Keynes économie et philosophie (n° 30-31)

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Au sommaire de ce numéro, de nombreux articles sur Keynes, notamment :
- La structure logique de la Théorie générale de Keynes
- Keynes et Ricardo sur la macro-économie de la monnaie
- Keynes et le risque de taux d'intérêt de la banque
- Concilier liberté économique et justice sociale : les solutions de Keynes et des articles en anglais.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296362826
Nombre de pages : 320
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CAHIERS D'ÉCONOMIE POLITIQUE

30-31 KEYNES
/

Economie et philosophie

Publié avec le concours du CNRS de l'Université de Paris X-Nanterre (CAESAR) et de l'Université de Picardie-Jules Verne (ERSI)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Le nouveau Comité de rédaction a décidé d'ouvrir très largement la revue à l'ensemble des sensibilités qui traversent la science économique. L'originalité des Cahiers d'économie politique est, depuis 1974, de montrer que l'étude des auteurs passés et les débats actuels en analyse économique peuvent mutuellement s'enrichir. Leur ambition est d'être un lieu privilégié pour les discussions théoriques qui prennent en compte toute la dimension historique de la discipline économique.

Directeur de la publication: Michel ROSIER (Université de Picardie) Comité de rédaction: Richard ARENA (Université de Nice), Carlo BENETTI (Université Paris X), Arnaud BERTHOUD (Université de Lille), Marie- Thérèse BOYER-XAMBEU (Université Paris 7), Gilles DOS TALER (UQAM, Canada), Jean CARTELIER (Université Paris X), Ghislain DELEPLACE (Université Paris VIII), Daniel DIA TKINE (Université d'Evry), Rodolphe DOS SANTOS FERREIRA (Université de Strasbourg), Roger FRYDMAN (Université Paris X), Olivier FA VEREAU (Université Paris X), Louis-André GERARD-V ARET (Université d'AixMarseille), Maria-Cristina MARCUZZO (Université di Roma, La Sapienza, Italie), Marcello MESSORI (Université de Cassino, Italie), Antoine REBEYROL (Université Paris IX), Ian STEEDMAN (Université de Manchester, Grande-Bretagne), Hélène ZAJDELA (Université d'Evry), André ZYLBERBERG (CNRS).
Directeur de la publication de 1974 à 1995: Patrick MAURISSON (Université de Picardie)

Editeur: Editions L'Harmattan, 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 PARIS, Tél: (1) 43 54 79 10, Télécopie: (1) 43 25 82 03 Abonnement et diffusion: Editions L'Harmattan, 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique, 75005. 180 Abonnement 2 numéros: France Fr. : Etranger Fr. : 220 (courrier normal) 260 (par avion) ISBN: 2-7384-6574-9
@ L'Harmattan, 1998

ISSN : 0154-8344

SOMMAIRE Présentation par Carlo BENETTI, Gilles DOST ALER et Christian TUTIN Carlo BENETTI Ghislain DELEPLACE La structure logique de la
Théorie générale de Keynes. .. ... ...

7

Keynes et Ricardo sur la macro-économie et la
monnaIe. ...............................

49

Catherine MARTIN

Réalisation de la demande effective et comportement des entrepreneurs: Une étude du chapitre III de la Théorie
générale de Keynes. ..................

85 105

Jérôme de BOYER Olivier BROSSARD

Keynes et le risque de taux
d'intérêt de la banque. . . . . . . . . . . . . . . . .

Comportement vis-à-vis de la liquidité et instabilité conjoncturelle: une réflexion sur la préférence pour la
liquidité. ................................

123 147 167

Athol FITZGmBONS Rod O'DONNELL Anna CARABELLI

Against Keynes' Recantation........ Mixed Goods and Social
Reform. ................................

Keynes on Probability, Uncertainty and Tragic Choices

.

187

EIke MUCHLINSKI

The Philosophy of John Maynard Keynes (A Reconsideration) Was Keynes a Liberal and an Individualist? Or Keynes reader of Mandeville. . ..

227

Maurice LAGUEUX

255

Arnaud BERTHOUD Michel HERLAND

Economie et action politique dans la Théorie générale 265 Concilier liberté économique et justice sociale: Les solutions de Keynes. . . . . . . . . . . . . 281

PRÉSENTATION
Carlo BENETn, Gilles DOSTALER Christian TUTIN et

Ce numéro des Cahiers d'économie politique est consacré à l'économie et la philosophie de Keynes. L'évolution récente a été marquée par l'affaiblissement du courant post-keynésien et l'émergence de la nouvelle économie keynésienne. Cette dernière a récupéré des thèmes privilégiés des post-keynésiens tels que la concurrence imparfaite et l'incertitude. Elle est d'autre part parvenue à reproduire certains résultats de Keynes, mais sans faire appel à aucun concept spécifiquement keynésien, et en adoptant un cadre d'analyse auquel Keynes se serait fermement opposé. Par exemple, le chômage appelé involontaire est couramment expliqué par le seul fonctionnement du marché du travail, et non de l'économie dans son ensemble. Ou bien encore, ce sont les conditions particulières du marché des crédits qui expliquent la rigidité des taux d'intérêt, généralement considérée comme responsables de l'insuffisance de l'investissement. On arrive ainsi à cette situation étrange d'une école qui se proclame keynésienne, tout en montrant qu'il n'est plus nécessaire de lire une seule ligne des écrits de Keynes. C'est d'une approche totalement différente que s'inspirent les articles ici proposés. Elle fait apparaître que soixante ans après la mort de Keynes, son principal ouvrage, la Théorie générale, continue d'alimenter la réflexion économique. La diversité persistante des lectures qui en sont faites n'est pas exclusive d'une progression des débats et d'une précision accrue des analyses. On ne lit plus Keynes aujourd'hui comme on pouvait encore le faire il y a une vingtaine d'années, on comprend mieux sa méthode et la portée de sa théorie. Les contributions rassemblées dans ce numéro ont en commun de se situer en dehors des écoles keynésiennes constituées. Elles couvrent des

7

Carlo Benetti, Gilles Dostaler et Christian Tutin

thèmes très différents: la construction de la théorie de Keynes (Carlo Benetti), la position de Keynes sur la macroéconomie et la théorie monétaire de Ricardo (Ghislain Deleplace), le rôle de la banque centrale (Jérôme de Boyer), la discussion du concept de demande effective (Catherine Martin), l'utilisation du concept de préférence pour la liquidité dans l'analyse de l'instabilité (Olivier Brossard). L'intérêt pour sa méthode et la philosophie qui la sous-tend est un autre aspect de l'évolution récente des réflexions sur Keynes. Pour Keynes, qui se définissait comme un «publicist», une Cassandre cherchant à convaincre ses contemporains de la nécessité de procéder à des réformes profondes pour préserver une civilisation menacée d'effondrement, l'économie était une dimension secondaire de la réalité humaine et sociale. Dans la vision du monde de Keynes, l'économique est subordonné au politique et à l'éthique. C'est par l'étude de la philosophie que Keynes a commencé sa carrière intellectuelle. Il s'en explique luimême dans un texte lu en 1938 au Bloomsbury Memoir Club et publié, à sa demande, après sa mort, «My Early Beliefs». Il y rend compte, en particulier, de l'influence qu'a eue sur lui et ses amis de la Société des Apôtres de Cambridge les Principia Ethica, publié par le philosophe G. E. Moore en 1903. Dans le cadre des activités de cette société, Keynes a présenté, entre 1903 et 1910, une vingtaine de textes portant essentiellement sur des questions d'ordre philosophique, touchant aussi bien l'esthétique que l'éthique et l'épistémologie. Certains d'entre eux sont le point de départ d'un travail intense qui l'occupera durant près de quinze ans et aboutira à la publication, en 1921, du Treatise on Probability, ouvrage consacré aux fondements logiques des probabilités. Contrairement à ce qu'estimaient et que pensent encore plusieurs économistes - y compris Harrod et les éditeurs des Collected Writings de Keynes -le Traité n'est pas une parenthèse atypique dans l'oeuvre de Keynes. Il en constitue un jalon essentiel et il en éclaire la suite, en particulier la Théorie générale. De manière plus générale, les conceptions philosophiques de Keynes sont essentielles pour comprendre tant son action inlassable de réformateur social que l'oeuvre théorique qui sert à fonder cette action. C'est depuis une dizaine d'années seulement qu'on a commencé à s'intéresser à la pensée philosophique de Keynes, et à ses rapports avec sa vision politique et sa théorie économique. Outre le premier tome de la biographie de Keynes par Skidelsky, publié en 1983, trois livres ont joué un rôle important dans l'émergence de cette nouvelle littérature: On Keynes's Method, de Anna Carabelli (1988), Keynes's Vision, de Athol Fitzgibbons (1988), Keynes: Philosophy, Economics and Politics, de Rod O'Donnell (1989). On trouvera, dans les pages qui suivent, des textes des 8

