Innovation et mondialisation

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Ce livre est une référence sur la modernisation technologique et la réorganisation d'une industrie lourde, dans le cadre du double processus de régionalisation et de globalisation. Il offre de nombreux éléments de réflexion et d'analyse à tous ceux qui s'intéressent à l'économie industrielle et au rôle de l'innovation dans la compétition internationale.
Publié le : lundi 1 septembre 2003
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EAN13 : 9782296330863
Nombre de pages : 335
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INNOVATION ET MONDIALISATION
Le cas de l'acier mexicain

@ L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4896-1

,

Alenka GUZMAN

INNOVATION ET MONDIALISATION
Le cas de l'acier mexicain

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Recherches -Amériques latines dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
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SOMMAIRE

Préface Introduction

9 .11

Chapitre 1 Les sources de la croissance dans les systèmes nationaux d'innovation ...
,Lessources endogènes de croissance économique Les capacitéstechnologiques dans lecontexte national Les systèmes nationaux d'innovation dans le contexte de la compétitivité et de la globalisation

23
24 35 42

Chapitre 2 Globalisation et régionalisation de l'industrie sidérurgique
La globalisation de la sidérurgie ù régionalisationde lasidéru.rgie Les tendances technologiques dans la production d'acier des pays industrialisés et des pays d'industrialisationrécente

53
54 61

79

Chapitre 3 L'industrie sidérurgique mexicaine dans la période de substitution d'importations (1950-1982)
L'indhstrie sidérurgique mexicaine dans leprocessus d'industrialisation Le protectionnisme et l'activité commerciale de l'industrie sidérurgique Les entreprises sidérurgiques mexicaines Le modèle de l'ISI s'essouffle

109
110 117 .123 132

L INDUSTRIE

SIDÉRURGIQUE MEXICAINE:

LA RESTRUCTURATION...

Chapitre 4 L'industrie sidérurgique mexicaine: la restructuration et l'ouverture commerciale
La restructuration industrielle dans la sidérurgie L'ouverture commerciale, la spécialisation et la compétitivité de l'acier mexicain

141
142 155

Chapitre 5 La productivité et la croissance de l'industrie sidérurgique mexicaine (1984-1994)
La méthodologie utilisée pour mesurer la productivité totale des facteurs La performance de la PTF dans la sidérurgie mexicaine Facteurs explicatifs de la croissance de la PTF

185
.186 198 213

Chapitre 6 Hylsamex: l'accumulation des capacités technologiques, l'innovation et la compétitivité ...
La performance productive et commerciale d'Hylsamex La formation des capacités technologiques La diffusion et la compétitivité de la technologie Hyl

..229
231 238 277

Conclusion ... Bibliographie.. Liste des tableaux Liste des graphiques ...

.297 ..305 327 ......329

8

PRÉFACE

Il peut sembler étrange de confier à un spécialiste des questions agricoles et agroalimentaires la tâche de préfacer un ouvrage sur la sidérurgie mexicaine. En fait, c'est à propos de méthodologie que j'ai croisé le chemin d'Alenka Guzman. Comment aborder la compétitivité d'un secteur ou d'une filière particulière? Quels facteurs faut-il privilégier? Comment lier les déterminants les plus globaux, macroéconomiques, et les facteurs spécifiques au secteur étudié? Quel rôle joue la technologie? À toutes ces questions, cet ouvrage apporte des réponses précises et originales. Les travaux les plus récents sont mobilisés et notamment ceux de l'école française de la« régulation », qui voit dans l'innovation technologique un système, ainsi que ceux sur la croissance endogène, qui permettent de relier croissance de la productivité et compétitivité. L'auteur utilise et traite des données originales sur les échanges de technologies du Mexique avec le reste du monde: les brevets déposés et/ ou utilisés. À l'époque de la mondialisation, un certain partage s'opère. Certes, le Mexique utilise davantage de brevets qu'il n'en dépose, mais un système d'innovation y est bel et bien en construction. La sidérurgie mondiale a affiché une croissance de 2,4% entre 1995 et 2000. Par contre, l'année 2001 a été médiocre pour cette

industrie, avec un recul moyen de -0,1

%

mais un comportement très

hétérogène dans les différents continents. En effet, quelques pays d'Asie ont connu une croissance positive (Chine: + 17,1%, Corée du Sud: +4,1 %). Par contre, l'Aléna a enregistré une chute sévère: -11,5% aux États-Unis et -14,7% au Mexique. La forte réduction de la production d'acier au sein de l'Aléna s'explique par le ralentissement de l'économie américaine, mais également par la concurrence féroce de la Russie et de l'Ukraine. Pour le Mexique, on peut ajouter le renchérissement de l'énergie -les 2/3 des fours y produisant de l'acier sont électriques et l'appréciation de la monnaie mexicaine parmi les facteurs expliquant cette baisse momentanée de la production d'acier.

L INDUSTRIE

SIDÉRURGIQUE

MEXICAINE:

LA RESTRUCTURATION...

En 2002, la production a repris sa progression au Mexique avec une croissance de 4,6%. Des alliances stratégiques ont été construites pour s'adapter aux spécificités et aux exigences des différents marchés. La qualité y est recherchée, avec un développement des aciers spécialisés pour l'industrie automobile et l'électroménager. Le poids des échanges internationaux d'acier s'est accru. En 2000, plus de 40% de la production mondiale d'acier a été exportée. Dans ce contexte, l'ouverture du Mexique a entraîné des risques plus grands mais aussi créé des opportunités nouvelles. Au cours des huit dernières années, 11 accords de libre-échange ont été signés avec différentes régions incluant 32 pays, ce qui correspond à près du tiers de la production et de la consommation mondiale. La protection douanière devrait disparaître totalement en 2007. Toutefois, le retour à une politique protectionniste aux ÉtatsUnis en réponse au versement d'aides aux produits sidérurgiques européens laisse augurer un processus de libéralisation plus lent et moins linéaire que prévu. Cela nous ramène aux questions agricoles... Il y a fmalement plus de similitudes qu'il n'y paraît entre ces deux secteurs: modernisation accélérée, restructurations et délocalisations (pour les industries agroalimentaires), investissements lourds, utilisation intensive des matières premières. Dans les deux cas, l'État ne peut se désintéresser de leur avenir et le "tout-libéral" peut entraîner des catastrophes économiques, sociales et environnementales. La technologie, dans ce contexte, est un facteur clé de la compétitivité. Le livre d'Alenka Guzman est particulièrement éclairant sur ce point.

