Intégration euro-méditerranéenne et stratégies économiques

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Le libre-échange avec l'Europe impose aux Pays du Sud et de l'Est de la Méditerranée (PSEM) de passer, d'une économie fermée, fortement encadrée par l'Etat, à une économie déprotégée, régulée selon une logique de marché ouvert. Les réactions à ce défi se cristallisent dans la définition de stratégies diverses: stratégies offensives de conquête de positions, stratégies défensives d'adaptation et de maintien des positions actuelles ou stratégies de gestion d'un déclin. Plus généralement, se pose le problème de l'articulation des stratégies de développement avec un libre-échange Nord-Sud.
Publié le : mercredi 1 octobre 2003
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EAN13 : 9782296338173
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INTÉGRATION EURO-MÉDITERRANÉENNE et STRATÉGIES ÉCONOMIQUES

ÉCONOMIE

MÉDITERRANÉE MONDE ARABE GDRI du CNRS « EMMA»

Sous la direction de

Henri REGNAULT

INTÉGRATION EUROMÉDITERRANÉENNE ET STRATÉGIES ÉCONOMIQUES

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-5291-8

SOMMAIRE

Introduction générale méditerranéenne (Henri Regnault)

Les agents économiques

face à l'intégration

euro-

PREMIÈRE PARTIE: LES STRATÉGIES DES INDUSTRIELS sous la direction de Adel Ben Youssef et Bertrand Bellon Chapitre 1. Les acteurs industriels face au libre-échange euro-méditerranéen (Bertrand Bellon, Adel Ben Youssef) Chapitre 2. Mesure et déterminants de l'innovation: une analyse empirique sur un échantillon d'entreprises manufacturières tunisiennes (Hatem M'Henni) Chapitre 3. Les industries du Sud face à la contrainte environnementale (Michel Chatelus) Chapitre 4. Le comportement des entreprises algériennes du raffinage face aux pressions environnementales (Cédric Gossart)

DEUXIÈME PARTIE: LES RESSOURCES HUMAINES sous la direction de Jamal Bouoiyour et Michel Vernières Chapitre 5. Complémentarité et diversité des approches des ressources humaines (Jamal Bouoiyour, Michel Vernières) Chapitre 6. Productivité des industries manufacturières et investissements directs étrangers (Jamal Bouoiyour, Said Toufik)

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euro-méditerranéenne

et stratégies économiques

Chapitre 7. Stratégies technologiques et systèmes d'enseignement supérieur au Maghreb (Mohamed-Karim Abdellaoui, Saloua Bennaghmouch) Chapitre 8. Les effets de l'organisation du travail sur la formation sur le tas: comparaison Maroc-Tunisie (Christophe Nordman) Chapitre 9. L'insertion professionnelle Faculté Hassan II Ain Chock (Magali Lenoir) des diplômés marocaIns: le cas de la

Chapitre 10. Politiques d'immigration et population active turque en Europe (Seyfettin Gürsel, Ahmet Insel, Haluk Levent)

TROISIÈME PARTIE: AGRICUL TEURS ET MONDE RURAL sous la direction de Jean-Pierre Domecq et Bernard Roux Chapitre Il. Les acteurs agricoles et méditerranéenne (Jean-Pierre Domecq, Bernard Roux) ruraux face à l'intégration euro-

Chapitre 12. Le malthusianisme de pauvreté dans le monde rural marocain: une stratégie implicite de mise à niveau socio-économique? (Muriel Sajoux Ben Seddik) Chapitre 13. Agriculteurs et immigrés dans l'Europe du Sud: des stratégies sans marges de manœuvre (Bernard Roux) Chapitre 14. Les enjeux de la libéralisation du secteur agricole au Maghreb (Jean-Pierre Domecq) Chapitre 15. Acteurs et politiques de fixation des prix céréaliers en Tunisie (Sélim Louafi)

Sommaire QUATRIÈME PARTIE: LES STRATÉGIES D'INTÉGRATION NORD-SUD: UNE ANALYSE COMPARATIVE sous la direction de Jose Maria Mella et Henri Regnault Chapitre 16. L'intégration régionale développement? (Jose Maria Mella, Henri Regnault) Nord-Sud: une nouvelle stratégie

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de

Chapitre 17. Commerce intrabranche et intégration Nord-Sud (Aurora Trigo) Chapitre 18. Marché du travail et facteurs de localisation de l'industrie maquiladora meXIcaIne (Cuauthemoc Calderon, Jorge Eduardo Mendoza, Eric Gasperini, Albert Marouani) Chapitre 19. Les effets de l'ALENA sur l'économie mexicaine, 1994-2000 (Jose Maria Mella, Alfonso Mercado) Chapitre 20. Euromed, ALENA: une lecture comparative des accords (Henri Regnault) Chapitre 21. Libre-échange et environnement: une analyse comparative Méditerranée- ALENA (Tristan Le Cotty, Tancrède Voituriez, Jean-Michel Salles, Hélène llbert) Chapitre 22. Zone de libre-échange des Amériques et intégration en profondeur asymétrique (Christian Deblock, Dorval Brunelle, Michèle Rioux)

LIBRE-ÉCHANGE EURO-MÉDITERRANÉEN STRATÉGIES DES ACTEURS

ET

INTRODUCTION GÉNÉRALE
Henri REGNAULT
CATT, Université de Pau et des Pays de l'Adour