Présentation

auteurs de ces livres. Dans sa réflexion sur les probabilités et l'incertitude chez Keynes, Anna Carabelli introduit la question des dilemmes moraux et des choix tragiques. Rod O'Donnell se penche aussi sur la question des dilemmes moraux et leurs liens avec la conception keynésienne de la réforme sociale. Athol Fitzgibbons cherche à démontrer, à l'encontre de la plupart des exégètes de Keynes, que ce dernier ne s'est pas "rétracté", politiquement ou philosophiquement, dans ses oeuvres de maturité. EIke Muchlinski examine le rôle de l'intuition et des conventions dans la vision de la connaissance de Keynes. Arnaud Berthoud présente une réflexion épistémologique sur la construction de la Théorie Générale. Partant des conceptions éthiques de Keynes, Michel Herland examine la manière dont il cherche à concilier liberté économique et justice sociale. Maurice Lagueux montre qu'on trouve chez Mandeville comme chez Keynes, qui en fut un lecteur attentif, les mêmes ambiguïtés et complexités, entre libéralisme et interventionnisme, individualisme et conception holiste de la société.

9

LA STRUCTURE LOGIQUE DE LA THÉORIE GÉNÉRALE DE KEYNES
Carlo BENETTt

Résumé L'objet de cet article est la construction de la théorie de Keynes, envisagée comme une structure composée de trois modèles, généraux et de base, qui se déduisent les uns des autres. On montre que la loi de Say à laquelle Keynes s'oppose peut être formalisée au moyen d'un modèle «récursif par l'offre». La critique de Keynes conduit à un modèle différent, «non walras sien et d'interdépendance générale ». Ce modèle n'autorise pas la critique de l'ajustement à l'équilibre de plein emploi. Il joue le rôle de modèle de référence à partir duquel, dans une troisième étape, est obtenu le modèle keynésien proprement dit, défini comme celui qui admet au moins un équilibre avec chômage involontaire dans les conditions de flexibilité des salaires et des prix. Cette étude montre la remarquable cohérence de la construction de la théorie de Keynes en même temps que les limites de son « hérésie» théorique. Abstract: The logical structure of Keynes' General Theory In this paper we study the construction of Keynes' theory, conceived as a structure composed by three general and basic models, which are deduced ones from the others. We show that Say' s law as criticized by Keynes can be formalized by means of a « recursive supply» model. Keynes' criticism leads to a different model, a « non-walrasian and general interdepedence» one, which does not allow to criticize the adjustement to a full employment
* Je remercie vivement Jean Cartelier, Ghislain Deleplace, Michel De Vroey et Antoine Rebeyrol pour leurs précieux commentaires.

Cahiers d'économie politique, n° 30-31, L'Harmattan, 1998. 11

Carlo Benetti

equilibrium. It is used by Keynes as a basic model from which, in a third stage, he obtains the keynesian model, defined as the model which admits at least one involuntary unemployment equilibrium with flexibility of wages and prices. We conclude that the construction of Keynes' theory is logically coherent and we show the limitations of his theoretical « heresy». Classification JEL: B220, E120, E400
1. Introduction

1. L'objet de cet article est la construction de la théorie de Keynes, envisagée comme une structure composée de différents modèles, généraux et de base, qui se déduisent les uns des autres. Le choix de cette méthode, que nous nommerons « logique », se justifie par son adéquation à notre principal objectif: la compréhension d'une théorie aussi singulière que 1'« hérésie» (1934, p. 489) keynésienne. L'approche historique s'épuise dans les questions de genèse. La méthode analytique ne donne pas non plus un résultat satisfaisant. La théorie de Keynes ayant été abondamment discutée, on peut raisonnablement penser que ses propositions ont reçu une formulation cohérente et que la portée des différentes hypothèses a été clairement identifiée. Par ailleurs, même si cela n'avait pas été le cas, la mise en lumière d'une incohérence peut tout au plus aboutir à l'amélioration du modèle, sans en faire nécessairement avancer la compréhension. Une justification supplémentaire est fournie. par Keynes lui-même: « Economics is a science of thinking in terms of models joined to the art of choosing models which are relevant to the contemporary world» (1938, p. 296). La deuxième partie de cette définition vise la théorie dominante, dont la critique est le point de départ obligé de toute approche qui se veut hétérodoxe. Keynes considère que la faiblesse de la théorie néoclassique ne réside pas dans sa cohérence logique, mais dans «a lack of clearness and of generality in the premisses» (1936, p. xxi). Le reste suit. La suppression de certaines hypothèses du modèle néoclassique et leur remplacement par d'autres jugées plus satisfaisantes conduit à un modèle différent mais qui ne permet pas la critique de l'ajustement à l'équilibre de plein emploi. Il joue le rôle de modèle de référence à partir duquel, dans une troisième étape, est obtenu un modèle keynésien proprement dit. Il s'ensuit que la compréhension de la théorie de Keynes exige une réponse aux trois questions suivantes: Ci)quel est le modèle de référence de la théorie à laquelle il s'oppose? 12

La structure logique de la Théorie générale de Keynes

(ii) quel est le modèle de référence adopté par :Keynes? (iii) quel est le modèle keynésien, c'est~à~dire celui qui, déduit du précédent, conclut à la possibilité d'équilibres avec chômage involontaire dans une économie où les prix et les salaires sont flexibles? Au moins en partie, ces questions sont celles que Hicks a posées dans son article de 1937. Il y répond sous la forme de trois modèles que nous examinerons dans l'Annexe I à la lumière de notre interprétation. 2. La difficulté d'une étude de la théorie keynésienne du point de vue logique, en même temps que l'une de ses justifications majeures, est que Keynes ne présente pas explicitement le modèle de référence de la théorie à laquelle il s'oppose, pas plus que celui de la théorie qu'il propose. Mais il fournit tous les éléments nécessaires pour les écrire. Une fois que cela est fait, la cohérence de la démarche de Keynes apparaîtra clairemene, en même temps que les limites de son « hérésie» théorique. On pourrait reprocher à la méthode adoptée de ne pas accorder une place appropriée aux aspects spécifiques de la théorie de Keynes dont certains figurent parmi ses contributions majeures. Cela est vrai. Mais il nous semble que l'étude logique de la théorie dans son ensemble est néanmoins utile en ce qu'elle fournit un cadre de référence indispensable à l'approfondissement des analyses particulières. Les étapes principales sont les suivantes. Pour la recherche des deux modèles de référence, néoclassique et keynésien, la meilleure (en fait la seule) piste est fournie par l'énoncé et la critique à la fois de la loi de Say et des deux «postulats fondamentaux de l'économie classique ». On en déduit respectivement le modèle de référence que Keynes attribue à la théorie dominante (le modèle de la loi de Say ou récursif par l'offre, section 2), et le modèle de référence qu'il adopte (le modèle non walras sien d'interdépendance générale, section 3). Sur cette base se développe la théorie de la demande globale. Contrairement à une certaine tradition, elle ne débouche pas sur un modèle récursif par la demande (section 4), mais sur des modèles originaux d'interdépendance qui admettent des équilibres avec chômage involontaire (section 5). La notion d'équilibre keynésien est
présentée dans la section 6. Notre réponse aux trois questions posées au

~1

est donc: la théorie de Keynes est construite en opposition à un modèle récursif par l'offre, que la critique convertit en un modèle non walrassien d'interdépendance générale, à partir duquel sont obtenus les modèles keynésiens de détermination de l'équilibre avec chômage involontaire.
1. Ce résultat peut surprendre ceux qui, assez nombreux, voient dans la Théorie Générale surtout confusion, obscurité et imprécision. Ce jugement est justifié pour certaines analyses particulières, mais il est faux en ce qui concerne la structure logique de la théorie. 13

Carlo Benetti

Dans la dernière section nous ras1emblons queques conclusions générales auxquelles conduit cette étude. Dans les deux Annexes on trouve une discussion de l'interprétation de Hicks et de certaines afffirmations courantes qui nous semblent inexactes ou ambiguës. Comme on a pu le constater, notre objet n'est pas la pensée ou « l'économie de Keynes» 2 proprement dite, mais uniquement la partie qu'il expose dans la Théorie Générale, que nous identifierons, un peu abusivement, à la théorie de Keynes.

