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L'empreinte du tourisme

De
342 pages
Le tourisme modèle depuis son invention les lieux qu'il investit par la mise en place de marqueurs spatiaux spécifiques. Cet ouvrage s'attache au repérage des marqueurs territoriaux, architecturaux, urbanistiques, dispensateurs d'identité touristique. Par leur présence, mais aussi par leur effacement, ils laissent des empreintes de lisibilité variable. Un ensemble de contributions sur l'empreinte du tourisme sont ici mises en débat par un collectif de géographes.
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L'EMPREINTE DU TOURISME

Coordination scientifique: Jean RIEUCAU, Jérôme LAGEISTE, Carine FOURNIER
Coordination technique: Carine FOURNIER

En couverture: « Le Photographe », Piazza deI Duomo à San Gimignano (Italie), par Oliver Bevan (2004). Oliver Bevan expose à la Galerie de l'Ancien Courrier (Montpellier). Oliver Bevan est né à Peterborough en Angleterre, en 1941. Ce peintre urbain britannique, installé depuis 2001 à Uzès dans le Gard, séjourne tous les ans en Toscane, depuis 1987. « Le Photographe» appartient à la série toscane du peintre. Après des scènes représentant la foule, l'artiste privilégie la lumière du soleil et les ombres portées autour de personnages, saisis de haut en bas. La toile représente l'ambiance insouciante de la Piazza deI Duomo et ses touristes, éloignés de leur quotidien, au contact d'un nouveau lieu. L'appareil photographique en bandoulière ou plaqué à l'œil du visiteur, distingue bien le touriste du résident. Jean Rieucau Montpellier, octobre 2005.

Ce travail de recherche mené sur le thème de l'Empreinte du tourisme a bénéficié du concours du Laboratoire « Dynamique des réseaux et des territoires» Université d'Artois EA 2468 (9, rue du Temple-B.P. 665 - 62030 Arras cedex) et du soutien de « l'Institut de Recherche en Géographie» (U.M.R. 5600 Environnement, Ville, Société) Université Lumière Lyon 2 (5, avenue Pierre-Mendès-France 69676 Bron Cedex).
www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01234-5 EAN:9782296012349

Sous la direction de

Jean RIEUCAU et Jérôme LAGEISTE

L'EMPREINTE

DU TOURISME

Contribution à l'identité du fait touristique

Ouvrage publié avec le concours du laboratoire Dynamique des réseaux et des territoires

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Harmattan IGnshasa

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac..des

Sc. Sociales, Pol. et Adm. , BP243, KIN XI de Kinshasa

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan
1200

Burkina Faso
villa 96

logements

1053 Budapest

Université

- RDC

12B2260 Ouagadougou 12

DES MÊMES AUTEURS

Jean RIEUCAU
(direction J. Rieucau) Les gens de mer. Sète en Languedoc. L'Harmattan, Paris, 1990, 320 p. (direction J. Rieucau, G. Cholvy) Le Languedoc, le Roussillon et la mer des origines à la fin du xxe siècle, L'Harmattan, Paris, 1992, Tome -1 : 310 p, Tome -2: 411 p. Systèmes littoraux, sociétés maritimes et riveraines de la mer (HauteNormandie, Languedoc-Roussillon, quelques exemples en Afrique noire francophone), Habilitation à Diriger des Recherches en Géographie, Université Montpellier-III, 1995,347 p. (direction F. Péron, J. Rieucau) La Maritimité L'Harmattan, Paris, 1996,356 p. aujourd'hui,

Biodiversité et écotourisme dans les pays du centre du golfe de Guinée, Prétourisme dans une unité géopolitique instable, Cahiers d'Outre-Mer, 2001, n° 216, Bordeaux, p 417- 452.

Jérôme LAGEISTE Les littoraux, espaces attractifs, dir. Biaggi c., Géographie en classe de seconde, Méthodes en pratique, CRDP Nord-pas-de-Calais, 2002, p 153-183. En collaboration avec de Lesdain, F Le guide du Morbihan, La " Manufacture, Lyon, 1989,303 p.

SOMMAIRE
L'EMPREINTE DU TOURISME Contribution à l'identité du fait touristique

Avant-Propos:
Jean RIEUCAU, Jérôme LAGEISTE. CHAPITRE-I : Marquer, spécifier, communiquer les espaces du tourisme Jérôme LAGEISTE, Les marqueurs spatiaux des lieux touristiques. Conceptualisation, typologie, et portée symbolique Jean RIEUCAU, L'empreinte nominale du tourisme. Régionymes, choronymes, toponymes, labels et slogans localisants, odonymes Carine FOURNIER, Les costas, empreintes nominales durables de la territorialisation touristique des littoraux espagnols. . 7

9

...11

.4

103

CHAPITRE-II: Equiper, organiser, scénographier les lieux du tourisme

...119

Jean RIEUCAU, La promenade maritime, de la station aristocratique à la ville de l'âge postouristique. L'urbanité d'un espace public aux limites de l' œkoumène.. .121 Vincent COEFFE, Les marqueurs spatiaux comme enjeux de la mise en tourisme de Waikiki (Hawaï)...177

Sylvie CHRISTOFLE, L'empreinte architecturale et urbanistique du tourisme de réunions et de congrès

.201

Nathalie LEMARCHAND, Le magasin de souvenirs et d'artisanat: marqueur spatial du tourisme?

.225

CHAPITRE III: Se représenter, baliser, pratiquer les territoires du tourisme Edith FAGNON!, Un exemple de renouvellement urbain endogène. De Amnéville, cité industrielle, à Amnéville-Ies- Thennes, complexe récréatif et thennal. Olivier DEHOORNE, Les bulles touristiques en milieu tropical. Logiques et enjeux des enclaves touristiques dans les pays en développement Bernard CALAS, Du Kilimandjaro à Biscarosse : évidence et vacuité des marqueurs spatiaux des espaces touristiques

