L'artisanat et la dynamique de réseaux

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Le réseau est un sujet à la mode, qu'il s'agisse de réseaux informatiques, des réseaux d'entreprises ou de la firme-réseau, ou encore des réseaux de relations sociales. L'entreprise artisanale n'échappe pas à cette logique de réseau technologique, économique et social. Quelles sont les modalités de formation des réseaux d'échange complexes dans lequels l'entreprise artisanale est insérée ?
Publié le : vendredi 1 juillet 2011
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EAN13 : 9782296464827
Nombre de pages : 258
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L’ARTISANAT
ET LA DYNAMIQUE
DE RÉSEAUX




















































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55092-6
EAN : 9782296550926
Sous la direction de
Sophie BOUTILLIER






L’ARTISANAT
ET LA DYNAMIQUE
DE RÉSEAUX







Actes du colloque
13 janvier 2009

Laboratoire de Recherche sur l’Industrie et l’Innovation
Université du Littoral Côte d’Opale
Institut Supérieur des Métiers








Collection « L’esprit économique »

fondée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis en 1996
dirigée par Sophie Boutillier, Blandine Laperche, Dimitri Uzunidis

Si l’apparence des choses se confondait avec leur réalité, toute réflexion,
toute Science, toute recherche serait superflue. La collection « L’esprit
économique » soulève le débat, textes et images à l’appui, sur la face
cachée économique des faits sociaux : rapports de pouvoir, de production
et d’échange, innovations organisationnelles, technologiques et
financières, espaces globaux et microéconomiques de valorisation et de
profit, pensées critiques et novatrices sur le monde en mouvement...
Ces ouvrages s’adressent aux étudiants, aux enseignants, aux chercheurs
en sciences économiques, politiques, sociales, juridiques et de gestion,
ainsi qu’aux experts d’entreprise et d’administration des institutions.

La collection est divisée en six séries :

Dans la série Economie et Innovation sont publiés des ouvrages
d’économie industrielle, financière et du travail et de sociologie
économique qui mettent l’accent sur les transformations
économiques et sociales suite à l’introduction de nouvelles
techniques et méthodes de production. L’innovation se confond avec
la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports
sociaux et de leurs représentations institutionnelles.

La série L’économie formelle a pour objectif de promouvoir l’analyse des
faits économiques contemporains en s’appuyant sur les approches
critiques de l’économie telle qu’elle est enseignée et normalisée
mondialement. Elle comprend des livres qui s’interrogent sur les choix des
acteurs économiques dans une perspective macroéconomique, historique
et prospective.

Dans la série Le Monde en Questions sont publiés des ouvrages
d’économie politique traitant des problèmes internationaux. Les économies
nationales, le développement, les espaces élargis, ainsi que l’étude des
ressorts fondamentaux de l’économie mondiale sont les sujets de
prédilection dans le choix des publications.

La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes
économiques et sociaux d’aujourd’hui liés aux métamorphoses de
l’organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition
d’ouvrages anciens, de compilations de textes autour des mêmes
questions et des ouvrages d’histoire de la pensée et des faits
économiques.

La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde
économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir
les caractéristiques d’une situation donnée. Le premier thème directeur
est : mémoire et actualité du travail et de l’industrie ; le second : histoire et
impacts économiques et sociaux des innovations.

La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples, fondamentaux
et/ou spécialisés qui s’adressent aux étudiants en licence et en master en
économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est
l’application du vieil adage chinois : « le plus long voyage commence par le
premier pas ».

PREFACE

LE RESEAU ARTISANAT-UNIVERSITE® : UNE DYNAMIQUE DE
RECHERCHE-ACTION APPLIQUEE AU MONDE DE L’ARTISANAT
ET DE LA PETITE ENTREPRISE

INSTITUT SUPERIEUR DES METIERS


Genèse du Réseau Artisanat-Université®

Le Réseau Artisanat-Université® a été initié en 2002 par l’Institut
Supérieur des Métiers (ISM) et les grandes organisations de l’artisanat, avec
le soutien du Ministère de l’Economie, des Finances et de l’Industrie, pour
mobiliser les enseignants chercheurs sur l’accompagnement des dirigeants
de petites entreprises. Trois objectifs majeurs sont alors mis en avant : la
production de connaissances, la rénovation de l’offre de formation, enfin la
diffusion des bonnes pratiques.
La création du Réseau constitue une réponse aux attentes formulées par
les réseaux d’accompagnement des entreprises artisanales et, plus largement,
une réponse au double enjeu que représente le développement de l’entreprise
artisanale.
Enjeu économique : l’artisanat, « première entreprise de France », est un
vivier de plus de 960 000 entreprises produisant un chiffre d’affaires de 300
milliards d’euros, et employant plus de 3 millions d’actifs. Ce secteur
apparaît comme d’autant plus stratégique pour l’avenir des économies
nationales que l’artisanat malgré la crise continue de soutenir l’activité, et
donc aussi de créer de l’emploi « non délocalisable », fortement ancré dans
le tissu économique d’un territoire.
Enjeu de formation : la prospective sur les qualifications artisanales ne
saurait faire l’économie du contexte de complexification des techniques, de
globalisation des marchés et d’évolution des attentes, qui oblige à considérer
l’entité artisanale comme une entreprise à part entière, confrontée à des défis
d’innovation et de marketing permanents. L’approche « métier » et
l’approche « marché » restent ici indissociables.
Enfin, on note l’attractivité croissante du secteur pour les diplômés des
filières générales et technologiques de l’enseignement. Les « nouveaux
entrants » de l’artisanat, parmi lesquels on compte aussi d’autres profils,
comme les cadres seniors des petites et moyennes entreprises et industries
(PME-PMI), participent à la modernisation du secteur, avec une montée en
puissance de la dimension « entreprise » qui entre ici dans une association de
compétences avec la dimension « métier ».
7La création du Réseau prend en compte ces enjeux, mais aussi le déficit
d’intégration dont souffre le secteur : déficit d’image dans l’opinion, déficit
d’écoute dans l’enseignement général et professionnel, enfin déficit
d’intégration dans les filières d’enseignement supérieur et la recherche
universitaire.
Pour répondre à ce paradoxe du potentiel méconnu et insuffisamment
valorisé de l’artisanat, l’Institut Supérieur des Métiers a choisi d’innover en
mettant en place une dynamique de réseau intra et interrégionale par le biais
du Réseau Artisanat-Université®. Le premier club est créé en juillet 2003,
en Languedoc-Roussillon. Depuis, la dynamique ne faiblit pas, mais évolue
au fil des années pour s’approprier au plus près les problématiques du
secteur.
Si le Réseau Artisanat-Université® devait être résumé aujourd’hui, il
conviendrait de dire qu’il est à la fois support et sujet :
- Support choisi par une communauté d’acteurs pour « produire de la
connaissance sur l’entreprise de métiers en termes d’état des lieux et de
prospective », avec une méthode et des règles de collaboration communes
établies ;
- Sujet par les effets induits qu’il produit chez ces acteurs, qu’il s’agisse
des dirigeants engagés dans les clubs de recherche régionaux, du corps
universitaire ou des représentants des organisations de l’Artisanat.

