Serge Kampf, le plus secret des grands patrons français

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Tout commence en octobre 1967, quand Serge Kampf crée à Grenoble, dans un deux-pièces transformé en bureau, ce qui deviendra le groupe Capgemini, une des « stars » du CAC 40. À la force du poignet, il en fera l’un des leaders mondiaux des services informatiques. Incroyable trajectoire pour ce fils de militaire qui, après bien des péripéties, verra les effectifs de son entreprise passer de 3 à 140 000 personnes dans le monde.
Le récit de cette formidable aventure qui conduit Serge Kampf au sommet de l’économie française permet de révéler au grand jour un visionnaire et un entrepreneur hors du commun. Il permet aussi de lever le voile sur le plus secret des grands patrons français, qu’animent des valeurs fortes et une passion dévorante pour le rugby. Vice-président des Barbarians et actionnaire de plusieurs clubs français, il est toujours l’un des principaux mécènes de « l’Ovalie ».
Une vie pleine de rebondissements, d’épreuves et de combats. Une histoire passionnante.
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791021008618
Nombre de pages : 304
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« NAPOLÉON KAMPF »


« Napoléon Kampf », « Charlemagne »… Dans les années 1980, les Américains découvrent avec une certaine fascination Serge Kampf, ce PDG si peu français, « ce stratège doué d’une imagination extrêmement souple », comme l’écrit un journal d’outre-Atlantique et qui, d’après eux, a mis au point un « plan méthodique pour conquérir le monde » dans son secteur d’activité. Un plan préconçu ? Peut-être, même s’il faut toujours tenir compte, en la matière, de la part d’opportunités. Ce qui est vrai en tout cas, c’est qu’à partir de 1975, Serge Kampf entreprend de modifier en profondeur les métiers du groupe tout en accélérant son développement international. En quelques années, Cap Gemini Sogeti va ainsi se transformer en une authentique « multinationale de la matière grise » présente sur les principaux marchés mondiaux.

 

En 1975, au lendemain de la naissance de Cap Gemini Sogeti, le groupe se caractérise par une grande diversité de métiers. Fruits de la diversification menée entre 1968 et 1971, ceux-ci vont de l’assistance technique à l’infogérance en passant par le conseil, la formation, le traitement de données et la conception de logiciels. Les prestations machines représentent alors 60 % du chiffre d’affaires. Une telle proportion pouvait certes se justifier au début des années 1970 : outre que le marché était demandeur, les prestations machines avaient en effet permis à Sogeti d’offrir une large gamme de services et, donc, de se « faire du muscle » en prévision d’autres développements. Mais au milieu des années 1970, il apparaît que les prestations machines occupent une part beaucoup trop importante au sein des activités du groupe en regard des besoins du marché qui, on l’a souligné plus haut, privilégie de plus en plus les prestations intellectuelles. Malgré les doutes de certains qui répugnent à se séparer de ces « vaches à lait », Serge Kampf parvient à convaincre ses collaborateurs d’amorcer une montée en gamme des prestations…

L’essentiel est réalisé entre 1976 et 1983. À cette date, le groupe est définitivement sorti des activités de saisie et de traitement de données – regroupées au sein de la D.T.E.S. (Division Traitement Exploitation Saisie) – une cession qui l’a tout de même amputé de 20 % de son chiffre d’affaires et de 25 % de son personnel. Il est également sorti du service bureau et de la vente sous licence de produits logiciels. Il est vrai qu’en la matière, Cap Gemini Sogeti a été victime d’un véritable kidnapping de son réseau de ventes par ceux-là mêmes qui avaient confié au groupe la revente de leurs produits… Jamais plus, malgré les pressions régulières des uns et des autres, Serge Kampf ne remettra les pieds dans cette activité. En 1977, lors des XIe Rencontres qui se tiennent à Amsterdam, la décision du groupe de renoncer au marché des logiciels mais aussi des turnkeys – des ensembles complets, du logiciel au matériel – a provoqué une véritable crise et a entraîné le départ de plusieurs managers du groupe. Enfin, Cap Gemini Sogeti a cédé ses parts dans Sorinfor et dans Eurinfor, en application des accords signés en 1973 avec la Cisi, la filiale informatique du CEA. Ce faisant, le groupe a renoncé à un métier auquel Serge Kampf n’a cessé de croire : le facilities management. Il y fera un retour remarqué quelques années plus tard…

