HISTOIRE DE LA PENSEE ET THEORIE

Publié par

Au sommaire de ce numéro : L'économie politique classique au crible de la raison dialectique : la relecture hégélienne (D. Brochard), Ordre spontané et ordre organisé chez Hayek (A. Leroux et R. Nadeau); Règles négatives et évolution (P. Dumouchel), La théorie hayékienne de l'ordre auto-organisé des marchés (P. Nemo), Limites organisationnelles du libéralisme hayékien (M. Bensaïd), L'hétérodoxie rend-elle un historien de la pensée économique aveugle et sourd ? ().
Publié le : mercredi 1 janvier 2003
Lecture(s) : 59
Tags :
EAN13 : 9782296307148
Nombre de pages : 172
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

CAHIERS D'ECONOMIE POLITIQUE
HISTOIRE DE LA PENSEE ET THEORIES

43

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytec1mique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Les Cahiers d'économie politique sont ouverts à l'ensemble des sensibilités qui traversent la science économique. Depuis 1974, leur originalité est de montrer que l'étude des auteurs passés et les débats actuels en analyse économique peuvent mutuellement s'enrichir. Leur ambition est d'être un lieu privilégié pour les discussions théoriques qui prennent en compte toute la dimension historique de la discipline économique.

Directeur de la publication: Michel ROSIER (Université de Marne-la-Vallée) Comité de rédaction: Richard ARENA (Université de Nice), Carlo BENETTI (Université Paris X), Arnaud BERTHOUD (Université de Lille), Marie-Thérèse BOYER-XAMBEU (Université Paris VII), Jean CARTELIER (Université Paris X), Ghislain DELEPLACE (Université Paris VIII), Daniel DIATKINE (Université d'Évry), Rodolphe DOS SANTOS FERREIRA (Université de Strasbourg), Gilles DOSTALER (UQAM, Canada), Olivier FAVEREAU (Université Paris X), Roger FRYDMAN (Université Paris X), Joseph HALEVI (University of Sydney, Australie), André LAPIDUS (Université Paris I), Maria-Cristina MARCUZZO (Universita di Roma, La Sapienza, Italie), Marcello MESSORI (Universita di Cassino, Italie), Antoine REBEYROL (Université Paris VIII), Michel ROSIER (Université de Marne-la-Vallée), Ian STEEDMAN (Manchester Metropolitan University, Grande-Bretagne), Hélène ZAJDELA (Université d'Évry), André ZYLBERBERG (CNRS). Secrétaire de rédaction: Sylvie Lemaître

Directeur de la publication de 1974 à 1995: Patrick MAURISSON (Université de Picardie) Page Web: http://panoramix.univ-paris1.fr/C-ECO-PO Editeur: Éditions L'Harmattan, 5-7 rue de l'École Polytechnique, 75005 PARIS, Tél: 01 40 46 79 10, Télécopie: 01 43 25 82 03 Adresse Internet: http://www.editions-harmattan.fr

(Ç)

L'Harmattan,

2002

ISBN:

2-7475-3531-2

SOMMAIRE Delphine BROCHARD L'économie politique classique au crible de la raison dialectique: la relecture hégélienne

7

Alain LEROUX et Robert NADEAU

Ordre spontané et ordre organisé chez Hayek

31

Paul DUMOUCHEL

Règles négatives et évolution La théorie hayékienne de l'ordre auto-organisé du marché (1a " maIn" InvIsI bl e fI) ... . .. .. .. .. . .. .. .. .. " "" Limites organisationnelles du libéralisme hayékien

33

Philippe NEMO

. .. ... .

47

Mohammed

BENSAID

69

Débat: Ghislain DELEPLACE L'hétérodoxie rend-elle un historien de la pensée économique aveugle et sourd? ET CONNAISSANCE" (1937) 105

93

Édition: F.A. HAYEK, "ÉCONOMIE Thierry AIMAR

Commentaire sur "Économie et connaissance" de F .A. Hayek

Traduction de "Economics and Knowledge", Discours présidentiel adressé au London Economic Club, le 10 novembre 1936, Réimprimé à partir de Economica New Series, IV, 1937, pp. 33-54 Notes Bibliographiques:
- Nathalie SIGOT, Bentham et l'économie, une histoire d'utilité, Paris, Economica, 2001. (Sandrine LELOUP) - Maurice LAGUEUX, Actualité de la philosophie de I 'histoire, Québec, Les Presses de l'Université Laval, 2001. (Pierre-Yves BONIN) - Arnaud BERTHOUD, Essais de philosophie économique, Platon, Aristote, Hobbes, A.Smith, Marx, Arras-Lille, Presses universitaires du Septentrion (F eri el KAND IL) - Thierry POUCH, Les économistes français et le marxisme, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2001. (Sylvain ZEGHNI)

119

137 147

153 161

L'ÉCONOMIE

POLITIQUE CLASSIQUE AU CRIBLE DE LA RAISON DIALECTIQUE: LA RELECTURE HÉGÉLIENNEl
Delphine BROCHARD2

Résumé: Cet article examine l'analyse du système économique développée par Hegel dans les Principes de la philosophie du droit. Il montre comment cette analyse s'appuie non pas sur la reprise et le développement des thèses de l'économie classique mais sur leur réinterprétation dialectique. Cette logique d'appréhension particulière fonde la singularité du regard porté par Hegel sur la sphère économique et son irréductibilité aux thèses classiques. L'article explique comment elle conduit le philosophe à mettre en évidence les insuffisances du mode de coordination marchand des destinées individuelles, et la nécessité de son dépassement dans et par l'avènement de l'État rationnel. L'article expose alors la singularité de l'articulation conçue par Hegel entre la société civile et l'État, comme une voie médiane entre dirigisme et libéralisme.