Un apport à la recherche sur l’entreprise artisanale

La « petite entreprise » ne devient objet de recherche universitaire qu’à la
fin des années 1970, quand on cesse de la considérer comme un « modèle
réduit de la grande entreprise » pour prendre en compte ses spécificités et
1son processus de développement . Le recensement effectué par Olivier
Torrès pour l’Observatoire des PME montre comment les auteurs initiateurs
de la recherche en PME (notamment Pierre-André Julien et Michel
Marchesnay) ont mis en valeur les caractéristiques communes des petites
entreprises, au-delà de leur très grande diversité. On apprend également
comment la recherche sur les PME s’est scindée en deux courants, l’un
s’attachant à l’étude des spécificités des petites entreprises, l’autre à l’étude
de leur diversité.
L’initiative du Réseau Artisanat-Université® va contribuer à une
augmentation significative des travaux et des publications universitaires sur
des thématiques nouvelles : les trajectoires d’innovation dans l’entreprise
artisanale, l’évolution du dirigeant d’entreprise et de ses compétences, les

1 O. Torrès : La recherche académique française en PME : les thèses, les revues, les
réseaux, Regards sur les PME, n° 14, Observatoire des PME, OSEO, 2007.
http://www.oliviertorres.net/travaux/pdf/LarechercheenPMEOlivierTORRES.pdf
8réseaux d’entreprises artisanales, etc. En consacrant une partie de ses
ressources à l’analyse de l’entreprise artisanale, la recherche s’applique à
étudier un terrain non seulement neuf et quasiment inexploré, mais
également en quête de formalisation et d’académisme scientifique. C’est de
cette richesse dont témoigne la publication des Actes du colloque sur
« L’artisanat et le Réseau ».
Le Réseau a permis à près d’une centaine d’universitaires de s’intéresser
aux questions de l’artisanat, parfois même de s’en faire, depuis sa création,
des spécialistes et des porte-parole. Ce rapprochement récent entre
Université et Artisanat se manifeste concrètement, au-delà du Réseau, par la
mise en place de partenariats avec les Chambres de métiers et de l’artisanat,
2et les organisations professionnelles , notamment par le biais de la création
de diplômes universitaires ou de la mise en place de chaires dédiées à
l’artisanat et à la petite entreprise.

Une communauté d’intérêts, fondée sur une démarche de
rechercheaction

L’initiative originale du Réseau Artisanat-Université repose sur une entité
de base : le Club, unité régionale d’un ensemble national, sert à la fois de
lieu d’explicitation, de partage et de formalisation des bonnes pratiques
artisanales. Depuis son lancement, 14 clubs ont été constitués en région, en
partenariat avec l’Union Professionnelle Artisanale Régionale, la Chambre
Régionale des Métiers et de l’Artisanat et les services compétents du
Ministère en région. Un club regroupe une dizaine de chefs d’entreprises
artisanales, une équipe universitaire et des représentants de l’artisanat
régional.
La mise en interaction positive des expériences artisanales et des
ressources universitaires s’organise selon différentes phases. Des experts
universitaires rencontrent, sur une thématique commune, des représentants
d’organisations professionnelles et des acteurs directs du secteur de
l’artisanat. Ils visitent les entreprises, analysent les métiers, les marchés, les
facteurs clés de succès ou d’échec.
Les principales problématiques liées au management et au
développement de l’entreprise artisanale, sont abordées dans les clubs, de
l’évolution de la demande et de l’offre à la mobilisation des salariés. Les
réflexions des artisans et des universitaires mènent à la coproduction
d’études de cas, de grilles d’analyse ou d’autodiagnostic, d’outils d’aide à la
décision. Cette action enrichit les universitaires d’une expérience essentielle
qui leur permet de renouveler leurs enseignements et de disposer d’éléments

2 Enquête nationale sur les coopérations entre l’université et l’artisanat, ISM, mai
2009 (disponible sur demande).
9d’analyse qualitative, grâce aux artisans qu’ils enquêtent régulièrement au
sein du club.
Les concepts appliqués aux PME et autres grandes entreprises tiennent
rarement face aux réalités de l’entreprise artisanale et sont facilement
démontés par les dirigeants artisans quand on les leur propose. Au terme
« innovation » est ainsi préférée la notion de « démarche innovante », que les
artisans trouvent plus proche de leur réalité. De même, les universitaires
associés au Réseau Artisanat-Université suggèrent d’employer les termes de
« relations humaines » plutôt que « ressources humaines », trop restrictifs à
leurs yeux.
La seule méthode valable pour parvenir à établir un langage commun,
sans prendre le risque de dénaturer les réalités artisanales, consiste à écouter
les artisans sur leurs pratiques et sur leurs facteurs de réussite et d’échec. Un
fil rouge guide la discussion sans pour autant l’orienter ou introduire de biais
d’analyse.
On a beaucoup insisté au sein du Réseau sur l’aspect recherche-action ou
recherche « actée ». L’objectif premier du Réseau Artisanat-Université®
reste indissociable des principes de la démarche qui le constitue. La
recherche-action a une double signification. Elle exprime à la fois un type
spécifique de recherche orienté et nourri par l’action, mais également le
transfert et l’apport des connaissances issues de la recherche aux
problématiques de terrain. Les chefs d’entreprises artisanales s’approprient
d’autant plus facilement ce mode de construction des connaissances que
celui-ci part de l’analyse de leurs propres pratiques pour en enrichir la
compréhension, et augmenter leur efficience dans l’action.
Par ailleurs, le Club est une occasion quasiment unique pour l’artisan de
faire entendre sa voix sur des sujets qui le concernent de près : création et
transmission de l’entreprise, financement, développement des activités,
stratégies marketing, etc.