En 1983, les prestations machines ne représentent plus que… 8 % du chiffre d’affaires du groupe. Le recentrage sur les prestations intellectuelles a été mené au pas de charge ! D’autant qu’en parallèle, Serge Kampf se renforce dans le conseil. En décembre 1976 ainsi, l’entrepreneur parvient à prendre une participation de 49 % dans le capital du cabinet Bossard. L’affaire, à dire vrai, ne va pas sans mal. Décidés à passer la main et confrontés au même moment à une crise de trésorerie due aux difficultés générées par un grand contrat signé avec l’Iran, Yves et Jean Bossard cèdent en effet, dans un premier temps, 51 % du capital du holding de contrôle de leur cabinet au groupe dirigé par Serge Kampf, eux-mêmes conservant les 49 % restants.

Légitime au regard des liens d’amitiés qui unissent Serge Kampf et les frères Bossard depuis leur première rencontre à Grenoble en 1970, logique aux yeux des deux partenaires qui, depuis longtemps, partagent la même vision quant à la complémentarité des métiers du conseil et de l’informatique, l’opération se heurte d’emblée à une fronde résolue des consultants… emmenés par un certain Jean-René Fourtou. Détenant 34 % du capital de Bossard consultants, la principale filiale du groupe Bossard – et la plus importante aux yeux de Serge Kampf – les consultants se lancent dans une véritable guerre d’usure, exigeant 49 % de Bossard consultants et une option d’achat sur 2 % supplémentaires. Serge Kampf a beau, avec l’aide de Michel Jalabert et de Daniel Setbon, tout faire pour rassurer Jean-René Fourtou et les autres consultants, allant même jusqu’à garantir leur indépendance totale au sein du groupe, rien n’y fait. En 1979, le patron de la SSII doit réduire ses prétentions et se contenter de 49 % du capital du holding Bossard… Le mariage tant souhaité du conseil et de l’informatique se révèle décidément très difficile. À défaut d’avoir pu prendre le contrôle de Bossard, du moins Serge Kampf est-il parvenu à mettre un pied dans la place. En attendant d’aller plus loin…

 

Cet échec – car c’en est un – ne traumatise pas Serge Kampf outre mesure. Celui-ci a en effet fort à faire, dans le même temps, pour développer son groupe à l’international. D’emblée, « SK » a fixé des règles. Pas question, par exemple, d’aller dans les pays instables, comme l’Italie – meurtrie par les attentats des Brigades rouges – l’Espagne, qui sort tout juste du franquisme, ou bien encore la Grèce, secouée par des troubles civils. Pas question non plus de verser bakchich ou « commissions ». Une exigence sur laquelle Serge Kampf se montre intraitable… au risque de perdre de grosses affaires. Comme ce contrat avec l’Arabie Saoudite que Cap Gemini Sogeti doit laisser à des concurrents moins scrupuleux. Averti qu’un « intermédiaire » local demande une forte somme au groupe pour faire avancer son dossier, Serge Kampf décide immédiatement de se retirer de la compétition. « Je préfère passer pour un imbécile aux yeux de mes concurrents et même de mes collaborateurs plutôt que pour un type malhonnête », martèle-t-il à cette occasion. Le groupe perdra d’autres affaires pour les mêmes raisons, y compris en France. Au Havre notamment…

Les cibles prioritaires du groupe, ce sont en fait les pays démocratiques et économiquement développés. À commencer par les États-Unis, un marché devenu un véritable eldorado pour Cap Gemini Sogeti et où le groupe est présent – modestement – depuis 1977. En 1981, il s’y renforce en prenant le contrôle de la société DASD, une SSII basée à Milwaukee que son fondateur – Martin Marshall – souhaite vendre pour mener à bien d’autres projets. Une belle opération ! Avec 500 personnes et un chiffre d’affaires de 22 millions de dollars, la société est en effet spécialiste de la conversion de programmes et contrôle un réseau de 29 agences et bureaux répartis un peu partout sur le territoire américain. Chargé par Serge Kampf des négociations, Michel Jalabert a fait les choses en douceur, s’employant, semaine après semaine, à convaincre les Américains de rejoindre le groupe français, leur garantissant une large autonomie de fonctionnement au sein de Cap Gemini Sogeti, retenant au final ceux qui auraient pu être tentés de partir… Une méthode fondée sur le respect des cultures et des différences, dont Serge Kampf a fait l’un des principes de base de son développement à l’international et qui a l’immense mérite de faciliter l’intégration des nouveaux venus.

