L'ÉCONOMIE PORTUGAISE AU XIXe SIÈCLE

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A l'heure où le Portugal s'insère dans l'Union européenne avec des taux de croissance qui font pâlir ses concurrents, l'ouvrage de Pedro Lains propose une réévaluation des rapports entre commerce extérieur et développement économique au Portugal pendant le XIXe siècle. Cet ouvrage s'intéresse à l'histoire de l'insertion graduelle et difficile du Portugal dans l'économie internationale à la veille du XXe siècle.
Publié le : mercredi 1 septembre 1999
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EAN13 : 9782296394377
Nombre de pages : 208
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L'ÉCONOMIE PORTUGAISE " AU XIxe SIECLE
Croissance économique et commerce extérieur
1851-1913

Collection Etudes d'Economie Politique dirigée par Dominique Desjeux et Marc Flandreau
Depuis quelques années, les profondes mutations économiques et sociales qui bouleversent le monde ont mis en évidence le rôle central des institutions car elles sont tout à la fois les véhicules et les produits du changement: tout naturellement, l'étude des institutions occupe une place croissante dans l'analyse économique, tant dans les courants dominants que chez les "hétérodoxes". Si les méthodes d'approche ou l'angle d'analyse varient d'une "école" à l'autre, ces courants ont aujourd'hui en commun le souci de faire une place plus grande aux sciences sociales, à l'histoire ou aux sciences politiques. L'objet de la collection Etudes d'Economie Politique est de servir de forum à un ensemble de monographies scientifiques qui participent de cette démarche, et qui s'attachent, au travers d'une réflexion tout à la fois théorique et empirique, à explorer les liens entre économie et institutions.

Déjà parus

Marc FLANDREAU, L'or du monde: la France et la stabilité du système monétaire international 1848-1873, 1995. Cécile DAUBREE, Marchés parallèles et équilibres économiques:
les cas des pays d'Afrique diversité au monopole, sub-saharienne, 1995.

Gilles JACOUD, Le billet de banque en France (1796-1803): de la
1996.

Barry EICHENGREEN, L'expansion du capital. Une histoire du système monétaire international, 1997. Jean-Pierre DORMOIS, L'économie française face à la concurrence britannique à la veille de 1914, 1997.

1999 ISBN: 2-73894-8179-5

@ L'Harmattan,

Pedro LAINS

L'ÉCONOMIE

PORTUGAISE

AU XIXe SIÈCLE
Croissance économique et commerce extérieur 1851-1913

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Ouvrage publié avec le concours de I'lnstituto Português do Livro e da Leitura, et de I'lnstituto de Cienciais Sociais, Lisbonne.

A Marina

Mention honorable du jury du Prix Recent Doctoral Research in Economic History (1988-1992) (période moderne jusqu'à 1914), attribué au XIe Congrès de l'Association Internationale d'Histoire Economique (Milan, 1994).

