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Intervention sociale et sociologie, regards croisés

283 pages
Le dossier principal examine le rapport entre sciences sociales et intervention sociale en croisant les regards de chercheurs français et algériens sur les conditions d'émergence et de développement de l'intervention sociale dans les deux pays. Viennent ensuite : une présentation du psycho-sociologue Kurt Lewin, "fondateur" du management moderne ; un point sur les difficultés contemporaines du secteur financier ; une réflexion sur l'intermittence, comme niveau "mixte" de l'emploi précaire ; une analyse économique de la propriété intellectuelle, à la lumière des Technologies de l'Information et de la Communication.
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MANAGEMENT

& SCIENCES SOCIALES

Revue scientifique semestrielle

N° 4 - année 2007

Illustration de couverture: « Crèche Sainte-Marie (Pouponnière) ». Dessin de M. Weber (années 1830). Copyright: CEDIAS.

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-04990-1 EAN : 9782296049901

MANAGEMENT
& SCIENCES
4
-

SOCIALES
2007
semestrielle

Revue scientifique
*

DOSSIER
INTERVENTION SOCIALE ET SOCIOLOGIE:
Regards croisés

*

ARTICLES
MARCHÉS FINANCIERS, IZURT LEWIN, PROPRIÉTÉ INTELLECTUELLE, INTERMITTEN CE, ENTREPRENE URIA T

*
DOCUMENT HISTORIQUE
Adresse des Universitaires à l'Assemblée Nationale 1791

L'Harmattan

MANAGEMENT

& SCIENCES

SOCIALES

Rédaction Rédacteur en chef: Luc MARCO
Université Paris 13 - Histoire de la pensée managériale*

Rédacteur en chef ad;.oint : Robert NOUMEN
Université d'Orléans - Sciences de gestion*

Conseiller éditorial: Yann HERNOT
Université Paris 13 - Information et Communication

C011lité

scientifique

Brigitte BORJA de MOZOTA, Université Paris 10 - design Hervé CHRISTOFOL, Université d'Angers - gestion Hien BUI QUANG, Université Paris 13 - management* Didier CUMÉNAL, ISC Paris et ESCEM Tours - organisation Gilles DARCY, Université Paris 13 - droit public Armand DHÉRY, ESG Paris - finance de marché Robert ÉTIEN, Université Paris 13 - droit public Alain FINDELI, Université de Montréal- Design industriel Philippe FONTAINE, ENS Cachan - histoire de la pensée économique Xavier GALIÈGUE, Université d'Orléans - économie d'entreprise Grégory HEEM, Université de Nice - comptabilité, contrôle, audit Emile-Michel HERNANDEZ, Université de Reims - entrepreneuriat Jean-François LEMOINE, Université de Nantes - marketing Michel LE RAY, Université de Valenciennes - design Eric MARLIÈRE, Université Paris 13 - sociologie urbaine Jean-Pierre MATHIEU, Audencia Nantes - marketing et design* Martine MOULE, Université de Reims - sciences de gestion Jean -François PETIOT, Ecole centrale de Nantes - design Philippe QUINTON, Université Grenoble 3 - communication Gaëlle REDON, Université Paris 3 - sociologie Daniel VERBA, Université Paris 13 - sociologie

*

Membre du Centre de Recherche en Gestion et Management (CREGEM).

SOMMAIRE
DOSSIER: INTERVENTION SOCIALE & SOCIOLOGIE, REGARDS CROISES
Présentation du dossier .

.............

5 9

Daniel VERBA, Sociologie et intervention sociale. . . . . . . . . . . . ...................
Hervé DROUARD, La construction des savoirs en travail social

......................

17

Brigitte BOUQUET, Vers une conceptualisation du travail social à visée scientifique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Odile PIRIOU, Le travail social et la sociologie: parcours, engagements et usages. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Patrick DUBECHOT, Les méthodes de la recherche en sciences sociales au service du travail social. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Didier FASSIN, Écouter la souffrance: un traitement contemporain des inégalités. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

31

41

55 65 75 85

Faiza GUELAMINE,
Sociologie du racisme et travail social. ..........................

Manuel BOUCHER & Mohamed BELQASMI, Déprofessionnalisation et ethnicisation de l'intervention sociale. . . . . . Dominique GLASMAN,
Vers des politiques éducatives territoriales? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Farida NEMIRI-YACI, Les politiques économiques et sociales de l'Etat: la lutte contre le chômage en Algérie. . . . . . . . . . .

95
107

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Amar AMIMER, Effort social de l'Etat algérien: Réalités et contraintes dans un contexte de réformes. . . . . . . . . . . . . . . Alloua BENDIF, Aménagement du territoire, « dysurbanisation » et violences urbaines en Algérie. . . . . . . . . . . . . . .

123

141

ARTICLES
François ETTORI, A Model for Financial Projections of Venture Capital Funds. . . . . . . Jean-Philippe D'INTRONO, I<.urt Lewin: aux origines de l'imaginaire optimiste du management. . . . . . . . . . . . . Isabelle LIOTARD, Les nouvelles facettes de la propriété intellectuelle: stratégies, attaques, et menaces. . . . . . . . . Jean-Marc REMY, L'artiste intermittent: figure du travailleur post-fordiste ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Sergiej MOSHENSKIY, Essor des marchés financiers et secteur des services dans l'économie post-industrielle émergente. . . Jean-Paul TCHANKAM, L'entreprise familiale au Cameroun: bilan et perspectives des études managériales. . . . . . . . . 159

169
189

203

229

241

DOCUMENT
Recteur DUMOUCHEL,

HISTORIQUE
265

Adresse à l'Assemblée Nationale (1791). .

NOTES

DE LECTURE
269 271 277 279

Luc MARCO, Un panorama critique de l'histoire des SHS. . . . . . . . . Yann HERNOT, Littérature et réaction critique. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Livres sélectionnés par la rédaction. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Conseils aux auteurs et Bulletin d'abonnement. ..................

Présentation

du dossier

Daniel VERBA
Université Paris 13

'intervention sociale apparaît comme une «expression non contrôlée permettant de désigner l'ensemble des actions sociales, qu'elles soient l'œuvre de bénévoles ou de professionnels, qui tend à se substituer à celle, plus institutionnelles, de travail social »1. Cette catégorie de la pratique est apparue tardivement dans le vocabulaire des politiques publiques et couvre en fait un champ très large d'activités, «vaste mille-feuille» ou «nébuleuse» selon l'expression de Jean-Noël Chopart2, dont il est difficile d'apprécier les contours précis. De fait, l'intervention sociale est indissociable de la « question sociale »3 qui s'est déployée au cours du XIXe siècle à travers la constitution d'un salariat ouvrier urbain et s'est accomplie au sein de ce que nous avons appelé en France l'Etat-providence, ce système politique et administratif d'encadrement des citoyens qui s'est affirmé sous la forme des différents modes de protection qui vont de la sécurité sociale aux dispositifs de retraite en passant par les multiples formes d'assistance (aides sociales, allocations familiales, assurance-chômage, revenu minimum d'insertion, etc.). C'est dans ce contexte d'Etat providentiel que le travail social et les travailleurs sociaux ont pu se développer au cours du XXe siècle en passant d'une posture de bénévoles au statut de professionnels certifiés4. Le travail social et par conséquent l'intervention sociale qui n'en est qu'une version contemporaine et élargie ne s'est pas déployée uniformément dans les pays industrialisés mais n'a pu vraiment se professionnaliser que dans les pays riches, les pays où l'Etat était suffisamment prospère pour accompagner et prendre en charge les populations les plus fragiles. Or cet Etat-providence comme l'a fort bien montré Pierre Rosanvallon «ne constitue plus un modèle d'avenir. Ses fondements philosophiques et techniques se sont délités: les principes et les procédures organisateurs de la solidarité ne sont plus adaptés; la conception traditionnelle des droits sociaux n'est plus vraiment opératoire pour
1

L

B. Ravon, « Le travail social », Dossier,

La Documentation

française,

Problèmes politiques et

sociaux, n° 890, 2003. 2 J.-N. Chopart, Les mutations du travail social, Dunod, 2000. 3 R. Castel, Les métamorphoses de la question sociale, Fayard, 1995.

4 Les métiers traditionnels du travail social (assistant social, éducateur, animateur...) sont labellisés par un diplôme d'Etat. Cependant à côté de ces professionnels patentés ont émergé de nouveaux intervenants, pour la plupart issus de cursus universitaires, qui ont investi les dispositifs territorialisés (contrats de ville, M.O.U.S., rénovation urbaine, médiation, développement social, etc.).

