L'ÉCONOMIE REBELLE DE JOAN ROBINSON

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De par son œuvre prolifique et se multiples engagements, cette économiste britannique a été l'une des protagonistes des controverses économiques et politiques qui ont traversé et façonné le XXe siècle. Elle a pris le parti de l'histoire pour proposer une méthode d'analyse et de compréhension des rapports économiques et sociaux à partir des travaux de Keynes, et aussi de Marx ou de Kalecki. Ce livre présente aussi ses interrogations profondes sur la science, l'idéologie, la politique, l'imperfection économique, le progrès, l'injustice.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296193475
Nombre de pages : 216
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L'ÉCONOMIE

REBELLE DE

JOAN ROBINSON

Collection Économie et Innovation
dirigée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis
Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Ces ouvrages s'adressent aux étudiants de troisième cycle, aux chercheurs et enseignants chercheurs. Les séries Krisis et Clichés font partie de la collection.
La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens et de compilations de textes autour des mêmes questions.

La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie.

Geoffrey HARCOURT
(coordination)

L'ÉCONOMIE REBELLE DE

JOAN ROBINSON

L'Harmattan .7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Ioe. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

2001 ISBN: 2-7475-0521-9

@ L'Harmattan,

PREAMBULE

Ce recueil, coordonné par le Professeur Harcourt, est le produit des communications et des débats qui ont eu lieu pendant et après le colloque international "Joan Robinson", tenu à Dunkerque les 16 et 17 mars 2000, organisé par le Laboratoire Redéploiement Industriel et Innovation de l'Université du Littoral Côte d'Opale. Ce colloque a réuni une vingtaine de chercheurs en économie politique et en histoire de la pensée économique, venus de plusieurs pays (Grande-Bretagne, Etats-Unis, Italie, Australie, Grèce, Belgique, France). Les interventions y ont été regroupées en trois rubriques: L'œuvre de Joan Robinson dans la pensée économique (face à Walras, Marshall, Sraffa, Kalecki, Marx, et bien sûr Keynes) ; les avancées théoriques et méthodologiques de Joan Robinson (concurrence imparfaite, firme, emploi, et bien sûr le temps historique); l'actualité de l'économie de Joan Robinson (Etat et marché, crise et mondialisation, et bien sûr le développement). Les textes sélectionnés présentent le cheminement de la construction de la pensée de Joan Robinson et la complexité des processus intellectuels dont elle a usés pour traiter les grandes questions économiques du XXème siècle. La publication de cet ouvrage a bénéficié du concours du Ministère de l'Education Nationale, du Conseil Régional du NordlPas-de-Calais et de l'Université du Littoral Côte d'Opale que nous remercions chaleureusement. Nous rendons aussi hommage au travail de traduction et de suivi de publication de Madame Anne-Marie Gorisse et de Monsieur Jean-Claude Raibaut. Pour les organisateurs du colloque Dimitri Uzunidis Laboratoire Redéploiement Industriel et Innovation - ULCO

«Keynes a réintroduit le temps dans la théorie économique. Il a réveillé la Belle au Bois Dormant du long oubli auquel l' 'équilibre' et la 'prévision parfaite' l'avaient condamnée et lui fit faire aussitôt son entrée dans le monde (.) Cette libération fit faire à l'économique un grand pas en avant, de la théorie vers la science (.) L'introduction du temps a amené la théorie économique au contact de l 'histoire (.) En histoire, nous avons appris que le moteur du développement était les inventions techniques; en théorie, la plupart des problèmes étaient posés en fonction d'un 'état donné de connaissances' (...) En histoire, les nations sont de formes et de tailles diverses, avec des traits géographiques et des traditions sociales différentes; en théorie,
il n

y a avait

que A et B, chacune pourvue de facteurs

identiques à

tous égards, à l'exception de leurs quantités relatives, et échangeant des biens identiques (.) La Théorie générale enfonça cette barrière artificielle, et histoire et théorie furent de nouveau réunies. Mais pour les théoriciens la 'descente dans le temps' n'a pas étéfacile. Après vingt ans, la Belle au Bois Dormant, tirée de son sommeil, est encore hébétée et vacillante» Joan Robinson Philosophie Economique, 1962 (trad. Française, Gallimard, J967, pp. J23 et s.)

