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Innovation, croissance et crise (Tome 2)

224 pages
La technologie n'est ni exogène par rapport aux processus de production, ni socialement neutre. L'innovation technologique est intimement liée à la dynamique générale de l'accumulation du capital aux niveaux national et international. Les périodes de croissance et de crise économiques combinent un ensemble de facteurs sociaux permissifs ou contraignants à l'investissement et à la réalisation de profits. Ce que les modèles actuels de croissance semblent ignorer. Les États des pays industriels et les grandes entreprises, par des jeux interactifs de concurrence et de coopération, définissent les règles d'accumulation dans l'économie mondiale. Ces règles délimitent le champ d'action des entrepreneurs individuels et imposent des choix technologiques particuliers aux pays faiblement industrialisés. En retour, les applications des nouvelles technologies informatiques exigent la modification du cadre réglementaire ; ce qui, par exemple dans le cas de la gestion des ressources humaines des entreprises, se fait de plus en plus péniblement.
SOMMAIRE :
C. NAPOLEON Croissance et progrès technique dans les modèles néoclassiques, quelques aspects critiques
J. WEEKS Competition and Technical Change in an Aggregate Circulation Framework
S. BOUTILLIER L'entrepreneur, entre risque et innovation
D. UZUNIDIS Mondialisation, intégration et normalisation du progrès technique. A propos de l'interactivité des stratégies des firmes et des États et de la configuration actuelle de l'économie mondiale
P. VAN ACKER L'évaluation des programmes technologiques et de la recherche
A. DJEFLAT Input - Output Analysis and the Prospects for Innovation in LDCs: The Case of Algeria
B. BUTEL et P. GAMBIER Analyse du comportement de l'entreprise face à la donnée écologique. Axes de recherche
L. PERU-PIROTTE Mutations technologiques et contrat de travail
B. LAPERCHE Le retour de l'hétérodoxie ?
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INNOVATION, CROISSANCE ET CRISE
TOME 2

INNOVA TIONS
Cahiers d'économie de l'innovation

N°3
INNOVATION, CROISSANCE ET CRISE
TOME 2

Revue publiée avec le concours de l'Université du Littoral (Dunkerque)
à l'Institut d'Études Politiques * Remerciements de Lille pour son aide technique

5 - 7 rue de l'Ecole Polytechnique

EDITIONS L'HARMATTAN 75005 Paris

Comité Scientifique et Editorial: Deniz AKAGÜL, Chistophe BEAURAIN, Sophie BOUTILLIER, Renato DI RUZZA, Abdelkader DJEFLAT, Gérard DOKOU, Jacques FONTANEL, Jean-François LEMETTRE, André GUICHAOUA, Antigone LIBERAKI, Georges LIODAKIS, Jean LOJKINE, Bernadette MADEUF, Régis MAHIEU, Constantin NAPOLEON, Pierre OUTTERYCK, Philippe ROLLET, Denis SCHOR, Marion SEGAUD, Claude SERFATI, Dimitri UZUNIDIS, Constantin VAÏTSOS, Pierre VAN ACKER, Michel VERRET, Pierre YANA, Hassan ZAOUAL.

Secrétariat: Sophie BOUTILLIER, Blandine LAPERCHE, Constantin NAPOLEON, Dimitri UZUNIDIS. Laboratoire "Redéploiement industriel et innovation", Université du Littoral, 59140 Dunkerque.

Les manuscrits doivent être envoyés en trois exemplaires au responsable de la publication: Sophie BOUTILLIER, 17 rue Camille Dramart, 93350 Le Bourget.

Prochains numéros: N° 4 : "Business Cycles". Hommage à J. A. Schumpeter. N° 5 : Technologie, entrepreneur et développement. N° 6 : K. Marx et la dynamique actuelle du capitalisme.

