L'élite économique marocaine

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Quels sont les fondements historiques et socioculturels de l'émergence de l'élite économique marocaine ? Quel est l'impact des réformes économiques qu'a connu le Maroc depuis l'indépendance sur les entrepreneurs et les entreprises ? Quelles sont les caractéristiques majeures et les grands paradoxes du capitalisme marocain en ce début de XXIe siècle ?
Publié le : mardi 1 décembre 2009
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EAN13 : 9782296222533
Nombre de pages : 264
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L'ELITE ECONOMIQUE MAROCAINE
Etude sur la nouvelle génération
d'entrepreneurs Noureddine Affaya Driss Guerraoui
L'ELITE ECONOMIQUE MAROCAINE
Etude sur la nouvelle génération
d'entrepreneurs
L'Harmattan ARCI
L'ELITE ECONOMIQUE MAROCAINE
4' Etude sur la nouvelle génération d'entrepreneurs
Ouvrage publié avec le concours de la Confédération Générale
des Entreprises du Maroc et la Fondation Attijariwafa Bank.
Toutefois les opinions qui y sont exprimées n'engagent que
leurs propres auteurs.
Publications de l'Association de Recherches
en Communication Interculturelle
L'Harmattan
ISBN : 978-2-296-08077-5
Tous les droits sont réservés
Edition 2009
NADACOM Design
N° de dépôt : 2009 MO 1788
Impression : Imprimerie BIDAOUI L'ELITE ECONOMIQUE MAROCAINE
Etude sur Io nouvelle génération d'entrepreneurs 5
SOMMAIRE
Avant-propos 9
Introduction 11
PREMIÈRE PARTIE
L'ELITE ECONOMIQUE MAROCAINE
Histoire, Culture et Reformes 15
CHAPITRE I- EMERGENCE DE L'ENTREPRENARIAT AU MAROC :
FONDEMENTS HISTORIQUES ET SOCIOCULTURELS ET
DYNAMIQUE DES RÉFORMES 17
1- Genèse et complexité socioculturelle de l'élite économique
marocaine 20
1-1- L'approche khaldounienne 20
1-2- Légitimité politique et rôle des élites 25
1-3- L'élite marocaine et l'idée de reforme 32
1-4- Les marchands marocains et l'Europe 35
1-5- Libéraux et conservateurs 41
2- L'élite commerçante et la rupture du protectorat 5]
3- « La bourgeoisie marocaine » de l'indépendance 65
4- Réformes économiques et dynamique entrepreuneuriale 73
CHAPITRE II - L'ENTREPRENARIAT MAROCAIN, CHANGEMENT
OU CONTINUITÉ ? 79
1- Le Maroc : un pays émergent ? 79
2 - Les grands paradoxes du capitalisme marocain 89
L'ELITE ECONOMIQUE MAROCAINE
6 ô Etude sur la nouvelle génération d'entrepreneurs
DEUXIÈME PARTIE
ENTREPRISES ET ENTREPRENEURS AU MAROC
Etat des lieux, mutations et regards sur l'avenir
Résultats d'une enquête 113
CHAPITRE I : LES ENTREPRISES AU MAROC : ÉTAT DES LIEUX 115
Les entreprises du système productif structuré 116 1-
2- Les entreprises du système productif non structuré 118
CHAPITRE II : L'ENTREPRENARIAT AU MAROC :
PROFILS DES ENTREPRENEURS ET CARACTÉRISTIQUES
125 DES ENTREPRISES ENQUÊTÉES
Profil sociodémographique des entrepreneurs enquêtés 125 1-
1-1- Une génération d'entrepreneurs de plus en plus jeunes 125
1-2- Une génération de plus en plus instruite 126
1-3- Une génération d'entrepreneurs dont la formation est
de plus en plus en adéquation avec l'activité exercée 127
128 1-4- La permanence du poids du legs familial
1-5- Des entrepreneurs en phase avec les choix stratégiques du
129 Maroc
1-6- Une place encore faible de la culture dans la gouvernante
de l'entreprise 130
1-7- Des entrepreneurs soucieux du respect du droit et des
institutions 132
1-8- Des entrepreneurs avec un comportement citoyen mais un
134 engagement politique limité
1-9- Une attitude lucide et ouverte vis-à-vis de la
137 mondialisation
2- Caractéristiques des entreprises enquêtées 138
139 2-1- Des entreprises de création récente
140 2-2- Des entreprises ciblant le marché local et mondial
2-3- Des entreprises dont l'origine du capital
141 demeure familiale
2-4- Des entreprises qui ont une appréciation positive
de la qualité de la main d'oeuvre 145
L'ELITE ECONOMIQUE MAROCAINE
Etude surfa nouvelle génération d'entrepreneurs 7
CHAPITRE III : LES GRANDES MUTATIONS DE
L'ENTREPRENARIAT MAROCAIN 149
I- Le développement dans la société de l'initiative
entrepreneuriale 149
2- La volonté et la motivation, sources principales de
