La France est prête

De
"Les théories déclinistes prospèrent aujourd'hui avec la même exagération que déployaient les chantres de la France « locomotive de l’Europe » des années 2000. La critique excessive du pays est devenue un filon vendeur.
Très souvent, la faute du « déclin » reposerait sur la société française dans son ensemble, comme si nous avions tous été frappés d’une sorte de déterminisme culturel, maladie incurable et collective, qui ferait de nous des résistants de pacotille à la mondialisation, résignés à chuter inéluctablement.
C’est cette prétendue maladie que veut dénoncer Robin Rivaton.
En une décennie, la France a vécu une véritable révolution culturelle passée inaperçue. Les Français ont profondément changé leur regard sur l’argent, l’entreprise, la création de richesses, l’innovation et se sont ouverts au monde. Loin d’être des pessimistes exacerbés, les Français veulent ardemment réaccorder leur pays avec le présent.
Ces changements culturels sont en parfaite adéquation avec les macro-tendances des prochaines décennies et offrent à la France toutes les chances d’un rebond digne de la Belle Époque… à condition que les responsables politiques découvrent enfin la vraie nature de leurs concitoyens. "
Publié le : jeudi 5 mars 2015
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EAN13 : 9782251900544
Nombre de pages : 178
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Collection
Entreprises et société

Sous la direction de Bernard Deforge
et Laurent AcharianOUVRAGES DE LA COLLECTION
« ENTREPRISES ET SOCIÉTÉ »

Xavier Fontanet,
Si on faisait confiance aux entrepreneurs, 2010
Jean Emmanuel Combes,
Pour que votre retraite soit un succès , 2011
Laurent Acharian, Philippe Degonzague, Marc Gerretsen,
Les Cent Jours des dirigeants, 2011
Sylvie Gilbert,
Femmes d’altitude, 2012
Maurice Thévenet,
Managers en quête d’auteur, 2012
Institut Montaigne,
Réformer par temps de crise, 2012
Patrick Artinian,
Visages de France 2012, ma campagne électorale , 2012
Institut Montaigne,
Intérêt général, que peut l’entreprise ?, 2013
Edgard Added, Carine Dartiguepeyrou,
Image et rayonnement du DRH, 2013
Bertrand Martinot,
Chômage : inverser la courbe, 2013
Arnaud Robinet & Jacques Bichot,
La Mort de l’État providence. Vive les assurances sociales !, 2013
David Brunat
Giovanni Falcone, Un seigneur de Sicile, 2014
Yves Morieux et Peter Tollman
Smart Simplicity. Six règles pour gérer la complexité
sans devenir compliqué, 2014
Cécile Philippe
Trop tard pour la France ? Osons remettre l’État à sa place



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réservés pour tous les pays.
© 2014, Société d’édition Les Belles Lettres,
95, boulevard Raspail, 75006 Paris.

ISBN : 978-2-251-90054-4

Réalisation de l’ePub : DeskPrologue
LE TROISIÈME MILLÉNAIRE
OU LA NAISSANCE D’UNE ILLUSION
« C’est la marque de la plus grande superficialité que de trouver en toute chose du mal et ne
rien voir du bien positif qui s’y trouve. L’âge rend en général plus clément ; la jeunesse est
toujours mécontente » (Hegel, La raison dans l’histoire, 1830).

« La France est aujourd’hui l’homme malade d’une Europe décadente. À la crise économique a
succédé la crise sociale, puis la crise institutionnelle. Devant l’accélération de l’histoire
déclenchée par l’après-guerre froide et la mondialisation, la société française est restée
immobile. » Si le cri d’alarme de Nicolas Baverez dans Les trente piteuses en 1998 avait
symboliquement ouvert la marche d’un nouveau genre littéraire, il avait malheureusement
résonné dans le vide alors que le très réservé Financial Times dans son édition du 23 février 2000
sacrait la France « locomotive de l’Europe », en lieu et place de l’éternel rival allemand.
Le début du troisième millénaire est le creuset d’un mirage français, la genèse d’une illusion
qui va profondément imprégner notre mentalité collective durant la décennie suivante. Ce
mythe est à la confluence d’un sentiment de prospérité, fruit d’une croissance économique dont
les causes sont mal comprises, et de l’idée que la France doit, au nom d’un devoir moral, faire
face à l’accélération de la mondialisation, le premier sentiment supportant les possibilités de
réalisation du second.
