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L'économie industrielle en mutation (n°43-44)

300 pages
Ce numéro intitulé "L'Economie industrielle en mutation" s'inscrit dans l'esprit des "mises au point" qui jalonnent périodiquement l'évolution de cette discipline. Le volume s'organise autour de l'idée centrale suivante : la mutation profonde des structures et des stratégies industrielles à laquelle nous assistons depuis une trentaine d'années invite à un renouvellement de la réflexion sur les dynamiques industrielles contemporaines et à une reconsidération des outils conceptuels et des schémas analytiques traditionnels de l'Economie industrielle.
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Coordonné par Abdelillah HAMDOUCH
L'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE
EN MUTATION
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Degli Artisti 15
75005 Paris 1026 Budapest 10124 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIE
Revue semestrielle publiée par
la Faculté des sciences économiques et sociales de l'Université de Lille I
COMITÉ DE RÉDACTION
D AKAGÜL, B. CONVERT, L. CORDONNIER, V. DELDRÈVE,
B. DUPONT, B. DURIEZ, A. FERRAND, F. HÉRAN,
M. MEBARKI, S. PRYEN, J. RODRIGUEZ, F. VAN DE VELDE
RESPONSABLES DE LA RÉDACTION
B. CONVERT, F. HÉRAN
DIRECTEUR DE LA PUBLICATION
Ph. ROLLET, Doyen de la Faculté des sciences économiques et sociales
***
ABONNEMENTS
Abonnement annuel (2 numéros) :
27,44 euros franco de port. Étranger : 33,54 euros
Le numéro :
13,72 euros plus 2,90 euros de port
Les demandes d'abonnement sont à adresser à :
Éditions de l'Harmattan, 5-7 rue de l'École polytechnique, 75005 PARIS
Le paiement est à effectuer à l'ordre de : Editions de l'Harmattan
Rédaction de la revue : Cahiers lillois d'économie et de sociologie,
Faculté des sciences économiques et sociales, Université de Lille I,
59655 Villeneuve d'Ascq cedex.
Maquette de la couverture : Denis Cordonnier
Composition : Véronique Testelin
© L'HARMATTAN, 2004
ISBN : 2-7475-6964-0
EAN : 9782747569644 Sommaire
Abdelillah Hamdouch, L'économie industrielle en mutation :
Présentation 7
Didier Lebert et Carlo Vercellone, L'Économie de la connaissance et
de l'immatériel, entre théorie et histoire : du capitalisme industriel au
capitalisme cognitif 17
Abdelillah Hamdouch et Esther Samuelides, Technologies, services et
nouveaux marchés : l'innovation, au coeur des dynamiques industrielles
contemporaines 41
Maurice Catin, Localisation des activités de R&D et développement
technologique des régions 65
Hadjila Krifa-Schneider, Redéploiement international des activités et
création/destruction d'emplois dans les pays développés 87
Med Kechidi, Fusions et acquisitions : la financiarisation des logiques
de concentration 113
Marc-Hubert Depret et Abdelillah Hamdouch, Coopération stratégique,
coalitions interfirmes et réseaux d'innovation : vers de nouveaux
fondements de la dynamique concurrentielle ? 133
Claire Pignol, Concurrence imparfaite, jeux non coopératifs et
équilibres de marché : apports et limites de la Nouvelle économie
industrielle 153
Béatrice Dumont, Structure de marché, innovation et politiques
antitrust : le mythe de la boule de cristal 171
Bernard Paulré, L 'analyse évolutionniste contemporaine du changement
technique et de l'innovation 191
Christian Palloix, Firme et marché : vers de nouveaux dispositifs
théoriques 243
Frédéric Héran, Organisation des firmes et relations interfirmes 267
L'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE
EN MUTATION :
PRÉSENTATION
Abdelillah HAMDOUCH *
Ce numéro' des Cahiers lillois d'économie et de sociologie intitulé
« L'Économie industrielle en mutation » 2 s'inscrit dans l'esprit des « mi-
ses au point » qui jalonnent périodiquement l'évolution de cette discipline
Cependant, à la différence des grands recueils de contributions publiés
depuis le milieu des années 1980', il ne prétend pas à l'exhaustivité des
théories et des questions abordées en Économie industrielle. Il a été conçu
seulement dans le but de souligner certains axes importants du nécessaire
renouvellement de la réflexion dans ce domaine face aux changements
. * Clersé-CNRS, Université de Lille 1. Abdel.Hamdouch@univ-lillel.fr
1 Je tiens à remercier tout particulièrement Frédéric Héran pour son soutien à ce
projet et pour l'aide continue qu'il m'a apportée tout au long de sa réalisation.
Mes remerciements les plus vifs vont également à l'ensemble des auteurs et des
rapporteurs anonymes qui ont accepté de bonne grâce de se plier à des contraintes
temporelles de rédaction ou d'évaluation relativement fortes. Enfin, ma gratitude
va à Véronique Testelin pour son professionnalisme dans la mise en forme du
manuscrit et pour son extrême patience.
2 Ce titre fait écho à celui utilisé par J.-M. Chevalier pour son remarquable
Paris, Calmann-Levy, 1977. ouvrage : L'Économie industrielle en question,
3 Pour ne citer que quelques unes des publications marquantes allant dans ce sens
J. E. Stiglitz and G. F. Mathewson (eds.), au cours des vingt dernières années, cf :
London, The MacMillan New Developments in Me Analysis of Market Structure,
Press, 1986 ; R. Schmalensee and R. D. Willig (eds.), Handbook of Industrial
Organization, 2 vol., Amsterdam, North-Holland, 1989 ; B. Dankbar et al. (eds.),
Perpectives in Industrial Organization, Dordrecht, Kluwer Academie Publishers,
1990 ; R. Arena et al. (eds.), Traité d'économie industrielle, 2ème édition, Paris,
Economica, 1991 (I è" édition 1988) ; Revue d'économie industrielle, numéro hors
série : « Économie industrielle : développements récents », 1995 ; M. Rainelli et
al. (eds.), Les nouvelles formes organisationnelles, Paris, Economica, 1995 ; H.
Siebert (ed.), Trends in Business Organization: Do Participation and Cooperation
Increase Competitiveness?, Tübingen, J.C.B. Mohr, 1995 ; L. Phlips (ed.),
Applied Industrial Économies, Cambridge and New York, Cambridge University
Press, 1998 ; L. M. B. Cabral (ed.), Readings in Industrial Organization, Oxford,
Blackwell Publishers, 2000.
2è'ne semestres 2004 Cahiers lillois d'économie et de sociologie, d' 43-44, I" et Abdelillah Hamdouch
structurels en cours qui affectent autant les firmes que les dynamiques de
marché.
Le volume s'organise autour de l'idée centrale suivante : la mutation
profonde des structures et des stratégies industrielles — induite par le
rythme rapide des changements technologiques et la redéfinition de l'es-
pace d'interaction concurrentielle des firmes — à laquelle nous assistons
depuis une trentaine d'années invite à un renouvellement de la réflexion
sur les dynamiques industrielles contemporaines et, partant, à une reconsi-
dération des outils conceptuels et des schémas analytiques traditionnels de
l'Économie industrielle (y compris dans certains de ses développements
récents).
Les onze articles qui composent cet ouvrage tentent ainsi d'éclairer
des facettes importantes des mutations actuelles au niveau des « réalités »
industrielles observables et des approches théoriques susceptibles d'en
rendre compte de manière pertinente. Bien que comportant chacun à la
fois un contenu théorique et des dimensions plus empiriques, les diffé-
rents articles peuvent cependant être regroupés en deux grands ensembles
selon l'orientation principale donnée au papier. Les six premières contri-
butions se focalisent sur l'analyse des formes et des composantes des
transformations majeures qui affectent les structures des firmes et des
industries dans un cadre de redéfinition des déterminants spatiaux, organi-
sationnels et concurrentiels des activités industrielles et de services au
sein du capitalisme contemporain. Les cinq autres contributions tentent,
quant à elles, de rendre compte des principales approches théoriques sus-
ceptibles de fournir un cadre d'analyse des mutations industrielles obser-
vables.
La brève présentation qui suit met en perspective chacun de ces deux
sous-ensembles de contributions.
