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L'entreprise humaniste

De
192 pages
Mettant en garde contre le " modèle américain", inquiet de la mondialisation, l'auteur propose, dans cet ouvrage, un retour à certaines valeurs morales, fondées sur le respect de l'Homme, une " entreprise-enseignante ", le développement de l'archéologie industrielle. Ces réflexions sur le chômage, le civisme de l'entreprise opposé à l'entreprise citoyenne, les " suspectes ressources humaines " proposent un " changement de comportement " humaniste dans la gestion du travail.
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L'ENTREPRISE HUMANISTE

OUVRAGES DE PHILIPPE; A. BOIRY :

Les yeux pour
Le Cardinal

voir, poèmes,

Zones, Paris, 1945
à la qualité, 1963 Paris, 1966 S.F.A., Paris, 1979 Eyrolles, Paris, 1959

de Granvelle par Le Titien, Paris, 1950 Paris, Zones,

Perles du Golf film, prime Le temps mort, poèmes, Aide-mémoire, Histoire poèmes, du Royaume

d'Araucanie,

Les Relations publiques

ou la Stratégie de la confiance,

1989, 1ce et

2e édition

Éloge et Gastronomie de la Pintade,préface Pilote 24, Périgueux, 1994

de Paul de Montaignac,

Les jeunes dans la Résistance, préface de Jacques Baumel, Pilote 24, Périgueux, 1996. Prix La Dissez de Penanrun, de l'Académie des Sciences Morales et Politiques Parti sans laisser d'adresse, poèmes, LibeUules aux ailes de verre, poèmes, Busset de l'Académie 1997 Des jours d'or et de soie, poèmes, préface Nouvelles Pléiade, Paris, 1997 de Pierre de Boisdeffre, Éditions Française, EPCI, Éditions Paris, 1996 de Jacques Nouvelles de Bourbon Pléiade, Paris, préface

Philippe A. Boiry

L'ENTREPRISE HUMANISTE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Collection Dynamiques d'Entreprises
Dernières parutions

CASTEL François (du), La révolution communicationnelle, les enjeux du multimédia, 1995. COVA Bernard, Au-delà du marché: quand le lien importe plus que le bien, 1995. REGNAULT Gérard, Réussir son plan de formation dans une P.M.E., 1995. LES CAHIERS DU CARGÈSE, Sciences sociales et entreprises. Histoire de partenariats, 1995. LELEU Pascal, Le développement du potentiel des managers. La dynamique du coaching, 1995. RIFAI Nabil, L'analyse des organisations. Démarches et outils sociologiques et psychologiques d'intervention, 1996. SIWEK J., Le syndicalisme des cols blancs, 1996. MARTIN D., Modernisation des entreprises en France et en Pologne: les années 80, 1996. REGNAULT Gérard, La communication interne dans une P.M.E. Outils et comportements pour travailler ensemble, 1996. MARQUIS François Xavier, La technologie aux portes des PME, 1996. HENRIOT Christian, La réforme des entreprises en Chine. Les industries shanghaiennes entre Etat et marché, 1996. LACHAT Salomé & LACHAT Daniel, Stratégies de rupture et innovation. de l'ntreprise, 1996. PONSSARD Jean-Pierre (ed.), Concurrence internationale, croissance et emploi, 1997. BAUER Michel et BERTIN-MOUROT Bénédicte, L'ENA: est-elle une business school ?, 1997. ALET Dominique, Les enjeux actuels du management, 1997. REGNAULT Gérard, Les relations sociales dans les P.M.E., 1997. VIALE Thierry, La communication d'entreprise. Pour une histoire des métiers et des écoles, 1997. FROIS Pierre, Entreprises et écologie, 1997. ALTERSOHN Claude, La sous-traitance à l'aube du 21è siècle, 1997. FABRE Claude, Les conséquences des restructurations, .1997. BADOT Olivier, L'entreprise agile, 1997.