1996 ISBN: 2-7384-3959-4

@ L'Harmattan,

SOMMAIRE
ÉDITORIAL C. NAPOLEON: Croissance et progrès technique dans les modèles néoclassiques, quelques aspects critiques Competition and Technical Change in an Aggregate Circulation Framework 7

9

J. WEEKS:

35 53

s. BOUTILLIER

: L'entrepreneur,

entre risque et innovation D. UZUNIDIS : Mondialisation, intégration et normalisation du progrès technique. A propos de l'interactivité des stratégies des firmes et des Etats et de la configuration actuelle de l'économie mondiale P. VAN ACKER: L'évaluation des programmes technologiques et de la recherche A. DJEFLA T : Input - Output Analysisand the Prospects for Innovation in LDCs : The Case of Algeria
RECHERCHE EN GESTION

77

99

III

B. BUTEL, P. GAMBIER: Analyse du
comportement de l'entreprise face à la donnée écologique. Axes de recherche RECHERCHE EN DROIT

135

L. PERU-PIROTTE : Mutations technologiqueset contrat de travail

147

A PROPOS

...

187

C. Freeman, H. Mendras (sous la dir.) : Le paradigme informatique. Technologie et évolutions sociales, par S. Boutillier A. Bienaymé : L'économie des innovations technologiques, par S. Boutillier J. Rigaudiat : Réduire le temps de travail, par S. Cannella

B. Hugonnier : Le Surcapital, du totem au logo, par R. Bellais C. Serfati : Production d'armes, Croissance et Innovation, par R. Bellais
A.D. Schor: La Monnaie Unique, par B. Laperche S. Boutillier, D. Uzunidis : L'entrepreneur. Une analyse socio-économique, par J. Ziel POST -SCRIPTUM Le retour de l'hétérodoxie? par B. Laperche RÉSUMÉS ABSTRACTS En quelques mots... 207

211 215 219

" Editorial

S'il est communément admis que l'innovation technologique influence pour une large part la croissance économique, on oublie souvent que la mise au point, le développement et la diffusion de nouvelles technologies sont intimement liés à la dynamique générale de l'accumulation du capital aux niveaux national et international. La technologie devient de ce fait un (ou l') objectif stratégique des politiques gouvernementales et entrepreneuriales. Depuis le début des années 1980, une grande partie des chercheurs universitaires en économie industrielle et de l'innovation (voir le "groupe de Sussex" en Angleterre ou le "courant méso-économique" en France) et les organismes internationaux (OCDE, CEE, ONUDI) proposent des analyses sur le rapport entre technologie, productivité, croissance économique, relations économiques internationales beaucoup plus intégrées. Dans la réalité, la technologie n'est ni exogène par rapport aux processus de production, ni socialement neutre. Ce constat, d'une apparente banalité, montre combien est nécessaire l'approche pluridisciplinaire du progrès technique. Ce n'est que par les contacts entre chercheurs issus de disciplines différentes qu'une approche globale pourra se développer intégrant aussi bien les facteurs sociaux de l'innovation et de sa diffusion que les multiples impacts de l'application d'une technologie donnée. Ce numéro d'Innovations, à la suite du numéro 2/1995, propose au lecteur des pistes de réflexion à partir des approches intégrées sur le rôle de la technologie dans la dynamique et l'évolution économiques. C. Napoléon présente et critique avec les outils de la macro-économie les nouvelles théories de croissance endogène et pointe son doigt sur la fragilité des leurs hypothèses. J . Weeks discute le "mécanisme de retour à l'équilibre" dans le modèle micro-économique courant et montre l'importance des "effets non anticipés" du changement technique. La "rationalité" de l'entrepreneur et le "paradoxe de la micro-économie" font l'objet d'un long débat entre économistes et courants dans l'article de S. 7

Boutillier, pour qui la dynamique de l'accumulation détermine l"'esprit d'entreprise". Les coalitions et les rapports de concurrence entre les agents principaux du système productif (grandes entreprises et Etat) définissent les règles de l'accumulation au niveau international; ce qui pour D. Uzunidis trace les contours -fIous- de l'économie mondiale. Le rôle important de l'Etat est évident, selon P. Van Acker. L'Etat élabore, finance et évalue des programmes de recherche technologique dans les pays industriels. Tandis que pour A. DjefIat, la défaillance de l'Etat industriel crée des goulots d'étranglement dans le tissu économique des pays en développement (exemple, l'Algérie) . Deux contributions importantes en sciences de gestion et juridiques complètent ce numéro. Pour P. Gambier et B. Butel, l"'environnement" constitue une contrainte, mais aussi un espace de profit pour les entreprises industrielles; le dosage ne semble cependant pas être facile. L. Péru-Pirotte, dans sa longue et riche étude, met en relation les contraintes socio-techniques (emploi, gestion) avec l'évolution du Droit du travail. Les ouvrages et manifestations scientifiques récents, présentés à la fin du volume, rappellent à l'économiste que la science économique ne peut fonctionner en vase clos!