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répondre aux défis nouveaux de l'exclusion... L'Etat providence était bien organisé pour traiter les problèmes de populations relativement homogènes, de groupes ou de classes si l'on veut. Il doit maintenant surtout prendre en charge des individus qui se trouvent tous dans des situations qui leur sont particulières. »5 En passant d'un Etat-providence prospère et fondé sur des politiques sociales de redistribution à un Etat social-libéral gestionnaire et donc moins disposé à « entretenir» des populations assistées, les travailleurs sociaux ont dû revoir leurs pratiques et ce d'autant plus que dans les années 1970 ils ont subi les remises en cause des sociologues critiques qui, inspirés par les travaux de Michel Foucault6, les ont accusés d'être l'instrument pacificateur du capitalisme en exerçant un contrôle social sur les catégories les plus dangereuses de la société. En d'autres termes, les travailleurs sociaux auraient servi à étouffer, grâce aux subsides sociaux et à l'encadrement matériel et symbolique, les velléités de révolte des plus démunis. En cultivant chez les travailleurs sociaux, une forme de culpabilité voire d'auto-flagellation, cette sociologie critique a été l'une des causes du malaise du travail social dans les années 1980 mais aussi l'un des motifs de malentendu entre sociologues et professionnels. « Cette vulgate, explique Michel Autès en conclusion du rapport de la MIRE, se diffuse depuis le début des années 1970. Elle a nourri le cadre d'interprétation d'une sociologie qui n'a pas été sans connaître des succès faciles autour de l'équation «travail social = contrôle social », et qui, malgré certaines autocritiques de ceux qui en avaient été les fers de lance s'est maintenue avec une remarquable constance à travers les vicissitudes du temps.»7 Dans un contexte politique marqué par une reconfiguration des rapports entre l'Etat et le secteur socials, aggravé par les restructurations de l'appareil de production, les impératifs de rentabilité économique, la montée du chômage et la précarisation de certains emplois, l'intensification du processus de relégation urbaine, le déclin des institutions9 et l'émergence de nouvelles problématiques de santé publiquelO, le travail social constitue de plus en plus une réponse insatisfaisante tant la question sociale déborde aujourd'hui les frontières habituelles des catégories touchées par les différentes formes d'exclusion; et la

5

P. Rosanvallon, La nouvellequestion sociale,Seuil, 1995, p.197.

6 Cf. à ce propos l'ouvrage de Jacques Donzelot au titre évocateur La police desfamilles, Editions de Minuit, 1977. 7 M. Autès, Les mutations du travail social, Rapport de la MIRE, Dunod, 2000, p. 252. 8 Maryse Bresson, les métamorphoses sociales: quand l'Etat veut transcender le social, Colloque international, 11, 12, 13 septembre 2006, Paris, Centre d'économie de la Sorbonne. 9 Le modèle familial traditionnel ne constitue plus la seule référence (mono-parentalité, familles recomposées, familles homosexuelles. ..). Il en est de même de l'institution scolaire qui traverse une crise de confiance sans précédent (150.000 jeunes sortent chaque année de l'école sans formation ni diplôme). 10 Sida, toxicomanie, maladies infectieuses, alcoolisme, obésité. . .

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présence de populations "désaffiliées"ll à côté d'une fraction majoritaire bénéficiant des garanties fondamentales (travail, santé, logement...) est d'autant plus insupportable que la société française s'est, malgré les discours alarmistes dénonçant avec un certain misérabilisme son appauvrissement, globalement enrichie. Si l'intervention sociale joue un rôle essentiel de régulation dans les pays développés, elle se structure de manière différente dans les pays émergents ou en voie de développement. En Algérie, il reste dans l'organisation politicoadministrative actuelle des bribes plus ou moins opérationnelles d'un système bureaucratique d'assistance à la française (DAS, services sociaux) qui a été en partie désactivé depuis la décolonisation ou bien consenti à des réseaux caritatifs ou humanitaires dont les objectifs relèvent plus souvent de la propagande sectaire que du développement social. En Algérie en effet les politiques d'action sociale et le dispositif de solidarité nationale reposent en grande partie sur l'entraide familiale locale. L'organisation de protection sociale héritée de l'époque coloniale a été révisée et restructurée en vue de l'ajuster aux nouvelles exigences engendrées par les mutations socio-économiques que connaît l'Algérie depuis qu'elle est passée d'une économie étatique à une économie de marché. En un sens, l'Algérie, à sa manière, est en train de vivre les mêmes bouleversements socio-économiques que la France mais dans un contexte de pays émergent. Cette transition ainsi que la guerre civile ont fracturé le tissu social et laissé une grande partie de la population dans le besoin et la précarité et ce malgré d'importantes ressources f1t1ancières liées à l'exploitation des hydrocarbures. Les islamistes ont pu ainsi profiter de cette situation pour s'emparer de ce secteur déserté par l'Etat et les collectivités, asseoir leur influence dans les populations les moins éduquées et échanger ainsi leurs bons services contre une adhésion sans limites au pouvoir religieux.12 Adossée à un chômage chronique qui selon les opérateurs socio-économiques pourrait friser les 50% notamment parmi les plus jeunes, à un illettrisme qui touche encore près de 40% de la population, à une crise du logement qui risque de se combiner à une urbanisation chaotique pour faire face aux besoins13, à une jeunesse pauvre et oisive touchée par la drogue et la prostitution, l'influence islamiste radicale a pu ainsi surfer sur la vague de la décomposition du tissu social pour imposer ses
11Selon Robert Castel,
(Les métamorphoses

" la zone de désaffiliation conjugue absence de travail et isolement social."
sociale, Fayard, 1995).

de la question

12 En Palestine, le Hamas a pu gagner les élections législatives en adoptant les mêmes stratégies d'entrisme par l'intervention caritative et en profitant de la corruption du parti au pouvoir: le Fatah. De même le Hezbollah au Liban, a conquis son influence au sein de la population chiite en investissant l'économie de la solidarité et de l'action sociale. 13 Certaines villes d'Algérie et en particulier la ville de Bejaïa ont lancé des programmes de construction très ambitieux mais sans prise en compte des équilibres architecturaux et sociaux au risque de se voir confrontées aux mêmes phénomènes de concentrations urbaines que dans les banlieues françaises.

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orientations idéologiques et la soumission aux autorités religieuses. On peut en effet supposer que les désordres sociaux et le délitement du pouvoir central profitent aux intégristes qui ont beau jeu de dénoncer la corruption de l'Etat et la menace que font peser les pays occidentaux sur les valeurs traditionnelles. La reprise en main de l'intervention sociale est donc un enjeu de lutte majeur pour les pays émergents dans lesquels des Etats, éreintés par le népotisme et la corruption, côtoient des groupes de pression aux idéologies fascisantes. La série d'articles présentés dans ce numéro spécial de la Revue Management & sciencessodales est d'une part le produit d'un séminaire du CERAL14 qui s'est tenu du 5 février au 11 juin à l'Université Paris 13 (campus de Bobigny) à raison d'une séance toutes les deux semaines, et d'autre part celui des actes du colloque de Bejaïa (Algérie) qui s'est déroulé les 2 et 3 juin 2007 à l'université Abderrahmane Mira15. Le séminaire avait pour objectif d'examiner le rapport entre sciences sociales et intervention sociale à travers quelques objets de la recherche en travail social tandis que le colloque visait à croiser les réflexions de chercheurs français et algériens sur les conditions d'émergence et de développement de l'intervention sociale dans les deux pays. Si l'on a pu ainsi réunir ces contributions, au risque d'en perdre le fil conducteur, c'est bien évidemment qu'elles sont toutes au carrefour, d'un seul et même objet: l'intervention sociale. Les contributions sélectionnées ici ne relèvent pas nécessairement d'universitaires patentés, mais combinent aussi des approches sociologiques, économiques et professionnelles qui permettent de faire une place non négligeable aux praticiens qui sont engagés dans un processus de recherche. C'est ce principe qui fait toute la richesse de ce dossier qui est autant destiné à circuler dans le milieu universitaire que parmi les professionnels du secteur social16.

14Centre d'étude et de recherche sur l'action locale (Equipe d'accueil, Université Paris 13). 15Ce colloque n'aurait pu se tenir sans le soutien du conseil scientifique de l'université Paris 13, le Haut conseil franco-algérien universitaire et de recherche, l'université Abderrahmane Mira de Bejaïa, le Conseil général de Seine Saint Denis, Pierre Teisserenc, directeur du Ceral, Claudia Thien et toute l'équipe de l'IUT de Bobigny. Doivent être associés à ces remerciements pour leurs amicales contributions: Omar Brixi, Antoine Lazarus, Chantal Goyau, Anne Coppel, Alain Minet, Stéphanie Pryen. 16Je tiens à remercier Luc Marco, Robert Noumen et Yann Hernot pour leurs suggestions et le travail de relecture et de correction qu'ils ont généreusement consacré à ce dossier ainsi que François Figlarz qui s'est chargé des traductions.

