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Intelligence économique

258 pages
De quels dispositifs usent les PME françaises pour prendre des décisions, et réagir sur leur environnement ? A partir d'une approche managériale de l'information économique (IE), combinaison de trois fonctions (veille, gestion du risque informationnel et influence) ce livre présente les résultats d'une enquête menée dans une centaine d'entreprises et détaille les pratiques de cinq d'entre elles.
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Remerciements : Cette enquête n’aurait pu être réalisée sans l’impulsion initiale donnée par le Professeur Franck Bournois, ni sans les encouragements et l’aide de mes collègues et amis Franck Bulinge, Maud Dampérat, Gaëlle Dechamp-Goy, et Hervé Goy. Qu’ils en soient remerciés. Merci aussi aux dirigeants de PME et aux praticiens de l’IE pour leur confiance et leur temps, ainsi qu’à Ludovic François pour son engagement dans la diffusion des travaux sur l’IE. Un clin d’œil spécial aux occupants de l’île enchantée du 1er étage et des extensions du 8ème. Enfin, merci à Florent, à qui ce livre est dédié, pour sa chouette couverture.

SOMMAIRE
INTRODUCTION GENERALE ____________________________________________ CHAPITRE LIMINAIRE : CADRAGE DE L’ENQUETE ___________________________ 0.1. L’origine du questionnement _________________________________ 0.2. L’IE comme objet d’enquête__________________________________ 0.3. 0.4. 0.5.
0.2.1. 0.2.2.

Le terrain de l’enquête ______________________________________ 28 La méthodologie générale de l’enquête _________________________ 29 L’architecture de l’enquête __________________________________ 29

Les origines du concept d’IE ______________________________________22 Un aperçu des travaux sur l’IE _____________________________________24

11 17 19 22

PREMIERE PARTIE : EST-CE QUE L’IE EXISTE EN PME ? _____________ 31 CHAPITRE 1 : LES DIMENSIONS DE L’INTELLIGENCE ECONOMIQUE ______________ 35 1.1. Une approche multidimensionnelle opératoire ___________________ 37 1.2.
1.1.1. 1.1.2.

1.3.

1.2.1. 1.2.2. 1.2.3. 1.2.4. 1.3.1. 1.3.2. 1.3.3. 1.3.4.

Les fonctions de l’IE________________________________________ 45

Le but de la définition de l’IE______________________________________37 Le passage de la théorie au terrain __________________________________39 La fonction de renseignement______________________________________45 La fonction de gestion du risque informationnel _______________________61 La fonction d’influence___________________________________________75 L’IE : trois propositions conceptuelles _______________________________87 L’IE, une affaire de réseau ________________________________________91 Les technologies au service de l’IE _________________________________93 L’organisation et l’IE ____________________________________________95 L’IE et l’éthique ________________________________________________96 Les modalités pratiques de la recherche _____________________________105 Le bilan sur les retours __________________________________________107 La structuration des fonctions informationnelles en PME _______________110 La typologie des pratiques informationnelles des PME _________________119

Les dimensions organiques et la dimension éthique de l’IE__________ 90

CHAPITRE 2 : LE REPERAGE DE L’IE EN PME _____________________________ 103 2.1. Le protocole d’identification de l’IE en PME ___________________ 105 2.2.
2.1.1. 2.1.2.

2.2.1. 2.2.2.

Les pratiques informationnelles des PME ______________________ 109

SECONDE PARTIE : LES MANIFESTATIONS CONCRETES DE L’IE EN PME______________________________________________________________ 137 CHAPITRE 3 : LA PRATIQUE DE L’IE : DIMENSIONS ORGANIQUES, ETHIQUE, STRATEGIQUES ET ELEMENTS DE CONTINGENCE ___________________________ 3.1. 3.2.
3.2.1. 3.2.2. 3.2.3. 3.2.4. 3.3.1. 3.3.2.

141 Les tests d’association employés _____________________________ 144 Le choix des variables exogènes______________________________ 145

3.3.