Abstract: Classical Political Economy through the Sieve of Dialectic Reason: the Hegelian Rereading This article examines Hegel's analysis of the economic system in his mature philosophical work, the Philosophy of Right. It argues that this analysis is not grounded on the adoption and development of classic economic theses but on their dialectic reinterpretation. This particular logic of comprehension found the singularity of Hegel's view of the economic sphere and it's irreducibility to classical theses. The article explains how this logic leads the philosopher to underscore the inadequacies of market coordination and its necessary transcendence in the rational state. Then the article displays the originality of Hegel's articulation of civil society and state, like a mid line between planning and liberalism. Classification JEL : B 120, B 190, B300

1. Introduction
L'existence d'une filiation entre Hegel et l'économie politique classique est souvent évoquée dans les commentaires philosophiques des Principes de la philosophie du droit (1821)3. A l'inverse, peu d'économistes se sont intéressés au traitement hégélien de la société civile. Sans doute, la systématicité du penser hégélien et l'immédiate obscurité de sa dialectique expliquent-elles pour une part cette relative méconnaissance. Pourtant le questionne-

1. Je remercie pour leur lecture attentive et leurs précieux commentaires, F. Dubœuf, E. Lendjel ainsi que les deux rapporteurs anonymes. 2. Université Rennes 2, LESSOR, delphine.brochard@libertysurf.fr. 3. Soulignons en particulier l'étude éclairante et stimulante de J.P. Lefebvre et P. Macherey (1984) qui a inspiré ce travail de recherche.

Cahiers d'économie politique, n° 43, L'Harmattan, 2002.

Delphine Brochard

ment des rapports proprement modernes entre l'économique et le politique, qui sous-tend cette œuvre de la maturité, n'a rien perdu de sa pertinence4. Comme l'a montré l'étude de G. Lukacs (1948) sur le "jeune Hegel", le philosophe s'est intéressé très tôt à l'économie politique mais ses vues sur l'économie n'ont toujours formé qu'une partie de sa philosophie de la société. Dès lors "ce qui importe chez Hegel, ce ne sont pas les recherches originales qu'il aurait entreprises dans le domaine de l'économie proprement dite" (car Hegel ne se livre à aucune étude économique en propre), mais bien plutôt "la manière dont il utilise les résultats de la science économique la plus avancée pour étayer sa connaissance des problèmes sociaux" (ibid., p. 52). Dans cette perspective, la plupart des études consacrées à la Philosophie du droit affirment la conception hégélienne des relations économiques comme la reprise et le développement de l'économie classique (Denis 1984, Fatton 1986, Greer 1999). Pour autant leurs conclusions sont loin d'être unanimes, faisant osciller la position hégélienne entre libéralisme et interventionnisme. L'objet du présent article est de proposer une autre lecture, à la fois complémentaire et concurrente. Partant de la distinction établie par Hegel entre la logique de l'entendement et la logique de la raison, nous montrerons d'abord que le discours de l'économie politique classique participant de la première catégorie ne saurait jamais constituer, aux yeux de Hegel, qu'une première étape vers une analyse plus complète de la société civile. Continuant, nous établirons que la théorie hégélienne des relations économiques développée dans les Principes de la philosophie du droit repose non pas sur l'adoption et le développement des idées classiques mais sur une réinterprétation dialectique du discours de ce courant. Cette logique d'appréhension particulière de la sphère économique fonde, selon nous, la singularité du regard porté par Hegel sur cette sphère et son irréductibilité aux thèses classiques. Nous montrerons comment elle conduit l'auteur à mettre en évidence les insuffisances du mode de coordination marchand des destinées individuelles, et la nécessité de son dépassement dans et par l'avènement de l'État rationnel. Nous évoquerons pour finir les relations intimes instituées par Hegel entre la société civile et l'État. Nous verrons comment il entrevoit la possibilité pour l'État de dépasser l'alternative libéralisme vs dirigisme, en agissant, par une série de médiations, sur le contenu même de l'intérêt particulier qui s'exprime dans la société civile, pour l'orienter dans le sens de la collectivité5.
4. Comme le note C. Colliot- Thélène (1992, p. 36-50), Hegel travaille, dans les Principes de la philosophie du droit, sur deux aspects solidaires de la modernité que sont, d'une part, la naissance d'une société dépolitisée ou la scission de la société civile et de l'État - la politique se concentrant dans l'État - et, d'autre part, le déplacement du centre de gravité de cette société vers l'économie - les pratiques économiques accédant au rang de moment constitutif de l'intégration sociale. Si cette problématique traverse l'ensemble de son œuvre, elle trouve dans la Philosophie du droit, dernier ouvrage publié (auquel nous limitons cette étude), son traitement ultime et, du point de vue économique, le plus riche. En effet, comme le note encore C. ColliotThélène, alors que les ouvrages de jeunesse tentaient de circonscrire en le limitant, le champ des activités économiques afin que leur principe (la poursuite de l'intérêt privé) ne pervertisse pas la vie politique, la Philosophie du droit met en évidence leur contribution positive à la réalisation d'une éthique sociale, condition de la liberté concrète. 5. Précisons que les citations du texte hégélien des Principes de la Philosophie du droit sont extraites de la traduction de R. Derathé et J.-P. Frick. Celle-ci a été révisée récemment par J.-F. Kervégan ; mais parce qu'il privilégie la proximité avec la structure allemande et les spécificités de la phraséologie hégélienne, sa traduction perd, nous semble-t-il, en compréhension immédiate (pour le lecteur non initié), ce qu'elle gagne en précision (pour le chercheur en philosophie). Dans un souci de clarté, nous avons donc préféré conserver la