Les relations euro-méditerranéennes sont anciennes, remontant aux origines mêmes de la construction européenne entre les six pays fondateurs; en effet, des dispositions avaient dû être prises pour gérer les relations étroites existant entre la France et ses anciennes colonies au Maghreb (Maroc et Tunisie, rejointes par l'Algérie à son indépendance en 1962). Les années 60 ont vu la signature de multiples accords, signés au coup par coup, sans vision d'ensemble, avec la majorité des pays méditerranéens non-membres des Communautés européennes, que ces partenaires soient du Nord, du Sud ou de l'Est de la Méditerranée. Toutefois, il faudra attendre le milieu des années 70, avec la mise en place de la Politique Méditerranéenne Globale (PMG) de l'Union européenne (UE) pour que soit définie une politique spécifique de l'Europe en direction des Pays du Sud et de l'Est de la Méditerranée (PSEM), désignés aussi sous l'appellation de Pays Tiers Méditerranéens (PTM) lorsqu'ils ont signé un accord avec rUE. Cette PMG, dont ont bénéficié tous les PSEM à l'exception de la Libye, qui n'a jamais signé d'accord avec l'Europe (PSEM, mais pas PTM), s'articulait autour de régimes commerciaux spécifiques et de protocoles financiers assurant des financements communautaires aux PTM. Un régime commercial industriel accordait aux PTM des préférences plus favorables que le Système Généralisé de Préférences (SGP) européen à destination de l'ensemble des Pays en Voie de Développement (PVD) : il prévoyait, en effet, une entrée en Europe des produits industriels des PTM en franchise de tout tarif douanier et sans aucun quota, alors que le SGP fonctionne avec des quotas. Un retour en arrière (instauration de quotas) intervint néanmoins à la fin des années 70 en matière textile, mais les PTM conservèrent alors un régime textile plus favorable que le régime de droit commun défini par les accords multififres (AMF) et d'autant moins pénalisant que les quotas restèrent largement théoriques et inappliqués dans les faits. Le régime agricole faisait largement exception à cette

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approche préférentielle européenne, tout en accordant aux PTM des quotas d'exportations vers l'Europe en franchise de droits, mais encadrés par des mécanismes complexes de calendriers et de prix d'entrée. Cette donne commerciale euro-méditerranéenne, fondée sur la non réciprocité des relations - les PTM n'accordant aucune préférence particulière à l'Europe - s'est maintenue jusqu'au milieu des années 90, en dépit de quelques ajustements du régime agricole pour tenir compte d'un évènement majeur: l'entrée de l'Espagne dans l'Union européenne. Cette adhésion de l'Espagne rendait l'Europe excédentaire sur les productions agricoles méditerranéennes (fruits et tout particulièrement agrumes, olives et huile d'olive, légumes). L'application stricte du principe de préférence communautaire aurait privé les PTM de leurs débouchés agricoles en Europe: pour éviter une telle déstabilisation, l'Europe a réaffirmé un principe de maintien des débouchés traditionnels et a maintenu et aménagé à plusieurs reprises les mécanismes préférentiels antérieurs. Ce régime préférentiel non réciproque a donc constitué le cadre des relations économiques euro-méditerranéennes pendant une vingtaine d'années, jusqu'au milieu des années 90. Avec la signature des nouveaux accords euroméditerranéens, à partir de 1995, une nouvelle étape des relations économiques euro-méditerranéennes s'est ouverte, sous le signe de la réciprocité de ces relations, dans le cadre du libre-échange, voire de l'union douanière avec la Turquie (libreéchange+tarif extérieur commun). Les accords d'association avec libre-échange ont été signés successivement, entre 1995 et 2002, par la Tunisie, le Maroc, la Jordanie, l'Égypte, le Liban et l'Algérie; à mi 2002 les négociations se poursuivaient encore avec la Syrie. Ce libre-échange reste, pour le moment, limité aux produits industriels. Le régime d'échange agricole reste fondamentalement inchangé, sous réserve de petits ajustements sur les contingents tarifaires (admis en Europe en franchise) ou les calendriers des périodes pendant lesquelles ils s'appliquent. Quant aux protocoles financiers, ils ont été remplacés par le programme MEDA, qui amplifie l'effort budgétaire de l'Europe en faveur des PTM... sans pour autant atteindre une commune mesure avec les aides structurelles dont bénéficieront les Pays d'Europe Centrale et Orientale (PECO) lors de leur entrée prochaine dans l'Union européenne!. Ce renouvellement de la donne commerciale euro-méditerranéenne est un évènement de portée considérable pour les économies des PTM. Ces économies, fortement protégées, avaient développé au cours des décennies 60, 70 et 80, un
1 On peut prévoir que les PECO recevront, par habitant et par an, 15 à 20 fois plus que les PTM, suivant les paiements effectifs (constatés ex-post) dans le programme MEDA II.

Introduction générale

Il

tissu d'industries de substitution à l'importation, d'une importance variable selon les pays, en fonction de leurs tailles de marché. Globalement, ces industries ne sont pas compétitives face aux grands producteurs mondiaux, notamment européens. Le libre-échange industriel, qui va se mettre en place tout au long des phases transitoires de 10 ou 12 ans, va donc constituer un traumatisme certain pour les PTM ; double traumatisme d'ailleurs:

- choc budgétaire par la perte des recettes douanières sur les importations en provenance du principal partenaire commercial (de 50 à 800/0 des importations selon les PTM) ;
- choc industriel par la fermeture probable de nombreux établissements industriels, ne pouvant résister à la concurrence européenne. Les premières expertises de terrain effectuées après les signatures des accords de libre-échange estimaient qu'au moins un tiers des emplois industriels étaient susceptibles d'être menacés. Autant le premier choc, budgétaire, peut être un stimulant pour une réforme et une modernisation en profondeur des systèmes fiscaux, autant le deuxième, sur l'emploi industriel, risque d'être déstabilisant si n'intervient pas, simultanément ou en préalable, une dynamisation de l'emploi dans d'autres branches industrielles, exportatrices essentiellement. D'ailleurs, on peut se demander pourquoi les PSEM ont accepté de se placer dans cette logique du libre-échange, si traumatisante. Une réponse approfondie à cette question supposerait de longues considérations sortant du cadre de cette introduction, et qui sont abordées dans le chapitre 16 - sur l'échec des politiques de développement antérieures des PTM qui les a conduit, dans les années 80, à une impasse macroéconomique totale. De plus, les régimes préférentiels régionaux (PMG ou ACP), non conformes à la donne commerciale multilatérale en vigueur (GATT, OMC), ne pouvaient plus être indéfiniment prorogés. Ainsi, le libre-échange euro-méditerranéen a-t-il été présenté aux PTM, par l'Union européenne et par les institutions économiques internationales, comme le seul cadre commercial possible pour des relations privilégiées avec l'Europe. Politique par défaut pour beaucoup de PTM, faute d'alternative véritable, le libre-échange euro-méditerranéen constitue donc un formidable pari économique pour ces pays. Ni l'échec, ni la réussite de ce pari ne sont inscrits nulle part, et certainement pas dans les textes des accords. Par contre, d'ici dix ans, nos interrogations auront une réponse: une dynamique euro-méditerranéenne va-t-elle se mettre en place; les PTM vont-ils surmonter positivement les traumatismes du libre-échange ou vont-il devoir renoncer, renoncement plus ou moins déguisé sous forme de recours aux clauses de sauvegarde prévues par les accords; tous les PTM

