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Frédéric Bastiat

De
192 pages
Un personnage qui était loin d'être ennuyeux et qui a réussi ce tour de force d'écrire des livres d'économie dans un style qui l'apparente aux meilleurs de nos écrivains. Ses campagnes ardentes en faveur du libre-échange l'ont fait qualifier d'ultra-libéral et, à ce titre, il fut par la suite critiqué, contesté, voire incompris et même méconnu. Pour mieux en juger, il importait de replacer l'homme dans son époque. Ce livre raconte non seulement la vie ardente de Frédéric Bastiat mais présente ses idées économiques à travers des extraits significatif de son oeuvre.
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Frédéric BASTIAT

(1801

-

1850)

Le croisé du libre-échange

Collection « L'esprit économique»
fondée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis en 1996 dirigée par Sophie Boutillier, Blandine Laperche, Dimitri Uzunidis Si l'apparence des choses se confondait avec leur réalité, toute réflexion, toute Science, toute recherche serait superflue. La collection « L'esprit économique» soulève Je débat, textes et images à J'appui, sur la face cachée économique des faits sociaux: rapports de pouvoir, de production et d'échange, innovations organisationnelles, technol09iques et financières, espaces globaux et microéconomiques de valonsation et de profit, pensées critiques et novatrices sur le monde en mouvement... Ces ouvrages s'adressent aux étudiants, aux enseignants, aux chercheurs en sciences économiques, politiques, sociales, juridiques et de gestion, ainsi qu'aux experts d'entreprise et d'administration des institutions.

La collection est divisée en cinq séries: Economie et Innovation, Monde en Questions, Krisis, Clichés et Cours Principaux.

Le

Dans la série Economie et Innovation sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Dans la série Le Monde en Questions sont publiés des ouvrages d'économie politique traitant des problèmes internationaux. Les économies nationales, le développement, les espaces élargis, ainsi que l'étude des ressorts fondamentaux de l'économie mondiale sont les sujets de prédilection dans le choix des publications. La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. comprend la réédition d'ouvrages anciens, de compilations textes autour des mêmes questions et des ouvrages d'histoire la pensée et des faits économiques. des aux

Elle
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La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations. La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples et fondamentaux qui s'adressent aux étudiants des premiers et deuxièmes cycles universitaires en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: « le plus long voyage commence par le premier pas».

Gérard MIN ART

Frédéric BASTIAT (1801 - 1850) Le croisé du libre-échange

INNOV AL 21, Quai de la Citadelle 59140 Dunkerque, France Éditions L'Harmattan L'Harmattan Hongrie 5-7, rue de l'École Polytechnique Hargitau. 3
75005 Paris
1026 Budapest

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

FRANCE

HONGRIE

ITALIE

@L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6030-9 BAN 9782747560306

AVANT-PROPOS

Dans l'histoire de l'économie libérale, Frédéric Bastiat occupe une place singulière. Rares sont ses admirateurs, nombreux ses détracteurs. Le discrédit immérité dans lequel il est tombé depuis longtemps vient moins de sa position d'ultralibéral, étiquette qui fait mauvais genre dans la science économique, que de la réputation que lui a faite le grand érudit Joseph Schumpeter, l'un des maîtres de cette discipline, d'être plutôt un journaliste qu'un théoricien. Et il est vrai que Bastiat, l'homme du libre-échange, a passé les meilleures années de sa vie à batailler avec ardeur, dans la presse, contre les multiples espèces d'étatisme, de dirigisme, de protectionnisme, qui marquaient l'économie de son époque. C'est un Gascon. Il est du pays de d'Artagnan. De cette terre, comme dit Alexandre Dumas, où s'échauffent promptement les têtes. Il adore ferrailler. Son terrain, c'est le pamphlet ou l'apologue. Son épée, une plume alerte et effilée. Son genre, le mot d'esprit, parfois un peu forcé, voire poussé à l'extrême. Il pourrait s'exclamer, comme son compatriote d'Artagnan: « Maudit Gascon que je suis, je ferais de l'esprit dans la poêle à fiire ! » Rien donc d'un économiste ennuyeux, d'un universitaire retiré, d'un penseur austère. 11est tout de nerf et de sang. Et fortement engagé dans les querelles de son temps. Ce temps est l'un des plus ardents de notre histoire. Bastiat naît en 1801 sous le Consulat, grandit avec l'Empire, atteint ses vingt ans sous Louis xvrn, trouve sa pleine maturité