2. La référence de la théorie « classique» : un modèle récursif par l'offre
ou loi de Say 3. Keynes ne présente pas de manière explicite la théorie néoclassique, mais il identifie clairement (<< at the best of my understanding », dit-il, 1936, p. 7) ses traits dominants. Il s'agit de la théorie qui (i) vérifie la loi de Say, (ii) repose sur deux «postulats fondamentaux» concernant le marché du travail. Comme on va le voir il s'agit de deux faces de la même médaille dans le sens que l'une de ces deux propriétés implique nécessairement l'autre. Dans les deux passages suivants Keynes présente son interprétation de la loi de Say. «The supply creates its own demand in the sense that the aggregate demand price is equal to the aggregate supply price for all levels of output and employment» (1936, pp. 21-22), et «On the classical theory, according to which [la demande globale est égale à l'offre globale] for ail values of N, the volume of employment is in neutral equilibrium for all values of N less than its maximum value; so that the forces of competition between entrepreneurs may be expected to push it to this maximum value. Only at this point, on the classical theory, can there be stable equilibrium. » (ibid. p. 29). Le point central est que « l'offre crée sa propre demande» n'est pas une propriété du modèle macroéconomique avec marchés interdépendants, où cela n'a aucun sens: l'offre ne crée pas plus sa demande que la demande ne crée son offre. Cette propriété ne se vérifie que dans un modèle. macroéconomique où l'offre globale peut être déterminée indépendamment de (et antérieurement à) la demande globale. L'équilibre général est alors obtenu à travers l'adaptation de cette dernière à l'offre globale prédéterminée. Un tel modèle est ainsi construit. On part d' un modèle macroéconomique d'interdépendance et on soustrait les équations de l'offre globale à l'interdépendance générale, en écrivant l'offre et la
2. Voir J. Cartelier (1995). 14

La structure

logique de la Théorie

générale

de Keynes

demande de travail comme des fonctions dont le salaire réel est le seul argument. Les équations du marché du travail et la fonction de production forment un sous-système, unique, qui peut être isolé du reste dans le sens où sa solution est indépendante des autres paramètres et des autres équations, auxquelles elle s'impose. Nous l'appelons le sous-système de l'offre globale. Le système complet se résout de manière séquentielle. D'abord le sous-système de l'offre détermine le salaire réel, l'emploi et l'offre d'équilibre. En second lieu, ces valeurs sont introduites dans le sous-système composé des équations relatives à la demande globale - que nous appelons le sous-système de la demande - dont la seule fonction est de déterminer les autres variables de telle sorte que la demande globale soit égale à l'offre globale, prédéterminée. Nous appellerons donc récursif par l'offre le modèle de référence de la théorie à laquelle s'oppose Keynes. Ce modèle est la formalisation de la loi de Say dans le sens keynésien3. (i) Une importante caractéristique du modèle de la loi de Say est la suivante: il s'agit d'un modèle général, une représentation de l'économie dans son ensemble, dont le résultat essentiel est obtenu au moyen d'une analyse d'équilibre partiel, limitée au seul marché du travail. La condition de ce type d'analyse n'est pas la fixité des variables relatives aux autres marchés, mais la récursivité par l'offre en vertu de laquelle ces variables s'adaptent automatiquement à la solution partielle du sous-système de l'offre. (ii) L'énoncé « l'offre crée sa propre demande quel que soit le niveau d'emploi» n'est intelligible que dans un modèle récursif par l'offre où, contrairement aux modèles d'interdépendance, tout niveau de production déterminé par le sous-système de l'offre s'impose au sous-système de la demande. La demande globale ne peut donc pas être différente de l'offre globale. (iii) Dans un modèle récursif par l'offre, la cause, unique, du chômage involontaire est le défaut d'ajustement du salaire réel. C'est précisément la théorie de Pigou que Keynes présente et critique dans l'appendice du chapitre 19 de la Théorie Générale: «He [Pigou] concludes that unemployment is primary due to a wage policy which fails to adjust itself
3. Comme nous venons de le constater, il n'a rien à voir avec l'interprétation de la loi de Say proposée par Lange et reprise par Patinkin. Cette dernière est caractérisée par une récursivité du secteur réel tout entier (et non de l'offre réelle) par rapport au secteur monétaire. Par ailleurs, dans l'interpétation de Keynes, la loi de Say n'exclut pas la présence de la monnaie sous la forme d'une encaisse de transaction (premier modèle de Patinkin). Elle implique que l'encaisse réelle des salariés ne dépend que du revenu réel et est indépendante du taux d'intérêt. 15

Carlo Benetti

sufficiently to changes in the real demand function for labour» (1936, p. 278). (iv) On identifie souvent la loi de Say avec le reflux aux entreprises de l'intégralité des revenus qu'elles ont distribués. D'où la critique fondée sur la détention d'encaisses monétaires, formulée par Marx et reprise par Keynes lorsqu'il affirme que «an act of individual saving means - so to speak - a decision not to have dinner to-day. But it does not necessitate a decision to have dinner or to buy a pair of boots a week hence or a year hence or to consume any specified thing at any specified date... [La situation serait différente] if saving consisted not merely in abstaining from present consumption but in placing simultaneously a specified order for

future consumption

»4

(1936, p. 210). Cet argument est ambigu: portant

sur les flux, l'énoncé «l'offre crée sa demande» ne peut pas être valablement critiqué en faisant intervenir un stock. En second lieu, la condition de reflux est trop générale car elle appartient au concept d'équilibre, quel que soit le modèle utilisé, récursif par l'offre (l'offre d'équilibre crée sa demande) ou d'interdépendance (l'offre et la demande d'équilibre se déterminent simultanément). Si la récursivité par l'offre implique le reflux dans le sens ci-dessus, la proposition inverse n'est pas vraie: la loi de Say est la condition suffisante du reflux, mais elle n'en est pas la condition nécessaire; inversement, le reflux est la condition nécessaire de la loi de Say, mais il n'en est pas la condition suffisante. 4. Le résultat est exactement le même si l'on part de la théorie néoclassique de l'emploi. Keynes constate que «the fundamental theory underlying ... every discussion concerning fluctuations of employment ... has be deemed so simple and obvious that it has received, at the most, a bare mention ». Elle « has been based ... on two fundamental postulates» : «the wage is equal to the marginal product of labour », et «the utility of the wage when a given volume of labour is employed is equal to the marginal

desutility of that amount of employment »5 (1936, pp. 4 et 5).
Dans un système d'interdépendance où aucun sous-ensemble de marchés n'est privilégié au détriment des autres, ces deux conditions ne

seraient pas « fondamentales », en tout cas pas plus fondamentales que les
conditions des fonctions d'offre et de demande des autres marchandises. Il s'ensuit que la théorie à laquelle s'oppose Keynes n'est pas la version macroéconomique d'un schéma d'interdépendance générale.
4. Dans le langage de l'équilibre général, le système de marchés n'est pas complet. 5. Ce ne sont donc pas des postulats, mais les conditions de premier ordre de la maximisation de la fonction objectif des entrepreneurs et des travailleurs respectivement, en concurrence parfaite. 16