..253

.255

..289

321

liT -PROPOS

Jan RIEUCAU Jérôm£GEISTE

Le thème de l'empreinte du tourisme s'inscrit dans la continuité d'un séminaire intitulé: «Les marquages spatiaux des lieux touristiques» qui s'est tenu à l'université d'Artois, le 24 mars 2004, organisé par ian Rie ucau et i rôme Lageiste. L'objectif de cette rencontre a résidé dans le repérage de l'ensemble des marqueurs spatiaux du tourisme, dans la compréhension de leur processus d'émergence, de pérennisation et de diffusion géographique. Il s'est agi ensuite d'apprécier et de mesurer leur empreinte spatiale, urbanistique, architecturale, nominale; leur valeur, ainsi que leur portée symbolique. On entend par empreinte, un objet, une forme - matérielle ou immatérielle - une dénomination, une ambiance, une atmosphère, permettant l'identification et la caractérisation du fait touristique. lIT leur présence ou leur absence, les empreintes laissent des traces plus ou moins prononcées, des témoignages ou vestiges de perceptibilité variable, des impressions de prégnance contrastée. Marques et empreintes du tourisme sont appréhendées au travers d'une série d'effets mesurables : profond/superficiel, durable/ éphémère/évolutif, explicite/implicite. Le présent ouvrage se place dans une acception large du fait touristique. Le début du XXr siècle est caractérisé par l'affaissement des délimitations conceptuelles entre tourisme et résidentialité (cospatialité entre I'habiter et la pratique touristique) entre tourisme, loisirs et thermalisme, les lieux obéissant à des trajectoires complexes (prototourisme, prétourisme, mis en tourisme, sortie du tourisme, remise en tourisme...). L'interrogation autour des notions d'empreintes et de marques touristiques a justifié la tenue, dans un premier temps, d'un séminaire

fondateur, auquel se sont associés, dans une deuxième phase, plusieurs chercheurs en géographie, pas nécessairement spécialisés dans le tourisme. Ces thématiques ont recoupé des préoccupations partagées par les deux organismes de recherche ayant apporté leurs concours à l'élaboration de ce questionnement. Nous adressons nos remerciements au laboratoire «ynamiques des réseaux et des territoires» (EA 2468) de l'université d'Artois (pôle d'Arras), ainsi qu'à la « Commission Nationale de Géographie du Tourisme et des Loisirs» affiliée au Comité National Français de Géographie (CNFG). En sciences sociales et en géographie en particulier, l'habitude est d'utiliser les expressions: empreinte industrielle, empreinte glaciaire, d'une civilisation. Les recherches autour de la question des formes prises par l'empreinte du tourisme peuvent contribuer à ouvrir un champ thématique nouveau, que cet ouvrage met en débat.

8

CHIUTRE

1

MIt QUER, SPECIFIER, COMMUNIQUER LES ESPf:tES DU TOURISME

LES MRQUEURS DES LIEUX SPlI'IArX TOURISTIQUES Conceptualisation, typologie et portée symbolique

Jérôme LmSTE Maître de conférences en géographie Université d'1\ois EA 2468 Dynamiques des réseaux et des territoires BP 665 62 030 ARA Cedex lageiste.jerome@wanadoo.fr

«L'espace est un doute, il mefaut sans cesse le marquer, le désigner », Georges Perec. Espèces d'espaces

Introduction

Le terme de « marqueur spatial» est assez rarement utilisé dans la littérature géographique. Ignoré par la plupart des ouvrages universitaires de base, quasiment absent de la nomenclature des publications à vocation encyclopédique ou épistémologique les plus récentes, il n'obtient qu'une place modeste dans Les mots de la géographie (Brunet, Ferras, Théry, 1992t
1 « Le marquage symbolique de l'espace, destiné à signaler une appropriation, est un souci qui remonte loin dans l'organisation des sociétés (...). Il s'établit par des repères signalétiques, des bornes, parfois des barrières et même des murs, assortis ou non de panneaux d'avertissement inégalement menaçants (...). En certains cas, le territoire se marque par des graffitis. Les frontières sont plus ou moins nettement marquées (...) il en est qui ont des fortifications, chemins de ronde, barbelés et autres défenses démonstratives. La toponymie, parfois les formes de mise en valeur et même les paysages, contribuent au marquage. Certains éléments naturels (un fleuve, une crête) peuvent avoir valeur de marquage tacite. » 11

Les biogéographes et les écologues paraissent certainement les plus coutumiers du terme en qualifiant la végétation, la qualité de l'air ou de l'eau de « biomarqueurs de l'environnement» 2. Si l'emploi du terme semble peu commun parmi les publications géographiques françaises, il revient néanmoins de manière récurrente dans le discours oral des géographes, particulièrement sur le terrain, lorsqu'il s'agit de qualifier un objet porteur d'une réalité. Cette discrétion est probablement liée à la nature incertaine du concept et bien sûr aussi au fait qu'il est possible de l'interchanger avec des notions plus communes, plus habituelles telles que: repère, indice, indicateur, signe, symbole, icône, caractère... qui sont communément employés comme synonymes. Si le mot « marqueur» semble particulièrement intéressant, c'est qu'il paraît produire un sens plus générique que les termes précédemment évoqués. D'autre part, la nature spatialisante du marqueur s'avère essentielle, car c'est vraiment dans son association avec l'adjectif « spatial» que le mot marqueur prend l'aspect d'un concept géographique valant la peine d'être approfondi et dont la dimension temporelle doit aussi être prise en compte. Les marqueurs spatiaux hérités et contemporains laissent des empreintes s'accumulant au fil du temps, pour constituer des territoires dont la lecture est parfois aussi complexe que celle d'un palimpseste. Ce qui a aussi valeur d'intérêt dans le concept de marqueur spatial, c'est qu'il fait ressortir une évidence à partir d'un objet géographique donné. En effet, la nature du marqueur spatial est sans conteste de faire reconnaître un fait, de mettre en évidence par des signes distinctifs perceptibles par tous, de manière à mieux appréhender une réalité parfois moins visible. En outre, si le marqueur spatial fournit une information sur la spécificité du lieu à celui qui l'aborde, il rend également cette information opératoire dans la mesure où elle singularise la portion d'espace considérée.

2

Utline t JP., Wicherek S., Environnement et santé: étude par les biomarqueurs,
of Medical XXVIII, 3-

(Environnement and health: biomarker study). Third World Congress Polonia, Cracovie, Pologne, 24-28 juin 1997. Fi ia medica Cracoviensa, 4,p 113-123.