I- DE NOUVELLES DIMENSIONS DE L'ORGANISATION
ET DE LA DYNAMIQUE INDUSTRIELLES
De manière schématique, la mutation des structures et stratégies
industrielles au sein du capitalisme contemporain peut être repérée à cinq
niveaux principaux :
1) la « montée » des services et de l'immatériel qui, non seulement
souligne la place décisive que prennent la production et l'échange de con-
naissances dans l'organisation des firmes et la dynamique industrielle et
concurrentielle, mais se traduit aussi par une mutation profonde des struc-
tures productives, notamment au travers d'une imbrication croissante des
activités industrielles et de services ;
2) le rôle désormais décisif des processus de R&D et d'innovation
dans l'orientation des processus concurrentiels et la structuration des mar-
8 L'économie industrielle en mutation : Présentation
thés, qui se manifeste par l'émergence à la fois de nouveaux secteurs
d'activités et de nouvelles formes d'organisation industrielle ;
3) la redéfinition de l'espace pertinent de localisation et d'organi-
sation des activités des firmes (y compris en matière de R&D), avec
notamment une interaction croissante entre les dynamiques spatiales
nationales et régionales et les logiques d'intégration économique et de
globalisation ;
4) la reconfiguration du jeu concurrentiel, qui à la fois s'élargit aux
interactions hors marché, s'inscrit dans un espace géographique de plus en
plus ouvert et se structure de manière croissante sous forme de luttes-
coopérations infra et inter-coalitions de firmes rivales ou complémen-
taires ;
5) la redéfinition des frontières et des modes de gouvernante des
firmes, dont les déterminants deviennent à la fois multidimensionnels
(technologiques, institutionnels, financiers et géographiques) et évolutifs.
Avec des angles d'analyse et des objets thématiques variés, chacun
des six premiers articles offre un éclairage partiel ou plus global de ces
différentes tendances.
L'article de Didier Lebert et Carlo Vercellone propose une lecture à la
fois théorique et historique de la place centrale de la connaissance et de
l'immatériel dans la recomposition des dynamiques spatiales et tempo-
relles caractérisant le capitalisme dans son évolution actuelle. La thèse
proposée s'appuie sur l'idée que le rôle de la connaissance dans la dyna-
mique de la croissance et du progrès technique n'est pas une caractéris-
tique nouvelle du capitalisme. Selon D. Lebert et C. Vercellone, depuis la
première révolution industrielle et tout au long de l'évolution du capita-
lisme au cours des XIX' et XX e siècles, ce rôle a toujours été central. En
revanche, la phase actuelle de structuration et d'évolution du capitalisme
fait apparaître de nouvelles formes institutionnelles caractéristiques de
l'organisation de l'économie du savoir et de l'immatériel, fondant ainsi
les bases d'un « capitalisme cognitif » qui se substituerait progressive-
ment, depuis la crise du fordisme, à la logique du capitalisme industriel.
Situant l'analyse dans un cadre temporel restreint aux évolutions
récentes et en cours, l'article d'Abdelillah Hamdouch et d'Esther Samue-
lides offre un éclairage complémentaire de la problématique de la contri-
bution précédente. Il tente de montrer comment les nouvelles technolo-
gies, le développement structurel d'une économie de services et l'émer-
gence de nouveaux marchés placent l'innovation au coeur des dynamiques
industrielles et concurrentielles contemporaines. L'article se focalise tout
particulièrement sur l'impact de l'incertitude dans l'élaboration des mo-
9 Abdelillah Hamdouch
dèles d'engagement stratégique des firmes dans des activités d'innovation
et au niveau de l'adoption de nouvelles technologies. Il montre ainsi
comment les firmes confrontées à un degré croissant d'incertitude combi-
nent innovations technologiques et innovations de services afin de définir
leur insertion au sein de la dynamique concurrentielle qui caractérise les
secteurs et marchés liés aux nouvelles technologies. Il s'agit en particulier
des activités liées à l'essor des technologies de l'information et de la
communication, à l'électronique et aux biotechnologies.
Si l'innovation joue un rôle désormais central dans les dynamiques
organisationnelles et stratégiques des firmes, elle a également un impact
décisif sur la compétitivité des nations et des régions, notamment en
raison des effets structurants au plan spatial de la localisation des activités
de R&D. Se fondant sur une analyse approfondie de la localisation régio-
nale des activités de R&D en France au cours des années 1990, l'article
de Maurice Catin montre comment deux grandes logiques de concentra-
tion de ces activités ont caractérisé le développement technologique des
régions. La première logique correspond à une évolution de type
« décroissance relative—diversification » de la haute technologie vers des
technologies faibles ou moyennes. Elle caractérise tout particulièrement
l'évolution technologique de l'île-de-France au cours de cette période.
Par contraste, la logique de « croissance—spécialisation » reflète l'évolu-
tion de la région de « second rang » qu'est Rhône-Alpes vers la haute
technologie. De manière plus systématique, l'article montre comment des
phénomènes de polarisation régionale des activités de R&D selon leur
intensité technologique se produisent et génèrent des effets différenciés en
termes de diffusion des connaissances et de proximité spatiale en fonction
de la nature plus ou moins codifiée des connaissances et de leur ancrage
sectoriel plus ou moins marqué.
Sur un plan plus général, la question de la localisation/délocalisation/
relocalisation des activités industrielles et de services dans un cadre de
mondialisation et de constitution d'espaces économiques intégrés consti-
tue l'un des traits majeurs des mutations industrielles en cours. Elle pré-
sente un enjeu crucial pour les firmes, mais aussi pour les nations et les
régions bénéficiaires ou perdantes, notamment en termes d'emplois,
d'inégalités de revenus et de développement d'un tissu économique com-
pétitif face à la concurrence internationale. L'article proposé par Hadjila
Krifa-Schneider tente précisément de cerner les bases théoriques et de
retracer les grandes tendances des mouvements de recomposition spatiale
de la localisation des activités des entreprises, notamment des firmes mul-
tinationales (FMN). L'article se fonde sur l'analyse des flux d'inves-
tissements directs à l'étranger (IDE) afm de fonder l'hypothèse selon
laquelle l'impact de l'IDE sur l'emploi dépend principalement des stra-
10 L'économie industrielle en mutation : Présentation
tégies des FMN resituées dans le contexte de leur environnement sec-
toriel.
Parallèlement aux phénomènes de concentration spatiale des activités,
un autre trait fondamental des mutations en cours concerne le vaste mou-
vement actuel de concentration, industrielle et financière cette fois-ci, de
la plupart des grands secteurs industriels et de services à l'échelle inter-
nationale. La question posée ici est celle de l'évolution des formes de
propriété et de contrôle du capital des entreprises et, incidemment, des
transformations portant sur la nature et la « localisation » du pouvoir de
décision au sein des grandes entreprises concernées par le mouvement
continu de fusions et acquisitions amorcé depuis les années 1990. L'ar-
ticle de Med Kechidi, qui étudie minutieusement ces phénomènes et leurs
causes, met en évidence la montée d'une logique de « financiarisation »
des concentrations au sein de laquelle les investisseurs institutionnels
internationaux (notamment les fonds de pension et les fonds d'investis-
sement) jouent un rôle central.
Cependant, quelle qu'en soit la logique sous-jacente (financière ou
industrielle), les rapprochements entre firmes ne se limitent pas à des opé-
rations de concentration capitalistique. En effet, parallèlement au déve-
loppement des F&A, les firmes ont également déployé des stratégies de
formation d'alliances, de partenariats et de réseaux extrêmement denses et
diversifiés. L'article de Marc-Hubert Depret et d'Abdelillah Hamdouch
montre ainsi comment ces stratégies « coopératives » se combinent aux
F&A pour fonder une logique plus globale de « coalitions » au sein d'un
jeu concurrentiel qui devient de plus en plus « collectif » et intertemporel.
Dans ce cadre, les relations coopératives apparaissent tout aussi fonda-
mentales que les F&A dans un contexte de changements technologiques
et institutionnels (déréglementation, libéralisation, privatisation) rapides
et profonds. Ces changements se traduisent à la fois par une diversifica-
tion des sources d'incertitude et une interdépendance croissante entre les
compétences de firmes à la fois spécialisées et étroitement complémen-
taires. La logique de rapprochement capitalistique et coopératif entre
firmes, qui caractérise tout particulièrement les secteurs où l'innovation
joue un rôle central, se traduit alors par la mise en oeuvre de stratégies de
préemption très en amont des marchés des partenaires cruciaux pour
former les coalitions et les réseaux les plus puissants.