La structure logique de la Théorie générale de Keynes

Les conditions relatives aux fonctions d'offre et de demande de travail ne sont fondamentales que dans un modèle où, uniquement à travers ces deux fonctions, est déterminée la variable centrale du système. Il s'agit assurément du niveau d'emploi. Nous avons vu que ce résultat ne peut être obtenu que dans un modèle récursif par l'offre. 5. Le modèle de la loi de Say s'écrit comme suit: - le sous-système de l'offre est composé de 4 équations: (1) y = F(N, K)
(2) Nd = Nd( K, w/p) (3) N' = N'(w/p) (4) N'(w/p) = Nd( K, w/p)

qui déterminent les 4 inconnues w/p, N', Nd, et Y. - le sous-système de la demande se compose de 4 équations: 2 fonctions, et 2 conditions d'équilibre. Son rôle est secondaire. On peut utiliser la présentation (devenue) standard: (5) C = C(Y, M, B, p, r) (6) 1= I( K, N, r) (7) y = C + l (8) M = pL(r,Y) Y et N étant connus, ces 4 équations déterminent les 4 inconnues C, I, r et p6. Cette écriture du modèle « classique» peut surprendre. La théorie de la demande des équations 5-8 est celle de la synthèse néoclassique à laquelle l'oeuvre de Keynes a contribué de manière décisive. Le fait de l'attribuer aux économistes «classiques» auxquels Keynes s'oppose est donc un anachronisme évident (voir le ~ 24). Ce défaut est aussi intolérable en histoire de l'analyse que négligeable dans la perspective qui est la nôtre. Sa principale justification est de permettre une présentation unifiée de l'enchaînement des trois modèles constitutifs de la théorie de Keynes, sans que l'argumentation en soit affectée. 6. On ne peut qu'être admiratif de la perspicacité de Keynes quant à la compréhension de la structure du modèle néoclassique de base. La récursivité par l'offre n'est pas une caractéristique propre à l'orthodoxie du temps de Keynes. On la retrouve dans la plupart des versions contemporaines du modèle macroéconomique néoclassique de base, ce qui est d'autant plus remarquable après des décennies d'indiscutable triomphe
6. Ce modèle, où le stock de capital est donné, décrit un équilibre de flux. Ses « fondements microéconomiques» sont explicités dans Th. Sargent (1987), p. 7-19. 17

Carlo Benetti

de la théorie de l'équilibre général qui a imposé la conception de l'économie en termes d'interdépendance générale. Curieusement, la première présentation claire du modèle «classique» se trouve dans l'oeuvre de Patinkin, c'est-à-dire de l'auteur qui a défendu avec le plus de vigueur la construction de la macroéconomie dans l'esprit de l'interdépendance générale. Sa position sur la loi de Say est étrange. Dans la première partie de son livre, la microéconomie, il critique longuement la loi de Say, vue par Lange. Mais le modèle macroéconomique de base qu'il propose dans la deuxième partie s'appuie sur la loi de Say, cette fois telle qu'elle est vue par Keynes? Il semble qu'aujourd'hui la récursivité par l'offre soit considérée comme une propriété tellement évidente qu'il n'est même plus nécessaire d'en fournir la moindre justification. L'ouvrage de T. Sargent en est une illustration exemplaire: la récursivité du modèle «classique» est une caractéristique aussi «peculiar» et «very important» que mystérieuse (1987, p. 22). 7. L'équivalence entre la loi de Say et le modèle récursif par l'offre que nous venons d'établir, permet de reconsidérer la critique keynésienne de la théorie néoclassique du taux d'intérêt. Celle-ci est importante car l'égalisation de l'investissement et de l'épargne par le taux d'intérêt est le complément nécessaire de la loi de Say (voir aussi le ~ 25). Il n'est donc pas surprenant que Keynes situe en ce point le «fatalflaw» (1934, p. 489) de la théorie orthodoxe et, par là, son principal désaccord avec cette dernière: elle conduit à une détermination de la demande effective et de l'emploi, d'où l'on tire des «conclusions which ... seem ... to be inacceptable» (ibid.). La critique se trouve dans le chapitre 14 de la Théorie Générale: l'épargne étant fonction du taux d'intérêt et du revenu, il existe autant de taux d'intérêt d'équilibre que de niveaux du revenu possibles, d'où l'indétermination du taux d'intérêt d'équilibre. P. Garegnani (1964 et 1965) critique cette critique en remarquant que, dans la théorie néoclassique, il n'existe qu'un seul niveau d'équilibre du revenu (correspondant au plein emploi) et, de ce fait, un unique taux d'intérêt d'équilibre. Il déplace la critique à la relation monotone et décroissante
7. Patinkin justifie sa démarche en disant que «If we have ignored these additional influences [encaisse réelle, stock de titres et taux d'intérêt) it is because the labour market as such does not interest us in the following analysis; its sole function is to provide the bench mark of full employment. the introduction of these additional influences would not affect the comparative-statics analysis, but it would greatly complicate the dynamic analysis» (1965, p. 204-5). 18

La structure

logique de la Théorie générale

de Keynes

entre investissement et taux d'intérêt, infirmée dans le cas général, comme

l'a montré le débat sur le « reswitching » des techniques.
La critique keynésienne (et, avec elle, celle de P. Garegnani) est douteuse. Comme nous l'avons vu, dans le modèle de la loi de Say, récursif par l'offre, tout dépend de la condition sur le salaire réel: - Le revenu de plein emploi invoqué par P. Garegnani n'est obtenu que si l'on suppose la flexibilité du salaire réel. Si celui-ci est rigide à la baisse, le revenu se stabilise à un niveau inférieur. Keynes a donc raison de considérer ce cas, d'autant plus qu'il reflète la position dominante à laquelle il s'oppose. - Mais il a tort d'en inférer que le taux d'intérêt est indéterminé. Pour chaque niveau du salaire réel le sous-système de l'offre détermine un niveau d'emploi et de production. Le taux d'intérêt correspondant est connu en resolvant le sous-système de la demande. L'argument de Keynes est en fait le suivant: il considère un déplacement de la « demand curve for capital» et conclut que la théorie néoclassique ne peut déterminer le nouveau taux d'intérêt d'équilibre qu'en supposant constant le niveau du revenu. Or, «this is a nonsense theory », car Ie revenu change «with the result that the whole schematism based on the assumption of a given income breaks down» (1936, p. 179). C'est plutôt le raisonnement de Keynes qui nous semble un « nonsense ». Car de deux choses l'une: - ou bien le déplacement de la «courbe de demande de capital» s'accompagne du déplacement de la courbe de demande de travail (par exemple, si l'origine du premier est un changement technique). Dans ce cas, le niveau du revenu déterminé par le sous-système de l'offre se modifie. Les équations du sous-système de la demande déterminent le nouveau taux d'intérêt d'équilibre. Le revenu change et, cependant, le taux d'intérêt n'est pas indéterminé. - ou bien la courbe de demande de travail ne se déplace pas, le revenu reste inchangé et le taux d'intérêt se fixe comme le dit Keynes. Mais dans ce cas, le revenu constant ne résulte pas d'une «hypothèse» comme il le prétend. Il est correctement déduit du fonctionnement du modèle récursif par l'offre. Ces faiblesses de la critique à la théorie du taux d'intérêt sont d'autant plus surprenantes qu'il s'agit de la loi de Say, clairement présentée par Keynes dans les chapitres 2 et 3 de la Théorie Générale. Il est facile de voir que les arguments du chapitre 14 contredisent ceux des chapitres 2 et 3. Si l'offre crée sa propre demande de telle sorte que l'offre et la demande globales sont identiques quel que soit le niveau du revenu et de l'emploi, on ne peut pas prétendre que la théorie laisse indéterminé le taux d'intérêt 19

Carlo Benetti

qui, comme l'admet Keynes, est précisément la variable par laquelle la demande globale égalise l'offre globale. On ne peut pas soutenir que le taux d'intérêt d'équilibre n'est déterminé que pour un niveau de revenu inchangé lorsque se déplace la courbe de demande de capital, alors qu'on avait affirmé que l'égalité entre demande et offre globale établie par la loi de Say se vérifie quel que soit le niveau du revenu.