Introduction
Ce livre est une traduction de ma thèse de doctorat que j'ai soutenue à l'Institut Universitaire Européen de Florence en juin 1992, et le fruit de huit années de recherche sur le commerce extérieur et la croissance économique au Portugal pendant la période entre la Régénération de 1851 et la veille de la Première Guerre Mondiale. Lorsque j'ai commencé cette recherche, mon principal souci était d'apprécier la thèse selon laquelle la croissance économique au Portugal pendant la deuxième moitié du XIXe siècle avait été limitée par la place que ce pays occupait dans l'économie internationale et notamment par son lien traditionnel avec la GrandeBretagne - il s'agissait de revisiter ce que l'on appelle la thèse de la dépendance extérieure. Concrètement, l'économie portugaise se serait spécialisée d'une façon excessive dans la production d'un bien d'exportation, le vin, destiné à un marché dominant, le marché britannique. Selon ce modèle explicatif, la croissance du secteur industriel aurait été limitée par le libre-échange, censément instauré au Portugal aussitôt après l'arrivée au pouvoir de Fontes Pereira de Melo, en tant que monnaie d'échange de l'ouverture du marché de notre vieille alliée aux exportations portugaises de produits agricoles. Des exportations en trop et des industries en moins seraient ainsi à la base du retard économique portugais du siècle passé. Et, à son tour, à la base de tout cela, il y aurait une relation de dépendance avec la nation la plus puissante de l'époque. La thèse de la dépendance extérieure a des racines profondes dans l'historiographie. Elle provient de l'idée que le Portugal aura toujours été un pays possédant de grandes richesses économiques et humaines et que le retard qu'il prit au cours de ces derniers siècles serait seulement dû au fait d'avoir été mal gouverné. Le modèle a un certain intérêt parce qu'il vise avant tout l'explication de ce qui semble un paradoxe de l'histoire portugaise: c'est-à-dire comment un pays qui créa un Empire se retrouva à la périphérie de l'Europe industrielle du XIXe siècle. Toutefois, la validité de ce paradoxe n'est pas encore démontrée et, pour le faire, il faudra chercher à savoir si l'Empire qui nous a appartenu possédait, en réalité, une certaine force économique. Malgré son intérêt, la thèse selon laquelle la dépendance extérieure représenta un facteur déterminant du retard économique portugais au XIXe siècle, conduisit les recherches concernant' l'histoire économique portugaise sur des chemins qui me semblent détournés. Voici ce qui m'a semblé évident au fur et à mesure que j'avançais dans l'élaboration et dans la compilation d'une base statistique pour les variables se révélant plus importantes dans la discussion de la thèse dépendantiste. La construction de cette base statistique a impliqué le recueil, la systématisation et 7

la correction des données portant sur l'évolution, sur la composition et sur la distribution du commerce extérieur, mais aussi le calcul des indices des prix d'exportation et d' importation, la détermination des niveaux de protection douanière ainsi que l'élaboration d'indicateurs pour la croissance économique au Portugal. Ce travail a été facilité par les progrès vérifiés pendant la dernière décennie dans la recherche quantitative sur l'économie portugaise de la moitié du XIXesiècle. Je suis vite arrivé à la conclusion que le modèle de référence de la thèse de la dépendance n'était guère pertinent pour poursuivre la recherche puisqu'il n'apportait qu'une série de réponses négatives: le Portugal n'instaura pas de politique douanière de libre-échange; l'économie portugaise se maintint relativement fermée vis-à-vis de l'extérieur; l'industrie ne stagna pas. Voilà une succession d'équivoques, enracinées depuis bien longtemps dans une partie importante de l'historiographie sur le Portugal, que la recherche empirique - aidée d'ailleurs par des comparaisons internationales et par le repêchage d'auteurs oubliés - a tout fait pour éliminer. Après avoir abandonné le modèle de référence de la thèse dépendantiste, en tant que point de départ, et étant déjà armé d'une série de données sur l'économie portugaise de la période en analyse, le pas suivant a été de chercher une alternative dans le cadre de la théorie économique. Le choix le plus évident s'est avéré être les modèles de commerce extérieur et de croissance économique mis en oeuvre pendant les années qui suivirent la Seconde Guerre Mondiale, et selon lesquels les pays les mieux insérés dans l'économie internationale atteignirent des taux de croissance économique plus élevés. Ces modèles partent de l'hypothèse que les exportations possèdent des caractéristiques particulières dans l'ensemble de l'économie nationale, étant donné qu'ils permettent d'augmenter la spécialisation productive, donnant origine à des économies d'échelle dans la production et à des gains subséquents de productivité. Ajoutons que les revenus des exportations permettent de financer des importations de matières premières, de produits semifinis et de technologies, nécessaires à la croissance économique. Dans ces modèles d'export-led growth, on considère aussi que le secteur exportateur a un niveau de productivité des facteurs au-dessus de la moyenne nationale par le fait d'être en contact avec des marchés extérieurs plus exigeants. Il convient de souligner que les hypothèses sous-jacentes à ce type de modèles, valorisant l'ouverture au commerce et la spécialisation internationale, sont diamétralement opposées à celles des thèses dépendantistes où l'autarcie et la substitution d'importations sont considérées des facteurs encourageant la croissance économique. L'histoire économique de certains pays d'Europe ayant obtenu de bons résultats au XIXe siècle ainsi que celle de certains pays ayant eu une évolution rapide après le second après-guerre confèrent une certaine validité aux modèles de croissance 8