INTRODUCTION
Le principal objectif de cet ouvrage est l'analyse des multiples dimensions des écrits de Joan Robinson CI 9031983). Il se compose de huit contributions. Nous allons présenter dans "Joan Robinson et son cercle" le cheminement intellectuel de 1. Robinson au cours de sa vie, les influences majeures qui ont marqué sa pensée et les moments clés où ses analyses, les questions qui l'ont intéressées et les approches qu'elle adopta ont évolué (pas nécessairement tous les trois au même moment bien sûr).

Ce texte est suivi par un récit de Cristina Marcuzzo concernant la passionnante quête de rationalité de Joan Robinson. Le Professeur Marcuzzo analyse historiquement les thèmes de ses contributions majeures, la façon dont ils ont émergé et les réponses qu'elle proposa aux questions

soulevées. Elle conclut avec le portrait de Joan Robinson réalisé par Cannen Blacker dans son magnifique jardin de sa maison d'été où elle se reposa une année durant.
Ensuite, Sophie Boutillier discute de la façon dont Joan Robinson a analysé les crises économiques. Elle soutient l'argumentaire selon lequel Joan Robinson a étudié indirectement la crise en développant au fil des années une théorie de l'accumulation qui s'inspire de Marx, Keynes et Kalecki, dans la mesure où elle se dirigeait en tâtonnant vers une théorie de la croissance cyclique similaire à celle exprimée plus formellement dans les écrits de Kalecki et de Richard Goodwin. Alors que Joan Robinson souhaitait fortement qu'il y ait une distinction entre analyse - "logique" - et valeurs, elle n'accepta jamais la notion d'une science économique objective, dépourvue de valeur. Elle voulait plutôt que l'éthique soit introduite explicitement, au même titre que la perspective historique et, comme Keynes, et avant lui les économistes classiques, elle considérait l'économie politique comme une science morale, et cela tant mieux. Ceci est le thème développé par Pierre Le Masne dans son texte "le rôle des valeurs et de l'histoire dans la philosophie économique de Joan Robinson". Guy Caire écrit sur le thème "Métaphysique, morale et science: de l'idéologie en économie". Ce sont des thèmes récurrents dans les écrits de Joan Robinson. Elle n'acceptait pas que l'économie soit apparentée aux sciences naturelles à la différence de nombreux économistes modernes, elles ne souffrait pas de la jalousie des sciences physiques. Mais elle souhaitait vraiment que la science économique, aide à diagnostiquer et expliquer le mauvais fonctionnement et l'injustice dans nos sociétés. Ceci impliquait la compréhension et l'analyse du rôle joué par les idéologies dans ces mécanismes. Le texte de Guillaume Quiquerez "Joan Robinson et l'idéologie: une analyse critique" est complémentaire de celui de Guy Caire. Il essaie d'expliquer pourquoi les analyses de Joan Robinson sur ces sujets ont si peu d'impact sur les économistes d'aujourd'hui. Il trouve une explication dans le fait qu'elle était toujours trop proche des économistes 10

dans sa perception de leurs présuppositions et de leurs faiblesses pour qu'ils puissent se sentir à l'aise avec ses écrits. Maintenant qu'elle est morte, ils peuvent considérer qu'elle n'a jamais existé.
Larry Udell propose un essai large sur la critique de la société capitaliste et sur certains de ses auteurs critiques, Marx interprété par Popper. Joan Robinson a été influencée par Marx et Popper et elle fit preuve de finesse en posant des questions inconfortables mais nécessaires. Dans sa tradition, Udell apporte un tribut important au thème de ce volume. Claudio Sardoni présente le passionnant débat des années 1930 sur la concurrence imparfaite, qui mit en scène directement ou indirectement, outre J. Robinson, Kalecki, Kahn et Kaldor. En dépit d'efforts louables cependant, J. Robinson n'est pas parvenue à sortir du champ de l'orthodoxie marshalienne; ce qui toutefois n'a hypothéqué en rien son apport à la Théorie générale. Michael Bernstein conclut en nous présentant une thèse sur le déclin, depuis les années 1980, de la pensée keynésienne, et rend justice à un grand économiste, quoi que quelque peu négligé: Joseph SteindI. Celui-ci rejoint les angoisses de J. Robinson et accuse l'interventionnisme militaire de l'État (ici américain) qui a permis par ses conséquences improductives le retour sur scène de la pensée néoclassique.