l'entreprenariat 152
3- L'entreprenariat, une vocation 153
4- Le « self made man », une utopie possible 155
5- Un entreprenariat en mal de rupture avec le réseau
familial 156
CHAPITRE IV : LES ENTREPRENEURS MAROCAINS :
APPRÉCIATION DES DÉFIS ET VISION DE L'AVENIR 159
1- Défis et obstacles à l'entreprenariat 159
1-1- La permanence des rentes et des privilèges comme
défi majeur 159
1-2- La corruption, un obstacle fondamental à l'entreprenariat 161
1-3- La bureaucratie, une déviance contre l'initiative 163
1-4- La crise de l'école, la pauvreté et la dégradation de l'environnement,
trois défis fondamentaux pour l'entreprise 165
2- Attentes et vision de l'avenir 166
2-1- Renforcer la politique publique d'appui à la création
d'entreprises 166
2-2- Promouvoir entrepreneuriale auprès
des jeunes 168
2-3- Créer un environnement macroéconomique favorable 168
2-4- L'émergence d'une nouvelle génération d'entrepreneurs,
un espoir pour l'avenir 169
Conclusion 173
L'ELITE ECONOMIQUE MAROCAINE 8 Etude sur la nouvelle génératon d'entrepreneurs
TROISIÈME PARTIE
REGARDS ET OPINIONS DES ACTEURS 175
On n'a pas besoin du pouvoir pour réussir son entreprise
Brahim Zniber 177
Les raisons de la réussite
Aziz Akhenouch 183
Le besoin de stratégie
Miriem Bensalah-Chaqroun 189
Le rôle de l'Etat est capital
David Toledano 195
11 y a de plus en plus d'entrepreneurs patriotes
Mohamed Horani 207
Les réformes de l'administration contribuent à la promotion des
entreprises citoyennes
Mohamed Khalil 213
Entreprendre au Maroc, un métier devenu valorisant
Bouthayna Iraqui Houssaini 219
L'Etat : Coach pour l'entreprise
Adil Douiri 225
L'esprit et la motivation
231 Amine Benkirane
Le développement économique et la solidarité sociale passent
aussi par le civisme fiscal
Noureddine Bensouda 239
ANNEXES 245
REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES 257
L'ELITEECONOMIQUEMAROCAINE
Etude sur la nouvelle génération d'entrepreneurs à 9
Avant-propos
Le présent ouvrage est le résultat d'une étude réalisée à partir d'une
enquête menée auprès de 100 entrepreneurs marocains appartenant à
la génération que nous avons qualifiée de nouvelle, non seulement en
raison de son âge (25-45 ans, hormis quelques exceptions incluses à
titre de comparaison), mais aussi et surtout en vertu de ses particularités
majeures, notamment le comportement citoyen , le patriotisme
économique, l'investissement dans les activités à risque , la contribution
à l'effort national d'innovation, de formation et de modernisation des
relations professionnelles, la lutte contre la corruption, le respect du
Droit et des conditions de travail des salariés dans leurs établissements
et l'engagement socialement responsable dans la réalisation des grands
choix de la Nation.
Il s'agit, par cette étude, de comprendre la genèse de l'élite
marocaine et plus particulièrement la nouvelle élite économique dans
son rapport avec les enjeux de la réforme qu'a connu le Maroc moderne,
d'analyser les mutations qu'elle traverse et rendre compte des paradoxes
qu'elle vit, ses attentes, ses contraintes, et sa vision de l'avenir ; le tout
enrichi par une série de témoignages recceuil lis auprès d'un échantillon
d'entrepreneurs ainsi que de représentants de l'administration générale,
certes appartenant à des horizons géographiques, ethniques, sociales et
professionnelles diverses , mais surtout animés toutes et tous par un
seul objectif : contribuer à la construction d'un Maroc gagnant. L'ELITE ECONOMIQUE MAROCAINE
10 II Etude sur la nouvelle génération d'entrepreneurs
Cette étude a bénéficié d'un partenariat exemplaire avec
la Confédération Générale des Entreprises du Maroc, et plus
particulièrement son ex-président Moulay Hafid Elalami et du soutien
de la Fondation Attijariwafa Bank. La réalisation de l'enquête a été
rendue possible grâce à la très dynamique équipe de la CGEM et
de l'Association des Femmes Entreprencures du Maroc (AFEM),
au concours efficace de la CNSS et de son Directeur Général Said
Ahmidouch et à l'apport de plusieurs collègues, amis et institutions
publiques et privées.