Jean-Pierre BERTRAND Directeur de recherche à l'INRA

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INTRODUCTION

L'étude des sources de la croissance et de la productivité dans le secteur manufacturier mexicain revêt un intérêt particulier, pour plusieurs raisons. En premier lieu, parce que c'est dans ce secteur que se sont exprimés les plus gros déficits commerciaux, qui ont abouti à des crises économiques et financières; ce fait suggère l'existence dans l'ensemble des industries manufacturières du Mexique d'un assez bas niveau de compétitivité lié à des niveaux relatifs de productivité peu élevés. Ensuite, parce que le secteur manufacturier a été à la base de l'ouverture commerciale et de la promotion des exportations entreprises au Mexique durant les années quatre-vingt. Enfin, parce que le progrès technologique généré dans ce secteur peut avoir des effets positifs non négligeables sur le reste de l'économie. Par ailleurs, les mesures comparatives de compétitivité entre les pays de l'Accord de libre-échange nordaméricain (Aléna) sont d'une grande pertinence, étant donné qu'elles permettront d'identifier les secteurs, les industries ou les entreprises ayant eu une bonne performance aussi bien que ceux qui n'en ont pas eu. Cette identification est d'un grand intérêt pour les stratégies de développement et pour les politiques de spécialisation promues par les gouvernements de chaque pays et appliquées par les entreprises. Elle servira aussi à établir des réseaux productifs et de commercialisation en Amérique du Nord. Cet ouvrage a pour objet l'industrie sidérurgique mexicaine. Il s'agit d'analyser les sources de sa croissance dans le contexte du développement industriel du pays et dans celui des processus de globalisation et de régionalisation. Pour cela, on évaluera, dans le domaine macroéconomique, la productivité et la compétitivité de cette industrie au cours de la période 1984-1996, qui se caractérise par le passage d'une industrialisation fondée sur la substitution des importations à une industrialisation basée sur l'ouverture

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LA RESTRUCTURATION...

commerciale et les exportations. Dans ce sens, on se proposera de discuter si la croissance de l'industrie sidérurgique mexicaine en 1984-1994 s'explique ou non par l'amélioration de la productivité, cette dernière étant liée à un ensemble de facteurs qui ont trait à l'ouverture commerciale, à la privatisation et au changement technologique. Dans le domaine micro économique, on étudiera une entreprise sidérurgique mexicaine dont la performance productive et commerciale repose sur l'accumulation de capacités technologiques et sur son activité d'innovation. L'étude de l'industrie sidérurgique mexicaine s'inscrit dans la nécessité d'explorer, par branche industrielle afin de comprendre les tendances de croissance du PIB et de la productivité, les circonstances particulières de la formation des capacités technologiques dans le contexte de diverses politiques d'industrialisation du Mexique, mais aussi dans le cadre des profonds changements enregistrés à la suite du processus de globalisation et de régionalisation.
LES QUESTIONS SUR LESQUELLES REPOSE CETTE ÉTUDE EMPIRIQUE SONT LES SUIVANTES:

Sur le plan macro, on se demandera si les politiques macroéconomiques, et en particulier les politiques industrielles mises en œuvre depuis la période d'industrialisation par substitution d'importations (IS1) ont favorisé le développement de capacités technologiques dans le secteur sidérurgique ou si, au contraire, elles l'ont inhibé. Quels facteurs ont-ils contribué à la croissance dynamique de l'industrie sidérurgique mexicaine et à la tendance de sa productivité du travail à converger avec celle des États-Unis depuis la fin des années quatre-vingt? Sur le plan micro, la préoccupation sera centrée sur l'entreprise Hylsa : comment expliquer l'existence d'une entreprise sidérurgique mexicaine dont l'excellente performance est liée à son activité d'innovation, malgré la maigre innovation endogène sur le plan technologique dans le pays et en dépit de l'absence de l'absence de politiques industrielles macroéconomiques et institutionnelles qui auraient favorisé ce type de croissance économique? 12

INTRODUCTION

Le choix de l'industrie sidérurgique mexicaine pour l'étude de la productivité et de la compétitivité obéit à quatre raisons: la première est de connaître la performance productive d'un secteur qui se doit d'être compétitif dans l'approvisionnement du secteur industriel mexicain ainsi que sur les marchés internationaux, en termes de prix et de qualité. La deuxième est qu'il s'agit d'une des industries dans lesquelles la libéralisation commerciale a été soudaine, après avoir été l'une des plus protégées durant la période de l'ISI. La troisième est due à l'intérêt d'évaluer l'impact de la modernisation technologique entreprise depuis la fin des années quatre-vingt sur la croissance et la productivité. Et la dernière, parce que c'est de cette industrie dont fait partie l'entreprise Hylsamex, pionnière par son activité d'innovation endogène dont les retombées semblent avoir été positives pour le reste du secteur indus tri el. Les politiques protectionnistes de l'lSl ont favorisé le développement de la sidérurgie mexicaine dans l'après-guerre. Cependant, ce protectionnisme industriel et commercial prolongé semble avoir inhibé l'amélioration technologique et l'efficacité productive et commerciale de l'industrie mexicaine de l'acier. Si la croissance tournée vers l'intérieur a donné de l'élan aux entreprises sidérurgiques publiques et privées, l'absence de concurrence externe n'a cependant pas permis l'amélioration de la productivité et de la qualité des produits. La restructuration de la sidérurgie mexicaine faisait partie de la politique d'ajustement et de changement structurel de l'économie mexicaine adoptée dans les années quatre-vingt. L'orientation vers une industrialisation axée sur la promotion des exportations reposait alors sur les politiques néolibérales et avait pour références les expériences réussies des pays asiatiques. L'insertion de la sidérurgie mexicaine dans les marchés internationaux durant cette décennie s'est faite à un moment où la croissance de la sidérurgie mondiale était moins dynamique, où les pays industrialisés avaient mis en route de rigoureux processus de restructuration et de modernisation technologique et appliquaient des politiques commerciales protectionnistes, où plusieurs pays d'industrialisation récente jouissaient d'une importante capacité à produire de l'acier (Corée, 13