Sociologie

et intervention
Daniel VERBA

sociale

IRIS,

Institut

de recherche interdisciplinaire

sur les enjeUX sociaux

(UMR 8156, UniversitéParis 13-CNRS-INSERM-EHESS)

La sociologie et le travail social entretiennent des relations ambiguës fondées à la fois sur des proximités historiques et scientifiques mais aussi sur des rapports de force qui se sont notamment exprimés chez les sociologues critiques dans le prolongement des travaux de ]\;fichel Foucault. L'article pose quatre points de convergence, mais aussi de divergence, qui structurent les interactions complexes des deux champs d'activités professionnelles et ouvre des perspectives de rapprochements générateurs d'enrichissements mutuels. Mots clés: Sociologie, Travail social, Intervention sociale, Légitimité. Sociology maintains ambiguous relationships with social work based on historical and scientific close links but also battles of wills which have been expressed by the criticism sociologists after Michel Foucault's theories. The article puts down four convergencepoints but also differences which build up the complex interactions between the two professional fields and open rapprochements producing mutual enrichments. Key words: Sociology, Social work, Social intervention, Legitimacy.

Comme l'indique Odile Piriou en introduction de l'article qui figure dans cet ouvrage, «la sociologie et le travail social entretiennent des relations d'affmité non dénuées d'ambiguïté». En effet si les sciences sociales et le travail social sont nées à peu près simultanément des désordres produits par l'industrialisation et notamment de ses effets sur la condition humaine, le dialogue entre chercheurs en sciences sociales et intervenants sociaux a toujours été empreint d'une certaine méfiance. Ce passif dont je m'efforce de reconstruire l'histoire et l'actualité est le produit de quatre phénomènes que je commenterai brièvement: 1. La conquête de légitimité En premier lieu je poserai que les deux champs ont dû conquérir parallèlement leur légitimité: le travail social en se professionnalisant, la sociologie en gagnant ses galons de discipline scientifique à part entière, avec des succès mitigés pour l'un comme pour l'autre1. Le travail social a dû en effet s'extirper de la gangue confessionnelle dans laquelle il était né pour s'émanciper
1 «L'affaire Tessier» qui, en 2001, a défrayé la chronique bien au-delà du milieu universitaire a montré combien fragile était encore la sociologie en tant que discipline scientifique. A ce propos on lira avec profit dans L'esprit sociologique Bernard Lahire (La Découverte, 2005, pp. 351-387), de l'excellent chapitre intitulé «Une astrologue sur la planète des sociologues ou comment devenir docteur en sociologie sans posséder le métier de sociologue? ».

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des grandes idéologies religieuses (catholicisme ou protestantisme) ou politiques (marxisme, socialisme), faire reconnaître son champ de compétences et gagner son statut de profession. Il a ainsi conquis sa professionnalité en évacuant la part militante et confessionnelle de ses activités pour pouvoir bénéficier de tous les avantages symboliques et matériels d'une légitimité légale-rationnelle pour reprendre la terminologie de Max Weber. La sociologie, quant à elles, a dû, pour se constituer en discipline, conquérir le sociologique sur le social. «En raison de son immersion dans les phénomènes sociaux qu'elle se donne pour tâche d'étudier, écrit Pierre Jean Simon dans son Histoire de la sociologie, parce qu'elle est constituée elle-même en enjeu et dans les luttes qui se livrent pour la représentation légitime du social )~, la sociologie a construit son objet en se démarquant significativement de l'intervention sociale. Deux formes de conquête d'un objet proche, le fait social, pour l'acquisition de deux légitimités différentes: l'une conceptuelle, visant par l'observation et l'exploration méthodique la compréhension du phénomène social, l'autre pragmatique, par la construction d'une ingénierie d'intervention en vue de la résolution de problèmes sociaux. 2. Expertise et engagement dans l'action En second lieu, pour exister en tant que science, la sociologie a dû rompre avec une conception militante ou engagée de la science sociale qui avait présidé à son émergence au milieu du XIXe siècle. «Les philosophes n'ont fait que diversement interpréter le monde, écrivait Marx, il s'agit désormais de le transformer ».3 Même Emile Durkheim, pourtant si soucieux d'établir la sociologie comme science, projette de fonder les bases d'une science sociale pratique, une science qui puisse servir l'action sociale. Dans la préface de la première édition de De la Division du travailsocia4 il écrit: « De ce que nous nous proposons avant tout d'étudier la réalité, il ne s'ensuit pas que nous renoncions à l'améliorer: nous estimerions que nos recherches ne méritent pas une heure de peine si elles ne devaient avoir qu'un intérêt spéculatif. Si nous séparons avec soin les problèmes théoriques des problèmes pratiques, ce n'est pas pour négliger ces derniers: c'est au contraire, pour nous mettre en état de les mieux résoudre. »4 Cette disposition réformiste, plus ou moins prégnante, selon les sociologues et le contexte sociopolitique, divisera souvent les sciences sociales entre partisans d'une implication militante du chercheur au nom de son expertise socialeet promoteurs d'une sociologie détachée, voir cynique, s'interdisant toute ingérence dans les affaires de la Cité. Comme le disait Robert Park, prenant le
2

P.). Simon, Histoiredela sociologie, fondamental, 1991, p. 9. PUF

3 Thèses sur Feuerbach, Thèse XI, 1845. Cela n'a pas empêché le brillant théoricien de la lutte des classes de distinguer ses travaux historiques et sociologiques des grands manifestes de propagande où ses connaissances se mettaient au service d'un projet de révolution. 4 E Durkheim, De la division du travail social, Préface de la 1ère édition, PUF, 1967, p. XXXVIIIXXXIX.

Daniel VERBA

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contre-pied des «do-gooder »5, le sociologue doit observer la réalité sociale «avec la même absence de passion que le zoologue qui dissèque un doryphore »6. On peut donc faire l'hypothèse d'un axe qui, du plus militant au plus positiviste, déclinerait les coordonnées de toutes les sociologies avec à une extrémité les théories au service d'un projet révolutionnaire comme ce fut le cas de la sociologie marxiste et à l'autre bout les théories positivistes revendiquant une indépendance totale à l'égard de toutes formes de convictions politiques et morales. Comme l'exprimait très bien Pierre Bourdieu qui ne s'est pourtant pas privé à la fm de sa vie de s'engager publiquement, « demander à la sociologie de servir à quelque chose, c'est toujours une manière de lui demander de servir le pouvoir »7. Dans de nombreux pays émergents ou sujets à de puissants troubles politiques, se pose d'ailleurs clairement la question de l'instrumentalisation des sciences sociales au profit soit d'un Etat-contrôleur qui encadre les chercheurs et leurs publications, soit d'une idéologie qui tend à substituer à ces disciplines des cours de morales ou de pratiques sociales fondés sur des ouvrages religieux.8 Certains pays, comme l'Algérie ou le Maroc, ont ainsi beaucoup de mal à recruter des universitaires dans ces disciplines, tant elles ont été désertées et remplacées par des enseignements de conviction à forte teneur confessionnel. 3. Le contrôle social En troisième point, on a pu observer au cours des années 70, période où le travail social augmente significativement ses effectifs9 et où la sociologie s'impose à l'université, une tension forte entre les sciences sociales et le travail social. À la suite des travaux de Michel Foucault sur la prison et l'hôpital, de nombreux sociologues, comme Jeannine Verdez-Leroux, Michel Meyer, Jacques Donzelot et même Pierre Bourdieu qui a aussi un temps inspiré ce courant de penséelO, ont empoigné le travail social en montrant que ses activités participaient insidieusement à l'entreprise capitaliste - on dirait aujourd'hui libérale - et bourgeoise de contrôle des catégories les plus fragiles de la société. En 1972 un numéro de la revue Esprit, principalement animée par des sociologuesll, a incarné ce moment fort où la sociologie a basculé d'une posture
5 Selon Robert Park, les «do-gooders» sont les partisans d'une sociologie évangélique, porteuse

d'un message réformiste. 6 Cité par P.J Simon., Histoire de la sociologie, PUF fondamental, 1991, p. 471. 7Questions de sociologie, inuit, 1980, rééd.1984, p. 27. M 8 Voir à ce propos M. Kerrou, « Etre sociologue dans le monde arabe ou comment le savant épouse le politique », Peuples méditerranéens, n° 55-56, pp. 247-268, ou encore M. Madoui, « Les sciences sociales en Algérie », article à paraître dans Sociologie ratique. p 9 En six ans les travailleurs sociaux ont doublé de nombre. 10Avec notamment ces deux ouvrages: Les héritierset La reproductionparus aux éditions de minuit en 1964 et 1971. 11 Parmi ceux-ci on trouve notamment Michel Chauvière, devenu directeur de recherche au CNRS, Michel Foucault, alors professeur au Collège de France, Philippe Meyer aujourd'hui