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ou quelques-uns seulement réussiront-ils à enclencher une dynamique économique vertueuse dans le cadre euro-méditerranéen? Les réponses à ces questions dépendront fondamentalement des réactions des acteurs économiques du sud et de l'est de la Méditerranée, que la nouvelle donne commerciale va contraindre à une révolution mentale: passer d'une économie fermée, très protégée de l'extérieur, fortement encadrée ou contrôlée par l'État, à une économie ouverte, régulée selon une logique de marché où les consommateurs auront le choix. En définitive, les acteurs économiques des PTM vont devoir apprendre à fonctionner dans le même univers concurrentiel que leurs homologues européens. Ceux-ci sont habitués de longue date à l'ouverture régionale et aux démantèlements multilatéraux, tout comme à la libre entrée en Europe des produits industriels des PTM d'où l'asymétrie d'impact de l'intégration euroméditerranéenne et l'unilatéralité des efforts d'adaptation et de révision stratégique, qui incombent aux PTM. Les réactions des acteurs économiques des PTM à ce défi se cristalliseront dans la définition de stratégies, explicites ou implicites: stratégies offensives de conquêtes de positions dans le cadre de la nouvelle donne, stratégies plus défensives d'adaptation et de maintien des positions actuelles ou pure renonciation et donc stratégies de gestion d'un déclin considéré comme inévitable. Plus généralement, se pose le problème - qui dépasse l'aire euro-méditerranéenne de l'articulation des stratégies de développement avec un libre-échange Nord-Sud. C'est à l'éclairage de ces stratégies que le Groupement de Recherche International du CNRS EMMA (Économie Méditerranée Monde Arabe) a consacré une bonne part de ses activités des années 2000 à 2002, à travers deux colloques (Bari, septembre 2000 et Pau, septembre 2001) dont les communications et les débats ont nourri cet ouvrage collectif finalisé en 2002. La cohérence de cet ouvrage s'articule autour de l'identification des agents des PTM concernés par la problématique du libre-échange euro-méditerranéen et de la définition de leurs stratégies face à l'intégration euro-méditerranéenne. Chacune des parties commence par un chapitre introductif, rédigé par les deux responsables de cette partie, posant la problématique générale du champ thématique retenu, dans l'ensemble des PTM, et ouvrant à la lecture de contributions plus spécifiques, consacrées à l'éclairage de problématiques plus ciblées ou d'espaces plus spécifiques. Les premiers acteurs économiques concernés par la nouvelle donne commerciale sont les industriels des PTM, qui se trouvent en première ligne d'un libre-échange aujourd'hui limité à l'industrie: les premières années de démantèlement tarifaire ont concerné (pour les premiers signataires) ou vont

Introduction générale

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concerner (pour les derniers signataires) des produits non fabriqués au sud et à l'Est de la Méditerranée: le seul impact est ou sera donc celui sur les recettes douanières; mais, très rapidement, les premiers signataires vont entrer dans la phase où le démantèlement va devenir significatif pour des produits fabriqués sur place et de plus en plus soumis à la concurrence européenne. Très logiquement donc, la première partie de cet ouvrage porte sur Les stratégies des industriels, sous la direction de Bertrand Bellon et Adel Ben Youssef (Chapitres 1 à 4). Dans leur analyse sur Les acteurs industriels face au libre-échange euroméditerranéen, Bertrand Bellon et Adel Ben Youssef notent bien que "la question des compétences des personnels est une préoccupation croissante des entreprises du sud". En effet, l'adaptation plus ou moins réussie des entreprises des PTM au libreéchange dépendra notamment de leur capacité à mettre en œuvre des ressources humaines correspondant aux besoins de fiabilité, de qualité, d'innovation ou de veille technologique nécessaires à une bonne résistance face à la concurrence. C'est pourquoi la deuxième partie de l'ouvrage, sous la direction de Jamal Bouoiyour et Michel Vernières, est consacrée aux Ressources Humaines (Chapitres 5 à 10) : elle identifie les multiples agents intervenants sur les marchés de l'emploi et dans les systèmes de formation et éclaire les stratégies mises en œuvre. L'agriculture pourrait sembler, a priori, hors du champ pertinent de l'analyse immédiate. En effet, les nouveaux accords euro-méditerranéens ne modifient guère la donne commerciale euro-méditerranéenne et les premières renégociations agricoles après ces accords ne touchent toujours pas à l'architecture générale, comme l'ont montré les conclusions des discussions euro-tunisiennes de 2001. Pourtant, il faut néanmoins aborder la problématique agricole, dans un souci prospectif et aussi pour des raisons plus immédiates. D'un point de vue prospectif, il est clair que la donne actuelle est peu satisfaisante - comme a pu l'illustrer un premier ouvrage d'EMMA sur les questions agricoles (Regnault et Roux, 20012) et que les PTM ont besoin de mieux valoriser leurs avantages comparatifs agricoles. D'un point de vue plus immédiat, les nécessités de la compétitivité industrielle supposent que les PTM soient en état de nourrir leurs populations dans les meilleures conditions de coûts directs et indirects: libre-échange ou pas, les PTM sont contraints de revoir leurs politiques agricoles, et les acteurs agricoles et ruraux concernés de s'adapter et de revoir en conséquence leurs stratégies. Aussi, la troisième partie de cet ouvrage, sous la direction de Jean-Pierre Domecq et Bernard Roux, est consacrée à cette analyse, sous le titre Agriculture et monde rural (Chapitres Il à 15).
2 Les références bibliographiques renvoient à une bibliographie générale, en fin d'ouvrage.

