L'ÉCONOMIE SOLIDAIRE FACE AU MARCHÉ

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Dans quelle mesure les organisations d'économie solidaire sont-elles menacées par l'extension du marché ? Quelles sont les conséquences des changements qui affectent la société civile pour la cohésion sociale et pour la vie démocratique de nos sociétés ? Cet ouvrage propose une analyse théorique des relations entre marché et société civile et explore en s'appuyant sur les exemples des associations de service social et les associations sportives les processus qui sont à l'œuvre.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296278097
Nombre de pages : 202
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L'Economie solidaire et le marché
Modernité, société civile et démocratie

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Sylvie LAGNIER, Sculpture et espace urbain en France, 2001. Françoise MONCOMBLE, La Déliaison, Harlem, Youssef Ylmaz et les autres, la politiqe de la ville en question?, 2001. José ROSE, Profession quasi-chercheur, 2001. Gilles ASCARIDE et Salvadore CONDRO, La ville précaire, 2001. Sylviane FEUILLADIEU, Projets de lycées: orientation et projets en classe de seconde générale et technologique, 2001. Ouvrage coordonné par Christian AZAÏS, Antonella CORSANI, Patrick DIEUAIDE, Vers un capitalisme cognitif, 2001. DUBOIS Michel et Antoine-Lutumba NTETU, Du travail à la retraite anticipée: profils et parcours d'un groupe de travailleurs, 2001. COENEN-HUTHER Jacques, A l'écoute des humbles: entretiens en milieu populaire, 2001. BAILLET G. Dominique, Les grands thèmes de la sociologie du sport, 2001. AMOUROUS Charles, BLANC Alain (dir.), Erving Goffman et les Institutions totales, 2001. Collectif, Pratiques professionnelles et usages des écrits électroniques, 2001. LE BOT Jean-Michel, Aux fondements du « lien social» : introduction à une sociologie de la personne, 2001.

Bernard Enjolras

L'Economie solidaire et le marché
Modernité, société civile et démocratie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3
1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

cgL'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-1934-1

Introduction
Une partition courante de l'économie consiste à distinguer trois sphères: la sphère marchande au sein de laquelle l'allocation des biens et services est réalisée par le jeu du marché, la sphère non marchande où les biens et services sont alloués par le jeu de mécanismes administratifs et la sphère domestique ou informelle où les biens et services sont alloués sur la base de relations et obligations personnelles. Il est cependant possible d'identifier une quatrième sphère, celle du tiers secteur que l'on peut caractériser par le fait qu'elle "hybride" ou mixe les trois autres sphères (CIRIEC, 2000). Si l'idée de tiers secteur a fait l'objet d'une attention accrue ces dernières années, il n'en demeure pas moins qu'une caractéristique de la modernité est la tendance à l'extension de la sphère marchande. La production et la distribution de biens et services, qui jusqu'alors étaient produits et distribués par des moyens non marchands, sont de façon croissante pris en charge par le marché. Cette tendance à la marchandisation, même si elle ne constitue pas un phénomène nouveau, connaît une accélération qui s'inscrit dans un processus plus général de changelnent sociétal qu'il est possible de synthétiser autour de l'idée de "postmodernisation du capitalisme". L'idée de postmodernisation du capitalisme réfère à trois phénomènes ou tendances qui sont interconnectés. Tout d'abord le fait que le savoir et la culture deviennent par le même processus d'une part un facteur de production et d'autre part sont transformés en marchandises. Ensuite, le fait que les structures d'information et de communication sont globales et conduisent à un phénomène de compression de l'espace et du temps. Enfin, que les mutations économiques et sociales résultant de la postmodernisation du capitalisme ouvrent la voie à un processus ambivalent d'individualisation ou de dé-traditionalisation. 7