(Ç) 'Hannattan, 1998 L ISBN: 2-7384-6533-]

Nous vivom dam l'oubli de nos métamorphoses.
PAUL ÉLUARD

1. La mort du petit cheval

Au quatrième siècle avant J.C, le philosophe grec Héraclite constatait déjà que: "Le monde est comme le feu, sans cesse en mouvement». Encore Héraclite, ne connaissant ni les ordinateurs, ni les fusées, pas plus que l'électricité domestiquée ou 111 uissance p nucléaire, ne pouvait-il imaginer l'accélération de ce malheureux monde qui est passé en quelques dizaines d'années de la vitesse du feu à celle de l'atome. Que dirait-il de l'époque que nous vivons, où l'évolution des techniques fait que l'informatique, c'est déjà hier, et que nous entrons dans une ère nouvelle où des moyens de communication interactifs feront voler en éclat les dernières cloisons du travail, en préparant un monde virtuel dans lequel les distances étant abolies, le télétravail permettra de travailler depuis son domicile à condition d'être connecté par réseau? Comme elle est loin la foi candide des scientifiques de la fin du XIX'siècle qui voyaient dans la "fée électricité» la source de tous les bienfaits et pensaient que la mécanique serait à l'origine de tous les progrès... Il faut reconnaître de toute évidence que l'un des événements les plus marquants de la fin du siècle précédent et du début du nôtre fut certainement la disparition du cheval. Comment nier que l'avènement de l'automobile fut l'un des tournants les plus forts de notre temps? Comment douter que le divorce du couple millénaire homme-cheval, que cette rupture sans équivalent, ne fut un moment exceptionnel et sans doute sans pareil dans l'histoire de l'humanité? Cette union qui remonte à la fin du néolithique, soit vers l'an 3000 avant J.C, était une très vieille affaire.

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Encore la transition relativement étalée dans le temps se fit-elle sans trop de heurts. Sans être très vieux, je me souviens de mon enfance où Paris était traversé de lourds plateaux chargés de tonneaux de bière, tirés par de vigoureux boulonais. Je revois de curieux véhicules hermétiquement clos, attelés de solides percherons, dans lesquels on livrait la glace en pains - sectionnée si nécessaire à même le trottoir à coup de pic destinée aux glacières des commerçants. Il n'en demeure pas moins vrai que, si par une obstination absurde et contraire au courant de l'histoire, on avait persévéré dans l'élevage des chevaux alors que la voiture se vulgarisait, il y aurait actuellement en France quelques millions de chevaux inscrits à l'Agence Nationale pour l'Emploi sans grand espoir de reclassement. Il suffisait de lire le rapport Simon Nora sur l'entreprise pour savoir qu'avant la fin du siècle, l'informatique aurait entraîné le licenciement de la moitié du personnel des bureaux et que l'automatisation viderait les ateliers. Aujourd'hui, à tort ou à raison et très certainement à tort, les ouvriers, les O.S. (que l'on appelait «spécialisés», pour leur faire plaisir), les contremaîtres, les employés aux écritures, beaucoup d'employés de bureau, le personnel agricole, les manœuvres sont... des chevaux. Pas plus utiles dans ce monde déséquilibré que ne l'est la plus belle conquête de l'homme. Constat dramatique. Telle est la source de la crise que nous connaissons actuellement, qui touche toutes les grandes nations industrielles et qui contrairement à ce qu'affirment sans réflexion des politiciens sans recul, n'a strictement rien à voir avec l'économie et tout à voir avec un phénomène sociologique dont nous avions pourtant eu des exemples antérieurs. En effet, les deux grandes récessions économiques subies par la France depuis les débuts de l'époque industrielle ont, comme celle que nous connaissons, été avant tout des crises de société, trouvant leur origine à la fois dans une mutation technique forte et dans une incapacité chronique à prévoir et à gérer les conséquences. La première dépression grave (1870-1895) trouva sa source dans l'émergence de grandes industries réclamant une main