12

Marquer l'espace apparaît donc comme une démarche actorielle plus ou moins intentionnelle - volontariste ou indirecte - destinée à modeler, instituer une forme qui acquiert ainsi une spécificité. A son tour, l'individu - touriste, visiteur, résident - décèle la nature des informations qui lui sont communiquées, en particulier ce qui constitue le différentiel avec les autres lieux. La forme mise en place par le marquage influe sur sa pratique et son usage du lieu. Inversement, par ses pratiques et par ses actes, l'individu élabore, lui aussi, ses propres marqueurs spatiaux - construction d'une villa, amarrage d'un bateau dans le port ou tenue vestimentaire par exemple -, acquérant à son tour une démarche actorielle. Figure 1 : Marquer l'espace: jeu d'acteurs et processus de communication

informent

>œrôm e Lageiste, 2005.

Il s'agit bien là d'un processus de communication dont le support est l'espace et où la forme passe par l'utilisation de signes, repères, symboles qui sont autant d'attributs spatiaux tant matériels qu'immatériels. Dans le cas des lieux touristiques il peut s'agir de la forme des aménagements, des types d'équipement et d'architecture, des espaces publics - routes touristiques, promenades, parcs, places -, des types de commerces, du mobilier urbain, de la nomination des lieux 13

- choronymie, toponymie, odonymie -, de la dénomination des structures d'hébergement, de la signalétique, de la mise en scène des entrées de ville, de l'affichage des labels, d'une ambiance, d'une délimitation - clôture, barrière, enclave -, de densité contrastée de population. Le marquage spatial semble donc être un acte plus ou moins intentionnel. Les marqueurs mis en place constituent les traces vives qui structurent les territoires, renseignant sur leurs spécificités, les distinguant, en particulier, des espaces non touristiques. Ils constituent les révélateurs spatiaux de la fonction du lieu. lkant d'éléments que le géographe doit prendre en compte dans l'analyse du processus de production des lieux touristiques.

1. Des marqueurs spécifiants Les marqueurs spatiaux ont pour vocation d'être vus, repérés et interprétables par chacun. Leur échelle d'élaboration constitue une approche intéressante pour opérer une première lecture. Selon le niveau scalaire auquel ils ont été conçus, ils laissent des empreintes - la question de leur profondeur interroge la durée des espaces et le rapport au temps des sociétés capables de stigmatiser l'espace de manière durable. fi) distingue d'une part, les marqueurs ostentatoires - de dimension conséquente - qui sont en fait des marqueurs fondateurs, structurant l'espace et s'inscrivant dans le temps long. Ils instituent notamment un premier niveau de spécificité par rapport aux autres lieux non touristiques. En effet, les lieux touristiques se sont présentés à l'origine comme des externalités du système urbain, placés en marge des lieux de vie quotidiens des sociétés. Le rôle des marqueurs spatiaux a précisément été de différencier ces lieux, explicitant que l'on était dans un espace hors quotidien. En accentuant le différentiel entre les lieux, ils ont participé de la mise en exergue de l'altérité alors recherchée par les touristes. Les marqueurs sibyllins d'autre part - de dimension plus réduite -, soulignent la singularité des lieux touristiques par des touches plus discrètes dont l'empreinte demeure légère. 14

Soit ils introduisent un second niveau de spécificité à l'intérieur même des lieux touristiques de manière à les différencier pour mieux les mettre en concurrence, soit ils mettent en évidence la fonction touristique des lieux là où il existe une cospatialité entre touristes et résidents permanents. Car non seulement aujourd'hui les touristes sont présents partout - l'ubiquité tend à devenir l'une des caractéristiques intrinsèques du fait touristique -, mais les résidents permanents sont, eux aussi, de plus en plus nombreux à s'établir dans des lieux touristiques. Cela ne signifie pas que le tourisme soit désormais indistinct, mais qu'il tend à devenir une prégnance (Lussault, 2005). Le rôle des marqueurs spatiaux consiste alors à indiquer la fonction touristique au cœur des lieux multifonctionnels. Figure 2 : Distinction des types de marqueurs

R.Jfonde Saillante I9tin ctive
Légère Superficielle I9crèt e

Temps long I?rmanence IITticipe de la durabilité des es aces Temps court Ephémère Temporaire / Evolutif

Repérable Explicite

19cemab le Implicite

œrôme Lageiste,2005.

2. Les marqueurs ostentatoires:

un premier niveau de spécificité

Nombreux sont les cas où la production des lieux touristiques s'est réalisée dans des espaces marqués par la vacuité et la déshérence, situés dans des marges restant à conquérir. L'objectif des acteurs ayant œuvré en particulier dans les espaces littoraux ou montagnards, a été de passer d'un espace non contrôlé à un ensemble aisément appréhendable avec ses bornes. Pour ce faire, le premier marqueur structurant et facilement appréhendable réside dans le plan de la station, de la ville. Il est en 15

damier - trame orthogonale -, semi-concentrique, concentrique, stellaire, panachant plusieurs de ces formes géométriques, organisé autour d'un équipement pivot ou décrivant des courbes. Dès le départ, l'image de la station est travaillée dans une projection frontale, pour être regardée depuis le point convergence, avec un arrière-plan où apparaît la montagne, la forêt ou le vallonnement en profondeur. Il s'agit d'une forme de construction intellectuelle réfléchie et anticipatrice, traduisant la volonté organisatrice des concepteurs qui cherchent à transmettre l'image d'une construction nouvelle entièrement dédiée au loisir. En forme de demi-étoile, le plan de Stella-Plage sur la Côte d'PhI e, bien qu'inachevë, se compose de voies rayonnantes concentriques convergeant vers une place centrale qui devait s'ouvrir sur le lieu des promenades mondaines, le casino et la plage de baigneurs. Ce type de plan, très largement répandu dans les stations anciennes Cabourg par exemple -, est issu du modèle universel de la reconstruction de Paris sous le Second Empire et la période haussmannienne, conçu autour d'un système régulier et symétrique d'axes monumentaux qui se coupent selon des intersections en étoiles où prennent place les principaux édifices. C'est aussi la conception des cités de la renaissance italienne, des villes grecques d' tie mineure ou des cités espagnoles du Nouveau Monde. L'usage d'un tel marqueur est une manière d'occuper l'espace de façon efficace tout en soumettant la nature à l'emprise de la civilisation. Tous les espaces touristiques n'ont certes pas été planifiés, mais il existe un trait commun, ils sont tous polarisés vers ce qui fait l'attraction. Selon l'époque, selon le code de l'esthétique et les pratiques touristiques, l'orientation converge vers la vue sur la mer et sur les hauts sommets, ou vers le port de plaisance et les champs de neIge. Dans l'ordonnancement de ces plans, les voies de communication ont leur importance, symbolisant à la fois l'urbanité et la modernité de la génération dont ils sont issus. Si la place de l'automobile a été intégrée dans la conception des stations dès le début du XXe siècle et plus encore après la Seconde Guerre mondiale, elle tranche très nettement avec celle qui lui est réservée dans les
3

