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Herméneutique et sciences de gestion

De
224 pages
Cet ouvrage propose une réflexion épistémologique novatrice dans le domaine des sciences de gestion. Il s'éloigne de l'éternelle opposition entre subjectivisme et objectivisme en développant une approche herméneutique de la discipline, soucieuse de respecter l'humanité de la personne, la relativité de la vérité et la primauté du sens.
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Herméneutique et sciences de gestion

@ L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusi on. harmattan@wanadoo. harmattan 1@wanadoo. fr

fr

ISBN: 978-2-296-04926-0 EAN : 9782296049260

Baptiste RAPPIN

Herméneutique et sciences de gestion

L'Harmattan

Du même auteur
Baptiste RAPPIN, Le réenchantement Editions L'Originel, 2005. du coaching,

INTRODUCTION
Sciences DE GESTION ou SCIENCES DE gestion? Ce n'est pas tant, de prime abord, une question d'importance ou de priorité que soulèvent ces majuscules. Simplement une question grammaticale, car la langue française est cachottière et aime à jouer. Le «DE» de

l'expression « sciences DE gestion» est un génitif. Mais et c'est là que nous trouvons les ressources cachées de notre langue - , est-ce un génitif subjectif ou bien alors un génitif objectif? La réponse est capitale et elle engage d'emblée la définition et le programme de recherche desdites « sciences de gestion ». Génitif subjectif: sciences DE GESTION, c'est-àdire l'ensemble des sciences que nous trouvons dans le domaine de la gestion, qui appartiennent à son champ, qui sont, de façon consubstantielle, attachées à elle. Génitif objectif: SCIENCES DE gestion, c'est-àdire les sciences qui ont pour objet la gestion. La gestion est alors un objet de recherche et de questionnement, tout comme peuvent l'être la nature (sciences de la nature ou sciences physiques), le vivant (sciences du vivant ou biologie), l' âme (psychologie), la société (sociologie), 1'homme (anthropologie). . . Différence capitale et qui touche à l'identité même des sciences DE gestion: entre une «définition spécifique» et une «définition générique», entre une approche centrée et un regard décentré, entre un angle d'attaque purement disciplinaire et une vision d'ensemble, entre ces deux pôles qui restent à définir plus précisément se joue toute l'histoire de la gestion (comme discipline scientifique) depuis plus d'un siècle maintenant. Sciences DE GESTION: le génitif subjectif indique la place que prend le terme «gestion» dans l'expression. Il est bel et bien sujet, il faut entendre

«Sciences DE GESTION» comme: la gestion possède certaines sciences, son domaine fait appel à des démarches scientifiques, à l'intérieur du champ de la gestion se trouve un lieu, une place, pour une approche scientifique (qui reste à déterminer). C'est le pôle grammatical « gestion» qui prime, et c'est à lui qu'est rattaché le pôle « sciences ». Cette première interprétation amène à considérer l'identité des sciences de gestion à l'aune de la définition et de la finalité de la gestion. Mais quelle connotation prend ici le mot «sciences»? Nous le percevons de la façon suivante: si la science doit se rapporter à la gestion, alors elle devient une méthodologie rationnelle et procédurale visant à améliorer les résultats et les performances de la gestion d'une organisation. Logique si l'on accepte, au moins provisoirement, que la gestion vise à la création de valeur (tout type de valeur: économique, financière, « sociale», «environnementale» ...). Et l'on s'aperçoit alors tout de suite le risque encouru par cet angle d'approche, celui de la dérive utilitariste et pragmatique réduisant la science à l'apport d'une rationalité dont le rôle principal est de contribuer à la création de richesses. La rationalité s'applique alors à tous les domaines de la gestion: méthodes financières, structuration des organisations, processus de gestion des ressources humaines, rationalisation d'un plan de communication ou d'un atelier de production.... Cette approche des sciences de gestion semble à première vue réservée aux managers. Ils sont en effet les principaux intéressés lorsque l'on parle de rationalisation de méthode de travail en vue de créer de la valeur. Toutefois, nous nous apercevons, au fur à et à mesure des rencontres et des colloques, que cette définition des sciences de gestion par le génitif subjectif devient prépondérante. Lors de la présentation d'une communication, il s'élèvera toujours une voix pour exprimer toute l'attente de la salle restée dans le non-dit: 8