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d' œuvre stable et en bonne santé avec une formation plus évoluée. Or le prolétariat naissant était composé d'individus en mauvaise santé, instables et sans instruction. La lente apparition du fait social: le droit de grève (merci Napoléon III), la création des syndicats (encore merci, Sire !), la limitation du travail des femmes et des enfants (quarante-cinq ans d'atermoiements patronaux !) et le repos hebdomadaire vinrent à bout de cette première dépression qui était, de fait, une crise de société avant d'être une crise économique. Notre seconde grande récession (1929-1950) eut des causes aussi navrantes: l'apparition d'une production industrielle de masse alors que la consommation de masse, en dépit d'efforts isolés, était inexistante. Dans les premières années de «la crise», un ouvrier consacrait 60% de ses revenus à s'alimenter. En dehors de sa nourriture, sa consommation était au niveau de celle de 1860 ! Une connivence État-Industrie, permettant au gouvernement de se mêler de plus en plus du fait économique et des exigences sociales, permit, en installant un État-Providence, dont les défauts devaient vite apparaître, de venir en partie à bout d'une récession que la seconde guerre mondiale et son cortège de misère devaient effacer pour un temps. Là, encore, rien n'avait été prévu. Dire que la crise actuelle est une crise économique est évidemment commode, mais absurde. Le prétexte est une bonne excuse pour ceux qui prétendent gérer nos sociétés et dont la politique du chien crevé au fil de l'eau a été incapable de prévoir la force de l'évolution technologique et, surtout, l'ampleur de ses conséquences sociales. La réalité économique est simple: en France le produit national brut a augmenté entre 1970 et 1990 de 70%. On a rarement été aussi prospère et on n'a jamais eu autant de chômeurs. La vérité est que l'on savait parfaitement qu'un certain nombre d'impératifs (adaptation de l'appareil de production, élévation du prix de la main d' œuvre) poseraient des problèmes. On assistait à l'avènement des microprocesseurs, à la croissance de l'électronique numérique, à l'extension de l'informatique à la robotique. Quelques observateurs avisés s'inquiétaient de l'inertie du

Il

changement, non pas des décideurs, mais des mentalités, et l'on savait que ces évolutions aboutiraient aussi à une importante révision du temps de travail, du recrutement du personnel et de sa qualification. Sans être grand clerc, ni maquignon, on sentait que le temps des chevaux touchait à sa fin. Dans les années 80, le Bureau d'Information et de Prévisions Économiques (BIPE) établissait une croissance annuelle de 1,3% pour la période 1990-2000. Le même organisme, évaluant l'évolution de la demande des entreprises en matière de qualification du personnel, estimait que les ouvriers non qualifiés passeraient de 45 à 26%, les ouvriers qualifiés et les contremaîtres de 38 à 44% et les techniciens ingénieurs de 17 à 30%. On observera, au passage, que ceux qui voient dans une immigration le plus souvent non qualifiée une chance pour la France auraient intérêt à réviser leurs jugements, à moins de vouloir augmenter le nombre d'équidés symboliques de notre parc. En 1992, le nombre de travailleurs étrangers s'élevait à 1 518 000 personnes, soit 6,1% de la population active de la France. Ce pourcentage est à peu près égal à la part de la population étrangère globale (6%). C'est ce qui ressort du dernier rapport de l'INSEE sur «Lesétrangers en France». Cette étude confirme les observations déjà effectuées par d'autres organismes: la crise a particulièrement touché les étrangers en matière d'emploi. Ces derniers occupent plus fréquemment des emplois temporaires (8% contre 6% en général). En matière de chômage, la différence est encore plus flagrante: chez les 25-49 ans, le taux de chômage des étrangers est deux fois plus élevé que celui des Français de naissance. Ce phénomène est particulièrement notable chez les Maghrébins où le chômage a progressé de façon considérable (passant de 13% en 1980 à 30% en 1992, alors qu'il est passé de 6 à 9% pour les Portugais, par exemple). En 1985, dans La fin des habitudes, Jacques Lesourne et Michel Godet imaginaient deux évolutions possibles aboutissant à une société partagée au sein de laquelle cohabiteraient une population pourvue d'un travail hautement qualifié et une population en volume croissant, exdùe du monde du travail, qui bénéficierait de