A l'ensemble des entrepreneurs, qui ont répondus au
questionnaire ou qui se sont soumis à l'exercice du témoignage,
et à ceux et celles qui nous ont accompagnés tout au long de cette
étude, nous présentons nos sincères remerciements à la fois pour leur
confiance et pour leur contribution à la réalisation de ce travail.
Qu'ils trouvent tous ici l'expression de notre profonde recon-
naissance.
Noureddine Affaya et Driss Guerraoui
L'ELITE ECONOMIQUE MAROCAINE
Etude sur la nouvelle génération d'entrepreneurs il 1 1
Introduction
Le Maroc connaît des mutations démographiques, éco-
nomiques, politiques, sociologiques et culturelles dont les
implications sur les comportements de tous les acteurs de la société
sont certaines. Dans le domaine économique ces mutations sont
l'ceuvre des grands choix stratégiques opérés, en particulier
depuis l'avènement du règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI
qui a fait de la modernisation du système productif national, dans
un contexte de mondialisation, d'ouverture et de libéralisation, un
axe fondamental de la politique économique nationale.
Dans ce cadre, de grands chantiers pour la construction du
Maroc du XXI ème siècle ont été lancés avec comme composantes
essentielles l' édification d' infrastructures autoroutières, portuaires,
aéroportuaires, de zones franches et de technopôles, de réseaux
de télécommunication, d'interconnections électriques et de parcs
éoliens, la mise en place de dispositifs institutionnels et juridiques
favorisant la promotion de l'investissement , le renforcement
de la liberté économique et de la concurrence au moyen d'une
politique publique de désengagement progressif de l'Etat et la
mise en place de règles consacrant l'efficience, la transparence et
la souplesse des interventions de l'administration. L'ELITE ECONOMIQUE MAROCAINE
12 Étude sur la nouvelle génération d'entrepreneurs
Ces grands chantiers ont d'ores et déjà commencé à
avoir un impact en terme de mobilité sociale et de changement
de comportement des acteurs intervenant dans la sphère de
l'économie, annonçant par là l'émergence d'une nouvelle
génération d'entreprises et d'entrepreneurs et traduisant, de ce
fait, l'avènement d'une nouvelle élite économique dont le poids
grandit d'année en année et dont l'influence sur la marche de
l'économie en particulier et du pays en général semble se profiler
à l'horizon.
A partir de cette hypothèse forte, la présente étude
essaye de répondre à plusieurs questions qui nous semblent
fondamentales :
- Quels sont les fondements historiques et socioculturels de
l'émergence de l'élite économique marocaine ?
- Quel est l'impact des réformes économiques qu'a connu
le Maroc depuis l'indépendance sur les entrepreneurs et
les entreprises?
- Quelles sont les caractéristiques majeures et les grands
paradoxes du capitalisme marocain de ce début du XXI
éme siècle ?
- Quelles sont les transformations que connaissent
l'entreprenariat et l'entreprise au Maroc ?
- la genèse , l'évolution et la nature du comportement actuel
de la nouvelle génération d'entrepreneurs et d'entreprises
autorisent-t-elles de parler d'une rupture avec l'image
répandue du « patronat » marocain, comme un groupe social
prospérant sous les effets de la proximité du pouvoir, des
droits acquis , de la rente, des privilèges, des passe-droit, du
clientélisme, de la parenté, de la corruption, de la combine,
de la triche et plus grave encore de l'absence de patriotisme,
de comportement citoyen et de responsabilité sociale ?
L'ELITEECONOMIQUEMAROCAINE
Etude sur la nouvelle génération d'entrepreneurs 3
Enfin, quel regard porte la nouvelle élite économique
marocaine sur l'avenir et quels enseignements tirer du
point de vue du modèle marocain de développement?
C'est à ces questions, d'une réelle importance pour l'analyse
de la problématique du renouvellement des élites économiques
et de la mobilité sociale au Maroc, qu'essaye de répondre cette
étude.