sous Charles X, s'illustre avec les libéraux lors des Trois Glorieuses, déploie ses forces sous Louis-Philippe, se retrouve parlementaire de gauche sous la Seconde république et meurt en 1850 sous la présidence du prince Louis-Napoléon, juste avant le coup d'état de 1851. Dans sa courte vie 49 ans - il aura donc connu cinq régimes politiques de toutes les variétés: le consulaire, l'impérial, le monarchique, le républicain. TIaura vu passer cinq souverains et se lever deux révolutions. Cela donne une première idée de cette époque où la France, après la grande tempête de 1789, cherche dans les convulsions son équilibre institutionnel. Dans la chronologie de notre histoire économique, Bastiat est un cadet.n a 35 ans de moins que Malthus, 34 ans de moins que Jean-Baptiste Say, 29 ans de moins que Ricardo, 28 ans de moins que Sismondi. TIaura le tempérament, le style, la fougue, du cadet. Ses glorieux aînés ayant posé les bases de l'économie libérale, Bastiat en sera le bretteur. D'illustres prédécesseurs ayant réalisé l'essentiel du travail théorique, lui, ce sera le «battant» : il croisera le fer, quasi quotidiennement, avec toutes les écoles dirigistes : saintsimoniens, phalanstériens, fouriéristes, owénistes, socialistes, communistes, unionistes, égalitaires... Ces «astrologues» et ces « alchimistes» de l'économie politique, comme il les appelle, qui s'attirent ses foudres parce qu'ils dédaignent l'observation des faits pour fonder leurs propositions sur la seule et dangereuse imagination. Aujourd'hui encore les adversaires de Bastiat l'accusent d'être un ultralibéral. Mais tout n'était-il pas « ultra» dans cette époque agitée, démesurée, foisonnante, explosive, incendiaire, inventive, excentrique? Proudhon n'était-il pas un ultra du socialisme et le jeune Hugo un ultra du romantisme? Et Blanqui l'Enfermé - 33 ans de prison et 6 ans d'exil - un ultra de l'égalitarisme? De 1794 à 1814, donc pendant vingt ans, la liberté avait été comprimée par la Terreur, le Consulat, l'Empire. Elle réapparaît avec Louis XVill. Dès lors, les idées fusent dans toutes les directions, explosent en feu d'artifice. Après le silence de la dictature, vacarme de la liberté... Pour se faire entendre, il faut parler haut. Pour se faire comprendre, il faut forcer le trait. S'il existe de la démesure chez Frédéric Bastiat, elle est à l'image de la démesure de son temps. Raymond Barre l'a excellemment dit: «C'est l'époque de

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l'écononrie romantique, sentimentale et même passionnelle. »1 Voilà l'homme, l'époque, les idées, que nous voudrions raconter dans ce livre. Disons-le tout net, il s'agit d'une tentative de réhabilitation, ou de redécouverte, comme on voudra, de cet ultra qui fut aussi un républicain convaincu, un pédagogue actif de l'économie libérale, un défenseur acharné du libre-échange. Et aussi, ce qu'on ne dira jamais assez, un écrivain racé, au style fait de fougue, d'ampleur et de verve.

I

BARRE R., Economie politique, coll. Thémis, PUF, Paris, 1957, pAD.