Le développement des technologies de l'information (microélectronique, ordinateurs, télécommunications) se traduit par une mutation du "paradigme technologique" (Castells 1996) conduisant à un changement de dynamique des économies industrialisées et du mode d'accumulation et de développement du capitalisme. La première caractéristique de ce changement de paradigme technologique n'est pas tant la centralité du savoir et de l'information dans le processus de production que "l'application du savoir et de l'information à la production de savoir et au traitement de l'information mettant en œuvre un processus cumulatif et rétroactif entre innovation et usage de l'innovation" (Castells 1996, p32). Il s'en suit, et c'est la seconde caractéristique, que la manipulation de symboles (la culture) et la production de biens et de services sont intimement reliées. L'esprit humain devient à part entière un facteur de production. Le nouveau paradigme affecte donc la dimension socioculturelle en ce qu'elle devient elle même un facteur décisif du processus de production. Ce qui est nouveau ce n'est pas tant contrairement à ce qu'affirme Bell (1980) que le travail et le capital, facteurs de production caractérisant la société industrielle, seraient remplacés par le savoir et l'information dans la société informationnelle, mais que le nouveau paradigme technologique affecte les conditions même de l'accumulation et de la circulation du capital. Pour reprendre les catégories de Marx, le travail mort (capital) sous ses formes de moyens de production et de marchandise incorpore de plus en plus un composante symbolique et culturelle. Les produits de consommation de la société informationnelle (appareils de télévision, ordinateurs personnels, chaînes hi-fi, magnétoscopes) permettent l'auto- production et la consommation de signes (Lash et Urry 1994) tandis que dans le même temps les moyens de production (les machines) utilisent l'information et les symboles comme principes structurant de leurs modes opératoires. Le travail vivant quant à lui est de plus en plus centré sur la maîtrise et la communication du savoir et intègre les technologies de l'information et de la communication comme prolongement de l'esprit humain. Le nouveau paradigme technologique conduit donc à une intégration de l'économie et de la culture que ce soit du point de vue du processus de production ou de la consommation. 8

Cette intégration du culturel et de l'économique se double d'un second processus rendu possible par le nouveau paradigme technologique, la tendance à la compression de l'espace et du temps, qu'il est devenu coutume de qualifier de mondialisation. Depuis trois décennies, entre 1960 et 1989, les exportations des pays de l'OCDE ont cru à un rythme annuel de 6,3% soit deux fois plus que leur PIB (3,7%). La part des importations et des exportations en pourcentage du PIB s'est accrue de 37,6% en 1960 à 56,3% en 1989. Le commerce international a clairement contribué à rendre les économies nationales de plus en plus interdépendantes. Alors que le commerce international s'est développé plus rapidement que la production, l' investissement à l'étranger s'accroît plus rapidement que le commerce. Le flux d'investissements à l'étranger s'est accru trois fois plus rapidement que la croissance du PIB et 2,5 fois plus rapidement que le commerce international entre 1986 et 1990. L'intégration financière à l'échelle mondiale s'est développée encore plus rapidement que par le jeu du commerce international ou de l'investissement. Entre 1979 et 1992 les investissements financiers ont été multipliés par 14 passant de 15 milliards de dollars à 205 milliards de dollars. Cinq jours d'échange sur les marchés financiers internationaux représentent une année pleine de commerce international, ce qui montre combien l'activité financière dépasse les besoins de "l'économie réelle". Du point de vue financier l'économie mondiale constitue une économie planétaire unifiée sans qu'aucune structure politique soit en mesure de la réguler. Ce qu'il est devenu coutume d'appeler "mondialisation de l'économie" recouvre des évolutions relatives à différentes dimensions de l'activité économique qui trouvent leur origine dans les changements technologiques liés à la révolution informationnelle. Les coûts de transport et de communication ont décru de façon importante du fait du développement des technologies de l'information. Cette révolution informationnelle a rendu possible pour les entreprises la mise en œuvre de nouveaux systèmes de communication, de commandement et de contrôle à l'échelle planétaire. La recherche, la conception et la production peuvent être situées et coordonnées dans 9