II- EN QUÊTE DE THÉORIES
Cette économie industrielle en mutation rapide dessine ainsi de nou-
velles « règles du jeu » concurrentiel et de nouveaux modes d'organisation
industrielle qui invitent à s'interroger sur la portée de certains concepts ou
outils d'analyse traditionnels de l'Economie industrielle, et, parallèlement,
11 Abdelillah Hamdouch
à réfléchir à de nouvelles conceptualisations, plus en phase avec les chan-
gements structurels et stratégiques observables.
Des notions telles que celles de marché pertinent, de barrières à l'en-
trée et à la mobilité, de domination et de concurrence elle-même néces-
sitent d'être réexaminées avec soin pour tenir compte du caractère désor-
mais intertemporel et fondamentalement évolutif des déterminants des
structures des marchés et des stratégies des firmes. En particulier, la
rapidité des changements technologiques et la nature transversale de la
plupart des nouvelles technologies relativisent généralement l'intensité et
la durabilité des barrières à l'entrée et à la mobilité et des positions de
domination, « brouillent » souvent les frontières des secteurs et des mar-
chés et, par-dessus tout, induisent un jeu concurrentiel particulièrement
dynamique.
De fait, les nouvelles dynamiques technologiques, organisationnelles
et concurrentielles constitutives de cette économie industrielle en muta-
tion soulignent la complexité des formes d'interaction entre agents dans
des environnements incertains et en évolution rapide. En effet, si ces inte-
ractions et multiples formes de collaboration sont productrices d'appren-
tissages croisés décisifs, elles posent généralement aussi de redoutables
problèmes de coordination dont les approches habituelles de la firme et
des relations interfirmes ont du mal à rendre compte.
Plus généralement, en dépit d'apports théoriques ou empiriques par-
fois significatifs au cours des années récentes, toute une série de dimen-
sions qui apparaissent désormais décisives pour les stratégies des firmes
et l'évolution des industries et des marchés dans un cadre de globalisation
et de changements technologiques rapides et profonds n'ont pour l'instant
pas fait l'objet d'un raccordement suffisant ou satisfaisant aux principales
problématiques théoriques de l'Économie industrielle. Il s'agit en particu-
lier des questions ayant trait à la structuration spatiale et inter-spatiale des
activités, à l'organisation et aux modes de « gouvernement » des entre-
prises et, enfin, aux modalités d'interaction entre les firmes dans un con-
texte dynamique. L'économie industrielle en mutation appelle de fait une
mutation de l'Économie industrielle en tant que discipline s'attachant à
étudier conjointement les structures et le fonctionnement des industries et
des marchés, et l'organisation et le comportement des firmes.
Les cinq articles qui composent le second sous-ensemble de con-
tributions à ce volume tentent de pointer les apports théoriques les plus
marquants de ces quinze ou vingt dernières années, tout en en soulignant
les limites et en suggérant certains axes de dépassement ou d'approfon-
dissement.
L'article de Claire Pignol propose une mise en perspective des apports
et limites de la « Nouvelle Economie Industrielle ». Il s'agit des nom-
12 L'économie industrielle en mutation : Présentation
breux travaux théoriques développés à partir des années 1970 qui s'atta-
chent à analyser les situations de concurrence imparfaite sur les marchés
en mobilisant les outils de la théorie des jeux non coopératifs. Ces travaux
ont permis de reformuler dans un cadre unifié les modèles de Robinson et
de Chamberlin remontant aux années 1930, mais l'essentiel des dévelop-
pements récents se sont faits dans la lignée de modèles « canoniques »
encore plus anciens : ceux de Bertrand et de Cournot. L'analyse est donc
centrée sur les interactions stratégiques en situation de concurrence oligo-
polistique. C. Pignol souligne les difficultés inhérentes à ces modèles
(notamment au niveau de la définition des « règles du jeu » spécifiant la
configuration d'interaction stratégique) et montre que, si des progrès ont
été accomplis au plan analytique, la question économique fondamentale
de la coordination des agents par les prix reste largement problématique.
Au total, en dépit de la place dominante qu'elle occupe aujourd'hui en
économie industrielle au sein du monde académique, cette approche reste
confinée dans un cadre essentiellement statique (y compris dans les confi-
gurations de jeux répétés) qui ne permet pas d'intégrer de manière satis-
faisante le caractère fondamentalement dynamique et incertain des pro-
cessus concurrentiels caractérisant les marchés actuels.
Un autre corpus important de théorisation des processus de con-
currence ayant pour ambition de fournir de nouveaux fondements aux
politiques antitrust s'est également constitué à partir des années 1970
autour de l'« École de Chicago ». Cette approche assimile la concurrence
à un processus de « sélection naturelle » (c'est-à-dire par l'efficience)
dans un environnement évolutif imposant aux firmes de s'adapter sous
peine de s'affaiblir ou de disparaître. C'est ce courant « activiste » que
Béatrice Dumont analyse avec minutie dans son article. Elle y passe en
revue les principaux principes fondateurs de cette approche et en évalue
les limites à la lumière d'une série d'exemples d'affaires antitrust ayant
impliqué des grandes firmes américaines ou européennes. Elle montre en
particulier que, si ce courant a largement influencé l'évolution des prati-
ques de l'antitrust américain, l'adoption des principes préconisés (nou-
velle manière de délimiter les « marchés pertinents », concept de « mar-
ché d'innovation », notion de « position dominante précoce », etc.) ne
débouche sur aucune conclusion générale quant à l'évaluation des effets
pro ou anti-concurrentiels des concentrations et des stratégies technologi-
ques des firmes sur les marchés où la R&D et l'innovation jouent un rôle
clé. En réalité, comme le montre B. Dumont, cette indétermination au
niveau des principes mène à des approches « au coup par coup » de la part
des autorités antitrust au gré des affaires qu'elles ont à juger, avec toutes
les conséquences en termes d'arbitraire et de possible incohérence tem-
porelle des décisions que cette approche « pragmatique » peut induire.
13 Abdelillah Hamdouch
L'article de Bernard Paulré traite des apports importants de l'évo-
lutionnisme contemporain à l'analyse du changement technique et de
l'innovation. En particulier, ces approches ont permis des progrès décisifs
dans la compréhension à la fois des processus initiant et structurant les
changements technologiques et de la manière dont les activités d'innova-
tion impactent la direction et les effets du changement technique selon les
« trajectoires » technologiques suivies. L'analyse porte sur l'évolution de
la structure productive d'un secteur et des firmes qu'il regroupe. Ici aussi,
les mécanismes de sélection (à côté des processus d'apprentissage) jouent
un rôle essentiel, niais avec des conceptions et des implications différen-
ciées de ces mécanismes. En ordonnant les différentes approches évolu-
tionnistes en fonction d'une série de critères fondamentaux, B. Paulré
identifie trois grands « pôles » dans l'évolutionnisme contemporain : le
« pôle sélectionniste » (initié notamment par Nelson et Winter), le « pôle
structuraliste » (Dosi, Freeman, Lundvall, etc.) et le « pôle de la rétro-
action positive et des structures émergentes » (Arthur, David, Katz et
Shapiro, etc.). Chacun de ces pôles a sa logique propre mais, loin d'être
imperméables entre elles, les différentes approches entretiennent des liens
parfois importants. Au total, l'article de B. Paulré brosse un tableau fouil-
lé des principes et mécanismes évolutionnaires fondant les dynamiques de
changement technologique. Il offre ainsi au lecteur mie grille d'analyse
particulièrement utile pour saisir la complexité des processus à l'oeuvre
dans les évolutions contemporaines de secteurs majeurs examinés dans
certaines des contributions de ce volume (biotechnologies, NTIC, etc.).