Les aléas de l'économie

et de I'histoire ont empêché l'aboutissement

de ce projet

resté au stade de station embryonnaire (Lageiste, 2001, 2002). 16

structures urbaines anciennes dont l'édification s'est réalisée de manière plutôt chaotique. A Stella-Plage, le réseau de routes et de grands boulevards donnant accès à la mer, répond dès le début du XXe siècle, au besoin de l'automobile. Volonté paysagère et préférence accordée à l'automobile, les allées sont bordées de pelouses plutôt que de trottoirs, n'incitant pas les déplacements à pied. Dès les années 1920 un tramway assure une navette jusqu'à la plage (Klein, 1998). Pour les stations nées de la mission Racine4, la voie d'accès principale se situe en retrait de la station, la distribution locale est assurée par des routes secondaires, disposées en doigts de gants, de vastes parkings sont situés en retrait de la côte, se terminant par un accès piéton. La contraction de l'espace dévolu à l'automobile accompagnée d'une politique de déplacements alternatifs est une question d'actualité dans les lieux de forte densité. A une autre échelle d'observation, l'application expérimentale de cette politique concerne, au premier chef, aujourd'hui encore les lieux touristiques. Le Plan Vélo européens au long d'un axe atlantique, reliant l'Europe du sud à l'Europe du nord, met en réseau nombre de stations balnéaires localisées sur ce littoral. Le plan urbain, fait de toute évidence partie de ces marqueurs spatiaux dont l'empreinte est suffisamment profonde pour assurer une durabilité certaine aux espaces touristiques. Il existe aussi toute une somme d'équipements nécessaires à la transformation d'un rivage, d'un versant ou d'un quartier en lieu touristique, qui ont pour objectif de souligner la volonté de se démarquer de l'existant. Dans les premiers temps de son intrusion, la monumentalité des constructions, celle des grands hôtels des stations anciennes autant que celle des immeubles barres et les tours des stations contemporaines, sont apparues de manière autant atopique qu'importune. li. Touquet, l'hôtel Royal Picardy, haut de 40 mètres, comptait 9 étages, 500 chambres, 120 salons et boudoirs, un garage de 100
4

Mission Interministérielle pour 1'1iLé nagement de la Côte du Languedoc et du Roussillon, à l'œuvre de 1964 à 1983 et dirigée par Pierre Racine. S Le Plan Vélo s'inscrit dans une double démarche, européenne (Euro Vélo) et nationale (Schéma National des Véloroutes), l'objectif étant de promouvoir un réseau cohérent de routes pour les cyclistes. 17

voitures, une salle de culture physique, un hammam et une piscine. Le développement généralisé du tourisme dans des lieux qui émergent du néant impose ce nouveau modèle d'hébergement. Dès la fin du XIXe siècle, l'hypertrophie du grand hôtel a abouti au palace. Transplanté dans des lieux situés à l'écart de toute urbanité, ce type de construction est porteur d'une symbolique spatiale et sociale significative. Il s'agit d'un marqueur qui introduit une nouvelle dimension dans la dynamique de construction locale, impulsant les débuts d'une station émergente et bouleversant la hiérarchie des lieux pour occuper une position centrale parmi les localités préexistantes. Socialement, il s'agit d'un équipement de luxe réservé à la clientèle haut de gamme, tenant volontairement à distance la population autochtone. L'empreinte laissée par ce type d'équipement de même que la distanciation ressort encore plus nettement dans les pays où le tourisme est émergent. kie n campement de pêcheurs situé au bord du golfe Persique, Dubaï est passé de l'erg à la cité touristique urbaine ultramoderne. L'hôtel Burj Al-Arab installé sur l'eau épousant la forme d'une voile haute de 321 mètres, représente pour l'instant le marqueur spatial le plus symbolique de cet aménagement. Il est devenu l'emblème de Dubaï que l'on retrouve sur toutes les plaques minéralogiques. Signe annonciateur d'une entreprise pharaonique, deux ans après l'édification de cet hôtel, les travaux du Dubaï waterfront - devant constituer à terme le plus grand front de mer du monde6 - et des îles artificielles The world7 et Palm Islandi ont débuté. Mélange de
6

Le Dubaï waterfront, avec une superficie de 81 km2 devrait changer la géographie de l'émirat. La profondeur des fonds situés au large de Dubaï est suffisamment faible pour permettre le remblaiement et gagner ainsi 120 km de côte.
7 The world est un ensemble de 300 îles artificielles épousant la forme d'un planisphère de 9 km sur 6 km qui sera situé à 4 km au large de Dubaï. Chaque île, distante de 50 à 100 m va couvrir 2 à 8 hectares. La plupart des îles et des pays de ce planisphère géant ont été vendus sur plan. 8 The Palm Islands se compose de Palm llmeirah , Paml Jbel Ali et Palm Deira. Il s'agit d'îles artificielles en forme de palmier dattier. Palm llmeirah desservie par un pont a une vocation résidentielle avec de nombreux hôtels, villas, appartements, centres commerciaux et parkings. Palm Jbel Ali se caractérise par le loisir avec six marinas. A vu du succès, la construction supplémentaire de Palm Deira a été décidée dans un second temps et devrait être la plus vaste des trois îles. 18