différentes parties du monde sans avoir à être localisées en un site unique tandis que les ventes sont mondiales. Ces entreprises transnationales présentent trois caractéristiques (Dicken 1992) : - elles contrôlent des activités économiques dans plusieurs pays; - elles sont capable de tirer avantage des différences entre pays et régions en matière de dotation en facteur de production et de politiques publiques; - elles sont géographiquement flexibles, c'est à dire qu'elles sont capables de déplacer leurs ressources et leurs activités de localisation à une échelle mondiale. Cette vision de la mondialisation est contestée par exemple par Hirst et Thompson (1996) qui considèrent que l'économie est internationalisée plutôt que mondialisée dans la mesure où d'une part les espaces nationaux continuent de jouer un rôle primordial et d'autre part les flux d'échange internationaux étaient relativement plus développés dans la phase d'internationalisation du capitalisme précédent la première guerre mondiale. Une focalisation exclusive sur l'économie court le risque comme le note Amin (1997) de manquer l'essentiel du phénomène, c'est à dire d'ignorer les changements d'ordre qualitatif générés par la mondialisation. De ce point de vue deux phénomènes sont à prendre en compte. D'une part, la culture occidentale tend à être relativisée par la mondialisation. Les valeurs humanistes et universalistes de l'occident entrent aujourd'hui en tension avec les cultures particulières. La mondialisation tend à fragmenter et à pluraliser la culture dans la mesure où l'espace national n'apparaît plus comme unique référent identitaire. Quelque soit l'implantation géographique les technologies de la communication permettent aux individus de s'identifier à des "communautés imaginaires" qui dépassent les frontières nationales. L'état nation n'est plus en mesure de produire une culture nationale unifiée dès lors qu'il ne peut contrôler la circulation des images et des informations qui transitent aujourd'hui par satellite, Internet. 10

D'autre part, comme le souligne Robertson (1995) la mondialisation plutôt que conduisant à une sorte d'homogénéisation culturelle contribue à la diversification et à la fragmentation culturelle dans la mesure où les artefacts culturels mondiaux sont réinterprétés et adaptés localement conduisant à un processus de "glocalisation". Paradoxalement, le local (le niveau infra-national) prend d'autant plus d'importance avec la mondialisation. De façon concomitante à la compression de l'espace, un troisième type de mutation, engagé depuis des décennies mais connaissant une accélération du fait du nouveau paradigme technologique, caractérise la période contemporaine: le développement d'un processus d' individualisation. L'idée d'individualisation réfère au phénomène d'affaiblissement des formes collectives de pratiques sociales et à leur remplacement par des formes plus individualisées. Elle caractérise un changement dans le mode de relation entre l'individu et la collectivité. L'individualisation peut être caractérisée par quatre phénomènes: Tout d'abord le désencastrement des liens liant l'individu au groupe. Ce qui implique en second lieu l'expansion de la liberté de choix de l'individu qui dans une moindre mesure est déterminée par son environnement social. Cette expansion de la liberté de choix a pour conséquence la diversification des activités de l' individu qui est concomitante à la pluralisation de ses rôles sociaux et de ses identités. Le thème de l'individualisation n'est pas nouveau et d'une certaine façon il est consubstantiel au développement de la pensée sociologique au siècle dernier, contemporain du passage de la société traditionnelle à la modernité, dans une période marquée par les révolutions démocratique et industrielle. Ce qui est nouveau, c'est l'accroissement de la capacité critique, de la réflexi vité de l' individu due principalement à la diffusion du savoir et au développement des technologies de l'information et de la communication. Le développement du paradigme technologique présente en effet des conséquences paradoxales tant du point de vue du processus de production que de consommation. Le processus d'individualisation touche toutes les instances ou structures de socialisation. Pour Beck (1994) nous sommes entrés dans Il

une période de radicalisation de la modernité, de modernisation réflexive. La modernisation réflexive se traduisant par le désencastrement des formes de socialisation liées à la société industrielle (classes, occupations, famille nucléaire, division sexuelle des rôles) et leur réenca strement dans des formes nouvelles de socialisation. Dans la société industrielle l'occupation déterminait la classe, qui déterminait le type de famille ainsi que la division sexuelle des rôles. La période de modernité réflexive est caractérisée par la nécessité dans laquelle se trouvent les individus de définir leur biographie, leurs engagements sociaux, leurs réseaux de relation, leurs préférences, leurs modes de vie. "La biographie standard devient une biographie choisie, une "do-it-yourself' biographie ou une biographie réflexive". De même pour Giddens (1991) le self devient un projet réflexif conduisant l'individu à être confronté avec la diversité complexe des choix. Parallèlement à ce type de réflexi vité que l'on peut caractériser comme cognitif ( dans la mesure où il trouve son origine dans la philosophie des sciences comme processus d'application de la méthode scientifique à la science elle même) Lash et Urry ( 1994) identifient un autre type de réflexi vité, la réflexi vité esthétique ancrée dans la modernité esthétique de Beaudelaire et de Rimbaud. Tandis que la réflexivité cognitive désigne l'auto-controle des rôles sociaux la réflexivité esthétique se réfère à l'auto-interprétation des pratiques sociales créatrices de sens, notamment par le jeu de la consommation d'objet porteurs de significations et l'identification à des "communautés imaginaires" (sous cultures, mouvements sociaux) créateurs d'identités. La post-modernisation du capitalisme réfère au fait que la dimension culturelle et symbolique devient placée au cœur de l'économie dans un contexte mondialisé. L'économie est de façon croissante fondée sur la circulation de symboles cognitifs (l'information) et esthétiques (produits médiatiques, services de loisir, design) ce qui conduit à l'émergence d'une subjectivité réflexive à la fois cognitive et esthétique. En termes cognitifs ceci conduit à une auto-formation du self par le jeu de la réflexion de l'information tandis qu'en termes esthétiques ceci implique l'auto-formation du self par le biais de la consommation de biens, d'idées et d'images. Cette post-modernisation 12