« Monsieur, nous en convenons, ce que vous dites est fort intéressant. Mais quelles sont donc les applications managériales de vos thèses? ». Comment devons-nous alors réagir face à une telle situation? Car voici le profond dilemme devant lequel nous nous trouvons: cette question reflète-t-elle une prétendue dérive utilitariste des sciences de gestion ou est-elle légitime, témoignant même de l'essence de la gestion qui serait toujours déjà application? Car, finalement, les sciences de gestion ne seraient-elles pas, par nature, utilitaristes? Et si, après tout, la gestion ne se définissait pas comme l'ensemble des moyens d'action visant à générer de la performance? Mais, le cas échéant, quelle définition pourrions-nous bien en donner? Nous considérerons pour notre part que la gestion englobe tous les moyens d'action permettant à une communauté sociale de se pérenniser, y compris dans le cadre marchand que constitue l'entreprise. Ainsi, pour affronter directement la question du profit, nous ne le regardons pas comme l'objectif même de l'entreprise bien que ce soit là sa raison d'être juridique, mais plutôt comme un indicateur à respecter dans le cadre d'une stratégie de pérennisation de l'organisation en question. L'organisation moderne, et l'entreprise plus particulièrement, est une nouvelle forme de vie collective « imposée» par l'époque. Les hommes, ces «animaux politiques» dirait Aristote, se regroupent en communautés: clans, tribus, cités, seigneuries, états, nations, corporations.. .entreprises. Le caractère de zoon politikon est à nos yeux intemporel, contrairement à sa manifestation dans telle ou telle forme communautaire particulière. Voilà donc une définition de la gestion, anthropologique, qui refuse la domination des propos utilitaristes. SCIENCES DE gestion: l'hégémonie des pôles s'inverse, «sciences» devient sujet et gestion «objet ». 9

Le génitif objectif opère un véritable retournement de perspective: ce n'est plus la science qui se rapporte à la gestion, mais la gestion qui se rattache à la science. Cette version grammaticale a pour corollaire une interprétation toute différente de l'expression «sciences de gestion». Certes, la spécificité de la gestion y trouve encore toute sa place, mais subordonnée à la définition et aux finalités de la science. Or, selon l'étymologie latine du nom, la science se réfère au savoir et donc à la connaissance. Nous définirons la science comme un regard spécifique sur le monde1, ou sur une partie du monde, qui doit aboutir à la création d'un savoir rationnel. La nature de ce savoir, ou de cette connaissance, peut être théorique et/ou pratique, fondamentale et/ou appliquée. La science, du moins dans sa conception sinon dans sa réalité, n'a pas pour objet immédiat le savoir pratique ou la production, la technè. Ce n'est qu'avec l'avènement de la science moderne que les destins de la science et de la technique se sont si étroitement liées. Pour preuve: les si nombreuses inventions des scientifiques grecs qui sont restées sur le papier, tout le prestige de la science résidant dans la contemplation et non dans l'action, c'est-à-dire la transformation de la matière. Nous pouvons donc sommairement distinguer deux approches de la science: une approche pragmatique, typiquement moderne, qui jugera de la science selon l'efficacité de ses résultats; et une approche contemplative, plus en accord avec les sources grecques de notre civilisation, qui considérera la science comme un exercice de pensée. A ce stade, nous pouvons envisager au moins quatre définitions des sciences de gestion, ou du moins
L'homme porte plusieurs regards sur le monde: un regard rationnel qui s'appelle philosophie ou science, un regard poétique, un regard artistique, un regard religieux. Tous ces regards apportent une certaine forme de connaissance. 10
1

dégager quatre paradigmes que nous InscrIvons dans le tableau suivant:

Définition juridicoéconomique de la gestion

Définition anthropologique de la gestion

Définition utilitariste de la science

Paradigme utilitaropragmatiste

Paradigme vita/iste

Définition contemplative de la science

Paradigme de la déconstruction

Paradigme heuristique

Le croisement des définitions met au jour quatre paradigmes qui quadrillent le champ des sciences de gestion: le paradigme utilitaro-pragmatiste, le paradigme de la «déconstruction », le paradigme heuristique, le paradigme vitaliste. Décrivons-les et nous pourrons alors mieux percevoir quel type de démarche nous allons suivre tout au long de ce travail. Le paradigme utilitaro-pragmatiste est actuellement le paradigme dominant dans les sciences sociales; sa prépondérance dans notre champ de recherche est encore Il