économique commandée par les exportations. Toutefois, il surgit ici aussi des problèmes méthodologiques dont la résolution est difficile. En effet, ces modèles considèrent les exportations comme une variable exogène dont l'évolution peut être influencée par des mesures de politique économique, indépendamment des conditions de l'économie nationale. Cependant, la capacité d'exporter dépend de la compétitivité du pays dans certains secteurs productifs; celle-ci, à son tour, dépend des niveaux moyens de productivité, comparés avec ceux d'autres pays, étant donc également une fonction du revenu par tête. Ainsi, la croissance des exportations dépend elle aussi de la croissance du revenu par tête. Ces premières digressions théoriques m'ont fait soulever une question qui sera présente au long de cet ouvrage et qui est cruciale dans toutes les études sur la croissance économique. Elle consiste à rechercher quel serait le véritable potentiel de croissance de l'économie portugaise de la seconde moitié du XIXe siècle. Cette question est fondamentale pour analyser la contribution de chaque secteur à la croissance économique puisque cette analyse ne dépend pas seulement de la capacité d'expansion de chaque secteur mais aussi du potentiel de croissance de toute l'économie. Une bonne politique économique stimulera, par exemple, les exportations qui, à leur tour, stimuleront la croissance économique du pays, mais seulement si celle-ci peut être stimulée. L'analyse de la politique économique et d'éventuelles histoires contre-factuelles doit tenir compte des limitations à l'expansion du produit national. Au chapitre 1er, j'essaie de définir le potentiel de croissance économique portugais. Pour ce faire, je commence par situer l'économie dans le contexte des autres économies européennes, arrivant à la conclusion qu'au début de la période visée, le Portugal avait un revenu par tête qui le plaçait au niveau de ce que j'ai appelé la tierce Europe et qui englobe les pays les plus pauvres de la périphérie européenne. Ce bas niveau de développement au départ aura fait que la structure productive et le niveau d'accumulation de capital au Portugal ne soient pas les plus appropriés à l'introduction et à l'application généralisée des nouvelles technologies et des nouvelles méthodes de production (mises au point dans les pays ou importées d'autres pays) qui sont les éléments composant la croissance économique. Le chapitre II décrit surtout l'évolution de l'économie portugaise en tenant compte des nouvelles données quantitatives sur la croissance du produit agricole et industriel. Il y est aussi présenté l'historiographie du retard économique portugais, avec laquelle il est indispensable de comparer ces nouvelles données. D'après les préoccupations exprimées auparavant, ce deuxième chapitre n'a pas pour but d'identifier les causes de la lenteur de la croissance de l'économie portugaise car cela impliquerait l'utilisation d'un modèle plus complet que celui que nous pouvons élaborer avec les connaissances limitées de l'évolution de certains 9