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SIDÉRURGIQUE MEXICAINE:

LA RESTRUCTURATION...

Taiwan, Brésil), enfin, alors que démarraient, dans le cadre de la mondialisation et de la régionalisation, des processus d'alliances stratégiques, d'acquisitions et de flux d'investissements étrangers accrus. Ce nouvel environnement compétitif de la sidérurgie internationale s'accompagnait d'importantes mutations du commerce mondial liées à un nouveau paradigme technologique. Dans la nouvelle compétitivité internationale, un rôle essentiel était donné aux innovations et au changement technologique. L'Aléna a mis en lumière les forces et les faiblesses de l'économie mexicaine face aux États-Unis et au Canada. Au cours des vingtcinq dernières années, un écart énorme s'est creusé entre la productivité du travail de ces deux pays et celle du Mexique dans plusieurs industries manufacturières. L'industrie sidérurgique mexicaine a amélioré sa productivité relative du travail après 1987. C'est justement au début de l'ouverture commerciale que la productivité du travail de ce secteur tend à converger avec celle des États-Unis. La restructuration et la modernisation du complexe industriel mexicain semblent avoir favorisé cette tendance à la convergence. Malgré l'amélioration de sa productivité du travail par rapport à celle des États-Unis et la croissance de ses exportations, la sidérurgie mexicaine enregistre toujours actuellement d'importants soldes négatifs dans sa balance commerciale. La production quasi inexistante de certains types d'aciers spéciaux et inoxydables dont ont besoin les industries qui se sont tournées vers l'exportation, l'industrie automobile en particulier, oblige le Mexique à en faire une importation considérable. Au Mexique, comme dans d'autres pays d'industrialisation récente, les possibilités d'acquérir ou de développer de nouvelles technologies dépend pour une large part de l'existence d'échanges commerciaux qui favorisent la diffusion de nouveaux procédés technologiques, y compris celle des connaissances tacites. Dans le cadre de la mondialisation, les alliances stratégiques avec les entreprises de pays industrialisés créent la possibilité d'étendre et d'augmenter le progrès technique, y compris le savoir-faire. Mais les chances d'une convergence technologique avec les pays industrialisés sont conditionnées par l'existence de capacités

14

INTRODUCTION

technologiques endogènes permettant d'assimiler la technologie externe et de déployer une activité d'innovation qui soit une source de productivité et de compétitivité. Ce pour quoi la présence d'un cadre institutionnel favorable est indispensable.
LES HYPOTHÈSES CENTRALES DE CETTE RECHERCHE SUIVANTES: SONT LES

La modernisation technologique et la réorganisation de la production et du commerce au sein de la sidérurgie mexicaine mises en œuvre dans les années quatre-vingt, ainsi que l'ouverture commerciale qui s'inscrit dans le cadre de la libéralisation de l'économie mexicaine, comptent parmi les facteurs qui ont contribué à améliorer l'efficacité productive et compétitive des usines sidérurgiques et peut-être même la tendance de la productivité du travail à converger avec celle des États-Unis. Cependant, cette performance n'a pas été homogène: entre les entreprises de ce secteur, il existe des différences dans leurs niveaux de modernisation technologique, de développement des capacités technologiques indispensables pour s'approprier les externalités positives issues des avancées technologiques et de l'ouverture commerciale, et dans le niveau d'impact des politiques macroéconomiques. C'est en particulier dans les entreprises intégrées (grandes et géantes), qui ont des économies d'échelle croissantes et un plus haut degré de modernisation, que les opportunités d'exportation ont été les plus grandes et que la productivité (PTF) a eu tendance à croître de façon accélérée. Certaines entreprises de taille moyenne ont probablement profité de leurs économies d'échelle plus petites face aux fluctuations de la demande et ont bénéficié, dans le cadre de l'ouverture des marchés, des innovations issues d'autres branches manufacturières (électronique) et de services d'entreprises multinationales pour se moderniser et accroître leur efficacité productive et commerciale. Cependant, d'autres entreprises, les petites en particulier, n'ont pas été en mesure de moderniser leur structure productrice et commerciale, et il leur a donc été difficile de croître et d'améliorer