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et stratégies économiques

ln fine, à l'origine de ce bouleversement dans les relations euroméditerranéennes se trouve l'acceptation des PTM de redéfinir le cadre de leurs relations avec l'Europe, principal partenaire commercial. Derrière cette redéfinition se profile une modification en profondeur des stratégies de développement des PTM. Il est intéressant de noter que cette nouvelle orientation n'est pas propre aux seuls pays méditerranéens: le libre-échange entre pays à des niveaux de développement différents devient une tendance forte au sein de l'économie mondiale, en particulier dans l'hémisphère américain avec, notamment, l'exemple de l'ALENA. L'analyse comparatiste entre la zone euro-méditerranéenne et l'hémisphère américain se révèle particulièrement stimulante: la quatrième partie de cet ouvrage, Les stratégies d'intégration Nord-Sud: une analyse comparative, sous la direction de José Maria Mella et Henri Regnault, tente de mieux apprécier la portée de l'expérience euro-méditerranéenne de libre-échange, à la lumière des enseignements du régionalisme américain.

PREMIÈRE PARTIE

LES STRATÉGIES DES INDUSTRIELS

Sous la direction de Bertrand BELLON et Adel BEN YOUSSEF

CHAPITRE 1

LES ACTEURS INDUSTRIELS FACE AU LIBREÉCHANGE EURO-MÉDITERRANÉEN
Bertrand BELLON et Adel BEN YOUSSEF
AD/S, Faculté Jean Monnet, Université Paris-Sud

Le mouvement d'intégration euro-méditerranéenne s'effectue moins sur fond de désengagement de l'État que sur celui de l'engagement du monde des affaires dans de nouvelles directions. Ce nouveau contexte attribue des fonctions nouvelles aux puissances publiques des pays du Sud et de l'Est méditerranéen, mais touche surtout de plein fouet les pratiques de leurs industriels. C'est de cette évolution dont il sera question ici. Les entreprises du sud sont les agents les plus concernés par ce changement structurel. En effet, leurs partenaires du Nord ont déjà effectué leur révolution culturelle et organisationnelle au fur et à mesure des étapes de la construction européenne. Pour ces derniers, le programme de Barcelone constitue une ouverture vers les marchés du sud et pour ses facteurs de production; ceci sur la base de contextes institutionnels qui sont déjà les leurs. Il leur restera à apprendre à coopérer et à créer des niveaux de confiances efficaces avec des partenaires aux modes organisationnels et aux routines comportementales très différentes des leurs (savoirs-faire locaux spécifiques au niveau des compétences institutionnelles et organisationnelles ). L'essentiel des bouleversements conséquents des accords concernent directement les entreprises du Sud. C'est d'ailleurs à leur niveau qu'ont été conçus les principaux outils d'intégration micro-économiques comme les "Programmes de mise à niveau", les politiques d'attraction des IDE, les programmes de normalisation. L'objet de ce chapitre est d'identifier les agents concernés, de dresser une première typologie de leur nature, de leurs comportements et de leurs évolutions. On se limitera ici à un cadre très général qui ne peut être reporté sans ménagement dans tel ou tel pays, dans telle ou telle industrie, mais qui cherche à refléter la diversité des acteurs.

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Les stratégies des industriels

1. LA VARIÉTÉ DES INDUSTRIELS
Le concept d'industrie est retenu dans son acception anglo-saxonne: il recouvre un ensemble d'entreprises concurrentes sur un marché donné. L'industrie se caractérise dans ce cas par sa finalité marchande (sous réserve de définir le marché pertinent) et son niveau plus ou moins aigu de concurrence. Le textile, mais également la banque, les experts comptables ou les hôpitaux constituent des "industries". On ajoutera cependant que toute production des biens et services mis sur le marché suppose des processus organisationnels spécifiques: la qualité des arrangements institutionnels, c'est à dire de l'agencement de l'intérieur de la boite noire est aussi importante que la situation concurrentielle de l'entreprise. Pour ce qui concerne le Sud de la Méditerranée, on rencontre des structures industrielles plus diversifiées qu'au Nord. Les grandes entreprises côtoient toujours des PME et des entreprises informelles. Mais les écarts entre les unes et les autres sont plus étendus, quel que soit le critère retenu: productivité, modes organisationnels, compétitivité... Nous établissons ici une première typologie de ces acteurs. D'une manière générale cependant, la dimension industrielle du capital est récente. Elle est, pour une faible partie aujourd'hui issue des périodes coloniales. Par contre, elle laisse coexister quatre grandes sources que sont les capitaux accumulés au cours de ces quatre dernières décennies dans des positions de rente consolidée (capitaux publics et privés confondus) ; les nouveaux capitaux (de la première et de plus en plus de la seconde génération) qui se branchent d'emblée sur la création de compétences articulées avec l'ouverture en cours des économies du Sud; les capitaux étrangers et les capitaux locaux investis dans des PME, mais également dans l'informel. Une autre distinction majeure pourrait être effectuée entre les agents orientés vers les marchés extérieurs (essentiellement européens) et ceux orientés vers les marchés domestiques. La distinction entre secteur public et secteur privé n'est pas toujours pertinente, dans la mesure où plusieurs organismes privés sont détenus par les familles au pouvoir (ONA au Maroc) tandis que plusieurs organismes publics sont soumis à déréglementation, voire à appropriation privative... On a fait figurer ici les entreprises informelles au même niveau que les PME locales, non parce qu'elles se confondent, ni qu'elles jouent le même rôle, mais parce que les réponses aux questions posées sont le plus souvent identiques. La situation de ces agents évolue très rapidement sous nos yeux. D'un côté, les mouvements de privatisation continuent de se poursuivre dans tous les pays du sud de la Méditerranée. De l'autre, les capitaux locaux (qui ont été assez largement