plus poussée du fait de la définition communément admise de la gestion comme action visant à générer de la performance. Son hégémonie ne suffit pas à rendre ce paradigme légitime2, car il existe toujours un hiatus qui sépare l'être du devoir-être, malgré toutes les tentatives naturalistes de réduire le premier au second. Car légitimer un phénomène du simple fait de la constatation de son existence, c'est laisser la porte ouverte à bien des barbaries. Nous affichons notre volonté de résistance face à l'emprise de ce paradigme utilitaro-pragmatiste. Comme il le sera précisé au cours de cette étude, nous ne pensons pas qu'une telle vision du monde, et donc de la gestion, soit adéquate à la «grande santé» appelée de ses vœux par Nietzsche pour faire face au nihilisme occidental. Toutefois, et nous le précisons tout de suite, notre opposition à cette doctrine ne prend pas la forme d'un revers de main ou d'accusations gratuites: nous nous efforcerons, au contraire, à argumenter et à considérer ce paradigme comme un adversaire tout à fait sérieux. Qu'appelons-nous «paradigme de la déconstruction» ? Il est vrai qu'il faut définir clairement l'expression tant le terme de «déconstruction» est désormais, particulièrement dans le paysage intellectuel français, rattaché à une certaine tradition philosophique dont le représentant le plus célèbre était Jacques Derrida. Notre perspective se rapproche et s'éloigne à la fois de cet horizon-là. Elle s'en rapproche, car le regard contemplatif de la science vise alors à mettre à nu les présupposés d'une pratique ou d'un phénomène. Elle s'en éloigne dans sa fin, puisque nous ne mettons pas cette déconstruction au service d'une dissémination ou d'une différance menant au nihilisme.
2

Contrairement à ce que peut affirmer Wacheux (1996, p.80):

« Constater les évolutions, c'est déjà les accepter comme légitimes ».

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Par déconstruction, nous entendons donc la mise à plat, la mise en évidence, la mise en exergue, la mise à nu d'un objet, permettant de révéler ses fondements ainsi que ses mécanismes de fonctionnement. De ce point de vue, la déconstruction apparaît comme l'exercice philosophique par excellence: qu'est-ce que la recherche des essences si ce n'est la tension vers le cœur de l'objet? Il faut donc le déshabiller, le débarrasser de ses vêtements et apparats pour pouvoir le cerner dans son eidos, sa nudité c'est-àdire sa vérité3. Nietzsche pose alors la véritable question: la femme est-elle encore femme une fois déshabillée? Ne doit-elle pas faire preuve d'une certaine pudeur? Autrement dit: la vérité est-elle encore vérité une fois découverte? Et qu'advient-il lorsque tout le réel sera mis à nu, dévoilé? Rendons-nous bien compte de ceci: c'est bien le regard contemplatif qui permet la pratique de la déconstruction. Ce n'est que par un certain recul que nous pouvons y parvenir. Cette acception de la science comme exercice contemplatif nécessite donc une ascèse tant physique que spirituelle; elle remet donc radicalement en cause le statut actuel du scientifique. Ne disposons-nous pas d'ailleurs majoritairement de professeurs de sciences plutôt que de scientifiques? de plus de professeurs de philosophie que de philosophes? Enfin, notons que, au sein du paradigme de la déconstruction, cette attitude de la science s'applique à la gestion considérée dans sa version utilitariste. Quel sera donc le projet de ce paradigme? Son projet réside dans l'application du regard contemplatif de la science à la pratique actuelle de la gestion. C'est une première forme de recul, non seulement par rapport à son objet qui incite à la course à l'innovation, mais aussi par rapport à des
3 D'où la prépondérance (Jullien, 2005). du nu dans la tradition picturale occidentale

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pratiques scientifiques et méthodologiques bien trop répandues. Le paradigme de la déconstruction est le premier pas vers la prise de conscience des limites du paradigme utilitaro-pragmatiste, il met en évidence ses fondements et ses modes de fonctionnement pour mieux pouvoir le dépasser par la suite. Le «paradigme heuristique» constitue le cœur de la recherche, si l'on définit celle-ci, à l'instar du Larousse, comme un effort pour trouver ou découvrir. Notons de suite que le terme de «recherche» contient une connotation esthétique, comme par exemple dans l'expression «recherche de style ». La recherche ne peut donc pas s'effectuer sans un certain style, un raffinement, elle ne peut avoir lieu sans soin. Heuristique, car ce paradigme a pour vocation d'ouvrir des perspectives dans un domaine de recherche. Le regard contemplatif, débarrassé de l'obsession de la technique, se tourne vers la gestion conçue comme action de pérennisation, c'est-à-dire vers la gestion dégagée de ses principes courtermistes. Nulle contrainte matérielle ne s'oppose à la liberté du chercheur, il peut laisser libre cours à sa créativité et à son inventivité sans se soucier d'une quelconque retombée ou application. Les carcans utilitaristes s'effondrent pour laisser place à l'intuition et à la curiosité désintéressée. Le paradigme heuristique est une Poétique de la rêverie (Bachelard, 1999b), un papillonnage dans le monde de la culture qui trouve d'abord sa fin en lui-même avant de se révéler précieux, et même très précieux, dans notre domaine de recherche. Butinons, récoltons les fruits de notre civilisation et de notre tradition, et nous possèderons alors de puissantes armes, nous serons alors équipés pour mener à bien notre tâche. Car, ne le perdons tout de même pas de vue, le paradigme heuristique vise à l'édification de paradigmes 14