Un potentiel de développement stratégique

Par sa singularité d’organisation, de gestion et de management, par la
diversité des métiers qui la caractérisent, l’entreprise artisanale représente
ainsi un vaste champ d’exploration et de recherche pour l’universitaire qui se
penche sur ses valeurs et son mode de fonctionnement.
Le colloque sur l’Artisanat et le Réseau, qui s’est tenu à l’Université du
Littoral Côte d’Opale en janvier 2009, constitue un prolongement visible de
l’action et du rayonnement du Réseau Artisanat-Université®. Regroupant
des universitaires membres du Réseau ainsi que des universitaires extérieurs
au dispositif, le colloque que vous présentent ces Actes a permis de
10rassembler les contributions de chercheurs de haut niveau, qui se sont
intéressés aux relations entre l’artisanat et le(s) réseau(x).
Sur cette thématique, le Réseau Artisanat-Université® identifie avec les
artisans, les formes de partenariats et de collaborations possibles, les
relations faisant entrer le dirigeant dans un réseau de compétences ou de
connaissances. Au-delà du repérage de ces mises en réseaux, le Réseau
Artisanat-Université® contribue également à identifier les bonnes pratiques
et à formuler des recommandations et des orientations pour le pilotage et le
management de ces réseaux. Une organisation professionnelle a récemment
axé les conditions de création d’un club sectoriel sur l’étude de cette
thématique.

Le potentiel du Réseau Artisanat-Université se joue aujourd’hui sur trois
plans :
- sa capacité à générer de nouveaux sujets de recherche et à enrichir les
filières de formation des futurs dirigeants d’entreprises artisanales ;
- sa capacité à déployer la démarche et ses résultats au sein des
organisations professionnelles et des organismes consulaires ;
- sa capacité à se mettre au service de la progression des politiques
publiques.

Anne DE BLIGNIERES-LEGERAUD
Docteur d’Etat en sciences de l’Education, Maître de conférences à
l’Université Paris-Dauphine, Présidente de l’Institut Supérieur des Métiers
Février 2011





11Remerciements


Cet ouvrage n'aurait jamais vu le jour sans la précieuse coopération de
Sophie Botha, chef de projet du Réseau Artisanat-Université® à l'Institut
Supérieur des Métiers, et bien sûr le soutien d'Alexis Govciyan, Directeur de
l'Institut Supérieur des Métiers et à Dimitri Uzunidis, Directeur de la
collection L’esprit économique.
12PRESENTATION GENERALE

L’ARTISAN ET LE RESEAU

Sophie BOUTILLIER


Le réseau est un sujet à la mode, qu’il s’agisse des réseaux informatiques,
des réseaux d’entreprises ou de la firme-réseau ou encore des réseaux de
relations sociales. L’entreprise artisanale n’échappe pas à cette logique et
selon trois modalités précédemment exposées : technologique, économique
et sociale. Pièce maîtresse du développement territorial, l’entreprise
artisanale est insérée dans des réseaux d’échange complexes. Ce sont ces
réseaux qui seront l’objet de nos investigations sous un angle
pluridisciplinaire (sciences de gestion, sciences économiques, sociologie,
géographie, histoire). A la différence des réseaux informatiques, les réseaux
sociaux sont beaucoup plus difficiles à saisir et par conséquent à définir. La
question centrale qui unit les chercheurs sur cette thématique concerne les
modalités de leur formation.
L’homo œconomicus, cher aux économistes néoclassiques, n’est pas un
agent économique isolé. Il prend des décisions dans un environnement social
donné en interaction avec les autres agents économiques. Les réseaux de
relations sociales se constituent selon différentes voies. Ils peuvent être le
résultat de relations sociales informelles, le produit de rapports de confiance
et de réciprocité qui ont été construits sur la durée. Par ailleurs, le réseau
peut être aussi le produit d’une décision stratégique et planifiée d’un agent
économique. Face à un ensemble de contraintes, des individus (en
l’occurrence des entrepreneurs de petites et moyennes entreprises ou
d’entreprises artisanales) coopèrent. Ces pratiques ne sont certes pas
nouvelles. Depuis l’Antiquité, les activités artisanales et commerciales ont
été organisées en guildes et en corporations.
eLe développement de la grande industrie depuis la fin du 18 siècle a
entraîné leur disparition. Les grandes entreprises ont organisé le monde
entrepreneurial selon leurs pratiques, impulsées par le développement de la
consommation de masse (événement auquel elles ont largement contribué) à
epartir de la seconde moitié du 20 siècle. La crise économique des années
1970/1980 constitua pour les petites et moyennes entreprises en général,
pour les entreprises artisanales en particulier, une opportunité de
développement quasi inespérée. Plus proches des marchés que les
multinationales, ces entreprises sont en situation de répondre plus facilement
à la demande du consommateur, d’autant que les multinationales ne sont pas
à même de répondre à des demandes spécifiques. D’un autre côté, les
13politiques de lutte contre le chômage (mais aussi la volonté de nombre de
salariés de quitter la grande entreprise) dans la plupart des pays avaient pris
la forme de mesures en faveur de la création d’entreprise. Dans un contexte
économique fort concurrentiel (notamment dû au développement des ies émergentes), beaucoup d’entreprises artisanales ont été amenées
à coopérer, mettant en commun leurs ressources dans un mouvement
dialectique de concurrence / coopération. Mais, si de nombreuses recherches
ont été menées sur les modalités d’alliance et de coopération entre les
grandes entreprises, les travaux de recherche sont encore embryonnaires
pour les entreprises artisanales.
Les chercheurs qui ont participé à la rédaction de ce volume apportent
des connaissances inédites sur le sujet. La thématique de la petite entreprise
est au cœur de leurs investigations. La petite entreprise n’est pas une grande
entreprise en miniature. Son organisation et ses modalités de fonctionnement
sont beaucoup plus complexes. Le poids des relations familiales en général,
du conjoint en particulier, est souvent très important.