Les supports et l’éthique de l’IE en PME. ______________________ 152

La carte d’identité de l’entreprise __________________________________145 La stratégie ___________________________________________________146 La performance perçue de l’entreprise ______________________________149 L’appropriation de l’IE __________________________________________151 L’IE et les réseaux _____________________________________________152 L’IE et les technologies de l’information ____________________________154

3.4.

3.3.3. 3.3.4. 3.4.1. 3.4.2. 3.4.3. 3.4.4.

La recherche d’éléments d’explication de la pratique de l’IE _______ 161

L’IE et la légalité ______________________________________________155 L’IE et le type d’organisation _____________________________________156 La contingence de l’IE __________________________________________162 Les manœuvres stratégiques et la vision __________________________164 La satisfaction des dirigeants___________________________________172 L’appropriation de l’IE par les PME _____________________________175 Les méthodes de recueil et de traitement des données qualitatives ________181 Le panel des PME______________________________________________182 Cas CORDE : le mythe d’Atlas ___________________________________183 Cas TALYSE : impossible de faire sans IE __________________________191 Cas RESSORT : une éthique élastique______________________________199 Cas RESINE : au cœur du réseau __________________________________207 Cas BROCHE : entre bluff et participation __________________________210 La synthèse des cas_____________________________________________214

CHAPITRE 4 : CINQ CAS D’IE EN PME __________________________________ 179 4.1 Le recueil des données qualitatives ___________________________ 181 4.2.
4.1.1 4.1.2.

CONCLUSION GENERALE _____________________________________________ 221

4.2.1. 4.2.2. 4.2.3. 4.2.4. 4.2.5. 4.2.2.

L’état des pratiques de l’IE _________________________________ 182

Rappel des résultats ____________________________________________________223 Le mot de la fin _______________________________________________________223

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES ________________________________ 225 ANNEXES_________________________________________________________ 235

INTRODUCTION GENERALE

Cet ouvrage a pour objectif principal de contribuer au développement d’une conception managériale de l’intelligence économique (IE). En effet, le discours sur l’IE est souvent assorti d’une dimension politique, qui reste assez éloignée des préoccupations quotidiennes des dirigeants, et en particulier des dirigeants de PME. Certes, il existe une volonté politique de développer l’IE. Cette dernière est d’ailleurs officiellement définie en France comme la « politique de maîtrise de l’information utile aux acteurs économiques ». Nous lui reconnaissons toute son importance, et saluons les succès rencontrés par le HRIE sur cette voie difficile. Mais nous souhaitons insister sur le fait que, si l’IE peut servir des orientations géostratégiques ou politiques, elle ne doit pas être confondue avec ces orientations, qu’elle ne fait que servir. Cela est d’autant plus important que l’IE est trop souvent confondue avec d’autres notions. Or, si l’IE n’est pas synonyme d’espionnage industriel, elle n’est donc pas non plus, stricto sensu, un patriotisme économique plus ou moins protectionniste, et ce même si le patriotisme économique est parfois présenté comme une politique publique d’IE assumée 1. C’est là un positionnement politique 2 et non l’essence même du concept d’IE. Faire l’amalgame entre IE et patriotisme économique serait aussi réducteur qu’assimiler planification et planification impérative à la soviétique. A l’échelle d’un Etat, la planification n’est pas forcément impérative : elle peut être « incitative ». De même, l’IE, au niveau d’un pays, ne consiste pas forcément en la mise en place de mesures protectionnistes. Elle peut consister en un appui à la connaissance des marchés internationaux au travers, notamment, de la circulation et de la mise à disposition de l’information économique détenue par les consulats ou autres organismes publics. Pour poursuivre notre comparaison, ajoutons que le concept de planification a été appliqué à d’autres échelles que celle d’un pays. Par exemple à l’échelle de l’entreprise, en devenir ou existante. On parle, en management, de planification stratégique, de plan marketing, de business plan. L’IE aussi peut être appliquée à un niveau managérial. Faire de l’IE, c’est avoir une conception stratégique et offensive de l’information. Rien qui ne soit du domaine réservé de l’Etat. Il est donc tout à fait possible de s’intéresser à l’IE comme à une pratique managériale qui peut, avant tout, améliorer la compétitivité d’une entreprise. Certains dirigeants se sentent directement concernés par la défense des intérêts nationaux, mais pas tous. En revanche, tous ont le souci de la bonne marche de leur entreprise. C’est la raison pour laquelle il nous apparaît important de définir (re-définir) l’IE comme un concept managérial, mais aussi de montrer plus concrètement ce qui se passe dans les entreprises, sans sensationnalisme.
1 2

Carayon (2006) Au sens noble du terme, pas au sens « politicien » ou « partisan ».