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l'activité, de la productivité et de la générosité du premier groupe. En dix années, ce scénario, sans être démenti, s'est modifié. Henri Dumon observe CI993) :
..Des causes politiques, économiques et sociales ont secoué le monde et, particulièrement, l'Occident. Elles ont accéléré la redistribution des cartes d'une manière dramatique pour les sociétés industrialisées. ..En s'ouvrant aux échanges économiques, le monde est devenu un espace concurrentid pour le travail des hommes. Une tonne de céréales, un vêtement, une voiture, produits en France, coûtent trop cher par rapport à des produits semblables fabriqués dans d'autres pays de la planète. «Agri Cher, coopérative agricole du Centre de la France qui a donné naissance au groupe alimentaire Transagra, vient de faire, pour ses administrateurs, une étude remarquablement étayée sur l'état de l'agriculture. On y apprend, par exemple, que par rapport aux U.S.A., un pneu Michelin coûte plus cher en France; un tracteur russe (I80 ev articulé) vaut environ 176000 F aux États-Unis et 426 000 F en France. ..Ce ne sont pas les protections économiques, seules, qui empêcheront - même si elles le retardent - ce phénomène de rééquilibrage du monde. La terre devient de plus en plus une entreprise humaine. On sait très bien que les cloisonnements au sein d'une même entreprise protègent les chefs incapables, plus qu'ils n'aident la performance de l'entreprise toUte entière. Il nous faUt donc créer des espaces de travail nouveaux et des produits nouveaux.»

Car, en plus de tout cela, en effet, il y a une concurrence et la nécessité impérieuse de se maintenir sur le marché. Alors des sirènes séductrices assaillent le chef d'entreprise et les exigences de la productivité lui proposent des solutions conjoncturelles : il faut robotiser, ..dégraisser» cadres et personnel. Pour la robotisation, peut-être faut-il se méfier un peu des modes: après avoir robotisé à 99% les chaines de construction de la R19, on s'est limité, chez Renault à une robotisation de 60% pour la Laguna. Pire: Renault a dû réembaucher des soudeurs, alors qu'ils avaient été largement licenciés. Autre problème: trouver des soudeurs qualifiés. La seule technique ne peut pas tout résoudre. Autre piège.: le chef d'entreprise auquel on propose une machine performante susceptible d'effectuer le travail de cinquante ouvriers n'est ni un héros, ni un imbécile. Pourquoi résisterait-il à la tentation. Cinquante salaires de moins, cinquante