Quelles sont les questions clés ?

(a) Quelles sont les conditions d’émergence du réseau : quelles sont les
entreprises qui le constituent ? Pour quelles raisons ? Quel est dans ce
processus le rôle des politiques publiques (voire la politique des pôles
d’innovation en France et l’équivalent dans d’autres pays européens ?) ;
(b) Quel rôle, quelle place les réseaux ont-ils joué au cours de
l’Histoire ? L’historien Fernand Braudel par exemple décrit avec minutie les
réseaux des marchands vénitiens de la Renaissance. Pendant la révolution
industrielle en Europe, comment les réseaux se sont-ils constitués dans le
cadre du travail à façon ?
(c) La théorie du réseau : depuis les travaux de R. Coase (1936) sur la
nature de la firme, les chercheurs ont cherché à analyser les modalités de
création du réseau comme une sorte de mouvement dialectique entre le
marché et l’organisation. D’un autre côté, si l’entreprise-réseau a remplacé
l’entreprise fordiste (hiérarchisée et intégrée), selon les travaux du
sociologue M. Castells (1990), les réseaux d’entreprises peuvent prendre des
formes très différentes qu’il importe de hiérarchiser (réseaux horizontaux,
verticaux).
(d) Les entreprises artisanales : quels sont les facteurs qui incitent des
entreprises artisanales à se constituer en réseau ? L’impulsion décisive
estelle donnée par un deus ex machina, par l’Etat, ou bien par les acteurs de la
profession (organisations professionnelles, Chambres de métiers). Ces
réseaux sont-ils hiérarchisés ? Sont-ils plus développés dans certaines
professions que dans d’autres ? Qu’il s’agisse des métiers de l’art, du
bâtiment ou des métiers de l’alimentation, quels sont les réseaux existants ?
14(e) Réseau d’entreprises artisanales et dynamique territoriale : comment
la constitution des réseaux s’inscrit-elle dans une dynamique territoriale ?
Comment des réseaux fortement territorialisés s’inscrivent-ils dans la
dynamique de l’économie mondiale ?
(f) Réseaux d’entreprises et réseaux informatiques : en dépit de
l’ancienneté des réseaux, les techniques actuelles de l’information et de la
communication constituent un puissant levier pour le rapprochement des
acteurs. Quel est le taux d’équipement des entreprises artisanales en termes
d’ordinateurs, de connexions à internet ? Pour quelles raisons les artisans se
connectent-ils ? Quels sont les logiciels informatiques qu’ils maîtrisent et
pour quels usages (gestion, comptabilité, production, design, etc.) ? Par quels
moyens accèdent-ils aux compétences informatiques dont ils ont besoin ?
Stage ? Formation continue ? auto-apprentissage ? Est-ce un moyen de
renforcer la capacité de l’entreprise à innover ? Est-ce un moyen de
conquérir de nouveaux marchés ? de trouver de nouveaux fournisseurs ?
(g) Les réseaux sociaux et le capital social : quels sont les réseaux
sociaux des artisans ? Quelle est la part constituée par les relations
informelles (parents, amis, voisins, etc.) et les relations institutionnelles
(entreprises, ministères, banques, associations, etc.) ? Comment ces réseaux
formels et informels se croisent-ils ? Se constituent-ils ? Se superposent-ils ?
Des études de cas pourraient illustrer des descriptions générales et
théoriques.

Ce volume regroupe les travaux de 25 chercheurs en sciences humaines et
sociales (histoire, sciences politiques, gestion et économie), chercheurs qui
coopèrent depuis de nombreuses années avec l’Institut Supérieur des métiers
dans le cadre du Réseau Artisanat-Université®, mais aussi chercheurs issus
d’autres universités françaises et étrangères.
Cet ouvrage est divisé de façon sans doute un peu arbitraire : la première
partie présente des textes mettant principalement l’accent sur la réflexion
théorique et la construction d’outils analytiques, tandis que la seconde partie
aborde la question de leurs applications empiriques. Les auteurs des textes
regroupés dans cette seconde partie ont adopté en revanche une démarche
inversée, mettant l’accent sur l’étude approfondie de cas particuliers. Si le
dénominateur commun de l’ensemble des textes réunis dans ce volume est le
réseau, les contributions ici rassemblées reflètent aussi la grande diversité
des approches et de la définition du réseau en sciences humaines et sociales.
Cette diversité conceptuelle est le reflet non d’un chaos, mais au contraire
d’un dynamisme intense de la recherche dans ce domaine.

