L'Esprit de la diplomatie

De
"La diplomatie, cette institution dont la pratique met en oeuvre la politique d'affaires étrangères, est l’une des plus anciennes marques de civilisation. Pourtant elle ne s’est pas encore rendue inutile, et ses processus, ses détours et ses résultats conduisent à s’interroger sur sa nature et sur son sens. Il s’agit de retrouver ses fondements et ses objectifs au-delà des mythes et des mystifications, des préjugés et des opinions, de découvrir ses fonctions dans les relations bilatérales et les enceintes multilatérales : l’information discrète, la négociation permanente, la dynamique de la représentation, la logique de la réciprocité et l’exigence de la reconnaissance.
Cette réflexion originale sur l’esprit de la diplomatie est documentée par des exemples historiques et contemporains, et illustrée par des figures de personnalités célèbres ou méconnues. En s’appuyant sur la tradition de la pensée classique, elle analyse des processus de la pratique diplomatique dont elle identifie le sens et les conditions, et elle constitue une contribution à la philosophie de la diplomatie qui intéressera aussi bien les historiens que les philosophes, en même temps que les praticiens, diplomates et chefs d’entreprises.
Les questions actuelles relatives à l’information (ouverte, discrète ou secrète), les négociations économiques, écologiques (le climat en 2015), scientifiques, culturelles, ainsi que la pratique quotidienne de la diplomatie, trouvent ici des éclairages sur leur signification et leur portée."
Publié le : vendredi 20 novembre 2015
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EAN13 : 9782251901077
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L’Improvisation. Contribution à la philosophie de l’action, Paris, Vrin, 1980.

Querelle de l’inoculation ou préhistoire de la vaccination, Paris, Vrin, 1982.

La Reine et le Philosophe. Descartes et Christine de Suède, Paris, Les Lettres Modernes, 1993.

Pierre Chanut ami de Descartes.Un diplomate philosophe, Paris, Beauchesne, 1999.

L’Action culturelle extérieure de la France, Paris, La Documentation française, 2000.

Descartes et le Nouveau Monde. Le cheminement du cartésianisme au Canada, Québec, Presses de l’université Laval / Paris, Vrin, 2003.

Diplomates écrivains du Canada. Des voix nouvelles, Bruxelles, Peter Lang, 2007.

Éditions critiques

Christine reine de Suède, Apologies, Paris, Cerf, 1994.

La Grèce de Gobineau.Correspondance diplomatique du ministre de l’Empereur à Athènes, 1864-1868, Paris, Les Belles Lettres, 1985.

Arthur de Gobineau et le Brésil. Correspondance diplomatique du ministre de France à Rio de Janeiro, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1990.

Le Royaume de Suède-Norvège au tournant de deux règnes. Correspondance diplomatique d’Arthur de Gobineau, ministre de France à Stockholm, 1872-1877, Paris, Jean Touzot, 1994.

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Les Enjeux des droits de l’homme, Paris, Larousse, 1988.

Christine de Suède, une reine européenne (1689-1989), Nouvelles de la République des Lettres, 1991/1, Naples, Istituto italiano per studi filosofici, Prismi.

Avec Maryvonne Saison : Art, Philosophie, Diplomatie, Paris, Presses universitaires de Paris Ouest Nanterre la Défense, 2007.

Avec Gilbert Larochelle : La Repentance. Le retour du pardon dans l’espace public, Paris, Cerf, 2014.

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L’ESPRIT
DE LA DIPLOMATIE

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PARIS
MANITOBA / LES BELLES LETTRES
2015

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À Maryvonne.

Mon amicale reconnaissance
à Miklos Vetö qui a relu le manuscrit.