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cotisations sociales économisées, cinquante protestataires en moins en cas de grève... Une belle machine qui cesse de produire si les commandes se ralentissent et reprend la production dans la minute où les carnets de commande se remplissent, sans renâcler 01 protester. Oui, il faudrait être un héros ou un imbécile pour résister à cette offre! Et quel abaissement des coûts à venir. Et la concurrence s'équipe, de son côté. . Et dans toutes les entreprises, petites ou moyennes, le «décideur» tient le même raisonnement: on remplacera les cinquante ouvriers par cette merveilleuse machine et on fera cinquante chômeurs. Sans penser qu'en faisant, ainsi, cinquante chômeurs, on supprime cinquante consommateurs! Pourra-t-on jouer longtemps à ce petit jeu? Les syndicats ont proféré, au cours du siècle, pas mal de bêtises. Qui ne se souvient de ce congrès de la CGT où l'on s'efforçait, en pleines «glorieuses», de montrer que la société française était frappée de paupérisme, que le pouvoir d'achat diminuait alors qu'il augmentait au grand galop et que la vulgarisation de la machine à laver était un élément d'aliénation pour l'ouvrière? Mais ils ont aussi posé quelques bonnes questions, au nombre desquelles: «L'entreprise est-elle faite pour l'homme ou l'homme est-il fait pour l'entreprise ?» L'essentiel de la question est là : l'entreprise n'a-t-elle qu'une finalité économique ou a-telle aussi une finalité humaine et une responsabilité sociale? En 1993, la commission sociale de l'épiscopat français, distinguant l'emploi et le travail, soulignait que ce dernier ne pouvait plus s'identifier au seul emploi rémunéré: une époque «venue du fond des âges» s'achevant. L'emploi rémunéré, disaient les évêques, n'est ni le centre de la vie ni, maintenant, sa composante la plus importante, notre culture lui ayant sans doute accordé une valeur excessive. Le travail ne doit plus être lié à la seule production de biens de consommation mais doit engendrer une «fiscalité sociale». «L'heure est venue, concluaient les prélats, de garder la finalité humaine de la productivité et de faire servir à l'humanité l'activité financière.» À ces questions fondamentales, beaucoup de bons esprits ont

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pensé donner réponse par le moyen de bonnes intentions. D'une structure autoritaire et taylorienne, on est passé à une volonté participative qu'autorisait une prospérité relative. Puis, peu après l'arrivée des socialistes au pouvoir vers 198283, on a pu assister à l'effondrement du mythe de l'État-providence, dont on constatait qu'il était bien incapable de tenir ses promesses élector,lles en restaurant la prospérité et le plein emploi. Pire: le chômage se mit à croître dans des proportions inquiétantes. Lopinion découvrit alors les beautés cachées de l'entreprise, dont l'image avait été singulièrement améliorée grâce aux efforts intelligents initiés au CNPF par François Ceyrac et une excellente équipe de professionnels des relations publiques dirigée par Michel Frois, secondé par Sven Sainderichin... Ce fut «Lentreprise du troisième type», plus théorique que sincère, celle qui vivait de management et d'excellence, qui découvrait la magie pourtant pas nouvelle de l'événementiel, de la participation, des fausses relations publiques conçues par des publicitaires en perte de vitesse et recrutaient des «Dircoms», docteurs en Droit, diplômés de Sciences-Po ou d'HEC, ignorant avec une candeur émouvante qu'il existait pourtant des établissements privés ou d'État qui formaient des professionnels des relations publiques hautement qualifiés. Ce fut le temps du faux humanisme, du mécénat-prétexte, des relations humaines vues par les sociologues. En 1992, le mythe de l'entreprise-providence s'effondra à son tour. Comme l'observe Hubert Landier:

entrele discoursintégrateur «Nous sommes tous dans le même bateau et nous allons ramer très fort ensemble pour arriverjusqu'au port» - et la
réalité, qui consiste à passer les gens par-dessus bord quand la barque est
trop chargée. Le décalage est devenu ni fort entre l'entreprise réelle et l'en-

«Lessalariés se rendent compte qu'il y a une contradiction fondamentale

treprise rêvée qu'aujourd'hui personne n'y croit plus. Le contrat social a cessé d'être clair entre l'enrreprise et ses salariés: il est par conséquent urgent d'en réécrire un nouveau et chacun s'y retrouvera. Car s'il y a pléchore de techniques de management et d'organisation du £ravail,il y a un énorme déficit en termes de philosophie de l'enrreprise er de rapports sociaux.» On ne saurait mieux dire.

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Parlant à Legnica, en Pologne, Paul II a affirmé:

en juin 1997, le Pape Jean-

"Nous ne pouvons rester indifférents à ceux qui, chaque jour, manquent de pain... C'est une obligation, en partiCulier pour rous ceux qui exercent une aUtorité: étant au service du bien commun, ils doivent faire des lois appropriées et orienter l'économie nationale de telle manière que ces phénomènes affligeants trouvent une solution..