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leur productivité face à la concurrence externe. Bien que l'activité d'innovation de la sidérurgie mexicaine se concentre, en gros, sur une entreprise, Hylsamex, la diffusion de sa technologie et de ses progrès dans ce domaine a été un facteur-clé de la modernisation de l'industrie national. Dans l'accumulation de capacités technologiques et dans l'activité d'innovation endogène d'Hylsamex, l'apprentissage et l'assimilation des technologies acquises aussi bien que la qualité du capital humain et l'adresse et la capacité accumulées par les travailleurs ont joué un rôle important. Mais aussi la participation d'entrepreneurs de type schumpétérien, qui a été particulièrement décisive. De même, l'important développement industriel de la région et sa proximité avec les États-Unis ont favorisé l'appropriation des externalités issues de la R&D et du progrès technologique. L'internationalisation de sa technologie a favorisé les feed-back de ses capacités d'innovation. Cet ouvrage se compose de six chapitres. La réflexion portera, dans le Chapitre 1, tout d'abord sur les facteurs qui expliquent la croissance endogène; ensuite sur la façon dont se forment et s'accumulent les capacités technologiques des entreprises et des pays et enfin, sur la dynamique d'innovation des entreprises dans le contexte national caractérisé dans le cadre des systèmes nationaux d'innovation, en se basant sur les propositions théoriques des modèles de croissance endogène et sur les approches néoschumpétérienne et systémique. Dans le Chapitre 2, trois aspects seront analysés: le premier concerne les formes sous lesquelles la mondialisation a eu tendance à s'exprimer dans cette industrie au cours des vingt dernières années ; le deuxième souligne les tendances de régionalisation et de spécialisation des pays producteurs d'acier (1980-1998). Le dernier point sera l'analyse des tendances technologiques dans les pays industrialisés et ceux d'industrialisation récente. On comparera les tendances d'intégration des nouveaux processus de fabrication de l'acier et les tendances des dépôts de brevets dans les pays industrialisés (Union européenne, États-Unis et Japon) et dans ceux d'industrialisation récente (Brésil, Mexique, Venezuela, Corée et Taiwan) sélectionnés pour la période 1970-1996. 16

INTRODUCTION

Après avoir identifié comparativement les tendances technologiques de plusieurs pays, dont celles du Mexique, le Chapitre 3 sera consacré au développement de la sidérurgie mexicaine pendant la période d'industrialisation caractérisée par la substitution des importations (IS!, 1940-1982). Le Chapitre 4, lors du processus de restructuration et de la modernisation technologique menés à bien dans les principales entreprises sidérurgiques mexicaines entre 1985 et 1991. On évaluera ensuite la performance de la compétitivité et la spécialisation des produits sidérurgiques mexicains sur les marchés internationaux, à la lumière de l'ouverture commerciale mise en œuvre dans les années quatrevingt, spécialement en 1987 avec l'adhésion du Mexique au GATT, et renforcée par l'entrée en vigueur de l'Aléna en 1994. Par l'étude de la sidérurgie mexicaine durant la période de substitution des importations, on cherche à identifier les conditions qui ont en grande partie déterminé la nature de la concurrence, et par conséquent le développement et la performance de cette industrie mexicaine. En ce qui concerne la restructuration, on proposera de mettre à jour les facteurs qui ont conduit à l'essoufflement de l'IS! dans la sidérurgie mexicaine, et de chercher à savoir si la restructuration a favorisé le changement technologique des entreprises. Enfin, pour ce qui est de l'ouverture commerciale, on tentera de répondre aux questions suivantes: quels ont été les effets de l'ouverture commerciale en termes de croissance et de compétitivité? Quels avantages compétitifs les produits sidérurgiques mexicains ont-ils sur les différents marchés internationaux depuis 1987 ? En particulier par rapport à l'Aléna, quelle ligne de spécialisation et de compétitivité le Mexique maintient-il face à ses partenaires commerciaux d'Amérique du Nord (États-Unis et Canada) ? L'ouverture commerciale a-t-elle favorisé l'acquisition de technologies nouvelles permettant d'améliorer la qualité des produits et la productivité? Dans le Chapitre 5, on évaluera la productivité totale des facteurs (PTF) des entreprises sidérurgiques entre 1984 et 1994, période caractérisée par la transition vers l'ouverture commerciale et la promotion des exportations. L'objet de ce chapitre est double: 17

L INDUSTRIE

SIDÉRURGIQUE

MEXICAINE:

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d'une part, connaître l'évolution de l'efficacité conjointe des facteurs de production (capital et travail) dans chacune des industries des métaux ferreux et par taille d'établissement durant la période pendant laquelle la restructuration industrielle et la modernisation technologique ont été menées à bien. D'autre part, identifier les sources qui expliquent la croissance du produit dans l'indus trie sidérurgique. La mesure ,de la PTF a été faite à partir d'un échantillon de 80 établissements industriels de la sidérurgie mexicaine, dont le PIB en 1993 représentait 62,6% du total de ce secteur. La base des données de l'échantillon durant la période 1984-1994 provient de l'Enquête industrielle annuelle réalisée par l'INEGI. Le Chapitre 5 se compose de trois parties. Dans la première, on expliquera la méthodologie et les sources des données qui ont servi de base pour mesurer la PTF de l'industrie sidérurgique mexicaine. Dans la seconde, on présentera les résultats des calculs et l'on analysera les tendances de la PTF dans les industries de fonderie et première transformation, de relaminage et dans celle des tubes et tuyaux, par taille d'établissement et durant la période 1984-1994. La troisième sera consacrée à l'étude des facteurs qui peuvent expliquer la performance de la productivité et de la croissance du produit sidérurgique durant la période analysée. Etant donné l'information limitée dont nous disposons sur les niveaux de scolarité, la dépense en R&D et autres données relatives au capital intangible des établissements de l'échantillon, il ne nous a pas été possible d'effecteur des mesures économétriques qui auraient permis d'évaluer l'impact qu'ils ont eu sur l'amélioration de la productivité enregistrée. Cependant, les progrès qui ont été faits dans les domaines de la formation de la maind'œuvre, du capital humain et des retombées de connaissances technologiques provenant d'entreprises étrangères et mexicaines, semblent avoir été un élément déterminant dans la croissance du produit et de la PTF au sein de la sidérurgie mexicaine. En ce qui concerne les retombées des nouvelles connaissances technologiques d'origine mexicaine, nous nous référons à l'activité d'innovation de l'entreprise mexicaine Hylsamex. La diffusion de sa technologie