La première partie de ce travail est construite autour
d'une réflexion préalable sur la genèse de l'élite économique
marocaine ainsi que sur les réalités de l'entreprenariat, impulsées
par la dynamique des réformes qu'a connu le Maroc depuis son
indépendance.Cette réflexion a été menée à partir de documents
historiques et de recherches puisées dans la littérature existante
en la matière.
La deuxième partie est le résultat d'une enquête menée
auprès d'un échantillon de 100 entrepreneurs appartenant à
ce que avons qualifié dans cet ouvrage de nouvelle génération.
Leur sélection s'est opérée en tenant compte de l'âge (25 à 45
ans), de l'approche genre, de la répartition de cette catégorie de
la population par région et branche d'activité et de la taille des
entreprises ( TPE, PME, Grands Groupes).
Cette enquête a été, également, éteillée par une série
de regards et d'expériences (troisième partie), puisés auprès
d'entrepreneurs et de personnalités « témoins de leurs temps »,
les uns appartenant à la génération de l'indépendance, connus et
reconnus par leurs expériences et leurs apports à la collectivité
nationale dans le domaine de l'entreprenariat (Brahim Zniber et
Mohamed Khalil) et d'autres appartenant à la nouvelle génération
(Miriem Bensalah Chaqroun, Bouthayna Iraqui Houssaini, Aziz
Akhennouch, Adil Douiri, Amine Benkirane, David Toledano,
Mohamed Horani et Noureddine Bensouda) .
1 L'ELITE ECONOMIQUE MAROCAINE
1 4 II Etudesurla nouvelle génération d'entrepreneurs
L'objectif de ces témoignages est d'enrichir les résultats de
l'enquête et de tirer les enseignements les plus pertinents du point
de vue de l'appréciation, par les acteurs directs, des mutations
que connaît l'économie marocaine dans cette phase décisive
de son évolution et de l'identification des défis que les élites
économiques auront à relever pour contribuer à la construction du
Maroc moderne. L'ELITE ECONOMIQUE MAROCAINE
Etude sur la nouvelle génération d'entrepreneurs 111 1
PREMIERE PARTIE
L'ELITE ECONOMIQUE MAROCAINE
Histoire, Culture et Reformes L'EUTE ECONOMIQUE MAROCAINE : Histoire, Culture et Réformes 1 1 7
CHAPITRE I
EMERGENCE DE L'ENTREPRENARIAT AU MAROC
Fondements historiques, socioculturels
et dynamique des réformes
De la convention d'Algésiras à la mondialisation actuelle
l'économie et la société marocaines ont pu formuler un récit
tantôt clair tantôt obscur, permanent ou balbutiant, de leur
intégration dans la modernité. La convention, signée au début
du XX siècle (1905), a constitué un tournant majeur dans le
destin du Maroc dans son double rapport à son historicité et à
son environnement extérieur, notamment à l'Europe. Son entrée
« forcée » dans le temps du monde, surtout avec l'avènement du
protectorat, a marqué, pour toujours, son histoire, sa culture, son
économie et sa politique. Le pays s'est trouvé, chaque fois, face
aux impératifs de l'ouverture, avec tous ses instruments incarnés
par l'Etat, l'entreprise et le marché mondial.
Les lourdes défaites d'Isly (1844) et de Tétouan (1860)
et les différentes pressions européennes sur le Maroc, traduites
dans la convention d'Algésiras, ont imposé l'ouverture des
frontières aux capitaux et aux marchandises européennes, sur la
base d'accords bilatéraux permettant aux étrangers d'avoir des
droits et des priviléges économiques. Pire encore, ces pressions g L'ELITEECONOMIQUEMAROCAINE
18 Etude sur la nouvelle génération d'entrepreneurs
ont entraîné une capitulation aux conséquences incalculables sur
le corps social, en admettant que les pays européens aient placé
certains citoyens marocains sous leur protection.
La grande question qui fut posée, à travers des formules
chaque fois différentes, était celle des réformes. Quel modèle
adopter pour sortir de l'impasse , construire son propre projet
de société et bâtir son modèle spécifique de développement ?
Partagés entre les pressions européennes et les résistances d'une
société imprégnée par le traditionalisme, les Sultans ont tout tenté
pour éviter la perte de la souveraineté. Cependant, l'incapacité de
mobiliser une dynamique endogène de réformes, et les pressions
continues des puissances européennes ont fini par mettre le pays
sous tutelle franco-espagnole.
