barre. Et vogue la galère 9. "

Ce " quelqu'un d'autre" se présente dans ses plus beaux atours sous les traits du " groupe en formation ". Groupe dans lequel l'individu a systématiquement tendance à disparaitre. "Il Y a un déterminisme des collectivités, note Edgar Morin; ainsi les sauterelles isolées sont d'aimables insectes [...J Mais, à partir d'une densité du resteassezfaible, elles deviennent une troupe où les individus disparaissent, ellesperdent leur couleur verdâtre pour un uniforme standard jaune-gris, elles acquièrent un comportement stéréotypé et elles se transforment en impitoyables dévoreuseslO..."

8 Albert Camus, L 'homme révolté, Gallimard, 1951, Folio/essais, Paris, p. 378. 9 Cité par Pascale Weil, in À quoi rêvent les années 90- Les nouveaux imaginairesSeuil, Paris 1993. 10 Edgar Morin, Mes démons, Ed. Stock, collection Points, Paris, 1994, p. 260.

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