8

Croissance et progrès technique dans les modèles néoclassiques, quelques aspects critiques
Constantin NAPOLÉON R.I.I.-Université du Littoral

Cet article propose une appréciation critique des modèles néoclassiques de croissance. Après avoir rappelé les fondements théoriques à la base du modèle traditionnel néoclassique de croissance, dû à Solow, la première partie montre comment ce modèle canonique et ses prolongements ultérieurs ont représenté la croissance en décrivant le rôle particulier attribué à l'accumulation du capital. Ensuite, elle analyse les limites affichées par ce modèle en s'appuyant sur les critiques qui lui ont été f<!rmulées par le courant de pensée qui s'est développé aux Etats-Unis depuis les années quatre-vingt sous le qualificatif de "nouvelle théorie de la croissance". En raison des rendements décroissants du capital dont la productivité marginale décroît à mesure qu'il s'accumule, la croissance, dans le modèle traditionnel de Solow ne se maintenait à long terme que par la présence de facteurs exogènes tels que l'augmentation de la population et le progrès technique. Dès lors, les nouvelles théories de la croissance tentent d'endogénéiser le progrès technique en posant l'hypothèse que la productivité marginale du capital ne s'annule pas quand le stock de capital s'accroît. L'hypothèse fondamentale de la fonction de production néoclassique est ainsi remise en cause. Ce que nous allons montrer dans la première partie de cet article. Dans la deuxième partie de cet article, nous allons montrer comment, en essayant d'endogénéiser le progrès technique, les nouvelles théories de la croissance sont obligées de recourir à d'autres mécanismes qui habituellement suscitent une certaine syspicion de la part des économistes néoclassiques. L'Etat est réhabilité à un double point de vue, en tant que gérant des externalités et fournisseur de biens publics. 9

LE MODÈLE

NÉOCLASSIQUE

DE CROISSANCE

Le modèle de Solow

La représentation de la croissance dans la théorie néoclassique est apparue dans les années cinquante. Le modèle central de cette théorie a été proposé par Robert Solow en 1956. La motivation première de l'article de Solow était de contester la théorie présente dans le modèle néokeynésien de Harrod-Domar selon laquelle les évolutions longues devaient être sujettes à un excès chronique d'épargne, entraînant une menace latente de dépression. Solow se montre plus optimiste que Harrod et Domar en construisant un modèle qui montre que la succession d'équilibres, qualifiée de sentier de croissance, est stable, c'està-dire que si, pour une raison quelconque, l'économie s'en éloigne, des formes endogènes tendent à l'y faire retourner. Dans sa version de base, le modèle de Solow pose une fonction de production dans laquelle le produit réalisé est homogène; il sert à la fois pour la production et la consommation. Ce produit, représenté par Q, est obtenu grâce à deux facteurs, le capital K et le travail L, sans progrès technique. La variable t rappelle que la fonction de production se déforme au fil du temps. Q

= F(K"L,)

On suppose que la quantité de travail L croît à un taux fixe et exogène. Le capital est lui-même supposé homogène all produit. Il est accumulé en épargnant une partie du bien final. Le taux d'épargne s est donné et l'on suppose par simplification que le déclassement du capital est nul. D'où: K

=Q -

C

= sQ

; avec C

= (1-

s)Q

C représente la consommation du bien final. Dès lors, la croissance est définie comme étant l'augmentation du produit obtenue grâce à l'accroissement. des facteurs de production. Ce modèle repose sur un certain nombre de propriétés qu'il convient d'expliciter.

10

Les propriétés

du modèle Solow

Pour clarifier les idées, on peut, à la suite dé Phan (1980), illustrer trois propriétés fondamentales qui sont à la base du modèle de Solow. Propriété 1 : la première propriété centrale de ce modèle, conforme à la tradition néoclassique, consiste à poser constants les rendements d'échelle de la fonction de production. Cette propriété de la constance des rendements d'échelle signifie que F est homogène de degré 1. Cela signifie que pour tout J.l> 0 donné on a :
F

= (J.l.K,J.l.L) = J.l.F(K,L).