Les rapports avec l'Europe résument l'épopée pathétique
d'un Maroc exposé à de continuelles négociations pour construire
les fondements de sa renaissance moderne. Des années de
l'indépendance au règne de Mohammed VI, le Maroc est à la
recherche d'une véritable culture d'entreprise dans le sens pluriel
du terme, englobant la participation politique, l'entreprenariat
économique, la solidarité sociale, la création intellectuelle, la
diversité culturelle, la bonne gouvernance et l'ouverture maîtrisée
sur l'environnement extérieur.
Le Maroc, tiraillé entre la volonté de modernisation et les
forces de l'immobilisme, n'a cessé de négocier avec les facteurs
d'« invention de la tradition ». L'Etat s'est souvent trouvé à
l'avant-garde de projets de réformes sans pour autant réussir à les
faire aboutir. A cause des résistances « culturelles », des conflits
d'intérêts ou des manoeuvres politiques ou bien de choix hasardeux,
l'histoire de l'économie marocaine après l'indépendance résume
le rapport fluctuant avec les impératifs de la réforme, et le déficit
ECONOM(QUE MAROCAINE : Histoire, Culture et Réformes 1 19
de l'esprit d'entreprise susceptible de création de richesse et de
développement économique et social généralisé.
Il est indéniable que sous le règne de Mohammed VI les
choix stratégiques majeurs ont été arrêtés, les grands chantiers
identifiés et le rythme des réformes s'est sensiblement accentué.
Les observateurs sont frappés par la volonté politique de sortir
le Maroc de la léthargie et d'instaurer un climat de confiance
seul susceptible de drainer les investissements, mobiliser les
entrepreneurs nationaux, faire participer la société civile,
circonscrire et réguler positivement les causes des blocages du
passé. Des signes forts qui attestent, encore une fois, du rôle
« avant-gardiste » de l'Etat au Maroc, mais qui provoquent,
dans le même mouvement, les réactions hostiles des groupes de
pression « de toute nature » ou des traditionalistes et conservateurs
« de tout bord » qui voient dans cette dynamique de modernisation
une menace des intérêts établis et des idées rétrogrades.
Ces réalités doivent être au coeur de toute analyse de la genèse
des élites (économiques) marocaines. Car se sont ces réalités
qui montrent pourquoi les élites demeurent encore aujourd'hui
partagées entre les impératifs de la réforme et la peur de la
déperdition identitaire, entre la fragilité des structures intérieures
et la pression des contraintes de l'extérieur, entre un véritable
esprit de l'entreprise productive et la logique du gain immédiat,
l'économie des rentes, des passe-droits, du clientélisme et de la
parenté. Il s'agit d'un travail de compréhension qui fait appel non
seulement à l'économie mais aussi et surtout à l'histoire et à la
culture.
Ce travail constitue donc un préalable indispensable pour
élucider l'état actuel de l'élite économique marocaine. L'ELITE ECONOMIQUE MAROCAINE
20 Etudesurla nouvelle générationd'entrepreneurs
1- Genèse et complexité socio- culturelle de l'élite
économique marocaine
Le Maroc du XIXe siècle et du début du XXe siècle fut
aussi bien le produit d'une dynamique historique interne que des
contraintes extérieures pressantes qui se sont accentuées à la fin
du XIXe siècle et ont débouché à sa mise en double colonisation
française et espagnole en 1912. Cette conséquence déterminante
avait pour cause la fragilité de ses structures économiques,
l'immobilisme de sa formation sociale et le traditionalisme ancré
de ses référents culturels.
Les chercheurs de cette période charnière du Maroc
moderne sont unanimes pour observer que la compréhension
des causes profondes de cette évolution ne peut être pertinente
qu'en tenant compte d'une double analyse ; celle des structures
économiques et sociales qui ont favorisé le retard, l'immobilisme
et la résistance aux réformes, et permis d'imposer la volonté
de puissance des européens sur sa destinée ; et celles des bases
sociales, économiques et culturelles de 1'Etat makhzénien.
1-1 L- 'approche khaldounienne
Yves Lacoste considère que le Maroc du XIX siècle n'est
que le prolongement du Maroc du XIII et XIV siècle qu'Ibn
Khaldoun a su analyser avec une perspicacité remarquable. Le
Maroc, selon l'approche khaldounienne, est une société tribale
dont l'activité économique se réduisait à l'élevage et à des formes
élémentaires d'exploitation agricoles. Puisque les ressources
économiques étaient inégales par rapport aux besoins, les tribus
étaient obligées de rentrer en guerre pour contrôler les points
d'eau, les terres et les pâturages nécessaires à leur survie'. Leurs
1- Ibn Khaldoun, Moqqaddimah, Dar Ihyyae Attorrath El arobi, 4e édition, Beyrouth. L'EUTE ECONOMIQUE MAROCAINE : Histoire, Culture et Réformes 21
défenses étaient une condition de la continuité. Ces guerres
tribales avaient pour fonction le renforcement de la cohésion
interne entre les membres de chaque tribu ou d'un ensemble de
tribus, contre celles qui les menaçaient. Ce qui a engendré une
organisation politique « démocratique » et militaire émanant d'un
conseil des « Choyyoukhs » de la tribu sans pour autant les laisser
décider pour une longue période.