constructions futuristes et de paillotes de luxe, le projet doit notamment comporter l'érection de la plus haute tour du monde approchant les 800 mètres. L'ambition architecturale est si novatrice, qu'elle constituera sans aucun doute une attraction touristique. L'empreinte audacieuse que le Dubaïwaterfront est en train d'inscrire correspond aussi à celle d'une société qui cherche à dominer la nature, et particulièrement la mer. Sans tenir compte des risques encourus, c'est néanmoins une tendance générale, propre aux lieux touristiques, que de s'installer prioritairement dans des sites naturels exceptionnels en situation extrême. La monumentalité des constructions parvient même à topographier les lieux dépourvus de relief. A la Grande-Motte, la forme pyramidale des immeubles situés autour du port de plaisance fait écho à la corniche des Cévennes. Par le mouvement, le volume et la pente, les pyramides se substituent à l'absence de relief (Rieucau, 2000). La monumentalité donne accès à des points de vue sur les paysages marins et cévenols. li.-del à de la topographie qu'elles constituent, ces pyramides ont été des marqueurs spatiaux créant un premier repère dans un espace non habité, elles symbolisent de manière emblématique l'appropriation des lieux. L'architecture employée pour l'édification des lieux touristiques procède souvent des habitudes de constructions urbaines et pour les stations pionnières de styles anciens extérieurs à la région, sans se soucier de leur anachronisme. En raison de sa commodité de construction, c'est le chalet suisse qui a été le plus répandu dès les débuts9 de la mise en tourisme des lieux. A partir de la seconde moitié du XIXe siècle le style néo-médiéval - construction en dur - a pris le relais, suivi par la villa italienne de la Renaissance, les pavillons mauresques, chinois et orientaux. Fin XIXe siècle, le régionalisme prend l'ascendance, à partir des formes vernaculaires ce sont les styles néo-normand et néo-basque qui s'imposent, pour devenir synonyme du style balnéaire. li. XXe siècle des formes plus modernistes variante paquebot de l'art déco - émergent dans le paysage architectural des stations. li. tournant du XXe siècle, l'architecture des

9~nt qu'il ne soit question de villas, les premières résidences étaient toutes qualifiées de chalets, l'absence de terme plus précis traduit la présence d'un champ vierge (Pic, 2004). 19

lieux touristiques est un marqueur donnant à lire que la station est le lieu de toutes les expérimentations et extravagances permises. La silhouette des constructions érigées - villas à plusieurs étages, grands hôtels, barres et tours contemporaines multipliant les niveaux -, la largeur des ouvertures, les types de matériaux employéslO, le parti pris pour des choix architecturaux autant fantasques qu'éclectiques1\ traduisent une volonté manifeste de se distinguer et de se distancier de l'architecture vernaculaire, de la villa du voisin, mais aussi des autres stations. Les premières villas ont été en leur temps des marqueurs spatiaux dont

les valeurs symboliques sont plurielles. Les villas pionnières 12 des
littoraux sont installées en retrait, surplombant le rivage. Elles sont les marqueurs d'une société qui ose s'implanter au bord de la mer, mais encore inhibée par le poids de l'héritage des représentations marines des sociétés occidentales. Progressivement affranchis, les nouveaux propriétaires de villas se sont installés au plus près de l'eau. Marqueur spatial témoin d'une pratique émergente, la construction des premières résidences secondaires représente le passage de la vie nomade qui était celle des voyageurs à celle de la vie sédentaire des villégiateurs13. Marqueurs fondateurs, les opulentes villas anciennes ont donné à lire, dès la genèse des lieux touristiques, une image sociale très sélective à travers laquelle les propriétaires exposaient un signe extérieur de leur richesse, instaurant un clivage entre la société locale et celle des villégiateurs.
10

L'importation de matériaux, techniques et ouvriers représente la référence à la

capitale, à la modernité et à l'avancement des techniques. Ce faisant, c'est renvoyer la région à la colonie dépourvue de ressources quelles qu'elles soient. De la même façon que des ateliers exportaient des maisons vers Cayenne, l'Âlérique du Sud ou 1'!\5tr alie depuis Bordeaux, Le Havre ou Londres, on a amené sur les lieux touristiques des matériaux venus d'ailleurs (Rouillard, 1984).
Il

~are

illage spectaculairede briques et de pierres alliant au gothique anglais des

pans de bois cimentés et des pignons artésiens, I'hôtel de ville et le beffroi du Touquet, construits en 1931, empruntent autant à l'architecture locale qu' outreManche.
12

Le peintre Charles Mozin a été l'un des premiers à bâtir à la mer, sur les hauteurs
L'invention du terme « station» confirme cette évolution. Si le terme est devenu

de Trouville en 1839.
13

commun pour qualifier les villes nouvelles dédiées au loisir, son introduction a révélé une nouvelle pratique, celle de la permanence du séjour. Statio signifiant en latin la permanence, l'immobilité, l'arrêt, le lieu de séjour. 20

Même dans les lieux touristiques anciens, les choix architecturaux les plus récents continuent d'introduire des discontinuités liées au besoin d'expérimenter et d'exposer la modernité. A ~ouan, en Haute Egypte, à proximité de l'hôtel Old cataract dont la valeur patrimoniale est pourtant largement reconnue - mélange d'architecture victorienne et de style mauresque construit en 1899 -, s'érige l'hôtel New cataract, immeuble contemporain de standard international. Si dans les régions intertropicales nombre d'hôtels situés en dehors des villes empruntent matériaux et formes à l'architecture vernaculaire - déclinaison de la paillote le plus souvent -, la dimension et surtout le confort dont ils sont dotés participent de la constitution d'isolats luxueux, sans traits communs avec les villages voisins. L'aménagement des lieux touristiques s'apparente à celui d'un espace scénique conçu pour contempler le spectacle grandiose du paysage dans lesquels il est installé d'une part, et pour observer la société dans ses activités quotidiennes. Villas, appartements ouverts sur une terrasse et promenades publiques sont les marqueurs emblématiques de l'un des ressorts de la vie touristique, la représentation de la société. A partir des villas surplombantes, les propriétaires peuvent à la fois regarder le panorama, la comédie humaine qui se joue sur les lieux publics - plage, piste de ski, promenade - et s'exposer pour être vu derrière les larges baies vitrées. fi) assiste à une alternance des rôles, le lieu d'observation est en même temps objet de contemplation. Sur la promenade, le jeu de représentation est également multiple, on y déambule pour observer le spectacle, on y parade afin de participer à la représentation et de se faire voir. Parmi les formes contemporaines des lieux de représentation, les quais des ports de plaisance rassemblent une société qui se reconnaît, qui se regarde. Elle admire les bateaux dans lesquels les propriétaires s'exposent dans leur cockpit pour être vus, tout en offrant la possibilité d'être contemplée par le jeu de la pratique déambulatoire. nsqu'à la fin du XIXe siècle, l'équipement des stations balnéaires se résume à la trilogie suivante: établissement de bains, casino, grand hôtel. Si l'établissement est contemporain des balbutiements du balnéarisme, le casino marque sa maturité. Il s'impose même en son temps comme le cœur de la vie mondaine, à tel point qu'il est fréquent que l'on commence symboliquement par bâtir 21