Traitant du chômage, le Saint-Père ajoutait:
"... les chrétiens qui possèdent des moyens de production doivent œuvrer

à la création d'emplois et ce sans en attendre tU profits immédiats.
Considérer le travailleur comme un instrument de production est une insulte à la dignité de la personne. C'est une forme d'exploitation (...) qui prive le travailleur du droit de se reposer et à pourvoir au bien spirituel de sa famille. (00') Les cas ne manquent pas où est bafoué le droit à la dignité personnelle, notamment pour les femmes... Aux patrons de se montrer responsables, honnêtes et exacts..

Ce qui n'a pas empêché d'achever les chevaux.

II. Le prolétariat disparu La valeur travail contestée

Pendant que les chevaux disparaissaient, une nouvelle espèce peuplait notre pays: le prolétariat. Sa durée d'existence aura été d'un siècle environ. Né après 1830 de l'industrialisation de la France, de la disparition de l'artisanat, soudé par l'exploitation patronale, le prolétariat devait trouver à partir de 1900 son expression dans le syndicalisme révolutionnaire. Il dut, de 1830 à 1936, arracher, décision par décision, les fameuses «conquêtes sociales» qu'une entente et une concertation avec une classe possédante arc-boutée sur ses privilèges et ses préjugés auraient pu rendre plus accessibles. Mais le dogme de la lutte des classes d'un côté, celui d'un libéralisme sauvage de l'autre engendrèrent, durant un siècle social, un malentendu qui coûta cher à notre économie et à notre unité nationale. C'est l'industrialisation naissante qui créa, par une épouvantable oppression du monde ouvrier, ce «prolétariat» pour lequel des statistiques terribles montrent dans le premier tiers du XIX' siècle que la mortalité était de 36,5% dans les quartiers populaires et de 25% dans les quartiers bourgeois avec une mortalité infantile trois fois plus élevée chez les ouvriers que chez les riches. L'enquête demandée au docteur Villermé en 1840 par l'Académie des Sciences morales et politiques révéla que l'espérance de vie des ouvriers des manufactures était de 28 ans et que, si sur 10 000 conscrits il y avait 4 000 réformés dans les régions agricoles, il en avait 9 000 dans les zones industrielles. Une telle eXploitation physique des travailleurs posa alors un problème qui inquiéta les nantis: s'il y avait une guerre, qui la ferait? A examiner les chiffres, la conclusion est simple: une partie de

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la population était, entre 1800 et 1850, en voie d'extermination, enfants en tête. Lenquête de Villermé expose sans détour 1'ignoble eXploitation de la main d'œuvre enfantine:
«00.

Ils restent seize à dix-sept heures debour chaque jour, dont treize au

moins dans une pièce fermée sans presque changer de place ni d'attitude. Ce n'est plus là un travail, une dche, c'est une torture que l'on inflige à des enfants de 6 à 8 ans, mal nourris, mal vêtUs, obligés de parcourir dès cinq heures du matin la longue distance qui les sépare de leurs ateliers et qu'achève d'épuiser, le soir, leur retour de ces mêmes ateliers.»