Nous avons donc décidé d’entreprendre une enquête sur l’IE dans les PME, à l’instar de ce qui avait déjà été fait dans les grandes entreprises. Cet ouvrage en livre les résultats détaillés. Avant de laisser le lecteur en prendre connaissance, nous souhaitons l’avertir : une telle enquête n’a été possible qu’en suivant une démarche statistique élaborée. C’est une condition de la validité des résultats. C’est ce qui permet de distinguer les différences constatées entre entreprises qui sont réellement significatives de celles qui ne le sont pas. Nous aurions pu masquer ces éléments statistiques (nous en avons effectivement éliminé une grande partie), mais nous avons souhaité en laisser suffisamment pour que ceux de nos lecteurs qui sont accoutumés aux enquêtes « scientifiques » puissent y trouver (eux aussi) leur compte. Il nous a donc semblé utile de proposer au lecteur un petit guide de l’ouvrage afin de faciliter le choix de son itinéraire parmi les différentes sections de cet ouvrage. Ce dernier, s’il a été conçu pour une lecture linéaire, se prêtera également à un parcours plus individualisé.

Bonne lecture !

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« Guide de l’ouvrage » : pour choisir son parcours Un chapitre liminaire propose quelques rappels historiques sur l’IE et explique le thème de l’enquête, ses étapes et la raison du choix des PME. Le chapitre 1 est à dominante théorique : il présente une revue de littérature et notre conception de l’IE. Il conviendra bien à ceux qui souhaitent se familiariser avec le concept d’IE et/ou en approfondir certains aspects. Le chapitre 2 est à dominante méthodologique/statistique. Il explique en détail comment, à partir d’un questionnaire portant sur les pratiques informationnelles, on arrive à constituer des groupes de PME (dont un pratiquant l’IE) le plus objectivement possible. Ce chapitre intéressera davantage les chercheurs et les amateurs de chiffres. Toutefois, il est possible à tous de s’y aventurer, notamment en prenant un raccourci et en se rendant directement à la section 2.2.2.b qui présente les résultats de façon plus littéraire. Le chapitre 3 comporte aussi beaucoup de chiffres, mais ce sont des moyennes ou des scores faciles à lire et qui permettent d’évaluer les différences de comportement des trois groupes précédemment identifiés (section 3.3). Si vous avez envie de réfléchir aux raisons pour lesquelles certaines PME font de l’IE et pas d’autres, ce chapitre est pour vous (en particulier la section 3.4). Le chapitre 4 est le plus concret de tous : il présente cinq cas de PME faisant de l’IE, avec les verbatim des dirigeants. Si vous avez envie de trouver l’inspiration dans des témoignages sans langue de bois, c’est par ici que vous vous sentirez le mieux. Et pour aller encore plus vite : Les mots-clefs de chaque paragraphe sont en caractères gras afin de faciliter une lecture en diagonale. Chaque chapitre est résumé dans un encadré situé à sa fin.

