L'économie Vietnamienne en Transition

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Un panorama des facteurs de réussite de la transition vietnamienne vers une économie de marché est dressé dans cet ouvrage. Comment le Vietnam est-il parvenu depuis la fin des années 1980 à mieux préserver une relative stabilité macroéconomique et à créer les conditions d'une croissance forte, échappant ainsi à la phase de baisse de la production qui a été observée presque partout ailleurs ? Quels sont les points communs et les différences avec l'expérience chinoise ? C'est à ces questions que des économistes vietnamiens et français tentent d'apporter des réponses en adoptant une approche diversifiée au plan méthodologique.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296368187
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L'économie

vietnamiehne

en transition:

les facteurs de la réussite

Collection «Pays de ['Est» dirigée par Bernard Chavance Déjà parus
Wladimir ANDREFF(ed.),Réforme et échanges extérieurs dans les pays de l'Est, 1990.
Pierre DUBOIS, Jeno KOLTAY,Csaba MAKo, Xavier RICHET (eds.), Innovation et emploi à l'Est et à l'Ouest. Les entreprises hongroises et françaises face à la modernisation, 1990. Jacques SAPIR (ed.), L'URSS au tournant. Une économie en transition, 1990. François BAFOIL, Entreprises et syndicats en RDA. Une histoire de l'émulation socialiste, 1991. Catherine LocATELLI, La question énergétique en Europe de l'Est, 1992. Michel Roux (ed.), Nations, Etat et territoire en Europe de l'Est et en URSS, 1992. Krystyna VINAVER(ed.), La crise de l'environnement à l'Est. Pays en transition et expérience française d'une économie mixte, 1993. Elisabeth R. NAJDER, Une histoire monétaire de la Pologne, changes et convertibilité, 1993. 1918-1992. Contrôle des

Marie-Claude MAUREL, La transition post-collectiviste. Mutations agraires en Europe centrale, 1994. Frédéric WEHRLÉ, Le divorce tchéco-slovaque. Vie et mort de la Tchécoslovaquie, 1918-1992,1994. Bernard CHAVANCE, afin des systèmes socialistes. Crise, réforme et transformation, L

1994.
Jacques SAPIR, Victor IVANTER,Monnaie et finances dans la transition en Russie, coédition avec les Editions de la MSH, 1995. Wladimir ANDREFF, Le secteur public à l'Est. Restructuration industrielle et financière, 1995. Régis CHAVIGNY,Spécialisation internationale et transition en Europe centrale et orientale, 1996. Christian VONHIRSCHHAUSEN, u combinat socialiste à l'entreprise D Guy BENSIMON,Essai sur l'économie communiste, 1996. capitaliste, 1996.

Guillaume LACQUEMENT,La décollectivisation dans les nduveaux liinder alleln{lnds, 1996. Robert DELORME(ed.), A l'Est du nouveau. Changement institutionnel et transformations économiques, 1996. François BAFOIL, Règles et conflits sociaux en Allemagne et en Pologne post-communistes, 1997. Jacques SAPIR (ed.), Retour sur l'URSS. Economie, société, histoire, 1997. François BAFOIL(ed), Les stratégies allemandes en Europe centrale et orientale, 1997. Gilles LEPESANT, Géopolitique des frontières orientales de l'Allemagne, 1998. Cuong LE V AN, Jacques MAZIER, L'économie vietnamienne en transition.. les facteurs de la réussite, 1998.

@ L'Harmattan, ISBN:

1998

2-7384-6855-1

Cuong Le Van et Jacques Mazier (eds.)

L'économie vietnamienne

en transition:

les facteurs de la réussi te

EditionsL'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

SOMMAIRE
1 Cadre général de l'économie vietnamienne

Economie vietnamienne de 1976 à 1994 . La transition au Vietnam: problèmes et perspectives Equilibre épargne-investissement et transition: une comparaison Chine- Vietnam

.

.

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Politiques

structurelles

Les transformations rurales au Vietnam Le développement de l'économie vietnamienne de 1989 à 1995 : une approche institutionnelle La transformation des entreprises publiques vietnamiennes: un premier pas vers la privatisation Les incitations fiscales et douanières dans une économie en transition : le cas du Vietnam

.

. .

.

3

Modélisation ment

de la transition

et du développe-

Transition et ouverture sur l'extérieur: les enseignements de quelques modèles Une formalisation du processus de transition: scénarios d'accumulation du capital Capital public et trappe de sous-développement: une dynamique endogène

.

. .

4

Politiques

de régulation
de transition

La politique budgétaire du Vietnam dans la période (1960-1995) Vietnam: réformes bancaires et politique monétaire

.
.