18

INTRODUCTION

endogène a eu un impact positif sur la performance productive et compétitive d'un ensemble d'entreprises de ce secteur industriel. Dans le Chapitre 6, on étudiera les stratégies technologiques d'Hylsamex depuis les années cinquante jusqu'aux années quatrevingt-dix. Hylsamex s'est distinguée des autres entreprises sidérurgiques mexicaines, et des entreprises du secteur industriel en général, par son activité d'innovation endogène dès ses débuts lors de la période d'industrialisation par substitution des importations, ce qui semble avoir été un élément essentiel de la formation et du renforcement des capacités technologiques de cette entreprise sidérurgique. D'autres traits qui placent Hylsamex à part parmi les entreprises sidérurgiques mexicaines sont son fonctionnement - elle utilise un taux élevé de sa capacité installée - ainsi que la qualité de ses produits. Mais ce qui fait d'elle un cas atypique dans l'ensemble du secteur manufacturier national est sa qualité d'exportatrice de technologie (Hyl), qui s'accompagne d'un leadership technologique mondialement reconnu. En particulier, les avantages compétitifs développés par Hylsamex sur les marchés mondiaux semblent montrer qu'elle a elle-même tiré profit de sa propre capacité d'innovation. Ce dernier chapitre abordera trois aspects. Après avoir décrit la performance productive et commerciale d'Hylsamex, on étudiera la formation et l'accumulation de ses capacités technologiques. Les sources exogènes de création technologique de cette entreprise seront analysées au moyen des contrats de transfert de technologie (CTT), et la génération de technologie endogène sera étudiée à partir de l'indicateur de dépôt de brevets. Le troisième aspect sera l'examen de la diffusion et de la compétitivité de la technologie Hyl sur les marchés internationaux.

19

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21

CHAPITRE

1

LES SOURCES DE LA CROISSANCE DANS LES SYSTEMES NATIONAUX D'INNOVATION
L'une des préoccupations fondamentales des entreprises et des gouvernements est de développer des stratégies pour parvenir à une croissance économique élevée et améliorer le degré de bienêtre social. C'est dans ce contexte que s'inscrit l'intérêt d'étudier les facteurs qui expliquent les différentiels de croissance économique entre pays, et plus particulièrement les écarts de croissance, de productivité et de compétitivité dans le cadre sectoriel. Comment expliquer les tendances de croissance convergentes ou divergentes entre pays? Pourquoi certains pays ont-ils réussi à rattraper les pays leaders, en particulier dans des industries qui font partie du nouveau paradigme technologique mais aussi dans d'autres comme la sidérurgie, à une époque moteur de la croissance industrielle? Comment expliquer les avantages qui favorisent une meilleure productivité et la capacité à innover? La littérature économique récente souligne l'influence décisive du progrès technologique, du capital humain et de l'innovation sur l'amélioration de la productivité et la croissance économique. Les différentiels de capacité des pays à innover ou à imiter sont un élément qui contribue à expliquer les gaps technologiques, la compétitivité internationale et la croissance interne des pays 1. Mais ces capacités technologiques sont à leur tour liées à un environnement macroéconomique et institutionnel interagissant, défini comme systèmes nationaux d'innovation2. L'innovation, l'investissement et leur interaction avec les institutions sont considérés comme des éléments cruciaux de la

LES SOURCES DE LA CROISSANCE DANS LES SYSTEMES NATIONAUX

D INNOVATION

compétitivité3. La compétitivité internationale est envisagée comme la recherche d'une formation de regroupements sectoriels jouissant d'une position compétitive, résultat de l'articulation du monde des affaires et des politiques institutionnelles (porter, 1991)4. Dans ce sens, la compétitivité du pays est associée au rendement des firmes et liée à l'innovation, lesquels dépendent dans une grande mesure de la structure économique et institutionnelle. Ce chapitre présente le cadre analytique sur lequel s'appuie le développement de la recherche des sources de la croissance, de la productivité et de la compétitivité dans l'industrie sidérurgique mexicaine dans le contexte de la globalisation. Les réflexions développées au long de cet ouvrage s'inspirent des propositions théoriques des modèles de croissance endogène et de l'approche des systèmes nationaux d'innovation. Ce chapitre se divise en trois parties. Après avoir exposé les facteurs qui expliquent la croissance endogène, on étudiera la façon dont se forment et s'accumulent les capacités technologiques des entreprises et des pays. Enfin, on analysera la dynamique d'innovation des entreprises dans le contexte national caractérisé par l'intégration et l'interrelation des systèmes nationaux d'innovation.

LES SOURCES ENDOGÈNES DE CROISSANCE ÉCONOMIQUE
Dès les années cinquante et soixante, les études empiriques et théoriques néo-classiques montrent l'importance du progrès technologiqueS comme une source 'essentielle de la croissance économique. Certaines d'entre elles identifient aussi d'autres facteurs, comme les rendements d'échelle croissants, les investissements en capital humain ou encore l'assignation de ressources des activités de faible productivité à celles de haute productivité (Schmookler, 1952 ; Fabricant, 1954 ; l<.endrick, 1956 et Abramovitz, 1956)6. De façon pionnière, Abramovitz (1952) observe le progrès technologique comme endogène, identifie le capital de la connaissance et trouve que l'interdépendance du progrès technique et de l'expansion d'autres facteurs est une source 24