Propriété 2 : La fonction F admet les dérivées partielles premières continues, positives et décroissantes. Les dérivées partielles premières positives traduisent l'hypothèse selon laquelle l'emploi d'une quantité additionnelle d'un facteur de production, l'autre facteur de production étant fixé, permet d'augmenter la production. Le fait qu'elles soient positives et continues traduit l'hypothèse de substituabilité illimitée entre le capital K et le travail L. Enfin, la décroissance des dérivées partielles premières correspond à l'hypothèse d'une diminution de l'efficacité d'un facteur de production à mesure que la quantité utilisée de ce dernier augmente. C'est la loi des rendements marginaux décroissants (hypothèse de convexité des techniques). Lorsque la quantité de capital est infinie, sa productivité marginale devient nulle. Remarquons qu'en vertu de la propriété 1 des rendements d'échelle constants, la fonction F peut s'écrire sous la forme: K K Q K Q = LF -,1 = Lf(-). En posant, q =- et k =-, L L L L on obtient finalement une forme réduite de la fonction F établissant une relation entre le produit par tête (q) et le capi tal par tête (k) :

( )

q=

i =F(~,I)=f(k),

Il

Propriété 3 : la fonctionf(k) doit respecter les propriétés qualifiées de conditions d'[nada, établies en 1963 par lnada en vue de garantir l'existence, l'unicité et la stabilité de l'équilibre: f(O) 0 ; f( 00) = 00 ; autrement dit aucune production n'est possible sans capital, et la production augmente indéfiniment avec le montant de capital par tête; f'(O) = +00 ; f'( 00) = 0 ; l'efficacité du capital tend vers l'infini lorsque la quantité de capital par tête tend vers 0 ; et elle est nulle pour une quantité de capital par tête tendant vers l'infini: ceci traduit la saturation dans l'emploi du capital. Rappelons que le taux de croissance de la population et la propension à épargner sont supposés constants. Ils sont notés respectivement n et s. Dès lors, le régime régulier de la croissance va être déterminé à partir de l'équation différentielle donnant

=

l'évolution du capital par tête en fonction du temps, soit k. De la définition même du taux de croissance du capital par tête k, on déduit que celui-ci est égal à la différence entre le taux de croissance du stock de capital
croissance de la population

%-

et le taux de

iff =n :
K

Idk k k. L k. --=-=---=--n k dt k K L
L'épargne est intégralement investie, donc:
en déduit:

k. = sQ ,
f(k)

on

!5:.

=s K k

Q

Q n . or
'

= Kkk

f(k)

d'Où!

dk

=s dt

k

-n

ou

- = sf(k)- nk dt
Cette équation est connue sous le nom d'équation différentielle de Solow, son inventeur.

dk

12

Si l'on suppose à des fins de simplification que capitalistique ne varie pas au cours du temps, soit croissance équilibrée (k constant), il apparaît que par tête et la consommation par tête sont déterminés sf(k)

l'intensité k 0, en le capital par:

=

=nk

et c(k)

=f(k)

- sf(k) d'où c(k)

=f(k) - nk

Une remarque importante découle de ce résultat. Aisée à établir, elle enseigne que les trois variables déterminantes du modèle, L, K et Q, croissent en parité, au taux n très précisément, sur le sentier d'équilibre. Dès l'instant où le taux de croissance de l'économie est g

taux soit constant,

q il faut que k soit constant. Or

= q =f

(k)pour que ce

k=KfL~Kh=Ï;{

=n

Dès lors, g = n autrement dit, il existe toujours un k (du fait de la substituabilité possible) tel que g = n. Si g > n => k J, ; si g < n => k l'
Autrement dit, pour obtenir une consommation par tête maximale, la société doit rémunérer le capital au taux de croissance de la populationf'(k) = n (règle d'or). La représentation graphique de la fonction f(k) est la suivante:

13

Production, investissement et consommation par tête

Production par tête f(k)

c

Consommation par tête

Investissement et épargne par tête (nk)

o

k

k*

Capital par tête

En croissance régulière, l'investissement par tête est en effet proportionnel au capital par tête: pour doubler le capital par tête, il faut également doubler l'investissement par tête, c'est ce qu'exprime la droite OC dont la pente est précisément le taux de croissance de l'économie. Le produit par tête augmente également avec le capital par tête, mais la productivité marginale du capital étant décroissante, la pente de la courbe OBC diminue lorsque le capital par tête augmente. Pour une valeur donnée du taux d'épargne, donc du capital par tête et de l'investissement par tête (point A), la consommation par tête est représentée par le segment AB. Si le taux d'épargne augmente, la consommation par tête augmente, passe par un maximum (A *B*) et s'annule au point C où la production est entièrement épargnée et investie. Il existe donc un sentier d'accumulation qui conduit à un niveau de consommation par tête maximum, ce niveau est atteint en A* où la productivité marginale du capital (pente de la tangente au point A*) est égale au taux de croissance 14

de l'économie (pente de la droite OC). En d'autres termes, le sentier d'accumulation qui conduit au niveau le plus élevé de consommation par tête est tel que le taux de profit (ou taux d'intérêt) soit égal au taux de croissance, règle connue sous le nom de "règle d'or". Ce modèle montre que l'évolution de l'offre des facteurs de production, et singulièrement de la main-d'oeuvre, fixe une limite au rythme de croissance réalisable par une économie en raison de la forme de la fonction de production, à rendements d'échelle constants et avec un facteur essentiel, le travail, non accumulable: la décroissance des rendements factoriels exprime que l'augmentation d'un facteur, lorsque l'autre est constant, entraîne une baisse du rendement de ce facteur. Ici, la productivité du capital diminue lorsque le stock de capital par tête augmente. Afin de dépasser cette limite, Solow introduit dans la fonction de production un nouveau facteur, le progrès technique, représenté comme un déplacement de la fonction de production. Le progrès technique se manifeste de multiples façons: il affecte la main-d'oeuvre en améliorant sa qualification grâce à l'action conjuguée de l'éducation et de la formation professsionnelle ; il modifie la qualité du capital de façon homogène en accroissant aussi bien la productivité des anciennes machines que des machines nouvellement mises en oeuvre. De plus, le progrès technique est considéré comme exogène; son taux est indépendant du reste du modèle, variables et comportements. Au cours du temps, il a pour résultat de déformer les relations qui caractérisent la fonction de production telles que les productivités marginales des facteurs, leurs productivités moyennes ou leurs coûts relatifs. Toutefois, on considère parfois que le progès technique affecte certaines de ces relations sans les modifier toutes. On dira ainsi qu'il est neutre, étant entendu qu'il existe plusieurs formes de neutralité (au sens de Harrod ou de Solow, du nom de leur inventeur). Pour clarifier les voies d'intégration du progrès technique dans la fonction de production, l'on peut, à la suite d'Abraham-Frois, postuler, par exemple, que le progrès technique ne touche que la productivité marginale du facteur travail; la fonction de production s'écrit alors:
Q

= F(K,AL),

15

Ici, le progrès technique (A) est dit neutre au sens de Harrod, c'est-à-dire qu'il augmente uniquement la productivité du travail. Dans cette hypothèse, le capital par tête, le produit par tête et la consommation par tête croissent au taux du progrès technique. Dans le cas où la fonction de production est Cobb-Douglas, on a : = J\Kta L~-a, avec 0 < a < 1. En posant a = 1, on retrouve le modèle de Harrod et le premier modèle de croissance endogène (modèle AK). Pour que le taux de croissance soit constant, il faut que la quantité J\K; L~-a soit
Qt

= F(Kt,J\Lt)

constante, ce qui implique

k./K = L/L+ (A/A)/(I- a).

Le taux de croissance à long terme est égal au taux de croissance de la population auquel s'ajoute un progrès technique, fonction de l'évolution technologique. Ainsi, à long terme, la croissance ne dépend que des évolutions démographiques et technologiques. Solow établit que le processus de croissance s'exprime par une évolution du capital et du produit par tête qui convergent vers un état stationnaire stable caractérisé par la constance de ces grandeurs. Cette explication de la croissance économique est surprenante: en raison de l'hypothèse de convexité des techniques, seul le progrès technique permet au taux de rendement du capital de se maintenir, contrecarrant la tendance à la stagnation. Ainsi, la seule source de la croissance, le progrès technique, "tombe du ciel comme une manne", et il bénéficie de la même manière à toutes les générations du capital. En effet, si l'on prend l'exemple de la technologie, celle-ci est considérée comme un bien public, par nature accessible à tous les agents. Les résultats d'une recherche ne sont donc pas appropriables par celui qui la mène, et en conséquence, aucun agent privé n'investira dans une telle activité, coûteuse, mais non rémunérée. Le progrès technique ne peut donc provenir que de l'extérieur de la sphère concurrentielle. Les institutions publiques, par exemple, prennent en charge la recherche.