INTRODUCTION

Toute nation conçoit et décide une politique étrangère : ses grands choix, ses orientations, en fonction de sa conception de son indépendance et de ses intérêts, de ses responsabilités internationales et de son histoire. La diplomatie est la mise en œuvre de cette politique, comme la tactique sert la stratégie. Elle vise à promouvoir les intérêts de la nation en entretenant des relations harmonieuses avec ses interlocuteurs et elle cherche à résoudre les conflits que suscitent les tensions entre les intérêts de chacun. Savoir et pratique, science des rapports entre souverains et art de la négociation par la parole, elle se fonde sur des principes de souveraineté et de réciprocité ; elle relie le passé où s’enracine sa mémoire des précédents et l’avenir qu’elle prépare. Activité totale, comme la guerre son contraire mais non son contradictoire, elle concerne tous les champs d’activité dans les relations bilatérales qui s’inscrivent dans une perspective multilatérale.

Or l’opinion publique méconnaît la nature et le sens de la diplomatie tant que ses conséquences ne concernent pas directement la vie quotidienne de la population par des guerres ou des restrictions Ces « étranges affaires étrangères », dont l’exotisme et l’implication multilatérale déroutent et échappent à toute prise, suscitent des appréciations globales au nom du sens commun, qui tendent à les réduire aux déterminismes de la longue durée et des forces profondes en négligeant l’intersection des facteurs indéfinis et imprévisibles qui les nourrissent. Une amnésie oublierait l’ordre westphalien des États, les congrès qui ont régi le partage du monde depuis plus de trois siècles, pour ne retenir que des échecs de la diplomatie de la paix après la Première Guerre mondiale avant sa laborieuse renaissance avec l’Organisation des Nations unies (ONU) où se reconnaissent mutuellement les États hétérogènes du monde ; et un scepticisme demeurerait devant son incertitude pour assurer une coexistence entre des intérêts fluctuants. Que signifie cette pratique lointaine de délégués dont les aréopages négocient des alliances, dosent des informations entre augures en tentant d’éviter la cacophonie babélienne, sinon qu’elle « permet à l’Humanité de poursuivre une histoire violente sans mettre fin à sa propre existence par une violence illimitée », comme disait Raymond Aron1 Alors que la pratique diplomatique entre cités, l’une des plus anciennes marques de civilisation, projette l’humanité dans l’avenir suivant des déclarations solennelles par lesquelles les nations attestent leur volonté de persévérer dans l’être, son sens ne fait pas l’objet d’une interrogation spéciale… Pourtant dans l’Antiquité grecque, le grand mobile était les affaires publiques, et on s’en remettait à des représentants des cités, souvent des sophistes. Depuis le xvie siècle européen, les auteurs des premiers traités de l’ambassadeur, recommandations didactiques destinées à l’instruction pratique des négociateurs, ont dressé des descriptions du « parfait ambassadeur » en donnant des exemples de l’exercice de ses fonctions, , comme le firent Abraham Van Wicquefort au xviie siècle, ou Lescalopier de Nourar en 1763, ce dernier s’étonnant que leurs prédecesseurs, « n’aient pas réuni sous un point de vue les principes de la Négociation2 », et constatant qu’« il est rare que l’on s’y attache », ce qui n’empêche pas de « porter avec assurance des jugements sur des questions que l’on ne connaît guère ». Les théoriciens de la nature humaine – entre autres Hobbes, Locke, Rousseau –, dont les spéculations ont fourni des concepts et des principes au droit des gens et à la pratique des relations internationales, et les moralistes du Grand Siècle, fins observateurs des relations de cour et de cabinet – comme Baldassare Castiglione, Baltasar Gracián, Blaise Pascal, le chevalier de Méré, La Fontaine… –, ont éclairé des processus de l’âme humaine et des implications de ses justifications ; l’abbé de Saint-Pierre puis Emmanuel Kant ont analysé les conditions pour l’établissement d’une paix durable. Des conseillers du prince et des négociateurs, entre autres Machiavel ou Guichardin, Louis Rousseau de Chamoy ou François de Callières dont le traité, véritable guide, s’inscrit dans la tradition, énonçaient les principes et les conditions de la pratique de la diplomatie dans le but de défendre les intérêts de l’État, voire pour prendre et conserver le pouvoir. Les observations les plus averties de hauts responsables de la diplomatie qui en pensaient les conditions, du cardinal de Richelieu qui pécise la nature de la négociation permanente, à Henry Kissinger et à Hubert Védrine, des études de praticiens comme Harold Nicolson, établissent la cohérence de cette institution et les conditions de son exercice. Mais leurs traités n’ont pas suscité la réflexion sur son sens ultime, et sur son ouverture à l’universel, à l’exception de Leibniz, diplomate et philosophe, qui souhaitait unir l’Europe voire toute la terre dans sa perspective religieuse, justifiant la création dont il lisait l’harmonie.