LES SOURCES DE LA CROISSANCE DANS LES SYSTEMES NATIONAUX

D INNOVATION

de croissance. Pourtant, le premier à formaliser théoriquement ses découvertes empiriques est Solow (1957). Chez lui, la productivité totale des facteurs est identifiée comme le résidu et elle exprime le progrès technologique, qui est exogène. D'autres travaux postérieurs (dont ceux de Denison, 1962) ont approfondi l'étude des facteurs qui contribuent à la croissance en décomposant le résidu. « La contribution la plus importante de la vieille théorie néo-classique de la croissance a été de faire la recherche de la croissance économique la plus légitime, et donc la plus attrayante pour sa poursuite par les jeunes économistes »7. Les nouveaux modèles de croissance économique développés à la fm des années quatre-vingt s'inscrivent dans l'analyse des sources endogènes et des facteurs qui leur sont liés. Aghion et Howitt (1998) reconnaissent que les théories de la croissance endogène ont apporté des outils permettant d'envisager le changement technologique endogène dans le cadre d'un équUibre général dynamique. Ainsi, on a pu développer des modèles flexibles qui coïncident avec la perspective de la vie économique vue comme une infinité d'innovations successives et de changements forgés par la concurrence. Dans les théories récentes8, l'investissement en capital physique et en capital humain ainsi que leurs externalités, l'innovation et la recherche et développement, l'investissement en infrastructure publique et l'ouverture commerciale sont identifiés comme des sources de croissance endogène. Le débat portant sur les sources endogènes de croissance remet en jeu la question des possibilités de convergence ou de divergence entre les pays. Alors que dans la théorie néo-classique, il existe la possibilité du rattrapage des économies moins développées vis-àvis des économies développées, certains modèles de croissance endogène posent la question de savoir si les différentiels des taux de croissance dans l'accumulation du capital physique et du capital humain, loin de contribuer au rattrapage, ne renforcent pas au contraire l'écart économique qui les sépare. D'autres modèles, adoptant l'approche schumpétérienne9, mettent l'accent sur l'importance du niveau d'éducation secondaire et des études supérieures ainsi que sur celle de l'activité en R&D dans le 25

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développement de capacités technologiques des pays en vue d'innover et d'assimiler les nouvelles technologies externes. La stratégie de l'innovation imitative, l'amélioration de la qualité et la diversification de produits des pays d'industrialisation récente peuvent contribuer à une croissance convergente vis-à-vis des pays industrialisés. Les nouvelles théories de la croissance reconnaissent des variables qui évitent d'annuler la productivité marginale du facteur accumulable indispensable à la production. Ces variables et leurs externalités 10 constituent une source de croissance endogène. Il s'agit principalement de : l'investissement de capital physique et l'accumulation des connaissances (Romer, 1986) ; la division sociale du travail et l'innovation comme produit de la recherche et développement (Romer, 1990 ; Aghion et Howitt, 1998) ; l'accumulation du capital humain (Lucas, 1988) ; l'investissement en capital public (Barro, 1990) ; et le libre-échange (Grossman et Helpman, 1992).
LES EXTERNALITÉS DE L'INVESTISSEMENT DES CONNAISSANCES DE CAPITAL PHYSIQUE ET DE

L'ACCUMULATION

Les externalités positives liées à l'investissement de capital physique et à l'accumulation des connaissances sont reconnues dans le modèle fondateur (Romer, 1986) comme des sources endogènes de croissance. Les entreprises produisent dans le cadre de rendements d'échelle non croissants, et pourtant, dans le contexte macroéconomique, elles profitent de rendements d'échelle qui leur sont extérieurs. Ce type de rendements provient d'externalités technologiques positives issues de la diffusion des connaissances et du capital physique lui-mêmel1. L'endogénéisation des externalités du progrès technique dans les modèles de croissance économique trouve ses origines chez Kaldor (1957) et Arrow (1962), en particulier en ce qui concerne l'apprentissage par la pratique (learning by doing) et l'accumulation des connaissances. Romer (1986) établit un modèle de croissance fondé sur les externalités positives issues de l'accumulation des connaissances A, un facteur de K, et de l'investissement de capital physique 1<'. 26

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La diffusion de l'apprentissage est un mécanisme qui exprime cette externalité positive. À mesure que les entreprises accumulent du capital, elles accumulent aussi des connaissances, lesquelles se diffusent dans d'autres entreprises (retombées industrielles). Ce phénomène est produit par l'enchaînement et la coordination dont font preuve les entreprises et les industries, sous-produits de la division du travail dans le con texte macroéconomique. La connaissance est générée par les activités d'apprentissage et de recherche et développement des entreprises, mais elle a tendance à entrer dans le domaine public et s'exprime en tant que A(I<), où A est le stock de connaissances et 1< le stock de capital. Ainsi, les nouvelles connaissances se nourrissent d'autres connaissances du domaine public (biens non rivaux), telles que la recherche et développement de base et les sciences. Le niveau de productivité sera positivement lié au stock de connaissances publiques. La diffusion des connaissances et de l'apprentissage est un mécanisme qui dissémine (spillover) l'externalité positive. L'externalité liée à l'accumulation de capital physique (K) ou à l'accumulation de connaissances (AK) produit des rendements croissants dans le processus de fabrication. L'externalité positive liée à l'accumulation de connaissances s'exprime dans un équilibre concurrentiel sousoptimaP2.
LA DIVISION SOCIALE DU TRAVAIL ET L'INNOVATION TECHNOLOGIQUE COMME PRODUIT SPÉCIALISÉ DE LA RECHERCHE ET DÉVELOPPEMENT

Selon le modèle de Romer (1990) et celui d'Aghion et Howitt (1990), l'innovation technologique, produit de la R&D, est une autre source de croissance. Le premier modèle s'inscrit dans la tradition smithienne, où les nouveaux facteurs viennent s'ajouter au stock initial et où la croissance est le résultat de l'augmentation de différents facteurs disponibles et spécialisés13. Le second correspond à l'approche schumpétérienne de la destruction créatrice, où les biens sont substitués et où la croissance s'explique par l'augmentation de la qualité des facteurs effectivement utilisés. Dans les deux modèles, l'innovation est au centre de la croissance économique. 27