8

L'économie politique classique au crible de la raison dialectique

2. L'économie classique au crible de la raison dialectique
2.1. Logique de l'entendement contre logique de la raison

Pour saisir l'opposition établie par Hegel entre logique de l'entendement et logique de la raison, il nous faut opérer en préambule une brève incursion dans les conceptions gnoséologiques de l'auteur. Rappelons, tout d'abord, qu'à l'opposé du dualisme posé par Kant entre objet à connaître et sujet connaissant, et son corollaire, l'opposition entre concept et réalité, Hegel affirme que seul existe concrètement le sujet connaissant l'objet ou l'objet connu par le sujet et que, ce faisant, la vérité ne saurait être ailleurs que dans la coïncidence de l'en soi et de la connaissance, de l'être et de la pensée. Cette coïncidence, but dernier de la connaissance, Hegel la nomme" concept", désignant par ce terme tout à la fois un être donné et l'acte de le connaître (Kojève 1933-39, p. 452). Plus précisément, partie prenante d'une conception organique du réel, le concept désigne une entité particulière saisie dans ses liens avec la totalité du réel qui lui donne sens. Dès lors toutes les dimensions constitutives du réel sont-elles, dans leur vérité, liées de façon interne et nécessaire, et ces liens constituent précisément le principe de leur intelligibilité. Et ce que Hegel nomme "Esprit" ou "Concept absolu", c'est précisément ce réel intégral révélé par la pensée scientifique (c'est-à-dire la pensée rigoureusement vraie), soit encore cette totalité organique en devenir, qui constitue la figure concrète, c'est-à-dire vraie du réel. Si le monde, dans sa vérité, est le monde de l'Esprit, le devenir du monde prend sens comme procès d'auto-détermination et d'auto-concrétisation de l'Esprit, c'est-à-dire comme sa réalisation et sa manifestation. Plus précisément, ce mouvement, qui anime toute réalité, est un mouvement dialectique, soit un mouvement immanent dont le moteur est la négation. Continuant, ce que Hegel nomme dialectique (au sens large), c'est la description vraie de la réalisation et de l'apparition de l'être (i.e. de tout ce qui est), signifiant par là même que cette réalisation (i.e. tout ce qui existe dans la réalité objective ou encore l'être tel qu'il se réalise dans le monde naturel et humain) et cette apparition (i.e. tout ce qui apparaît à l'homme ou encore l'être tel qu'il se révèle à l'homme réel) sont médiatisées par un élément négatif ou négateur, un élément dialectique (au sens étroit et fort du terme)6. D'où il suit que l'être dans sa vérité est l'être dans sa totalité, composée de l'ensemble des moments de son devenir, c'est-à-dire l'ensemble des étapes de sa réalisation dans le monde objectif et de son apparition à l'homme réel (le "moment" désignant dans la terminologie hégélienne un "élémentconstitutif"). La dialectique est donc tout à la fois loi de développement de l'être et mouvement de la connaissance: ce n'est pas l'être donné qui est dialectique mais l'être dans sa totalité, dans sa vérité, c'est-à-dire dans son concept, ce n'est pas le réel empirique mais l'Esprit.

première traduction, tout en signalant entre crochets et à chaque fois qu'une différence (conceptuelle) majeure apparaissait, la correction opérée par J.-F. Kervégan. 6. Comme l'expose Kojève (1933-39) dans son analyse de la Phénoménologie de l'Esprit, la philosophie hégélienne distingue trois niveaux d'analyse qui sont trois points de vue possibles sur le Réel-total: l'ontologie qui décrit l'Être en tant que tel, la structure de l'Être, l'essence; la métaphysique qui étudie l'Être tel qu'il se réalise dans la réalité objective, l'Être dans son existence; enfin, la phénoménologie qui s'attache à l'Être tel qu'il apparaît à l'homme réel, tel qu'il se révèle par le discours de l'homme, c'est-à-dire l'Être dans son existence empirique phénoménale.

9

Delphine Brochard

La figure concrète - c'est-à-dire vraie - du réel ainsi définie, Hegel distingue deux modes du connaître: la logique de la raison et la logique de l'entendement. La logique de l'entendement est la pensée qui procède par abstraction, soit la pensée courante, ordinaire, accessible à tout homme. Cette pensée appréhende son objet indépendamment du Réel-total dans lequel il s'inscrit. C'est, pour Hegel, le premier moment de la connaissance, le moment où la pensée saisit l'être dans son identité, comme une chose en soi, homogène et immuable. C'est, en quelque sorte, la matière première du raisonnement: une représentation qui ne conduit qu'à des vérités partielles et relatives. Et tel est, selon Hegel, le degré de vérité auquel parviennent "les sciences vulgaires", comme la physique. Pour atteindre à la vérité, passer de la représentation au concept, la pensée doit dépasser l'entendement pour se faire raison, pensée rationnelle. Seule cette pensée est à même de révéler les autres aspects de l'être en tant que tel et de tout ce qui est réel: seule elle saisit l'être dans sa vérité et sa totalité. D'abord, en tant que raison "négative", elle saisit l'être comme une chose en mouvement, met à jour le principe dialectique qui l'anime, la contradiction qui est à l'origine de son mouvement: comment, au cours de sa réalisation, l'entité

déterminée et fixe (telle que la saisit l'entendement), se nie dialectiquement - i.e. en se
conservant, et devient autre. Puis en tant que raison "positive" ou "spéculative", elle révèle l'être dans son unité à travers la série de ses transformations. A travers ces deux moments, la raison, seul vecteur de l'intelligence concrète, saisit son objet dans l'ensemble des liens organiques qu'il possède avec le Réel-total, et ce faisant en livre le concept. En somme, ce n'est qu'en devenant raison que la pensée devient pleinement scientifique, et telle est bien sûr la revendication de Hegel pour sa propre pensée: une pensée systématique à l'image du réel qu'elle ambitionne de révéler.
2.2. La dialectique comme mode d'appréhension de l'économique

Dans le système hégélien, chaque moment du développement du réel se rapporte à un moment du discours qui le révèle (la dialectique réelle s'exprime dans la dialectique idéelle de la pensée et du discours), et la pensée vraie - la philosophie hégélienne - est la synthèse de tous les moments parcourus par la pensée révélatrice. Sur cette toile de fond, l'économie politique est convoquée par Hegel comme ce discours né des temps modernes, dans lequel se réfléchit la constitution de la société civile: L'économie politique, écrit Hegel, est "l'une de ces sciences qui sont apparues à une époque récente comme sur un terrain propice. Son développement montre ce qui est d'un grand intérêt - comment la pensée (cf. Smith, Say, Ricardo) sait tirer d'une masse infmie de détails qui s'offrent tout d'abord à elle, les principes simples de cette matière, l'entendement qui agit en eux et les régit" (1821, ~ 189, rem., p. 220 ). Par cette caractérisation, son objet, sa méthode et sa validité se trouvent spécifiés. Ainsi définie, l'économie politique est la théorie d'un moment particulier, et donc abstrait, du Réel-total: elle saisit la société civile telle qu'elle se pense elle-même, identique à soi, hors de son inscription dans le mouvement dialectique qui lui donne sens. Science de l'entendement, elle est intelligibilité abstraite: elle étudie les phénomènes économiques considérés isolément et divulgue les rapports extérieurs qui les relient sous la forme de lois. Par suite, l'économie politique ne produit jamais qu'une vérité partielle, elle ne livre qu'une représen-