Mais ce n’est pas tout ! En 1983, le groupe procède à une nouvelle acquisition, celle de Spiridellis & Associates. Basée à New York, cette société est spécialisée dans les applications informatiques des grands organismes industriels et financiers. Cette fois, les choses se passent beaucoup moins bien que pour DASD. Sitôt l’entreprise achetée, leurs fondateurs – d’origine grecque – s’empressent de la quitter, emmenant une partie des équipes. Cap Gemini Sogeti hérite d’une « coquille vide » qu’elle aura beaucoup de mal à remettre sur les rails. Le groupe a heureusement plus de chance avec l’acquisition de la division services informatiques de la société CGA Computer Inc, finalisée en 1985. Dans le même temps, d’autres sociétés, de taille moins importante mais qui bénéficient de positions solides sur leurs marchés, sont rachetées. À la fin des années 1980, Cap Gemini Sogeti réalise déjà 35 % de son chiffre d’affaires aux États-Unis. Un beau palmarès pour un groupe arrivé sur place une dizaine d’années plus tôt seulement.

L’entreprise se renforce également en Europe. Patron de l’Europe, Christer Ugander multiplie ainsi, dans les années 1980, les acquisitions : deux à trois opérations chaque année, que ce soit dans les pays scandinaves ou aux Pays-Bas. L’une des opérations les plus importantes est réalisée en Norvège en 1981. Il s’agit de la société Datalogic, l’une des toutes premières SSII du pays. À la fin des années 1980, le groupe Europe réalise déjà 60 % du chiffre d’affaires du groupe.

 

Plus que les acquisitions elles-mêmes, effectuées tout de même à un rythme soutenu, c’est la manière dont ces opérations sont menées qui frappe au premier abord. Lors des négociations, Serge Kampf n’est en effet jamais en première ligne, laissant à ses plus proches collaborateurs – en l’espèce Christer Ugander pour l’Europe et Michel Jalabert pour les États-Unis – le soin de les mener à bien. « Il donnait la vision et nous faisait confiance pour le reste, souligne Michel Jalabert. Nos agences sur place m’indiquaient les entreprises qui étaient à vendre et je me chargeais de nouer les premiers contacts. Serge était rarement présent au moment des discussions. En revanche, il étudiait le dossier dans les moindres détails, s’assurant que l’entreprise était financièrement rentable et que ses métiers ne s’éloignaient pas de ceux du groupe. »

Les dix ou quinze années qui suivent la création de Cap Gemini Sogeti auront au total profondément transformé le groupe. En 1988, celui-ci réalise un chiffre d’affaires de 2,2 milliards de francs – la barre du milliard a été franchie en 1982 – et emploie plus de 11 000 personnes dans le monde. L’internationalisation accélérée du groupe a certes fait quelques victimes collatérales, comme Jean-Baptiste Renondin, parti en 1985 – l’une des raisons de ce départ étant ses réticences quant à la stratégie américaine du groupe. De fait, tout au long de ces années riches en rebondissements, des débats parfois très vifs ont opposé, au sein du conseil exécutif, les « mondialistes » et les « eurocentristes ». Les mondialistes, dont Serge Kampf fait partie, ont fini par l’emporter. La taille nouvelle du groupe a également eu pour effet de modifier son organisation. De nouvelles divisions ont été créées et des hommes promus… de façon parfois surprenante ! Ainsi, au début des années 1980, parce qu’il s’intéressait beaucoup aux États-Unis au sein du comité exécutif, Michel Berty s’est retrouvé « bombardé » à la tête des activités américaines. Un moyen pour lui, peut-être, de se tailler un fief à sa mesure depuis qu’il a perdu toute illusion sur la possibilité de devenir le numéro deux de Serge Kampf. Il a eu en tout cas deux semaines à peine pour préparer ses valises !

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