Des souvenirs et mémoires de diplomates, en France et ailleurs, apportent des relations de première main illustrant l’exercice de la diplomatie dans des situations dont ces personnalités furent les acteurs et les témoins3. Les travaux d’historiens, de spécialistes des sciences politiques, des relations internationales renvoient à une immense bibliographie, des études spécialisées sur l’Antiquité grecque (Mosley, Jacqueline de Romilly), à la période de la Renaissance (Maulde La Clavière, Mattingley), aux traités du droit des gens, de Grotius, Pufendorf, Emer de Vattel… La somme de Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle, les synthèses et ouvrages collectifs concernant l’histoire de la diplomatie, les travaux dus à Lucien Bély, à Alain Plantey offrent des ensembles auxquels rien n’échappe. Des éditions critiques de correspondances diplomatiques – rapports, instructions des ambassadeurs, des nonces, outre les Documents diplomatiques français, des extraits de correspondances présentés par Pierre Jean-Rémy dans Trésors du Quai d’Orsay. Une histoire inédite de la diplomatie française, apportent des témoignages directs sur l’Histoire en train de se faire. (Cf. la bibliographie générale.)

L’ensemble de ces études, de ces réflexions et de ces documents qui joignent la pensée et la science de l’action à la précision du témoignage et à la familiarité des acteurs et des civilisations éclairent la connaissance de la pratique de la diplomatie qu’ils révèlent dans sa complexité. Cependant ces travaux scientifiques et ces mémoires n’ont pas pour fonction d’entreprendre son analyse critique et ces auteurs ne s’interrogent pas nécessairement sur les conditions de possibilité de la réalité qu’ils traitent et de l’action qui contribue à la modeler. Le diplomate participe à l’histoire là où sa mission le place et où sa vigilance le tient, partie prenante qui agit et observateur qui analyse dans l’incertitude qu’il tend à réduire et en assumant les conséquences des décisions qu’il prépare, tandis que le spéculatif, l’homme de science analysera après coup, comme l’oiseau de Minerve et grâce aux témoignages du diplomate, les faits dont il constate des conséquences qui ne l’atteignent pas, comme l’observe Henry Kissinger après Descartes4, même s’ils partagent l’exigence de reconnaître cette réalité, puisque cette reconnaissance commande l’efficacité du diplomate, la science de l’historien et la pensée du philosophe.

Des analyses ponctuelles et des témoignages des mémoires, sources pour l’établissement de l’histoire des relations entre cités, sont généralement demeurés étrangers à la réflexion systématique, comme si les principes qui fondent la diplomatie constituaient des concepts généraux pour une matière toujours particulière, comme si son exercice ne relevait que de l’empirisme, voire comme si l’attachement de chacun aux intérêts qu’il a pour mission de défendre et de promouvoir le rendait suspect d’univocité et donc inapte à conforter la paix qu’il désigne pour objectif. Alors la réserve de ces acteurs de l’histoire et la prudence de ces analystes retiendraient a priori la témérité de s’aventurer hors du champ de la positivité.