L’euphorie de la croissance miraculeuse
Sur le plan économique, la France affiche une croissance solide à faire pâlir d’envie ses
camarades européens. En 1998 et 1999, l’économie française se situe sur un rythme de
croissance de 3,4 %, double de celui de l’Allemagne et l’Italie. Pourtant, cette période
correspond à un ralentissement très significatif de l’activité sur les marchés à l’export,
consécutivement à la crise des pays émergents, Asie puis Russie. Elle témoigne de la capacité de
l’économie française à résister aux chocs en les absorbant par la vitalité de sa demande intérieure
et la vigueur de l’investissement productif. Les entreprises françaises profitent de l’effet de halo
de la politique de désinflation compétitive qui avait permis de stimuler l’investissement et la
montée en gamme au cours de la seconde moitié des années 1980. Plus globalement, l’économie
européenne poursuit une phase de croissance forte, soutenue par la dépréciation de l’euro en
1999 et 2000. La croissance de l’emploi est particulièrement forte en 2000 et même si le taux de
chômage français s’élève encore à 9 %, il est en recul de presque trois points depuis son pic de
1997.
Les performances économiques relativement supérieures à celles de l’Allemagne, alors que
jusqu’en 1997 la croissance moyenne y était supérieure à celle de la France, donnent
l’impression que notre pays est mieux préparé à affronter les bouleversements du monde. Les
chroniqueurs anglo-saxons, et même allemands, se font alors les chantres d’une réinvention du
capitalisme d’État français, qui intégrerait les meilleurs aspects du capitalisme financier, voie
médiane à la traditionnelle dichotomie mise en évidence par Michel Albert, à rebours du modèle
rhénan incapable de se réformer.
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Le modèle français, anciennement caractérisé par une forte présence étatique dans la sphère de
production, héritage des nationalisations, aurait fait son aggiornamento à travers le grand
mouvement de privatisation lancé par Lionel Jospin entre 1997 et 2000 – mouvement ayant
rapporté plus de 200 milliards de francs. Associées à l’ouverture aux capitaux étrangers et aux
concentrations par fusions-acquisitions, les privatisations initient la création de champions
mondiaux dans le domaine de la gestion des réseaux, de la banque ou de la pharmacie, suscitant
l’intérêt de chercheurs allemands[1]. Le nouveau paradigme économique est celui d’un mondeglobalisé reposant sur les économies d’échelle et le modèle du tissu économique allemand –
fondé sur les petites et moyennes entreprises – serait alors largement supplanté. L’État
actionnaire jouerait un rôle moteur. Entre 1997 et 1998, un tiers du capital de France Télécom
est ouvert aux investisseurs. En mai 2000, France Télécom rachète le deuxième opérateur
britannique, Orange, pour l’équivalent de 15 milliards d’euros, devenant ainsi le numéro un de
la téléphonie mobile en Europe. À l’inverse, le gouvernement Schröder présenterait un visage
plutôt protectionniste ainsi que le démontrent sa réaction à la faillite du groupe Holzmann ou la
résistance à l’offre publique d’achat de Vodafone sur Mannesmann. La confiance dans un
nouveau modèle français est répandue dans la haute administration. Ainsi les Notes bleues de
Bercy de mai 1998 publient un article intitulé « Industrie française et mondialisation » dans
lequel il est écrit que « [les performances de la France] la classent au quatrième rang mondial
dans presque tous les domaines : valeur ajoutée industrielle, palmarès de grands groupes, R&D,
exportations, investissements internationaux. Cette position de quatrième donne à la France des
bases solides pour s’adapter à la mondialisation ».
Sur le plan social, la réorientation stratégique du Conseil national du patronat français
(CNPF) dans le Mouvement des entreprises de France (Medef), réalisée par Ernest-Antoine
Seillière, symboliserait la dynamique des entreprises françaises axées sur la mondialisation[2],
quand la politique de conciliation syndicale de la Fédération de l’industrie allemande
(Bundesverband der deutschen Industrie) ne conduirait qu’à une détérioration du climat
d’investissement. Sur le plan de la formation, les grandes écoles françaises, creuset d’une élite
mondialisée, sont louées face aux universités allemandes qui manqueraient de moyens et ne
sembleraient pas préparées aux changements. Sur le plan technologique, le Time dans son article
« Europe’s Hi-Tech Edge » du 31 janvier 2000, cite la suprématie française en matière de cartes à
puces où trois compagnies nationales tiennent les deux tiers du marché mondial. Le ton a
radicalement changé sur les performances de notre pays à tous les niveaux, économique, social,
diplomatique. Un organisme de recherche américain aussi reconnu que le Hoover Institute fait
même le panégyrique de la « France qui gagne ». « In the three years since the election of Socialist
Premier Lionel Jospin, it has been transformed from the Sick Man of Europe into the world’s healthiest
economy – outside of the United States. Its rate of job creation is the second highest of any western
economy and its rate of high-tech job creation is tops[3]. » La rédemption est d’autant plus
impressionnante que personne ne s’y attendait et qu’elle est donc nimbée d’un halo miraculeux
entretenant l’idée d’une croissance sans effort. Le fait qu’elle arrive au moment où le
gouvernement socialiste de Lionel Jospin se lance dans la réduction du temps de travail, dont les
effets néfastes n’apparaîtront en réalité que quatre ou cinq ans plus tard, tend à corroborer
l’absence de corrélation entre croissance et travail.