le casino pour déterminer la fonction du lieu. S'il est un marqueur fondateur, c'est aussi un marqueur social sans égal, l'aristocratie foncière - dont le château constituait le point de ralliement -, la haute bourgeoisie issue de la finance, sont en quête d'espaces de rencontre que procurent le casino et le grand hôtel. Les stations vont ensuite devenir le lieu de pratiques sportives initiées par les Britanniques. Les sports spectacles s'y déroulent, rencontres hippiquesl4, enduro du Touquet, grands prix de formule 1. Dès l'entredeux-guerres le sport est intégré à la vie touristique, golfs, tennis, yachting, ski alpin deviennent pratique courante dans les lieux touristiques. A partir des années 1960, les ports de plaisance se multiplient pour accueillir une nouvelle flotte qui est en train de se constituer. Ikès avoir été conçus comme de véritables parkings à bateaux, situés à l'écart de la station, ils deviennent rapidement le germe des stations touristiques implantées sur le littoral1Spour occuper une place comparable à celle de l'établissement de bain et du casino dans le système balnéaire contemporain. Plus récemment, dans les années 1980, l'implantation de centres de thalassothérapie a permis de revivifier la fonction thérapeutique première des bains de mer, d'étendre la fréquentation en dehors de la haute saison et de contribuer à l'image de marque élevée des stations 16. Les palais des congrès sont venus compléter cet ensemble d'équipements. fi) les retrouve autant dans les centres urbains que dans les lieux touristiques. En ville, leur multiplication a contribué au développement du tourisme urbain depuis une quinzaine d'années. Dans les stations, leur empreinte renforce l'urbanité des lieux, incorporant une nouvelle activité tertiaire et un autre type de clientèle. Les palais de congrès participent au passage de la station à la ville. Ils témoignent aussi de l'envergure souhaitée, pour leur ville, par les acteurs du développement local.
14

Le succès de Deauville revient pour partie à I'hippodrome souhaité par le duc de

Morny. 15 Les ports de plaisance ont constitué l'équipement central autour desquels les stations de la côte languedocienne ont été conçues. 16La thalassothérapie installée au port du Crouesty à f£on (Morbihan), prend la forme d'un édifice monumental en forme de paquebot singularisant l'espace environnant de la station, tout en constituant un amer aisément repérable sur la côte. 22

Alsi , la trilogie fondatrice a-t-elle évolué pour se composer désormais de cinq nouveaux piliers: le port de plaisance, le golf, la thalassothérapie, le casino et le palais de congrès, qui sont autant de marqueurs fondateurs spécifiant le degré d'équipement des stations et renseignant sur le niveau de fréquentation sociale du lieu. La présence de murs, clôtures, barrières voire de milices chargés de la protection autour d'un lieu touristique constitue aussi un exemple de marquage spatial, manifestant de manière ostensible la fermeture d'une enclave exclusivement réservée aux touristes. La logique de cette situation diffère dans les pays développés de celle des destinations touristiques émergentes. Dans le premier cas de figure, l'enclave permet d'inventer l'altérité dans un espace aux dimensions réduites. La singularité de la bulle balnéaire tropicale mise en place dans les Center parcs se trouve confortée par le phénomène d'isolat voulu par les concepteurs, matérialisé par une clôture, le cheminement piéton obligatoire et le confinement dans la forêt. Dans les destinations émergentes, l'enclave répond aux besoins des réalités locales avec lesquelles il est nécessaire de composer - tensions politiques, actes terroristes, inégalités de croissance, délinquance et criminalité -. En i'Uqu e orientale - Kenya, Tanzanie -, aucun espace touristique n'est conçu autrement que sous la forme d'une enclave. li. long de la côte orientale de l'île de Zanzibar s' égraine un chapelet d'enclaves hôtelières17 closes de murs, gardées à leur entrée comme sur la plage par un des vigiles en arme, pour protéger les hôtes d'une réalité quotidienne, celle du banditisme.

3. Les marqueurs sibyllins: un second niveau de spécificité Il s'agit d'équipements plus légers, voire de situations immatérielles dont la présence paraît moins évidente à repérer. S'ils suggèrent plus qu'ils ne s'imposent, ce type de marqueur n'est pas pour autant sans effet. Les marqueurs de la plage constituent un cas de figure très significatif. A moment de la création des premières stations

ne dénombrait encore que deux enclaves hôtelières sur cette côte à la fin des années 1990 (Guébourg, 1999), contre une trentaine en 2005. 23

17 fi)

balnéaires, la mer et la plage représentaient encore des vraIes Inconnues. La station balnéaire telle que nous la connaissons ne se développe pas devant une grève, mais devant une plage. Il a donc fallu transformer l'étendue de grève indifférenciée, non maîtrisée en un espace facilement appréhendable et praticable par tous. Le renfort des marqueurs spatiaux a permis d'y parvenir. Dans la partie haute, on édifie un front de mer, on aménage une promenade (marqueurs ostentatoires), en contrebas on couvre la grève d'estacades, de planches18,d'une série de cabines - salons de thé en position centrale-, de cordes, de pieux et de fanions destinés à la partition des hommes et des femmes. fi) y dispose un mobilier adapté, chaises pliantes, parasols, strandkorb19 (marqueurs sibyllins). Cette domestication spatiale a contribué à donner un sens très précis à la plage, la distinguant de la grève située au-delà de la station et lui conférant la centralité qui lui faisait alors défaut (Fig.3). L'utilisation de marqueurs bornant l'espace a largement contribué à l'invention de la plage, étendue dont les limites établies permettent de contenir les baigneurs. Il s'agit d'un acte à la fois structurant et territorialisant correspondant au prolongement de la station vers la mer. En montagne le tracé des pistes de ski alpin, leur nivellement et leur balisage, l'équipement en remontées mécaniques et la grenouillère procèdent du même principe. Les modalités de cohabitation des marqueurs spatiaux ont un sens. Certains marqueurs contribuent, de manière plus ou moins implicite, au recrutement social de la clientèle touristique. Voulus par les acteurs ils permettent d'opérer un tri sélectif au sein de la clientèle touristique qui fréquente les lieux. A son tour, la clientèle participe de ce regroupement social en créant ses propres marqueurs. La logique d'hébergement haut de gamme du Touquet où le prix du foncier et les taxes inhérentes à l'habitat sont élevés20 a conduit à
18

Quelques uns de ces marqueurs spatiaux, telles les planches de Deauville, sont

devenus emblématiques. 19Chaise en osier en forme de corbeille destinée à s'abriter du vent, communément utilisée sur les rivages de la mer du Nord et de la mer Baltique.