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indifférente ou détachée à une posture critique du travail social comme bras camouflé du système de domination des classes populaires. En incorporant cette approche, les travailleurs sociaux de cette époque et même au-delà ont développé une mauvaise conscience d'eux-mêmes et de leurs pratiques qui a corrompu les relations entre les deux champs et entretenu une méfiance déjà perceptible. Depuis la publication de la Misère du monde12et l'évolution des sciences sociales qui se sont nettement écartées de la vulgate marxiste des années 1960 et 1970, les théories du contrôle social ont perdu de leur emprise à la fois chez les chercheurs et les professionnels et ont réduit un peu la tension entre les deux champs, mais il reste un fond de défiance lié à la domination symbolique de la sociologie sur le travail social qui s'est alimenté de la publication en 1998 d'un nouveau numéro de la revue Esprit au titre ravageur: A quoi sert le travail social ?13En 1972, les sociologues s'interrogeaient sur les conditions socio-économiques d'émergence de l'intervention sociale; en 1998, c'est son utilité par rapport aux usagers qui est questionnée.. .Au point que dans un de ces derniers ouvrages, Jacques Ion, annonce ni plus ni moins que la fln du travail social14 suscitant ainsi la colère du milieu professionnel.15 4. Formation et rapport au savoir Il existe un autre facteur de malentendu entre sciences sociales et travail social c'est la formation et plus globalement le rapport au savoir. L'appareil de formation en travail social est constitué de centres associatifs de droit privé qui sont l'émanation historique de structures caritatives catholiques et protestantes, (mais aussi socialistes telles les Cemea 16),qui se sont laïcisé à la fin des années

chroniqueur de radio, Jacques Donzelot, Hubert Lafont, Gérard Mury, ou encore Jean-René Tréanton, tous quatre sociologues. 12P. Bourdieu (sous la dir. de), La misère du monde, 1993. Cet ouvrage a, entre autres, permis de redorer le blason des travailleurs sociaux en les mettant au cœur des luttes contre l'exclusion et les fractures sociales et en montrant les contraintes paradoxales de leur travail. Bourdieu montre notamment l'importance sociale de toutes ces «professions qui ont pour mission de traiter la grande misère ou d'en parler avec toutes les distorsions liées à la particularité de leur point de vue» (p. 10). 13Il n'est d'ailleurs pas dit que les travailleurs sociaux en aient totalement fmi avec cette figure stigmatisée de contrôleur social. Les enquêtes sociologiques menées sur les récentes échauffourées des banlieues en novembre 2005 montrent en effet que les jeunes auteurs de violences se méfient des travailleurs sociaux qu'ils considèrent comme de potentiels «espions» et « balances» en raison de leur proximité avec les élus, la police et plus globalement avec les institutions (voir à ce propos L. Mucchielli et Le Goaziou Véronique (2007), Quand les banlieues brûlent, retour sur les émeutes de novembre2005, La Découverte ou encore E. Marliere, Jeunes en cité,
diversité des trqjectoires ou destin commun ?, L'Harmattan, 2005.).

14 Ion, Le travail socialau singulier,Dunod, 1998. J. 15 Le débat a été largement relayé par la revue professionnelle madaires » (A.S.H.) du 13 mars au 3 juillet 1998. 16Centre d'entraînement aux méthodes d'éducation active.

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sociales hebdo-

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196017. Or par tradition, le développement de la sociologie tel qu'il a été souhaité par ses fondateurs s'est opéré dans un cadre laïque et républicain, celui de l'Université. L'influence de Le Play18 dans les centres de formation, dont les travaux sont marqués par un catholicisme social conservateur, était incompatible avec l'approche laïque durkheÏtnienne alors dominante à l'université19. Et même si leur formation s'est sensiblement rapprochée, les sociologues qui exercent dans les centres ou les instituts privés ne relèvent pas des mêmes cadres d'emploi ni de statut que les sociologues enseignants-chercheurs de l'Université. Cette fracture statutaire et donc identitaire n'a sûrement pas aidé à rapprocher les sociologues des intervenants sociaux d'autant plus que les postures pédagogiques semblent parfois difficilement conciliables: fondées sur la professionnalisation et l'accompagnement « à la culotte» dans les centres qui font la part belle à la pratique et à la socialisation professionnelle, ces postures pédagogiques se démarquent très nettement de celles de l'université, moins enveloppantes pour l'étudiant et plus portées sur les apports discursifs que sur les stages. De plus la compétence professionnelle est souvent référée à des prédispositions biographiques ou des qualités innées, en bref un savoir-être qui ne s'apprend pas et auquel on ne peut substituer des connaissances académiques2o. Enfm ces "formateurs-chercheurs" (Dubechot, Drouard, 2005) ou ces sociologues-praticiens (Piriou, 2006) comme ils aiment parfois se désigner pour établir leur position professionnelle en se démarquant du milieu académique, constituent une sorte d'espace intermédiaire entre intervenants sociaux et universitaires qui peut contribuer à maintenir un certain malentendu. Perspectives En dépit des tentatives plus ou moins fructueuses de rapprochement et d'une certaine convergence historique d'émergence21, les rapports entre sociologues et travailleurs sociaux ont abouti à une relative interdépendance du travail social et des sciences sociales et à l'impasse de la constitution du travail social comme discipline scientifique autonome. Si l'on peut en effet identifier des points de rencontre historique entre la sociologie et l'intervention sociale
17On trouvait encore à la fm des années 60 des religieuses en habit qui participaient aux journées de l'ancien Comité d'entente (aujourd'hui l'AFORTS et le GNI) qui rassemblait tous les centres de formation en travail social. 18 Frédéric Le Play (1806-1882) est un brillant ingénieur sorti de Polytechnique et des Mines qui s'est pris de passion pour les sciences sociales. il est surtout connu pour sa méthode monographique et ses études empiriques sur la classe ouvrière.
19 P. Dubechot La sociologie au se17JÏce u travail social, La découverte, d 2005. 20 Voir à ce propos: F. Aballéa, Les conseillers sociaux du travail: un échec de la professionnalisation de la sociologie, conférence de l'université de Rouen, 1999, ou D. Verba, Le Métier d'éducateur de jeunes enfants, La Découverte, 2006. 21 Ces rapprochements s'expriment clairement dans le fait que la chaire de travail social du CNAM ait été rattachée à la 19ème section du CND c'est à dire à la sociologie et non à la psychologie (voir l'article de Brigitte Bouquet).

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dans «leur commune prétention au monopole du discours vrai et légitime sur les problèmes sociaux et la nature du travail social >~, il existe cependant, dans la mesure où les sociologues et les travailleurs sociaux n'exercent pas le même métier, des divergences importantes de position. Les premiers sont des praticiens de l'observation et de l'analyse des pratiques et des politiques sociales, tandis que les seconds sont des professionnels chargés de résoudre les problèmes d'individus ou de groupes en difficulté. Il ne s'agit pas là de se replier vers la traditionnelle dichotomie entre théorie et pratique en renvoyant les uns à la grâce de la pensée et les autres à la trivialité de l'action, mais bien de rappeler la fracture importante entre le sociologique et le social. Le social devient sociologique lorsque des lignes de force, des régularités, des convergences peuvent être constatées, analysées et interprétées. Il s'agit donc bien d'une véritable conversion qu'opère le sociologue lorsqu'il explore le social, qui aboutit à une nouvelle construction de la réalité et non de l'action. Les intervenants sociaux comme les médecins ou les magistrats peuvent se saisir de l'analyse sociologique qui leur permet d'affiner leurs pratiques, mais rien ne les y oblige. De même, la connaissance sociologique de la pauvreté, du chômage, de la délinquance.. .ne garantit aucunement la compétence nécessaire à leur traitement social. Je dirai même plus: si la légitimité d'une discipline « travail social» est si difficile à construire en France et même en Amérique du Nord, c'est qu'elle se nourrit de plusieurs champs disciplinaires. Or, on le sait depuis I<ant, une science pour se fonder a besoin de deux composantes: un objet bien délimité et un corpus de concepts et de méthodes adapté à son objet. Malgré les efforts de chercheurs nord-américains, canadiens notamment, l'intervention sociale n'a jamais réussi à imposer sur la scène scientifique une telle configuration. Mais on peut toujours rêver. . . Pourtant si l'intervention sociale n'a pas été en mesure de se constituer en discipline autonome, les intervenants sociaux, quant à eux peuvent contribuer à la production d'une sociologie de l'intervention sociale en collaborant avec les sociologues. C'est ce que nous nous efforçons de faire depuis quinze ans en associant éducateurs et assistants sociaux aux enquêtes que nous menons soit sur les professions, soit sur les pratiques d'intervention sociale. Ceux-ci disposent en effet d'un corpus de connaissances «spontanées », d'un «sens pratique» pour reprendre l'expression de Pierre Bourdieu qui, à supposer qu'on veuille bien lui permettre d'émerger et d'être formalisé selon des critères rigoureux, peut contribuer à un registre de compréhension moins souvent sollicité: celui des professionnels de terrain eux-mêmes engagés dans un processus de recherche. « Si les acteurs étaient conscients et capables de parler de ce qu'ils savent, écrit Bernard Lahire, les chercheurs en sciences sociales n'auraient guère de rôle ou de fonction sociale spécifique: de bons instruments