INTRODUCTION
L'économie vietnamienne a expérimenté, depuis un peu plus de dix ans, une transition réussie qui l'a fait passer d'un système centralement planifié à. une "économie de marché". Cette expérience a suscité un intérêt d'autant plus grand que les difficultés étaient multiples et que les résultats enregistrés ont été remarquables au regard des craintes qui existaient à. la fin des années 1980. Il s'agissait, en premier lieu, de faire face aux problèmes spécifiques de la transition tels qu'ils se sont manifestés dans les pays anciennement communistes. A ce niveau le Vietnam est parvenu à mieux préserver une relative stabilité macroéconomique et surtout à créer les conditions d'une croissance forte en échappant à la phase d'ajustement par le bas et de baisse de la production qui a été observée presque partout ailleurs. Il s'agissait, en second lieu, d'enclencher un processus de développement dans un pays à forte composante rurale et à. très faible niveau de revenu par tête, mais disposant d'atouts en termes de réserves de productivité, de formation de la main d'oeuvre et de ressources naturelles. L'appartenance du Vietnam à une zone géographique, dont le mode de croissance avait été érigé en modèle par certains observateurs, a été un atout en créant un environnement favorable et en servant de référence. La Chine, à la fois pays en transition et pays asiatique en croissance rapide partant d'un faible niveau de développement, apparaît également à. la croisée des préoccupations précédentes et n'est pas sans présenter certains points communs avec le cas vietnamien. Les facteurs de la réussite de l'économie vietnamienne, mais aussi les obstacles qui restent à surmonter, seront analysés dans cet ouvrage en distinguant plusieurs niveaux d'analyse. Un cadrage d'ensemble de l'économie vietnamienne sera d'abord retracé. Les enseignements de la modélisation macroéconomique en matière de transition, de développement et d'ouverture sur l'extérieur seront ensuite exploités. La définition et les modalités de mise en oeuvre des politiques budgétaire et monétaire seront discutées. Les politiques structurelles seront enfin abordées à travers leurs différentes composantes: politique agricole, privatisations et équilibre entre secteur privé et secteur public, réforme fiscale. La première partie, consacrée à un cadrage général de l'économie vietnamienne, dégage d'abord les grandes évolutions macroéconomiques et les principaux tournants qui sont intervenus depuis 1976. Suite aux échecs cie la planification, l'Etat vietnamien a été conduit à. partir cie 1979 à introduire les "contrats forfaitaires" qui constituaient en fait les premiers em-

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bryons d'une économie de marché. Il s'est instauré un système d'économie mixte: économie presque de marché, essentiellement dans l'agriculture et l'artisanat, économie planifiée dans l'industrie. Cette économie, avec un système de deux prix, prix subventionnés et prix libres, a engendré des déficits chroniques du budget et du commerce extérieur. Ceci a amené l'Etat à effectuer une deuxième réforme en 1986 avec, comme décision importante, la transformation des subventions aux ménages en salaires. On a assisté entre 1986 et 1988 à une flambée des prix. Cette crise a été surmontée par la suppression du système des deux prix, un contrôle des dépenses budgétaires et de la masse monétaire et enfin une libéralisation de la production et du commerce extérieur. L'inflation a été maîtrisée et le taux de change stabilisé à partir de 1992 tandis que la croissance de la production s'accélérait. Ce sont surtout les facteurs d'offre par accroissement tant des importations que de la production par appel au secteur privé qui ont contribué à la stabilisation macroéconomique. D'autres évolutions favorables sont à noter comme le rééquilibrage progressif de la balance commerciale ou l'entrée d'investissements directs de l'étranger mais ceci ne doit pas masquer les problèmes considérables qui demeurent à résoudre. Le déficit budgétaire est contenu à grand peine. Les entreprises d'Etat sont inefficaces mais difficiles à réformer. Les privatisations sont malaisées par suite d'un manque de capitaux. Du fait de l'existence de réglementations complexes et multiformes, la mise en place d'une politique d'industrialisation et de modernisation passe par une vaste réforme de l'appareil d'Etat. Les inégalités sociales se creusent entre régions et entre villes et campagnes. Une comparaison des modalités d'ajustement de l'épargne et de l'investissement au Vietnam et en Chine apporte enfin un éclairage complémentaire sur une question essentielle pour la croissance. Les deux pays présentent en effet certains points communs. L'agriculture et l'économie rurale y occupent une place prédominante. Les systèmes économiques sont plus décentralisés et plus flexibles que dans les pays de l'Europe de l'Est, ce qui constitue un atout pour la transition à l'économie de marché. Enfin le processus de transition a été plus lent et plus graduel. Si la Chine a été moins en mesure que le Vietnam de mobiliser et de diversifier les recettes budgétaires, elle a en revanche bénéficié d'une montée rapide de l'épargne des ménages qui a créé un environnement de grandes disponibilités en liquidités. Au Vietnam la mobilisation des ressources des ménages peut s'effectuer à condition d'établir la confiance dans la monnaie et le sys-

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tème monétaire et financier domestiques. Avec le désengagement de l'Etat ce dernier doit jouer un rôle plus actif dans la transition. Les réseaux bancaires et les caisses d'épargne de proximité doivent être développés. On doit alors veiller à l'utilisation efficace des ressources ainsi mobilisées. Dans une deuxième partie, les enseignements qui peuvent être tirés de la modélisation macroéconomique sont exploités en s'intéressant à quatre questions importantes pour la politique de transition et d'ouverture du Vietnam. Une formalisation du processus de transition est d'abord donnée pour une petite économie ouverte sous la forme d'une maquette permettant de faire des simulations dynamiques sur données trimestrielles. Une des originalités de ce modèle est de faire coexister un stock de capital ancien et un stock de capital nouveau obtenu à partir des nouveaux investissements qui sont plus efficaces. Un certain nombre d'asymétries sont ainsi mises en évidence. L'importance des infrastructures et du capital public pour éviter la trappe du sous-développement est mise en évidence à l'aide d'un modèle théorique du type croissance endogène. Le flux des services publics dans le processus productif est explicitement pris en compte ainsi que le comportement d'accumulation du capital public. Une dynamique à équilibres multiples est ainsi dégagée avec coexistence de deux sentiers de croissance stables, un sentier de croissance élevée avec des services publics de qualité et une trappe de sous-développement liée à une insuffisance en infrastructures. L'idée selon laquelle le décollage économique exige l'édification d'un réseau minimal d'infrastructures se trouve illustrée, idée qui constitue sans doute un enjeu central pour le développement futur du Vietnam. L'impact en matière de prix et d'emploi du processus de transition est étudié en comparant les résultats fournis par une modélisation très simplifiée des deux états successifs d'une même économie fonctionnant d'abord en régime d'économie planifiée, puis en économie de marché. On montre qu'en général le passage à l'économie de marché se traduit par l'apparition de chômage et par un relèvement des prix qui est d'autant plus prononcé que les objectifs de production et de plein emploi fixés par le Plan étaient élevés. Les différences observées concernant l'importance de la hausse des prix durant la première phase de la transition entre les pays ayant connu une planification contraignante et ceux où elle avait été &'3souplie trouvent un début d'interprétation sans faire appel à une interprétation de type monétariste.