CHAPITRE LIMINAIRE : CADRAGE DE L’ENQUETE

0.1. L’ORIGINE DU QUESTIONNEMENT
De tout temps, les organisations (armées, états, entreprises, tribus) ont cherché à connaître le mieux possible leurs adversaires et leurs alliés 3. La problématique du renseignement est éternelle, quelles que soient les organisations concernées. L’information n’est pas une question véritablement nouvelle pour les entreprises. Ce qui est relativement nouveau, en revanche, c’est la dimension nationale donnée à cette question depuis la sortie du rapport Martre 4, c’est-à-dire du rapport du Commissariat Général du Plan, intitulé « Intelligence économique et stratégie des entreprises » 5, qui tentait de répondre à la question d’une gestion de l’information adaptée à la pérennité des entreprises françaises et nommait sa réponse : « intelligence économique » (IE). Ce rapport constituait en quelque sorte le début d’un retour du refoulé, une prise de conscience. Il reconnaissait une activité qui, nous l’avons évoqué plus haut, est pourtant vieille comme le monde (nous présentons les principaux apports du rapport Martre dans l’encadré ci-après). Avant la sortie du rapport Martre, seule la veille technologique avait droit de cité dans les consciences managériales et les discours politiques. Les autres tenants et aboutissants de la problématique du renseignement étaient occultés. En France, le renseignement suscite la méfiance, voire l’hostilité des décideurs, du grand public et, parfois, des militaires eux-mêmes 6. La fonction est secrète, assimilée à l’espionnage et, de ce fait, considérée par beaucoup comme illégitime. Le rapport Martre paraît donc être une sorte de lapsus révélateur de la prise de conscience par l’Etat et les grandes entreprises de la nécessité d’une appropriation décomplexée de la méthodologie de renseignement par le monde économique. Notre comparaison avec un lapsus est limitée : le rapport Martre n’est pas involontaire. Mais il est une parole révélatrice d’une activité que l’on ne nommait pas ou que l’on cachait sous l’euphémisme de « veille ».

3 4

Villain (1989) Du nom du rapporteur de ce travail, Henri Martre. 5 CGP (1994) 6 Bulinge (2002b)

Les conclusions du rapport Martre
• L’IE est « l’ensemble des actions coordonnées de recherche, de traitement et de distribution en vue de son exploitation, de l’information utile (nécessaire à l’élaboration et à la mise en œuvre de la stratégie) aux acteurs économiques ». • Les critères de conduite de ces actions sont la légalité, la protection du patrimoine de l’entreprise, l’optimisation des délais, du coût et de la qualité, et leur caractère cyclique. • L’IE procède d’une intention stratégique, et fait interagir tous les acteurs de l’économie (entreprise, groupements interprofessionnels, centres de décision nationaux et transnationaux, Etats). • Elle utilise différents niveaux d’information, de la plus accessible et a priori sans grand intérêt (mais l’intérêt provient du recoupement avec d’autres informations), à l’information « grise » ou semi-ouverte. • Elle est réalisée au moyen d’instruments tels que la veille technologique, le processus de connaissance des carrières des personnes, la rédaction de rapports d’étonnement, etc. • L’IE et sa pratique sont en partie le résultat d’acquis culturels et historiques. • Les entreprises qui pratiquent l’IE sont celles qui sont contraintes à une compréhension globale de leur environnement par la nature mondiale de leur marché, celles qui sont soumises à des risques politiques forts ou celles qui sont dépendantes de leur fonction « recherche et développement ». Le rapport Martre constate la « cécité » des entreprises françaises en la matière. • Les travaux français se sont focalisés sur les aspects techniques (veille technologique, utilisation des banques de données). L’IE souffre d’un manque de conceptualisation. • Deux freins majeurs s’opposent encore à une diffusion large et efficace de l’IE : d’une part, l’ensemble des acteurs nationaux n’a pas pris conscience du fait que la gestion stratégique de l’information est un levier de compétitivité et, d’autre part, l’IE est souvent réduite aux actions de protection et de veille technologique.

Cependant, les mécanismes de défense sont solides. Aussi le rapport Martre n’est pas allé au bout de la révélation. En choisissant sciemment et explicitement d’utiliser l’anglicisme « intelligence » au lieu du terme « renseignement », il est resté dans l’euphémisme et a limité la connotation militaire. De plus, le choix d’un terme polysémique a permis à chacun de se l’approprier comme il l’entendait. Il entretient un flou conceptuel propre à susciter la polémique. Il existe dans le rapport Martre une tension entre volonté de révélation (de la nécessité d’adapter les méthodologies du renseignement au monde économique) et rejet d’une filiation militaire plus ou moins encombrante.