Les acteurs industriels face au libre-échange

euro-méditerranéen

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générés par des actions commerciales protégées et ont prospéré ensuite sous forme d'investissements à l'étranger) reviennent s'investir localement à l'occasion de ces privatisations (on les retrouve souvent comptabilisés au titre des IDE). Ils effectuent souvent leur retour en binôme avec de véritables capitaux étrangers qui apportent des expertises managériales et technologiques précises. Ici ces alliances conduisent les grands groupes européens à devenir à nouveau lentement candidats à l'investissement, dans leurs spécialités respectives.
Tableau n° 1 : Typologie des agents industriels
Grande entreprise privée Source des capitaux Structure organisationnelle Structure des marchés Compétences technologiques Systèmes d'organisations Présence de cadres intermédiaires Stratégies Performances Décolonisation Hiérarchique Monopoles Elevées Rigides Développés Diversifiées Fortes Monopole d'Etat État Féodale Monopoles Spécialisées Rigides Développés Spécialisées Faibles

dans les PTM
PME à marché local et informel Capitaux familiaux Féodale Protégés Faibles Faibles Inexistant Multifonctions Faibles

STI* IDE et capitaux familiaux de la seconde génération Hiérarchique Concurrentiels Dépendantes Fortes Faible Niches Fortes

* STI : sous-traitance internationale.

La typologie esquissée ici ne prétend pas représenter la réalité; il s'agit plutôt d'un idéal type qui servira à structurer le raisonnement dans chaque cas national. Au niveau de la réalité, les agents évoluent au sein d'ensembles de normes complexes propres à chaque système national, soit établies par eux-mêmes (pratiques commerciales) ou à leur intention (zones franches, mesures relatives aux importations, à la force de travail, aux placements des capitaux. ..). 2. LES COMPORTEMENTS DES INDUSTRIELS NATIONAUX

Quelles sont les situations actuelles des agents économiques dans les PSEM? Une enquête que nous avons menée en Tunisie et prolongée en Égypte et

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Les stratégies des industriels

au Maroc, donne un ordre significatif de la mesure des forces et des faiblesses des entreprises industrielles dans les secteurs manufacturiersl : 1. Compte tenu des pratiques concurrentielles et du faible poids de la demande dans des marchés de pénurie, les entreprises du Sud ont d'avantage l'habitude de faire des efforts pour comprimer les coûts, que pour innover. Le changement n'y est donc jamais spontané, mais contraint. Mais, lorsque celui-ci devient absolument nécessaire, l'entreprise fait preuve d'une grande flexibilité et accepte plus facilement un bouleversement radical et tout à fait exceptionnel (comme construire une usine toute neuve ou changer entièrement de production) que de garantir une adaptation continuelle. Au bout d'un certain temps, les dirigeants se rendent compte que, n'ayant pas effectué ces adaptations et améliorations de leur outil de production, ils se retrouvent avec des équipements vieillis, complètement obsolètes et des habitudes impossibles à changer. Contraints par le marché, ils sont en mesure d'opter pour des transformations radicales: achats de nouveaux équipements pour remplacer les anciens, investissement dans un produit totalement nouveau, parfois sans aucune relation avec les savoir-faire acquis (nombreux cas dans nos enquêtes). Ces révolutions permettent, simultanément, de changer d'organisation de manière légitimée par un contexte dramatisé. Ceci permet en particulier de faciliter le niveau d'acceptation par les salariés, mais conduit ces mêmes acteurs à rechercher, aussitôt que possible, de nouvelles niches de quiétude et de se comporter aussitôt en défendeurs de tout nouvel avantage acquis. Le problème n'est donc pas résolu de manière durable. D'abord parce que l'adaptation à un environnement totalement nouveau n'est pas facile sans posséder de véritables savoir-faire technologiques (même en considérant la forte flexibilité des entreprises des PTM). Ensuite, parce que toute usine vieillit dès le jour de son inauguration; le vieillissement est d'autant plus rapide que l'usine est nouvelle et de technologie avancée. Il est aussi d'autant plus rapide qu'il demande à chaque salarié un effort de nature exceptionnelle. N'a-t-on pas alors toutes les chances de retomber dans le cercle vicieux précédent?

1 Bulletin de l'Agence pour la Promotion de l'Industrie: "Innover à partir de l'existant" par Bertrand Bellon et Ridha Gouia, 1998. Bertrand Bellon, Adel Ben Yousse£: Najoua Boufaden, Françoise Clément, Hélène Cottenet, Ridha Gouia, Anne Plunket et Karim Saïd (2000), Alliances et réseaux industriels euro-méditerranéens: les accords comme mode d'acquisition de capacités organisationnelles et technologiques, étude pour le compte du Programme de recherche FEMISE de l'Union européenne (DG IB), 150 pages.