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Les modalités de l'ouverture sur l'extérieur et la possibilité de combiner deux stratégies, souvent présentées comme opposées, la substitution à l'importation et la promotion des exportations sont explorées à l'aide d'une modélisation macroéconomique simple. Trois étapes successives sont distinguées. La substitution à l'importation au niveau des biens de consommation est d'abord combinée avec une promotion des exportations des seuls produits primaires. Puis une politique plus ambitieuse articule substitution à l'importation et promotion des exportations de biens de consommation. Enfin la question de la substitution à l'importation de biens intermédiaires est étudiée. On examine dans chaque cas comment une telle stratégie d'ouverture sur l'extérieur est envisageable et présente des avantages en termes de gains de croissance et d'emplois sans détérioration de la balance commerciale. Une troisième partie étudie les politiques de régulation macroéconomique au niveau budgétaire et monétaire. Des efforts importants ont été consentis par le gouvernement vietnamien depuis 1990 pour accroître les recettes budgétaires et réduire le déficit, tout en s'efforçant de modifier et d'orienter la structure de la production et de la consommation. L'objectif d'équilibrer le budget de fonctionnement est mis en avant, le déficit servant à stimuler les dépenses d'équipement, tout en maintenant ce déficit en dessous du seuil de 5% du PIB. Au niveau des dépenses, le changement le plus important concerne l'augmentation de la part des dépenses de santé et d'éducation ainsi que celle des subventions. Les réformes bancaires et la politique monétaire mises en oeuvre depuis la fin des années 1980 sont ensuite abordées. L'évolution institutionnelle du système bancaire, l'émergence de banques commerciales, les problèmes posés par le fonctionnement du système bancaire et la naissance de marchés du capital sont retracés en premier lieu. La politique monétaire avant la transition et durant les premières années de la réforme est ensuite retracée. Les causes de l'inflation des années 1986-1988 sont analysées ainsi que la politique d'inspiration monétariste de lutte contre l'inflation. Enfin un plaidoyer pour un relâchement de la politique monétaire est présenté afin de favoriser une relance par la demande quitte à resserrer à nouveau la politique monétaire si de nouveaux dérapages de prix sont constatés. Enfin les politiques structurelles sont examinées dans une dernière partie. Le secteur de l'agriculture, qui constitue un enjeu central pour le Vietnam, est d'abord étudié. Dans le passé le régime foncier avec un système mixte de propriétés d'Etat, communautaire et privée avait pour but

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d'assurer à la fois la croissance et la sécurité sociale. A partir des années 1930 l'agriculture a commencé à subir la pression démographique. Cependant la production vivrière a pu pendant ces dernières décennies dépasser l'augmentation de la population, sauf pendant la période de l'agriculture collective. La libéralisation a commencé au début des années 1980 avec des réformes visant à rétablir la motivation des paysans par le retour à l'économie familiale paysanne et à l'économie de marché. Les changements institutionnels se sont produits par étapes jusqu'à l'attribution aux paysans en 1993 du droit d'usage à long terme de la terre. Dans les premières années de la réforme les exploitations paysannes étaient dans des conditions difficiles par manque de capital. Les inégalités de revenus ont eu tendance à s'accroître, notamment en faveur des familles produisant pour le marché dans le Sud. Les problèmes actuels sont liés aux difficultés de la vulgarisation des nouvelles technologies et au blocage du processus de diversification. A l'avenir le rôle de l'Etat devra être redéfini, notamment pour soutenir le développement d'une industrie rurale et favoriser de nouvelles formes de coopération. Dans le cadre des réformes mises en oeuvre depuis 1986 le secteur privé a été légalisé et l'investissement étranger encouragé, l'objectif étant de stimuler la croissance par ce biais et d'absorber les chômeurs venant de la restructuration du secteur d'Etat. De 1985 à 1994 le secteur informel a créé 2,3 millions d'emplois, le secteur privé domestique 300.000 et le secteur étranger 50.000 alors que le secteur public licenciait environ 1 million d'employés. Le secteur non étatique représentait en 1995 58% du PIB. Cependant la récente réorientation stratégique vise au contraire à réduire cette proportion à 40% en favorisant la constitution de conglomérats étatiques par regroupement de plusieurs entreprises d'Etat et privatisation des plus petites. Une telle stratégie pourrait générer un chômage important dans le futur car, d'une part, les conglomérats ne créeraient pas de façon significative de nouveaux emplois et, d'autre part, le surplus d'offre de main d'oeuvre libéré par le secteur agricole ne pourrait plus être totalement absorbé par les créations d'emplois dans un secteur informel dont la croissance s'est fortement ralentie de 5,9% en 1989 à 1,2% en 1995. Les privatisations sont un des instruments retenus par le Vietnam pour le passage à l'économie de marché bien qu'elles n'aient eu jusqu'à présent qu'une ampleur limitée. Elles peuvent prendre a priori plusieurs formes, les privatisations au sens strict, la sous-traitance de services ou la concession de services publics. On peut également opposer la privatisation