La première partie regroupe six textes. Bien que centré sur des questions
d’actualité, cet ouvrage fait aussi place à l’histoire des idées et des faits.
Maria Vitali-Volant focalise notre attention sur des discussions remontant au
15e18 siècle sur la définition de la classe stérile. L’école physiocratique, menée
par François Quesnay, considère qu’il n’y a qu’une seule classe productive,
celle des agriculteurs. Mais, progressivement, l’idée selon laquelle
l’industrie est créatrice de richesse s’impose. Pietro Verri sera l’un des
principaux représentants de ce courant de réflexion qui s’imposera
eprogressivement au cours du 19 siècle, période à partir de laquelle le
libéralisme s’impose comme doctrine dominante. Le bonheur ne peut être
dans la contemplation ou le loisir, mais dans l’action, dans la production et le
commerce.
Georges Frédéric Manche étudie avec minutie les petites et moyennes
entreprises à gestion familiale de la « province » de Vicence dans le nord-est
de l’Italie. L’auteur s’interroge sur les raisons du succès de ces entreprises
dépourvues de moyens financiers, matériels et humains importants. Cette
réussite exceptionnelle repose sur des réseaux de relations sociales dont
l’origine est bien antérieure à la révolution industrielle. Mais, c’est surtout
après la Seconde Guerre mondiale, avec le développement de la société de
consommation de masse que ce secteur d’activité se développe de manière
très importante. Face à un contexte économique souvent très concurrentiel,
seul un petit noyau d’entreprises, tout en demeurant de petite dimension, a su
s’adapter.
Aujourd’hui l’artisan est un entrepreneur, un chef d’entreprise. Pourtant,
souligne Sophie Boutillier, il n’en a pas toujours été ainsi. Le statut actuel de
l’artisan remonte en France à l’entre-deux-guerres, période pendant laquelle
l’emploi salarié se développe, mais où la crise économique et la Première
Guerre mondiale ont favorisé le développement du chômage. En dépit de
l’industrialisation, l’artisanat a, à la fois, gardé son identité originelle fondée
sur le rapport au métier et au savoir-faire, et s’est adapté à un monde
économique et social en constante transformation. Alors que nombre de
penseurs au 19e siècle considéraient que l’avenir appartenait à la grande
entreprise, économies d’échelle obligent.
Alors comment expliquer cette ruse de l’histoire ? Les travaux de
Catherine Thévenard-Puthod et de Christian Picard apportent des éléments
d’explications manifestes. Bien que le comportement des artisans soit
fortement marqué par l’individualisme, les auteurs s’interrogent sur les
raisons susceptibles de conduire les artisans à coopérer. Comment se
structurent les réseaux ? Deux cas de figures majeurs se dessinent. Le réseau
peut préexister à sa formation, en raison de l’existence d’intérêts communs
basés sur des relations de connaissance et d’inter-connaissance, à l’image du
cas de figure italien présenté ci-dessus par Georges Frédéric Manche. Mais,
le réseau peut aussi être le produit d’une construction volontaire, planifiée,
dont l’acteur principal est clairement identifié. Dans la pratique, les
situations sont souvent plus complexes. L’enquête menée par Catherine
Thévenard-Puthod et Christian Picard auprès de dix entreprises artisanales
16(réparties dans des secteurs d’activité très variés) apporte un éclairage
pertinent.
Les données recueillies reposent essentiellement sur le discours des chefs
d’entreprise. Trente-deux réseaux, qui se présentent sous des formes très
variées (horizontale, verticale et transversale), ont ainsi pu être identifiés.
Colette Fourcade et Marion Polge poursuivent leurs investigations en
partant d’un constat similaire : sommes-nous trop individualistes pour
travailler ensemble ? Cette question directe résume à elle seule le second
type de réseau identifié par Catherine Thévenard-Puthod et Christian Picard
relatif à la formation de réseaux résultant d’une démarche stratégique et
volontaire. Si la question des alliances inter-entreprises a été posée et
examinée depuis longtemps dans le cas particulier des grandes entreprises, la
question est nouvelle pour les entreprises artisanales, marquées depuis
toujours du sceau de l’individualisme. Comment articuler logiques
individuelles de fonctionnement de l’entreprise artisanale et stratégie
collective d’un réseau d’artisans ? Colette Fourcade et Marion Polge
construisent leur démonstration sur un raisonnement original combinant
l’apport des stratégies collectives et le courant des ressources. Quelles sont
les ressources mobilisées par les chefs d’entreprise pour « se mettre en
réseau » et quelles sont les ressources qu’ils sont susceptibles d’en retirer ?
Les conclusions des auteurs s’appuient sur les travaux menés dans la région
Languedoc- Roussillon.
Dans les pays émergents, les petites entreprises occupent une place tout à
fait particulière. Souvent placées dans une position ambiguë entre le secteur
formel et le secteur informel, les petites entreprises constituent dans un pays
comme le Mexique, étudié par Sophie Boutillier et Beatriz Castilla Ramos,
un moyen de survie. Alors qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale,
l’Etat fédéral mexicain avait jeté les bases d’une politique de modernisation
de son économie (par le biais du capitalisme aménagé), privilégiant la
création de grandes entreprises dans le secteur de l’énergie (le pétrole
notamment) et l’investissement étranger direct (via la création des
maquiladoras), depuis les années 1990, l’objectif en termes de politique
publique est de créer un bon climat des affaires, en facilitant la création
d’entreprises par le biais d’un ensemble d’institutions nouvelles destinées à
irriguer l’économie du pays en ressources informationnelles de toutes sortes
(soutien financier possible, aide de l’Etat à l’exportation, plan de formation
de la main-d’œuvre et des cadres, etc.). Sachant que, comme nous l’avons
exposé ci-dessus, une grande partie de l’économie mexicaine repose sur
l’informel, la question centrale est la suivante : comment ces réseaux
institutionnels peuvent-ils se greffer sur des réseaux informels ? Quel peut
être le rôle des « petits arrangements entre amis » au regard de ces
institutions nouvelles, au regard d’institutions qui sont comme parachutées
sur une société qui n’y est pas préparée ?
17La deuxième partie de cet ouvrage regroupe également six textes, centrés
principalement sur la présentation d’études de cas.
Le texte de Katia Richomme-Huet, Julien De Freyman et Robert Paturel
s’appuie sur une assise théorique et une enquête sur le terrain basées sur des
entretiens. Les auteurs distinguent les réseaux formels et les réseaux
informels. Dans le cas des entreprises artisanales, le réseau informel se
scinde en trois niveaux (familial, primaire et secondaire). Quel est le rôle de
ces différents réseaux sociaux ? Comment interagissent-ils les uns par
rapport aux autres ? Le réseau familial est au cœur du réseau de relations
sociales de l’entrepreneur artisan. Le niveau 2 est constitué par le réseau
primaire qui inclut toutes les personnes que connaît l’artisan (fournisseurs,
clients, amis, etc.). Au dernier niveau se trouvent des relations avec
lesquelles l’entrepreneur artisan tisse des liens plus faibles mais qui
favorisent des échanges d’informations et de ressources. Les artisans ont
généralement tendance à évoquer plus facilement le rôle du réseau primaire
tout en minimisant le réseau familial. Celui-ci est considéré comme naturel.
Il est normal de donner un coup de main.
Le texte de Frédérique Allard, Pascale Amans, Ketty Bravo, Stéphanie
Loup et Robert Descargues retrace l’expérience du Club des dirigeants de la
région Midi-Pyrénées. Il s’agit en quelque sorte du compte rendu direct
d’une expérience. Ce sont les acteurs du réseau qui en rendent compte. Le
Réseau Artisanat-Université® apporte aux acteurs qui le composent des
ressources nouvelles alors que les chercheurs d’un côté, les entrepreneurs de
l’autre, sont situés dans des réseaux de relations sociales très éloignés.
Illustré par de nombreux dialogues entre les acteurs de cette expérience, ce
texte est riche d’informations.
Et pourtant, elles innovent. Telle pourrait être la conclusion du texte de
Jean-Claude Boldrini, Jean-Pierre Brechet, Brigitte Charles-Pauvers,
Emmanuel Chené, Hélène Journé-Michel, Nathalie Schieb-Bienfait et
Caroline Urbain sur l’innovation dans les entreprises artisanales. Les
entreprises artisanales, contrairement aux idées reçues, innovent. Elles
innovent en permanence en jouant de manière dialectique sur les routines et
une dynamique d’adaptation qui dépend du progrès technique et du métier.
En dépit des apparences, l’activité routinière est compatible avec
l’organisation de la nouveauté et du changement. Poussé par les technologies
nouvelles et des changements divers, l’entrepreneur artisan doit aussi
s’adapter ou disparaître. Cette conclusion peut surprendre dans la mesure où
l’objectif de l’entreprise artisanale n’est pas la maximisation du profit, mais
davantage la renommée, l’image de marque de l’entreprise qui reposent
généralement sur un héritage familial. Mais, il s’agit souvent d’une
innovation ad hoc, qui répond à la demande spécifique d’un client, d’une on sur mesure, non d’une innovation de masse qui caractérise une
multinationale. S’appuyant sur une étude de terrain, les auteurs montrent que
18l’entreprise artisanale ne dispose pas des ressources internes nécessaires pour
innover et qu’elle les trouve grâce à un réseau complexe de relations sociales
dans lequel intervient une grande variété d’acteurs.
Le texte d’Emmanuel Djuatio est basé sur une enquête de terrain dans un
département français des Antilles. Il montre comment l’éloignement
géographique (des centres de décision de la métropole) conduit les
entrepreneurs à prendre leur destin en main en s’auto-organisant. Le réseau
est ici composé à l’initiative d’un entrepreneur qui par son charisme et son
action a su fédérer autour de lui d’autres entrepreneurs. Ce réseau apporte
aux entreprises qui le constituent de nouvelles ressources (outil de lobbying
et de veille informationnelle).
Eric de Lannoy conclut ce volume par un bilan pratique du rôle des
Chambres des Métiers et de l’Artisanat en faveur des entreprises artisanales.