Le prix du marché foncier est du même ordre de valeur que celui du marché parisien. Le montant des taxes foncières et d 'habitation confondu s'élève à environ 15 000 euros par an pour les villas situées dans la forêt. 24

20

déplacer le dernier camping aux limites extérieures de la station afin de ne pas nuire à l'image de marque sélective voulu par les édiles. Eloigné vers la forêt, le camping est clairement dissocié du noyau urbain que constitue la station. Inversement, la présence massive de campings, mode d'hébergement dominant sur le littoral de la

presqu'île d'1'Vert

21

par exemple, rassemble une clientèle aux

origines sociales nettement plus modestes. De tels marqueurs ne sont pas aussi ostentatoires que des barrières, mais ils parviennent à créer des lieux de territorialisation exclusifs où les mélanges sociaux disparaissent. Si les nuances de ce type de marquage sont parfois subtiles, elles n'en déterminent pas moins de manière implicite la composition sociale de la clientèle qui fréquente les lieux touristiques. Si les commerces sont communs à l'ensemble des lieux touristiques, la distinction de leurs types n'est pas sans implication spatiale. Aant tout, le magasin de souvenirs participe de l'identification touristique des lieux. L'abondance de leur installation révèle une forte fréquentation, impliquant un nombre important d'excursionnistes. Lourdes, Rocamadour, le Mont Saint-Michel sont des sites où le caractère commercial parvient à prendre le pas sur la valeur patrimoniale ou cultuelle des lieux. Les produits exposés à la vente contribuent à façonner l'image de marque des lieux. En Europe occidentale, depuis le début des années 1990, les objets relatifs à la maritimité contribuent à valoriser l'identité territoriale des littoraux. De même, qu'en participant à la découverte des lieux par le goût, les produits du terroir répondent au besoin d'authenticité des lieux touristiques recherché par les sociétés occidentales. Les commerces destinés aux touristes de Stone Town centre ancien de Zanzibar ville - s'efforcent de proposer à la vente des objets de bois exotique, des vêtements et autres bijoux swahili participant de l'entretien du caractère mythique attribué au lieu. Encore inexistant il y a une quinzaine d'années, ce développement commercial occupe aujourd'hui des ruelles entières, révélant l'amorce d'une tendance au tourisme de masse. Enfin, la qualité des produits proposés à la vente est aussi révélatrice de la fréquentation sociale des lieux touristiques.
21

Chaque été, la presqu'île d'krt 800 000 campeurs.

située à l'ouest de Royan, rassemble environ 25

Figure 3 : Les marqueurs spatiaux dans l'invention de la plage

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Les marqueurs spatiaux du front de mer

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Balisage séparant

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l'espace les selon sexes
JéIfm:: lageme, 2005
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26

En exposant les plus grandes marques de vêtements et de produits de luxe dans la duty-free shop de l'aéroport de Dubaï22(FigA) - qui prend d'ailleurs plutôt les formes d'une galerie commerciale -, on comprend aisément à quel type de clientèle les entrepreneurs de la mise en tourisme souhaitent s'adresser. Le soin particulier apporté aux entrées de villes depuis les vingt dernières années a été l'occasion de mettre en scène un ensemble de marqueurs spatiaux. Les giratoires prennent à cet effet la forme de véritables vitrines où l'on expose de manière emblématique quelques éléments clés destinés à renseigner sur l'identité du lieu. A Berck-sur-Mer (Côte d'Opale) un char à voile et des cerfs-volants ont été sélectionnés pour donner à lire l'image d'une station touristique tournée vers les sports éoliens, manière aussi d'occulter la fonction médicale moins valorisante. A Wimereux (Côte d'Phle) la présence d'anciens bateaux de pêche échoués au milieu de giratoires ensablés certifie que l'on pénètre dans un territoire maritime, tout en revivifiant l'identité passée garante d'une authenticité recherchée. Pour se démarquer de la banalisation des formes de mise en tourisme offertes, dans une logique de marketing, la signalétique placardée aux entrées des stations spécifie la fonction du lieu, attire l'attention sur ses singularités tout en mettant en concurrence les lieux touristiques voisins. Tout commence bien souvent par un acte fortement territorialisant, celui de l'affichage promotionnel d'un ensemble immobilier dont on annonce la mise en œuvre prochaine et vantant les mérites du cadre de vie. Dès les débuts de la mise en tourisme il était déjà courant de recourir à de tels affichages. li. moment de l'édification de ses premières pierres, Beauvallon-sur-Mer sur le golfe de Saint-Tropez se présentait comme la plus récente et la plus jolie station de la Côte d' Az ur. Usant des nouvelles technologies, les projets de développement touristique de Dubaï sont présentés virtuellement sur écran annonçant the next generation destination ou encore imagine a

22

La compagnie aérienne Emirate propose aux passagers de l'Extrême-f) ient de

transiter par Dubaï pendant deux jours pour y faire du shopping, notamment à l'occasion du Shopping Estival aux mois de janvier et février. 27

grand city on the sea, whose waterfront welcomes the world where luxury meets convenience. Figure 4: Duty-free shop de l'aéroport de Dubaï

Source: irôme Lageiste,2005.

28

Figure 5 : Bateaux de pêche installés de manière emblématique à Etaples (Pas-de-Calais) et à Zanzibar (côte orientale)

Source: irôme Lageiste,2005.
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29

Il est fréquent de voir s' égrainer au long de la route un ensemble de panneaux annonçant les aménités du lieu: « ses plages», « son port de plaisance », «sa piscine », «ses tennis », ou encore l'étendue du domaine skiable praticable.