10

L'économie politique classique au crible de la raison dialectique

tation de la société civile et non son concept, elle ne peut donc être, dans la logique hégélienne, qu'une première étape vers une analyse plus profonde. Aussi le philosophe ne peut-il s'en tenir aux acquis de cette discipline, et doit, pour parvenir à la vérité de son objet, transformer cette connaissance de l'entendement en connaissance de la raison. Et telle est précisément la démarche qui sous-tend selon nous l'analyse hégélienne de la société civile, dans la Philosophie du Droit: le philosophe réinterprète les catégories mises au jour par les Classiques, en les insérant dans un raisonnement dialectique. La méconnaissance de cette complexité du rapport reliant Hegel à l'économie classique conduit, comme le montre (en négatif) l'analyse de M.R. Greer (1999), à une mésinterprétation de ses conceptions économiques. Nous y reviendrons. Notons, pour l'instant, que contrairement à ce que cet auteur affirme (suivant, nous dit-il, toute une tradition anglosaxonne d'interprétation), il ne saurait y avoir simplement "adoption" et "développement" par Hegel des thèses classiques. Car, dans la logique hégélienne, seul le raisonnement dialectique peut appréhender le réel concret, seul il révèle les connexions intimes dont l'économie politique rapporte les manifestations extérieures (phénoménales). Plus précisément, la dialectique qui préside à la compréhension de la société civile est celle qui, dans le système hégélien, anime l'ensemble des actions humaines composant l'histoire : la réalisation de "l'universel concret" par le jeu contradictoire du "particulier" et de "l'universel" 7. Convoquées dans le cercle particulier que constitue le développement de la société civile, ces deux catégories désignent d'une part la poursuite de l'intérêt individuel principe de particularité, et d'autre part le rapport général et médiateur qui assure la coordination des intérêts particuliers et oriente le lien social vers la réalisation de l'éthique sociale - principe d'universalité. En d'autres termes, l'intelligence concrète du fonctionnement de la société civile et de son devenir implique, pour Hegel, de comprendre celle-ci comme le produit de l'interaction des individus et du tout social, lequel est à la fois la substance des individus et leur oeuvre propre8. Son mode d'appréhension ne relève donc ni de l'individualisme méthodologique (comprendre l'émergence du principe de cohésion à partir des comportements individuels) ni du holisme méthodologique (comprendre les comportements individuels à la lumière du principe de socialisation), mais vise, nous allons le voir, à mettre en évidence l'unité dialectique, ou encore le lien organique, existant entre les principes de particularité et d'universalité, lesquels ne se réalisent jamais sans se conjuguer.

7. Pour Hegel, l'universel concret qui se réalise dans l'histoire est l'Esprit et les peuples sont les porteurs de cette réalisation. D'où il suit qu'un contenu n'est véritablement pensé, et pas simplement représenté, que s'il est appréhendé comme un moment du processus immanent et nécessaire d'auto-détermination et d'autoconcrétisation de cet universel concret qu'est l'Esprit. 8. L'individu considéré isolément n'est, aux yeux de Hegel, qu'une abstraction, seul le peuple, incarnation singulière de l'Esprit universel, existe concrètement. C'est cet Esprit qui informe le comportement individuel de l'intérieur, et lui confère une détermination universelle en agissant comme une seconde nature, une nature socialisée. D'où il suit que le monde social, monde objectivé des pratiques humaines guidées par la raison, est le produit de l'Esprit du peuple qui l'anime et, à ce titre, possède une rationalité en soi, immanente. Ainsi le principe d'universalité est-il aussi principe de rationalité.

Il

Delphine Brochard

3. L'espace économique comme "système des besoins"
3.1. L'homo œconomicus ou le particulier abstrait

Dans sa préhension de la société civile, Hegel, à l'instar des Classiques, part de l'homme comme "ensemble de besoins et comme mélange de nécessité naturelle et de volonté arbitraire" (1821, ~ 182, p. 215). C'est le présupposé initial abstrait (premier moment du raisonnement dialectique), l'individu considéré dans sa particularité, comme ensemble de besoins spécifiques, saisi hors de son inscription dans l'universel; c'est, pour Hegel, la figure du "bourgeois", l'individu privé uniquement soucieux de son bien-être particulier, c'est aussi l'individu tel qu'il se pense dans la société civile et tel que le réfléchit l'économie politique: un individu abstrait qui considère la collectivité à laquelle il appartient comme un simple moyen au service de sa volonté particulière. La poursuite de l'intérêt individuel - qui motive sa conduite - se résout alors dans une recherche de la satisfaction de besoins particuliers. Or cette satisfaction, nous dit Hegel, passe chez l'homme "par le moyen des objets extérieurs qui sont également la propriété et le produit d'autres besoins et d'autres volontés" et "par l'activité et le travail, qui forment la médiation entre les deux côtés" (1821, ~ 189, p. 220). Dans la poursuite de son intérêt particulier, l'individu entre donc nécessairement en relation avec les besoins et la volonté libre d'autrui, lesquels constituent en retour autant de conditions à sa propre satisfaction. Cette condition de réciprocité constitue, comme l'a montré l'économie politique, la matrice d'un système au sein duquel la satisfaction du besoin individuel passe par le travail de l'individu aussi bien que par le travail et la satisfaction de tous les autres. Ce système dont Smith a mis en évidence la cohérence et la logique autonome de fonctionnement (à travers l'analyse des mécanismes marchands), devient dans la terminologie hégélienne le "système des besoins", premier élément constitutif de la société civile, première forme du rapport général et médiateur assurant la cohésion sociale. Et Hegel loue l'économie politique d'avoir montré comment émerge de l'interaction des individus un principe de coordination des intérêts individuels, qui bien qu'étant leur œuvre s'impose à eux comme une nécessité. Mais, contrairement à ce qu'affirme M.R. Greer (1999, p. 565), l'analyse hégélienne ne s'arrête pas là. Il lui faut encore révéler les liaisons internes et nécessaires (du point de vue de l'Esprit et plus précisément ici de la "vie éthique") de cette cohésion, dont les économistes n'offrent qu'une représentation abstraite (et non les lois "universelles" comme le prétend Greer opérant un glissement de sens pour le moins arbitraire9). Il revient au philosophe de mettre en évidence le mouvement dialectique qui anime le système des besoins, en livre l'intelligence concrète et, ce faisant, les limites et le devenir.