alternatifs: toute cette créativité est, dans un second temps, après la flânerie, mise au service de la construction d'un paradigme qui soit aussi cohérent que le paradigme utilitaro-pragmatiste. L'élaboration de ce nouveau cadre de pensée, geste radical s'il en est, reste un regard contemplatif qui ne se soucie guère des débouchés. Il profite de la liberté absolue dont il dispose pour courir le risque de la pensée, pour l'amener à ses limites mêmes. Reste, enfin, le « paradigme vitaliste ». Qu'entendons-nous par là? Ce paradigme nécessite un retour à un regard scientifique utilitariste, c'est-à-dire préoccupé des conséquences de sa pratique, mais dans le cadre de la «vie» de la communauté organisationnelle. Nous avons hésité à retenir l'adjectif «vitaliste» pour qualifier ce paradigme. Nous l'avons finalement retenu pour deux raisons: ~ Le vitalisme désigne un ensemble de théories philosophiques s'opposant au rationalisme: d'une part, on ne vit plus quand on raisonne; d'autre part, la raison, statique par nature, est incapable de cerner l'élan dynamique et créateur de la vie (Bergson, 1919, 1999, 2001). De ce point de vue, le vitalisme s'oppose à la « calculocratie » utilitariste. ~ Le vitalisme, prenant le parti d'épouser l'élan de la vie, repose sur une métaphore organiciste : une communauté naît et meurt, et cherche à se reproduire et à se perpétuer. D'où le lien entre le vitalisme et la volonté stratégique de pérenniser une organisation ou une entreprise.

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Le paradigme vitaliste profite de l'avancée accomplie dans le paradigme heuristique et cherche à l' « exploiter» dans le cadre d'une stratégie de pérennisation de l'entreprise. Les concepts et les métaphores utilisées précédemment doivent retrouver une portée opératoire, une application dans le monde organisationnel. Il faut tout de même noter que les percées opérées dans le paradigme heuristique ne conduisent pas nécessairement à des applications. Il ne faut pas s'en frustrer, car l'utilité et l'efficacité ne sont pas nos critères de jugement de la science. Si l'étymologie grecque de « méthode» rappelle qu'il s'agit d'un chemin, n'existe-til, comme Heidegger nous invite à le penser, des Chemins qui ne mènent nulle part? Et si donc le cheminement, le faire-chemin, était plus important que le point de départ et le point d'arrivée? Les quatre paradigmes présentés peuvent se lire de deux façons: ~ Une lecture statique permet de situer des travaux ou des pratiques de gestion au sein d'un paradigme. On peut alors concevoir notre tableau comme une grille de positionnement. ~ Une lecture dynamique de ce même tableau nous fournit une méthodologie générale de recherche pour les sciences de gestion:

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Paradigme utilitaro- pragmatiste

Paradigme vitalis te

Paradigme de la déconstruction

Paradigme heuristique

C'est d'ailleurs ce schéma directeur que nous allons suivre dans cet ouvrage consacré à l'épistémologie des sciences de gestion. Dans un premier temps, nous exposerons les grands courants épistémologiques qui structurent le paysage de la recherche dans notre discipline. Le paradigme de la déconstruction occupe les deux parties suivantes: la seconde partie présente les éléments de la tradition philosophique nécessaire à la bonne compréhension du débat épistémologique alors que la troisième propose une approche critique des épistémologies actuelles en en montrant la fondamentale unité ontologique. Enfin, dans une dernière partie, nous présenterons des éléments permettant de fonder une herméneutique philosophique en sciences de gestion. Le schéma suivant récapitule la démarche de l'ouvrage:

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Epistémologies actuelles

Application méthodologique du « nouveau » paradigme

Déconstruction des épistémologies actuelles

Etablissement d'un paradigme épistémologique alternatif

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PREMIERE PARTIE: PANORAMA DU PAYSAGE EPISTEMOLOGIQUE GESTIONNAIRE
Dans cette première partie, dont le but est de restituer un aperçu général des épistémologies en sciences de gestion, nous nous placerons dans la peau d'un étudiant en début de thèse: Vers quelle épistémologie vais-je me tourner? Quels sont les choix qui s'offrent à moi? Que m'a-t-on enseigné? Quelles informations vais-je trouver dans les « bibles» de l'épistémologie gestionnaire?

Nous observons alors, avec toute la naïveté et
l'innocence de notre situation, que nous avons le choix entre trois épistémologies clairement distinguées: le positivisme, l'interprétativisme, le constructivisme:« Le chercheur peut [...] s'inspirer des réponses fournies par les trois grands paradigmes épistémologiques usuellement identifiés comme les principaux repères épistémologiques en sciences de l'organisation: le paradigme positiviste, le paradigme interprétativiste et le paradigme constructiviste» (Perret et Séville dans Thiétard, 2003, p.14 ). Outre cet état de fait, ce jeune étudiant naïf, dans la peau duquel nous nous sommes placés, constate qu'il existe, non seulement des épistémologies rivales, mais aussi une sociologie des épistémologies à laquelle il n'échappera pas: il s'y trouvera impliqué du fait même de son positionnement épistémologique. Ainsi il découvrira que les revues les plus étoilées appartiennent majoritairement à une obédience positiviste dont l'orthodoxie est soigneusement gardée par les universités américaines. Et il s'apercevra qu'il est de bon ton, en France, de se prononcer contre le positivisme, comme si

ce dernier était une cause d'arrière-garde. Ainsi donc, constate ce jeune doctorant, bon nombre de gestionnaires français font l'apologie de la complexité et du constructivisme. Mais notre étudiant, qui, petit à petit, perd son innocence originelle, se rend compte que les rivalités n'existent pas seulement entre les épistémologies, mais aussi entre les épistémologues! Le conflit d'idées se déplace et devient un conflit de personnes, une querelle de chapelles! Et de nombreux exemples viennent confirmer ce constat: un tel est sanctionné par un professeur positiviste parce qu'il a fait le choix de l'interprétation, un autre se voit taxé de réactionnaire par un constructiviste parce qu'il tente d'établir un modèle nomothétique, un troisième se voit refuser la qualification pour cause de conflit entre le rapporteur et son directeur de thèse... .Le jeune étudiant découvre que l'épistémologie, en sciences de gestion, ouvre des problématiques qui dépasse de loin le seul cadre des théories de la connaissance... Notre but n'est pas de proposer un guide de l'utilisation sociopolitique d'un positionnement épistémologique (ce guide, dans une filiation machiavélienne, reste à écrire et serait, à nos yeux, d'une grande valeur pour les jeunes doctorants), mais de fonder une réflexion philosophique sur le statut des sciences de gestion. Nous ne nous intéressons pas aux penseurs, quelque soit par ailleurs notre relation personnelle avec eux, mais aux idées dont la sensibilité ne demande pas à être ménagée. Précisons un dernier point: cet ouvrage porte sur les questions épistémologiques, il n'aborde pas, ou très peu, l'aspect méthodologique de la recherche. Les ouvrages habituels comportent le pourcentage inverse: un peu d'épistémologie, beaucoup de méthodologie. Notre positionnement philosophique exige que nous restions à 20

des niveaux plus abstraits de réflexion, là où les grands courants philosophiques viennent s'affronter dans toute leur pureté. Et nous constaterons alors que les débats épistémologiques en sciences de gestion peuvent être d'une densité philosophique que l'on n'aurait pas soupçonné de prime abord. Reprenons le tableau récapitulatif dressé par les Perret et Séville (dans Thiétard, 2003, p. 14-15) et procédons à son commentaire en restant fidèle aux auteurs:

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Les paradigmes Positivisme
Les questions épistémolo2iq ues

Interprétativisme

Constructivisme

Quel est le statut de Hypothèse la connaissance? réaliste. Il existe une essence propre à l'objet de connaissance. La nature de la Indépendance du sujet de l'objet. « réalité» Hypothèse déterministe. Le monde est fait de nécessités. Comment la La découverte. connaissance est- Recherche formulée en elle engendrée? termes de «pour quelles causes. .. »

Hypothèse relativiste. L'essence de l'objet de peut être atteinte (constructivisme modéré ou interprétativisme) ou n'existe pas (constructivisme radical). Dépendance du sujet et de l'objet. Hypothèse intentionnaliste. Le monde est fait de possibilités.