Les deux dernières contributions de ce numéro sont consacrées aux
théories de la firme et de l'organisation, mais avec des problématiques et
des finalités spécifiques. L'article de Christian Palloix propose une
reconstruction de la théorie de la firme (et de son organisation) en mobi-
lisant les apports du « vieil institutionnalisme » (celui de Veblen et
Commons, notamment) et l'analyse structuraliste du système industriel. Il
y défend l'idée que la firme ne peut être comprise qu'au travers du prisme
de « la construction sociale du marché ». C'est cette construction qui
définit les modes de coordination des firmes et les structures de gouver-
nance qui les caractérisent. Sur la base d'une typologie de ces méca-
nismes et de leurs « fonctions attendues », Ch. Palloix propose alors, au
confluent d'apports théoriques issus aussi bien des sciences de gestion
(théorie des organisations, approches historiques « à la Chandler », etc.)
que des sciences économiques, une conceptualisation de la firme à la fois
comme arrangement institutionnel et comme arrangement organisation-
nel. Au total, comme le soutient l'auteur, c'est le « triangle marché-firme-
organisation » qui conditionne la progression vers une théorie « fondée »
de la firme et de ses modes d'organisation.
14 L'économie industrielle en mutation : Présentation
L'article proposé par Frédéric Héran souligne lui aussi la nécessité de
prendre en compte les apports respectifs de la gestion et de l'économie si
l'on souhaite aller vers une meilleure compréhension de l'organisation
des firmes et des relations interfirmes. F. Héran se positionne cependant
sur une problématique sensiblement différente de celle de l'article pré-
cédent. Ici, l'auteur défend l'idée que l'analyse de la firme et des relations
interfirmes nécessite une théorie de la production et une théorie de
l'organisation plus substantielles. Dans ce cadre, la thèse avancée est que
c'est l'émergence depuis le milieu des années 1970 d'un nouveau mode
d'organisation centré sur les processus de production (qui tend à se substi-
tuer au mode d'organisation fonctionnelle apparu au début du XX e siècle)
qui induit un changement radical dans l'organisation interne des firmes
expliquant en partie les transformations actuelles des relations interfirmes.
Pourtant, selon F. Héran, les fondements d'une telle théorie peuvent être
trouvés chez les auteurs classiques de l'organisation productive même
s'ils restent relativement méconnus. En mobilisant ces apports, l'auteur
montre alors comment ils permettent de rendre compte des changements
organisationnels actuels et, par suite, d'éclairer l'évolution des relations
interfirmes telle qu'on peut l'observer aujourd'hui (organisation en ré-
seau, relations centrées sur les compétences, etc.).
Au total, si ces différents apports théoriques permettent de progresser
vers une meilleure représentation des dynamiques technologiques, organi-
sationnelles, spatiales et concurrentielles au coeur des mutations indus-
trielles en cours, beaucoup reste encore à faire. Pour pouvoir refléter
correctement des réalités industrielles inédites, complexes et mouvantes,
l'Economie industrielle nous semble ainsi devoir inscrire ses outils analy-
tiques et ses modèles dans une perspective explicitement dynamique, en
accordant une place centrale à la fois aux processus d'émergence et de
diffusion des connaissances, des technologies et des compétences, et à la
nature complexe et évolutive des modes d'interaction et de coordination
entre des partenaires privés et institutionnels variés, sur les marchés et
hors marché.
L'Économie industrielle est ainsi condamnée à rester « en chantier »
pendant sans doute de nombreuses années encore et à susciter de nou-
veaux efforts de recherche de manière continue. Face à des réalités sans
cesse changeantes, il semble même difficile de concevoir une évolution
de la discipline vers des concepts, des modèles et des « faits stylisés »
relativement stables. La « vieille dame » est ainsi appelée à se régénérer
en permanence si elle veut continuer d'occuper la place particulière
qu'elle tient dans les sciences économiques depuis son émergence dans
les années 1880 et son « officialisation » à la fin des années 1930 : celle
d'une discipline tournée vers l'analyse des phénomènes industriels, tech-
15 Abdelillah Hamdouch
nologiques et concurrentiels « réels » et non pas centrée sur la théorisa-
tion de situations hypothétiques ou abstraites. Ce n'est également qu'à ce
prix que les économistes industriels pourront continuer de faire « oeuvre
utile » en offrant aux décideurs publics et privés des analyses robustes des
situations complexes qu'ils cherchent à démêler.
16 L'ÉCONOMIE DE LA CONNAISSANCE
ET DE L'IMMATÉRIEL, ENTRE THÉORIE
ET HISTOIRE
DU CAPITALISME INDUSTRIEL AU CAPITALISME
COGNITIF
Didier LEBERT et Carlo VERCELLONE *
Depuis la crise du fordisme, le capitalisme est entré dans une phase
de transformation majeure qui affecte les modalités de valorisation des
capitaux et les formes d'organisation industrielle et du travail. Au centre
de cette mutation se trouve la montée en puissance du rôle de la connais-
sance et de l'immatériel. Cependant, le rôle clé joué par la connaissance
dans la dynamique de la croissance et le progrès technique n'est pas une
nouveauté historique. La question qui se pose est alors de savoir dans
quel sens nous pouvons aujourd'hui parler d'un rôle nouveau de la con-
naissance et de l'immatériel et quels sont les concepts les plus à même de
rendre compte de cette mutation. Nous adoptons ici une approche qui
combine théorie et histoire afin de cerner la variabilité du rôle de la con-
naissance et de l'immatériel dans le temps et dans l'espace. L'article est
structuré en trois sections. La première a pour objet de définir les outils
méthodologiques permettant d'appréhender la dynamique du savoir et de
l'immatériel dans l'évolution longue du capitalisme et d'aboutir à une
construction théorique du temps historique. Les sections suivantes seront
consacrées à une mise en perspective théorique et historique de la transi-
tion du « capitalisme industriel » vers le « capitalisme cognitif».
INTRODUCTION
Depuis la crise du fordisme, le capitalisme est entré dans une phase de
transformation majeure qui affecte les modalités de valorisation des capi-
taux et les formes d'organisation industrielle et du travail. Au centre de
cette mutation se trouve la montée en puissance du rôle de la connais-
* MATISSE, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 106-112, Bd. de l'Hôpital,
75647 Paris cedex 13 ; dlebert@univ-parisl.fr ; vercello@univ-parisl.fr
Cahiers lillois d'économie et de sociologie, n° 43-44, 1 er et 2''" semestres 2004 Didier I,ebert et Carlo Vercellone
sance et de l'immatériel, comme en témoigne la floraison d'analyses
ayant recours aux concepts de révolution informationnelle, d'économie
fondée sur le savoir (ou sur la connaissance) ou encore de capitalisme
cognitif.
Cependant, le rôle clé joué par la connaissance dans la dynamique de
la croissance et le progrès technique n'est pas une nouveauté historique :
il précède, traverse et dépasse la première révolution industrielle pour se
poursuivre jusqu'à nos jours dans des formes toujours changeantes. La
question qui se pose est alors de savoir dans quel sens nous pouvons
aujourd'hui parler d'un rôle nouveau de la connaissance et de l'immaté-
riel et quels sont les concepts les plus à même de rendre compte de cette
mutation.
Dans la droite ligne des enseignements légués par la théorie de la
régulation, cet article se propose d'aborder ces questions par une appro-
che qui combine théorie et histoire afin de cerner la variabilité du rôle de
la connaissance et de l'immatériel dans le temps et dans l'espace.
Dans cette perspective, cet article se structurera en trois sections. La
première sera consacrée à définir les outils méthodologiques permettant
d'appréhender la dynamique du savoir et de l'immatériel dans l'évolution
longue du capitalisme et d'aboutir à une construction théorique du temps
historique. Dans cette démarche, nous partirons d'une discussion des prin-
cipales approches en présence dans le débat actuel en mettant en évidence
les raisons qui nous ont conduit à privilégier le concept de capitalisme
cognitif en tant que « catégorie intermédiaire » la plus apte à rendre
compte de la place nouvelle du savoir et de l'immatériel dans le capita-
lisme contemporain. Les sections suivantes seront consacrées à une mise
en perspective théorique et historique de la transition du « capitalisme
industriel » vers le « capitalisme cognitif ». Dans un premier temps, nous
montrerons que durant le capitalisme industriel nous étions en présence
d'un ensemble de régularités et de tendances formant une logique cohé-
rente de développement de l'économie de la connaissance. Dans un deu-
xième temps, nous caractériserons le sens et les enjeux des ruptures qui,
depuis la crise du fordisme, sont intervenues dans les principales formes
institutionnelles constitutives de l'économie du savoir et de l'immatériel.