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par le bas, par accroissement de la part du secteur privé, et privatisation par le haut qui passe, soit par la vente d'entreprises publiques en totalité ou en partie, soit par l'ouverture du capital. Les conditions de faisabilité de la privatisation doivent aussi être discutées selon que l'on vend les actifs en totalité ou en partie ou que l'on procède par augmentation de capital. L'évaluation des actifs et la fixation du prix de vente sont enfin à prendre en compte. Reste à définir le champ des privatisations. Le gouvernement entend garder publiques les entreprises jouant un rôle stratégique, ce qui renvoie à la définition de ce dernier terme. Les nombreux aménagements en matière de fiscalité et de droits de douane réalisés depuis la fin des années 1980 ont permis de mobiliser un montant non négligeable de ressources budgétaires. Mais, en l'état actuel, le système fiscal vietnamien n'est pas à l'origine d'incitations économiques cohérentes. L'objectif recherché apparaît ambigu. S'agit-il de libéraliser les échanges ou d'offrir une protection aux producteurs locaux et de promouvoir les exportations? Les instruments sont utilisés pour des objectifs souvent contradictoires, d'où des distorsions. Les dispositions fiscales manquent de clarté et de stabilité. Les textes sont mal adaptés aux caractéristiques des contribuables et aux capacités des administrations et la fiscalisation du secteur privé demeure insuffisante. Des progrès importants restent à accomplir dans le sens d'une uniformisation des tarifs et d'une fiscalité indirecte reposant à terme sur une TVA. Au total c'est un panorama assez complet et diversifié des facteurs de la réussite de la transition vietnamienne qui est dressé, sans sous-estimer les obstacles qui demeurent. Avant même l'ouverture de la crise en Asie du Sud-Est au cours de l'été 1997, les tensions s'étaient accumulées au Vietnam avec un creusement important du déficit commercial, une réévaluation du dong en termes réels sans doute trop forte, un blocage du système bancaire et un essoufflement des investissements étrangers. Si le déficit budgétaire a été réduit d'une manière significative en 1996, un accroissement des recettes demeure prioritaire pour financer les investissements publics ou l'effort d'éducation. Même si le Vietnam est sans doute à l'abri de répercussions financières directes trop importantes, la crise asiatique aura de multiples conséquences à travers un freinage des investissements étrangers, un renforcement des contraintes de compétitivité et un affaiblissement de la demande étrangère qui provient de l'Asie de l'Est pour plus de 60%.

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Le présent ouvrage reprend les contributions présentées à un colloque organisé conjointement par le CEPREMAP et le CEDI de l'Université ParisNord les 28-29 mai 1996 à Paris sur le thème: "L'économie vietnamienne en transition: les facteurs de la réussite". Ce colloque, ainsi que la publication de ce livre, ont bénéficié d'un soutien du ministère des Affaires Etrangères, du ministère de la Recherche, du CNRS, de l'Université Paris-Nord et du CEPREMAP.

Cuong LE VAN Jacques MAZIER

Cadre général de l'économie vietnamienne

L'économie

vietnamienne

de 1976 à 1994

LE VAN Cuong *
TRAN Hai Hac t TRAN Thi Anh Dao t

En l'espace de moins de deux décennies, de la fin de la guerre avec les Etats-Unis et la réunification du pays en 1976 à la fin de l'embargo américain et la réintégration du pays dans les institutions financières internationales en 1994, l'économie du Vietnam a connu une profonde transformation systémique qui l'a fait passer, selon une terminologie consacrée, d'une "économie centralement planifiée" à une "économie de marché". Transition d'autant plus remarquée qu'elle s'est opérée: . d'une part, dans des conditions de relative stabilité macroéconomique, mais encore de croissance économique accélérée; . d'autre part, dans des conditions de stabilité du régime politique, toujours soumis au monopole du pouvoir du parti communiste vietnamien (PCV) . Le présent exposé n'a pas pour objet d'analyser ce second aspect et les questions institutionnelles qu'il soulève. Son propos porte seulement sur l'analyse des changements systémiques de l'économie, notamment dans son mode de coordination des activités. Au cours de ces années 1976 - 1994, l'économie du Vietnam a traversé deux crises majeures, chacune débouchant sur un changement du système de régulation. L'instauration, après 1976, d'un système d'allocation des ressources centralement planifié et excluant les rapports de marché aboutit, dès la fin des années 1970, à une première grave crise que l'économie vietnamienne n'a surmontée que par la mise en place, à partir de 1979, d'un régime de double prix, prix étatique et prix marchand. Le fonctionnement, après 1980, d'une planification centralisée combinée à des rapports marchands, système hybride ni plan - ni marché, épuise sa dynamique vers le milieu des années 1980 et conduit la seconde grande crise que l'économie vietnamienne n'a dépassée qu'en mettant en oeuvre, à

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CNRS-CEPREMAP

tUniversité Paris XIII ~CEDI-Université Paris XIII

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partir de 1989, un régime de prix unique (et taux de change unique), celui du marché. C'est cette périodisation que développera l'analyse de trois moments de l'évolution de 1'économie vietnamienne: le tournant de 1979, 1'économie hybride 1981 - 1985 et le processus de rénovation après 1986.