16

LES LIMITES DU MODÈLE TRADITIONNEL Les limites du modèle traditionnel de croissance tiennent, d'une part, à l'incapacité d'expliquer la croissance sans recourir à des mécanismes extérieurs à la fonction de production et, d'autre part, à la difficulté à justifier les modalités de rémunération du progrès technique. Le caractère transitoire de la croissallce en l'absence du progrès technique Les implications du modèle de Solow sont déconcertantes, voire paradoxales. En effet, en établissant que le processus de croissance s'exprime par une évolution du capital et du produit par tête qui convergent vers un état stationnaire stable caractérisé par la constance de ces grandeurs, le modèle de Solow s'avère incapable d'expliquer la représentation d'une croissance soutenue à long terme. En effet, la croissance n'a lieu que pour autant que la population active elle-même croît. La croissance économique s'effectue au même taux que la croissance démographique, donnée exogène, donc à un rythme indépendant des effets d'allocation des ressources qui sont l'objet d'étude privilégié de la théorie walrasienne. Mais quand bien même on suppose une croissance démographique non nulle, la croissance économique ne saurait être prolongée dans le long terme en raison des contraintes imposées à la fonction de production: sous les hypothèses standard de convexité, le capital voit sa productivité marginale décroître au fur et à mesure de son accumulation: dans un environnement parfaitement concurrentiel, sa rémunération, le taux de profit, qui est égal à sa productivité marginale tend vers zéro de sorte que l'accumulation s'arrête. Au fur et à mesure qu'ils sont accumulés, les facteurs voient leur efticacité marginale décroître. A long terme, cette dernière s'annule, entraînant un arrêt de la croissance. Ainsi~ paradoxalement, le mécanisme qui rend possible l'existence d'un équilibre concurrentiel, la décroissance des productivités marginales des facteurs, est celui-là même qui inhibe la croissance.
Le progrès technique, produit gratuit?

Comme on vient de le voir, pour engendrer une croissance continue et équilibrée, le modèle néoclassique de croissance 17

est obligé d'abandonner l'hypothèse des rendements décroissants des facteurs de production accumulables (capital physique ou capital humain) en joignant au modèle un facteur exogène, le progrès technique autonome. Celui-ci est donné aux agents, en ce sens que son niveau est fixé en dehors de leur intervention. Mais, l'introduction de ce facteur exogène n'est pas sans poser de problème. En effet, sous l'hypothèse même de constance des rendements, qui s'exprime techniquement par l'homogénéité de degré 1 de la fonction de production, la rémunération des facteurs capital et travail épuise le produit. Il n'y a plus de quoi rémunérer le progrès technique qui "apparaît" alors comme "un produit libre", "gratuit". En effet, si les rendements d'échelle sont unitaires, et les facteurs de production rémunérés à leur productivité marginale, le taux de croissance de la production est la somme des contributions de chacun des facteurs pondérée par la part de la rémunération de chaque facteur dans la production. Si a désigne la part des profits (1- a) celle du travail, g, k et n les taux de croissance de la production, du capital et du travail, on obtient la relation: g

= ak

+ (1- a)n + p

Le terme résiduel p présente le taux de progrès technique, c'est-à-dire la fraction de la croissance non expliquée par l'évolution du volume des facteurs de production. Mais alors comment comprendre qu'un progrès technique puisse exister en l'absence de toute incitation à entreprendre une activité d'innovation technologique? En d'autres termes, si la recherche et l'innovation ne sont pas considérées comme des activités à part entière auxquelles sont attachées des rémunérations spécifiques, elles ne peuvent apparaître comme résultant d'un choix d'allocation de ressources par des agents privés arbitrant entre des emplois alternatifs. Les conséquences de cette conclusion, sur l'incapacité du modèle à répondre sur ce point, conduisent à la révision du cadre proposé par Solow, qui doit alors être modifié significativement pour rendre compte d'un phénomène de croissance soutenue.