I- ÉCONOMIE DE LA CONNAISSANCE, RÉVOLUTION
INFORMATIONNELLE, ÉCONOMIE FONDÉE SUR LE SAVOIR,
CAPITALISME COGNITIF : LES MOTS ET LES CHOSES
Le choix méthodologique d'une approche combinant théorie, histoire
et transformation des rapports sociaux naît de l'identification de certaines
limites qui affectent le débat sur l'économie de la connaissance et de l'im-
matériel et empêchent d'aboutir à une analyse articulée du « nouveau
18 L'économie de la connaissance et de l'immatériel, entre théorie et histoire
capitalisme ». Ainsi, force est de constater que la « notion d'économie
fondée sur le savoir (EFS) est encore mal définie et prise dans le bruit et
la fureur de l'histoire, il est difficile d'en faire une analyse cohérente »
(Guellec, 2002, p. 131).
À l'origine de ce constat se trouvent selon nous deux difficultés théo-
riques récurrentes dans la plupart des approches s'interrogeant sur le rôle
du savoir et de l'immatériel dans le fonctionnement de l'économie :
La première difficulté tient à la tendance à aborder la question du
savoir à partir de modèles théoriques généraux, valables en tout temps et
en tout lieu et fondés sur la séparation entre le domaine de l'économique
et celui des rapports sociaux. Cette tendance à forger des lois universelles
de fonctionnement de l'économie demeure, à des degrés divers, le trait
commun à nombre d'approches néo-classiques s'inspirant des théories du
capital humain et de la croissance endogène (par ex., Becker et Murphy,
1992 ; Lucas, 1988 ; Romer, 1990). Dans cette démarche, la connaissance
et l'immatériel sont abordés dans un cadre d'analyse qui tend «à rejeter
l'existence d'une historicité dans la dynamique des économies » (CGP,
2002, p. 23)'. En somme, pour cette approche, comme le revendique
Howitt (1996), la nouveauté ne résiderait pas dans l'émergence historique
d'une économie fondée sur la connaissance (EFC1). Elle se trouverait
exclusivement dans la formation d'une économie de la connaissance, à
savoir d'une sous-discipline de la science économique spécialisée dans
l'étude de la production délibérée de connaissances et faisant de celle-ci
un nouveau facteur de production. Nous avons là l'un des paradoxes ma-
jeurs auxquels nous a habitué la science économique : dans sa vocation à
définir un modèle unique de fonctionnement de l'économie, le théoricien
semble ignorer ou négliger l'importance des changements structurels
sous-jacents qui justifient pourtant l'attention croissante qu'il porte à un
nouveau champ de recherche, en l'occurrence la question de la connais-
sance.
La deuxième difficulté tient à la vision réductrice du rôle nouveau
de la connaissance et de l'immatériel à la base de la plupart des interpréta-
tions en termes d'émergence d'une EFC. Certes, ces approches ont le
grand intérêt d'introduire l'idée d'une discontinuité historique. Cepen-
dant, l'origine d'une EFC est expliquée essentiellement comme un chan-
gement dans l'ampleur du phénomène, une sorte de passage hégélien de
1 A ce sujet cf. aussi Guellec (2002) et Herrera et Vercellone (2002, 2003).
2 Les termes EFS (Guellec, 2002) et EFC (Foray, 2000) sont souvent utilisés
comme synonymes, bien que cette assimilation ne va sans poser de problèmes
(Gorz, 2003). Cette question terminologique complexe ne pourra pourtant pas être
abordée dans le cadre de cet article. Dans la suite de cet article nous utiliserons le
vocable de EFC.
19
Didier Lebert et Carlo Vercellone
la quantité à la qualité. Cette accélération de l'histoire serait le produit de
la rencontre, voire du « choc » entre deux facteurs : une tendance longue à
la hausse relative de la part du capital dit intangible (éducation, formation,
R&D, santé) d'une part', le bouleversement dans les conditions de repro-
duction et de transmission de la connaissance et de l'information résultant
de la « diffusion spectaculaire » des 'TIC, d'autre part (Foray, 2000 ;
Foray et Lundvall, 1997).
Cette dernière vision inclut sans doute une part de vérité, mais elle
comporte aussi deux risques majeurs. Le premier est celui du détermi-
nisme technologique. Il octroierait aux technologies de l'information et de
la communication (TIC) un rôle moteur dans le passage à la « production
de masse des connaissances et de biens immatériels », selon un schéma
mécaniciste semblable aux approches qui, selon Thompson (1988), ont
fait de l'invention de la machine à vapeur le vecteur de la première révo-
lution industrielle conduisant à la formation de la classe ouvrière et à la
production de masse de bien matériels. Une tel biais, comme le montre
Paulré (2002), caractérise nombre d'approches de la New Economy, allant
jusqu'à identifier EFS et révolution informationnelle. Cette vision va par
ailleurs de pair avec l'incapacité à opérer une distinction claire entre le
concept d'information et celui de connaissance, cette dernière reposant
sur une capacité cognitive d'interprétation et de mobilisation de l'infor-
mation qui, en tant que telle, demeure autrement une ressource stérile
(David et Foray 2002).
Le deuxième risque tient au réductionnisme historique d'une approche
qui, tout en se proposant de définir la notion d'EFC comme « catégorie de
l'économie historique de la croissance », se borne à la caractériser par le
simple accent mis sur l'amplitude du phénomène « connaissance » dans
l'économie. La plupart des approches de l'EFC sont en fait caractérisées
par une vision positiviste et non conflictuelle de la science et de la tech-
nologie qui conduit à effacer les contradictions sociales, éthiques et cultu-
relles que le développement d'une ETC engendre. De cette façon, forte est
la tendance à traiter la production des connaissances et le progrès tech-
nique en faisant abstraction des rapports sociaux et des conflits qui ont
marqué toute l'histoire du capitalisme autour, pour le dire avec Marx, de
la question cruciale de la maîtrise « des puissances intellectuelles de la
production ».
Finalement, la limite méthodologique majeure des approches en ter-
mes d'EFC est d'oublier que la nouveauté de la conjoncture historique
3 Cette tendance à la hausse du capital intangible aurait commencé, selon Foray et
Lundvall (1997), à partir des années 1920, en concomitance avec les nouvelles
formes d'organisation industrielle étudiées par Chandler (1977).
20 L'économie de la connaissance et de l'immatériel, entre théorie et histoire
actuelle ne consiste pas dans la simple mise en place d'une EFC, mais
dans une EFC soumise et encadrée par les formes institutionnelles régis-
sant l'accumulation du capital. C'est de cet oubli que résulte, selon nous,
à la fois la difficulté à définir avec précision la notion d'économie fondée
sur le savoir et le sens et les enjeux de cette transition majeure.
C'est pour préciser le sens de la mutation actuelle que la notion de
« capitalisme cognitif » a été forgée afin d'appréhender l'imbrication
indissociable entre le développement des forces productives et celui des
rapports sociaux de production. Cette exigence est inscrite dans le concept
de capitalisme cognitif lui-même, dont le but est justement de mettre en
exergue le rapport dialectique entre les deux termes qui le composent :
le terme « capitalisme » désigne la permanence, dans le change-
ment, des invariants fondamentaux du système capitaliste ; en particulier,
le rôle moteur du profit et le rapport salarial ou, plus précisément, les
différentes formes de travail dépendant sur lesquelles repose l'extraction
du surplus ;
le qualificatif « cognitif », quant à lui, met en évidence la nature
nouvelle du travail, des sources de la valeur et des formes de propriété sur
lesquelles s'appuie l'accumulation du capital et les contradictions qu'elle
engendre.
Dans cette perspective, il importe de cerner l'historicité du phénomène
« connaissance » tout en identifiant les dimensions multiples et contradic-
toires dans lesquelles se manifeste sa dynamique. La simple observation
empirique de l'histoire montre comment la dynamique longue du capita-
lisme est marquée non par un seul et invariable modèle de fonctionnement
de l'économie de la connaissance, mais par différents modes de régula-
tion et régimes de production de la connaissance. Ces derniers évoluent
avec la transformation des principales formes institutionnelles qui, au
sens de l'École de la régulation, caractérisent l'histoire du capitalisme et
sa capacité à se reproduire par des métamorphoses incessantes des rap-
ports sociaux fondamentaux'. C'est en relation à ces formes institution-
nelles que nous nous efforcerons, dans les limites de cette contribution,
d'appréhender l'interaction complexe entre trois dimensions principales
par lesquelles se manifeste la dynamique de la production, de la circula-
tion, de l'usage et de l'appropriation des connaissances :
4 Rappelons à ce propos que cinq formes institutionnelles principales peuvent être
identifiées pour définir la manière dont les invariants les plus fondamentaux du
système capitaliste ne peuvent se reproduire qu'à travers des altérations histori-
ques permanentes : les configurations du rapport salarial, les formes de la con-
trainte monétaire, les formes de la concurrence, les modalités d'adhésion au
régime international, les formes de l'Etat (Boyer, 1986).