Pourtant ces traités, ces analyses et ces souvenirs, voire ces conseils pour des candidats à la fonction diplomatique, formulés par des praticiens des plus autorisés, de François de Callières à Jules Jusserand ou à Marcel Cadieux, se réfèrent aux finalités de la paix, de l’entent e entre les nations, des intérêts et de leur légitime défense, des principes de réciprocité et de souveraineté qui commandent la survie de l’Humanité et la survivance des sociétés. On est alors fondé à s’interroger sur le sens de cette institution et de cette pratique propre à travers l’inépuisable variété des situations, défi pour la pensée qui cherche à en saisir l’unité, à la croisée de l’immanence et de la transcendance. Ces constats du rôle de la diplomatie dans l’évolution de l’humanité et pour les relations entre nations justifient les questions qu’appelle la tentative de penser cette pratique anthropologique dont les implications manifestent l’orientation de l’humanité à ce qui la dépasse.

Devant le constat que l’humanité préfère, jusqu’à présent, la survie à la disparition, les négociations substituent à la violence l’échange de raisons, mêlant le conseil à la dissuasion ; le partage des humains entre la concurrence et l’attirance, l’enracinement dans le passé et l’inclination vers l’avenir, les porte à la recherche de sécurité. La diplomatie est ainsi appelée par la dispersion des peuples, la diversité des langues et des cultures qui entraînent à la fois la nécessité et la difficulté de se comprendre. Une « insociable sociabilité » caractérise les relations entre les hommes, où leur tendance à s’associer est « liée à une constante résistance à le faire », observait Kant5. Or la diplomatie s’avère possible du fait de la certitude négative que l’entente n’est pas inconcevable puisque l’altérité entre les hommes, , qui la rend nécessaire, n’est pas radicale – sinon la relation ne serait pas plus envisageable qu’avec l’étrangeté de Martiens qui ignorent la parole ou avec ceux qui refusent par la violence à la fois la parole et la diplomatie –, mais les interlocuteurs qui partagent le logos, parole et raison, peuvent réaliser la compréhension qui permet l’entente. En passant du réflexe à la réflexion et de l’objectif de vaincre à celui de convaincre, de la puissance à l’argument, de la passion au sens de l’intérêt, la diplomatie a contribué à civiliser les rapports entre cités. Elle cherche en effet à réaliser « la consolidation de la paix fondée sur la justice et la coopération internationale » qui est « d’un intérêt vital pour la préservation de la société humaine et de la civilisation », selon les termes du préambule du statut du Conseil de l’Europe.

À travers la recherche des conditions de la survie, le signe de la dignité humaine est de risquer sa vie au nom des raisons de vivre, pour assurer la survivance, ou « la valeur que nous donnons nous-même à notre vie non seulement en agissant mais aussi en agissant de manière finale », précise Kant6. La survivance des cités en leur identité ou la coexistence de chaque entité, témoin de la richesse de l’humanité, en est inséparable ou, comme dit Hegel, « le simple instinct de la vie commune a déjà pour fin consciente la conservation de la vie et de la propriété et, avec la réalisation de cette vie commune, cette fin s’élargit ». Mais si le mode d’opération de la diplomatie est fort de sa conviction, il demeure fragile par sa dépendance de l’autre, de la parole à la fois volatile et irrévocable. L’entreprise de la diplomatie nie le déterminisme qui l’enserre et elle défie le fatalisme qui lit l’avenir dans le passé ; elle sait que l’attachement des sociétés à leurs mythes et à leurs intérêts, la chose du monde la mieux partagée selon Thucydide et Machiavel, meut leur volonté d’incarner leur souveraineté et de projeter leur image dans le monde. Elle atteste la transcendance propre à l’être humain capable d’autonomie : la naissance de la diplomatie d’un État accompagne l’affirmation de la souveraineté de cet État, et la rencontre des volontés partagées – l’ouverture de relations diplomatiques entre deux entités politiques est du meilleur augure par ce qu’elle signifie et ce qu’elle promet, avec l’objectif de « vivre en paix l’un avec l’autre dans un esprit de bon voisinage », dans le but de « développer entre les Nations des relations amicales », prescrit la Charte des Nations unies (préambule et chap. I, art. 1, § 2). L’être humain est capable de reconnaître l’idée de perfection, de totalité, qui le dépasse et qui motive sa quête. C’est pourquoi, au-delà de son irréductibilité à la diabolisation de la séparation comme à l’angélisme de l’évasion, la diplomatie contribue à protéger et à sauver les cités.