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En filant la métaphore psychanalytique, on peut également considérer que le renseignement économique a suscité un autre mécanisme de défense : le déni de réalité 7. Certains ont réfuté le concept d’IE, dont la connotation militaire augurait prétendument d’un développement de l’espionnage industriel, et ont affirmé que seule la veille était légitime, en raison de son origine universitaire. Or, nous verrons plus loin que les premiers universitaires traitant de la veille se sont appuyés sur le renseignement militaire et que cette filiation rejetée est avérée. Finalement, l’utilisation de l’expression « IE » s’est répandue en France dans les années 1990. Le rapport Martre a été suivi du rapport Carayon 8 et du développement d’une politique publique d’IE, avec la création du poste de HRIE (Haut Responsable en charge de l’Intelligence Economique). Elle est utilisée parfois comme synonyme de veille, parfois comme synonyme d’espionnage industriel. Elle est le point de départ de notre travail. Nous nous demandons si le « lapsus » est révélateur d’une vraie différence avec la veille. Autrement dit, nous nous interrogeons sur l’intérêt théorique du concept d’IE. Ce questionnement conceptuel n’est toutefois pas le seul à nous inciter à démarrer une enquête. La réalité de l’IE, c’est-à-dire sa pratique, nous intéresse aussi. Bournois et Romani avaient réalisé une enquête de référence dans les entreprises de plus de 200 personnes 9. Nous avons décidé de la compléter par une enquête dans les PME. Certes, d’autres enquêtes sur le thème de l’IE en PME ont été menées avant la nôtre. Mais nous souhaitons aller plus loin. En effet, au sujet des PME, on distingue plusieurs discours, explicites ou implicites : • certains auteurs considèrent, d’un point de vue purement théorique, que l’IE est un concept applicable en PME 10 ; • d’autres affirment la réalité de cette pratique au regard de cas particuliers ou d’opérations pilotes d’introduction de l’IE en PME 11 ; • enfin, des études posent la question, à grande échelle, de la pratique de la veille ou de l’IE, en utilisant directement ces termes 12. Nous estimons qu’aucun de ces travaux ne nous permet de répondre à notre interrogation. En effet, seule une étude empirique suffisamment large pour
Voir par exemple Pateyron (1997). Carayon (2003) 9 Bournois et Romani (2000) 10 Bloch (1996) 11 Hassid, Jacques-Gustave et Moinet (1997), DARPMI (2000) 12 De Vasconcelos (1999)
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autoriser un traitement quantitatif peut, sans pour autant prétendre à une généralisation définitive, aller au-delà de la pure théorie, et au-delà du cas d’espèce. Ces derniers, s’ils sont extrêmement intéressants pour appréhender la complexité du phénomène, nous semblent, en effet, peu représentatifs de son étendue en PME, d’autant plus que ce sont majoritairement des entreprises étudiées lors de recherches-actions, d’opérations pilotes ou dans le cadre d’associations spécialisées dans la promotion de l’IE (SCIP 13 et AFDIE 14). Ces pratiques sont particulièrement encadrées et ne nous permettent pas d’extrapoler sur la diffusion du phénomène qui nous intéresse. Pourquoi ne pas nous satisfaire du dernier type d’étude ? Précisément parce que poser directement la question de la pratique de l’IE nous paraît dangereux. En effet, le vocable « IE » est mal connu, notamment des entreprises. Son interprétation peut varier fortement d’une personne à l’autre. De plus, il n’est pas difficile d’imaginer l’influence que la présence du mot « intelligence », en français particulièrement, peut avoir sur un répondant. Qui voudrait dire qu’il ne pratique pas « l’intelligence » économique, au risque d’affirmer une forme de « bêtise » économique ? Pas grand monde ! L’enquête serait de fait trop biaisée. Il est donc important, pour des résultats plus intéressants, de se rapprocher d’une expérience en « aveugle ». Enfin, certains chefs d’entreprises font de l’IE comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, c’est-à-dire sans le savoir. L’expression « IE » pose donc un double problème de flou conceptuel et de mise en œuvre sur le terrain. Nous traiterons ces aspects dans le chapitre 1. Mais avant de présenter l’enquête et ses résultats, rappelons rapidement quelques éléments sur l’objet central de notre enquête : l’IE.