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Dans le modèle qu'il propose, Romer (1990) renforce son hypothèse sur l'intensification de la division sociale du travail comme source de croissance et sur celle de l'innovation technologique comme facteur important dans la croissance, modèle dont on trouve les antécédents théoriques chez Smith, Young, Kaldor et Arrow. Romer y souligne l'importance du capital humain consacré au processus de recherche et développement, fait nouveau par rapport à son premier modèle (1986), où il se référait simplement à la population. En outre, il insiste sur le fait que la spécialisation croissante des intrants est le résultat non pas de l'investissement fait par les entreprises mais de l'investissement dans la R&D. La connaissance diffère des autres biens économiques et se caractérise par sa nature de bien non rival, exclusif et cumulatif. La connaissance est un bien non rival en ce qu'elle peut être employée par plusieurs individus à la fois sans qu'il y ait d'obstacle à cela14. Mais elle est en même temps partiellement exclusive du fait que les propriétaires de la nouvelle connaissance (innovation) peuvent en limiter l'accès au moyen des droits de propriété intellectuelle (brevets)15. L'exclusivité partielle de la connaissance répond à l'intérêt des individus dans l'obtention de bénéfices issus de la propriété de l'innovation. Ce qui mène à la formation temporaire de gains monopolistiques. De même, la connaissance est de type cumulatif dans la mesure où chaque innovation précède une série d'innovations. Le propriétaire de l'invention est rémunéré, mais en même temps, le stock de connaissances augmente, ce qui profite à d'autres chercheurs, présents et futurs. Par conséquent, l'innovation rapporte également un bénéfice social. Les limites posées par le droit de propriété à l'utilisation de l'invention « engendrent des externalités qui sont inhérentes à l'innovation ». Une externalité s'exprime dans l'amélioration de la qualité des produits; une autre réside dans la diffusion de la connaissance16. C'est précisément cette dernière externalité qui constitue l'un des fondements de la croissance endogène. La non-rivalité de la connaissance a deux répercussions sur la théorie de la croissance: premièrement, la possibilité d'accumulation des connaissances, et deuxièmement, la diffusion des connaissances évite que l'exclusion soit complète. Par 28

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conséquent, « tous les chercheurs peuvent faire usage des connaissances accumulées », démontrant ainsi leur caractère public17. Arrow (1962) signale pour sa part que les connaissances augmentent au moyen de l'apprentissage par la pratique (learning by doing) avec l'accroissement de 1<',mais Lucas (1988) précise que le capital humain est un producteur de connaissances qui se caractérisent par la non-rivalité et la non-exclusion. Ainsi, « la formulation du learning by doing présente l'avantage de rendre endogène le taux d'accumulation des connaissances non rivales »18. Romer conclut dans son modèle que la quantité totale de capital humain destiné à la R&D détermine le taux de croissance: « L'implication positive la plus intéressante du modèle réside en ce qu'une économie dotée d'un plus grand stock de capital humain total connaîtra une croissance plus rapide »19.En effet, si les pays possèdent plus de capital humain tourné vers la R&D, ils seront plus à même d'accumuler les connaissances et donc de croître de façon dynamique. Le contraire se produira dans les pays possédant un faible niveau de capital humain: le taux de croissance y sera nul. Cette idée est fondamentale pour comprendre les divergences et les convergences que l'on observe dans la croissance économique des différents pays. La taille de l'économie et les coûts fiXes de l'activité de recherche jouent également un rôle: « L'activité des brevets répond aux changements opérés dans la taille du marché »20.Les coûts fixes sont fonction des paiements effectués pour l'obtention des droits d'utilisation de brevets. L'investissement dans la recherche aura des effets directs sur le taux de croissance économique tandis que l'investissement en capital physique favorisera l'accroissement du produit en termes quantitatifs. Étant donné que le taux de changement technologique est sensible au taux d'intérêt21, la politique économique de subvention de l'accumulation du capital humain peut contribuer à encourager la recherche. L'ouverture commerciale semble également favoriser la diffusion et l'accumulation de connaissances à partir de l'achat de technologies, de machines et d'équipement nouveaux. Grossman et Helpman (1992) font une analyse détaillée de ce phénomène.

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L'APPROCHE

SCHUMPÉTÉRIENNE

Aghion et Howitt (1990) soulignent eux aussi l'importance de l'innovation dans la croissance. À la différence de Romer, qui voit dans la spécialisation des intrants une source de croissance (au sens de Smith), Aghion et Howitt reconnaissent l'importance de l'amélioration des facteurs de production, et ce à partir de la perspective schumpétérienne de la destruction créatrice. Le progrès technique chez Aghion et Howitt est défini comme un processus d'innovation dans lequel les innovations précédentes sont remplacées par les plus récentes, tandis que chez Romer, les innovations s'accumulent. Les nouveaux produits, les nouveaux procédés et les nouveaux marchés sont le résultat d'un flux d'innovations continu. Certaines d'entre elles constituent des innovations fondamentales ou radicales, et d'autres des innovations secondaires ou d'accroissement22. L'activité d'innovation provient essentiellement de deux activités: la R&D et l'apprentissage par la pratique. Si la R&D permet de développer des innovations fondamentales et si l'apprentissage par la pratique est généralement une source d'activité d'innovation secondaire, toutes deux sont cependant unies par un lien de complémentarité. Car c'est dans l'activité productrice que les innovations issues de la R&D peuvent être testées et éventuellement améliorées.
L'ACCUMULATION DE CAPITAL HUMAIN

L'accumulation de capital humain avec des rendements croissants est une source supplémentaire de croissance endogène. Le capital humain apparaît comme une alternative (au changement technologique) de croissance soutenue, où l'externalité se manifeste sous la forme d'une plus grande efficacité productive de chaque individu. Les premiers travaux portant sur le capital humain ont été entrepris à partir des années cinquante et soixante. Becker (1964) s'est tout particulièrement intéressé à l'accumulation du capital humain, et Solow (1957) au rapport entre la croissance économique 30