3. La référence de la théorie keynésienne: d'interdépendance générale

un modèle non walrassien

8. Au début de la Théorie Générale, l'opposition de Keynes à la théorie dominante prend la forme de l'acceptation du premier et du refus du second des deux «postulats fondamentaux» de la théorie néoclassique de l'emploi, rappelés au ~ 4. Cette position joue un rôle central dans la construction de la théorie de Keynes (voir le ~ 9). Mais, comme telle, elle manque de clarté. (a) Le chômage involontaire d'équilibre est défini par un salaire réel, à la fois égal à la productivité marginale du travail et supérieur à la désutilité marginale du travail qui correspondent au niveau d'emploi NA < NS. Cette situation est étrange, car elle signifie que les entreprises consentent à payer les travailleurs plus que ce que ces derniers sont disposés à accepter pour effectuer la quantité de travail NA. En somme, c'est le «côté long» du marché qui fixe le prix. L'origine de cette idée est, nous semble-t-il, la théorie marshallienne de l'ajustement concurrentiel. La quantité d'une marchandise produite et offerte sur le marché est donnée. Selon que le prix de demande, égal au prix de marché, est supérieur ou inférieur au prix d'offre, la quantité offerte augmente ou baisse. Appliqué au marché du travail, ce schéma donne le résultat ci-dessus: au niveau d'emploi inférieur au plein emploi correspond un salaire réel ou prix de demande du travail (égal à la productivité marginale du travail) supérieur à son prix d'offre (égal à la désutilité marginale du travail). On peut admettre que le prix de demande fixe le prix de marché dans un schéma de tâtonnement marshallien, où il s'agit de confronter les « dispositions» des acheteurs et des vendeurs en vue de déterminer leur compatibilité. En revanche, il ne nous semble pas possible de définir, dans le cadre de cette même analyse, une situation d'équilibre avec chômage involontaire. Nous ne voyons pas pourquoi les entreprises accepteraient de payer la quantité de travail NA à un salaire réel supérieur à celui que les travailleurs sont disposés à accepter en échange de cette même quantité de 2D

La structure logique de la Théorie générale de Keynes

travail. Si l'on exclut une interdiction absolue de modifier le salaire réel, les salariés étant d'accord et les entreprises y ayant intérêt, il est raisonnable de considérer que le salaire réel peut se situer à un niveau quelconque, compris entre le prix de demande et la désutilité marginale du travail correspondant au niveau d'emploi NA. (i) Les entreprises ne sont plus sur leur courbe de demande de travail. Cela est normal puisque l'excès d'offre «notionnelle» sur le marché du travailleur permet d'obtenir la quantité de travail qu'elles souhaitent (NA) à un prix inférieur à celui qui est associé au profit concurrentiel (dont elles devraient se contenter si le marché du travail était équilibré au niveau d'emploi NA). (ii) Le niveau d'emploi NA restant inchangé, le chômage involontaire dépend du salaire réel et se transforme en chômage volontaire lorsque ce dernier rejoint la désutilité marginale du travail. En somme, on arrive à une situation qui contredit point par point la position de Keynes sur les deux «postulats de l'économie classique ». C'est dire que le concept de chômage involontaire déduit de la discussion de ces deux postulats est ambigu: il n'est clair que lorsqu'il est rapporté à une situation de déséquilibre (mais il est inutilisable par Keynes), alors qu'il perd toute pertinence à l'équilibre (qui est précisément le seul cas intéressant pour Keynes). Nous verrons que cette critique ne peut pas être adressée au chômage involontaire d'équilibre tel qu'il résulte du modèle keynésien d'interdépendance (voir les ~~ 20- 22). (b) Si «un volume déterminé de travail employé» est d'équilibre, le second postulat doit être accepté au même titre que le premier. En dehors de l'équilibre, les agents ne sont pas « sur leurs courbes ». S'il s'agit des entreprises, c'est le premier postulat qui ne se vérifie pas. La seule signification claire de l'acceptation du premier postulat et du rejet du second nous semble être la délimitation de l'analyse aux situation d'excès d'offre de travail. En refusant le second postulat Keynes semble refuser la fonction d'offre de travail, sa « more fundamental objection» étant que les contrats de travail ont pour objet les salaires nominaux et que «there may be no method available to labour as a whole whereby it can bring the wage-goods equivalent of the general level of money wage into conformity with the marginal desutility of the current volume of employment» (1936, p. 13). Mais si l'on adopte cette interprétation, il n'est plus possible de concevoir ou de mesurer le chômage involontaire. On retrouve la conclusion cidessus: en rejetant le second postulat Keynes refuse la délimitation de l'analyse aux situations où les travailleurs sont « sur» leur courbe d'offre.

21

Carlo Benetti

9. Keynes ne présente pas son propre modèle de référence. Mais sa critique du modèle néoclassique permet de le déduire. Le rejet du deuxième postulat conduit à la désactivation de la fonction d'offre de travail (dans le sens indiqué ci-dessous) et, par là, à la suppression de la condition d'équilibre sur le marché du travail. La conséquence immédiate est l'indétermination du modèle initial (voir le ~ 5). Les équations (2) et (4) étant éliminées, ainsi que l'inconnue NS, on a une inconnue de plus que d'équations indépendantes. Cette indétermination disparaît en posant la condition de salaire monétaire exogène: w = w. Comme le montre abondamment le chapitre 19 de la Théorie Générale, elle ne dit pas que le salaire est fixe. Elle signifie uniquement que le salaire est connu à partir de facteurs extérieurs au modèle et n'est donc pas affecté par les autres équations ou par le changement des autres paramètres. La récursivité par l'offre du modèle initial a disparu. La critique de Keynes le transforme en un modèle d'interdépendance générale. Remarquons que ce résultat peut être obtenu au moyen de deux types de critiques de la loi de Say qu'il convient de distinguer. La première, walrassienne, consiste à récuser la récursivité par l'offre en écrivant l'offre de travail en fonction non seulement de w et de p mais aussi de r. La deuxième est keynésienne. Au total, la critique de la loi de Say débouche sur deux modèles d'interdépendance générale différents, selon qu'elle est menée à partir de Walras ou de Keynes. Par ailleurs, on vérifie facilement que cette dernière conduit au même modèle si, au lieu de la loi de Say, elle est dirigée à un modèle walrassien où la fonction d'offre de travail est modifiée dans le sens que l'on vient d'indiquer. Le salaire monétaire exogène et la désactivation de la fonction d'offre de travail sont les deux faces d'une même médaille. Cette médaille est d'ailleurs particulière, car elle a ... une troisième face: l'échec de la loi de Walras, ou plutôt son application limitée à une partie de l'économie, à l'exclusion du marché du travail. Lorsque la demande de travail est inférieure à l'offre, la contrainte de budget des salariés se modifie radicalement, les ressources salariales étant désormais mesurées par Nd w/p et non par N' w/p. Le calcul économique des salariés nécessite, en plus des prix, une information supplémentaires sur les quantités Nd8.Il en résulte deux conséquences principales: - La fonction d'offre de travail est «désactivée ». Ce terme, peu habituel, est utilisé pour exprimer l'idée suivante. Aux prix et salaire
8. De ce point de vue, le salaire occupe dans la contrainte de budget des salariés une place analogue à celle que le modèle Arrow-Debreu assigne au profit dans la contrainte de budget des consommateurs. 22

La structure logique de la Théorie générale de Keynes

courants, les salariés peuvent évidemment calculer leur plan d'allocation des ressources en maximisant leur fonction d'utilité sous la contrainte de budget habituelle. Le résultat est la quantité de biens et de travail qu'ils souhaitent respectivement acheter et vendre. Mais dans la situation définie par Nd < NS ce calcul n'a aucun effet économique, car, comme on l'a vu, dans la contrainte de budget, NSest remplacé par Nd. C'est cette substitution qui « désactive» la fonction d'offre de travail, en lui ôtant tout rôle en tant que force active agissant sur l'emploi dans une économie qui connaît un déséquilibre Nd < NS. Les grandeurs significatives sont les demandes « effectives », calculées en remplaçant NS par Nd dans les contraintes de budget des salariés. - Dans ce cas, la loi de Walras est mise en échec dans le sens suivant. En ajoutant toutes les contraintes de budget de l'économie on obtient L"i:l Pi Zi (p) = O. Mais puisque la contrainte de budget des salariés est modifiée dans le sens indiqué ci-dessus, la somme de toutes les contraintes de budget de l'économie donne aussi L"-\:I Pi Zj (p) = 0 où les (n-l) marchés sont les n marchés moins le marché du travail. D'où la possibilité d'équilibres de l'économie qui excluent le marché du travaie. En somme, la discussion keynésienne des deux postulats de l'économie néoclassique conduit à la condition suivante, qui a un triple aspect, chacun impliquant les deux autres: (i) w = w, (ii) désactivation de la fonction d'offre de travail, (iii) le marché du travail est exclu de la loi de Walras. Les équations (1-4) du modèle initial sont modifiées. On peut adopter pour le moment l'une ou l'autre des formalisations suivantes (leur différence est indiquée au ~ 19) :
(1') y = F(Nd, K) (2) Nd = Nd( K, w/p)