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PROLOGUE
UN GILET ROUGE PARMI LES HABITS NOIRS

Frédéric Bastiat est tellement méconnu du grand public, voire de l'élite cultivée, qu'il est nécessaire, en prologue à sa biographie, de le situer dans son époque et dans l'histoire des idées. Pour ce faire, rien de plus éclairant que de souligner ceci: Frédéric Bastiat est le contemporain d'Honoré de Balzac, né deux ans avant lui, et de Victor Hugo et Alexandre Dumas, nés un an après lui. Appartiennent aussi à cette époque: Lamartine, Vigny, George Sand, Musset, pour ne citer que les principaux. C'est le grand romantisme. Tel un soleil, il illumine et féconde ce demi-siècle sans pareil. Mais il nous éblouit tellement qu'il nous masque une autre réalité: l'éclosion, l'épanouissement, la montée en sève et en force d'un autre courant intellectuel puissant qui devait, quant à lui, féconder la politique et l'économie: le libéralisme. S'il y eut, par la suite, des études plus nombreuses sur le romantisme que sur le libéralisme, si Hugo et ses Misérables sont autrement familiers à la mémoire populaire que Bastiat et ses Harmonies économiques, si les Français, enfm, éprouvent plus de sympathie pour les Lettres que pour l'économie, toutes ces considérations, qui peuvent expliquer pourquoi Bastiat reste le méconnu de notre culture, n'empêchent pas qu'au moment même où une grande école romantique française éclatait dans la littérature, une grande école libérale française grandissait dans l'économie politique. Et à ceux qui jugeraient présomptueux aujourd'hui, à deux siècles de distance, de mettre sur le. même plan, au même niveau, dans la même renommée, et le Romantisme, et le

Libéralisme, nous répondrons ceci: ce n'est pas nous qui opérons cette liaison, qui assignons à ces deux courants d'idées la même source, la même origine, mais Victor Hugo lui-même, qui proclame dans la célèbre et retentissante préface d'Hernani, écrite en 1830 : « Le romantisme tant de fois mal défmi, n'est à tout prendre que le libéralisme en littérature. Cette vérité est déjà comprise à peu près de tous les bons esprits, et le nombre en est grand; et bientôt, car l'œuvre est déjà bien avancée, le libéralisme littéraire ne sera pas moins populaire que le libéralisme politique. La liberté dans l'art, la liberté dans la société, voilà le double but auquel doivent tendre d'un même pas tous les esprits conséquents et logiques: voilà la double bannière qui rallie, à bien peu d'intelligences près (lesquelles s'éclaireront), toute la jeunesse si forte et si patiente aujourd'hui ». Et Hugo de conclure: « La liberté littéraire est fille de la liberté politique ».1 Si Victor Hugo est l'homme par excellence de cette liberté littéraire, Frédéric Bastiat, qui appartient, comme lui, à la génération de ceux qui ont vingt ans en 1820 - la génération la plus puissante, la plus chargée de vie et d' œuvres, écrira Albert Thibaudet - Frédéric Bastiat, donc, sera l'homme de la liberté économique. S'il fallait résumer d'un trait, et d'un seul, Frédéric Bastiat, on pourrait écrire ceci: La liberté économique, pour lui, est une vérité d'évidence. C'est un axiome. C'est un absolu. Toute sa théorie économique découlera de sa foi inébranlable dans les capacités de l'homme libre. TIy a, chez lui, une mystique de la liberté qui transparaît dans cette proclamation: « Qu'on repousse les systèmes et qu'on mette enfin à l'épreuve la liberté! La Liberté, qui est un acte de foi en Dieu et en son œuvre».2 Cette position a plusieurs conséquences logiques. La première, c'est une extrême méfiance à l'endroit de l'Etat. La deuxième, c'est une égale condamnation de toutes les écoles qui placent l'Etat, peu ou prou, au centre de leur doctrine. La troisième, c'est un rejet sans appel de l'éducation classique, celle du Grand Siècle qui, à travers Bossuet et Fénelon, considère l'homme, non comme un être libre, responsable de lui-même, mais comme une argile inerte que doit pétrir le Législateur. Ainsi romantisme littéraire et libéralisme économique sortent-ils tous deux de la Révolution française. Albert ThibauI HUGO v., Hernani, Le Livre de Poche, p.l O. 2 BASTIAT F., Œuvres économiques, Coll. Libre Echange, PUF, 1983, p.I88.