1

Le tournant

de 1979

Les analystes s'accordent, aujourd'hui, pour faire remonter les débuts de la transition vietnamienne vers l'économie de marché à l'année 1979, qui a vu le parti communiste et l'Etat vietnamiens, pour la première fois, remettre en question le modèle socio-économique en oeuvre depuis 1954 au Nord du pays et, après 1975, dans l'ensemble du Vietnam.
1.1. Au lendemain de la réunification du pays, les dirigeants du PCV, qui se sont octroyés le monopole du pouvoir, brûlent les étapes de la reconstruction de l'après- guerre pour engager immédiatement le Vietnam dans la transition au socialisme. Le 4ème congrès du parti communiste de 1976 entérine les ambitions stratégiques démesurées de sa direction: un projet de "construction du socialisme" qui, à l'horizon de l'année 2 000, au terme de quatre ou cinq plans quinquennaux, mettrait le Vietnam au rang des nations industrialisées et l'imposerait comme la puissance régionale de l'Asie du Sud-Est. Premier grand pas de cette marche accélérée vers le socialisme, le plan quinquennal 1976-1980 comporte un double volet [PCY, 1977]: 1. La" transformation socialiste" des rapports socio-conomiques au Sud, autrement dit, la collectivisation de l'agriculture, l'étatisation de l'industrie et du commerce ainsi que l'assignation à chaque unité économique de ressources et d'objectifs centralement planifiés; 2. L' "édification de la base technico-matérielle du socialisme" notamment, l'autonomie alimentaire du pays, l'industrialisation avec une priorité donnée aux industries lourdes, et la formation d'une structure productive agro-industrielle tendant vers l'autosuffisance à l'échelon de chaque district. Le résultat de ce plan quinquennal fut désastreuxl:
lSources statistiques: General statistical office of the socialist republic of Vietnam, Statistical data 1981; Statistical Yearbook, 1987. T. Kimura [1987]. Le V.T. [1995].

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Tableau 1.1 Le plan 1976-1980, objectifs et réalisations

Taux de croissance Produit matériel net Production agricole Production industrielle

Objectifs 13-14 % 8-10 % 16-18 %

Réalisations 0,4 % 1,9 % 0,6 %

Le produit matériel net2 a crû de 0,4 % en moyenne annuelle au lieu des 13 à 14 %. Evalué selon le système de comptabilité nationale de l'ONU, le revenu national a régressé de 4,975 milliards de dollars en 1976 à 4,891 milliards de dollars en 1980; et, compte tenu de la croissance démographique, le revenu par tête a chuté de 101 dollars à 91 dollars. . Alors que l'objectif était de 8 à 10 %, la croissance de la production agricole n'a atteint que 1,9 % en moyenne annuelle. La production vivrière par tête, évaluée en équivalent paddy, a régressé entre 1976 et 1980 de 274 kg à 268 kg, creusant le déficit en vivres du pays de 25 % à 28 %.

.

Tandis que l'objectif était de 16 à 18 %, la production industrielle
n'a réalisé qu'une croissance annuelle moyenne de 0,6 % pour les biens de consommations, avec -1,5 % dans le secteur étatique et 3,9 % dans les secteurs coopératif et privé. Globalement, la production ne couvre même pas la consommation et ne permet donc pas d'accumuler. C'est par des importations que l'économie vietnamienne assure près d'un tiers de ses besoins en biens de consommation et de production 3. Le taux de couverture de son commerce extérieur étant
2Le produit matériel net correspond à l'agrégat "revenu national créé" du système de comptabilité du produit matériel MPS en vigueur au Vietnam jusqu'en 1992 (date à laquelle il est remplacé par le système de comptabilité nationale SNA des Nations Unies). Dans ce cadre comptable, les statistiques vietnamiennes distinguent trois agrégats: le "produit social brut" (somme des productions des différentes branches à l'exception des services non productifs), le "revenu national créé" (différence entre le produit social brut et les consommations productives dont l'amortissement) et le "revenu national utilisé" (somme du revenu national créé et des ressources extérieures, c'est-à-dire le solde entre les importations et les exportations). Les statistiques des Nations Unies estiment le produit intérieur brut du Vietnam en réajustant à la hausse le produit matériel net de 20% pour intégrer les services non-procluctifs comptabilisées dans le MPS, voire de 80% si on prend en compte aussi les activités production annexe cles entreprises étatiques, l'activité productive domestique des travailleurs du secteur étatique, l'activité de construction des ménages. Cf. UNDP [1990]. 3pour l'ensemble du quinquelmat, la structure des importations comporte 38,4 % de matières premières, 36 % de biens d'équipement et 23,5 % de biens de consommation.