18

LA REMISE EN CAUSE DU MODÈLE NÉOCLASSIQUE TRADITIONNEL Le modèle néoclassique de croissance implique, dans sa version habituelle, que le taux de croissance à long terme dépende de celui de la population et des gains exogènes de productivité. La pertinence de cette théorie est cependant contestée pour deux raisons: - une telle spécification de la croissance ne permet pas de rendre compte des écarts entre pays ou entre régions, et la thèse de la convergence des économies n'est pas vérifiée sur le plan empirique; - le taux de croissance est exogène et ne dépend donc ni des comportements des agents (investissement, recherche, etc.), ni de la fiscalité, ce qui n'est pas convaincant.
La convergence des économies

Tout d'abord, dans le cadre traditionnel, les pays les plus pauvres doivent rattraper les plus développés, du fait de l'existence des rendements décroissants du capital. Ce problème de la convergence des économies a fait l'objet de nombreuses études empiriques qui ont montré que, depuis la seconde guerre mondiale, des phénomènes de convergence étaient observables au sein des pays industrialisés. L'étude de Maddison (1991), par .exemple, a montré que la productivité horaire du travail ,de la moyenne des quinze pays les plus développés (hors Etats-Unis), gui n'atteignait qu'à peine, en 1950, la moitié de celle des États-Unis, en représentait les deux tiers en 1973, les quatre cinquièmes en 1987. Dans le même ordre d'idées, Solow (1994) (1) soutient que la croissance rapide enregistrée par les "quatre dragons" de. l'Asie orientale, depuis les années soixante, peut s'expliquer uniquement par le rattrapage des économies développées. En raison de leur faible intensité capitalistique initiale, ces pays auraient réalisé, entre 1960 et 1985, des taux d'investissement et des taux d'activité (part des actifs dans la population active) particulièrement élevés qui expliqueraient le rattrapage rapide des économies les plus développées. A cet égard, la thèse néoclassique selon laquelle la croissance résulterait d'une mobilisation conjointe des facteurs capital et travail qui permet le rattrapage, se trouve confortée. Toutefois, si la théorie traditionnelle semble pertinente pour rendre compte des phénomènes de rattrapage au sein 19

des pays de l'OCDE et des pays du sud-est asiatique, elle s'avère incapable d'expliquer l'absence de rattrapage entre les pays industrialisés et les pays en voie de développement d'Afrique subsaharienne et les pays d'Amérique latine, prisonniers de "trappes à sous-développement". Certes, il peut paraître relativement facile de grandir vite une fois qu'on a rejoint la "cour des grands", mais la principale difficulté reste celle du décollage, celle de quitter la "cour des petits". On retrouve là des phénomènes qui avaient été abordés par François Perroux dans sa théorie des" industries industrialisantes" ou par Rostow dans les "stades de la croissance économique". En tous cas, globalement, l'observation empirique ne permet pas de généraliser la thèse du rattrapage défendue par le modèle traditionnel de croissance.
La croissance est-elle exogène ou endogène?

Comme nous l'avons signalé plus haut, le modèle néoclassique de croissance implique, dans sa version habituelle, que le taux de croissance à long terme dépende de celui de la population et des gains exogènes de productivité. De plus, ce modèle considère le progrès technique comme un résidu, c'est-à-dire la croissance non expliquée par l'évolution du volume des facteurs de production. Le problème est que l'observation empirique tend à montrer que le résidu contribue de façon importante à la croissance. En effet, entre 1950 et 1973, la productivité horaire du travail a crû en moyenne de 4,5% par an. Parallèlement, on observe que la production et le capital croissaient au taux annuel de 5%. La contribution du capital à cette croissance est de 1,5%, celle du travail de 0,7% et le résidu "explique" la part la plus importante, 2,8% des 5% (Maddison, 1991). De plus, malgré le ralentissement de deux points de la productivité depuis 1973, on assiste à une multiplication des innovations techniques au niveau micro-économique, phénomène qualifié de paradoxe de Solow, et la part des dépenses de recherche développement ne cesse de croître. Ces observations ne sont donc pas conformes à l'enseignement du modèle traditionnel de croissance. Pour obtenir une explication empirique satisfaisante de la croissance réelle, il fallait donc introduire des facteurs explicatifs autres que simplement la progression du capital et du travail qui apparaissent dans le modèle néoclassique usuel. 20

L'émergence depuis les années quatre-vingt d'une littérature abondante et spécifique repérée sous le vocable de "théorie de la croissance endogène" s'inscrit dans ce cadre.