19
PARTIE 1 – FONDEMENTS THEORIQUES

PIETRO VERRI OU LA DEFENSE DES ARTISANS

Maria VITALI-VOLANT

Dans le rêve où chaque époque se dépeint la suivante, celle-ci apparaît
mêlée d’éléments venus de l’histoire primitive, c’est-à-dire d’une société
3sans classes […] .


4UN NOUVEAU SYNTAGME POUR UNE NOUVELLE SCIENCE

eDurant la deuxième moitié du 18 siècle, le problème de la « Classe
stérile » occupe, entre autres, le débat entre les mercantilistes et les
« Economistes ». Mais le syntagme « Classe » est aussi une « invention » de
la science nouvelle de l’économie politique. Les premiers penseurs de
l'économie politique utilisent le mot classe dans le sens d'un « groupe de
personnes rassemblées par des similitudes ayant trait à leur fonction, leur
condition sociale ». Employé dans son sens étymologique, « classe » est
doublement lié à l'économie par son référent: d'une part, par le critère
d'élaboration de la classe qui se fait par le revenu, d'autre part, par l’objectif
de la division en classes : le prélèvement des impôts. Quesnay, qui pourtant
ne fonde pas sa division en classes sur le revenu des citoyens, au sens
financier du terme, justifie par elle une nouvelle manière de penser l'impôt: il
doit être prélevé à la source, auprès de la seule classe qui bénéficie des
richesses, les propriétaires terriens. Boisguilbert, qui distingue déjà dans le
circuit trois catégories fondamentales de personnes, proches d'un point de
vue référentiel des classes physiocratiques - le « laboureur », le « beau
monde » (qui ne travaille pas et jouit de la rente foncière) et le « marchand »
- ne les désigne pas sous le terme générique de « classe ». Petit à petit
pourtant, le terme se détache de ce contexte particulier où son usage dans les
écrits économiques a pris naissance, et migre dans ce même registre vers des
désignations tournées vers l'activité productive des hommes: « L'objet du
législateur est d’établir […] l'équilibre entre la classe des laboureurs et celle
des artisans » dit Forbonnais dans ses Eléments du commerce de 1754. On en
trouve aussi quelques exemples chez Cantillon dans son Essai sur la nature