9. Selon M.R. Greer (1999, p. 565-66), les "lois économiques universelles" édictées par les Classiques seraient, aux yeux de Hegel, la manifestation de "l'universalité" propre à la société civile. Cette assimilation de l'universalité revendiquée par les Classiques pour leurs lois (des lois économiques universelles parce qu'ancrées dans une nature universelle de l'homme) à l'universalité mise en avant par Hegel (comme forme de l'Esprit), n'a d'autre fondement que l'arbitraire de l'interprète et la coïncidence des termes employés par les deux parties. Elle n'est nullement fondée dans le texte hégélien (ni dans la lettre ni dans l'esprit).

12

L'économie politique classique au crible de la raison dialectique

Réinterprété dans les termes de la dialectique hégélienne, le principe (mécanique) de cohérence énoncé par les Classiques n'est en effet qu'un aspect du mouvement (organique) par lequel, les individus, poursuivant leur intérêt particulier, s'intègrent dans un réseau de déterminations sociales, produit de leurs actions réciproques objectivées (le système des besoins), lequel façonne en retour leur conduite particulière (niant leur condition de particulier abstrait) et entraîne cette conformité des comportements qui permet la réalisation du principe d'universalité. Nous ne pouvons donc suivre H. Denis (1984, p. 49) quand il affIrme que Hegel ne reconnaît dans le système des besoins qu'une interdépendance mécaniquelO, de sorte que le mode dialectique d'appréhension des relations économiques n'est qu'une virtualité de la pensée hégélienne qu'il s'agirait encore d'actualiser. Selon nous, le principe de cohésion reposant sur les rapports d'échange et de production ne se limite pas, aux yeux de Hegel, à un rapport d'extériorité entre des individus atomisés - tel que le représente l'économie politique, mais engage la négation des déterminations spécifiantes abstraites de l'individu et leur transformation en déterminations universelles: En tant que membres de la société civile, "les individus sont des personnes privées qui ont pour but leur intérêt propre. Comme celui-ci est médiatisé par l'universel, qui leur apparaît donc comme un moyen, ils ne peuvent atteindre ce but que dans la mesure où ils déterminent leur savoir, leur vouloir, leur activité de manière universelle et deviennent ainsi les anneaux d'une chaîne formée par l'ensemble" (1821, ~ 187, p. 218, souligné par nous).
3.2. De la multiplication des besoins à la division du travail

De ce qu'il implique la médiation d'autrui, Hegel infère en effet que le besoin doit, dans l'ordre de la société civile, être "reconnu" socialement pour être satisfait (l'universalité prend la forme d'une "reconnaissance par autrui") ; et cette inscription sociale informe son contenu comme les conditions de sa réalisation: le système des besoins possède son mouvement propre, et y soumet le besoin particulier. Dans son contenu d'abord, le besoin particulier devient besoin social, et plus précisément, dans cette première étape de la société civile, besoin "issu de la représentation" : "C'est parce que je dois conformer mon comportement à celui des autres que la forme de l'universalité s'introduit. Comme j'obtiens des autres les moyens de satisfaire mes besoins, je me vois obligé d'accepter leur opinion. Inversement, je suis nécessairement amené à procurer aux autres les moyens de leur satisfaction. [...] C'est ainsi que tout élément particulier devient un élément social. Dans la manière de s'habiller comme pour les heures de repas il y a certaines règles de convenance qu'il faut accepter; car dans des choses de ce genre, cela ne vaut pas la peine de se singulariser et il est plus sage de faire comme tout le monde" (1821, ~ 192, add., p. 222).

10. Se référant au texte hégélien de l'Encyclopédie des sciences philosophiques, H. Denis (1984, p. 40) qualifie ainsi la conception "mécanique" : "Quand on se représente les choses comme formées de parties diverses, comme des "composés" ou des "agrégats", chaque partie exerçant sur les autres une "action efficiente" qui demeure une "relation extérieure" . . .".

13

Delphine Brochard

Dès lors, modelé par le jeu social du double penchant humain pour l'imitation et pour la distinction (déjà évoqué par Hobbes), "le désir de se rendre semblable aux autres" et "le besoin de se singulariser", conjugué à une recherche du "raffinement", le besoin qui était au départ le seul produit de la nécessité naturelle et possédait ainsi un caractère fmi et concret, se trouve à la fois différencié en éléments abstraits et entraîné dans un mouvement de multiplication et d'extension. Cette évolution des modalités du besoin et de sa satisfaction influe à son tour sur les conditions de sa réalisation, c'est-à-dire sur la forme et le contenu du travail qui l'assouvit. Puisque le travail est, pour Hegel, la médiation qui prépare et obtient pour le besoin particularisé un moyen également particularisé, la multiplication et la spécification des besoins et des moyens de les satisfaire entraîne à son tour "la spécification de la production et la division des travaux". Reprenant le concept smithien de la division du travail, tout en le fondant différemment (ce n'est pas la "propension naturelle des hommes à échanger" qui conduit à la division du travail mais l'évolution immanente des modalités du besoin - leur dénatura/isation), Hegel en déduit trois conséquences: "Par cette division, non seulement le travail de l'individu devient plus simple, mais l'habileté de l'individu dans son travail abstrait et la quantité de ses produits deviennent aussi plus grande. Du même coup, cette abstraction de l'habileté et du moyen rend plus complets la dépendance et les rapports mutuels entre les hommes pour la satisfaction des autres besoins, au point d'en faire une nécessité absolue. De plus, l'abstraction de la façon de produire rend le travail de plus en plus mécanique et offre aussi fmalement à l'homme la possibilité de s'en éloigner et de se faire remplacer par la machine" (1821,9 198, p. 224). Si la division du travail permet d'augmenter le volume de la production, elle entraîne dans le même mouvement une dépendance complète des individus. Plus la division du travail s'accroît, plus les compétences de l'individu se particularisent et moins il peut assouvir par lui-même l'ensemble de ses besoins. De surcroît, parcellisé (abstrait) le produit de son travail ne reçoit sa valeur, et son caractère concret, qu'au niveau social où il peut s'échanger. Par conséquent, transformant l'activité privée particulière (concrète parce que consciente de sa fin) en travail social abstrait parce que parcellaire, la division du travail enserre l'individu dans un système de dépendance réciproque, qui soumet la liberté subjective à la nécessité économique. "L'abstraction qui devient une qualité des besoins et des moyens, devient également une détermination du rapport réciproque qu'entretiennent les individus les uns avec les autres" (1821, 9 192, p. 222), de sorte que pour la particularité, ce procès de l'universel apparaît comme un destin qui s'impose à son vouloir singulier. Et le mouvement propre du système des besoins, conduit selon Hegel à une extension indéfmie de cette dépendance, enfermant la volonté libre du particulier dans une nécessité globale.
3.3. De la "main invisible" à la "ruse de la raison"