agrégats macro-économiques disponibles actuellement. L'économie portugaise grandit, bien que lentement entre 1851 et 1913, mais sans subir d'importantes transformations structurelles. A la fin du chapitre, certaines considérations sont énoncées sur les causes et les conséquences du fait que l'économie portugaise se soit maintenue relativement fermée pendant la période en cause. Le fait d'avoir choisi le secteur extérieur comme sujet des chapitres suivants ne signifie pas que j'accorde une importance particulière aux relations avec l'extérieur pour expliquer le retard économique portugais. Il s'agit d'y définir seulement le champ de recherche. D'ailleurs, l'analyse du commerce extérieur confirmera que l'on ne peut pas attribuer les torts du retard à des secteurs spécifiques de l'économie car le problème est général. Le chapitre III porte sur l'analyse de l'évolution du secteur exportateur en considérant non seulement l'évolution de la situation des marchés internationaux mais aussi celle des conditions de production interne de biens exportables. Pour comprendre comment cela a pu se produire, ce chapitre fait une incursion dans les pays scandinaves ayant eu une bonne tenue sur les marchés internationaux (notamment de produits agricoles). Je conclus que le succès de ces pays fut provoqué par l'adaptation constante de leurs exportations aux changements survenus sur les marchés internationaux, adaptation qui, à son tour, fut associée à une plus grande flexibilité de la structure productive nationale. Comparé à l'expérience de ces pays, le cas des exportations portugaises devient alors plus clair, les difficultés d'adaptation aux changements de la demande extérieure, ressenties essentiellement à partir du milieu de la décennie de 1880, étant associées à celles vécues par un pays pauvre, surtout en ce qui concerne le capital, quand il a besoin d'adapter sa propre structure productive. L'analyse du secteur des importations, au chapitre IV, a apporté certaines conclusions additionnelles sur les fondements de la croissance économique au Portugal. Malgré les difficultés ressenties dans l'expansion du secteur exportateur dont les recettes étaient significatives pour le payement des importations, la croissance de l'économie portugaise ne fut pas limitée par la capacité à importer, étant donné que surgirent peu à peu de nouvelles sources de moyens de payement sur l'extérieur, d'abord les transferts d'argent des travailleurs émigrés et plus tard les réexportations de produits coloniaux. Ainsi et bien que relativement lente, la croissance économique au Portugal poursuivit sa marche régulière jusqu'à la fin du XIXe siècle. Le chapitre V classe certains résultats partiels. Mon but n'a point été de présenter une conclusion définitive à propos des causes du retard persistant de l'économie portugaise pendant la période allant de la Régénération à la Première Guerre Mondiale. Le fait de ne pas indiquer un modèle alternatif à ceux qui existent rençlra peut être plus difficile l'appréhension des résultats présentés dans ce livre. Cependant, j'ai pensé que ce serait préférable plutôt que de présenter 10

seulement des conclusions portant sur ce qui n'a pas causé le retard économique portugais. On pourra au moins retenir une idée de cette étude: celle qu'il est difficile d'imaginer un cadre différent de celui que nous offre l'Histoire, de par les limites à la croissance économique inhérentes à une économie pauvre et en retard comme c'était le cas de l'économie portugaise au début de la période analysée dans cet ouvrage. Cette conclusion est renforcée par une courte analyse effectuée aussi dans ce dernier chapitre et portant sur l'applicabilité de mesures alternatives de politique économique proposées par des auteurs contemporains.

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Rell1erciell1ents
Si le temps dédié à la recherche qui m'a conduit à ce livre peut être mesuré par la longueur de la liste des personnes à qui je suis reconnaissant, alors le temps a été sans aucun doute long. Je commence par remercier les orienteurs de ma thèse de doctorat, Alan Milward, Patrick O'Brien et Jaime Reis. Parmi tous les collègues de l'Institut de Sciences Sociales de Lisbonne, je remercie en particulier ceux qui, à des moments différents, ont eu la patience de lire les textes que j'écrivais: Antonio Barreto, Maria de Fatima Bonifacio, Manuel de Lucena, Conceiçao Andrade Martins, Maria Filomena Monica, Rui Ramos et Vasco Pulido Valente; ainsi qu'Adérito Sedas Nunes, notre ancien directeur prématurément décédé. Je remercie aussi les commentaires, les conversations et les différents soutiens de Carlo Bardini, Albert Carreras, George Dertilis, Daniel Diaz, Jean-Pierre Dormais, Alan Dye, Giovani Federico, James Foreman-Peck, Peter Hertner, David Justina, Joaquim Costa Leite, Angus Maddison, Agustin Maravall, Antonio de Oliveira Marques, Maria Eugénia Mata, Joao César das Neves, Miriam Halpern Pereira, Leandro Prados, Antonio Tena, Nuno Valéria, Jeffrey Williamson et Luisa Zanchi. Je tiens aussi à remercier tout particulièrement Marc Flandreau pour le travail que lui a donné cette édition française. Je suis aussi reconnaissant à Marie Castro pour son excellente traduction texte portugais. Cette édition a été subventionnée par l'Instituto Português Livro et par l'Instituto de Ciências Sociais, à qui je remercie également. du do