Les acteurs industriels face au libre-échange

euro-méditerranéen

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Dit autrement, les dirigeants ne parviennent que très rarement à assurer la maintenance active de leur outil de production, de leurs produits et de leur clientèle. Plus de 80 % de parcs machines des entreprises visitées dans les trois pays considérés est âgé de plus de trois ans (à comparer avec la jeunesse relative de ces mêmes entreprises). Quand elle existe, la maintenance est limitée à l'entretient des équipements matériels et non à leur transformation ou amélioration. Enfin l'idée que les organisations vieillissent tout autant et nécessitent une maintenance attentive est encore à l'état embryonnaire. 2. Dans les PTM, c'est aujourd'hui le marché qui tire la production et non l'inverse. En même temps, ce marché est en train de subir des transformations radicales en passant d'une situation protégée à une situation semi-ouverte (qui le deviendra "totalement" à l'issue des périodes de 10 à 15 ans de transition vers la ZLE). C'est donc le marché qui impose aujourd'hui des innovations de toutes natures, dans des entreprises qui n'ont pas cette habitude2. La nouvelle contrainte de la concurrence subie fait que les entreprises du Sud gardent une nostalgie vivante des marchés nationaux protégés par des relations personnelles et institutionnelles solidement entretenues au cours de l'histoire. Tous les acteurs continuent de demander à l'État des subventions (notamment sur les transports) ou des protections et aides diverses, en consacrant une grande quantité du temps des dirigeants à assurer la continuité des positions acquises. 3. Comment les entreprises abordent-elles l'innovation? Elles confondent généralement leurs capacités à la flexibilité (qualité reconnue de l'entreprise du Sud) et leurs difficultés dans l'innovation (capacité d'organiser différemment et volontairement l'entreprise pour de nouveaux produits, ou de nouvelles machines). Ainsi, la plupart du temps, ces entreprises n'anticipent pas les sauts technologiques, ni les changements sur les marchés. Elles sont très capables de "suivre", mais ne "précèdent" jamais le marché. La différence peut paraître infime dans les faits (délais de quelques semaines dans le textile ou de quelques mois dans les composants électroniques ou automobiles par exemple), mais est décisive. D'autre part, l'idée d'innover fait toujours penser à de nouveaux produits et à de nouvelles machines, mais beaucoup plus rarement à de nouvelles conceptions de
2 A ce niveau, la situation des PME européennes est radicalement différente; celles-ci ont intériorisé totalement la fonction d'innovation concurrentielle. On y rencontre simultanément deux sources d'innovations qui s'entretiennent l'une l'autre: celles tirées par le marché (market pull) et celles poussées par les innovations internes des entreprises, notamment, mais pas exclusivement technologiques (technologypush).

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Les stratégies des industriels

produits originaux, à une autre organisation de l'entreprise ou à de nouveaux modes de vente et service après vente. Enfin, contrairement aux situations européennes, lorsque de tels changements arrivent, ils sont revendiqués comme le résultat des seules initiatives du dirigeant (de l'ordre de 70 % des cas visités). Un nombre beaucoup plus limité d'innovations viendrait de la demande des clients; tandis que les synergies internes (qui laisseraient supposer que l'innovation puisse résulter de l'initiative d'un salarié) n'existent pas ou presque. 4. Les comportements sur les marchés conservent une structure duale. Ce dernier comportement concerne en priorité les entreprises qui parviennent à avoir un double accès au marché intérieur et au marché extérieur, mais elles marquent le comportement de tous les industriels. En cas de possibilité de choix du marché, les entreprises sont tentées de réserver au marché national les petites séries, de qualité médiocre et de prix relativement élevé. Elles reportent sur les marchés étrangers le bénéfice des prix bas et de la qualité acceptable, selon des standards internationaux (syndrome des oranges de qualité médiocre vendues sur les marchés du sud, ou, à l'inverse, des ordinateurs importés qui arrivent à 30 % plus chers qu'en Europe alors qu'ils ne paient pas de TVA). En même temps, les marchés internationaux sont encore souvent localisés dans des produits arrivés à maturité (robinetterie, joints plastiques, circuits imprimés ou confection) où la baisse des prix reste le critère principal de compétitivité et où l'entrepreneur attend des modifications de la part de ses donneurs d'ordre avant de faire quoi que ce soit3. Il existe donc une forte dichotomie entre les comportements sur le marché national (sur les prix, l'information et la qualité) et sur les marchés étrangers. Or le marché national n'est jamais aussi pauvre et exigu qu'il ne paraît: pour de nombreux produits, les consommateurs préfèrent les produits importés plus chers et plus fiables. Considérer le client national comme un client captif et peu exigeant devient une erreur à court terme. De nombreux concurrents étrangers vont être en mesure d'envahir les marchés locaux sans même de nécessaires délocalisations. D'autre part, la maîtrise d'un marché local offre l'opportunité de tester la pertinence de ses produits et de ses innovations. 3. LES PERFORMANCES COMPARÉES DES ENTREPRISES DU SUD ET DU NORD Nous classons ici quelques-uns uns des atouts des entreprises du Sud comparées à celles du Nord du bassin méditerranéen:
3 Ceci est naturellement soumis à changements rapides, notamment l'enrichissement de la sous-traitance (Soussi-Fekhi, 2002). dans le contexte de

Les acteurs industriels face au libre-échange

euro-méditerranéen

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- le niveau des prix des produits,

- les capacités de financement (pour les groupes familiaux, davantage que pour les autres),
- la flexibilité organisationnelle (adaptation aux petites séries de faible exigence technologique ),

- une certaine capacité de créer du neuf par démolition et reconstruction totale des structures existantes.
A l'inverse, nous listons quelques-unes des faiblesses les plus fréquentes:

- la mauvaise qualité des produits, - les difficultés au niveau de la technologie

et de la création,

- l'absence de maîtrise, mais également de compréhension des marchés,

- des faiblesses organisationnelles, et en particulier au niveau de la qualité, la durabilité, la fiabilité des produits ou du manque de suivi des engagements pris; soit deux niveaux de faiblesses.
Ces résultats suscitent les grandes observations suivantes: 1. Les entreprises du Sud éprouvent beaucoup de difficultés de s'évaluer. Les dirigeants ont beaucoup de difficultés à accepter l'hypothèse d'un diagnostic "objectif" sur leur propre situation. Il s'agirait de procédures de diagnostic conduites par des personnes extérieures aux fins d'établir, de manière aussi rigoureuse que possible, les forces et les faiblesses de l'entreprise considérée, par rapport à ses concurrents, par rapport à la demande et aux évolutions attendues. Dans notre enquête tunisienne, toutes les entreprises qui y ont répondu - même celles qui étaient en cessation d'activité ou en règlement judiciaire - ont fait état de davantage de forces que de faiblesses (dans l'ordre de 535 forces contre 289 faiblesses). Or en environnement concurrentiel aucune entreprise ne peut négliger ses faiblesses. Les cadres eux-mêmes ont de grandes difficultés à déterminer leurs points d'excellence et leurs incompétences. Ils développent longuement leurs forces, mais se révèlent incapables de dire ce qu'ils ne savent pas faire. Cette difficulté est liée à l'impossibilité apparente de se comparer point par point à ses concurrents (en anglais le benchmarking). On accepte les dysfonctionnements internes, attribués la plupart du temps aux "mentalités" ("C'est comme ça, mais y'a pas de problème,. on va se débrouiller"). Ce fatalisme apparent conduit à reporter en permanence les responsabilités des difficultés de l'heure sur un nombre limité de dysfonc-