Ce sentiment fort de cohésion entre les membres d'une tribu
ou d'un ensemble de tribus, la force qu'il génère qu'Ibn Khaldoun
nomme « aassabia » les poussèrent à imposer leurs autorités sur
les tribus adverses. Dès que les dirigeants d'une tribu s'appuyaient
sur une prédication religieuse, pouvaient justifier leur volonté de
pouvoir et leur octroyer une légitimité religieuse -en plus de la
force de 1' « aassabia »- ils arrivaient à exercer leur hégémonie
sur les autres tribus en les assujettissant et en formant un Etat
capable d'intégrer le maximum de territoires faisant d'une ville
traditionnelle leur capitale.
La violence, selon Ibn Khaldoun, n'était pas le seul moyen,
pour imposer l'autorité et garantir la souveraineté du nouvel Etat,
car ses dirigeants se voyaient obligés de contracter des alliances
en dehors de la tribu dominante, sur la base d'une répartition
d'avantages matériels et politiques.
Les besoins de l'Etat, au début de sa foimation, n'étaient
pas grands à cause de la nature bédouine de ses dirigeants. Ils se
contentaient de garantir les impôts légaux, Zakat, Kharaje, et la
Jizia. Cependant, quand les villes se développaient et la civilité
règnait, cette étape était celle de la prospérité de l'Etat. Sauf qu'elle
contenait des facteurs de sa dissolution et de sa déconstruction.
En période de prospérité l'Etat s'éloigne progressivement
de sa « aassabia » tribale et de sa base sociale. Il fonctionne grâce
à la soumission et l'allégeance, comme moyens pour garantir
L'ELITE ECONOMIQUE MAROCAINE
22 a Etude sur la nouvelle génération d'entrepreneurs
l'équilibre et la continuité de son pouvoir. Mais la gestion inégale
des ressources, provenant essentiellement des divers impôts
et dépenses, les écarts qui se creusent entre l'Etat et la société
poussent, de nouveau, à la sédition, à l'anarchie et à la « Siba ».
L'Etat se fragilise et une autre « aassabia » ressurgit pour refonder
un nouvel Etat 2 .
L'approche khaldouniènne peut être utile pour comprendre
et expliquer les péripéties de la société marocaine avant le XVI
siècle, mais elle est dénuée de toute pertinence scientifique
face à des mutations importantes qu'a connu le Maroc à partir
du début du XIX siècle, d'abord à cause de l'expansion et le
contrôle des ports marocains par les ibériques et des axes du
commerce transaharien, ensuite par l'émergence des Zaouias
comme forme d'organisation organique de la tribu, l'apparition
de « l'appartenance chérifienne » en tant que fondement du
pouvoir au lieu de la « aassabia », et enfin le « Jihad » contre
les invasions européennes comme source de légitimation du
politique. Ces nouvelles données politico- sociales ne peuvent
être expliquées en s'appuyant sur l'approche khaldounienne, car
de nouveaux facteurs mobilisateurs se sont avérés susceptibles de
gérer la pratique politique au Maroc surtout avec l'avènement de
la dynastie Alaouite. Déjà la fracture entre l'Etat makhzenien et la
société fut une cause de la grande anarchie qui a caractérisé la fin
de l' ère Mérinide 3 .
2- « L'Etat reposerait sur la solidarité qui unit ses fondateurs. Ceux-ci ne tardant
pas à profiter des avantages que leur procure le pouvoir politique, s'enrichiraient,
et pour l'atteindre deviendraient des sédentaires. Ce rechercheraient le confort
faisant il deviendraient amollis, poltrons, soucieux de leur bien-être. Amollis, désu-
nis, ils deviendraient incapables d'assurer la défense et la cohésion de l'Etat qui se
morcelle ». Yves Lacoste ; Ibn Khaldoun, naissance de l'histoire passé du tiers-
monde, Ed Maspero, 1978.