0.2. L’IE COMME OBJET D’ENQUETE
Nous proposons au lecteur quelques éléments de définition, introductifs et historiques, qui permettent de mieux cerner l’IE en tant que thème d’investigation.

0.2.1. Les origines du concept d’IE
L’association du renseignement au monde économique est l’œuvre de trois pionniers : Luhn, Simon, et Wilensky. Hans Peter Luhn (1896-1964) est l’auteur de la définition la plus ancienne de l’IE (business intelligence), dans un article paru en 1958. Luhn est considéré
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Society of Competitive Intelligence Professionals Association Française pour le Développement de l’Intelligence Economique

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comme l’un des pionniers des sciences de l’information. Ancien officier des communications de l’armée allemande pendant la première guerre mondiale, il a ensuite travaillé comme ingénieur chez IBM, où il fut le premier à tenter de résoudre les problèmes de classement et de stockage de documents grâce à l’informatique. L’expression business intelligence a donc émergé du croisement de deux cultures : celle du renseignement militaire et celle de la bibliométrie. D’après Luhn, « tout système de communication servant à la conduite des affaires, au sens large, peut être considéré comme un système d’intelligence. La notion d’intelligence peut être définie, dans un sens général, comme la capacité à appréhender les interrelations entre des faits disponibles de manière à guider l’action vers un but désiré » 15. Le système décrit est une méthode automatisée qui procure un service « d’attention actualisée 16 » aux scientifiques et aux ingénieurs. Cette première définition indique d’emblée le lien entre l’IE et l’action, à travers l’existence d’une finalité. Simon 17 utilise également le terme d’« intelligence » (qu’il affirme avoir emprunté au vocabulaire militaire anglo-saxon) pour désigner la première des trois phases du processus de décision, processus qu’il assimile au management. La phase d’intelligence est la phase d’exploration de l’environnement dans un but d’identification des situations appelant décision. C’est la compréhension projective ou téléologique d’une situation 18. Mais c’est dans l’ouvrage de Wilensky 19 qu’apparaît plus clairement encore la conception moderne de l’IE, sous le nom d’« intelligence organisationnelle ». Il la définit comme « le problème de rassemblement, traitement, interprétation, et communication de l’information (...) nécessaire au processus de prise de décision 20 ». L’auteur s’inspire de l’étude des services de renseignements américains. Il distingue trois catégories d’intelligence, dont la description met en évidence le fait que l’intelligence organisationnelle est aussi action. • Tout d’abord, l’intelligence de contact consiste en la capacité à savoir qui décide de quoi, qui dispose de quelle information, comment et quand l’atteindre. C’est une compétence en matière de réseau relationnel. Cette intelligence politique correspond à notre conception moderne de l’influence. Wilensky la considère comme la réponse à l’imbrication d’intérêts divers, privés et publics. Les actions de
Luhn (1958) « Automatic method to provide current awareness services to scientists and engineers ». 17 Simon (1960) 18 Le Moigne (1990) 19 Wilensky (1967) 20 « The problem of gathering, processing, interpreting, and communicating the (...) information needed in decision-making process ».
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lobbying sont présentées comme un exemple de ce type d’intelligence. L’auteur ajoute que les « hommes de contact » sont également ceux qui assurent les missions « cachées », qui « furètent » à la recherche des secrets des rivaux (sans précision quant à la légalité de ces actions). Ensuite, l’intelligence interne a pour objet la surveillance de l’intérieur de l’entreprise, la sûreté et la sécurité. Typiquement, les informations recherchées porteront sur « la performance, la politique et le moral » des unités de l’organisation, les groupes minoritaires qui menacent la stabilité (grèves), les personnalités, l’apparition de « leaders ». Enfin, l’intelligence des « faits et des nombres » consiste à fournir au décideur de l’information technique, scientifique, juridique, économique, démographique, sociologique, industrielle, etc. Wilensky précise de façon visionnaire l’importance des technologies de l’information dans ce volet de l’intelligence.