du capitalisme ne saurait être sans conséquences sur la sphère de la société civile et sur son aptitude à générer le lien social. Le tiers secteur, considéré comme la sphère de la solidarité, peut être distingué du marché, de l'état et de la sphère non civile (famille, religion). Les limites entre ces différentes sphères ainsi que les éléments les composant ne sont pas des données immuables mais doivent être considérés comme des construits sociaux, susceptibles d'évoluer dans le temps et de différer dans l'espace ( suivant les cultures nationales par exemple). Dans le même temps des tensions et des conflits se développent à la limite des différentes sphères. Ces relations frontalières conduisent à des formes de compromis au sein de la société civile mais aussi à la distorsion ou à l'érosion des organisations de la société civile. Les relations entre marché et société civile sont déterminantes pour la production du lien social et de la solidarité, dans la mesure où elles sont l'expression d'un conflit de valeurs. En effet, le mode d'évaluation qui est inhérent à l'échange marchand (la valeur d'usage) est incompatible avec le mode d'évaluation des "valeurs partagées" qui caractérisent la solidarité. Dans le cas du mode d'évaluation des valeurs partagées, contrairement au mode d'évaluation marchand, "la valeur pour soi même est dépendante du fait que d'autres en jouissent également. De telles valeurs ne peuvent pas être réalisées par des actes d'usage privés, mais au contraire supposent une compréhension publique et partagée du sens des biens" (Anderson, 1990 : 181). Si une des caractéristiques du tiers secteur est d'hybrider, de réaliser des compromis entre le principe du marché et ceux de la réciprocité et de la redistribution, il n'en est que d'autant plus exposé aux risques de la marchandisation. Cet ouvrage a pour objet d'analyser comment les organisations du tiers secteur sont susceptibles de marchandisation sous la pression des facteurs macro-sociaux de changement sociétaux. Un tel projet suppose de développer un cadre théorique permettant d'appréhender (i) la relation entre changements institutionnels (société civile, tiers secteur) et changements sociétaux et (ii) de rendre compte de la complexité du tiers secteur. Afin de mener à bien un tel projet, une approche socio-économique est requise. L'approche socio-économique (Smelser et Swedberg, 1994) 13

se différencie de l'analyse économique standard en ce qu'elle ne considère pas la sphère économique comme un donné, mais comme faisant intégralement partie de la société. Trois conséquences méthodologiques s'en suivent. Tout d'abord, l'acteur économique est considéré comme un acteur social c'est à dire que son comportement n'est pas uniquement influencé par des variables économiques (prix, quantités...) mais aussi par son ancrage social. Ensuite, l'action économique n'est pas uniquement conçue en terme d'action rationnelle, différent types d'action économique (y compris l'action rationnelle) sont considérés. Enfin, l'action économique n'est pas uniquement contrainte par les préférences et la rareté des ressources, mais également par les structures sociale et les structures de sens (culture). De ce point de vue, la frontière entre société civile et marché peut s'analyser comme le résultat d'un processus d'institutionnalisation (Meyer et Rowan, 1977), c'est à dire comme processus d'élaboration d'un savoir pratique partagé de la réalité sociale. Une telle perspective, permet de faire le lien entre d'une part, le niveau macro-social caractérisé par les dimensions de l'économie, de la structure sociale et de la culture (structure de sens) et le niveau des organisations de la société civile caractérisées elles aussi par leur contraintes matérielles (produits, services, ressources), leur structure sociale (systèmes de pouvoirs, composition sociale) et leur culture (valeurs, idéologie, buts et objectifs). Une telle perspective permet également de prendre en considération un autre problème méthodologique caractéristique des sciences sociales à savoir le rapport entre culture, structure, et rationalité ( Lichbach, 1997). En effet, trois principales approches, culturaliste, structuraliste et rationaliste, structurent le champs des sciences sociales contemporaines. Ces approches diffèrent de part leur ontologie et leur méthodologie. Il n'est pas question ici de débattre des mérites relatifs de ces approches, mais simplement d'affIrmer que l'ambition d'une approche socio-économique est de concevoir, et en cela s'appuyant sur le concept Weberien d'action sociale (Weber, 1968), l'action comme socialement encastrée. Le chapitre qui suit propose une perspective socio-économique sur le tiers secteur permettant de modéliser les processus conduisant à la 14