(3') w = w ou bien: (1") y = F(Nd, K) (2) Nd = Nd( K, w/p) (3) NS= N'(w/p)

(3') w = w

(4') NS(w/p) - Nd(

K, w/p) = U ~ 0

9. Pour une étude du modèle avec« loi de Walras restreinte », voir J. Cartelier (1995, p. 47 et suiv.).

23

Carlo Benetti

où U est le chômage involontairelO. Le seul rôle de la fonction d'offre de travail, explicite dans la deuxième formalisation et implicite dans la première où n'apparaissent que les forces économiques actives, est la mesure du chômage involontaire. Remarquons que la fonction d'offre de travail ne serait pas désactivée si la condition w = w n'était pas issue du refus keynésien du second postulat néoclassique. Dans ce cas, elle rendrait superflue l'équation monétaire du modèle initial qui resterait récursif par l'offre et dont la solution serait l'équilibre de plein emploi. La solution du modèle néoclassique ainsi modifié est un ensemble d'équilibres concurrentiels, chacun étant paramétré par le salaire monétaire exogène, et dont la caractéristique commune est la réalisation des plans de production des entreprises, quel que soit le degré de réalisation des plans des salariés. Un sous-ensemble de ces équilibres correspond au plein emploi. Le résultat est un modèle d'interdépendance générale, qui ne vérifie ni la loi de Say (élimination de la récursivité par l'offre), ni la loi de Walras (dans le sens précisé ci-dessus). Nous l'appellerons désormais modèle non walrassien d'interdépendance généralell. Il constitue le schéma de référence à partir duquel sont construits les modèles de Keynes. 10. Keynes obtient ce modèle à la fin du chapitre 2 de la Théorie Générale. Précisons quelques points (voir aussi le ~ 26). (a) Le premier concerne son domaine de validité, qui est défini par Nd::; NS. L'emploi d'équilibre étant paramétré par le salaire monétaire exogène, ce modèle peut être utilisé uniquement pour les valeurs de w auxquelles est satisfaite la condition ci-dessus. (b) Ce modèle s'écarte sur des points importants des travaux de Hicks (1937) et de Clower (1965) dont il est issu. Hicks en propose une première version en imposant au modèle standard les aspects (i) et (ii) de la condition du ~ 9. Mais il introduit une ambiguïté lorsqu'il pose le salaire monétaire fixe. Comme nous le verrons en détail (sections 4 et 5), ce n'est pas la condition de Keynes. R. Clower apporte une clarification centrale, à savoir l'aspect (iii) de la condition ci-dessus, qu'il déduit de l'analyse d'une économie walras sienne en déséquilibre12. A la différence de Clower, dans l'utilisation qu'en fait
10. Rien d'essentiel ne change si on adopte une fonction walrassienne d'offre de travail N' = N'(w/p, r) II. On trouvera aux ~~ 26 et 27 des indications sur les relations qu'il entretient avec le modèle walrassien. 12. La théorie de Clower élimine une incohérence de la définition traditionnelle des offres et des demandes en déséquilibre. Mais elle n'a débouché sur aucun concept d'équilibre distinct 24

La structure logique de la Théorie générale de Keynes

Keynes, le modèle d'équilibre.

non walrassien d'interdépendance

est un modèle

4. La difficulté du modèle récursif par la demande

11. Considérons le problème tel qu'il se pose en cette étape cruciale de l'élaboration de la théorie de Keynes. Celle-ci est dirigée contre ce qu'il appelle la « self-adjusting school» (1934, p. 488 et suiv.). On en verra les
aspects généraux au

~ 25.

Examinons

maintenant

sa signification.

Cette école s'appuie sur un modèle dont, dans les conditions de flexibilité des prix et des salaires, toutes les solutions sont de plein emploi. Le modèle de la loi de Say a cette propriété. La critique du second postulat néocJassique ne conduit pas à un modèle dont, dans les mêmes conditions de flexibilité des salaires et des prix, certaines solutions sont de sous-emploi. En effet, comme nous l'avons vu, dans le modèle non walrassien d'interdépendance l'équilibre de sous-emploi est paramétré par le salaire monétaire exogène. Il s'agit alors de savoir quel est, dans ce modèle, l'effet d'une baisse du salaire monétaire sur l'emploi. La réponse que l'on déduit de la position générale de Keynes (unanimement partagée jusqu'à une date récente, voir le ~ 25), est que l'emploi augmente lorsque le salaire monétaire baisse. Ce résultat ne dépend pas du fonctionnement «classique» du marché du travail car l'offre de travail est désactivée. Il est obtenu principalement à partir de ce qu'on appelle l'« effet Keynes» : la baisse des prix consécutive à la baisse du salaire monétaire augmente l'encaisse réelle; cet excès d'offre de monnaie réduit le taux d'intérêt sur le marché des titres, d'où la hausse de l'investissement privé13. Le chômage involontaire ne peut donc persister qu'en raison de la rigidité à la baisse du salaire monétaire. Faisons le point. L'exclusion du marché du travail de l'interdépendance générale, conduit à un modèle récursif par l'offre où le chômage involontaire a pour origine le défaut d'ajustement du salaire réel. La discussion keynésienne des deux «postulats» néoclassiques aboutit à l'exclusion du marché du travail de la loi de Walras: à travers cette modification on obtient le modèle non walras sien d'interdépendance générale, où l'équilibre avec chômage involontaire dépend du salaire
de l'équilibre walras sien, ce qui explique le développement des modèles d'équilibre à prix fixés. 13. Au chapitre 19, Keynes analyse les différentes (sept) repercussions de la baisse des salaire monétaires et conclut que c'est sur ce qui sera baptisé «effet Keynes» que« those who believe in the self-adjusting quality of the economic system must rest the weight of their argument; though I am not aware that they have done so» (1936, p. 266). 25

Carlo

Benetti

nominal exogène. On conviendra que la différence entre les résultats de ces deux modèles n'est pas considérable. Mais c'est tout ce à quoi conduit la critique keynésienne de la théorie néoc1assique de l'emploi14. L'opposition de Keynes à l'école de l'ajustement automatique peut maintenant être précisée. Supposons, pour simplifier, que le modèle de la loi de Say a une solution unique. Celle-ci est aussi une solution du modèle non walras sien d'interdépendance qui en est déduit: il existe un niveau du salaire monétaire exogène auquel ce modèle donne le même résultat que le modèle de la loi de Say. Considérons maintenant un salaire monétaire différent et tel qu'on est à l'intérieur du domaine de validité du modèle non walrassien d'interdépendance. A ce salaire correspond un équilibre avec chômage involontaire qui est d'autant plus faible que le salaire monétaire exogène est plus bas. C'est exactement en ce point que l'on doit situer, au plan logique, l'opposition de Keynes. Elle n'a pas pour objet la stabilité de l'équilibre de plein emploi du modèle de la loi de Say. Keynes ne pose pas ce problème. Comme nous l'avons indiqué, il considère que le résultat (existence et stabilité de l'équilibre de plein emploi) est correctement déduit des premisses du modèle. La critique de ces dernières a pour effet d'écarter le modèle de la loi de Say et, avec lui, la question de l'ajustement dans ce modèle. Il s'ensuit que l'opposition de Keynes suit un cheminement logique indirect, dont l'étape décisive est la critique de la stabilité de l'équilibre de plein emploi dans le modèle non walras sien d'interdépendance générale, c'est-à-dire dans son propre modèle de référence. 12. Puisque la variable d'ajustement est la demande globale, c'est la théorie de la demande qui va fournir le modèle keynésien proprement dit. La Théorie Générale est fondamentalement l'exposé d'une théorie de la demande. Le chapitre 3, par lequel se termine le livre 1, fournit la présentation synthétique d'un modèle où l'emploi est déterminé par ce que Keynes appelle «le principe de la demande effective ». Après un second livre consacré aux définitions, viennent les deux livres centraux, 3 et 4, où sont traitées respectivement les deux composantes de la demande, la consommation et l'investissement. Dans le livre 5, chap. 19, Keynes revient sur 1'hypothèse de salaire monétaire exogène et affirme que, dans son système, la flexibilité du salaire a des effets négligeables, qui peuvent même être négatifs, sur I'emploi. Dans le modèle de Keynes, le salaire monétaire
14. Une fraction notable des travaux «nouveaux-keynésiens» s'emploie à fournir les «fondements microéconomiques» de ces deux formes de rigidité du salaire. Quel que soit l'intérêt intrinsèque de ces théories, leur portée pour la théorie de Keynes est extrêmement limitée. 2f)