Selon Hegel, l'économie politique a mis en évidence cette nécessité sous la forme de lois et de principes simples qui entrent en jeu spontanément dans le système des besoins et y règlent l'interaction des individus. Cette nécessité qui, pour Hegel, présente une analogie avec le système des planètes, entraîne l'arbitraire individuel dans la réalisation d'un ordre qui le dépasse. Pris dans le réseau social que tisse la division du travail, les individus, croyant poursuivre leurs fins particulières, obéissent à leur insu à des incitations (les besoins recon-

14

L'économie politique classique au crible de la raison dialectique

nus socialement) et remplissent des fonctions (définies par la division du travail) qui répondent aux contraintes d'un ordre global (Lefebvre, Macherey 1984, p. 35). Par un mécanisme dont le principe évoque celui de la "main invisible" de Smith, Hegel conclut ainsi que si la société civile repose sur l'intérêt égoïste, motivation fondamentale du "particulier" , elle transfigure celui-ci en le soumettant à ses lois: "Par cette dépendance mutuelle dans le travail et dans la satisfaction des besoins, l'égoïsme subjectif se transforme en contribution à la satisfaction des besoins de tous les autres, en médiation du particulier par l'universel, dans un mouvement dialectique tel qu'en gagnant, produisant et jouissant pour soi, chacun gagne et produit en même temps pour la jouissance des autres. Cette nécessité, qui réside dans l'enchevêtrement multiforme que crée la dépendance de tous, est à présent, pour chacun, la richesse générale, la richesse durable. Chacun a la possibilité d'y contribuer par sa culture et son habileté, pour assurer sa subsistance et pareillement, ce gain acquis par son travail maintient et accroît la richesse générale" (1821, 9 199, p. 225). Néanmoins, tel que le perçoit Hegel, l'universel propre aux rapports de production et d'échange ne se manifeste pas seulement dans les mécanismes marchands orientant de l'extérieur les comportements individuels, comme le montre l'économie politique en décrivant des individus atomisés réagissant à des "signaux-prix". L'universel agit aussi comme une seconde nature, une nature socialisée, qui modifie le contenu même de l'intérêt particulier, et transforme la nécessité naturelle en nécessité sociale. Et c'est cette transformation qui fait de la société civile une forme, bien qu'encore incomplète, de la "vie éthique". Comme le montre J.F. Kervégan (1992, p. 242-48), le rôle accordé par Hegel aux "états" illustre bien cette double dimension, à la fois objective (extérieure à l'individu) et subjective (intérieure), de l'articulation entre l'universel et le particulier orchestrée par le système des besoins. Pour Hegel, en effet, le mouvement objectif du système des besoins conduit au-delà de la division sociale du travail à la création de "systèmes particuliers de besoins" : les états (Stiinde)l1. Cette division de la société civile en "branches diversifiées" répartit les individus selon leur fonction sociale, les moyens et les travaux qui lui correspondent, ainsi que la culture théorique et pratique qu'elle implique. Mais les états ne sont ni des classes au sens de Marx, ni des castes: l'assignation d'un individu à un état social doit relever de son choix propre (choix sous contraintes, néanmoins). Constitués en entités sociales distinctes, par la spécificité de leur fonction et du système de représentation qui lui est associé, les états sont aux yeux de Hegel un élément essentiel du dispositif de coordination : chaque état diffuse une éthique professionnelle qui oriente le savoir, le vouloir et l'activité des individus qu'il regroupe dans le sens de l'universel.

Il. "Les moyens infiniment variés et le mouvement par lequel ils s'entremêlent à l'infini les uns les autres, dans la production et l'échange réciproque, se rassemblent par l'universalité inhérente à leur contenu et se différencient en masses générales [universelles]. Il en résulte que tout l'ensemble se divise en plusieurs systèmes particuliers de besoins, de leurs moyens et de leurs travaux, des diverses manières de leur satisfaction et enfin de la culture théorique et pratique, systèmes entre lesquels les individus sont répartis" (1821, ~ 201, p. 225-26). Hegel distingue trois états: l'état substantiel qui tire sa richesse des produits naturels du sol qu'il cultive, l'état industriel qui a pour activité la transformation des produits naturels et regroupe les artisans, les fabricants et les commerçants, et enfin l'état universel qui est chargé des intérêts généraux de la société.

15

Delphine Brochard

Cette réinscription des enseignements de la théorie économique dans le Réel-total, conduit Hegel, on le voit, à mettre en avant, dans son appréhension des relations économiques, l'élément de la conscience, même si celle-ci n'est encore présente que sous la forme incomplète et donc abstraite de la représentation et de l'opinion, la forme de l'entendement. En fait, le système des besoins se révèle comme l'instance dans laquelle l'universel se réalise à travers le particulier, selon le schéma de la "ruse de la raison" : "[Dans la société civile] l'élément particulier doit être pour moi l'élément déterminant et de ce fait, la détermination éthique se trouve supprimée. Mais, en cela, je suis dans l'erreur, car, alors que je crois m'en tenir à la seule particularité, l'universalité et la nécessité du lien organique demeurent ce qu'il y a de premier et d'essentiel. Je suis donc au niveau de l'apparence et, alors que ma particularité reste pour moi l'élément déterminant ou le but, je sers toutefois l'universalité, qui conserve le pouvoir ultime sur moi-même" (1821, ~ 181, add., p. 214, souligné par nous). Le particulier cherchant à se réaliser se trouve en fait, pris dans le jeu social, réaliser l'universalité. Voilà qui semble asseoir la thèse de Smith et ses conséquences en termes de libéralisme économique. Mais à la différence de celui-ci, Hegel ne pense pas que l'individu sert d'autant mieux l'intérêt général qu'il n'en a pas conscience. Au contraire, parce que l'universel ne se réalise ici qu'à l'insu des individus, il n'est jamais, pour Hegel, qu'un universel abstrait. Du point de vue des individus, et telle que l'économie politique la réfléchit (les individus évoluant dans l'ordre du système des besoins et l'économie politique qui réfléchit leurs mouvements participent, selon Hegel, du même niveau de développement de la conscience: le stade de l'entendement), la collectivité n'apparaît en effet que comme un moyen au service de la satisfaction de leurs fms particulières; elle s'affirme comme une nécessité et, ce faisant, se révèle comme une contrainte objective qui s'impose au vouloir subjectif de l'individu. De ce fait, la connexion qu'établit la société civile, par la médiation du "système atomistique" des besoins, entre les intérêts particuliers et l'intérêt général, suppose (et repose sur) le consentement de l'individu à l'idéal collectif12. Or celui-ci peut refuser de se soumettre à l'ordre commun s'il ne lui permet pas de satisfaire ses intérêts propres (Lefebvre, Macherey 1984, p. 42). Cette connexion est dès lors d'autant plus précaire que la satisfaction de l'intérêt particulier est, dans l'ordre de la société civile, loin d'être garantie.