Pro Geoffrey Harcourt Cambridge Janvier 2001

Il

Joan Robinson et son cercle
Geoffrey HARCOURT Jesus College, Cambridge

I
En tant qu'économiste, Joan Robinson fut plus particulièrement influencée par Alfred Marshall, A.C. Pigou, Maynard Keynes, Austin Robinson, Richard Kahn, Piero Sraffa, Michal Kalecki et Nicholas Kaldor U'omets ici les personnes encore en vie, plus spécialement Luigi Pasinetti). Elle arriva à Cambridge en, 1922, plus précisément à Girton College, pour étudier l'Economie; au cours de ses études secondaires, elle avait étudié l'Histoire à la St. Paul's Girls School de Londres et, au cours de la Première Guerre Mondiale, avait été le témoin direct de la genèse de l'Histoire. Son père, qui était militaire de carrière, se trouva au cœur d'un énorme scandale qu'il fit éclater à propos de la conduite de la guerre par le gouvernement Lloyd George. Bien que cette affaire eût effectivement mis fin à sa carrière militaire, il reçut, en fait, un certain soutien pour les actions qu'il avait menées contre le gouvernement. Elles traduisaient en effet un comportement intègre et courageux, sinon "donquichottesque", le type de comportement qui devait également caractériser Joan Robinson. Celle-ci me raconta, un jour, que jusqu'à l'âge de 15 ans où elle fut connue, à l'école, comme la fille du Major General Sir Frederick Maurice, de l'infamante affaire Maurice, sa vie imaginative avait été plus réelle que sa vie physique. A ce moment critique de sa vie, elle changea. Je pense que la vie imaginative qu'elle avait menée dans sa prime jeunesse constitue peut-être l'une des clés de sa vie ultérieure de puissante théoricienne et d'écrivain à la logique implacable. Mais, assez de ce bavardage psycho-spéculatif! Elle a étudié l'Economie parce qu'elle voulait découvrir pourquoi la pauvreté et le chômage étaient si importants autour d'elle. Elle pensait que les réponses apportées par ses professeurs n'étaient pas satisfaisantes. Elle étudia Marshall par l'intermédiaire de Pigou, d'Austin Robinson, de Dennis

Robertson et de Gerald Shove, également par ses lectures, et, sans aucun doute, par ses conversations avec Mary Paley Marshall. Sa délicieuse parodie, "La Belle et la Bête", écrite en collaboration avec Dorothea Morison alors en cours d'études, montre à quel point elle avait absorbé les idées de Marshall ainsi que la manière très affectée, typiquement victorienne, de les présenter - voir Joan Robinson CEP, vol. I, 1951a, 225-33. II Peu après sa sortie de l'Université (elle ne pouvait prétendre à un diplôme; pour cela, Cambridge allait honteusement faire attendre les femmes jusqu'en 1948), elle épousa Austin Robinson et ils s'installèrent en Inde pour deux années idylliques. A leur retour à Cambridge, Piero Sraffa était arrivé d'I~alie, poussé par Mussolini et tiré par Keynes et la Faculté d'Economie et de Politique où il dispensait ses cours si surprenants qui, entre autres, étaient extrêmement critiques à l'égard de Marshall et constituaient une suite aux critiques dévastatrices de 1925 et 1926 (ce fut l'admiration qu'éprouva Edgeworth pour l'article de 1925 qui amena celui de 1926 et entraîna l'invitation qui fut faite à Sraffa de rejoindre le corps professoral de la Faculté). Joan Robinson (1933a) reprit la "suggestion prégnante" (xiii) de Sraffa selon laquelle, étant donné que la théorie de l'équilibre partiel de Marshall et Pigou n'était pas capable d'analyser logiquement les états de concurrence parfaite (sauf dans des circonstances très spéciales que l'on avait peu de chances de retrouver dans la réalité), la solution résidait peut-être dans le monopole: chaque entreprise a son propre petit monopole à l'intérieur d'un environnement concurrentiel, de sorte que la courbe AR s'abaissait et que la courbe MR convergeait. Sraffa me raconta, dans les années 60, qu'il avait mentionné ces points particuliers dans l'article de 1926 uniquement parce qu'il pensait que les Britanniques étaient tellement pragmatiques qu'ils auraient besoin de trucs (" trucs" est de moi) terre à terre et bien réels pour diluer les fortes doses de logique et de méthodologie raffinées qui formaient la substance de ses articles. Quoi qu'il en soit, Joan Robinson entreprit de rassembler les idées qui étaient alors très en vogue à Cambridge, Londres et Oxford, ainsi que Keynes, qui fut le lecteur du