Figure 6: Signalétique à l'entrée d'Etaples-sur-Mer (Pas-de-Calais)

Source: irôm e Lageiste, 2005.

kc la création de labels et de logos, l'offre touristique devient ainsi une offre de pôle affichant les plus belles de ses distinctions. Le pavillon bleu garantit la qualité des eaux de baignade, le label kid des équipements destinés à l'accueil des jeunes enfants, le label ville d'art et d'histoire certifie la valeur patrimoniale du lieu. La course à l'obtention de labels est lancée, certains sont plus courus que d'autres, c'est le cas de celui de l'UNESCO attribuant le titre de patrimoine mondial de l'humanité. La compétition qui se joue autour de leur obtention a un effet stimulant, certains acteurs devant oeuvrer plusieurs années pour pouvoir prétendre à l'obtention de ce label, celui dont la reconnaissance est internationale. C'est le cas d'A as où les responsables municipaux ont initialement souhaité l'inscription des deux places d'architecture XVne et xvnr siècle d'inspiration flamande, la place des Héros et la Grande Place. Pour ce faire il faut procéder au ravalement de l'ensemble des façades, mairie et beffroi 30

compris, et par extension à l'ensemble des bâtiments de la ville ayant une valeur architecturale et historique23, mettre en lumière ces bâtiments de manière à ce que l'éclairage constitue un spectacle nocturne, réfléchir à un fleurissement moins conventionnel, et harmoniser le mobilier des terrasses des cafés. Prétendre à l'obtention d'un label peut finalement conduire au dépassement de l'objectif initial. Le label constitue alors la marque d'un espace remodelé pour satisfaire au besoin de la valorisation souhaitée. Les touristes sélectionnent-ils leurs lieux de séjour selon ces labels? Dans le cas de l'inscription au patrimoine mondial de l'humanité, la hausse de la fréquentation est significative, cela s'est vérifié pour Lyon depuis 1998. Mais pour autant, il ne s'agit pas d'une clientèle de longs séjours. Les labels Etape gourmande et Logis de Fanee attirent une clientèle d'excursionnistes qui sont alors assurés d'un certain niveau de prestation, le label station kid peut séduire les familles avec de jeunes enfants, mais ces critères de sélection ne sauraient suffire à déterminer le choix des destinations des lieux touristiques. Le foisonnement des labels affichés peut tout au moins être considéré par la clientèle touristique comme le garant de la qualité des services rendus dans le lieu. Peut-on toutefois affirmer que ces labels participent d'une meilleure lecture des lieux touristiques? Ce n'est pas certain dans la mesure où toutes les aménités ne sont pas labellisées, et où la profusion peut créer la confusion, mais aussi le nivellement. Malgré tout, l'intérêt, voire l'acharnement des acteurs locaux à vouloir obtenir ces labels ainsi qu'à les faire valoir, relève davantage d'une démarche de marketing territorial s'adressant aux investisseurs potentiels qu'aux touristes eux-mêmes. Placés au cœur des processus de reconversion touristique, les marqueurs peuvent contribuer à la métamorphose des lieux. Le port de pêche d'Etaples-sur-Mer (Côte d'Phle) a accueilli des bateaux de pêche jusque dans les années soixante. La profondeur de l'estuaire et son ensablement, conjugués à l'évolution de la taille des navires et à la polarisation des activités a orienté le déplacement de la flotte vers Boulogne-sur-Mer. Laissé un temps en déshérence, la proximité du réservoir de clientèle fréquentant le Touquet a rapidement agit en
23 Maison natale de Robespierre par exemple. 31

faveur d'une requalification touristique portuaire. La mise en place d'un port de plaisance à la place des anciens espaces dévolus à la pêche a déterminé l'intention. La construction d'une estacade au long du quai, l'implantation de lampadaires haubanés, à la manière des mâtures des bateaux, la réhabilitation d'une ancienne fabrique de cordages et de filets en espace tertiaire, comprenant notamment le nouvel office de tourisme de la ville, offrent à l'espace portuaire tous les attributs de la maritimité contemporaine (Fig.?). L'affichage de marqueurs nominaux: noms de poissons attribués aux pontons - bar, merlu, daurade -, l'installation d'un écomusée de la pêche dans une ancienne halle à poissons, la mise en valeur du calvaire des marins, l'accueil de Mareis24, permettent de revivifier le passé halieutique. L'association entre l'ancien destiné à révéler l'identité du lieu et le nouveau introduisant les fonctions touristiques sont les empreintes les plus communes de la reconversion de lieux où les activités traditionnelles ont décliné. Parmi la somme des actes indispensables à la création des lieux touristiques, les marqueurs nominaux participent de leur reconnaissance. Le tourisme crée des lieux et les nomme en utilisant généralement des termes qui évoquent la spécificité du lieu: mer, plage, bain, altitude (Equipe MIT, 2002), mais aussi la centralité dont il est le produit. Le Touquet-Paris-Plage fait à la fois référence à la capitale et à la situation au bord de la mer. Dans les lieux où le toponyme attribué n'évoque pas le tourisme, les acteurs de la mise en tourisme s'en détournent. C'est le cas de la commune d'Iko n située sur la presqu'île de Rhuys dans le Morbihan, où les documents de promotion touristique et les cartes postales préfèrent le nom du port de plaisance, Port Crouesty. fi) assiste là à une discontinuité entre l'ancienne et la nouvelle forme de territorialisation. A partir de la seconde moitié du XIXe siècle il était d'usage d'attribuer des choronymes aux étendues côtières investies par le tourisme en Europe occidentale. C'est dans cet esprit que la Côte d'Phle a été nommée pour situer le rivage autour du Touquet. ~ourd'hui, le choronyme s'applique à l'étendue côtière comprise entre Dunkerque et Berck (Dewailly, 1991).
Nausicaa a étendu son activité à la présentation de la pêche industrielle à Boulogne-sur-Mer et à celle de la pêche artisanale à Mareis à Etaples. 32
24

Figure 7 : Les marqueurs spatiaux de la maritimité contemporaine

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Source: irôme Lageiste,2005.

En revanche, au sud de l'lkhie, la côte n'a pas de nom propre, elle porte le nom de sa région: la côte picarde. Cela signifie qu'elle n'a pas fait l'objet d'une véritable mise en tourisme au moment de la vogue des nominations, avec en particulier la création de stations ex nihilo. Encadrée par la Côte d' Phle au nord et la Côte d' l\>âtr e au 33

sud, la côte picarde a longtemps fait figure de ventre mou sur le plan touristique (Lageiste, 2004). La nomination des structures d'hébergement n'est pas non plus laissée au hasard. Dès l'émergence des premiers hôtels on insiste sur la taille des édifices.

Figure 8 : La nomination des structures d'hébergement situées en bord de mer à proximité de Dar es Salam

Source: irôme Lageiste,2005.

34