22 F. Bailleau et al., Lectures sociologiques du travail social, Les éditions sociales, 1985.

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d'enregistrement suffiraient alors amplement à constituer un stock de savoirs vrais sur le monde social.»23 C'est pourquoi le sociologue opère, par une sorte de maïeutique, la formalisation d'un patrimoine d'expériences accumulées qui aident à une meilleure compréhension des pratiques sociales. «Les acteurs peuvent d'autant mieux parler de ce qu'ils font et de ce qu'ils savent, poursuit Lahire, que leurs pratiques et leurs savoirs ont été désignés, nommés, distingués verbalement dans l'ensemble continu et infini des pratiques et des savoirs. )~4 C'est exactement ce travail d'accouchement que nous avons mené à deux reprises avec des assistants sociaux de collèges et de lycées pour essayer de mieux appréhender l'absentéisme, la violence et les familles d'enfants en difficulté scolaire25. N ous n'avons pas ici l'espace pour exposer les bénéfices sociologiques de telles recherches, mais elles montrent que l'on peut établir des passerelles fructueuses entre sciences sociales et intervention sociale à supposer que sociologues comme travailleurs sociaux respectent le territoire de compétences de l'autre et se gardent d'empiéter sur les prérogatives de chacun. À supposer aussi que l'on puisse faire tomber les effets de domination qui s'exercent de la sociologie à l'intervention sociale et qui restent fortement prégnants dans les rapports qu'entretiennent enseignants-chercheurs labellisés par l'université et sociologues-praticiens des centres de formation en travail social. La situation de certains cadres pédagogiques exerçant comme contractuels dans les universités comme Paris 5 ou Paris 13 montre, que sans légitimité universitaire il est quasi impossible d'exercer son métier de formateur en travail social26. Comme l'explique très bien Philip Mondolfo, l'ancien responsable de la formation des assistants sociaux à l'IUP «aménagement et développement territorial », aujourd'hui chargé d'un observatoire du service social dans un Conseil général, «une faculté ne peut être un lieu d'accueil pour une formation professionnelle en travail social animée par une équipe de contractuels dont le statut précaire n'autorise que peu de marge de manœuvre dans un jeu où s'affrontent des clans (...) Il n'y aura pas de formation professionnelle en travail social à l'université viable sans des postes de titulaires pour les formateurs de la filière. »27.On peut espérer qu'avec la nouvelle loi de modernisation des universités28 qui donne plus de souplesse au recrutement des enseignants, il sera possible de faire plus largement place aux formations en travail social et à ces pédagogues de l'ingénierie sociale qui, à mi-chemin des
23 L'esprit sociologique, La Découverte, 2005, p. 141. 24 Id., p. 142. 25 D. Verba (dir.) Absentéisme et violence à l'école, CRDP,

1995 ; D. Verba, Echec scolaire, travailler avec lesfamilles, Dunod, 2006. 26 Le CERAL a été pendant près de dix ans le théâtre de cet affrontement symbolique, notamment lorsque Philip Mondolfo (Repenser l'action sociale, Conduire le développement social, Dunod), qui n'avait pas de statut universitaire, était membre du laboratoire de recherche. 27 «Une formation initiale en travail social à l'épreuve de l'université », Revue française de service social, revue trimestrielle de l'ANAS, n° 213, p. 37. 28 Loi du 10 août 2007 relative aux libertés et aux responsabilités des universités.

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sciences sociales et de l'intervention sociale, contribuent à leur façon à une meilleure compréhension du monde social en construisant des passerelles entre sociologues et travailleurs sociaux. Bibliographie AUTES Michel (1999), Les paradoxes du travailsocia~Paris, Dunod. BACHMANN Christian, SIMONIN Jacky (1982), Changer au quotidien, Paris, Etudes vivantes. BAILLEAU Francis et alii, (1985), Lecturessociologiques u travail socia~Paris, Les d Editions ouvrières, coll. Politiques sociales. CHAUVIERE Michel (2004), Le travailsocialdans l'actionpublique, Paris, Dunod. CHOP ART Jean-Noël (2000), Les métamorphoses u Travail socia~Paris, Dunod. d DONZELOT Jacques (1977), La Policedesfamilles, Paris, Ed. de Minuit. DUBAR Claude (1991), La socialisation,Constructiondes identitéssocialesetprofessionnelles,Paris, Armand Colin. DUBAR Claude, TRIPlED Pierre, (1998), Sociologie desprofessions,Paris, Colin. DUBECHOT P. (2005) La sociologieau service du travail socia~ Paris, La Découverte. DURI<HEIM Emile (1967), De la divisiondu travailsocia48e édition, Paris, PUF. FOUCAULT Michel (1975), Surveilleretpunir, Paris, Gallimard. ION Jacques et TRICART Jean-Paul (1984), Les travailleurssociaux, Paris, La Découverte. ION Jacques (1991) Le travailsocialà l'épreuvedu temtoire, Toulouse, Privat. ION Jacques (1998, Le travailsocialau singulier,Paris, Dunod. I<ARSZ Saül, (2004), Pourquoile travailsocial? Paris, Dunod. MONTLIBERT Christian de (1981), Le contrôlede la vieprivée, Paris, Delval. MUEL-DREYFUS, Francine (1983), Le métierd'éducateur,Paris, Ed. de minuit. PIRIOU, Odile (2006), La face cachéede la sociologie, la découvertedes sociologues à praticiens, Paris, Belin. SIMON, Pierre-Jean, (1991) Histoire de la sociologie, Paris, PUF fondamental. VERBA Daniel (1990), Histoire d'unegestioncollective: lepouvoirpartagé, Paris, Syros. VERBA Daniel (1995), Violenceet absentéisme l'école,Paris, CRDP. à VERBA Daniel (2006), Le métierd'éducateurdejeunes enfants,Paris, La Découverte. VERBA Daniel (2006) Echecscolaire:travailleraveclesfamilles, Paris, Dunod. VERDEZ-LEROUXJeanine (1978), Le Travail Socia~Paris, Ed. de Minuit. VILBROD Alain (1995), Deveniréducateur, uneaffairedefamille,Paris, L'Harmattan. Articles Esprit (1972) ((Pourquoi le travail social? » n° 4-5, avril-mai. Esprit (1998) «A quoi sert le travail social?» n° 3-4, mars-avril. FLEXNER A., "Is Social Work a Profession?", Schooland SocietY,1, June 1926.

La construction

des savoirs en travail social
Hervé DROUARD
Praticien-chercheurformateur, Docteur en sociologie Il Y a en effet tout un domaine à mi-chemin de l'action et la science dans la région de la pratique rationnelle où sociologuepeut et doit s'aventurer,. il faut être prêt à sauter dangereux pas: le vide qui s'étend de la science sociale à direction de l'aaion. » Marcel MAuss
((

de le ce la

L'article aborde la question de la recherche en travail social (RTS), son évolution au cours des quarante dernières années. Il étudie aussi l'actualité de ses pratiques et les perspectives de son développement telles qu'on peut essayer d'en dessiner les contours. C'est donc à un véritable bilan scientifique qu'il est ici procédé. Mots clés: Recherche en travail social, Praxéologie, Sociologue-praticien, Recherche-action, Discipline. The article tackles the question of research in welfare work (R. W. W.), its evolution in the course of last forty years. It studies the actuality of its practices and the perspectives of its development such as they can try to draw outlines. It's a real scientific point of view which is here given. Key Words: Search in welfare work, Praxeology, PractitionerS ociologist, Action in research, Discipline.