marchandisation des organisations du tiers secteur (prenant

principalement la forme associative) ainsi que leurs liens avec les
processus de modernisation sociale. Les chapitres suivants explorent ces processus en s'appuyant sur différents matériaux empiriques portant sur les associations de service social et les associations sportives et évaluent l'impact sociétal de la marchandisation des organisations du tiers secteur.

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Chapitre 1. Tiers secteur et marchandisation : une perspective socio-économique
Introduction Au sein des organisations du tiers secteur, qui prennent en France principalement la forme associative, il est possible d'identifier un type particulier d'organisation, les organisations d'économie solidaire (Laville, 1994). Celles ci peuvent être définies comme présentant deux principales caractéristiques: (i) elles réalisent des compromis entre trois principaux mécanismes de coordination (marché, réciprocité et hiérarchie) et (ii) sont démocratiquement organisées i.e. mettent en jeu un mécanisme politique de coordination. L'objet de ce chapitre est tout d'abord de contribuer à l'élaboration théorique du concept d'organisation d'économie solidaire en analysant comment ces deux caractéristiques (compromis entre mécanismes de coordination et gouvernance démocratique) interagissent pour à la fois constituer un type spécifique d'association et contribuer à son efficacité. Ceci suppose de situer analytiquement le type "association d'économie solidaire" à partir d'une théorie générale de l'association à but non lucratif (ou organisation du tiers secteur). Un second objectif de ce chapitre consiste à présenter un cadre analytique permettant de conceptualiser les facteurs conduisant à la marchandisation de certaines associations. Mais avant de procéder à l'exposé de cette construction théorique il est nécessaire de la situer par rapport aux principales théories existantes du non lucratif.
Théorie économique du non lucratif

La théorie économique du non lucratif s'est développée dans le 17

courant des années 1980 aux États Unis et commence à mobiliser les économistes français. Les économistes ont cherché à répondre à deux questions: -la question de «l'origine» : pourquoi les organisations à but non lucratif existent elles? -la question du « comportement» : en quoi les organisations à but non lucratif se différencient elles des autres formes d'organisations publiques ou lucratives? La caractéristique majeure des organisations non lucratives ne consiste pas à ne pas réaliser de profit mais à ne pas distribuer de profit. Les économistes parlent de «contrainte de non distribution» pour identifier cette caractéristique. Les profits s'ils existent doivent être réinvestis dans l'organisation non lucrative alors qu'ils sont distribués aux propriétaires lorsqu'il s'agit d'une organisation lucrative ou reversés au Trésors lorsqu'il s'agit d'une organisation publique. A partir de ce constat cinq théories ont été forgées pour expliquer l'existence d'organisations non lucratives dans une économie de marché.
L'approche en termes de bien public

L'approche en terme de bien public étend à l'analyse des organisations non lucratives les arguments théoriques forgés par l'économie publique. Cette approche a été développée par Burton Weisbrod qui considère une économie où existent deux types de biens: les biens privés et les biens collectifs ou publics. Dans le cas d'un bien privé il est possible d'identifier le consommateur du bien et de l'exclure de la consommation du bien s'il ne souhaite pas en acquitter le prix. Dans le cas d'un bien privé le consommateur est sensé consommer une quantité de bien en fonction de l'utilité que lui procure ce bien. Les biens privés sont donc divisibles et sujets à exclusion. Les biens collectifs purs, présentent les caractéristiques opposées: il n'est pas possible d'identifier le consommateur qui n'a pas les moyens d'exprimer par le jeu du marché sa demande et il n'est pas non plus 18