La structure logique de la Théorie générale de Keynes

exogène n'est donc pas la condition d'un équilibre avec chômage involontaire, alors qu'il l'était dans le modèle non walras sien d'interdépendance générale. 13. La solution radicale du problème posé serait l'élimination pure et simple de l'effet Keynes. Ceci exige une théorie de la demande qui supprime l'interdépendance du modèle de référence de Keynes en le transformant en un modèle récursif par la demande (dont le domaine de validité est évidemment le même que celui du modèle dont il est issu). Ce dernier est l'expression de ce que nous pouvons appeler l' anti-loi de Say: dans les limites des ressources disponibles, la demande crée sa propre offre. Les variables du modèle de référence sont C, J, Y, r, N, et p. On obtient le modèle récursif par la demande en concevant la demande globale comme un sous-système (de 4 équations, voir le 9 5) susceptible de déterminer les 4 premières variables1s. Y étant connu, la fonction de production détermine N. L'égalité du salaire et de la productivité marginale du travail est alors suffisante pour déterminer p. Le système est résolu de manière séquentielle. Remarquons que cette dernière égalité joue un rôle différent dans les deux modèles récursifs par l'offre et par la demande. Dans le premier, elle contribue à la détermination de l'emploi et du salaire réel d'équilibre, alors que dans le second elle sert à déterminer le prix p (donc le salaire réel d'équilibre) qui correspond au salaire monétaire exogène et au niveau d'emploi fixé par le sous-système de la demande. On touche ici un point crucial mais aussi très délicat de la Théorie Générale. La condition suffisante en même temps que la difficulté centrale de la transformation du modèle non walras sien d'interdépendance générale en un modèle récursif par la demande est l'écriture des équations de la demande en dehors des prix. Uniquement dans ce cas, les 4 équations de la demande forment un sous-système dont la solution C, J, Y et rest indépendante des autres équations. Mais il est impossible d'éliminer les prix des équations de la demande. Quelles que soient les ambiguïtés de certains textes (voir le 9 14), Keynes ne commet pas cette erreur. Pour le montrer nous nous appuyons sur le chapitre 19 de la Théorie Générale, qui est assurément central pour la compréhension de la structure logique de la théorie de Keynes. En effet, il est le seul où Keynes étudie avec soin le fonctionnement d'ensemble d'une économie avec chômage involontaire et flexibilité des salaires. Comme Patinkin l'a remarqué à juste titre, il «forms the climax of Keynes' argument» (1965, p. 643).

15. La fonction d'investissement

doit être modifiée en éliminant l'argument N. Tl

Carlo Benetti

Keynes pose clairement le problème: «the precise question at issue is whether the reduction in money-wages will or will not be accompanied by the same aggregate demand as before measured in money» (1936, p. 259). La réponse ne s'appuie pas sur un modèle récursif par la demande. Keynes considère que, quel que soit le modèle envisagé, le salaire monétaire agit sur la demande globale à travers les prix. Cela est clair dans le modèle néoclassique où «a reduction on money-wages will cet. par. stimulate demand by diminishing the price of the finished product» (ibid. p. 257). Et tout aussi évident dans son propre modèle où «a reduction of moneywages will somewhat reduce prices. It will, therefore, involve some redistribution of real income (ibid. p. 262) ... [et] ... will diminish the need for cash for income and business purposes; and it will therefore reduce pro tanto the schedule of liquidity preference for the community as a whole. Cet. par. this will reduce the rate of interest and thus prove favourable to investment» (ibid. p. 263). On reconnaît l'effet Keynes. Puisque le prix est une variable des équations de la demande, malgré une longue tradition probablement issue de l'interprétation de Hicks (voir l'Annexe I), le modèle récursif par la demande n'est pas la formalisation appropriée de la proposition centrale de Keynes suivant laquelle «the volume of employment is uniquely correlated with the volume of effective demand» (ibid. p. 260). Celle-ci doit être interprétée comme suit: la réduction du salaire nominal n'agit pas directement sur l'emploi, par la baisse du salaire réel. Cela implique l'adaptation passive de la demande à l'offre, c'est-à-dire, au fond, la loi de Say. Du refus de cette dernière il suit que la baisse du salaire nominal agit de manière indirecte sur l'emploi, à travers la modification de certaines variables des équations de la demande, en particulier le prix et, par là, le taux d'intérêt. Cette formulation de l'interdépendance entre offre et demande globales est lourde. Son unique avantage est de montrer en quoi consiste le «retournement» du modèle néoclassique initial obtenu en refusant la loi de Say. La critique à la théorie de Pigou est éclairante: «Professor Pigou believes that in the long run unemployment can be cured by wages adjustments; whereas I maintain that the real wage ... is not primarily determined by 'wage adjustements' ... but by the other forces of the system» (ibid. p. 278). Ces forces sont celles de la demande, en particulier l'efficacité marginale du capital et le taux d'intérêt. Dans une situation de chômage involontaire, s'il est légitime de postuler l'adaptation spontanée de l'offre à une demande accrue, la réciproque n'est pas nécessairement vraie. C'est cependant ce qu'affirme, d'après Keynes, la théorie néoclassique lorsqu'elle considère que la demande agrégée mesurée en monnaie «is not reduced in full proportion to the reduction in money28

La structure logique de la Théorie générale de Keynes

wages» (ibid. p. 259-60), c'est-à-dire que la demande en termes réels s'accroît. Nous savons que ce résultat n'est garanti que dans le modèle de la loi de Say, récursif par l'offre. 14. Deux textes de la Théorie Générale sont particulièrement ambigus sur la question des prix dans les équations de la demande. Il s'agit des chapitres 15 et 3. (i) Dans le premier, Keynes écrit l'équation monétaire: M = LI (R) + L2 (r), (ou M = P LI (Y) + L2 (r». Patinkin (1965, p. 254 et suiv., note K2 p. 637 et suiv.) a fait remarquer que, les grandeurs M et R étant nominales, la demande de monnaie spéculative est affectée par l'illusion monétaire16. Cette critique est juste. Mais si, comme le montre Patinkin, l'erreur de Keynes a des conséquences négatives sur son analyse de la théorie néoclassique du taux d'intérêt, elle n'affecte pas l'absence de récursivité par la demande dans les modèles keynésiens. L'effet Keynes du chapitre 19 n'est pas remis en cause par l'équation ci-dessus. Il ne le serait que si l'illusion monétaire portait sur toute la demande de monnaie et non seulement sur la demande spéculative, ou, ce qui revient au même, si la demande de monnaie était identifiée à la seule demande spéculative, comme dans l'un des modèles keynésiens de Hicks (voir l'Annexe I). (ii) En revanche, la difficulté du chapitre 3 est sérieuse, à vrai dire plus par les interprétations que ce chapitre a inspirées, que par son contenu proprement dit. Nous n'abordons qu'une seule question, en négligeant toutes les autres, nombreuses dans ce texte: le «principe de la demande effective» s'appuie-t-il ou non sur un modèle récursif par la demande? A priori, on peut donner deux réponses opposées. Une est affirmative. Le salaire nominal est supposé constant, l'offre et la demande globales sont mesurées en unités de salaire (en termes réels). L'emploi dépend du niveau de consommation et d'investissement, donc uniquement de la demande. Une fois qu'il a été déterminé, l'égalité du salaire réel et de la productivité marginale du travail permet de trouver le prix. C'est pourquoi, Keynes conclut que «the theory of prices falls into its proper place as a matter which is subsidiary to our general theory» (1936, p. 32). Mais on peut aussi donner la réponse contraire. Keynes prévient que l'hypothèse de salaire nominal fixe est une « simplification, with which we shall dispense later, [qui] is introduced solely to facilitate the exposition. The essential character of the argument is precisely the same whether or not moneywages etc., are liable to change» (ibid. p. 27). On retrouve la conclusion du
16. En effet, si les individus « are confronted with a doubled price level, ... their demand for nominal balances L2 (r) remains invariant, so that their demand for real speculative balances will decrease» (p. 254). 29