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det écrit encore que la génération de 1820 prend la révolution politique de 1789 comme une sorte d'Ancien Testament qui symbolise la révolution de l'esprit, des lettres, du goût.! Et de l'économie, pourrait-on ajouter. Romantisme littéraire et libéralisme économique sont donc deux ruptures profondes, irrémédiables, défmitives, d'avec le monde d'Ancien Régime. Ils ensevelissent sans regret la vieille France. Ils annoncent la France moderne. Dans ce concert de la jeune liberté, que permet la Charte de 1814, Bastiat va jouer une partition aiguë. TIsera de toutes les batailles pour les droits: ceux de penser, d'écrire, de parler, de se rélmir, de produire, de commercer, d'enseigner. Et, évidemment, d'échanger. La liberté des échanges, autrement dit le libre-échange, sera le drapeau derrière lequel il va mener, tambour battant, tous ses combats.

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Si le libéralisme surgit avec éclat, en France, sous la Restauration et dans la génération dite de 1820, ses racines, toutefois, plongent bien au-delà dans le temps et àans l'espace. Avant un libéralisme français, il y a un libéralisme anglais. Ce dernier s'incarne dans un homme et se repère dans une date. L'homme, c'est le philosophe rationaliste John Locke, qui substitue au droit divin le droit naturel. La date, c'est 1688, époque de cette « heureuse et glorieuse révolution», selon l'expression de Burke, qui s'effectue sans effusion de sang. Elle impose le principe parlementaire, limite la place de l'Etat, proclame les droits de l'individu. Avant le libéralisme français, il y a aussi un libéralisme américain. Lui aussi s'incarne dans un homme et se repère dans une date. L'homme, c'est la belle et noble figure de Thomas Jefferson. La date, c'est 1776 et la fameuse Déclaration d'indépendance des Etats-Unis qui pose les fondements de la démocratie américaine. Les événements de 1789 en France seront donc la convergence et la synthèse de ces puissants mouvements en faveur de la liberté. Lesquels, réprimés ensuite sous la Terreur, le Consulat, l'Empire, resurgiront d'autant plus fortement sous la Restauration qu'ils seront portés par une génération exceptionnelle. Un économiste ami de Bastiat, Gustave de Molinari,
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THffiAUDET

A., Histoire de la littérature française de Chateaubriand à

Valéry. Stock. Paris, 1936, repris en coll. Marabout, p.IIS.

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résume au mieux ce phénomène quand il écrit: «Ce vieil esprit de liberté, qui avait produit les grandes réformes de 89, mais dont les excès de la Terreur et les réactions qui s'en étaient suivies avaient plus tard amoindri et mutilé l'œuvre, cet esprit renaissait jeune, vivace, ardent ».1 La plume de Bastiat au service de la liberté économique sera l'héritière de cette longue tradition prélibérale.

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Le 25 février 1830, lors de la mémorable bataille d'Hernani qui, elle aussi, constitue une date capitale de l'histoire du libéralisme, un jeune homme ami de Victor Hugo et défenseur ardent de sa pièce se fit remarquer au premier rang des spectateurs, non seulement par ses propos bruyamment approbateurs, mais surtout par son gilet rouge qui fit scandale en ces temps fort bourgeois où seul l'habit sombre était honorable. 11 s'agissait du fameux gilet rouge de Théophile Gautier, provoquant symbole de liberté. Quarante-deux ans plus tard, à la veille de mourir, Théophile Gautier écrivit: « Nos poésies, nos articles, nos livres seront oubliés; mais on se souviendra de notre gilet rouge. Cette étincelle se verra encore lorsque tout ce qui nous concerne sera depuis longtemps

éteint dans la nuit ».