(...) Les actuelles différences internationales du revenu par tête (...) sont seulement dues, en partie, à des différences dans les taux de croissance du revenu par tête pendant la période associée au processus d'industrialisation des pays les plus avancés. En d'autres termes, les actuels pays développés étaient déjà en avance par rapport au «reste du monde» quand l'industrialisation moderne commença (...) Kuznets (1956, p. 25).

CHAPITRE I
L'ECOMOMIE PORTUGAISE DANS LA TIERCE EUROPE
Ecrire sur l'histoire d'un pays est une tâche qui entraîne derrière elle le poids de l'héritage laissé par les historiens du passé. Les liens ne se brisent pas facilement, mais il n'est pas obligatoire non plus de le faire, d'autant plus qu'il y aura toujours de bonnes raisons pour choisir les préoccupations qui existent dans l'historiographie nationale. Tout cela sert à dire que le point de départ de ce livre est le même qui parcourt une grande partie de la littérature sur l'histoire économique portugaise, celui d'essayer de comprendre pourquoi, dans le contexte de l'Europe, le Portugal continua d'être un pays en retard, notamment pendant la période allant du premier gouvernement régénérateur de 1851 jusqu'à la veille de la Première Guerre Mondiale. Cependant, dans cette étude, nous avons ressenti le besoin de procéder à la révision d'une présupposition fondamentale sur laquelle réside l'histoire du retard économique portugais. La question centrale de l'analyse des racines du retard économique est celle de la recherche de la possibilité de voies alternatives à celles vérifiées dans l'histoire. En pensant ainsi, rien de nouveau n'est inventé puisque les historiens qui ont étudié l'échec économique portugais ne cessent de faire des références à des chemins alternatifs plus favorables à l'économie portugaise au cours de la période considérée. Toutefois, il s'avère qu'ils ne s'y attardent pas longtemps, partant du principe que ces chemins alternatifs étaient à la portée de l'économie portugaise et qu'ils ne furent pas empruntés parce que plusieurs obstacles politiques et sociaux ne furent pas franchis. Sur le sillage de récentes études réalisées pour la première fois au Portugal, rompant une tradition nationale de plusieurs siècles mais suivant une tradition importée d'autres pays et longue de plusieurs décennies, je vais aborder dans ce chapitre la question de la possibilité de voies alternatives de croissance pour l'économie portugaise pendant la période de 1851-1913. Il s'agit concrètement d'une évaluation du potentiel de croissance économique au Portugal défini à partir de l'idée que le rythme de croissance de l'économie d'un certain pays pendant une certaine période, est associé au niveau relatif de développement du pays au début de la même période. Bien que cette définition ait des fondements théoriques qui seront brièvement mentionnés par la suite, elle sera soutenue ici essentiellement à partir de l'observation du modèle de croissance des économies européennes, du centre vers les périphéries, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle et de la première décennie du XXe siècle. Même si notre appréciation du potentiel de