Une enquête du Ministère du Commerce montra, en 1837, qu'à Sainte-Marie-aux-Mines, on utilisait dans les manufactures des enfants de 4 à 5 ans pour dévider les trames... Ce qui ne choquait pas grand monde, le Ministre du Commerce notant que «l'admission des enfants dans les fabriques dès l'âge de huit ans est pour les parents un moyen de surveillance, pour les enfants un commencement d'apprentissage, pour les familles une ressource. Lhabitude de l'ordre, de la discipline et du travail doit s'acquérir de bonne heure.» M. Thiers, auquel on a trouvé bon, depuis, de donner son nom à une rue dans presque toutes les villes de France, écrivit alors cette superbe ânerie: «Le riche est bienfaisant quelquefois, et il quitte ses palais pour visiter la chaumière du pauvre et, quand il a découvert cette jouissance nouvelle, il s'y passionne...» Ce qu'il ne faudrait pas oublier mais que l'on ignore souvent car on ne le dit jamais - c'est que cette bourgeoisie libérale qui exploitait femmes et enfants, qui pressurait les ouvriers seize à dix-huit heures par jour, ces riches de la monarchie de Juillet et du Second Empire, tiraient pour la plupart leur fortune de la Révolution de 1789. Qui pouvait investir dans l'industrie naissante, dans les manufactures, sinon les acheteurs de biens nationaux, les traficoteurs des guerres et les arrivistes de l'Empire? Ceux qui préparaient ainsi l'analyse justifiée de Karl Marx quand il parla de «l'exploitation de l'homme par l'homme» étaient, en majorité ceux qui avait fait la Révolution et ô dérision - proclamé les «droits de l'Homme» ! Cette bourgeoisie à laquelle M. Thiers proposait comme

-

-

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devise: «Enrichissez-vous !» oppressait tranquillement le prolétariat naissant, de telle manière qu'en 1840, à Paris, 40 000 ouvriers durent faire grève pour dénoncer le livret obligatoire et s'opposer au marchandage, c'est-à-dire à l'exploitation du travail par les intermédiaires: la grève étant un délit, il y eut plus de cinq cents condamnations pénales. C'est cette même année 1840 que parut le 1àbleau de lëtat physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de /aine et de soie du docteur Villermé. Ce qu'il ne faudrait pas non plus perdre de vue, c'est que, dans le même temps où les libéraux républicains instauraient cet esclavage ouvrier, le Comte de Chambord, héritier des rois de France, ayant pris connaissance de l'enquête de Villermé, ainsi que de deux mémoires sur la condition ouvrière, rédigés par un pair légitimiste, le Vicomte du Bouchage, écrivait:
«Je les ai lus avec d'autant plus d'intérêt et d'attention que je m'occupe moi-même de ces graves et importantes questions qui doivent exercer dans l'avenir une si grande influence sur la destinée des nations... Quels que soient les desseins de la Providence sur moi, je n'oublierai jamais que le grand Henri IV, mon aleul, a laissé à tous ses descendants l'exemple et le devoir d'aimer le peuple. C'est là un héritage qui ne peut m'être enlevé, et mes amis ne sauraient me rendre meilleur service que faire connaître ces sentiments qui sont dans mon cœur.'

Répondant à cet appel, du Bouchage réclama à la Chambre des Pairs des mesures de prévoyance et d'assistance sociale, de Villeneuve-Bargemond, ancien Préfet du Nord, qui avait pu de près en saisir la gravité, dénonça les maux du prolétariat dans son Économie sociale et chrétienne. Ce sont les journées de 1848 qui modifièrent profondément le comportement et le caractère des prolétaires. La bourgeoisie libérale qu'ils avaient soutenu en 1830 leur apparaît désormais comme une féodalité oppressive et sans scrupule. Au patronat, maître de tous les moyens de production, s'opposait le salariat. «Une conscience de classe apparut, observe Achille Dauphin-Meunier, effaçant les anciennes divergences entre catégories ouvrières; elle donna force à une expression nouvelle, le «socialisme»,qu'en 1831 un journal protestant français, Le Semeur, avait employé dans un sens presque religieux..

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François de Closets cite très opportunément quelques grands esprits libéraux et républicains du temps tel Gay-Lussac qui s'écriait:
«II n'est pas vrai que le fabricant trouve de si grands avantages dans le travail des enfants, il l'est moins encore qu'il exploite avec une barbarie impitoyable; les avantages sont réciproques; et s'il existe quelques abus (où n'en trouve-t-on pas ?), je ne les crois pas suffisants pour motiver les nombreuses et sévères prescriptions de cette loi.»