Ainsi, dans ce que Wilensky nommait « l’intelligence organisationnelle » en 1967, apparaissent les constituants fondamentaux de ce que l’on nommera en France « IE » avec les pratiques d’influence, la détection des menaces et des opportunités, mais aussi des forces et faiblesses de l’entreprise, la protection du patrimoine de l’organisation, les réseaux, etc. L’IE est donc apparue dans la littérature en tant qu’objet d’étude à la fin des années 1950. Nous présentons à présent un aperçu des travaux sur l’IE telle qu’ils se sont développés par la suite.

0.2.2. Un aperçu des travaux sur l’IE
Une particularité des travaux sur l’IE réside dans la divergence entre littérature francophone et littérature anglophone, en ce qui concerne la délimitation du concept. a) Les recherches en langue anglaise L’IE est un thème depuis longtemps étudié par les Anglo-Saxons, ainsi que par des auteurs auxquels l’accès est plus complexe pour des raisons linguistiques. Néanmoins, les travaux les plus importants étant généralement traduits en anglais et, dans nombre de disciplines, les publications majeures étant américaines, le passage en revue de la littérature anglophone donne un bon aperçu de l’état de l’art. Ainsi que nous l’avons montré plus haut, c’est dans cette littérature que l’on trouve les origines du concept d’IE. Toutefois, il serait plus juste de rappeler que l’homme à qui l’on attribue l’origine du concept était allemand (cf. section 0.1.). Notons que les appellations anglo-saxonnes sont multiples. Competitive intelligence et business intelligence sont les plus fréquentes. 24

L’évolution du concept générique d’IE a été décrite par Prescott 21, en quatre phases. La première phase, dans les années 1960 à 1970, est baptisée « competitive data gathering » (collecte compétitive des données). Elle est centrée sur la collecte de l’information. Les auteurs les plus remarquables sont Aguilar, Cleland et King, et Montgomery et Weinberg 22. La deuxième phase, dans les années 1980, est celle de l’« industry competitor analysis » (analyse concurrentielle et sectorielle). Elle s’intéresse davantage à l’analyse sectorielle et à la transformation des données en renseignement. L’influence de Porter est considérable, mais les praticiens (Sammon, Kurland et Spitalnic) et consultants (Fuld, Kelly) 23 s’emparent largement du thème. C’est l’époque des premiers enseignements dans ce domaine aux Etats-Unis, de la vulgarisation et de la création de la SCIP. La troisième phase, « competitive intelligence for decision making » (intelligence compétitive pour la prise de décision), caractérise les années 1990 : elle interroge la capacité du concept à servir les décisions stratégiques et son impact sur le profit. Les auteurs principaux sont des universitaires tels que Ghoshal et Westney 24. Enfin, Prescott entrevoit l’avènement d’une quatrième phase qu’il nomme « competitive intelligence as a core capability » (intelligence compétitive comme compétence clef), mettant l’accent sur l’importance des dimensions humaines, comportementales et informelles. Ajoutons pour compléter l’historique ci-dessus que se sont aussi développés en Suède des travaux peu diffusés mais néanmoins importants dans le champ de l’IE : il s’agit des travaux de Stevan Dedijer, porteurs d’une conception plus large et sociétale de l’IE que celle des auteurs ci-dessus. b) Une traduction délicate Il est important de signaler à l’attention de nos lecteurs une particularité du corpus francophone qui pose problème dans la définition même du concept d’IE et qui limite, de surcroît, le recours au corpus anglo-saxon. Il existe en effet un problème d’équivalence entre ce dernier et le corpus francophone. L’acception française de l’IE est plus large que celle généralement retenue pour les termes Business intelligence, Competitive intelligence, Economic Intelligence, ou Strategic Intelligence 25. Ces expressions recouvrent un concept qui se limite au domaine de la surveillance de l’environnement de la firme ou
Prescott (1995) Aguilar (1967), Cleland et King (1975), Montgomery et Weinberg (1979) 23 Porter (1980), Sammon, Kurland & Spitalnic (1984), Fuld (1985), Kelly (1987) cités par Prescott (1995). 24 Ghoshal et Westney (1991). 25 Baumard (1991), Bloch (1996)
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