asabiya et le wazi' » qui est l'objet 3- Ali Oumlil observe que « le pouvoir fondé sur la «
de la théorie politique de la Muqaddima, ne concerne en définitive que les socié-
Ed tés tribales », l'histoire et son discours, essai sur la méthodologie d'Ibn Khaldoun,
SMER, 1982, Rabat, P 210. L'ELITE ECONOMIQUE MAROCAINE : Histoire, Culture et Réformes 23
La révolte des tribus contre le pouvoir fut renforcée par
l'alliance des oulamas et des chefs de Zaouias, surtout que les
Mérinides n'avaient pas d'idéologie ou de prédication cohérente
capable d'être une base de légitimation de la violence exercée
contre les tribus révoltées'. Ils avaient pu intégrer les chorfas
Idrissides dans les appareils de l'Etat, mais cela avait un prix
lourd sur les dépenses, surtout que ces chorfas étaient exonérés
d'impôts, comme ils bénéficiaient de divers avantages. Par contre
le Makhzen Mérinide, face aux différents besoins financiers se
voyait contraint d'augmenter les impôts, et d'imposer d'autres
types de financements pour palier aux besoins grandissants de
l'Etat. Dès que les dépenses augmentaient, les impôts devenaient
plus lourds pour la population, des tribus se révoltaient, des
différentes fractions de la société commençaient à contester.
Ce fut dans ces conditions que les Zaouias devinrent
un refuge pour les tribus ou les groupes sociaux injustement
exposés aux pressions des impôts. Les chourfas se sont trouvés
solidaires avec une population persécutée par différentes, formes
de harcèlements. Il est historiquement juste de dire que des
chorfas (les Idrissides) s'étaient alliés aux Mérinides, d'autres,
par contre, surtout le cas des chorfas Saadiens avaient investis
leur pouvoir symbolico- religieux et leur position socio- politique
en s'opposant à la politique Mérinide et se sont présentés comme
la conscience d'une population réprimée et persécutée. Ce
positionnement des Saadiens avait attiré la sympathie de larges
couches de la population et surtout des Zaouias. Ce qui les amena
à s'emparer du pouvoir et finir avec la dynastie Mérinide.
L'avènement des Saadiens constitue un tournant majeur
dans la gestion politique du Maroc. Il a instauré dans l'imaginaire
symbolique marocain un autre paradigme de légitimation
4- Abdallah Laroui, Histoire du Maghreb, T2, Ed Maspero, Paris, 1975, P24
, L'ELITEECONOMIQUEMAROCAINE
24 C Etude sur la nouvelle génération d'entrepreneurs
politique fondé sur l'appartenance à une filiation prophétique. Des
chorfas qui étaient en marge de la société, devenaient un facteur
mobilisateur d'une population asservie et méprisées, et soutenus
par les Zaouias qui constituèrent une force sociale et « politique »
incontournable capable d'organiser les tribus, d'encadrer les
commerçants, les oulamas et les artisans dans les campagnes
comme dans les villes.
A partir du XVI siècle les Etats marocains Saadiens et
Alaouites avaient établi les fondements idéologiques et matériels de
l'exercice des pouvoirs' : la filiation prophétique et l'appartenance
chérifienne, le soutien organique des Zaouias, des impôts sur les
producteurs directs, les tributs du Jihad maritime et une continuelle
mobilisation « nationaliste » contre les envahisseurs étrangers.
C'est ainsi que le Sultan Mansour Dahbi voulut récupérer les
routes du commerce de l'or africain pour pallier à la crise interne,
mais sans résultat.
La société marocaine, avec l'avènement des Saadiens
et particulièrement avec la dynastie Alaouite, commençait à
être régie par d'autres paramètres tels que la « noblesse du
sang, le chérifisme comme source de légitimation politique, et
l'importance des Zaouias comme mode spécifique d'organisation
politico- religieuse des tribus. Cette alliance- cherifienne et
Zaouias- avait permis la gestion des nouveaux équilibres entre
les caïds, les pachas et les gouverneurs qui furent responsables
des affaires administratives, les faiseurs d'opinion comme les
oulamas, les fouqahas et les commerçants 6 ». Le souci de l'Etat
Makhzenien « Chérifien » devenait alors la conservation de
5- Voir Najib Mouhtadi, pouvoir et religion au Maroc, Ed Eddif, Casablanca 1999 P135
aussi Mohamed Gallaoui, Pouvoirs et Etat au Maroc ; Essai sur les expériences poli-
tico- religieuses du XVIIe siècle et du début du XVIII siècle, Ed Remald, Rabat, 1996,
P 178
6- Driss Benali, Le Maroc précapitaliste, formation économique et sociale, Ed SMER,
Rabat. 1983, P 124
L'ELITE ECONOMIQUE MAROCAINE : Histoire, Culture et Réformes 1 25
l'équilibre nécessaire entre ces différents acteurs majeurs de
la société, en usant tantôt de la force (à travers la stratégie des
harkas) tantôt de la dissuasion et l'autorité symbolico- religieuse
ou enfin des moyens économiques à travers la maîtrise des terres
et des marchés'.