ESSAID'ENDOGÉNÉISA

TION

DU

PROGRÈS

TECHNIQUE ET RÔLE DE L'ÉTAT
Le projet central des nouvelles théories de la croissance, initiées par les travaux de Romer (1986), est de montrer que le taux de croissance est endogène. Contrairement au schéma traditionnel dû à Solow, ces théories se construisent autour de l'idée selon laquelle les rendements ne sont pas décroissants lorsqu'on prend en compte tous les facteurs qui peuvent être accumulés. Elles endogénéisent alors la croissance de la productivité, en faisant appel à deux types de mécanismes. Le premier est la présence d'extemalités positives, c'est-àdire de situation où l'action d'une entreprise a un impact positif sur le reste de l'économie, sans que l'entreprise soit capable d'en récupérer la totalité des bénéfices. Une telle situation conduit, avec le seul jeu du marché, à une insuffisance de ces actions à externalités positives par rapport à ce qui serait collectivement optimal. En pratique, de telles externalités ont des chances de se rencontrer dans la recherche, la formation et toutes les activités qui diffusent de l'information sous une forme ou sous une autre. Cette externalité peut éventuellement être intertemporelle, la contrepartie de ce mécanisme étant que l'équilibre décentralisé et l'optimum social ne coïncident pas. Lorsqu'il existe de telles externalités positives, les contraintes du marché ne favorisent pas une accumulati~n suffisante des facteurs concernés, puisque cette accumulation s'arrêtera quand la rentabilité privée deviendra insuffisante alors que .la

rentabilité collective peut être encore très élevée.

Le second mécanisme est l'existence des rendements d'échelle croissants dans l'accumulation, mais ceux-ci s'exercent sur chacun des biens appartenant à un ensemble de grande taille. Ces rendements conduisent, avec la recherche et l'efficacité productive, à une situation de monopole qui pose d'autres problèmes en privant l'économie d'autres bienfaits de la concurrence. En effet, la difficulté fondamentale que présente l'hypothèse des rendements croissants provient de ce que, dès lors que l'augmentation du volume des facteurs fait croître plus que proportionnellement la production, il n'existe 21

plus en concurrence pure et parfaite de solution au problème d'optimisation des producteurs. Tant que ceux-ci sont "pricetakers" et:qu'au prix du marché ils sont assurés d'écouler toute leur production, il n'existe plus de raison de limiter la production qui peut alors tendre vers l'infini. Seule une situation de concurrence monopolistique dans laquelle les producteurs font face à une courbe de demande décroissante vient rétablir les termes d'un arbitrage. C'est d'ailleurs vers une telle configuration qu'évoluerait spontanément une situation initialement concurrentielle: si la taille procure un avantage de coût, l'un des producteurs finira par cumuler les bénéfices de son avantage compétitif et par évincer tous ses concurrents. Ainsi, dans un tel cadre, la concurrence pure et parfaite ne constitue pas un cadre stable. Le fonctionnement du marché conduit spontanément au monopole, puisque l'entreprise initialement la plus grande, la plus performante va croître encore pour conquérir tout le marché. Le comportement concurrentiel, "price taker", de la firme n'est donc plus une hypothèse recevable. On aura là un système de concurrence imparfaite quJ est généralement stable, et dans lequel une régulation de l'Etat peut être nécessaire. Plusieurs familles de modèles ont alors été proposées, se différenciant par le facteur accumulé qui est source de la croissance: capital physique avec effets d'apprentissage ou complémentaires, capital humain, infrastructures et services publics, technologie (recherche et développement). Dans la plupart de ces modèles, l'équilibre est sous-optimal, légitimant de ce fait certaines formes d'intervention publique: la rentabilité privée s'arrête avant la rentabilité collective. Il serait vain de rendre compte de l'ensemble des modèles de la théorie de croissance endogène, compte tenu de leur diversité et du cloisonnement des sources qu'ils invoquent pour expliquer la croissance. On peut toutefois se limiter à l'examen de trois analyses qui nous semblent prépondérantes actuellement: celles du capital humain, de l'innovation et recherche-dével"oppement, celles enfin qui mettent l'accent sur le rôle de l'Etat. Elles confèrent, toutes, un rôle important aux extemalités productives, aux extemalités technologiques ou de connaissances.

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