Une croissance illusoire et achetée
L’histoire de la « cagnotte » est très révélatrice de l’état de pensée qui est alors entretenu dans le
pays. L’optimisme est de rigueur et les sujets d’inquiétude comme la dette ou la réduction des
déficits publics ne font pas recette. Dès le mois d’avril 1999, il est clair que les rentrées fiscales
dépasseront largement les prévisions notifiées dans le budget par le gouvernement. Les recettes
en surplus doivent atteindre 30 milliards de francs. De nombreuses voix s’élèvent alors pour
demander le partage des fruits de la croissance, chaque corporation réclamant sa part du gâteau.
Au sein de la majorité de coalition entre socialistes, communistes et écologistes, chacun défend
son utilisation des milliards providentiels, baisse de la taxe intérieure de consommation sur les
produits pétroliers, revalorisation du salaire minimum et des minima sociaux, lancement de
programmes de logements sociaux, etc. Fabius, dans l’optique de l’élection présidentielle de
2002, préconise des baisses d’impôts en direction des classes moyennes. Un ancien premier
secrétaire du Parti socialiste, aujourd’hui président de la République, propose une réduction
forfaitaire de 500 francs de la taxe d’habitation. Dans le même temps, Émile Zuccarelli, ministre
de la Fonction publique, lance les négociations pour appliquer les 35 heures aux fonctionnaires
et s’engage sur de nouvelles créations de postes dans les trois fonctions publiques. Finalement, la
fameuse cagnotte est affectée pour un tiers à des dépenses supplémentaires et pour deux tiers à
des baisses d’impôts.
Pourtant, la croissance est achetée par la dégradation des comptes publics. En 1999, le soldedes comptes publics de la France s’établit à 2,2 % du PIB soit la plus mauvaise performance des
pays européens après l’Italie. En matière de solde structurel, hors effets de la conjoncture, la
France se trouve également avant-dernière devant l’Autriche. Alors que le ministre de
l’Économie se félicite d’une baisse des dépenses publiques, il s’agit avant tout d’une baisse des
taux d’intérêt des emprunts français. Et si la dette exprimée en pourcentage du PIB est en légère
baisse, cela provient davantage de la forte croissance du PIB que de la réduction du stock de
dette publique. En comparaison, la même année l’Irlande, la Suède et la Finlande réalisent un
effort de réduction de cinq points. Sur cinq ans, le Danemark a vu sa dette passer de 84 % du
PIB à 55 %.
De manière concomitante, la France choisit un modèle post-industriel et post-travail, sous
l’influence du livre de Jeremy Rifkin, La fin du travail, publié aux États-Unis en 1995 et en
France en 1996. Ce livre a eu un énorme retentissement et a popularisé en France le thème de la
fin de l’ère industrielle fondée sur le travail de masse. La loi Robien sur l’aménagement du temps
de travail, qui permettait aux entreprises qui le souhaitaient de réduire le temps de travail des
salariés, était votée en juin 1996. L’industrie est délaissée et même rangée aux oubliettes. Preuve
s’il en est de cet abandon par les pouvoirs publics, la dernière enquête sur l’âge du parc de
machines et équipements remonte à 1998. En France, royaume de la statistique, ce qui n’est pas
mesuré, c’est ce qu’on veut cacher.
Un état d’esprit conquérant
Les bonnes performances économiques se reflètent aussi dans le moral des Français. Les
enquêtes de l’Observatoire interrégional du politique montrent ainsi le redressement du moral
des Français, l’ensemble des indicateurs de confiance dans l’avenir parvenant à des niveaux
records depuis la création du baromètre en 1985. L’indicateur atteint au premier semestre 2000
des niveaux supérieurs à ceux du précédent pic de 1990. La confiance des Français dans leur
avenir personnel continue sa progression pour s’établir à 73 % et même à 79 % parmi les moins
de 25 ans. Ces résultats traduisent un fort rétablissement du moral de cette génération en
quelques années, puisque quatre ans auparavant, seuls 46 % d’entre eux exprimaient une telle
confiance. Leur optimisme se nourrit notamment des perspectives du marché de l’emploi qui
contribuent à éloigner le spectre du chômage.