Aujourd’hui cette institution et cette pratique appellent d’autant plus l’examen que la simultanéité, qui est au temps ce que l’ubiquité est à l’espace, réduit le délai entre la réflexion et l’action dans un temps accaparé par la tyrannie du court terme où les chefs d’États se rencontrent selon des urgences partagées, et qu’elles se démultiplient avec la multiplication des entités politiques. Si ces conditions rétrécissent en apparence le champ de responsabilité des diplomates, la diplomatie devient d’autant plus indispensable que l’inculture et la violence délégitiment ou refusent la parole, que « la frontière entre politique intérieure et politique extérieure, constitutive de l’État national, a tendance à s’effacer », comme l’observe Jürgen Habermas, et que « la diplomatie classique a tendance à se confondre avec la politique culturelle ou avec la gestion du commerce extérieur7 ». Si la diplomatie s’appuie sur les principes de souveraineté, de réciprocité, d’inviolabilité, et s’inspire des valeurs universelles de véracité qui permettent les relations, l’évolution de ses fonctions traditionnelles et de ses moyens touche ces principes et elle entraîne des conséquences sur ses fins dont le renouvellement modifie son exercice. Sa pratique reconduit des conditions des relations entre cités aux exigences d’efficacité de l’action, et devant la complexe architecture et le maillage raffiné de la diplomatie, on demeure en droit de s’étonner de l’écart entre la pensée et l’action, de la dissociation de la réalité et de la vérité, de la difficulté pour les humains dotés du langage à se comprendre et à s’entendre.

Alors comment se fait-il que l’institution immémoriale de la diplomatie ne se soit pas encore rendue inutile ? Pourquoi réguler les relations comme pour remonter le courant qui porte à l’entropie, grâce à ces tentatives de Sisyphe pour reconstruire sans fin la paix entre l’urgence du présent et les promesses d’un temps toujours reculé, par la délégation d’agents qui tissent le réel avec l’idéal, à l’inverse de la crainte d’un inéluctable choc des civilisations ou d’une confusion relativiste ? À moins que, dans la tension où elles s’exercent, ses fonctions n’entretiennent les contradictions et l’incertitude qu’elles sont ordonnées à résoudre et qu’elles ne reproduisent la situation à laquelle elles sont ordonnées à remédier ? Si le chemin rocailleux qui mène de la discorde à la concorde ne se perd pas dans les illusions de la conciliation des intérêts, n’inciterait-il pas à lire l’universel dans le particulier et à dégager le sens d’une diplomatie des fins qui transcenderait l’apparente contradiction de la défense des intérêts et de la paix ? Il révèlerait, dans cette institution de l’humanité pour assurer sa survie et la survivance de ses modes d’être, l’aspiration de l’esprit à élargir la vision en espérant une harmonisation dont la perfection lui échappe.


1. Leçons sur l’histoire, Paris, Éd. de Fallois, 1989, p. 417.

2. L’Ambassadeur et ses fonctions (1682), Cologne, P. Marteau, 1690, p. 1. Mémoires touchant les ambassadeurs et les ministtres publics, 1767, p. 3. Lescalopier de Nourar, Le Ministère du négociateur, 1763, Préface, p. xv.

3. Cf. Jean Baillou, Les Affaires étrangères et le corps diplomatique français, Paris, CNRS, 1984 ; la Revue d’histoire diplomatique.

4. Henry Kissinger, Diplomatie, trad. M.-F. de Paloméra, Paris, Fayard, 1996, p. 19 ; René Descartes, Discours de la méthode, 1re partie.

5. Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, quatrième proposition, inŒuvres, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », vol. II, 1985, p. 192.

6. Critique de la faculté de juger, § 83, n. 1.

7. Après l’État-Nation. Une nouvelle constellation politique (1998), trad. R. Rochlitz, Paris, Fayard, 2000, p. 62.

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