21
Didier Lebert et Carlo Vercellone
1. La première dimension concerne le rapport salarial et, dans une vision
extensive, le rapport capital-travail. Elle renvoie à la relation, souvent
conflictuelle, entre deux aspects indissociables de l'économie de la
connaissance :
les savoirs incorporés et mobilisés par le travail : leur caractérisa-
tion doit s'appuyer sur les formes de la division technique et
sociale du travail et sur les mécanismes socio-institutionnels qui
régulent l'accès au savoir et déterminent le niveau général de for-
mation de la main-d'œuvre ;
les savoirs incorporés au capital sous la forme du capital fixe phy-
sique ou sous celle d'actifs ou de biens immatériels (R&D, image
de marque, logiciels, portefeuille de brevets, etc.).
La relation entre ces deux aspects est au coeur de la caractérisation
historique de différentes configurations du rapport capital-travail. Elle
joue un rôle clé aussi bien dans les mécanismes de production de con-
naissance et de l'innovation que dans la détermination de la valeur.
2. La deuxième dimension renvoie au statut historique changeant des
biens-connaissances. Il s'agit, en simplifiant à l'extrême, de la ma-
nière dont ceux-ci tendent à être traités comme biens marchands, sus-
ceptibles d'appropriation privée, ou comme biens publics, libres,
soustraits à la logique de la « marchéisation ». L'étude de cette dimen-
sion, dont les frontières sont actuellement l'objet d'un débat virulent,
renvoie à une question capitale : celle de l'évolution des droits de
propriété intellectuelle (DPI) et de la régulation institutionnelle con-
cernant les rapports entre le système de la science ouverte et celui de
la science fermée.
3. La troisième dimension concerne le savoir en tant qu'actif crucial dans
la détermination de la capacité compétitive aux niveaux micro, méso
et macro-économique. Elle joue par conséquent un rôle essentiel dans
l'analyse historique précise des formes de la concurrence et des moda-
lités d'insertion dans la division internationale du travail.
Ces trois dimensions, dans leurs interactions, concourent à définir une
logique relativement cohérente de régulation et de production des con-
naissances dominante durant une période historique donnée. Ainsi, nous
montrerons de quelle manière cette cohérence permet de distinguer la
succession historique de deux logiques de production et de régulation de
la connaissance : celle relative au capitalisme industriel et celle relative à
22
L'économie de la connaissance et de l'immatériel, entre théorie et histoire
l'émergence d'un nouveau « système historique d'accumulation »' quali-
fié de capitalisme cognitif.
II- CAPITALISME INDUSTRIEL ET ÉCONOMIE
DE LA CONNAISSANCE
Dans sa fresque de l'histoire de l'économie mondiale, Landes (2000)
rappelle la « guerre économique » autour du savoir qui secoua les rap-
ports entre nations dans la tumultueuse transition du capitalisme mercan-
tiliste vers le capitalisme industriel. Et il synthétise ainsi les causes qui
ont fait de l'Angleterre le premier pays à s'engager dans la révolution
industrielle : « Les institutions et la culture en premier, l'argent ensuite ;
mais au tout début et de façon constante ce fut le savoir qui fit la diffé-
rence » (p. 357).
Dès l'époque mercantiliste, la guerre autour du savoir entre les puis-
sances européennes s'appuya sur deux instruments étroitement liés :
le recours au brevet qui, conçu au départ dans l'Italie de la Renais-
sance, se propage en France et en Angleterre. Ce système se développe
sous l'égide d'une politique volontariste de l'État qui se propose d'orga-
niser la captation de technologies et de savoir-faire mis au point à l'étran-
ger, bien plus que de récompenser et d'inciter l'invention technique ;
l'espionnage et la traque systématique des techniciens et des ou-
vriers qualifiés, qui vont par ailleurs de pair avec la promulgation de lois
de plus en plus sévères interdisant leur émigration et le transfert de tech-
nologies. Comme le remarque Landes, dès cette époque, on était cons-
cient du fait que la simple connaissance formalisée n'était rien sans les
savoir-faire des travailleurs et techniciens, savoir-faire ne pouvant s'ac-
quérir que par l'expérience, correspondant à ce que Polanyi (1966) appel-
lera la « dimension tacite » de la connaissance et Arrow (1962a) le
« savoir par la pratique ». Cependant, la politique de la France consistant
à copier et à importer la main-d'oeuvre va se heurter rapidement, dès la
seconde moitié du XVIII e siècle, à un obstacle majeur résultant du déve-
loppement de l'industrie manufacturière en Angleterre : l'approfondisse-
ment de la division du travail, en raison duquel chaque ouvrier ne maî-
trisait plus qu'une petite fraction du savoir nécessaire à la production.
Nous sommes en fait en train d'entrer dans une nouvelle ère du capita-
lisme et de l'économie de la connaissance, celle du capitalisme industriel,
que nous allons à présent caractériser.
5 Cette notion se propose de combler l'espace ouvert dans la théorie de la régu-
lation entre le concept de « mode de développement » (définissant une configu-
ration spécifique du capitalisme industriel) et celui de « mode de production »
(Dieuaide, Paulré, Vercellone, 2003).
23
Didier Lebert et Carlo Vercellone
L'émergence du capitalisme industriel correspond à l'ouverture d'un
sentier bien précis de régulation de l'économie de la connaissance fondée
sur trois tendances principales : la polarisation sociale des savoirs, la
séparation du travail intellectuel et du travail manuel et un processus d'in-
corporation des savoirs dans le capital fixe. Ce processus s'appuie sur une
logique d'accumulation fondée sur la centralité de la grande firme man-
chestérienne, puis fordiste dans la production de masse de biens durables
standardisés. Elle fait du développement du capital fixe l'objet essentiel
de la propriété et la principale forme du progrès technique. La centralité
du travail matériel va de pair dans le capitalisme industriel avec la mise
en place d'une norme de la création de la valeur s'appuyant sur la recher-
che d'économies homogènes de temps et la productivité-débit (Veltz,
2000).
Nous allons à grands traits examiner les principales dimensions insti-
tutionnelles du modèle industriel de régulation de l'économie de la con-
naissance, dont il importe de souligner que les grandes tendances avaient
été anticipées par Smith (voir l'encadré en fin d'article).
A- Rapport salarial et économie de la connaissance dans le capitalisme
industriel
La dynamique du progrès technique impulsée par la première révolu-
tion industrielle combine de manière indissociable la recherche d'une effi-
cacité économique majeure et celle de la réduction de la dépendance de la
direction des firmes à l'égard des savoir-faire artisanaux, ces derniers
jouant un rôle prépondérant dans l'organisation préindustrielle de la pro-
duction (Dockès et Rosier, 1983 ; Freyssinet, 1977). La montée en puis-
sance du capitalisme industriel repose sur un processus d'expropriation
progressive des savoirs ouvriers et sur leur incorporation dans un système
de plus en plus complexe d'outils et de machines. Cette tendance, que
Marx qualifiera de passage de la soumission formelle à la soumission
réelle du travail au capital, se concrétise dans l'« opposition de la science
au travailleur collectif ». La logique industrielle de polarisation des sa-
voirs trouve en quelque sorte son aboutissement dans le modèle fordiste.