En comparant ces chiffres avec ceux de nos voisins[4], il apparaît que les Français sont parmi
les Européens les plus optimistes. Les Français considèrent à 37 % que leur vie s’est améliorée
par rapport aux cinq dernières années contre 36 % pour la moyenne de l’Europe et seulement
22 % des Allemands. Nos voisins d’outre-Rhin affichent à l’inverse le plus faible moral
d’Europe. Plus révélateur encore, les Français se classent parmi une Europe du Sud observant
l’avenir avec une certaine confiance puisque 45 % d’entre eux affirment que leur satisfaction de
la vie s’améliorera dans les cinq prochaines années contre seulement 20 % des Allemands, 36 %
des Belges et 37 % des Hollandais. Sur l’emploi, les attentes des Français en 2000 les classent en
quatrième position des pays les plus optimistes de l’Union européenne.
En juillet 1998, 1,7 milliard de téléspectateurs assistent à la finale de la Coupe du monde de
football qui voit la victoire de l’équipe de France face à celle du Brésil. Sur la lancée de ce succès
sportif sur le sol national, transformé en une célébration euphorique des vertus de la
multiculturalité française et de l’efficacité de son modèle d’intégration, la France peut difficilement
douter de l’avenir, d’autant que son équipe nationale de football réalise le doublé Coupe du
monde - Euro en juillet 2000[5]. La psyché collective fonctionne largement sur la comparaison
avec d’autres pays et notamment avec le voisin allemand dont les moins bonnes performances
économiques et les faibles perspectives d’avenir nourrissent notre propre confiance. Le 14 juillet
2000, le magazine Marianne liste une douzaine de raisons pour lesquelles la France est encore un
pays dominant dans le monde.
Du gaullisme à l’altermondialisme
Ce sentiment de confiance qui n’aura jamais été aussi fort qu’en janvier 2001, selon les
enquêtes mensuelles de conjoncture de l’Insee, se double d’une croyance étrange, que la France
peut tenir tête à la mondialisation, la dompter, sentiment qui prospère sur les ruines d’un
discours gaullien sur la spécificité française qu’avait su ranimer François Mitterrand. Parmimétisme, les élites politiques des années 2000 convainquent les Français qu’ils peuvent se
dresser face à la marche inéluctable de la mondialisation tout en conservant des performances
économiques satisfaisantes, notamment sur le plan de la croissance et de l’emploi. La preuve
manifeste de cet égarement se trouve dans le discours donné par le président de la République,
Jacques Chirac – alors en cohabitation et qui s’est donc consacré entièrement aux relations
internationales –, lors de la conférence annuelle des ambassadeurs de 1999. Abordant l’angle de
la « lame de fond » qui fragilise les peuples, le président y dépeint un tableau très sombre de la
mondialisation qui accroît « l’écart [de richesse] entre les plus riches et les plus pauvres », laisse
« un homme sur trois dans la pauvreté » et a « mondialisé certains fléaux : terrorisme, trafic de
drogue, blanchiment d’argent sale ». Dans une posture défensive, pour répondre à ces défis, le
président plaide pour que la mondialisation soit « maîtrisée et humanisée par les États ». Cette
vision est celle que tente de faire partager la France, alors à la tête de la présidence tournante du
Conseil de l’Union européenne de juillet à décembre 2000.
Quelques semaines après ce discours, José Bové, jusque-là modeste et méconnu cofondateur de
la Confédération paysanne et simple cheville ouvrière de l’opposition à l’extension du camp
militaire sur le plateau du Larzac en 1974, crève l’écran cathodique. Son fait de gloire est d’avoir
démonté le restaurant McDonald’s de Millau en construction pour protester contre la surtaxe de
100 % sur le roquefort décidée par les États-Unis comme rétorsion au refus européen d’importer
de la viande de bœufs traités aux hormones. Le mandat d’arrêt et son refus de sortir de prison
offrent l’occasion de multiples reportages pour les chaînes de télévision en mal d’inspiration au
cœur de l’été. Très rapidement, José Bové devient la caricature du paysan made in France et
héraut mondial de l’anti-mondialisation, s’invitant dans les mouvements de contestation lors des
grands sommets de Seattle, Davos ou encore Washington. Il accède même à la reconnaissance
internationale, le magazine américain Business Week le consacrant parmi les cinquante
Européens qui comptent en 2000. Il étoffe rapidement son répertoire d’opposant systématique,
en ajoutant à l’anti-mondialisation l’anti-progrès et l’anti-connaissance, en instruisant le procès
de la science et des nanotechnologies par exemple.
