Terre Kerguelensis incognita

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Appel entendu. Jaune, indigo, vert, ocre ou bistre sont spontanément entrés dans le jeu, rehaussant l'esquisse première et dévoilant les formes d'un monde divers, fluctuant et discordant, insoucieux de l'homme, rétif aux contraintes auxquelles il tente de plier son cadre de vie. Ici, ni murs ni barrières ni clôtures, aucune route. La lumière qui désigne, au soir tombé, les fenêtres d'une fragile cabane abritée au pied d'un morne témoigne seule d'une présence humaine en prise comme les albatros, les lapins, les manchots ou les skuas aux éléments dédaigneux.
Restait enfin à animer cette imagerie profuse et chatoyante, à faire entendre l'âpre bruit de l'archipel - voix de la roche au péril de la mer, chant d'une cime tourmentée par le vent, tumulte du torrent en quête de déversoir, chœur mûr de rêves et de peines des marins, découvreurs, chasseurs, éleveurs, géologues, aventuriers. Saisissant ces blocs épars, des écrivains familiers du monde des îles - Ananda Devi (Maurice), Marco Biancarelli (Corse), Nicolas Kurtovitch (Nouvelle-Calédonie), Henry Le Bal (Ouessant), Riccardo Pineri (Raïatea), Rodney Saint-Eloi (Haïti) et Jean-Jo Scemla (Tahiti) - ont suscité une polyphonie.

Publié le : samedi 1 janvier 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782844507679
Nombre de pages : 120
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La Presqu’île des Pas Perdus
Marco Biancarelli
Sur les Kerguelen, qu’est-ce qu’il peut bien y avoir ? Des putes brésiliennes ça, ça m’étonnerait beaucoup, les phoques sont pas des bons clients, à ce qu’il paraît. Y a pas Sarkoszy, mais y a pas de putes brésiliennes non plus, ni même des Albanaises, qui pourtant ont la peau dure.
Elles y ont pas fait les cent pas, les bordilles, aux Kerguelen, faut-il pour autant que je parle de terres vierges ? Et puis les îles Vierges, je crois que ça existe déjà de
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toute façon, bref, elles y ont pas fait les cent pas, sur la caillasse crissante et cris-pante, sur ces plages à crever l’âme qui auraient bien pu être des trottoirs à perdition pour baleiniers en rut.
Pourtant y a bien un endroit, ça s’appelle la Presqu’île des Pas Perdus, c’est quelque part à la pointe de la Presqu’île Joffre.
La Presqu’île Joffre… J’y crois pas… Même là, même au beau milieu de l’océan gla-cial ils nous ont inventé des noms pareils, des souillures à la gloire de leur puissance, des croix de pierres pour honorer leur impériale arrogance, leur colonialisme taré. Même là ils ont transposé la borne de leur indispensable suffisance, leur prétention
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sans bornes. Dans un marigot, je dirais pas, sous les cocotiers, je peux comprendre, même si franchement je serai jamais dans ce camp-là, mais bon, s’il y a des croco-diles il y a des hommes, il y a quelque chose à coloniser, ouais, c’est dégueulasse mais ça a une forme de logique, mais au beau milieu des pingouins, Joffre et Lyautey, Gallieni et de Bournazel, fallait oser. Un type a débarqué là un jour, les glaouis trans-formés en grelots, une stalactite au bout du blair, et à l’assistance de tous les pin-gouins, et aux manchots et aux morses, ainsi qu’aux ours blancs et aux macareux, ce pauvre type a déclaré en levant une main dont les phalanges disparaissaient l’une après l’autre dévorées par le froid : « Je prends possession… clac clac clac (il claquait un peu des dents)… je prends possession au nom de la République… clac clac… de
cette terre australe… clac clac et reclac… que je nomme Presqu’île Joffre ! » Puis il est tombé là, sur les galets refroidis, et il a crevé de sa belle mort de con-gelé, mais le nom, lui, il est resté. Il devait bien avoir une femme, celui-là, peut-être même qu’elle s’appelait Gisèle, et puis des mouflets, Pierre et Gaétan, un chien qui devait répondre au doux sobriquet de Yoyote. Il avait aussi des parents, le vieux Lulu et la pauvre Finette. Il aurait pu la baptiser Yoyote, sa presqu’île, ou Lulu ou Finette, « Presqu’île Gisèle » ça aurait été bien aussi, mais non, il a réfléchi trois heures et y nous a sorti, constipé par les glaçons qui lui nouaient l’intestin grêle : « Joffre ! » A l’époque c’était sûrement chébran, aujourd’hui ça dit plus grand-chose, et ça dit tout hélas. Encore heureux mes frères que nous n’ayons plus de terres lointaines à violer, parce que les
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Baie de Chevènement, Territoire de Villiers, Archipel de Villepin ou autres Iles Devedjan auraient été inscrites dans l’immortalité nauséabonde de la géographie, c’est sûr et certain.
Enfin je reviens aux Kerguelen, à cette Presqu’île des Pas Perdus, où les putes ne laissèrent jamais la trace de leur déhanché lascif, non, je reviens au Port Marmite, qui ne doit pas son nom à une vieille peau dans laquelle de jeunes marins auraient pu faire mijoter leurs meilleures soupes, je reviens à l’Ile aux Cochons, qui malheureuse-ment ne doit pas évoquer le souvenir d’anciennes orgies marines, et je reviens à cette île où je n’ai jamais été, moi qui suis d’une île des hommes où les noms des lieux disaient autrefois la poésie de l’âme.
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