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manuscrit de L'Economie de la Concurrence Imparfaite pour l'éditeur Macmillan, devait l'écrire à Harold Macmillan voir Harcourt (1993,7). Ce faisant, elle et Richard Kahn utilisaient la courbe MR comme concept organisateur - le concept leur avait été transmis par le très brillant élève d'Austin, Charles Gifford - voir Harcourt (1995, 1230). Kahn lui-même, nous le savons maintenant, avait développé nombre de ces idées auparavant dans sa thèse universitaire à King's College, 1929-30, intitulée The Economies of the Short PeriodlEconomie de la Courte Période qui ne fut publiée en anglais qu'en 1989. Shove avait fait des interventions au cours de ses fameuses conférences et avait écrit sur les mêmes thèmes. Austin Robinson les avait développés également dans ses classiques des années 30, The Structure of Competitive Industry/Structure de l'Industrie Concurrentielle (1931) et Monopoly/Le Monopole (1941), de même qu'il l'avait fait dans une copie d'examen du début des années 20. Quant à l'influence de Marshall sur la structure et l'approche de L'Economie de la Concurrence Imparfaite, elle s'exerça par l'intermédiaire de Pigou et l'entreprise en équilibre plutôt que par Marshall lui-même et son entreprise représentative qui avait reçu des coups très durs de Sraffa au cours du symposium de l'Economic Journal de 1930, en dépit des efforts de Robertson et de Shove pour la défendre contre les implacables critiques de Sraffa. Joan Robinson considérait que la rédaction de ce livre avait été "un cauchemar". Lorsqu'elle se le remémorait, après la seconde guerre mondiale, elle était très acerbe parce que la méthode était "un rafistolage éhonté" - elle supposait que les courbes de la demande des entreprises considérées individuellement ne changeraient pas alors que, dans la réalité, les entrepreneurs cherchaient à tâtons leurs prix d'équilibre voir Joan Robinson (1969, vi-viii). C'est-à-dire qu'il fut supposé qu'il était légitime d'appliquer une analyse fondée sur une différence dans un processus de changement, ce qui avait été réfuté en 1926 par Sraffa (en 1934, Kaldor publia, dans le R.E. Studs, ce qui était sans doute l'une des premières communications de l'ère moderne sur les équilibres comme fonctions des voies suivies. Marshall était tout à fait conscient du phénomène, mais choisit de l'occulter plutôt que de le mettre en lumière, ainsi que le fit remarquer Joan Robinson dans son cours de 1953 à Oxford préparé à Cambridge). 15

Elle déclara également que l'une de ses découvertes les plus troublantes fut que, dans un environnement de concurrence imparfaite, le salaire ne mesurait plus le produit marginal du travail, ce qui constituait un coup énorme porté à l'idéologie des économistes orthodoxes. Il en résultait une surcapacité qui provoquait également un malaise parmi eux. Elle affirmait que, dans une situation de crise économique, soit les entreprises travaillaient à plein régime, soit elles fermaient leurs portes - ce qui contredisait les faits à l'époque.

III
Mais, bien sûr, à l'époque où elle terminait L'Economie de la Concurrence Imparfaite, Joan Robinson, en compagnie de Kahn, James Meade, Austin et Sraffa, était déjà profondément impliquée dans la critique de Treatise on Money/Traité de la Monnaie (1930) et dans le "cercle" de Cambridge, suivait les cours de Keynes, rédigeait des comptes rendus périodiques (1933b, 1933c) et des commentaires sur les conclusions émergeantes de Keynes au fur et à mesure que celui-ci passait de la longue période du Traité de la Monnaie à la courte période de The General Theory/La Théorie Générale (1936) et mettait fin au cadre de la théorie quantitative de la Théorie de la Monnaie. Ceci permit à Keynes de développer le cadre révolutionnaire et neuf de La Théorie Générale. Les comptes rendus périodiques de Joan portaient à la fois sur l'ancien et le nouveau monde; Keynes, par exemple, avait établi une théorie de l'équilibre de sousemploi en longue période. Il y avait un mouvement de va-etvient entre Keynes et Joan Robinson, entre'Joan Robinson et Kahn et entre Kahn et Keynes. Lorsque La Théorie Générale fut publiée, Joan Robinson rédigea deux ouvrages majeurs à son propos. Il y eut L'introduction à la Théorie Générale racontée aux enfants (1937b) et ses essais pour adultes sur la théorie de l'emploi (1937a). Le premier de ces livres se distingue par sa clarté et, parfois, son conservatisme pour ce qui est de l'utilisation du cadre, des concepts et de la méthode de Marshall (Keynes était également conservateur dans sa méthode: il modifiait la perspective et les classifications, mais il était persuadé que fonctionner dans le cadre de l'offre et de la demande était la voie à suivre, et il n'avait pas de problèmes - du