Ce modèle se base, du point de vue de l'économie de la connaissance, sur
la hiérarchie entre deux niveaux fonctionnels et étanches de la division du
travail. Au niveau des ateliers, l'organisation scientifique du travail se
propose d'enlever toute dimension intellectuelle aux activités de fabrica-
tion : le travail, au sens de Marx, devient ainsi de plus en plus « abstrait »,
non seulement dans sa forme mais aussi dans son contenu, tandis que « la
direction se charge de réunir tous les éléments de la connaissance tradi-
tionnelle qui, dans le passé, était en la possession des ouvriers » (Taylor,
cité par Boyer et Schméder, 1990, p. 191). Cette séparation du travail de
la subjectivité du travailleur résulte d'un processus de codification des
24 L'économie de la connaissance et de l'immatériel, entre théorie et histoire
connaissances : elle est la condition qui permet l'objectivation du travail
lui-même dans un ensemble de tâches descriptibles et mesurables selon la
norme du chronomètre. L'innovation est progressivement chassée de
l'atelier et le travail intellectuel devient, quant à lui, l'apanage d'une
composante minoritaire de la main-d'oeuvre spécialisée dans les activités
de conception et de production délibérée de connaissances. Aussi, alors
qu'au niveau des bureaux des méthodes et des centres de R&D le travail
demeure une activité communicante et non séquentielle, l'essentiel du
travail de fabrication est organisé selon les principes d'une coopération
muette et séquentielle, orientée vers la productivité-débit et la réduction
des temps d'opération.
Les théories économiques de la croissance des trente glorieuses, de
Kaldor à Solow, traduiront à leur manière l'achèvement de cette logique
de la connaissance propre au capitalisme industriel par des modèles où les
déterminants de la productivité, comme de l'innovation, se présentent
comme des variables complètement indépendantes des savoirs et de l'im-
plication des travailleurs, des variables entièrement maîtrisées par les
ingénieurs des bureaux des méthodes et des laboratoires de R&D des
grandes firmes (voir l'encadré en fin d'article).
B- Savoirs, rythmes de l'innovation et déterminants de la compétitivité
Dans le capitalisme industriel, les rythmes économiques et sociaux
sont scandés, durant des périodes relativement brèves, par des processus
de restructuration et d'innovation correspondant à la mise en place de
paradigmes socio-productifs successifs. Ces phases de restructuration in-
tenses ont été le propre des « grandes crises de mutation » du capitalisme
industriel : une « grappe » d'innovations techniques, organisationnelles et
institutionnelles radicales était suivie par des périodes relativement lon-
gues de consolidation d'un modèle productif s'inscrivant dans un régime
de croissance stabilisé. Dès lors, la logique de l'innovation radicale cédait
la place à celle d'une innovation de nature essentiellement incrémentale,
ayant pour but d'approfondir le paradigme en place. Dans ce cadre, la
capacité compétitive d'un système économique résultait du degré de
développement de la section des biens d'équipements matériels. La spé-
cialisation des pays dans ce secteur était en fait le levier principal per-
mettant de maîtriser l'évolution des normes de production incorporées
dans le capital fixe et dictant la hiérarchie de la division internationale du
travail (Mistral, 1986). Certes, cette grille de lecture est très schématique,
mais sa valeur heuristique est validée par de multiples travaux portant sur
la dynamique historique du capitalisme, soient-ils issus de la théorie de la
régulation (Coriat, 1994), des analyses néo-schumpetériennes (Freeman et
Perez, 1986) ou encore de la vision en termes d'ondes longues à la Kon-
dratiev (Dockès et Rosier, 1983).
25 Didier Lebert et Carlo Vercellone
Cette dynamique de l'innovation et le rôle moteur du capital tangible
contribuent à expliquer le mode de régulation de la propriété intellectuelle
et le rôle somme toute périphérique que celle-ci joue durant le capitalisme
industriel.
C- Propriété intellectuelle et régulation de la recherche dans le capita-
lisme industriel
Dans le fordisme, les mécanismes de production délibérée de connais-
sances, marginalisant le travailleur collectif, reposent sur deux systèmes
de régulation spécifiques. Il correspondent grosso modo à la distinction
entre recherche fondamentale et recherche appliquée, conformément au
cadre d'analyse ébauché par Nelson (1959) et Arrow (1962b) qui met
l'accent sur les défaillances de marché liées à la nature de bien public de
l'information scientifique :
le premier a trait au système public de recherche et d'enseignement
supérieur dont la fonction essentielle est de produire et transmettre des
connaissances fondamentales libres selon le modèle dit de la science ou-
verte. Dans ce cadre, la recherche est financée par le biais de subventions
sous réserve de la diffusion libre et gratuite des résultats de la recherche et
la motivation principale du travail de recherche n'est pas le profit, mais
plutôt la reconnaissance par les pairs ;
le deuxième système est celui des centres de R&D et des bureaux de
méthodes des grandes firmes. Dans ce cadre, les connaissances scientifi-
ques et surtout technologiques sont produites en interne. Elles se caracté-
risent par de fortes dimensions tacites spécifiques à la firme et contrôlées
de manière verticale.
Les règles de la propriété intellectuelle et les mécanismes d'incitation
à la recherche sont cohérents avec un modèle dans lequel la logique d'ac-
cumulation du capital et d'appropriation privée des savoirs repose essen-
tiellement sur des actifs matériels etlou des inventions dont le brevetage
est justifié par leur incorporation dans un dispositif technique industriel,
c'est-à-dire relevant des arts appliqués (Coriat et Orsi, 2002).
Le monopole partiel attribué aux inventeurs par l'octroi du brevet est
soumis à quatre conditions étroitement liées. L'invention doit : démontrer
son caractère novateur ; relever clairement du travail humain créatif et
non de la nature ; se baser sur la possibilité d'une application industrielle ;
être clairement détaillée afin de concilier la rémunération de la créativité
des inventeurs avec le but de la diffusion des connaissances.
De plus, durant le capitalisme industriel, le système de brevet est
cohérent avec des régimes d'accumulation reposant sur des bases essen-
tiellement nationales. Aussi le brevet est-il non seulement limité dans le
26
L'économie de la connaissance et de l'immatériel, entre théorie et histoire
temps et dans l'espace des produits, mais également dans son domaine
territorial d'application : principalement, celui de l'Etat-Nation.
Les piliers de ce système sont aujourd'hui remis en cause par le dépla-
cement des frontières des droits de propriété intellectuelle DPI et leur
internationalisation selon le modèle prévalant aux États-Unis (Coriat,
2002).
III- LA CRISE DU CAPITALISME INDUSTRIEL ET LA TRANSITION
VERS LE CAPITALISME COGNITIF : ORIGINE, SENS ET ENJEUX
Le capitalisme cognitif plonge ses racines dans trois processus à l'ori-
gine de la crise sociale du rapport salarial fordiste :
la contestation de l'organisation scientifique du travail. Le refus du
travail parcellisé et la montée du besoin d'autonomie des salariés ont
rendu de plus en plus impraticables, du moins à l'échelle des grandes
usines d'OS, les formes traditionnelles de mise au travail tayloriste ;
l'expansion des garanties et des services collectifs du Welfare. Cette
dynamique a contribué à la crise du fordisme en renversant « la longue
tendance à la baisse du coût social de reproduction sociale de la force de
travail » (Aglietta, 1976, p. 326). A posteriori, nous pouvons affirmer que
cette expansion a posé, en même temps, les jalons d'un modèle de déve-
loppement fondé sur la primauté du non marchand et les productions
intensives en connaissances finalisées pour la production de l'homme par
l'homme 6 (santé, éducation, recherche, etc.) selon une logique qui, sur
bien des aspects, pourrait constituer une alternative à l'actuelle régulation
du capitalisme cognitif ;
la constitution d'une intellectualité diffuse issue du phénomène de la
« démocratisation de l'enseignement » et de l'élévation du niveau général
de formation (Vercellone, 1999). C'est cette nouvelle qualité de la force
de travail qui a conduit à la montée du travail immatériel et intellectuel et
à la remise en cause des formes de la division du travail et du progrès
technique propres au capitalisme industriel.
Cette mise en perspective historique livre plusieurs enseignements
négligés par les analyses en termes de « révolution informationnelle » et
d'EFC :
le premier enseignement tient à ce que dans l'essor d'une économie
fondée sur le rôle moteur des savoirs, la formation d'une intellectualité
diffuse a joué un rôle premier par rapport à celui des TIC. Il importe de
6 Ce concept est utilisé pour caractériser dans le long terme l'avènement
d'un modèle anthropogénétique « au sens général où éducation, santé et culture
représentent une part déterminante de la production et plus encore façonnent le
mode de vie » (Boyer, 2002, p. 182).