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Dans l'histoire de la pensée économique, l'œuvre de Frédéric Bastiat, et surtout son style, son feu, sa flamme, son bon sens, son ironie, son indépendance, son mordant, c'est un peu le gilet rouge de la liberté parmi les habits noirs des étatistes, dirigistes, protectionnistes et prohibitionnistes de toute nature. En racontant cette vie dans les pages qui suivent, c'est cette étincelle que nous voudrions montrer....

MOLINARI G., Article sur Frédéric Bastiat dans Le Journal des Economistes du 15 février 1851.

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PREMIÈRE PARTIE

LA GÉNÉRATION DE 1820

CHAPITRE I :
DU PAYS DU LIBRE-ECHANGE

Frédéric Bastiat est né à Bayonne le 30 juin 1801. n est le fils unique d'une famille de vieille souche landaise, spécialisée dans le négoce avec l'Espagne et le Portugal. Si l'Aquitaine, comme la majeure partie de la France, est encore à cette époque fortement rurale plus de 80% de la
population

- les

départements

qui possèdent

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une façade et des

ports sur l'océan Atlantique, comme la Charente-maritime, la Gironde, les Landes, les Pyrénées-Atlantiques, regardent vers le grand large et, avant 1789, vivent d'un florissant commerce maritime vers les Antilles, la Honande, la Grande-Bretagne, l'Espagne. Si cette situation permet l'existence d'une solide affaire de négoce comme celle du père de Bastiat, celle-ci va se retrouver à moitié ruinée à cause de la crise économique issue de la Révolution française et des différents blocus qui l'accompagnent. L'enfant vient donc au monde dans une région et dans une famine où, historiquement, la prospérité était liée au commerce international et à la liberté des échanges. Toutefois, Bayonne n'est pas le lieu d'origine de la famille, c'est plutôt le siège de l'activité commerciale. C'est à 80 kilomètres de là, à Mugron, dans la grande boucle de l'Adour et dans ce pays qu'on appelle la Chalosse, que les parents de Bastiat possèdent une propriété rurale où l'enfant passe sa prime jeunesse au milieu des grands parents et des oncles et tantes. Mais très vite le malheur va s'abattre sur cet enfant unique et choyé: dès l'âge de 9 ans Frédéric Bastiat est orphelin. Sa mère meurt le 26 mai 1808 et son père deux ans plus tard, le 1er juillet 1810. Le grand-père paternel devient le tuteur et le petit Frédéric est élevé par sa tante Justine Bastiat, la sœur de son père.

A 9 ans, âge capital dans la construction psychologique d'un enfant, Frédéric Bastiat se trouve donc privé de l'affection maternelle et paternelle. La tendresse et le dévouement des grands parents et des oncles et tantes le soutiendront dans cette épreuve et le premier soin du grand-père sera de l'armer au mieux pour faire face aux aléas de la vie en lui faisant dispenser une solide instruction. Après être passé au collège de la ville voisine de Saint-Sever, il est envoyé fin 1814 - il va sur ses 14 ans - à plus de deux cents kilomètres de Mugron, à Sorèze, où existe un remarquable établissement d'enseignement de réputation internationale. Sorèze, situé dans le haut Languedoc, entre Castres au nord, Carcassonne au sud, et non loin de Revel, possède à cette époque un célèbre collège fondé au XVIIème siècle par les bénédictins. Transformé en Ecole royale militaire par Louis XVI tout en restant un établissement religieux, le directeur en poste sous la Révolution réussira à lui conserver le statut de propriété privée, l'empêchant ainsi d'être vendu comme bien du clergé. A l'époque de Bastiat, Sorèze jouit d'une forte réputation non seulement en France mais aussi à l'étranger. L'établissement accueille des élèves en provenance de l'Espagne voisine mais aussi de l'Italie, de l'Angleterre, de la Hollande, de la Pologne et même de la partie fTancophone des Etats-Unis d'Amérique. Notons ce trait: Bastiat, qui arrive à Sorèze à 14 ans et y restera jusqu'à 18 ans, étudiera, ce qui n'est sans doute pas pour lui déplaire, dans un milieu très cosmopolite. Cela, joint à sa passion pour les langues étrangères, à son vaste appétit de lectures, à sa curiosité des hommes et des idées, éclaire cette confidence qu'il fera trente ans plus tard à son ami anglais, le célèbre Richard Cobden: Je suis un Français cosmopolite.) Entre 14 et 18 ans, les années les plus importantes dans la formation d'un adolescent, Frédéric Bastiat étudie donc dans le collège d'un village retiré du haut Languedoc mais au milieu de plusieurs centaines d'élèves en provenance de tous les horizons et de toutes les cultures. TIy fait de solides études, surtout de Lettres et de Langues. TIy apprend l'italien, l'espagnol et, surtout, l'anglais pour qui il éprouve beaucoup d'attirance. TIy apprend aussi les mathématiques et les techniques commerciales de même que... le violoncelle, qu'il pratiquera toute sa vie. Ainsi le bretteur de l'économie libérale, le mousquetaire du libre-échange, celui qui, plus tard, sonnera la charge au clairon,
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BAUDIN L., Frédéric Bastiat, coll. des grands économistes, Dalloz, Paris,