Position du problème Une profession, pour se construire, se développer et perdurer, a besoin de lieux et d'instances où des praticiens-chercheurs de cette profession, élaborent les savoirs nécessaires à son exercice; lesquels, validés par une communauté professionnelle, sont ensuite diffusés, valorisés, capitalisés, forgeant une « discipline» dont les représentants transmettent aux nouveaux entrants comme aux praticiens en exercice les contenus et les pratiques. Apparaissent alors centres de formations, instituts universitaires, colloques, revues. . .

C'est ainsi que l'on peut rompre en permanence avec les pratiques
inadéquates et refonder des pratiques plus adaptées et plus efficaces. Deux causes principales au déficit et au retard pris par les professions sociales dans la mise en place d'instances de recherche propre apparaissent: d'une part la sacro-sainte division du travail posée dès le départ de la réflexion philosophique occidentale (et qui oppose l'intellectuel au manuel, le théoricien au praticien ou le savant à l'exécutant), et d'autre part la naissance du travail social français et des organismes pour sa formation hors de la sphère universitaire, sur le terrain, au hasard des besoins pris en charge par des personnalités charismatiques, des associations ou institutions peu liées. On aboutit à un émiettement des lieux de formation sur le territoire et une difficulté à se fédérer voire à s'organiser.

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Derrière cela, des disciplines existantes qui ont porté et dominé ce qu'elles considéraient comme des excroissances de leur territoire: la médecine, la psychologie, la sociologie, les sciences de l'éducation, de la gestion, aujourd'hui du management... Le fait de n'avoir pas constitué rapidement, en France, une «discipline académique» propre dotée de son objet, de ses laboratoires, de ses chercheurs, de ses congrès, de ses publications, a empêché d'irriguer les professions par des savoirs professionnels capables de renouveler les pratiques, de permettre le travail critique, bref de constituer une véritable communautéscientifiquereconnue à l'exemple des pays anglo-saxons. Les champs de pratiques, en particulier professionnels, ont longtemps été négligés comme champs de savoir par l'Université, parce que centrés sur l'action, le singulier, le changeant, autrement dit la contingence. Ils étaient en contradiction avec l'éthique savante classique du reproductible et de l'universel, mais aussi et peut-être surtout les universitaires n'étant pas des praticiens (si l'on excepte leur travail d'enseignants-chercheurs), ils ne pouvaient être que dans l'observation des pratiques des autres acteurs du champ. Pourtant seuls les praticiens peuvent, de l'intérieur, théoriser leurs pratiques, en construire les savoirs, importer et acclimater les savoirs construits ailleurs, les vérifier dans leurs pratiques, les partager dans leur communauté professionnelle. Ces déficits de savoirs indigènes et endogènes ont contribué à l'instabilité, à la fragilité, au fractionnement, et enf1t1 au manque de reconnaissance des professions sociales. Genèse du laboratoire « professionnel» ou « laboratoire mixte»

Sans remonter à la création du CNAM par l'Abbé Grégoire en 1794, devenu rapidement «une haute école d'application des connaissances scientifiques au commerce et à l'industrie »1 et en s'en tenant à la période d'une vie de praticien-chercheur-formateur dans le secteur du travail social, je vois une double filiation: du côté de dispositifs expérimentaux et du côté d'un courant d'idées. Les institutions ou opérations citées seront présentées par la suite; il s'agit donc d'un tableau récapitulatif devenu introductif car il donne le sens des évolutions.

IV air Les Cahiers d'Histoire du CNAM, fondés en novembre 1992, ou encore le Dictionnaire biographiquedes professeurs du CNAM (1794-1955), publié par C. Fontanon et A. Grelon, INRP, 1994 (NDLR).

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Une petite histoire de 40 ans Au risque de simplifier, et avant d'entrer dans le détail de l'histoire de la RTS (recherche en travail social), je résumerai la genèse du «point focal actuel» (comment l'idée de laboratoire professionnel ou praxéologique s'est imposée ?) par le schéma suivant:
COMITE DE LIAISON Ateliers de recherche en travail social (1983) (des travailleurs sociaux en lien avec des centres de formation se rencontrent avec des DSTSiens sur la recherche « en» travail social). Quelques revues régionales. Revue Forum (cahiers d'Ecarts).

Psychologie sociale Analyse institutionnelle Les instances et les salariés d'une institution sont mis « en recherche », en auto-analyse « enquête participation» « recherche-action ».

-

~ EPSI
Dispositifs « formation par la recherche ». Les étudiants ou professionnels sont initiés à la recherche et réalisent des études commandités par le terrain ou sur leur terrain.

Recherche sur les !champs de pratiques centrées sur les pratiques. Didactiques professionnelles.

I
Recherche disciplinaire. -+ interdisciplinaire ou trans-

~ ~
lRASS à Clermont-Ferrand
Des universitaires et des formateurs chercheurs se retrouvent pour produire de la réflexion. Le praticien professionnelle. réflexif, la recherche

~
Construire un milieu de recherche professionnelle liée à l'université et au terrain : qui valorise; qui construit des savoirs.

~
AFFUTS Regroupe des praticiens-chercheurs du travail social pour valoriser les recherches endogènes, aller vers des formations doctorales spécifiques (Chaire).

Quelques réalisations actuelles correspondant

à cette genèse:

l

Rapport Dugué Création de la Chaire de TS au CNAM en l'an 2000 Cahier d'ECARTS Affuts (depuis 1993) organise des journées de valorisation, publie revue et livre. Laboratoire de praxéologie au CCRA, plateforme de Rhône-Alpes, recherche, valorise, publie. CER TS- Europe depuis 2003 valorise, organise la communication et l'information. GRIF: groupement régional Ile de France. 3RP2S: réseau régional recherche pédagogique, sanitaire et social des Pays de la Loire; valorise la recherche et réalise des recherches communes.

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NB : pour le rappel de quelques moments significatifs, voir l'annexe II dans le livre de H. Drouard, Former desproftssionnelspar la recherche, 006, collection 2 « Le travail du social », Paris, L'Harmattan, pp. 123-145. . Comité de liaison des centres de formations supérieures et permanentes

Créé en 1974 pour penser et faire exister des formations et diplômes professionnels de niveau II (Maîtrise), au moment où certaines universités regroupées dans le RIFF lancent une maîtrise, le comité de liaison des centres de formation obtient la création du DSTS en 1978 ; Après la sortie des premiers diplômés, il organise une série de colloques (1983, 1984, 1987) sur la Recherche en Travail Social (RTS) Avoir enfm pour les principaux métiers du social un diplôme de niveau maîtrise, obtenu par un mémoire de « recherche en rapport avec l'expérience professionnelle et appliquant les acquisitions de la formation à la pratique professionnelle », va forcément induire un certain nombre de conséquences: . l'obligation pour les centres de penser la formation à la recherche pour des Travailleurs sociaux qui n'avaient, en majorité, reçu aucune initiation dans les formations initiales; . la nécessité de débats entre formateurs, entre formateurs et universitaires (et administrations de tutelle), pour interpréter les textes et déf1nir la spécificité du « produit demandé» aux candidats; . et, à partir du moment où « les productions» vont se multiplier, une forte demande de reconnaissance: en dehors de l'attribution du diplôme, quelle valeur, quelle utilité, quel prestige, quel statut accorder à ces nouveaux producteurs de recherche, à ces nouveaux produits, et, par ricochet, à ces nouveaux lieux de production que sont les centres non universitaires? Pas étonnant que le Comité de liaison des centres cherche à orchestrer ces interrogations en lançant trois colloques sur la recherche! Fidèle à son approche pragmatique des problèmes vitaux qu'il lui faut résoudre (rappelons-nous: « la formation supérieure en travail social existe dans nos centres, il faut la reconnaître et la valoriser »), le Comité de liaison va commencer par manifester l'existant et braquer les projecteurs de l'analyse sur les productions des « praticiens-chercheurs» pour faire sortir ensuite l'ensemble des questions qu'elles soulèvent.

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Colloques RTS (recherche en travail social)

Premier colloque: inventaire, tYpologie, questions clés.