Il s'agissait d'un projet de loi sur la main d'œuvre enfantine qui sera discuté en 1840 et 1841 et ne sera véritablement appliqué qu'en 1874 ! Quant au ministre de l'Instruction Publique Victor Cousin, il s'inquiétait que l'on veuille imposer deux années d'école avant le travail en usine:
«Je crains que cette obligation, ajourée à tant d'autres, n'ait pour effet de dégoûter les manufacturiers de l'emploi des enfants... Ce serait là une chose rrès grave, car les familles les plus pauvres se retrouveraient dans l'impossibilité de tirer parti du travail de leurs enfants...»

Terminons-en avec ce rappel nécessaire des véritables responsabilités de la <<luttedes classes», qui devait faire subir à la France un demi-siècle de combats stériles, en citant la Lettre sur les ouvriers rédigée le 20 avril 1865 par le Comte de Chambord en exil. Après avoir rappelé que des «Etablissements» de Saint-Louis à la réglementation des manufactures sous Louis XIV, la «royauté a toujours été la patronne des classes ouvrières» et que ce furent les constitutions de 1791 qui, sous prétexte de donner plus de liberté à l'industrie, ôtèrent aux travailleurs la liberté d'association et le droit de réunion», le Prince observait que «l'individu, demeuré sans bouclier pour ses intérêts, a été de plus livré en proie à une concurrence sans limite contre laquelle il n'a eu d'autre ressource que les coalitions et les grèves». Or, dans le même temps, se constituait une féodalité capitaliste, «une espèce de privilège industriel qui, tenant dans ses mains l'existence des ouvriers, se trouvait investi d'une sorte de domination qui pouvait devenir oppressive et amener par contrecoups des crises funestes.» Le Comte de Chambord et ceux qui s'inspirèrent de ses avis, La

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Tour du Pin, Albert de Mun et toute une école de monarchistes catholiques faisaient ainsi une juste analyse, en un temps où tout pouvait être repensé et sauvé. La création en 1895, de la Confédération Générale du Travail (CG.T.) devait, trente ans plus tard, lancer la lutte du prolétariat, justifiée par l'incompréhension et la dureté libérale. Pour sa survie, elle devait durer cinquante ans. Cinquante années qui coûtèrent cher à la société française. Le prolétariat - comme, hélas, le paysannat - est pratiquement disparu aujourd'hui, sous l'influence de facteurs multiples allant de l'amélioration des conditions de vie, en passant par l'évolution des techniques et, fait sans doute plus marquant, à une évolution quasi complète de l'idée que l'on se faisait de la place du travail dans notre vie. Pour le monde rural, le processus était en cours de longue date. Fernand Braudel, dans L1dentité de la France, pense que le «chambardement de la France paysanne est le spectacle qui l'emporte sur tous les autres dans la France d'hier et plus encore d'aujourd'hui». Et il note que la vieille France paysanne «celle des bourgs, des villages, des hameaux, des habitants dispersés» a été victime «des Trente Glorieuses, de cet essor sans pareil qui, sans nul doute, quand il reprendra, sera plus constructeur et destructeur qu'il n'a été». Il en est de même pour le prolétariat. Dans Les Lieux de la Mémoire, Michelle Perrot constate que «dans le paysage de la France d'aujourd'hui le monde ouvrier s'efface sans laisser beaucoup de traces» cependant que, dans le même ouvrage, Louis Bergeron enregistre «qu'en quelques jours, en quelques mois, en très peu d'années en tout cas, des quartiers urbains entiers, des micro-régions, des bassins ont pris, en silence et dans une pureté retrouvée de l'air, l'allure impressionnante de décors dans un théâtre vide, évoluant inexorablement vers un paysage de ruines». Constat significatif, puisque la bourgeoisie louis-philipparde ou celle du Second Empire avait créé ces «zones ouvrières» qu'étaient devenus certains quartiers des villes opposés aux «quartiers bourgeois» détruisant ainsi, après la Révolution, le bel équi-

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