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- pour utiliser la théorie de la valeur et de la répartition de Marshall et Pigou. En fait, il alla plus loin que Marshall par sa méthode du changement d'équilibre). La partie la plus importante des Essais de Joan Robinson fut peut-être l'application de la théorie de Keynes à la longue période pour voir si les nouveaux résultats, par exemple le chômage involontaire et le paradoxe de l'épargne, se vérifiaient en longue période. Elle était alors satisfaite d'utiliser une version de la théorie de la productivité marginale de la répartition ainsi que le concept, alors nouveau et en vogue, de l'élasticité de la substitution, de développer une fonction de consommation et d'épargne en longue période dans laquelle la répartition des revenus jouait un rôle clé, étant donné que les propensions marginales à épargner sur les bénéfices et les salaires étaient supposées être en désaccord. Dans tout cela, l'un des rôles de Kahn fut de mettre en garde, de critiquer, de définir, de fournir l'assistance technique à l'intuition superbe de logique qu'avaient eue Keynes et Joan Robinson (j'ai exposé par ailleurs, Harcourt, 1994, ce que je considère être la nature des contributions apportées par Kahn à l'élaboration de La Théorie Générale). Kaldor, qui était alors à la London School of Economics, émit de terribles critiques contre lys définitions et les concepts apparemment solides de L'Economie de la Concurrence Imparfaite (Qu'est-ce qu'une industrie? Qu'est-ce qu'une entreprise? Qu'est-ce que l'équilibre ?). Sraffa, évidemment, était sur la touche et émettait des remarques désagréables sur la théorie du capital et l'incohérence des courbes de l'offre qui constituaient, selon lui, un obstacle au développement de la nouvelle théorie de Keynes (sans parler de la relation comparable entre préférence pour la liquidité et utilité). Kahn et Joan Robinson voulaient remettre ces problèmes à plus tard, en raison de l'importance des questions relatives à la substance de La Théorie Générale. Austin Robinson préféra, quant à lui, les remettre ad vitam aeternam.
moins, pas beaucoup
IV

Après 1936, un changement majeur commença à s'opérer dans la pensée de Joan Robinson. Elle fut exposée à Marx pour la première fois lorsqu'elle lut, pour en faire la critique,

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le livre de John Strachey de 1935, Joan Robinson (1936), et rencontra Michal Kalecki pour la première fois. Ce fut le début d'une forte amitié intellectuelle marqué chez Joan Robinson par l'étonnement qu'il comprenne, souvent mieux que ses initiateurs, la "nouvelle" théorie (et ses gags), début auquel fit rapidement suite une admiration durable pour ses contributions, son courage et son caractère. A mesure que sa connaissance des écrits de Marx se développait, elle reconnaissait que le point de départ de Kalecki dans sa découverte indépendante des principales propositions de La Théorie Générale - les schémas de reproduction de Marx - était la voie logique à suivre pour s'attaquer aux questions soulevées par La Théorie Générale et aller au-delà. Cela conduisait directement à une théorie macro-économique de l'emploi et de la répartition, et, à partir de là, à une théorie de la croissance cyclique dans laquelle les préoccupations classiques et celles de Marx à propos de l'accumulation et du progrès technique mis en œuvre pouvaient trouver leur place, sinon de manière exacte, du moins de manière naturelle. L'étape suivante fut consacrée à la lecture de Marx et à écrire à son propos au cours des premières années de la seconde guerre mondiale, étape marquée par l'introduction après la guerre, en 1951, à la traduction en anglais du livre de Rosa Luxembourg Accumulation of Capital/ L'Accumulation du Capital, par le travail sur l'essai de 1939 et les cours de Roy Harrod après la guerre à la London School of Economies (1948). Après la guerre toujours, son cercle s'agrandit avec l'arrivée de Kaldor en personne, qui avait passé à Cambridge une partie des années de guerre en raison de l'installation dans cette ville de la London School of Economies, et qui avait rejoint le King's College et le corps professoral de Cambridge peu après la fin de la guerre. Amis très proches mais rivaux acharnés, ils devaient travailler sur des questions parallèles dans les années 50 et 60, pas toujours en harmonie, il faut bien le dire: Joan Robinson avait plutôt le rôle de conciliateur, Kaldor celui de l'offensé, et Kahn, le plus souvent, celui d'agitateur. Sraffa, là encore, était sur la touche. Il participait aux promenades, aux ascensions en montagne et aux discussions, mais ne révélait généralement ses travaux que lorsque ceuxci arrivaient dans le public - les volumes sur Ricardo de 1951-55 (qui purent voir le jour principalement grâce aux efforts désintéressés de Maurice Dobb) et ensuite, Production of Commodities/La Production des Marchandises en 18