possible d'exclure quiconque de la consommation du bien collectif. L'exemple le plus classique est celui de la défense nationale où une fois qu'un niveau de défense nationale est produit tous les résidents nationaux bénéficient de ce « service» quelque soit l'utilité que leur procure ce service collectif. Dans une telle économie le niveau de consommation de biens collectifs est déterminé par le Gouvernement et résulte d'un processus politique. Une hypothèse communément admise consiste à considérer que la quantité de biens collectifs offerte sera fixée au niveau satisfaisant l'électeur médian. En effet, si la décision est prise à l'issue d'un vote, il est possible de montrer que l'électeur médian joue un rôle déterminant. Il s'en suit que le décideur politique en satisfaisant l'électeur médian s'assure un soutien majoritaire. Le fait que le niveau de consommation de biens collectifs soit fixé pour satisfaire l'électeur médian conduit à laisser de nombreux consommateurs sur-satisfaits ou sous-satisfaits. Le degrés d'insatisfaction sera d'autant plus élevé que la population sera hétérogène en termes de goûts, de revenu... Les consommateurs sous-satisfaits ont la possibilité parmi d'autres (migrer, recourir aux organisations lucratives...) de créer des organisations non lucratives afin d'accroître l'offre de biens collectifs. L'existence d'organisations non lucratives résulterait donc de l' initiati ve de consommateurs insatisfaits. Si cette approche permet de comprendre pourquoi certaines organisations non lucratives offrent des biens collectifs, elle ne suffit pas à expliquer le recours à la forme non lucrative. On pourrait très bien considérer que les consommateurs sous satisfaits recourent exclusivement aux organisations lucratives. L'approche en terme d'échec du marché va tenter de combler cette lacune.
L'approche en termes d'échec du marché

Cette approche a été initiée par Henry Hansmann et met l'accent sur les situations où l'offre par des organisations lucratives ne conduit pas à une situation optimale. Parmi ces situations Hansmann privilégie les

situations « d'asymétrie informationnelle». Dans ce cas de figure le
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producteur possède une information privilégiée sur la qualité du produit que le consommateur ne possède pas. De nombreux services présentent ce type de situation. Un exemple typique est donné par le marché des automobiles d'occasion. Le propriétaire d'une automobile d'occasion est le seul à connaître l'état réel de son véhicule. Le consommateur qui n'est pas en mesure de distinguer «une bonne affaire» d'une mauvaise se trouve en situation d'asymétrie informationnelle. Dès lors que cette situation caractérise la transaction, le consommateur n'est pas en mesure d'évaluer la qualité du produit et le vendeur est incité à tirer avantage de la situation. Akerlof a montré que dans ces circonstances les contrats ne seront pas rédigés et que le marché risque de s'effondrer. Hansmann avance l'hypothèse que la contrainte de non distribution réduit l'incitation qu'aurait une organisation non lucrative à tirer parti de l'asymétrie d'information. L'organisation non lucrative va inspirer confiance au consommateur y compris dans les situations où la qualité est inobservable, comme dans les services sociaux, culturels ou éducatifs. C'est parce que les organisations non lucratives disposeraient d'un avantage comparatif chaque fois qu'un fort degré de confiance est nécessaire pour que la transaction ait lieu qu'elles se développeraient plus particulièrement sur certaines niches d'activité. L'accent mis sur l'asymétrie d'information ne permet pas à lui seul d'expliquer le recours à la forme non lucrative. Dans certaines branches d'activité coexistent des organisations lucratives, non lucratives et publiques, alors que l'asymétrie d'information est importante. A côté des caractéristiques de la demande il est nécessaire d'analyser celles de l'offre et notamment la question de l'entrepreunariat qui est à l'origine de ces organisations.
L'approche en termes de fonction entrepreunariale

Alors que les deux précédentes théories fondent leurs explications sur les caractéristiques de la demande: demande de bien collectif ou existence d'asymétrie d'information, Estelle James avance une explication s'appuyant sur les caractéristiques de l'offre et particulièrement sur la fonction entrepreunariale propre aux organisations non lucratives. Son analyse se fonde sur l'observation que de nombreuses organisations non lucratives sont fondées par des 20

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