27
Didier Lebert et Carlo Vercellone
souligner que les TIC ne peuvent s'accumuler et s'activer que sur la base
d'un savoir vivant capable de les mobiliser. De ce point de vue, nous
rejoignons les conclusions de Boyer (2002), pour qui « l'économie de
l'information peut favoriser l'économie de la connaissance, mais ce n'est
pas une propriété mécanique de la première de déboucher sur la seconde »
(p. 99) car c'est la connaissance qui gouverne le traitement de l'informa-
tion ,
le deuxième enseignement consiste en ce que les ressorts de la tran-
sition vers une EFC ne sont pas les TIC, mais les « productions collec-
tives de l'homme par l'homme ». Ce constat contribue à expliquer pour-
quoi la remise en cause du statut essentiellement public de ces produc-
tions est l'un des enjeux des processus contemporains de privatisation du
savoir ;
le troisième enseignement, enfin, est que le capitalisme cognitif
n'est pas le simple produit d'une amplification du rôle du savoir dans
l'économie, mais le résultat d'une complexe dialectique conflits — restruc-
turations par laquelle le capital essaie d'encadrer et de soumettre à sa
logique les conditions collectives de la production des connaissances.
Pour mieux cerner le sens et les enjeux de cette transition nous pro-
posons d'examiner ces transformations et les contradictions qu'elles recè-
lent au niveau des trois dimensions institutionnelles que nous avons rete-
nues.
A- Les mutations de la division du travail et du rapport salarial
La principale source de la valeur réside désormais dans les savoirs
incorporés dans, et mobilisés par, le travail vivant et non dans le capital et
le travail matériel. Cette mutation ne peut être cernée en isolant un secteur
spécialisé dans la production des connaissances ou consacré à la produc-
tion et au traitement de l'information (Machlup 1962, Nelson, 1993),
comme l'atteste la diffusion des tâches de production de connaissances et
de traitement de l'information dans tous les secteurs économiques, y com-
pris ceux à faible intensité technologique (Eliasson, 1996). 11 s'agit d'un
processus qui se manifeste dans l'ensemble de l'économie par l'impor-
tance des externalités liées au savoir et ses effets sur l'organisation de la
division technique et sociale du travail. La remise en cause de la tendance
à la polarisation des savoirs va de pair, au niveau macro-économique,
avec la hausse de la part du capital dit intangible (santé, éducation, re-
cherche, etc.) qui dépasse désormais celle du capital tangible (Kendrick,
1994). En somme, la source de la richesse des nations se trouve de plus en
plus en amont de la sphère du travail salarié et de l'univers marchand, no-
tamment dans le système de formation et de recherche. Les frontières
conventionnelles entre travail et non travail s'effritent et la société dans
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L'économie de la connaissance et de l'immatériel, entre théorie et histoire
son ensemble devient la source d'un progrès technique exogène aux entre-
prises'. Il en résulte que le concept de travail productif doit désormais
s'étendre à l'ensemble des temps sociaux qui participent à la reproduction
économique et sociale.
Cette métamorphose des relations des firmes avec leur environnement
extérieur pénètre l'organisation même du rapport salarial.
Ainsi, au niveau de la division du travail interne aux firmes, la montée
du travail immatériel et intellectuel tend à rompre les frontières étanches
entre conception et exécution et la dynamique de l'innovation redescend
dans l'atelier d'où le capitalisme industriel avait voulu la bannir. De cette
sorte, les processus de l'innovation et de la production de connaissances
deviennent non linéaires (Kline et Rosenberg, 1986) et la littérature sur
l'innovation insiste sur les modalités d'apprentissages collectifs qui s'éla-
borent dans l'activité de fabrication et de coproduction par les mécanis-
mes du learning by doing, learning by using, learning by communicating
(Lundvall, 1992). Emerge ainsi le concept d'entreprise apprenante dont
le trait marquant est justement le décloisonnement des activités de recher-
che et des activités de production (CGP, 2002). Cette recomposition du
travail implique le passage du modèle de la prescription de la coopération
muette et routinière du taylorisme à celui de la coopération communi-
cante (Marazzi, 1997), modèle dans lequel la gestion statique des ressour-
ces cède la place à la gestion dynamique des savoirs (Mayère, 1995). En
somme, comme le suggère Lorino (1993), « la science productive n'est
plus "encapsulée" dans la conception figée par les machines ». Elle réside
davantage dans la réactivité d'une force de travail capable de partager des
connaissances génériques et décontextualisées susceptibles d'applications
multiples dans les champs les plus divers (Veltz, 2000).
Les critères industriels d'évaluation de l'efficacité sont remis en
cause : la référence au temps homogène ne permet plus, dans un grand
nombre de cas, ni de décrire et organiser le travail, ni de se présenter
comme une mesure fiable de la valeur et des coûts de production. En par-
ticulier, dans les secteurs intensifs en connaissances, le temps de travail
immédiat, consacré directement à une activité de production, n'est plus
qu'une source secondaire de la puissance productive du travail humain
(Zarifian, 1995). Aussi l'efficacité économique est-elle désormais consta-
7 Cette évolution pose de redoutables problèmes d'adéquation du système de
comptabilité nationale et des politiques économiques (Guellec, 2002, p.138). Pour
ne prendre qu'un exemple, les dépenses en éducation sont toujours considérées
comme une consommation, alors que si l'on tirait toutes les conséquences d'une
analyse en termes d'EFC, elles devraient être considérées comme un investisse-
ment social dans les hommes trouvant sa contrepartie dans un revenu garanti assu-
rant la formation permanente et le libre accès au savoir (Vercellone, 2003).
29 Didier Lebert et Carlo Vercellone
table le plus souvent seulement ex post, sans que l'on soit capable d'en
suivre la genèse comme c'était le cas dans l'organisation productive for-
diste.
Cette mutation du rapport salarial suscite pourtant des tensions nou-
velles dont les tentatives de solution risquent d'aboutir à des modes de
régulation allant à l'encontre d'une gestion efficace d'une EFC. Deux
faits stylisés permettent d'illustrer la portée de cette discordance. Tout
d'abord, la nouvelle prépondérance des savoirs incorporés dans le travail
pose des problèmes inédits d'encadrement puisque la coopération pro-
ductive des salariés peut se développer de manière autonome par rapport
aux fonctions de direction de l'entreprise (Alter, 2002). La régulation de
cette tension entre savoir et pouvoir contribue à expliquer pourquoi la
voie de la précarisation et de l'individualisation du rapport salarial a été
privilégiée, et ce en dépit de sa contradiction avec une régulation efficace
de la production de connaissances prenant en compte sa dimension collec-
tive. Ces tensions s'expriment également par un conflit de temporalité : le
temps long de la formation et de l'apprentissage, nécessaire à une capa-
cité d'adaptation fondée sur l'innovation et l'implication réelle des tra-
vailleurs, est souvent sacrifié au profit du temps court de la flexibilité
réactive aux mutations de la demande et d'une vision faisant de l'emploi
la seule variable d'ajustement permettant de faire apparaître des résultats
financiers immédiatement visibles (Veltz, 2000).
Le contrôle par l'obligation de résultat se substitue au contrôle par la
prescription des moyens et des procédures. Dans ce mouvement, la pres-
cription tayloriste du travail est remplacée par la « prescription de la sub-
jectivité » (Clot, 2002), c'est-à-dire par l'injonction faite aux salariés de
s'impliquer dans le travail en mettant leur créativité au service de l'entre-
prise comme s'il s'agissait de l'espace d'une activité libre et indépen-
dante. L'efficacité de ce mode de gestion des ressources humaines se
heurte pourtant à deux contradictions majeures. Prescrire la subjectivité
correspond en fait à une « injonction paradoxale » qui consiste à deman-
der quelque chose et son contraire en même temps' : il en résulte un « cli-
vage du moi » qui risque d'affecter la capacité d'apprentissage des sala-
riés et, par ricochet, celle des entreprises. De plus, la prescription de la
subjectivité est le plus souvent opérée à travers un système d'incitations
individuelles au préjudice de la cohésion du collectif de travail dont dé-
pend un processus d'accumulation des connaissances.
8 Ainsi l'injonction « Sois spontané, impliques-toi comme s'il s'agissait de ton
activité propre ... ne peut pas être exécutée, car obéir à un ordre est le contraire de
la spontanéité » (Gazier, 2003, p. 27).
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