1962, p.158.

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presque chaque matin dans la presse, contre les politiques dirigistes et étatistes, se ressourcera-t-il, entre deux assauts, en pratiquant paisiblement le violoncelle! TIse lie aussi d'une forte amitié avec un personnage qui fera parler de lui: Victor Calmètes, qui sera plus tard conseiller à la Cour de cassation puis député des Pyrénées-orientales. Du passage de Bastiat à Sorèze il faut donc retenir trois aspects: une solide amitié, qui durera, avec Victor Calmètes et qui compense, sur le plan affectif, la disparition de la mère et du père; de très bonnes études chez des maîtres incontestés du savoir (bien qu'il sortira sans le baccalauréat); enfm l'immersion dans un bain cosmopolite, véritable microcosme de l'Europe de l'époque. Avec de telles origines familiales et une telle fonnation, le héraut du libre-échange n'est pas loin.

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CHAPITRE II:
UNE VOCATION RELIGIEUSE AVORTÉE MAIS QUI LAISSERA DES TRACES...

Quand il revient dans sa famille après ses études à Sorèze, Frédéric Bastiat a presque 18 ans. Ses tuteurs, qui lui ont fait dispenser la meilleure des éducations, lui ont ménagé une place dans l'entreprise familiale. TI s'installe donc à Bayonne pour s'initier à la comptabilité chez l'un de ses oncles, M. de Monclar, qui était aussi l'associé de son père. Très vite, il considère son travail comme prodigieusement ennuyeux. Soulignons cet autre trait, que l'on retrouvera: l'un des meilleurs défenseurs de l'économie politique est déjà, à 18 ans, et sera toujours, un piètre praticien de l'économie domestique! En vérité, une seule chose l'attire: l'étude. C'est le moment où il s'intéresse avec avidité aux langues étrangères, à la musique, aux littératures ftançaise, anglaise et italienne, à la philosophie, à la politique, aux problèmes religieux et, évidemment, à l'économie politique. Surtout, il cultive son amitié avec Victor Calmètes. Des lectures, des pensées, des sentiments communs; une même façon d'entrevoir la vie ; un même goût pour les livres et la méditation: voilà les caractères de cette amitié. C'est l'époque où Bastiat pense que le métier de négociant s'apprend en six mois. TI envisage de diviser sa vie en deux parties distinctes: d'un côté, la part la moins agréable, le comptoir et ses sujétions; de l'autre, les charmes de l'étude et de la méditation. « Dans ces dispositions, écrit-il à Victor Calmètes en 1819, je ne crus pas nécessaire de travailler beaucoup, et je me livrai particulièrement à l'étude de la philosophie et de la politique. » De 1818 à 1821, c'est-à-dire de 17 à 20 ans, Frédéric Bastiat