3 e W. Benjamin, Fourier ou les passages in Paris, capitale du 19 siècle, in W.
Benjamin, Œuvres, t. III, Gallimard, 2000, p. 47.
4 Cf. P. Steiner, La « science nouvelle » de l’économie politique, par Philippe
Steiner, PUF, 1998.
21du commerce en général. Cet ouvrage, probablement rédigé en français aux
alentours de 1730, a circulé en France avant d'être publié en 1755, peut-être
à l'initiative de l'entourage de Gournay.
D’une manière générale, tous les économistes et même Turgot, font un
usage précis et rigoureux du terme classe : il n’existe pas ou peu chez eux de
classe extérieure au schéma du Tableau économique. Les termes seuls de la
désignation de chacune ont fluctué parfois d’un auteur à l’autre, les trois
syntagmes initiaux « classe productive », « classe des propriétaires » et
« classe stérile » restant les plus employés, mais donnant naissance par
équivalence référentielle à d’autres dénominations. Les adjectifs
« productive » et « stérile », qui caractérisaient au départ des classes de
dépenses, caractérisent maintenant de façon autonome des e
personnes et s’introduisent par ce biais dans le vocabulaire initial des débuts
de l’économie politique. En dépit de la similarité des conditions de leur
émergence dans ce champ nouveau, leur développement connaîtra un sort
contrasté, illustrant la difficile adéquation du vocabulaire à la désignation de
connaissances neuves. Il faut évaluer la situation sémantique de ces deux
adjectifs au moment de leur entrée dans la terminologie physiocratique.
Comme classe, « productif » est employé ici dans une acception nouvelle.
eIl ne bénéficie d’aucune entrée dans les dictionnaires du 18 siècle. Absent
de l’Encyclopédie, il est probablement peu utilisé, mais présent chez
quelques auteurs dans son sens initial de « qui est capable de produire ».
C’est ainsi qu’Helvétius dira : « Les peines et les plaisirs des sens sont le
5germe productif de tout sentiment » .
Les « dépenses productives » de Quesnay se rattachent mal à ce sens ou
s’y rattachent avec un léger décalage, car elles ne produisent rien en
ellesmêmes, elles font produire la terre qui est la source unique de toute réelle
richesse. Les « dépenses productives » et la « classe productive » de
Quesnay sont celles qui produisent le revenu par l’intermédiaire de la terre.
Cette acception de l’adjectif qui passe alors du domaine de la nature à celui
de la société est nouvelle. « Stérile », en revanche, est un adjectif ancien,
issu du latin sterilis et désigne un état. Les différentes éditions du
dictionnaire de Trévoux (de 1704 à 1771) le définissent ainsi :
Qui ne rapporte point de fruit, qui ne produit rien,
quoiqu’il soit de nature à en porter. Il se dit au propre des
femmes qui ne peuvent concevoir. On le dit de même des
femelles des animaux […] Un travail est stérile, quand il est
ingrat ; quand il n’apporte aucune utilité.
Son usage est très varié. Rapporté à « dépenses », son emploi ne pose
guère de problèmes, mais épithète de classe, c’est-à-dire d’un groupe de

5 Helvétius (Claude Adrien), De l’esprit, Durand, 1758, p. 360.
22personnes, il est péjoratif par les termes négatifs dans lesquels se fait sa
définition, et par la symbolique attachée à la non-fécondité.
L’ensemble de la nomenclature sociale des débuts de l’économie
politique et dans les œuvres des Economistes et de Turgot, qui ne partage
pas toutes les convictions de l’Ecole physiocratique mais qui reprend la
division en trois classes autour de la production du revenu dans Réflexions
6sur la formation et la distribution des richesses (1766) , va s’élaborer autour
des trois syntagmes initiaux dont il fait partie : « classe stérile », « troisième
classe », « classe industrieuse », « classe stipendiée », « classe des artisans et
autres stipendiés », « classe mercenaire ou ouvrière », « classe
manufacturière » etc.
Tandis que les désignations de la « classe productive », « classe
cultivatrice », « seconde classe », « classe des laboureurs », « classe des
cultivateurs », « classe des propriétaires », « première classe », « classe
noble ou propriétaire » sont relativement homogènes d’un point de vue
sémantique, avec référence au travail de la terre, de l’agriculture pour la
« classe des cultivateurs » et référence à une forme de société avec propriété
et division en ordres pour la « classe des propriétaires », il est très difficile
de dégager le thème dominant des désignations de la « classe stérile ». La
dénomination disparate de cette classe de personnes traduit le malaise
provoqué par la désignation première de « classe stérile », et répond en fait à
la critique de cette désignation. Mais l’industrie aussi est improductive pour
les Economistes.
Les Physiocrates pensent qu’elle est stérile parce que stipendiée et à la
solde de l’agriculture. Ils proclament hautement que le « superprofit » de
l’entrepreneur est injuste, onéreux, parce qu’ils y voient l’effet de monopoles
établis par une législation partiale, la conséquence des « privilèges
exclusifs » du mercantilisme. Ainsi s’exprime Dupont de Nemours :
Ne donnez jamais aux manufacturiers de privilège, jamais
d’exclusion : la concurrence les tiendra toujours dans un
juste milieu ; il n’y aura pas d’autre profit que celui de la
7rétribution qui leur appartient convenablement.
Le Tableau économique prévoit dans la France idéale une classe stérile
composée de 300 000 « gagistes supérieurs ou entrepreneurs » à 2 000 livres,
et de 1 800 000 « gagistes inférieurs ou artisans » à 500 livres.
Il y a un cas où l’existence d’un revenu net industriel, absolument
identique au revenu agricole, n’est pas douteuse ; c’est celui des
manufactures affermées, dont le titulaire reçoit un revenu qui n’a rien de