évidemment, des indices, par exemple, sa 1936 à Joan Robinson à propos de la de la mesure du capital dans la théorie la demande qu'il fait à Joan Robinson de poser la question à son jardinier sur ce point - voir Bradford et Harcourt (1997, 130-31). Mais ses explorations et ses questions n'atteindront vraiment leur but dans toute leur force qu'au cours de l'après-guerre. D'après ce que j'ai pu observer, je peux dire que Joan Robinson avait plus de respect pour l'esprit critique de Sraffa et avait plus peur des critiques de celui-ci que de toute autre personne. Kahn et elle-même se querellaient comme seuls des amis de longue date et de même niveau peuvent le faire; et, bien qu'elle éprouvât un immense respect pour Keynes, elle pouvait se disputer avec lui, à en juger par leurs échanges dans les CW, chose qu'elle pensait être impossible avec Sraffa. Elle était parfois obtuse - je ne pense pas qu'elle se soit rendu compte, ou peut-être avait-elle décidé de ne rien voir - que Keynes ait pu être quelque peu froissé par sa décision d'écrire la version de La Théorie Générale expliquée aux enfants. J'imagine qu'il en va de même, en grande partie, de ses disputes avec Kalecki - acharnées, rudes, mais sur un pied d'égalité. Dans sa critique de 1944 du livre de Joan Robinson sur Marx (1942), Shove fut plutôt sévère quant à la manière dont Joan Robinson comprenait l'économie néoclassique (lire Marshall); il pensait qu'elle comprenait les grandes lignes de la pensée de Marx, point de vue avec lequel les marxistes orthodoxes ne devaient jamais être d'accord. Néanmoins, à l'époque où elle écrivit son ouvrage sur Marx, je pense qu'elle critiquait encore, dans son analyse et ses présentations, quoique dans un cadre méthodologique marshallien, la nouvelle théorie de Keynes. Tout ceci devait changer lorsqu'elle réagit aux défis de Harrod et, en compagnie de ses confrères Kahn et Kaldor, et de Sraffa, à nouveau spectateur énigmatique, et s'engagea dans une généralisation de La Théorie Générale sur la longue période. Même si Keynes, à la fin de sa vie, regardait d'un meilleur œil les forces de la longue période qu'il associait à Adam Smith, il était cependant devenu sceptique à propos du rôle de l'équilibre sur la longue période, et même de la longue période en tant que telle, dans les limites de sa propre conception de La Théorie Générale.