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Les stratégies des industriels

tionnements extérieurs. On rencontre alors souvent un raisonnement du type: "Quand ça va bien c'est grâce à moi,. quand ça va mal c'est les autres". Les cas de diagnostic plus équilibrés (quoique toujours excessivement optimistes) ont été rencontrés lorsque les entreprises avaient eu l'occasion de faire appel à des évaluations extérieures (notamment dans le cadre de la Mise à niveau) ou lorsqu'elles étaient soumises à des normes internationales (la sous-traitance et ISO 9000). 2. La question des compétences des personnels est une préoccupation croissante des entreprises du Sud. Soit que l'on se plaigne de l'absence de cadres moyens, soit que l'on déplore les risques de débauchage par les concurrents des cadres maison, soit que l'on souligne l'incapacité des organisations patronales à lancer des formations sectorielles qui bénéficieraient à tous. Il Y existe donc une véritable conscience de l'impact des capacités humaines dans les comportements concurrentiels en économie ouverte. Par contre la formation de la main d'œuvre ouvrière n'est pratiquement jamais considérée comme un problème. Elle se fait sur le tas. Contrairement aux PME européennes, cette indifférence est directement liée à la persistance des modes de production "fordistes" du travail à la chaîne et des stratégies industrielles de "suiveurs". Elle disparaît dans toutes les stratégies de rattrapage, notamment dans les cas de soustraitance coopérative. Le manque de formation est certainement un des problèmes majeurs qui se situe en amont des pratiques compétitives. Il ne se limite pas à poser les responsabilités de l'État, mais aussi celles de chaque branche industrielle (donc des organisations patronales) et de l'entreprise. Il semble que, contrairement aux discours publics et corporatistes, on attende toujours beaucoup de l'État. Cette question montre également que la formation ne se limite pas à ['acquisition d'un stock de connaissances. Elle concerne de plus en plus celle d'un savoir-faire propre à chaque entreprise. 3. Les sources d'information interne restent très en retrait par rapport aux pratiques existantes dans les pays du Nord. La pratique de la rétention d'information et le mythe du secret des affaires restent tenaces dans les entreprises méditerranéennes. Ceci commence avec une faible information sur la propre marche de l'entreprise (les trois quarts des entreprises du sud n'ont pas de comptabilité analytique). Les sources d'information externe sont davantage développées, notamment par l'expansion récente des salons (dans la plupart des pays), des procédures d'aide à la mise à niveau, des procédures de normalisation et des coopérations Nord-Sud.

Les acteurs industriels face au libre-échange

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Il résulte de cette situation contrastée des pratiques de l'information que chaque entrepreneur comprend la nécessité de collecter de l'information (et agit en conséquence), tout en refusant le plus généralement de la diffuser... On peut conclure que l'obligation de changements vient aujourd'hui des marchés. Les entreprises existantes sont, pour l'essentiel, incapables de changer par elles-mêmes et d'innover à partir de l'existant ou de proposer au marché des concepts nouveaux. Il n'existe aucune véritable anticipation du marché. Les capacités de suivi du marché sont par contre assez développées et présentent des capacités à limiter les délais. Ceci renforce l'idée que les solutions à trouver se situent davantage dans le cadre de partenariats Nord-Sud avec des partenaires susceptibles d'apporter ces compétences qui manquent (Plunket et al., 2001 ; Voisin et al., 2000). Les gisements de productivité au sein de chaque entreprise du sud, qui sont à l'évidence très élevés, restent encore très difficiles à percevoir. 4. LES MUTATIONS ET LEURS CONSÉQUENCES: IDE, MISE A NIVEAU, NORMALISATION La nature des relations industrielles dont nous avons parlé jusqu'à présent est de plus en plus confrontée aux contextes extérieurs et aux flux de capitaux ou situations concurrentielles qui les accompagnent. Ceci notamment lorsqu'on considère les investissements directs étrangers (IDE), les coopérations industrielles Nord-Sud, la mise à niveau et les actions de normalisation industrielle. On admet que, dans un contexte d'ouverture commerciale, l'investissement direct étranger en provenance des multinationales se substitue aux crédits bancaires et encore davantage aux crédits publics. Les flux d'IDE présentent le double avantage d'avoir une volatilité plus faible que les autres modes de financement externes (actions, obligations ou crédits bancaires) et de s'accompagner par nécessité de transferts du Nord vers le Sud. Ces transferts sont d'ordre organisationnels, technologiques, en qualifications et constituent des têtes de ponts pour les marchés étrangers. Ces IDE ne sont plus uniquement cantonnés aux échanges entres pays les plus développés, mais ils s'orientent davantage vers les pays en développement. Ceux-ci ne recevaient que 10 % des IDE dans les années 1970; ils en reçoivent 30 % en 2000, avec le cas particulier de la Chine qui capte aujourd'hui un tiers de ce total. Les résultats des IDE sont plus probants lorsqu'il s'agit d'investissements manufacturiers que dans les matières premières (Institut de la Méditerranée, 2000). La zone méditerranéenne continue de représenter une part très faible de ces flux vers les pays émergents (de l'ordre de 5 %), quoique la croissance de ceux-ci soit