12. "Dans la société civile l'universalité n'est que la nécessité. Par rapport aux besoins, il n'y a que le droit qui soit un principe fixe. Mais ce droit n'est qu'un cercle limité et se borne à assurer la protection de ce que je possède. Le bien-être demeure quelque chose d'extérieur au droit en tant que tel. Ce bien-être est pourtant une détermination essentielle dans le système des besoins [...] Mais du fait que je me trouve entièrement engagé dans la particularité, j'ai le droit d'exiger que, au sein de cet ensemble, mon bien-être particulier soit également assuré. Il faut que, dans la société, on tienne compte de mon bien-être et de ma particularité..." (1821, ~ 229, add. : 245).

16

L'économie politique classique au crible de la raison dialectique

5. Les apories de la cohésion économique
5.1. De la contingence tutionnel de la satisfaction individuelle à la nécessité dun cadre légal et insti-

Passé au crible de la raison dialectique, le discours de l'économie politique s'épuise dans la mise en évidence d'une nécessité qui ne réalise que l'identité abstraite, relative, de l'intérêt particulier et de l'intérêt général: la médiation économique (marchande) n'est pas suffisante pour assurer la cohésion sociale. En effet, si les mécanismes du système des besoins, tels que mis en évidence par les économistes, orientent le comportement individuel vers la réalisation de la richesse générale, la participation de chacun à cette richesse n'est jamais qu'une possibilité soumise à condition: "dans le système des besoins, la subsistance et le bien-être de chaque individu est une possibilité dont la réalisation est conditionnée par son libre arbitre et par sa particularité naturelle, tout aussi bien que par le système objectif
des besoins" (1821,

9 230,

p. 245).

Soumise à l'interaction de la particularité subjective et de la loi objective du système, la satisfaction individuelle est l'objet d'une "nécessité aveugle", c'est-à-dire d'une possibilité formelle et tout à fait contingente. Ainsi, du côté subjectif, nous dit Hegel, "la possibilité de contribuer à la richesse générale, c'est-à-dire la richesse particulière, est conditionnée soit par l'apport personnel immédiat (le capital), soit par l'habileté. Celle-ci à son tour, est conditionnée par le capital, mais aussi par des circonstances contingentes dont la diversité entraîne des différences dans le développement des dispositions corporelles et intellectuelles, si inégales déjà naturellement. Il s'agit d'une différence qui, dans la sphère de la particularité, se manifeste dans toutes les directions et à tous les degrés. En conjuguant ses effets avec ceux de la contingence et de l'arbitraire, elle a pour conséquence nécessaire l'inégalité des fortunes et des aptitudes des individus" (1821,9200, p. 225). A cette distribution inégale des aptitudes et des fortunes particulières se conjugue, du côté objectif, la contingence propre au système des besoins quant à la satisfaction particulière, puisqu'il soumet celle-ci au déroulement de sa nécessité: "Dans la société civile, le but est la satisfaction des besoins, et comme, lorsqu'il s'agit du besoin de l'homme, cette satisfaction doit s'effectuer d'une façon stable et générale, le but est donc l'assurance de cette satisfaction. Mais dans le mécanisme de la nécessité inhérente à la société, la contingence s'introduit de diverses façons dans cette satisfaction, soit en fonction de la variabilité des besoins, qui dépendent pour une grande part de l'opinion et du caprice subjectifs, soit en raison des différences locales, des relations d'un peuple avec d'autres, des erreurs et des illusions qui peuvent se glisser dans les rouages de l'engrenage économique et le dérégler, sans parler de la capacité toute relative qu'à l'individu d'obtenir sa part de richesse générale. Les existences particulières se trouvent ainsi sacrifiées au déroulement de cette nécessité, qu'elles ont pourtant produite, car ce déroulement ne contient pas pour lui-même, comme but affirmé, la garantie que les besoins des particuliers se trouveront satisfaits. Cette satisfaction demeure contingente: elle

17

Delphine Brochard

peut avoir lieu ou ne pas avoir lieu" (Hegel 1817, 9 533, cité et traduit par Derathé in Hegel 1821, p. 246)13. Pour donner à chacun la possibilité réelle d'assurer sa subsistance et son bien-être particulier, et ainsi maintenir les individus dans son ordre, la société civile suscite, comme l'ont souligné les économistes classiques, la mise en place d'un cadre légal et institutionnel approprié, sans lequella cohésion économique ne peut opérerl4. Tout d'abord, comme l'enseigne Smith, l'existence d'inégalités sociales dans la répartition de la richesse rend nécessaire l'administration de la justicel5. Pour Hegel, celle-ci a pour charge de faire respecter l'ordre existant dans la société civile, de garantir la reconnaissance juridique réciproque des individus, ce qui signifie dans l'ordre de la société civile défendre le droit de la personne et de sa propriété. Ensuite, Hegel affirme la nécessité de la "police" (entendue au sens large de gouvernement civil) dont la tâche recouvre pour une part celle mise en évidence par Smith, soit mettre l'individu en l'état de se procurer lui-même un revenu abondant: "la surveillance et la prévoyance de la police ont pour but de procurer à l'individu les moyens de bénéficier de la possibilité générale qui lui est offerte d'atteindre ses buts particuliers" (1821, 9 236, add., p. 247). Elle a plus précisément pour principe de pallier les insuffisances de la coordination marchande. Ainsi assume-t-elle le fonctionnement des biens collectifs 16,de l'éducation, de l'assistance aux indigents... mais aussi du commerce extérieurl? et, de façon plus générale, intervient de façon circonstancielle pour réguler les conflits d'intérêt (produits de l'égoïsme aveugle et de la contingence propres au système des besoins) qui ne peuvent se résoudre d'eux-mêmes par le jeu des mécanismes marchands, ou encore en abréger le délai d'ajustement:

13. Pour les mêmes raisons qu'avancées précédemment (i.e. la clarté du propos), nous reprenons ici la traduction opérée par R. Derathé dans ses commentaires des Principes et non celle de B. Bourgeois. 14. Comme l'indique Smith, "selon le système de la liberté naturelle, le souverain n'a que trois devoirs à remplir [...] : premièrement, le devoir de protéger la société de la violence et de l'invasion d'autres sociétés indépendantes; deuxièmement, le devoir de protéger, autant que possible, chaque membre de la société de l'injustice ou de l'oppression de tout autre membre, ou le devoir d'établir une administration stricte de la justice; et, troisièmement, le devoir d'ériger et d'entretenir certains travaux et institutions publics, qu'il ne peut jamais être de l'intérêt d'un individu d'entretenir..." (1776, L. IV, ch. VIII, p. 784). 15. Dans les termes de Smith, "partout où il y a une grande propriété, il y a une grande inégalité. Pour un homme très riche, il doit y en avoir au moins cinq cents qui sont pauvres, et l'affluence de quelques uns suppose l'indigence de beaucoup. L'affluence du riche excite l'indignation des pauvres, qui sont souvent poussés par la misère et portés par l'envie à envahir ses possessions. Ce n'est que sous le couvert du magistrat civil que le propriétaire de ces biens ayant de la valeur, qui sont acquis par le travail de nombreuses années, voire peut-être de nombreuses générations successives, peut dormir tranquille ne serait-ce qu'une seule nuit" (1776, L. V, ch. I, p. 810). 16. "Dans la multiplication et la limitation [l'enchevêtrement] indéterminée des besoins quotidiens, il y a certains aspects qui comportent un intérêt commun et où l'affaire d'un seul est aussi l'affaire de tous. C'est notamment le cas lorsqu'il s'agit de la production et de l'échange des moyens permettant de satisfaire ces besoins (car chacun compte pouvoir les utiliser sans opposition), ou encore de réduire au minimum les investigations et les négociations à leur sujet. Il en résulte des moyens et des institutions dont l'usage a un caractère commun. Ces affaires générales [universelles] et ces institutions d'intérêt commun nécessitent la surveillance et prévoyance de la puissance publique" (1821, ~ 235, p. 247). 17. ".. .ce qui rend nécessaire une prévoyance et une direction universelles, c'est surtout la dépendance des grandes branches de l'industrie à l'égard des circonstances extérieures et de combinaisons lointaines telles que les individus, dont l'activité s'exerce dans ces sphères et qui en dépendent, ne peuvent les contrôler dans leur complexité" (1821, ~ 236, p. 247-8).

18

L'économie politique classique au crible de la raison dialectique

"Les intérêts différents des producteurs et des consommateurs peuvent entrer en conflit les uns avec les autres. Même si, dans l'ensemble, des relations normales s'établissent d'elles-mêmes entre eux, il faut, pour les harmoniser, une réglementation qui se tienne consciemment au-dessus des deux parties... [L'intérêt particulier] invoque la liberté contre une réglementation supérieure. Mais plus il s'enfonce dans l'égoïsme aveugle, plus il rend nécessaire une telle réglementation pour être ramené à l'universel, pour atténuer les secousses dangereuses [les crises] et abréger la durée de l'intervalle pendant lequel les conflits doivent être réglés par la voie d'une nécessité inconsciente" (1821, ~ 236, p. 247). Faut-il voir dans cette "police économique" l'influence du mercantilisme de Steuart (dont Hegel avait autrefois entrepris l'étude) 18ou de ce que la culture germanique nomma le caméralisme? Comme le note J.-F. Kervégan (1992, p. 234), "Hegel ne s'en tient pas à une conception et à une organisation pratique de la sphère économique dont la lecture de Smith ainsi que la connaissance des bouleversements sociaux que connaît l'Angleterre au XIXe siècle lui ont montré le caractère révolu". Faut-il alors comprendre, comme l'affirme M.R. Greer (1999, p. 566), que Hegel adopte ici dans ses grandes lignes le libéralisme économique prôné par les Classiques, tout en reconnaissant la légitimité d'intervention de l'autorité publique en marge du système marchand? Ce qui est certain, à ce niveau de la réflexion, c'est que Hegel affirme tout autant le droit de l'individu à suivre son intérêt particulier que celui de l'administration à garantir la réalisation de l'intérêt général: "Deux points de vue dominent à ce sujet [l'action de la police]. Selon le premier, la police doit pourvoir à tout. Selon le second, elle n'a rien à décider, puisque chacun déterminera ses besoins en fonction de ceux des autres. Il est certain que l'individu a le droit de gagner sa vie d'une façon ou d'une autre, mais d'un autre côté, le public a également le droit d'exiger que les tâches nécessaires soient effectuées de la manière la plus adéquate. Il faut tenir compte de ce double aspect et la liberté d'entreprise ne doit pas être conçue de telle manière qu'elle mette en danger le bien général" (1821, ~ 236, add., p. 247).
5.2. Des contradictions de la société civile

Cette administration juridique et économique de l'espace marchand, conçue comme une médiation entre l'intérêt particulier et l'intérêt général suppléant aux déficiences de la médiation proprement économique, dont les économistes classiques et en particulier Smith ont saisi l'importance, se révèle néanmoins, aux yeux de Hegel, insuffisante pour enrayer le mouvement contradictoire qui anime la société civile. Réinterprété dans les termes de la dialectique hégélienne, le mouvement objectif du système des besoins conduit en effet à l'accroissement indéfmi des inégalités d'aptitude et de richesse sur lesquelles il repose: "Si la société civile agit sans obstacles, elle augmente continuellement la population et l'industrie à l'intérieur d'elle-même. Par l'universalisation du lien de dépendance entre les hommes constitué par leurs besoins et les méthodes pour produire et distribuer les moyens de satisfaire ces besoins, l'accumulation des richesses
18. Cette thèse est défendue par P. Charnley (1963) ; selon lui, "les économistes classiques n'ont pu fournir [à Hegel] que de loin la plus petite partie de ses matériaux. Quant à l'orientation de sa doctrine, ce n'est manifestement pas à eux qu'il peut en devoir l'inspiration", mais à J. Steuart (ibid., p. 56).

19

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.