1960. Il y eut, lettre d'octobre signification et néoclassique et

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Il existe des preuves de l'adhésion de Joan Robinson sur ce point et, avec le recul, nous pouvons en voir les indications dans ses premiers écrits d'après guerre - dans l'introduction au livre de Rosa Luxembourg, en 1951, dans l'opuscule On Re-reading Marx/Relecture de Marx (1953) destiné aux étudiants, plus spécialement dans son cours de Cambridge qu'elle donna à Oxford et auquel j'ai fait référence plus haut, dans ses protestations méthodologiques explicites à propos des pratiques néoclassiques qu'elle livre dans son essai de 1953-54 pour le R.E. Studs sur la fonction de production et la théorie du capital, et enfin dans la définition d'un Age d'Or dans L'Accumulation du Capital (1956) comme étant une situation mythique clairement définie dans son attaque contre Harry Johnson dans "The General Theory after twenty-five years"I"La Théorie Générale vingt-cinq ans plus tard" (1962b). Ainsi, une grande partie de l'analyse effectuée dans L'Accumulation du Capital correspondait à la définition de Kahn: une gymnastique des muscles intellectuels, un apprentissage de la marche avant de pouvoir courir, un apport de concepts et de définitions précis, mais pas encore tout à fait une description du monde tel qu'il est. Là, elle était en accord avec Marx, mais en désaccord avec Kaldor qui, comme toujours, impatient, voulait que ses modèles de théories alternatives de la répartition s'appliquent réellement au monde. Joan Robinson (1949; CEP vol. J, 1951, 169), cependant, en disant à Harrod qu'il avait redécouvert les schémas de la reproduction contenus dans le Volume II du Capital, suggérait également qu'il s'agissait là de conditions nécessaires de l'équilibre général et particulier de l'ensemble de l'offre et de la demande, et non une description du capitalisme en soi. C'était même le contraire: ils montraient combien il était invraisemblable que les décideurs, en système capitaliste, livrés à eux-mêmes, puissent amener de tels équilibres, ce qui fit naître des spéculations sur la nature des crises que provoquerait le fait de ne pas y parvenir. Ce point de vue devait devenir de plus en plus explicite dans ses écrits à mesure que l'on sortait de l'après-guerre, pour atteindre son apogée dans les anné~s 70 avec History versus Equilibrium/ L'Histoire contre l'Equilibre et conduire pratiquement au nihilisme dans "Spring Cleaning"/ "Grand Nettoyage de Printemps" en 1980 ; on casse tout et on recommence: dans ses mains, la théorie économique avait volé en éclats, et elle n'y croyait plus. 20

Bien que Joan Robinson parte parfois de l'hypothèse du plein-emploi dans ces exercices, elle se montrait très critique envers l'argument de Kaldor selon lequel il s'agissait là d'une situation bien réelle dans le monde en situation de croissance - ceci était la source de leurs désaccords parfois très rudes (lorsqu'elle lut le projet de ma critique de Kaldor sur ce point, en 1963, elle m'écrivit que j'étais le premier à comprendre la signification et les implications de cette hypothèse de Kaldor). En fait, elle ne voulait pas sauter une étape dans la résolution du problème de Harrod en trouvant des conditions pour que gw égale g" , comme l'avait fait Kaldor dans son macro-modèle de la répartition (il supposait que I/Yj devait, s'il était atteint, permettre la croissance à gn). Dans le graphe en banane de ses Essais de 1962 sur la croissance - Joan Robinson (1962a) - la façon dont gw pourrait être atteint apparaît clairement, bien qu'elle pensât que, dans la pratique, cela était tout à fait peu probable et que, même s'il était atteint, cela ne pourrait pas durer, en raison de la nature du capitalisme par laquelle les capitalistes pourraient réaliser leurs objectifs alors que les salariés ne le pourraient pas, de sorte que parvenir à gw n'impliquait pas de parvenir à gn. Cela, en soi, pouvait constituer un des signaux qui éloignaient l'économie de gw, même s'il s'agissait d'un faux Age d'Or.

v
A l'époque où elle préparait la rédaction de son œuvre majeure, elle se tourna vers la littérature néoclassique, vers Knut Wicksell en particulier, pour y trouver un guide sur le choix de la technique au niveau de l'économie dans son ensemble - une tâche secondaire mais techniquement très difficile, déclarait-elle. Ce furent cette recherche, ainsi que ses méditations sur l'origine et la détermination du taux de profit dans le capitalisme qui portèrent leurs fruits dans son essai de 1953-54. Il s'agissait d'une critique de la théorie néoclassique du taux de profit ainsi que de la méthodologie néoclassique. Elle pensait que, dans l'introduction de Sraffa au premier volume sur Ricardo, elle avait la clé d'une théorie alternative plus satisfaisante du taux de profit - le concept classique de surplus qui lui était déjà familier de par sa lecture de Marx, mais cerné de plus près et précisé sans les connotations métaphysiques de la théorie de la valeur-travail (c'était son avis !) dans l'exposé de Sraffa. Ceci, associé à sa 21