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du même ordre que la croissance mondiale (multiplication par 3 au cours des trois dernières années). La position des différents pays est très inégale. On obtient par ordre décroissant des IDE par habitant (mis à part Chypre et Malte) l'Israël, la Tunisie, le Liban, la Jordanie, l'Égypte. Les autres pays arrivent largement en retrait. Les relations financières restent privilégiées avec les anciennes métropoles (la France au Maghreb, la Grande Bretagne au Machreck ; auxquels s'ajoutent les États-Unis). Les IDE massifs sont directement liés aux mouvements de privatisation (40 % des IDE sont captés par ceux-ci, notamment dans les télécommunications, les banques et les assurances. Les privatisations sont, la plupart du temps, partielles et s'effectuent avant les restructurations (l'opérateur étranger doit apporter ses capacités d'exploitation contre un prix favorable ou des privilèges de marché). Le développement des IDE entraîne à son tour celui des investissements de portefeuille (développement des bourses dans la plupart des capitales méditerranéennes, avec des capacités parfois entièrement libéralisées pour les investisseurs étrangers comme à Casablanca). Un nombre croissant d'entreprises méditerranéennes du Sud considèrent que les alliances avec des entreprises du Nord constituent aujourd'hui la seule stratégie d'avenir possible. Il faut souligner que la grande majorité des entreprises existantes continue de défendre jalousement son indépendance, sur un mode organisationnel ancien (notamment en limitant au maximum les informations données). Quelques autres, par contre, ont entrepris des réformes structurelles en créant des alliances. Les situations d'alliance font apparaître une préférence marquée pour qu'elles puissent se faire avec les Européens (plutôt que des alliances Sud-Sud). Dans ces cas, les alliances prennent le plus souvent la forme de création d'entreprises totalement nouvelles (dans la lignée des préférences pour les situations de rupture indiquées plus haut). Les bases de ces coopérations pourraient être présentées de la manière suivante:

- l'industriel européen apporte le plus souvent: le nom, le savoir-faire, la technologie, la veille technologique (garantie de suivi des évolutions à venir), la garantie des marchés, donc du carnet de commandes;
-l'entrepreneur du Sud apporte de son côté: la main d'œuvre et les faibles coûts de production, les capitaux et la flexibilité de la production. Soulignons que les entreprises familiales ne mettent pas les besoins de financement dans leurs problèmes prioritaires (la situation est différente pour les entreprises publiques et les PME).

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Par contre les incertitudes persistent nettement au niveau de l'évolution des contrats, c'est-à-dire des pratiques commerciales (stocks et distribution) et organisationnelles (qualité, fiabilité des relations partenariales), et naturellement à celui de la confiance indispensable pour la durée de ces accords. La question posée par ces associations ne se situe pas au niveau des conditions de la signature d'un accord mais dans le comportement de l'entreprise tunisienne pour que cet accord puisse durer. Les programmes de Mise à niveau, comme ceux de la normalisation (en particulier de la série ISO 9000), restent, sous des formes très diverses et parfois détournées de leur objectif initial, une étape majeure de l'ajustement et des opportunités de transfert de compétences. Cependant très peu de réflexion a été accordée au suivi de cette mise en œuvre. Le travail que nous avons pu faire à la suite d'observations empiriques sur les entreprises engagées dans de tels programmes ne permet pas d'avancer de conclusion générale. Tout au plus peut-on avancer quelques remarques susceptibles de fournir des pistes de réflexion: - la première est que, même neuves, les machines ne sont jamais directement opérationnelles. Il faut toujours ajouter quelque chose aux machines neuves et aider celui qui va les utiliser;

- la

seconde est que toute nouvelle organisation il est nécessaire d'organiser

vieillit, dès le jour de sa mise

en place. Et ce vieillissement est d'autant plus fort que l'organisation est récente;

- enfin,

les moyens pour pouvoir suivre le marché

après la mise à niveau de l'entreprise, et, en liaison avec celle-ci, les moyens pour améliorer constamment la gestion. On souligne de plus en plus l'importance de la question du contrôle de qualité, phénomène nouveau, résultant conjointement de l'ouverture à l'Europe, de la Mise à niveau et de la certification internationale. Par contre, il existe en même temps une forte méconnaissance des déterminants et de l'évolution des marchés extérieurs (avec deux exceptions majeures: en cas de participation aux foires et d'alliance à long terme avec une entreprise européenne). Pour conclure, on observe une relation directe entre les capacités de changement ou d'innovation internes des entreprises du Sud et les trois indicateurs que sont (i) la fréquence, la précision des diagnostics externes (ou plutôt de diagnostics en association intern,elexterne), (ii) le niveau d'implication des salariés aux changements (lorsque cette implication "descend" au-delà du dirigeant vers les cadres, les agents de maîtrise et les ouvriers) et (iii) la durée des alliances passées avec des entreprises étrangères.

CHAPITRE 2

MESURES ET DÉTERMINANTS DE L'INNOVATION: ANALYSE D'UN ÉCHANTILLON D'ENTREPRISES MANUFACTURIÈRES TUNISIENNES.
Hatem M'HENNI
ESSEC, Tunis

La création de la zone de libre-échange s'est faite avec appréhension de la part des pays du Sud. En effet, le retard de développement de leurs entreprises semble tellement important qu'il est devenu impératif de mettre en œuvre des programmes de "mise à niveau" pour atténuer un tant soit peu ce "gap" et réussir cette intégration. Parmi les raisons multiples de ce "sous développement", des études récentes ont diagnostiqué le retard technologique et l'absence d'effort en R&D (Teybout, 1999). Les résultats de tels travaux peuvent-ils être généralisés à tous les pays du Tiers Monde dont le degré de développement est devenu lui aussi tellement inégal? Fort de ces intuitions, nous nous sommes proposés de prendre l'exemple tunisien comme modèle pour confirmer ou infirmer ces résultats. Voilà, en effet, un "petit" pays ouvert à l'extérieur, quasiment sans ressource naturelle comparé aux pays voisins, qui décide, le premier, de conclure un accord de libre-échange avec l'Union Européenne, en 1996. C'est la réussite "macro" de cette économie qui a, semble-t-il, encouragé les décideurs politiques à franchir le pas et à signer avant les autres, cet accord d'intégration. Notre propos dans ce chapitre ne consistera pas à étudier toutes les caractéristiques de l'environnement "micro" de l'économie tunisienne, mais plutôt à nous limiter, à l'étude des aspects liés à l'innovation. En particulier, nous avons essayé d'estimer à partir d'un échantillon de 62 entreprises manufacturières
l Ce travail a bénéficié d'un financement de la part du Secrétariat d'État à la Recherche Scientifique (SERST) en Tunisie, dans le cadre du Programme National Mobilisateur (PNM).

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