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L'anglais de l'hexagone

De
184 pages
L'anglais est devenu indispensable pour les échanges internationaux. Néanmoins, cette langue que l'on pratique dans le monde du travail est rarement de l'anglais, mais une langue passe-partout, simplifiée. Désormais décomplexées, les grandes entreprises françaises ont une conception de l'anglais mêlant ignorance, fascination, peur et mépris. Au quotidien, les interprètes ont l'occasion d'observer ces phénomènes qui suscitent des réactions allant de la consternation à l'hilarité. Un recueil d'anecdotes truculentes.
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« Tout ce qui suit est authentique. Sinon, ça n’aurait aucun intérêt. » Guy Carlier

sommaire

Hou tocsse English tout dé ? Aivribodi ! .............................. 11 Comment en est-on arrivé là ?.............................................. 17 Petite chronologie des langues véhiculaires mondiales du xxe et du début du xxie siècle : l’espéranto, l’anglais et le globish ....................................... 19 Version (très) originale ........................................................ 23 Comment casser l’image de sa société ................................ 27 Candidature (trop) spontanée .............................................. 33 L’anglais du soleil levant .................................................... 37 La carpette et le boulet ........................................................ 41 Pire qu’au téléphone ........................................................... 47 Le Dictionnaire traître ......................................................... 51 Le Dictionnaire traître 2 ...................................................... 55 La caravane passe, les chiens n’aboient pas ....................... 57 La guerre que l’on croit n’aura pas lieu .............................. 63 Le français n’est pas une langue rare ou menacée d’extinction imminente ................................... 67 Contamination ou enrichissement ? .................................... 71 Circulez, y’a rien à dire ! ..................................................... 91 La disparition ...................................................................... 99 La mort de la BD ? ............................................................ 101 L’anglais en France : véritable langue ou simple compétence ?........................... 105 Ne généralisons pas ........................................................... 109 La qualité de la pensée dépend (aussi) de la sensibilité linguistique .............................................. 111

Le développement du globish en France : phénomène logique ou paradoxal ? ................................... 113 Pourquoi le globish suffit-il à de nombreuses situations professionnelles ? ..................... 115 Pourquoi certains Français prennent-ils plaisir à pratiquer le globish dans leur travail ? ............................ 117 Drown ze fish .................................................................... 121 Qui pourfend le français ? ................................................. 125 La grammaire anglaise est une chanson douce ................. 135 Quand on parle de langues la bouche pleine, on risque de dire des bêtises .............................................. 141 On ne fait pas d’Hamlet sans casser d’œufs ..................... 161 Politique linguistique ........................................................ 163 Bibliographie ..................................................................... 179

hou tocsse english tout dé ? aivribodi ! « Qui parle anglais aujourd’hui ? Tout le monde ! »
« Zi économie iz globale, seau oui iouze English fort ze évridé oueurque. Ouate doux oui fesse tout dé ? Hou tocsse English ? Aivribodi ! Iou Quai, Iou Essai, beute olle-seau Tchaïe-na, Inne-dia, Re-chat, Peau-lande, etcetera. Seau iou ave tout toc English tout. » Le PDG d’une entreprise française, s’adressant à son personnel… français.

§ À l’école primaire aux États-Unis, j’aimais particulièrement les « spelling bees » : l’enseignant demande à un élève d’épeler un mot. S’il donne la bonne réponse, il reste en lice, mais s’il se trompe, il est éliminé et doit écrire sur son cahier une phrase de son choix avec le mot en question. L’enseignant demande alors à l’élève suivant d’épeler un autre mot et ainsi de suite. Les mots sont de plus en plus difficiles et l’exercice se termine lorsqu’il ne reste qu’un seul élève. Tous les autres doivent alors lire leur phrase à haute voix devant leurs camarades. Une de mes institutrices avait instauré une variante pour consoler les perdants : la phrase que chacun lisait à haute voix devait être amusante et tout le monde votait pour celle qui l’était le plus. (Je soupçonnais d’ailleurs certains de mes camarades de perdre exprès lorsqu’ils percevaient un potentiel humoristique, même douteux, dans le mot que demandait la maîtresse ; on peut même se demander si cet exercice, tout comme le « show and tell1 », n’éveille pas outre-Atlantique des vocations d’humoristes.)
1. « Show and tell » (littéralement : montrer et raconter) : exercice qui consiste, dès