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et la formation du capital humain. Pour leur part, les travaux de Madisson (1987) soulignent l'importance de la qualité de la maind'œuvre pour les taux de croissance et de productivité des différents pays. La nouveauté, en ce qui concerne l'analyse du capital humain dans les modèles de croissance endogène formulés à la fm des années quatre-vingt et au cours des années quatre-vingt-dix, réside en ce que le capital humain devient une variable qui s'accumule de manière endogène et qui est très souvent identifiée comme l'élément déterminant de la croissance, étant donné qu'il favorise l'accumulation de capital physique ou de progrès technologique. Dans les théories de la croissance endogène, on retrouve essentiellement deux approches sur le capital humain comme source de croissance. La première, dont Lucas (1988) est à l'origine, s'inspire des idées de Becker (1964). En partant de lui, Lucas considère que « les différences dans les taux de croissance des pays sont principalement imputables aux différences dans les taux d'accumulation du capital humain dans le temps »23.La deuxième approche, de type schumpétérien, est proposée par Nelson et Phelps (1966). Ces auteurs reconnaissent que « la croissance a été entraînée par le stock de capital humain, qui a une influence sur la capacité d'un pays à innover ou à converger vis-à-vis des pays les plus avancés. Ainsi, les différences dans les taux de croissance des pays sont principalement dues aux différences dans les stocks de capital humain, et donc à la capacité de ces pays à générer un progrès technique »24. Également d'autres travaux traitent abondamment de l'importance du capital humain dans la croissance de l'économie: ceux de Becker, Murphy et Tamura (1990), et ceux d'Azariadis et Drazen (1990). Pour Lucas, il existe deux sources principales d'accumulation de capital humain, à savoir l'éducation et l'apprentissage par la pratique (learning by doing). Une partie des connaissances des individus s'acquiert à l'école, par l'enseignement ordinaire. Les connaissances acquises dans les établissements scolaires sont par la suite mises en application par les individus au cours de leur vie, dans leurs tâches productives. C'est lors du processus qu'Arrow (1962) a nommé « apprentissage par la pratique» que viennent s'intégrer de nouvelles connaissances (connaissances techniques), 31

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en plus de l'échange qui se fait entre les collègues d'un même lieu de travail ou entre les travailleurs de différentes industries. Les individus possèdent la capacité à s'approprier les nouvelles connaissances, et de ce fait, le capital humain tend à s'accumuler. La connaissance tacite se présente comme une expérience accumulée. Les externalités du niveau du capital humain, c'est-àdire du niveau de la qualification, se manifestent dans une efficacité ou une productivité accrue. L'endogénéisation du capital humain dans la fonction de production peut s'exprimer dans une croissance endogène à rendements croissants. Dans l'optique de Nelson et Phelps (1966), l'éducation permet « d'augmenter la capacité individuelle, tout d'abord pour innover (c'est-à-dire de nouvelles activités, de nouveaux produits et de nouvelles technologies), puis pour adapter les nouvelles technologies qui permettent l'accélération de la diffusion technologique au Ainsi, le capital humain, facteur issu du moyen de l'économie )}25. niveau d'éducation, apparaît comme la principale source d'innovation. Par conséquent, le niveau de scolarité ide la population, et tout particulièrement le nombre de chercheurs, est d'une importance capitale pour la croissance d'un pays26. En revanche, d'après Lucas, la croissance de la production dépend du taux d'accumulation du capital humain et du taux de productivité.
L'INVESTISSEMENT EN CAPITAL PUBLIC

L'investissement en infrastructure physique publique est également considéré comme une source endogène de croissance. Selon Barro (1989, 1990), les réseaux de communication ou de télécommunications - services d'information, routes, ponts, etc. favorisent la croissance de la productivité totale des facteurs de l'ensemble des entreprises. L'investissement public dans les différents services utilisés par les entreprises privées joue un rôle important dans la croissance, dans la mesure où l'on dynamise l'investissement privé. Dans l'un des modèles de Barro (1990), la dépense publique apparaît comme un bien public dont bénéficient les agents de

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l'économie. Ce n'est qu'à un niveau agrégé que les rendements sont unitaires et que la croissance peut être endogène.
LA CROISSANCE ENDOGÈNE DANS LE COMMERCE INTERNATIONAL

Si l'on considère l'économie ouverte, les modèles de croissance endogène reconnaissent qu'il existe un échange non seulement de biens, mais aussi de connaissances technologiques, de brevets, de savoir-faire, lesquels peuvent contribuer à la croissance. La diffusion (spillover) de technologies et de connaissances entre les pays engendre des externalités positives qui favorisent leur croissance économique; bien que tous les pays n'en bénéficient pas nécessairement, en raison des écarts technologiques qui existent entre eux et de leurs capacités respectives à s'approprier les nouvelles connaissances et les nouvelles techniques. C'est pourquoi l'on assiste à des spécialisations nationales différenciées. « Il y aura donc de bonnes et de mauvaises spécialisations, et il y aura celles qui auront tendance à se renforcer avec le temps au moyen de mécanismes cumulatifs. L'échange international peut donc dans certaines conditions avoir tendance à accroître les inégalités de développemen t »27. Dans leurs modèles respectifs, Grossman et Helpman (1992) et Young (1991) reprennent, en les développant plus amplement sur le plan de l'économie internationale, les réflexions développées dans les modèles de Romer et d'Aghion et Howitt sur la division sociale du travail, la R&D et l'innovation comme sources de croissance. Grossman et Helpman discutent les effets de la politique protectionniste ou de libre-échange sur le renforcement des spécialisations nationales et la mise en valeur des avantages comparatifs visant l'augmentation de la productivité et de la croissance. Notamment, dans un modèle incluant deux pays qui affichent une relative convergence, une politique similaire de subvention de la R&D favorise la croissance des deux. Si l'un d'entre eux seulement l'applique, la hausse inconditionnelle de la croissance ne se produira qu'à partir du moment où la subvention se fera dans le pays jouissant d'avantages en R&D et où la consommation des biens se fera dans les deux pays dans une proportion similaire28. 33

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