6 Cité d’après G. Weuleresse, Le mouvement physiocratique en France, de 1756 à
1770, t. I, pp. 108 et 122.
7 Dupont de Nemours (Pierre Samuel) Journal d’agriculture, du commerce et des
finances, mai 1766, Note p. 108.
23commun avec les profits d’un entrepreneur ou les intérêts touchés par un
bailleur de fonds et qu’il peut partager avec l’Etat. Or, précisément, « l’on
n’afferme jamais, et l’on ne saurait affermer de manufacture, à moins qu’elle
ne soit favorisée d’un privilège exclusif, c’est-à-dire du droit injuste de
8vendre ses ouvrages au-dessus de leur valeur naturelle » . Le produit net de
l’industrie, quand il en existe un, est donc l’effet d’un privilège inique, parce
qu’il est artificiel ; tandis que le produit net de l’agriculture est l’effet d’un
privilège juste, parce qu’il est naturel. Le monopole naturel des grands
capitalistes industriels était la caractéristique encore incertaine d’un âge
économique qui ne faisait que commencer ; ce monopole de fait, entrevu par
Turgot, a échappé aux Physiocrates qui, en dehors de la possession
naturellement exclusive du sol, ne voyaient partout, sauf l’intervention
perturbatrice de la législation humaine, que le jeu équitable d’une libre et
égale concurrence.
Si l’industrie était par essence improductive, en était-il de même du
commerce ? Commerce, c’était le grand mot de ceux qui se refusaient à
écouter les plaintes de l’agriculture, ou qui combattaient ses prétentions
nouvelles. L’analyse des Economistes ne découvre sous ce nom imposant,
ramené à son sens propre, que deux phénomènes économiques très simples :
d’une part, l’acte de transporter et d’emmagasiner des marchandises ; de
l’autre, l’acte de les échanger contre de l’argent ou d’autres marchandises.
Leur thèse est que, dans l’une et l’autre acception, le commerce est
« stérile ».
Considéré sous le premier aspect, le commerce n’est au fond qu’une
industrie ; il est donc, d’après l’Ecole Physiocratique, sujet aux mêmes
infériorités et aux mêmes incapacités que les autres travaux de l’homme qui
ne s’exercent pas sur la terre productrice. A première vue, le trafic extérieur,
surtout le trafic d’intermédiaire,
[…] N’est qu’une faible ressource pour de grands Etats ;
car les nations riches par leurs productions et placées
favorablement pour la navigation font elles-mêmes le
commerce de leurs denrées avec l’étranger : elles resserrent
beaucoup celui des interpoles, et la plupart n’en sont que les
9voituriers et les commissionnaires […] .
Il n’est pas moins évident que le commerce présuppose l’existence de
matières brutes ou travaillées, qu’il n’a point contribué à produire.
L’agriculture est donc la mère du commerce, qui n’est
que la vente de l’excédent des produits sur les besoins. A

8 Ibid., Journal agric., Note pp. 109 -110.
9 Quesnay (François), Art. Hommes, p. 147. Cf. p. 105 et art. Grains, in François
Quesnay et la Physiocratie, PINED, 1958. Toutes les références à l’œuvre de
Quesnay sont tirées de cette édition et des Œuvres économiques complètes et autres
textes, par C. Thèré, L. Charles et J.C. Perrot, Ined, 2005.
24regarder la chose en grand, toute circulation de produits sur
la surface intérieure du territoire n’est commerce que pour
les particuliers ; par rapport à la nation, elle n’est que le
10voiturage des denrées au consommateur.
De là, pour le commerce, une infériorité essentielle : il ne crée pas, il ne
fait que transporter ; comme l’industrie, il ne fait que transformer : « il
11multiplie les ventes et les achats sans multiplier les choses » . Dans
l’organisation sociale, le commerce est, par la force des choses, le stipendié
de l’agriculture ; les commerçants, comme les artisans, sont naturellement
les salariés des cultivateurs et des propriétaires fonciers. Ainsi, par les
mêmes arguments qui ont permis à l’Ecole Physiocratique de démontrer la
stérilité de l’industrie, les Economistes établissent que le commerce n’est
12qu’un « surcroît de dépenses stériles » . C’est surtout le commerce intérieur
que les Physiocrates considèrent comme stérile ; Quesnay semble laisser
entendre que le commerce extérieur peut être « productif », et Mirabeau
déclare que parmi les négociants celui-là seul qui trafique avec l’étranger
n’est pas un simple stipendié.
Quesnay, qui plaide pour une agriculture efficace et forte en productivité
contre les bienfaits du commerce international nuisible à la population,
s’efforce donc de prouver que le commerce ne peut suffire à fonder la
prospérité d’une grande nation.
D’où la désignation de classe stérile pour les artisans et les commerçants,
car cette classe ne participe pas à la création de la richesse agricole, elle ne
fait que la transformer en biens de consommation autres qu’alimentaires et
d’équipement. Avant Quesnay, déjà Forbonnais dans ses Eléments du
commerce avait affirmé que « l’objet du Législateur est d’établir (…)
13l’équilibre entre la classe des laboureurs et celle des artisans » et avant lui
Cantillon, dans son Essai sur la nature du commerce en général, rédigé en
français aux alentours de 1730, s’était prononcé sur le fait que « […] Les
propriétaires des terres sont seuls indépendants naturellement dans un Etat ;
que tous les autres ordres sont dépendants, soit comme entrepreneurs, ou
14comme à gages » . En revanche, Gournay en 1755 dans ses Papiers défend

10 Dupont de Nemours, Réponse demandée, p.16. – Cf. Art. Grains, Ph., p. 272 :
« Le commerce, ainsi que la main d’œuvre, n’est qu’une branche de l’agriculture.
C’est l’agriculture qui fournit la matière de la main-d’œuvre et du commerce. La
distinction du commerce d’avec l’agriculture est une abstraction qui ne présente
qu’une idée imparfaite ».
11 Quesnay (François), Tableau économique, éd. 1759. Colonne de texte à gauche.
12 Ibid. ivi.
13 Forbonnais (François Véron de), Eléments du commerce, Leyde, 1754, T. 1, p.
153.
14 Cantillon (Richard), Essai sur la nature du commerce en général, (1755), INED,
1952, p. 31 et p. 33.
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