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de 18 %, le Vietnam apparaît plus que jamais dépendant de l'aide étrangère, celle des pays socialistes pour l'essentiel. Tableau 1.2 Ressources et emplojs 1976-1980 (évalués en millions de roubles 1985) Ressources 36 046 Emplois Produit matériel net 25 212 Consommation Importations 10 834 Accumulation Exportations
Source:

36 046 28 583 5470 1 993

Indicateurs économiques de la RSV 1976-1985 Tableau 1.3 Efficacité productive du travail et du capital 1976-1980

Taux de croissance moyen: Produit matériel net Population active productive Capital fixe productif

0,2 % 2,2 % 15,4 %

Source: Comité d'Etat au plan (1981)

Sur l'ensemble du quinquennat, l'accroissement du travail et du capital fixe productifs n'a quasiment pas eu d'effet sur la production. La productivité du travail productif a régressé de -4,8 % dans les secteurs étatique et coopératif (M.A. Crosnier et E. Lomel, 1987). La faible productivité du capital fixe tient moins au niveau du taux d'accumulation (19 % en moyenne) qu'à une orientation industrielle lourde des investissements, à une mise en chantier de multiples projets dont les délais d'exécution s'allongent par manque de fourniture de matériaux et outillages, et surtout à des capacités productives inutilisées en raison du manque d'approvisionnements en matières premières et pièces de rechange. On peut observer qu'en dehors des conditions climatiques, à l'origine de plusieurs mauvaises récoltes, la réalisation du plan quinquennal s'est trouvé compromise par l'évolution des relations du Vietnam avec l'extérieur, dominée par son affrontement avec la Chine: guerre à la frontière du SudEst et intervention au Cambodge; exode de la communauté Hoa (Vietnamiens d'origine chinoise), coupure de l'aide chinoise (estimée à 1,5 milliard de dollars pour le quinquennat) et guerre à la frontière septentrionale avec la Chine; embargo économique des Etats-Unis, suspension de l'aide 22

des autres pays occidentaux et des institutions financières internationales. Si le renforcement de l'aide soviétique (estimée à 1 milliard de dollars par an) et l'adhésion au CAEM (COMECON) ont permis au Vietnam de faire partiellement face à son isolement international, le poids des dépenses militaires n'a cessé de s'alourdir chaque année -à un rythme de 15 %- représentant 10,8 % du produit matériel net en 1979, 19,6 % en 1980. En même temps, une part importante de la force de travail s'est trouvé de nouveau détournée vers la défense nationale (alors que la population masculine entre 18 et 30 ans représentait 23 % de la population totale, cette proportion se situait, dans les campagnes du Nord, à environ 10 % - en-dessous même du seuil de 14 % que ces régions avaient connu au moment de la guerre américaine) (Comité d'Etat au Plan, 1981). On peut parler à ce propos de facteurs externes mais qui ne sont pas nécessairement exogènes, pour autant que la détérioration de l'environnement international du Vietnam peut s'analyser, en partie, comme un effet des ambitions et options stratégiques de 1976 du PCV. Confronté à la montée d'un mécontentement social généralisé, alors que pèse la menace d'une nouvelle guerre avec la Chine, le PCV a fait, au 6ème plenum de son comité central d'août 1979, un constat de crise d'une extrême gravité: pénurie généralisée de biens de. consommation et de production, forte baisse du niveau de vie de la population, réduite massivement par ailleurs à l'inactivité (Nguyen L., 1979). Alors que les usines, faut d'inputs, ne tournaient qu'au tiers de leurs capacités, l'Etat, faute de produits manufacturés, ne parvenait plus à collecter dans les campagnes les vivres nécessaires à la subsistance de la population citadine. Les livraisons de grains à l'Etat n'ont cessé de chuter à partir de 1976, atteignant leur niveau le plus bas en 1979, avant de se redresser partiellement en 1980 (grâce à l'introduction d'achats à prix "négociés" avec les paysans).

Trois années de suite -1978, 1979, 1980-I'Etat a dû diminuer la ration vivrière qu'il garantissait à la population (Lam T .L., 1984). La pénurie générale trouve sa traduction dans l'écart d'inflation entre les prix étatiques et ceux du marché libre.
2:3

Tableau 1.5 Hausse des prix de détail entre 1976-1980

Produits vivriers Produits alimentaires Produits manufacturés Biens de production de l'agriculture
Source: Phan V.T. (1991)

Prix étatiques 47,4% 153,1 % 193,3 % 15,7 %

Prix libres 450,7 % 424,1 % 352,1 % 411,7 %

1.2. Opérant une révision de l'ensemble de la politique économique, le 6ème plénum du PCV d'août 1979 a appelé à un déblocage institutionnel permettant une mobilisation de toutes les forces productives: tout faire pour que l'activité productive "explose" (bung l'a). Pour cela, une problématique nouvelle est introduite, celle de la différenciation des intérêts économiques4, qui récuse l'existence d'une homogénéité sociale des intérêts, d'une coïncidence des intérêts partiels avec l'intérêt général ou d'une primauté de l'intérêt de la société sur les intérêts individuels et collectifs. Elle part au contraire de la reconnaissance d'une certaine complexité sociale, affirme l'existence d'une pluralité d'intérêts potentiellement divergents, et donc la nécessité d'une procédur<? sociale assurant leur unité. Une telle procédure doit se fonder sur un principe contractuel et de réciprocité des avantages, de sorte qu'il n'y a pas d'intérêt général qui ne soit en même temps intérêt pour le groupe et pour l'individu, et inversement. Aussi, le critère de rationalité de ce système d'intérêts économiques différenciés doitil résider dans sa capacité à la fois à développer la production sociale, à accroître la productivité des entreprises et à élever le niveau de vie des travailleurs (Dao X.S., 1982). En fait, il s'agit, pour le PCV, d'établir un compromis social institutionalisé entre "trois types d'intérêts économiques": l'intérêt "général", identifié à celui de l'appareil étatique central; l'intérêt "collectif' de l'entreprise étatique, de la coopérative ou de la collectivité locale; l'intérêt "individuel" du travailleur salarié ou du producteur privé. Concrètement, face aux rapports centralement planifiés existants qui assurent le prélèvement étatique sur le surproduit social, il s'agit d'introduire les rapports marchands que
4Cette problématique Sik (1967, 1974). hétérodoxe trouve une de ses premières formulations avec Ota