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L’aspect ludique de l’apprentissage de l’orthographe anglaise a contribué à me faire aimer la langue. Élevé aux États-Unis par des parents français, j’ai acquis les deux langues simultanément, sans m’en rendre compte et donc sans effort. Plus on est bilingue, moins on a de mérite. L’acquisition de l’anglais ayant été plus rapide et plus aisée pour mon frère et moi que pour nos parents, nous étions régulièrement amenés à leur expliquer, non sans fierté, certaines choses qu’ils ne comprenaient pas et à leur servir d’interprètes. Parfois, bien évidemment, nous essayions d’abuser de cet ascendant linguistique (« le monsieur dit que les bonbons américains, c’est très bon pour les dents » ou bien « c’est écrit que l’école sera fermée demain »). C’est sans doute de mon enfance, de mon goût pour les mots et de mon manque d’imagination pour choisir mes études après le lycée que vient ma vocation d’interprète de conférence et de traducteur. J’exerce ce métier en tant que travailleur indépendant en France depuis plus de 25 ans. J’ai suivi des études d’anglais et d’allemand, fait une école d’interprètes et de traducteurs, occupé plusieurs postes de traducteur salarié dans l’industrie et enseigné à l’université la langue anglaise, l’histoire américaine, la traduction et l’interprétation. J’ai également donné des cours particuliers d’anglais à des chefs d’entreprise et des personnalités de l’audiovisuel ; enfin, j’ai animé quelques petits ateliers d’anglais à l’école maternelle et primaire. Par son immense diversité, le métier d’interprète et de traducteur me sert de prisme pour essayer de comprendre le monde et ce qui fait avancer (ou, parfois, reculer) les êtres humains, mais mon amour de la langue, dans tout ce qu’elle recèle de richesse, de pouvoir mais aussi
la maternelle, à rapporter de chez soi un objet et d’en décrire l’aspect et la fonction devant la classe. Aux États-Unis, cet exercice constitue le début de l’apprentissage de la prise de parole en public.

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de fragilité, est souvent mis à mal par la perception qu’en ont certains, particulièrement en ce qui concerne la langue anglaise en France. L’anglais est devenu indispensable dans les grandes entreprises, c’est établi : « On n’a pas le choix, on est presque tous bilingues », m’expliquait un chauffeur de taxi sorti tout droit d’un film d’Audiard, avant de me dire tout le bien qu’il pensait de Jacques Attali ; il parlait fort, sans doute pour donner à ses propos plus de poids, mais aussi pour couvrir le son des « Grosses Têtes ». Mais cette langue que l’on pratique dans le monde du travail en France est, en réalité, rarement de l’anglais. Il s’agit, dans le meilleur des cas, du globish(1), langue véhiculaire(2) constituée d’environ 1500 mots et d’une grammaire simplifiée. Il ne faut pas confondre le globish et l’anglais, langue vernaculaire(3) dotée d’un vocabulaire plusieurs centaines de fois plus riche, d’une grammaire complexe et de nuances et de subtilités infinies. Désormais décomplexées, les grandes entreprises françaises, surtout leurs équipes dirigeantes, ont une perception de l’anglais qui mêle ignorance, fascination, peur et mépris. Cette perception erronée occasionne parfois de graves problèmes, notamment lorsque l’anglais est imposé sans discernement aux salariés. À titre d’exemple, l’affaire des irradiés d’Epinal (plus de 5 000 victimes entre 1987 et 2006) fut le fait de logiciels de radiothérapie rédigés en anglais, mal compris des utilisateurs, et sources de mauvaises manipulations. Désormais, la jurisprudence aidant (General Electric Medical Systems France, mais aussi Europassistance, etc.), il semblerait que soit davantage prise au sérieux la loi Toubon du 4 août 1994 qui rend obligatoire l’emploi du français dans les entreprises, notamment pour « tout document comportant des dispositions nécessaires au salarié pour l’exécution de son travail ». Mais la vigilance reste de mise. 13

Les situations professionnelles des interprètes de conférence français-anglais en France constituent un terrain inépuisable d’observation de ce phénomène de sous-estimation de l’anglais, mais celui-ci suscite, dans les esprits sensibles à la beauté et à l’importance de la langue, des sentiments qui vont de la plus profonde consternation à la plus franche hilarité. § 1) Globish : (mot-valise2, contraction de « Global English ») : langage identifié et promu par Jean-Paul Nerrière (ancien vice-président d’IBM Europe) constitué de 1500 mots anglais avec une syntaxe élémentaire. Dans son ouvrage Don’t speak English, parlez globish3, Jean-Paul Nerrière distingue le globish de l’anglais, décrit les avantages de cette langue véhiculaire et explique comment l’utiliser. 2) Langue véhiculaire : langue simple qui permet à des peuples de langues différentes de communiquer (exemples : l’espéranto, le globish). En anglais « langue véhiculaire » se dit « vehicular language », mais l’expression « lingua franca » est plus communément utilisée. En français, « ce que nous entendons par lingua franca revêt souvent le sens métaphorique d’une langue consensuelle ou d’un “terrain d’entente”, d’un lieu où les désaccords s’estompent et où l’on peut parler ensemble. Nous oublions, ce faisant, qu’à la base de ce “lieu commun”, il y eut une langue métisse parlée en Méditerranée, la lingua franca méditerranéenne […] jusqu’à sa disparition au milieu
2. Mot-valise : mot formé à partir du début d’un mot et de la fin d’un autre. Exemples : « franglais », formé à partir de « français » et « anglais », « brunch », construit à partir de « breakfast » et « lunch », ou « Brangelina », qui désigne le couple formé de Brad Pitt et Angelina Jolie. Le terme « mot-valise » est une traduction de l’anglais « portmanteau word » inventé par Lewis Carroll. En anglais, « portmanteau » désigne une sorte de valise à deux compartiments reliés par une charnière. En français, le terme « mot portemanteau » est considéré comme un anglicisme. 3. Eyrolles, 2004.