L'économie portugaise au XIXe siècle croissance est imprécise, elle est fondamentale dans l'analyse de la croissance économique et du commerce extérieur du Portugal, effectuée dans le reste du livre. En effet, elle a conduit cette étude sur le chemin de la compréhension des difficultés de croissance d'une économie pauvre et en retard, nous déviant de la recherche d'agents coupables de ce retard, recherche qui a dominé l'histoire économique portugaise. La présupposition que le potentiel de croissance économique au Portugal était relativement grand, ce qui faisait prévoir qu'au moins une partie du retard économique existant en 1851 soit récupérée pendant les prochaines décennies, est à l'origine de l'idée d'échec dans l'histoire économique du Portugal et d'autres pays périphériques de l'Europe. En ce qui concerne l'analyse des relations économiques qui seront abordées tout spécialement dans ce livre, l'idée selon laquelle la croissance économique ne fut pas limitée par des facteurs d'ordre interne a conduit à la conclusion que ces pays continuèrent d'être en retard parce que les pays les plus riches contrôlèrent en leur faveur les économies des pays les plus pauvres, avec le soutien des classes privilégiées de ceux-ci dont les intérêts particuliers seraient en conflit avec les intérêts nationaux. Cette ligne de raisonnement a dominé les interprétations des effets sur la croissance économique des principales caractéristiques des économies périphériques, comme l'économie portugaise, ce qui pourrait induire en erreur. Le fait, par exemple, de constater que, dans un certain pays en retard, le système de propriété agricole était différent d'un certain modèle considéré idéal, généralement le modèle britannique, n'est pas suffisant pour en conclure que le régime de propriété contribue au retard, étant donné qu'il n'y est pas considéré l'hypothèse selon laquelle ce régime est le fruit des conditions générales de l'économie, c'est-à-dire du retard lui-même. Le revers de cela est que les principales caractéristiques des pays considérés comme ayant obtenu de bons résultats ne peuvent pas être identifiées comme étant les véritables causes de ce succès. Vers le milieu du XIXe siècle, la plupart des pays européens n'avaient pas encore emprunté le chemin de l'industrialisation et de la croissance économique soutenue. Pendant les huit décennies qui suivirent jusqu'à la Première Guerre Mondiale, l'industrialisation se répandit dans l'Europe entière, atteignant avec une intensité plus ou moins grande les périphéries en direction des quatre points cardinaux. Toutefois, la diffusion de l'industrialisation dans la périphérie européenne ne fut pas uniforme. Tandis qu'en 1913, le Danemark, la Suède ou la partie autrichienne de l'Empire austro-hongrois étaient très proches ou avaient même dépassé les niveaux de revenu moyen de la France ou de l'Allemagne qui appartenaient au groupe de pays pionniers dans l'industrialisation, les pays de la Péninsule ibérique et des Balkans étaient encore bien loin de ces niveaux.

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L'économie

portuf!aise dans la Tierce Europe

Pour de nombreux historiens sociaux et politiques, la comparaison entre le développement économique des pays de la périphérie européenne du sud et le développement de pays comme le Danemark et l'Autriche pourra sembler étrange. Considérer en même temps les pays ibériques et balkaniques peut aussi donner origine à certains problèmes méthodologiques, en raison des grandes différences dans l'histoire institutionnelle de ces pays. En effet, à l'exception de la Grèce, les nations balkaniques devinrent seulement indépendantes dans les années 1870, et leur histoire à partir de l'indépendance fut surtout marquée par le besoin de remplacer le cadre politique et institutionnel hérité de l'Empire ottoman. Par ailleurs, dans de nombreux cas, l'indépendance de ces pays ne fut pas accompagnée d'une autonomie complète en termes de politique économique, notamment de politique douanière, compte tenu des accords spéciaux que les pays balkaniques établirent avec les puissances d'Europe occidentale ou centrale, situation qui se modifia seulement vers la fin du XIXe siècle. La comparaison d'économies fonctionnant dans des cadres institutionnels différents peut, toutefois, être un bon instrument pour comprendre le véritable impact des cadres institutionnels sur l'économie. A ce sujet, il faut remarquer qu'en Bulgarie, l'absence de liberté pour mener à bien une politique douanière protectionniste, jusqu'en 1894, n'empêcha pas que le secteur industriel y soit protégé d'une autre façon grâce aux subventions directes à la production, conduisant à ce que sa structure de la valeur ajoutée par travailleur dans l'industrie ressemble à celle existant au Portugal, pays où la protection douanière de l'industrie existait depuis le milieu du XIXe siècle1. Une question essentielle dans l'histoire économique de l'Europe est précisément celle de comprendre pourquoi la diffusion de l'industrialisation fut irrégulière pendant la seconde moitié du XIXe siècle, quand ce problème se pose véritablement pour la première fois. En quête d'une réponse à tout cela, les contributions d'Alexander Gerschenkron (1962), de Walt Rostow (1960) et de David Landes (1969) ont sans aucun doute attiré l'attention de ceux qui étudient le sujet. Cependant, les typologies de croissance économique de ces auteurs ont fait l'objet d'une révision, étant donné que, même celles qui se présentent comme plus générales, comme c'est le cas de celle de Gerschenkron, ne tiennent pas compte d'une façon adéquate de la diversité des expériences des pays européens, révélée au fur et à mesure que les études d'histoire économique nationale avancèrent. En termes généraux, les modèles de ces auteurs présupposent que la croissance économique en Europe fut un processus de substitution, selon Gerschenkron, de
1 Voir le chapitre suivant quant à la politique douanière et à la structure industrielle au Portugal; quant à la Bulgarie, voir Gerschenkron (1962, p. 206), et quant aux Balkans en général, voir Lampe et Jackson (1982). 19