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requiert une institutionnalisation et individuel.

de l'intérêt

du producteur

direct, collectif

1. Dans l'agriculture, l'Etat établit avec les coopératives et les producteurs privés des relations contractuelles "à deux sens": en contrepartie des prélèvements effectués sur les récoltes (impôt agricole et livraisons obligatoires, dont les taux sont stabilisés sur une période de 5 ans), l'Etat s'engage à assurer aux producteurs collectifs et privés un approvisionnement correspondant en biens de production (fonction du montant des livraisons obligatoires). Quant au produit excédentaire, le producteur est autorisé à le vendre soit sur le marché libre, soit à l'Etat à un prix négocié, proche des conditions du marché libre. Par ailleurs, les coopératives sont incitées à allouer les terres non cultivées aux coopérateurs pour leur mise en exploitation individuelle. Ces premières mesures aboutiront, avec la Directive n° 100 du PCV de 1981, au régime du "forfait de production" (khoan), contrat de fermage par lequel la coopérative confie chaque famille de coopérateurs -outre le lopin de terre individuel- la responsabilité de l'exploitation d'une parcelle de terre collective, avec le droit de disposer pleinement et librement du produit une fois acquitté un forfait fixé contractuellement pour plusieurs années (le régime des points-travail ne fonctionnant plus que pour les types de travaux qui continuent d'être organisés par la coopérative et effectués par des équipes de production). 2. Dans l'industrie, l'Etat étend l'autonomie de décision des entreprises, qui sont incitées en leur sein à généraliser le régime du salaire aux pièces, et au dehors à établir des relations directes les unes avec les autres afin d'assurer contractuellement leur approvisionnement en matières premières et en biens d'équipement. Les entreprises sont autorisées, d'autre part, à utiliser leurs ressources (les déchets notamment) pour développer une production hors plan et l'écouler librement sur le marché. Ces mesures d'urgence ouvrent la voie à la Décision gouvernementale n025 de 1981 qui institue pour les entreprises étatiques le système du "triple plan" de production: à côté de la production centralement planifiée, effectuée à partir de ressources allouées par l'Etat et livrée impérativement à l'Etat (plan A), l'entreprise est autorisée à accroître sa production à partir de ressources qu'elle se procure elle-même et à disposer en toute liberté de ce produit supplémentaire (plan B); elle est aussi autorisée à diversifier son activité par des productions annexes destinées au marché (plan C). 3. Dans le commerce intérieur, l'Etat instaure la libre circulation des marchandises entre les provinces, et libéralise le petit commerce privé. Le

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monopole du commerce extérieur des organismes centraux est supprimé et les provinces sont habilitées à, entrer en contact directement avec l'étranger, à, créer leurs compagnies d'import-export, et recourir en ce domaine aux compétences de la communauté Hoa; d'autant que chaque exportateur obtient un droit de rétention et d'utilisation sur une partie de ses gains en devises (10 % du montant des exportations planifiées et 50 % pour tout dépassement du plan). 4. Une décentralisation de l'administration économique transfère une part importante du pouvoir aux provinces qui deviennent de véritables sujets économiques: en dehors des produits considérés comme stratégiques et administrés par l'Etat de manière centralisée, les autres produits relèvent désormais de la compétence des provinces qui décident de leur production et de leur commercialisation, y compris la fixation des prix. C'est cette décentralisation qui permettra à, Hochiminh-ville notamment de devenir le laboratoire de nombre de réformes économiques partir de 1979. 5. Le PCV reconnaît la nécessité de maintenir, du moins au Sud, un régime socio-économique pluraliste faisant coexister cinq secteurs: étatique, coopératif, individuel, capitaliste privé (le travail salarié est autorisé jusqu'à, une limite de 8 à, 10 salariés) ou mixte (capitalisme d'Etat). Il admet que le développement de telle ou telle forme d'organisation sociale de la production doit se justifier par sa seule efficacité productive, et que les formes privées notamment peuvent s'avérer plus appropriées à certaines situations. Pour l'économie vietnamienne, le plénum de 1979 marque ainsi la mise en place d'une articulation formelle entre la planification centralisée et une procédure marchande de coordination des activités économiques, qu'institutionnalise un régime de double prix: prix fixé/prix libre. Bien que dans la combinaison entre plan et marché, ce dernier ne soit conçu que comme ayant une fonction de régulation complémentaire, annexe, l'introduction d'un régime dual dans le fonctionnement notamment du secteur étatique et coopératif constitue la modalité par laquelle s'opèreront l'extension progressive de la régulation marchande et le retrait graduel de la planification centralisée.