Carlo Benetti

~ précédent: le modèle de la demande effective n'est pas récursif par la demande. L'observation suivante permet d'éviter la conclusion paresseuse qui se limite à constater l'incohérence. Les équations de la demande sous-jacentes au principe de la demande effective sont au nombre de trois et non quatre comme dans le modèle complet. L'équation de la demande de monnaie faisant défaut, le sous-système de la demande n'est déterminé que si l'on pose le taux d'intérêt exogène, dont la conséquence est l'élimination pure et simple de l'effet Keynes. Cette hypothèse n'est pas arbitraire. Elle correspond à une étape de l'évolution de la pensée de Keynes, celle où « the result ... was to leave the rate of interest in the air» (1937, p. 212). Mais si telle est la condition nécessaire à la cohérence du modèle récursif par la demande du chapitre 3, on conviendra aisément qu'il ne mérite pas beaucoup d'attention. En particulier, il est abusif de l'interpréter comme le
« modèle keynésien ». Il s'agit d'un modèle simplifié, utilisé uniquement pour présenter une esquisse (<< a brief summary », 1936, p. 27) de la théorie

qui sera développée dans les chapitres suivants, et dont le seul objectif est de réfuter la loi de Say. Pour cela, il est suffisant de remarquer, comme le fait Keynes, qu'on ne peut pas admettre que tout accroissement de l'offre crée nécessairement sa propre demande avant d'avoir analysé les déterminants de la demande. Toute ambiguïté sur la récursivité aurait été évitée si Keynes avait énoncé explicitement la condition de taux d'intérêt exogène et s'était abstenu d'affirmer que la théorie des prix n'a qu'une place subsidiaire.

5. Les modèles keynésiens
15. Puisque l'effet Keynes du modèle de référence ne peut pas être éliminé par un modèle récursif par la demande, la réussite du projet de Keynes dépend, pour l'essentiel, d'une théorie de la demande telle que le résultat de cet effet soit atténué, voire inversé. Le modèle qui donne ce résultat est appelé modèle keynésien. L'effet Keynes met en oeuvre deux relations1?: l'une entre la quantité de monnaie et le taux d'intérêt, l'autre entre ce dernier et l'investissement.
17. Nous négligeons l'effet d'encaisse réelle qui est en dehors de la Théorie Générale. Ceci ne semble pas gênant. Patinkin, l'auteur qui a le plus insisté sur cet effet, le considère aussi essentiel pour la théorie monétaire (existence de l'effet) que négligeable pour l'ajustement macroéconomique (force de l'effet). Par exemple, aux Etas-Unis entre 1929 et 1932 la valeur réelle des encaisses nette privées augmente de 46% alors que le revenu national réel baisse de 40% (voir Patinkin, 1949). De leur côté, P. Neary et J. Stiglitz (1982) ont calculé que malgré la forte baisse des prix pendant la grande dépression, il faudrait plus de deux siècles pour que, à travers l'effet d'encaisse réelle, le plein emploi puisse être restauré! 30

La structure logique de la Théorie générale de Keynes

La condition d'un modèle keynésien est donc une théorie du taux d'intérêt ou une théorie de l'investissement qui modifie au moins une équation de la demande du modèle de référence. En somme, la cible principale de la théorie de la demande globale de Keynes, ou du modèle keynésien, est, en définitive, ... l'effet Keynes. A partir de maintenant les choses ne sont plus aussi claires que lors de l'étude des deux modèles précédents. Non seulement le modèle keynésien n'a pas (encore) le même degré de précision mais, en outre, il est l'objet de la plus grande diversité d'opinions, comme l'atteste la variété des écoles qui s'en réclament. Il n'est pas nécessaire de rentrer dans ces débats. Le rappel de l'intuition qui est à la base des différents modèles keynésiens de la Théorie Générale (au demeurant bien connue) est suffisant pour définir le concept d'équilibre keynésien. On trouve chez Keynes au moins trois théories, deux du taux d'intérêt et une de l'investissement, qui justifient trois modèles keynésiens distincts (certains pouvant être complémentaires)18. 16. La théorie de la préférence pour la liquidité est la plus connue puisque c'est elle qui a été intégrée avec le plus de succès dans la synthèse néoclassique, au point que nous l'avons utilisée dès le premier modèle (voir le ~ 5). L'effet Keynes est mis en échec lorsque la solution du modèle non walras sien est un chômage positif et un taux d'intérêt auquel l'élasticité de la demande de monnaie devient égale à - 00. L'équation monétaire s'en trouve modifiée. De ce fait, le modèle se comporte comme s'il était récursif par la demande. Les équations de la demande déterminent C, I, Y, rmin.Le prix reste indéterminé, mais cela n'a aucune importance, puisque le marché de la monnaie est équilibré, quel que soit p. Connaissant Y, le prix est déterminé en même temps que l'emploi par les équations de l'offre. La baisse des prix consécutive à la baisse du salaire nominal n'affecte pas le taux d'intérêt, donc l'emploi. Son seul effet est la déflation. Et puisque le taux d'intérêt nominal ne peut pas être négatif, le taux réel d'intérêt finit par augmenter, d'où la baisse des investissements et l'augmentation du chômage. 17. Le deuxième modèle keynésien est obtenu en modifiant l'équation monétaire dans le sens suggéré par le chapitre 17 de la Théorie Générale,
18. Ces trois modèles n'épuisent pas les obstacles au jeu de l'effet Keynes, qui sont signalés dans la Théorie Générale, p. 262-264. Parmi ceux-ci, une attention particulière doit être accordée à la «depressing influence on entrepreneurs of their greater burden of debt [qui] may partly offset any cheerful reactions from the reduction of wages» (p. 264).

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Carlo Benetti

où le taux d'intérêt est déterminé par le taux propre de la monnaie. Il est le moins étudié. 18. Le modèle keynésien le plus important est le troisième qui résulte de la modification de la fonction d'investissement en introduisant parmi ses arguments les anticipations incertaines des entrepreneurs, ou l'état de la confiance (chapitre 12 de la Théorie Générale). Tout repose sur le concept d'efficacité marginale du capital qui «is of fundamental importance because it is mainly through this factor (much more than through the rate of interest) that the expectation of the future influences the present» (1936, p. 145). L'un des résultats des remarquables analyses du chapitre 12 est le scepticisme vis-à-vis d'une politique du taux d'intérêt. En particulier, l'effet Keynes peut être mis en échec puisque l'effet positif de la baisse du salaire nominal et des prix sur le taux d'intérêt peut être plus que compensé par l'effet négatif sur l'efficacité marginale du capital. La théorie de l'accumulation du capital apparaît ainsi comme la pièce centrale du modèle keynésien qui, en l'état actuel, est dans une large mesure programmatique. Tout progrès de ce dernier est donc conditionné par le développement de la première.

6. L'équilibre

avec chômage involontaire

ou équilibre keynésien

19. Considérons ce dernier modèle.
(I) Soit N" le niveau d'emploi correspondant au salaire monétaire w

=

w décidé par une négociation salariale. La confrontation avec l'offre de travail à ce salaire et aux prix déterminés par le modèle, permet de calculer le niveau du chômagel9. S'il est positif, il est involontaire dans le sens que le salaire réel w/p est supérieur à la désutilité marginale du volume d'emploi N". Mais, tout involontaire qu'il soit, ce chômage n'est pas nécessairement keynésien, c'est-à-dire n'est pas nécessairement d'équilibre. (II) Diminuons le salaire monétaire. Les prix baissent. On a deux possibilités: le niveau de l'emploi (i) augmente ou (ii) est inchangé ou diminue. Dans le premier cas, le chômage déterminé en (I) n'est pas d'équilibre, ou ce qui revient au même n'est pas keynésien. Son origine est la rigidité des salaires à la baisse. Dans le deuxième cas, et dans ce cas

19. Si l'on adopte la première formalisation du ~ 9, on peut avoir NA> N', auquel cas la solution NA n'est pas viable. Dans les autres cas, les deux formalisations donnent le même résultat. 32

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