L'économie portugaise au XIXe siècle réponse, selon Rostow, ou selon Landes, d'émulation de facteurs considérés comme fondamentaux dans la révolution industrielle britannique du XVIIIe siècle et les premières décennies du XIXe siècle. Les études empiriques de la croissance économique ou de l'industrialisation en Europe montrèrent cependant que la nature de la croissance ne fut pas celle supposée par les auteurs, c'est-à-dire un processus commandé par certaines innovations technologiques dans un nombre réduit de secteurs, caractérisé par de grands bonds, que ces auteurs appellent takeoffs ou big spurts, aussi bien dans le produit national que dans le produit industriel2. Bien que présentant des problèmes communs aux autres, la typologie de Gerschenkron se distingue parce qu'elle tient compte du fait que la croissance économique n'est pas un phénomène uniforme au niveau international. L'auteur considère qu'il y a une série de facteurs de croissance qui substituent ceux existant dans la première nation industrielle et qui sont déployés selon les conditions de chaque pays en entrant dans leur phase d'industrialisation. Ainsi, bien que le modèle de référence soit toujours celui de l'industrialisation britannique, Gerschenkron reconnaît que les pays suivirent leur propre chemin selon leur propre stade de développement. C'est dans ce contexte qu'il considère que, contrairement à ce qui se produisit pendant la révolution industrielle anglaise, les banques mixtes, participant directement à l'investissement productif, eurent un rôle important dans l'industrialisation de l'Empire allemand pendant le dernier quart du XIXe siècle car en Allemagne, à l'inverse de ce qui se serait passé en Angleterre, la classe d'entrepreneurs n'aurait pas eu un développement suffisant. De même, Gerschenkron considère que la Russie remplaça son handicap par rapport aux cartels allemands par la participation directe de l'Etat à l'industrie. La Russie, l'Allemagne et l'Angleterre sont des pays considérés par Gerschenkron comme des cas typiques des trois stades qui composent sa typologie. Gerschenkron s'est probablement trompé quand il a considéré les principales variables d'un certain modèle explicatif de l'industrialisation britannique comme étant celles auxquelles les pays dans les différents stades de l'industrialisation européenne devraient trouver des substituts. Il se serait aussi trompé en essayant de trouver de grands bonds ou big spurts dans la croissance industrielle. Finalement, il aura aussi exagéré en attribuant à des institutions comme les banques et l'Etat une grande capacité de stimuler la croissance industrielle. Toutefois, malgré ces problèmes dans sa typologie, Gerschenkron a attiré notre attention sur le fait que des différences dans les niveaux de développement ou de

2 Voir Rostow (éd.), Sylla et Toniolo (1991) ainsi que Sidney Polard (1981). Pour une recension de ces modèles, voir également, parmi la vaste bibliographie sur le sujet, Gould (1972, pp. 421-34) et Trebilcock (1981, chap. 1). 20

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