Le premier colloque réunit les 1er, 2 & 3 juin 1983, 160 professionnels du travail social ou leurs formateurs. Ils vont travailler sur 131 recherches qui ont été envoyées au préalable à une commission qui propose une typologie. 24 praticiens-chercheurs dans 8 carrefours exposent une synthèse de leurs propres recherches comme base d'échanges pour formuler les questions clés de la

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recherche en travail social. Les actes de ce colloque ont été publiés par le Comité de liaison.
Deuxième colloque: aspects méthodologiques et or;ganisationnelsde la &cherche en Travail

social. Le 2èmecolloque se tient les 9, 10 & 11 mai 1984 et réunit plus de 200 personnes. Conformément aux vœux exprimés, lors du 1er colloque, il a été préparé par 12 Ateliers régionaux et a bénéficié des apports de grands théoriciens (2 textes d'Edgar Morin, une interview d'Alain Touraine, des interventions de Guy Berger et Jacky Beillerot des Sciences de l'Education). En outre, il est ouvert par M. Thierry, directeur de l'Action sociale au ministère de la Solidarité.
Troisième colloque: produire les savoirs du travail social

Dans les actes de ce colloque des 13, 14 & 15 mai 1987, trois grands titres recouvrent et classent les interventions très nombreuses en trois déclinaisons: . Les réalisations de recherche en Travail social; Les dispositifs d'organisation et de diffusion de la recherche en Travail social; . Les déf1nitions de la recherche en Travail social. Dans ce moment du colloque «pour des définitions », il s'agissait de nommer ce qui était fait ou ce qu'on pensait utile de faire réaliser par les praticiens-chercheurs. Quatre personnalités impliquées dans la formation et la recherche en travail social expliquent leur conception de la recherche qu'ils développent chez les travailleurs sociaux, les modèles auxquels ils la rattachent et les appellations qui conviennent. Le docteur Claude Veil, directeur d'un Institut de formation d'éducateurs, promeut une «recherche clinique ». Monsieur Christian Bachmann, alors maitre de conférences à l'université ParisN ord- Villetaneuse plaide pour « l'ingénierie sociale ». Monsieur Maurice Parodi, professeur d'économie à l'Université d'Aix-Marseille II, se rattache au courant de la «Recherche-Action» telle que formalisée par Henri Desroches. Michel Duchamp, du Collège coopératif de Lyon, argumente pour une « recherche praxéologique », c'est-à-dire partant de et portant en priorité sur les pratiques professionnelles des travailleurs sociaux.

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Vers une recherche pour l'action

(à partir de 1988)

Beaucoup de problèmes ont été soulevés qui vont demander d'être approfondis, confrontés aussi à d'autres courants et expériences. La légitimité à chercher et à former à la recherche désormais afftrmée, démontrée, reconnue par le ministère de tutelle et certains universitaires, ne vont supprimer ni l'oscillation permanente dudit ministère, ni la suspicion récurrente de l'Université par rapport aux centres existants et à ce qu'ils font.

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Le Comité de liaison, à travers ses instances régulières Goumées d'études, tous les deux mois) ou des commissions ad hocva donc continuer sa réflexion et la diffuser. Dès le lendemain du 3èmecolloque, deux ~oupes sont constitués avec des « formateurs-chercheurs », l'un en vue de réaliser un premier livremanifeste2 sur «quelle recherche et quelle formation à la recherche pour les travailleurs sociaux? », l'autre, pour faire de la Revue Forum3 «la revue de la recherche en travail social ». Il s'agit, dans les deux cas, de positionner à la fois théoriquement et pratiquement ce que peut être « une recherche dans et pour le travail social ».

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Informations

sociales

La question des rapports entre recherche et action sociale avait déjà été soulevée dans les dernières décennies, et, pour resituer le débat, nous rappelons brièvement comment la revue Informations sociales(Revue de la CAF, Caisse d'allocations familiales, créée dès 1946) pose le problème, successivement en 1964 (avec son numéro 7, intitulé «Recherches et Action sociale »), en 1973 (2 numéros: 7 & 8 «Sciences humaines et Travail social », enf111en juin 1983 (numéro 6: «La Recherche en Action sociale »). Ces trois coupes diachroniques suffiront à poser le décor, les contextes intellectuels et sociaux, en même temps qu'elles permettent de saisir les continuités ou les ruptures sémantiques, les filiations et les originalités. Nous reviendrons ensuite à une présentation succincte des trois colloques en gardant notre hypothèse d'une deuxième bataille avec l'Université (après celle de la création d'un diplôme professionnel de niveau II).

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De la « Recherche sociale» à « la Recherche en Action sociale»

En 1964, l'UN CAF (Union nationale des CAF) parle de «recherche sociale» pour qualifier l'ensemble des recherches qu'elle promeut et fait réaliser en cherchant à associer des chercheurs «extérieurs» et son personnel social (<< enquêteurs associés »). En 1973~ au contraire, un article de F. Marquart pose la question: « la recherche peut-elle être sociale?» Il dénonce les dangers d'une recherche trop orientée vers l'action, au service des institutions «normalisatrices ». C'est l'époque de la sociologie critique, de l'analyse institutionnelle. On parle de recherche « appliquée, active, intégrée». En 1983~ on passe à la « recherche en action sociale» en titre, même si, à l'intérieur, beaucoup d'auteurs continuent à employer l'expression «recherche sociale» pour désigner les recherches faites dans le secteur social, par des travailleurs sociaux - ou sur les problèmes sociaux. Parce qu'elles se multiplient, il est temps d'institutionnaliser.
2

M. Duchamp,

B. Bouquet,

H. Drouard,

1989, La recherche en travail social, Paris, Le Centurion.

3

Forum a d'abord publié des DSTS estimés exemplaires et continue actuellement (il en est aujourd'hui au n° 116) d'une manière thématique avec des contributions de «praticienschercheurs» et de chercheurs sur le social. Nous l'avons dirigé pendant 15 ans.

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Les Assises de la Recherche, le rapport Maurice Godelier [1], la MIRE (Mission Recherche expérimentation - Ministère des Affaires sociales et de l'Emploi?) créée par les ministères de la Recherche et de la Solidarité nationale, tous, ont donné le mot d'ordre général de la collaboration entre chercheurs et praticiens.

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Cahiersd'ECARTS

A l'initiative de Bernard Pellegrini, du CNASEA, des rencontres de chercheurs sur le social ont été organisées dans les années 1980-1990 ; j'y participais comme praticien-chercheur avec quelques autres doctorants ou docteurs du secteur social; les Cahiers d'Ecarts rendent bien compte des débats mais l'expérience rassemble alors très peu de monde et ne va pas durer.

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EPSI : un dispositif

complet

L'opportunité nous a été donnée, dès 1982, d'expérimenter à l'EPSI (Ecole pratique sociale interrégionale) de Clermont-Ferrand, un dispositif qui reposait sur les deux piliers identifiés en mettant en place une véritable formation par la recherche venant compléter le dispositif d'analyse des pratiques préalablement institué. Une réforme de la formation et du diplôme d'Assistant social (1980) obligeait à présenter un mémoire de recherche et une soutenance devant un jury comme élément essentiel de la validation et de l'obtention du DEASS (diplôme d'Etat d'assistant de service social) nécessaire à l'exercice de la profession. Nous avons donc imaginé de commencer l'initiation à la recherche, dès la première année, au tout début de la formation (3 ans avec une alternance terrain-formation) ; la majorité des étudiants venait d'avoir le baccalauréat; une minorité arrivait avec une expérience professionnelle ou de mère au foyer. Nous avions posé, à partir de notre propre expérience de praticien-chercheurformateur, les principes suivants: 1. Apprendre enfaisant. S'initier en réalisant une première recherche par petites équipes de 6 ou 7 (d'où nécessité de quatre thèmes, chaque promotion comportant de 25 à 30 étudiants), une enquête de terrain complète où pourrait être mises en œuvre des procédures, et des techniques d'investigation, d'analyse, de présentation jusqu'à la rédaction d'un rapport fmal qui intègre les normes en vigueur dans la communauté scientifique. Ne pas mettre de distance entre les principes, savoir-faire transmis et leur application. Alterner la nécessaire présentation d'ensemble d'une démarche de recherche et les découpages en opérations ponctuées chronologiquement. 2. Encadrement et environnement intellectuel. Autant il était nécessaire que les formateurs de l'école soient en capacité de maîtriser la démarche de recherche et de répondre, avec un discours et des pratiques homogènes, aux demandes d'aides des étudiants, autant il est apparu que nous avions intérêt à constituer un pool de professionnels de terrain formés à diriger ces mini-recherches, à accompagner les équipes et ensuite chaque étudiant dans la préparation du mémoire. En formant ces coopérateurs, nous aidions l'ensemble du secteur