compréhension de la théorie des profits de Kalecki, qui montrait comment dans la sphère de répartition et d'échange, le surplus disponible pour les profits pouvait être réalisé, devait devenir la base de son approche de la valeur, de la répartition et de la croissance à partir de cette époque: parfois avec confiance et optimisme, parfois avec désespoir et pessimisme. De fait, sa dernière communication fut son article de 1980, en collaboration avec Amit Bhaduri, dans le Cambridge Journal of Economies. Il montrait comment, finalement, elle vit la niche possible pour les contributions de Sraffa et le rôle de la vision du capitalisme par Keynes/Kalecki . Le fait est que Joan Robinson a toujours regardé derrière les structures formelles des théories pour voir quelles sortes de sociétés - leur histoire, leurs "règles du jeu" et leurs catégories sociologiques - étaient impliquées. En de nombreuses occasions, elle fit référence aux sociétés implicites de Walras, de Marshall et Wicksell, et, bien sûr, de Marx, Keynes et Kalecki dans ses discussions permanentes avec Paul Samuelson et Bob Solow (à la fin, tous abandonnèrent parce que leur société était fatigante et impossible.) A mesure que croissait son insatisfaction vis-à-vis de ce qu'elle percevait comme étant la méthode trompeuse de l'économie néoclassique - utiliser des différences pour analyser des changements - elle inclut de plus en plus ce point dans sa lecture de Keynes et l'accent qu'il mettait sur le rôle d'un environnement d'incertitude inéluctable et les conventions que cela créait dans le comportement des décideurs. Elle s'affranchit de plus en plus de sa propre sujétion, comme de celle de Keynes, à l'analyse et aux concepts marshalliens au fur et à mesure qu'elle comprenait mieux (pour être honnête avec Keynes, bien qu'en réponse aux critiques de Ralph Hawtrey, il distinguât des problèmes d'existence des problèmes de stabilité (CW., XIV, 1973, 181), il a effectivement développé le concept d'équilibre évolutif comme la méthode la plus sophistiquée issue de sa théorie nouvelle). Déjà dans les années 50, Joan Robinson (1952) et Kahn (1954) discutaient de cet aspect de Keynes dans leurs développements à propos de son analyse de la préférence pour la liquidité aux marchés boursiers et à la banque, le volet financier de l'investissement en économie capitaliste.

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VI
Je n'ai pas ici le temps de parler de ce qu'elle pensait de la Chine et du développement en général, ni de qui composait principalement son cercle sur ce point - de nombreux amis et collègues Indiens, par exemple. La manière la plus équilibrée de conclure est, je pense, de le faire avec la communication de BhaduriIRobinson ;"Spring Cleaning"/"Grand Nettoyage de Printemps" est trop pessimiste et nihiliste (en 1980, j'ai dirigé les débats du congrès de la Eastern Economic Association à Montréal au cours duquel Joan Robinson fit cette communication. Personne ne se sentit de taille pour répondre à son défi, en dépit de la réprimande que j'adressai aux participants pour leur timidité). Selon cette communication, Sraffa fournit, d'une part, un cadre classicomarxiste de la sphère de production, et, d'autre part, de la sphère de distribution. Keynes et Kalecki (via Marx) fournissent la dynamique, la réalisation ou non du surplus potentiel, courte période après courte période, culminant dans une théorie de la croissance cyclique. Joan Robinson fut particulièrement influencée par la version de Kalecki, mais les contributions de Richard Goodwin participent à la même tradition. Et il fit toujours remarquer qu'il devait beaucoup à Joan Robinson dans le développement de son approche éclectique de la modélisation de la croissance cyclique du capitalisme moderne - voir, par exemple, Goodwin et Punzo (1987). Ce n'est pas un hasard si, pendant ses 30 années d'enseignement à Cambridge, il joua un rôle prééminent dans le cercle de Joan Robinson.
RÉFÉRENCES
Bhaduri, Amit et Joan Robinson (1980), Accumulation and exploitation: An analysis in the tradition of Marx, Sraffa and Kalecki, Cambridge Journal of Economics,4, 103-15. Fiewel, George R. (ed.) (1985), Issues in Contemporary Macroeconomics and Distribution, London: Macmillan. Goodwin, R.M. et L.F. Punzo (1987), The Dynamics of a Capitalist Economy. A Multi-sectoral Approach, Cambridge: Polity Press. Harcourt, G.C. (1963), A Critique of Mr. Kaldor's Model of Income Distribution and Economic Growth, Australian Economic Papers, 2, 20-36. Harcourt, G.C. (1993), Post-Keynesian Essays in Biography. Portraits of Twentieth Century Political Economists, London: Macmillan. Harcourt, G.C. (1994), Kahn and Keynes and the making of The General Theory, Cambridge Journal of Economics, 18, 11-23.

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