1.3. Ce tournant nombre de remarques.

fondamental

de 1979 appelle toutefois un certain

1. La crise du régime économique centralement planifié ne date point de la fin des années 1970. Le système est entré en crise dès le premier plan quinquennal 1961- 1965 au Nord Vietnam, qui a révélé, dans sa dernière

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phase, une incapacité de l'Etat à assurer l'approvisionnement nécessaire en vivres du secteur non-agricole, et qui a vu une chute du pouvoir d'achàt des ouvriers et employés de l'Etat d'environ 25 % pour l'ensemble du quinquennat [A. Fforde et S. Paine, 1987]. Pénurie et inflation dont l'origine réside dans le manque d'investissements agricoles (la priorité ayant été accordée au secteur industriel), la faible productivité du travail de l'agriculture collective (laquelle a substitué partout des équipes de production aux unités familiales paysannes) et la politique de rigidité des prix étatiques (dont la structure favorise l'industrie au détriment de la paysannerie). La régulation pénurique s'est faite par la hausse des prix sur le marché libré, dont l'effet est de détourner vers l'exploitation des lopins de terre privés des coopérateurs une part encore plus grande de la force de travail et d'autres ressources des coopératives.6 Aussi est-ce dès les années 1960 que le maintien du système implique que le PCV renonce, de fait, à imposer un monopole étatique dans l'allocation des ressources et tolère l'existence voire l'extension d'un marché libre, et tout d'abord pour le riz7. De 1965 à 1975, durant toute la période de la guerre américaine, l'abondante aide extérieure -soviétique et chinoise pour l'essentiel- dont a benéficié le Nord Vietnam a eu pour effet de masquer les dysfonctionnements du système; plus, elle en a aggravé les désequilibres macroéconomiques, l'inefficience microéconomique, tout en empêchant l'introduction de réformes. Dans l'agriculture, la tentative de la province de Vinh Phu de mettre en place en 1966 un régime contractuel de forfait de production avec chaque famille de coopérateurs tourna court, et son initiateur (Kim Ngoc) condamné par la direction du PCV. Toutefois, les forfaits de production ont continué à se répandre dans les coopératives sous la forme de pratique "souterraine" (chui). Autre pratique illicite des coopératives: l'extension de
5Entre 1964 et 1968, alors que les prix agricoles doublaient (+97,5 %) sur le marché libre, les prix étatiques de collecte (-1 %) et de vente à la consommation (-2 %) baissaient (Phan V.T., 1991). Selon C.Wlùte [1985], le prix du marché libre pour les céréales qui était déjà le double du prix étatique en 1961, en représente le quintuple en 1968. 6C'est pourquoi il est peu pertinent d'opposer la productivité de l'agriculture collective à celle des lopins de terre de terre privés comme s'il s'agissait de deux systèmes indépendants et concurrents, alors qu'ils constituent le double aspect d'un système. L'efficacité relative de l'exploitation privée tient en grande partie aux transferts de ressources de l'exploitation collective d'autant plus importants que s'accentue la pénurie de produits agricoles dont les prix libres s'élèvent. 7Le revenu tiré des terres collectives n'a jamais dépassé 40 % du revenu total du coopérateur: 39,3 % au plus haut en 1961 et 32,2 % au plus bas en 1968 (Phan V.T., op. cit. ).

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la superficie des terres attribuées à l'exploitation privée des coopérateurs bien au-delà de la limite des 5 % autorisée, ainsi que l'allocation à ces lopins de terre privés des meilleures qualités d'engrais et autres inputs. Dans l'industrie aussi, les entreprises étatiques ont été conduites à enfreindre les règlementations: une part de plus en plus importante des ressources allouées par l'Etat s'est trouvée affectée à des activités hors-plan nécessaires, à l'origine, pour se procurer l'approvisionnement en vivres et en matières premières que l'Etat ne peut assurer, mais qui, par la suite, sont devenues une source appréciable de revenu hors plan pour l'entreprise et ses salariés. Le marché libre,qui représentait 15 % du commerce en 1965, en contrôle environ 25 % en 19758. Ainsi, au sortir de la guerre, l'Etat de la planification centralisée Nord-vietnamienne est-il un Etat central "faible"-selon l'expression de Stefan De Vylder, de A. Fforde et S. de Vylder [1996] -, soumis à la concurrence du marché libre dans l'allocation des ressources, incapable d'enrayer la montée en son sein même d'une économie parallèle, d'autant que les collectivités locales fermaient les yeux, trouvant dans ces pratiques informelles et souterraines leur propre intérêt. L'expérience Nord-vietnamienne ne fait que confirmer l'irréalité d'une économie centralement planifiée9. La planification centralisée réellement existante implique un mode hors plan de régulation marchande qui prenne en charge le "déficit de régulation" par le plan; de sorte que l'économie officielle ne peut fonctionner régulièrement qu'en s'adjoignant de façon contradictoire une économie parallèle [W.Andreff, 1993]. De ce système réel, les analyses développées par le PCV ne peuvent toutefois en rendre compte tant qu'elles se bornent à opposer le plan au marché libre, qualifié de facteur de désordre et donc pervers; autrement dit, tant qu'elles continuent à séparer l'économie officielle de l'économie parallèle, considérée comme relevant de l'illégalité voire du sabotage. C'est dans ces conditions qu'en 1976, le Vietnam unifié s'est vu imposer, qua.<;iment sans débat (hormis quelques
80ffice général des statistiques [1978]. M.S.de Vienne [1994] estime que, sur la période 1960-1975, une proportion entre 1/3 et 1/2 de la production agricole commercialisable se retrouve sur le marché libre; et qu'une proportion entre 1/6 et 1/4 de la production industrielle est détournée des circuits officiels et vendue sur le marché parallèle. 9Une économie centralement planifiée fonctionnant sur la base de relations sociales uniquement verticales est irréelle au sens où l'est aussi une économie de marché conçue comme système décentralisé autorégulateur, c'est-à-dire structuré seulement par des relations sociales horizontales.

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