1-2- Légitimité politique et rôle des élites
Il est certain que l'Islam a toujours joué un rôle déterminant
dans la gestion politique de différents Etats qui ce sont succédés
sur la destinée du Maroc depuis les Idrissides et surtout avec les
Almoravides et les Almohades. Toutefois, avec le chérifisme et
l'appartenance à « Ahl Al Bayt » inaugurés par les Saadiens mais
intériorisés et institutionnalisés par les Alaouites, le Sultan avait
acquis une forme de « transcendance » symbolique par rapport à
la complexité des liens tribaux. Il se présentait comme un acteur
au dessus de toutes les instances, même par rapport aux tribus
qui le soutenaient pour la conquête du pouvoir. Le Sultan chérif
avait acquis sa légitimité politique intrinsèquement et non en
s'appuyant sur un cadre tribal ou tout autre lien de cette nature. Il
devint l'incarnation de la « légitimité religieuse » qui transcendait
et équilibrait les autres instances agissantes dans la société. Ce qui
lui permettait d'imposer une hégémonie sur le champ politique et
religieux, et un monopole absolu du pouvoir.
C'est ainsi que le Sultan pouvait récupérer et orienter
l'institution religieuse en en faisant une source de légitimité
et du faquih le porte parole, le stratège de l'apologie et de la
justification de la politique du Sultan à travers la prédication dans
les milieux ruraux et urbains, berbères ou arabes. Le Sultan chérif
était l'incarnation de la légitimité religieuse et de la lutte contre
Mohamed Salahedine, Maroc, Tribus, Makhzen et colons, essai d'histoire
économique et sociale, Ed L'Harmattan, Paris, 1986, P 96 L'ELITE ECONOMIQUE MAROCAINE
26 Etude sur Io nouvelle génération d'entrepreneurs
les envahisseurs étrangers. Avec l'instauration de la fonction du
« commandeur des croyants », le Sultan représentait l'unité du
pays, en neutralisant toutes les prétentions politiques au nom d'une
tribu ou d'une région, comme il arrivait à intégrer les réserves ou
les résistances des fouqahas.
Toutefois, les Sultans Alaouites ont connu des mouvements
difficiles avec les révoltes de certaines tribus qui arrivaient à se
démarquer complètement du pouvoir du Makhzen, comme il y a
eu des oulamas qui avaient refusé de défendre les choix officiels de
certains Sultans. Ce fut le cas de Lahssen Lyoussi et de Abdessalam
Guessous au moment du règne de Moulay Ismaïl. Le XIX siècle
fut un siècle de révoltes contre le Makhzen central à cause de
l'appauvrissement des populations par de lourds impôts. Aussi,
l'Etat était partagé entre la gestion des dissidences ou des révoltes
encadrées par les Zaouias et les harcèlements extérieurs de la part
des pays européens. Bien que le Sultan commençât à imposer
sa légitimité politico- religieuse à travers la « transcendance »
chérifienne, il se voyait, parfois, obligé de tenir compte des pouvoirs
des Zaouias et des Tariqas, institutions capables d'encadrer et de
mobiliser les tribus. Certains Sultans avaient même appartenu à
certaines d'entre elles comme la Tariqa Naçiria avec Mohammed
Ben Abdellah (l'un des grands Sultans de la dynastie Alaouite) 8 ,
et la Tariqa Derkaouia avec Abderrahmane Ben Hicham 9 .
Les Sultans avaient intériorisé et intégré le rôle politique des
Zaouias dans les milieux ruraux. Ils les ont instrumentalisées comme
outils de maîtrise et de régulation dans la gestion des conflits et même
dans l'exercice du pouvoir, tantôt par la manipulation, la douceur,
les dons et les avantages, tantôt par l'usage de la violence. Ils leurs
8- Mohamed Darif, L'institution du Sultan Cherifien au Maroc, essai de synthèse (en
arabe), Ed Afrique- Orient, Casablanca, 1988, P 33
9- lbid, P 34

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