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professionnel à penser recherche, diagnostic, évaluation: une autre manière de faire vivre la symbiose terrain-école dont nous avons parlée, de réduire chez nos étudiants les comportements schizophrènes, concurrentiels entre centre de
formation implicites

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et lieu du métier, saper les discours bien connus - exprimés ou (( ce qu'on vous dit à l'école n ~ rien à voir avec ce qu'on vous demande chez

nous )), (( oubliez vosprincipes et faites comme vous vqyez et entendez ici ! )). L'idée de créer, autour des centres de formation et à partir d'eux, une sorte de «milieu de recherche », de laboratoire, d'atelier permanent avait été suggérée et promue par le Comité de Liaison qui regroupait les centres organisant des formations supérieures. A l'occasion d'une série de colloques faisant le bilan de «la recherche en travail social », réfléchissant sur les productions des premiers DSTS, en 1983, 1984 et 1987. Cet élément du dispositif qui a réalisé quelques recherches et porté une revue de vulgarisation,« Actions sociales en Auver;gne», nous a semblé essentiel comme appui professionnel, réservoir d'encadrants, lieu de théorisation et passerelle avec l'ensemble du secteur. Nous avons imaginé de compléter par un autre étage, une sorte de laboratoire mixte, universitaires, chercheurs officiels et praticiens-chercheurs du social. L'IRASS (Institut de recherche et d'action sur le social) regroupait sociologues, ethnologues, psychosociologues, psychanalystes, psychologues et quelques formateurs au travail social. Des réunions régulières ont permis de poser les bases d'une « praxéologie» nouvelle, de questionner ce que pouvait signifier «recherche professionnelle », recherche-action, promotion du «praticien-chercheur». Un roman à plusieurs voix4 et un gros document Le socialsous contrôlede la recherche? (IRASS, 1993) ont ouvert et récapitulé les échanges nourris pendant 6 ans. La plupart des contributions ont été publiées par la suite dans de nombreuses revues. Un colloque national a ponctué les débats en rassemblant universitaires, formateurs-chercheurs et praticiens-chercheurs formés dans le dispositif DSTS.

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Quelques recherches (MEN-DRED)

et rapports sur la formation par la recherche

La plupart des évaluateurs des dispositifs de formation par la recherche (mais nous n'en avons pas fait une étude exhaustive) mettent en valeur la construction identitaire que produit la professionnalisation. Les titres des livres ou rapports le soulignent fortement: Mémoires de rechercheet professionnalisation, l'exemple du Diplôme Supérieur de Travail Sociap, 2004 ; Le mémoireprofessionnelen formation des enseignants.Un processusde constructionidentitaire6,1998 ; le document Recherche et Professionnalisation,rapport de rechercheMEN DRED, 1991-1992; AnalYse de scpt dispositifs de Formationpar la Recherche,sous la direction de J.M.
4 Ce roman amusant est réutilisé dans H. Drouard, Les chercheurs, bribes de vie, 2007, éd. Le

Manuscrit. S Fino-Dhers et alli, 2004, Mémoire de recherche et proftssionnalisation, l'exemple du DSTS, L'Harmattan. 6 F. Cros, 1999, Le mémoire professionnel enfôrmation des enseignants, un processus de construction identitaire, L'Harmattan.

Hervé DROUARD Barbier du CNAM.,

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1992; Logiques et problématiques d'articulation Formation/
de professionnalisation7, 1994.

Recherche dans les dispositift

Ces derniers rapports détaillent les enjeux et les différents effets escomptés par l'ensemble des acteurs concernés en reprenant les trois pôles identifiés entre lesquels se jouent la formation et ses résultats. Effectuant en 2005 la relecture de ces rapports, nous nous sentons confortés dans notre intérêt à promouvoir ce type de dispositif comme réponse aux interrogations actuelles des nouveaux f1t1anceurs des formations sociales (les collectivités régionales), les directeurs des centres, les formateurs des centres ou des sites qualifiants, les professionnels et les étudiants.

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Création d'AFFUTS
en travail social et aux professions sociales

Pour une clef de voûte à la formation

Lancée par mes soins, à la mi-février 1993, à partir d'un appel aux pairs déjà identifiés, des travailleurs sociaux ayant suivi des études doctorales et demeurés dans le secteur social, l'association se constituait avec une trentaine d'adhérents, le 24 septembre de la même année et commençait à diffuser un tract permettant de réaliser un état des lieux. Personne, en effet, n'était en mesure de chiffrer le phénomène d'entrée des Travailleurs Sociaux dans des 3èmescycles universitaires. Au début de l'année 1994, près d'une centaine avait rempli la fiche d'inscription et une première analyse permettait de les distribuer par métier, par région et par type de diplôme et de discipline: 1/3 d'assistants sociaux, un autre d'éducateurs spécialisés et un troisième composé de conseillères ou d'animateurs (près de la moitié de l'ensemble se trouvant dans un statut de formateur); 40% dans la région parisienne et le reste réparti dans les quatre points cardinaux de la province; 42% de DEA contre près de 30% de doctorats et 30% de DESS; la discipline majoritaire étant la sociologie, suivie très loin derrière par les sciences de l'Education, la psychologie et l'anthropologie. Deux ans après, les effectifs étaient doublés sans que les proportions ne soient modifiées sensiblement. Ce qui nous a permis de projeter quelques estimations: il y aurait au moins 2000 travailleurs sociaux ayant des troisièmes cycles dont déjà 500 Doctorats, en sachant que le mouvement ne fait que s'accentuer si l'on en juge par la demande forte du recensement des DEA et DESS susceptibles d'intéresser les travailleurs sociaux que nous diffusons régulièrement (aujourd'hui: Masters professionnels ou recherche, Ml et M2).

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Création de collections
Multiplication des publications.

et articles scientifiques

Un certain nombre d'éditeurs sollicités par des travailleurs sociaux ont créé des collections centrées pour une part sur ce type de travaux: les éditions
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MEN - D RED

et CNAM,

1992, Rapport stir la recherche et la proftssionnalisation.

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MANAGEMENT

& SCIENCES

SOCIALES
éditions l'Harmattan, », «Technologie de sociale. Il serait très déjà parues.

ENSP, collection «Politiques et intervention sociale », les collection «Le travail du social », «Savoir et formation l'action sociale », les éditions ASH, les éditions Chronique intéressant de faire le bilan des thèses ou autres recherches
Articles dans les revues scientifiques.

Difficile là aussi de faire les repérages car les revues sont liées ou pas à des disciplines précises. Deux revues annoncent depuis longtemps la couleur «recherche en travail social»: il s'agit de FORUM créée en 1976 et Le Sociographe,fondé lui en 1999. La revue sociologique du net (www.espritcritique. org) a publié, sous ma direction, deux numéros, l'un sur « la recherche en travail social» de juillet 2002 et l'autre sur «former des professionnels par la recherche », hiver 2006. La revuede la CNAF, InformationsSociales, Vie Socialedu Cedias, La Revue Francaise de Se11Jice ocia~ la revue Empan de Toulouse, ou S ACTIF de Montpellier ouvrent aussi leurs colonnes à des recherches de travailleurs sociaux.
Les doctorats en travail social en Europe

Parallèlement, un centre de formation, l'ETSUP, l'Ecole supérieure de travail social de Paris, a réalisé avec l'appui du Fonds social européen (FSE), entre 1998 et 2000, une étude sur Les doctoratsen travail social en Europe (publiée en français et en anglais), une série de 2 séminaires sur les «problèmes épistémologiques de la recherche en travail social en Europe» (en 2000) et promeut actuellement un Centre européen de ressources de la recherche en travail social (financement FSE fm 2001). Le site www.certs-europe.com comporte une base de données qui recense les thèses des travailleurs sociaux ou les grandes recherches sur le social.

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Loi contre les exclusions

Dans l'article 151 de la loi «Lutte contre les exclusions» du 29 juillet 1988, il est donné mission à tous les centres de formation en travail social de développer la recherche en travail social; mais cette mission n'est assortie d'aucun moyen supplémentaire et les centres n'ont ni voulu (ni pu) faire plus que de préparer leurs étudiants à réaliser le mini-mémoire de recherche prévu pour certaines formations de niveau III et le DSTS.

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Rapport Dugué

Madame Dugué, chercheur au CNAM se voit confier la mission par la DGAS de faire un état des lieux de la recherche dans les centres; elle publie en
novembre 2000 les «pratiques de recherche t structurationdu champprofessionneldans le e
secteur social ».

Ses préconisations finales se traduisent par les titres suivants: 1) Favoriser la constitution d'un milieu de recherche à partir des appareils de formation.