Son personnage flatte sans doute le particularisme français et trouve écho dans une classe
politique et médiatique prompte à récupérer avec rapacité le drapeau tricolore, peu importe qui
le brandit. Ainsi, Lionel Jospin dîne avec lui et Jacques Chirac l’invite pour se faire remettre son
livre Le monde n’est pas une marchandise . Pascal Lamy, alors commissaire européen au commerce
et négociateur pour l’Union européenne à l’Organisation mondiale du commerce, le reçoit
même à Bruxelles.
Ainsi la représentation collective qui suit l’entrée dans le troisième millénaire est-elle très
largement façonnée par cette période charnière au cours de laquelle le Premier ministre attribue
les bonnes performances économiques du pays à sa politique économique d’endettement public
et de redistribution, et où le président de la République, en cohabitation, utilise la politique
étrangère pour se démarquer et toucher la corde sensible des Français[6] en se présentant
comme le premier rempart à une mondialisation sans contrôle. Preuve de l’efficacité du travail
de stigmatisation de la mondialisation dans les discours politiques et médiatiques : alors qu’en
1999, les jeunes considèrent dans leur grande majorité (62 %), quelle que soit leur origine
sociale, que la mondialisation économique est une bonne chose, ce chiffre tombera à 55 % en
2006, alors que les conditions économiques restent favorables avec une croissance française
égale à la moyenne de l’Europe et supérieure à celle de l’Allemagne[7].
La fin des années 1990, avec la paralysie politique engendrée par les tentatives de réformes
d’Alain Juppé à la fin de l’année 1995 et l’illusion de la croissance jusqu’en 2000, fruit tardif de
politiques engagées bien avant, annonce donc dix années de léthargie durant lesquelles une
France indolente bannira le mot « réforme » et, à la place, combattra avec un courage immense la
canicule et luttera en faveur de la sécurité routière. L’élan réformiste de 2002-2003 sur les
retraites, l’assurance maladie et la décentralisation se fracassera sur les conservatismes,
accouchant de mesures de court terme, échecs que viendra surmonter la couronne mortuaire
d’un contrat première embauche dont le caractère partiel soulignait l’absence de réflexion
globale autour du marché du travail. En filant la métaphore viticole, le cru 2000 se révéla bien
trop enivrant et finit par nous monter à la tête.
1. Jean-Pierre FROEHLY, Frankreich globalisiert ! Bewegung im Kapitalismus an der Seine,Berlin, Institut de recherche du Conseil allemand des relations étrangères, 1999.
2. Alain DUHAMEL, « La “nouvelle société du Medef” », Libération, 21 janvier 2000.
3. Chris CALDWELL, « Védrinism : France’s Global Ambition », Policy Review, n° 103, Stanford,
Hoover Institute, 1er octobre 2000. « Au cours des trois denrières années, depuis l’élection du
Premier Ministre socialiste, Lionel Jospin, la France s’est transformée de l’homme malade de
l’Europe à l’économie la plus propsère du monde en dehors des États-Unis. Son rythme de
création d’emplois est le second plus élevé du monde occidental et elle est numéro un pour la
création d’emplois de haute-technologie »..
4. Eurobaromètre, n° 52 et 53, automne 1999 et octobre 2000.
5. On ne manquera pas de souligner le parallèle saisissant avec une Allemagne, alors triple
vainqueur et de la Coupe du monde et du Championnat d’Europe, mais dont l’équipe nationale
enchaîne les mauvais résultats. La Mannschaft est battue sèchement 3-0 par la Croatie en
quart de finale de la Coupe du monde 1998 et termine même dernière de sa poule lors de
l’Euro 2000 en faisant match nul contre la Roumanie (1-1) puis en perdant contre l’Angleterre
(1-0) et le Portugal sur un humiliant 3-0.
6. C’est la naissance de l’axe Paris - Berlin - Moscou qui connaîtra son heure de gloire
pendant la seconde guerre du Golfe où ces trois pays refuseront d’envahir l’Irak et où le
ministre des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, livrera un discours en mars 2003 à la
tribune du Conseil de sécurité des Nations unies, succédané gaullien qui resta comme un
grand moment de gloire française.
7. En 2004, la France culmine à 1,8 % contre 1,7 % dans l’Union européenne à 15 et 1,2 % en
Allemagne. En 2005, les chiffres sont de 1,1 %, 1,3 % et 0,7 %.TABLE DES MATIÈRES
Prologue - LE TROISIÈME MILLÉNAIRE OU LA NAISSANCE D’UNE ILLUSION

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