L'interprétation. Recherche formulée en termes de « pour quelles motivations des acteurs... »

La construction. Recherche formulée en termes de «pour quelles finalités... »

Le chemin de la Statut privilégié Statut privilégié de Statut privilégié connaissance de l'explication la compréhension de la construction scientifique
Quelle est la valeur V érifiabilité de la Confirmabilité connaissance? Réfutabilité Les critères de validité Idiographie Adéquation

Empathie (révélatrice de Enseignabilité l'expérience vécue par les acteurs)

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I)

Le paradigme positiviste

Les sciences de gestion, pour appuyer leur prétention à se constituer comme corpus scientifique, ont dû observer la façon dont les autres sciences (dures et molles) légitimaient et validaient la construction de leurs connaissances. Elles se sont ainsi aperçues que le positivisme, jusqu'au début du 20ème siècle, dominait autant les sciences physiques et la biologie que la sociologie, la psychologie ou encore l'économie. Précisons. Dans le domaine des sciences physiques, champ initial de l'éclosion du positivisme, le chercheur use de la méthode expérimentale (Bacon, 1983) pour découvrir les lois qui régissent le monde naturel. Ainsi Comte voit-il dans Newton le premier scientifique moderne et positiviste. Une fois confirmée par l'expérience, la loi est établie une fois pour toutes et possède un pouvoir de prédiction. La science obéit à un schéma progressiste cumulatif en ce que les nouvelles découvertes viennent se superposer aux anciennes (pour comprendre le passage de la physique antique à la physique moderne, lire les ouvrages de Koyré, (1973a, 1973b)). La biologie emboîte le pas aux sciences physiques. Ainsi, par exemple, Claude Bernard fait-il l'apologie de la méthode expérimentale et définit le projet de la biologie comme celui de la découverte des lois gouvernant le monde du vivant: «Il y aura donc deux choses à considérer dans la méthode expérimentale: 1° l'art d'obtenir des faits exacts au moyen d'une investigation rigoureuse; 2° l'art de les mettre en œuvre au moyen d'un raisonnement expérimental afin d'en faire ressortir la connaissance de la loi des phénomènes» (Claude Bernard, 1865, p.21) (pour plus de précisions sur 1'histoire de la

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biologie, consulter Ernst Mayr (1989a, 1989b) ou encore Jean Rostand (1945)). Passons au domaine des sciences humaines et sociales. La sociologie naît avec le projet de Comte d'établir une physique sociale. Mais déjà Montesquieu (1995), s'inspirant de la physique newtonienne, applique le terme de «loi» aux affaires humaines et s'évertue à créer une véritable sociologie des croyances religieuses et morales. La conception de la loi qu'il propose est éminemment moderne en ce sens qu'elle ne s'applique qu'à des situations limitées et qu'elle s'appuie sur une méthode empirique dans laquelle 1'hypothèse vérifiée devient principe. Par la suite, Comte (1851, 1998) élève la sociologie au rang de science ayant pout but «l'étude des phénomènes sociaux ». Il s'agit pour lui de traiter les faits sociaux comme les phénomènes astronomiques, physiques, chimiques et physiologiques. La psychologie hérite également du positivisme. C'est particulièrement flagrant avec le behaviorisme (Pavlov, Watson, Skinner) qui essaye de trouver les corrélations entre les stimuli de l'environnement et les réactions de l'individu à qui toute intériorité est déniée. Ce courant se concentre ainsi sur l'acquisition des réponses et sur les phénomènes d'apprentissage en faisant appel, non pas à l'introspection jugée par trop subjective, mais aux données observables. Mais nous pouvons considérer l'influence du positivisme comme étant bien plus large: une partie de la psychanalyse, si contesté que soit son statut, adopte un schéma positiviste lorsqu'elle cherche à mettre en évidence les lois du fonctionnement du psychisme humain. Enfin, l'économie néo-classique, dont les principes ont été posés à la fin du 19èmesiècle (Walras (1990), Jevons (1878), Menger (1978)), s'inscrit également dans une épistémologie positiviste. S'appuyant sur 24