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du xixe siècle4 ». On l’appelle aussi sabir (du verbe sabir, savoir), ce terme étant devenu aujourd’hui quelque peu péjoratif. Les mots utilisés étaient principalement empruntés aux langues romanes, l’espagnol, l’italien mais ils pouvaient appartenir de façon plus hétérogène à d’autres langues du bassin méditerranéen comme l’arabe, l’hébreu, le maltais, le turc, le provençal (occitan) ou le français. La lingua franca étant essentiellement utilitaire, elle a laissé très peu de traces écrites directes. Le vocabulaire est très limité, la grammaire quasi-inexistante : les verbes sont utilisés à l’infinitif et sans aucune forme de mode ou de temps. Au xviie siècle cependant apparaissent des distinctions rudimentaires de temps (passé, présent, futur). Les documents écrits se limitent à des observations de voyageurs et à quelques citations ou inclusions dans des œuvres littéraires. En 1830, un vocabulaire lingua franca-français, très incomplet, fut édité à l’intention des nouveaux colons arrivant en Algérie. On considère l’arrivée des Français en Algérie comme la fin de la lingua franca, qui avait connu son « âge d’or » au xviie siècle. La littérature de cette époque a utilisé la lingua franca, principalement comme ressort comique : entre autres, Carlo Goldoni en Italie, et en France, Molière, avec la scène du « Mamamouchi » dans Le bourgeois gentilhomme. Un grand nombre de mots courants en français, comme dans d’autres langues européennes, et même des dialectes locaux, sont arrivés d’Orient par l’intermédiaire de la lingua franca. 3) Langue vernaculaire : langue dont la diffusion est limitée à ses locuteurs natifs.5

4. Jocelyne DAKHLIA, Lingua franca, histoire d’une langue métisse en Méditerranée, Actes Sud, 2008. 5. Marina YAGUELLO, Catalogue des idées reçues sur la langue, Le Seuil, avril 1988.

comment en est-on arrivé là ?

Pourquoi l’anglais, ou plus exactement le globish, est-il la langue la plus répandue dans le monde ? Comme de très nombreux pays, la France est en proie à un paradoxe : il faut simultanément assurer la défense de la langue nationale et la promotion de l’anglais, bien que cela exige des efforts économiques importants et des sacrifices culturels parfois douloureux. L’adaptation est de rigueur, car plus de la moitié des publications périodiques à contenu technique ou scientifique, les trois quarts des courriels, et, pour ce qu’il en reste, des telex ou autres télégrammes sont en anglais. Environ 80 % des informations stockées dans les ordinateurs du monde entier sont en anglais. L’anglais est diffusé quotidiennement à des centaines de millions de téléspectateurs et auditeurs par les plus grandes sociétés de télédiffusion (CBS, NBC, ABC, CNN, BBC, CBC, etc.). Il n’y a dans le monde que quelques centaines de millions de véritables anglophones, ou locuteurs natifs, pour qui l’anglais constitue la langue maternelle. Dans les pays marqués par la présence britannique (Inde, Pakistan, Bengladesh, Sri Lanka, Singapour, Malte, Afrique orientale, Caraïbes…), l’anglais est utilisé de manière officielle ou semi-officielle. L’usage local crée de nouvelles normes et il existe désormais non pas un anglais mais des anglais, présentant des différences grammaticales, syntaxiques et sémantiques notables. Ainsi, et si l’on ajoute les personnes qui se servent de quelques centaines de mots pour se débrouiller au travail, avec des étrangers ou bien en vacances, le nombre de personnes qui utilisent peu ou prou l’anglais véhiculaire est impossible à estimer avec précision, 17

mais on peut raisonnablement penser qu’il se situe autour de deux ou trois milliards, soit la moitié de la population mondiale. Les raisons de ce succès sont d’ordre économique, bien sûr, mais aussi historique, culturel et technique.