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L'entreprise innovante et le marché

De
250 pages
John Kenneth Galbraith est un des plus éminents économistes contemporains. La prise de pouvoir de la grande entreprise et de ses managers sur l'entrepreneur et les actionnaires, le détrônement du roi consommateur, ou encore le dépérissement des services publics sont parmi les thèmes clés qu'il a étudiés. Les grands traits du capitalisme managérial ont-ils été transformés par la mondialisation et la finance ? A travers le prisme de l'innovation, ces contributions ouvrent de nouvelles pistes sur le rôle de l'entrepreneur, la place du consommateur, les réseaux d'entreprises ou encore la créativité et le management des organisations.
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L'ENTREPRISE INNOV ANTE ET LE MARCHÉ
Lire Galbraith

Collection « L'esprit

économique

»

fondée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis en 1996 dirigée par Sophie Boutillier, Blandine Laperche, Dimitri Uzunidis Si l'apparence des choses se confondait avec leur réalité, toute réflexion, toute Science, toute recherche serait superflue. La collection « L'esprit économique» soulève le débat, textes et images à l'appui, sur la face cachée économique des faits sociaux: rapports de pouvoir, de production et d'échange, innovations organisationnelles, technologiques et financières, espaces globaux et microéconomiques de valorisation et de profit, pensées critiques et novatrices sur le monde en mouvement... Ces ouvrages s'adressent aux étudiants, aux enseignants, aux chercheurs en sciences économiques, politiques, sociales, juridiques et de gestion, ainsi qu'aux experts d'entreprise et d'administration des institutions.

La collection est divisée en cinq séries: Economie et Innovation, Monde en Questions, Krisis, Clichés et Cours Principaux.

Le

Dans la série Economie et Innovation sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles.
Dans la série Le Monde en Questions sont publiés des ouvrages d'économie politique traitant des problèmes internationaux. Les économies nationales, le développement, les espaces élargis, ainsi que l'étude des ressorts fondamentaux de l'économie mondiale sont les sujets de prédilection dans le choix des publications. La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens, de compilations de textes autour des mêmes questions et des ouvrages d'histoire de la pensée et des faits économiques. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations. La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples, fondamentaux eUou spécialisés qui s'adressent aux étudiants en licence et en master en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: « le plus long voyage commence par le premier pas ».

Blandine LAPERCHE
(sous la direction de)

L'ENTREPRISE INNOV ANTE ET LE MARCHÉ
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L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 ] 053 Budapest
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KIN XI

de Kinshasa

- RDC

http://www.1ibrairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9215-4 EAN: 9782747592154

Message de John Kenneth Galbraith et Remerciements
Cet ouvrage est produit suite aux fructueux débats d'économie politique qui ont eu lieu pendant les quatre jours du colloque international organisé à Paris en l'honneur de John Kenneth Galbraith (Forum L'esprit de l'Innovation, Colloque international John Kenneth Galbraith, 22-25 septembre 2004). Ci-dessous, le message de John Kenneth Galbraith, lu par James Kenneth Galbraith, Professeur à l'Université du Texas à Austin, lors de sa conférence inaugurale:
"To all attending: Age and medical restraint firmly prevent my attendance at this the greatest tribute to my writing and my political and economic history in all time. I am indeed sorry not to be with you on what I trust will be a glowing occasion, at least to the extent that Economics and its related subject matter permit. It is my pleasure that my son James K. Galbraith will be with you and will deliver his own comment. It is my further pleasure that he has emerged as one of the more influential economists of his time. The University of Texas has long been a center of the engaging, alert, and dissident economic view. In my early academic years economic visitors from Europe had at first on their schedule the diverse interests of New York, then Harvard, and on to Austin, Texas and its different and distinguished center of economic discussion. Nowa part of this community, it is my particular pleasure that the second J. K. Galbraith will be with you. Also, I hasten to add, a full delegation of economic colleagues and one-time students. Few economists have been accorded the pleasure and, indeed, the esteem of a gathering such as this. I greet and thank you, one and all. " John Kenneth Galbraith Paul M Warburg Professor of Economics, Emeritus Harvard University

Ce livre a bénéficié du concours de nombreuses personnes et institutions qui doivent ici être chaleureusement remerciées. Le groupe IGS (Institut de Gestion Sociale) à Paris était le coorganisateur, avec le laboratoire de Recherche sur l'Industrie et l'Innovation de l'Université du Littoral Côte d'Opale du premier Forum L'Esprit de l'Innovation, Colloque international John Kenneth Galbraith. Nos remerciements vont à Roger Serre, directeur du groupe IGS et à toute l'équipe qui a pris part à l'organisation de cette conférence. Nous sommes particulièrement reconnaissants envers Yves Enrègle, Claude Treyer, Christine Lancesseur, Michèle Crost, François Diquero et Claire Jeuffrain. Nos remerciements vont aussi à Jarlath Dillon, directeur du MBA international du groupe IGS et à ses étudiants pour la compilation des débats qui ont eu lieu durant le colloque International John Kenneth Galbraith. De nombreuses institutions ont contribué au bon déroulement de cette manifestation internationale et à la publication de cet ouvrage. Nous remercions le ministère de l'Education nationale et de la Recherche, le Centre National pour la Recherche Scientifique, l'ambassade des Etats-Unis à Paris, le Sénat, l'Institut National de la Propriété Industrielle, la région Nord/Pas-de-Calais, et l'Université du Littoral Côte d'Opale. Nous sommes aussi très reconnaissants envers l'ensemble des membres du comité scientifique de cette manifestation, pour leur aide dans la sélection des articles, dans la construction du livre et sa publication. Je remercie particulièrement James Kenneth Galbraith pour ses conseils et son aide qui ont rendu cet événement et ce livre possibles. Je remercie mes collègues du laboratoire de Recherche sur l'Industrie et l'Innovation, et plus spécialement son directeur Dimitri Uzunidis pour ses conseils sur la structure de cet ouvrage et pour son attention constante.

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Introduction

L'économie

éclectique de John Kenneth Galbraith Blandine LAPERCHE

"So it is of the market system we teach the young. It is of this, as I've said, that sophisticated politicalleaders, compatible journalists and many scholars speak. No individual or firm is thus dominant. No economic power is evoked. There is nothing from Marx or Engels. There is only the impersonal market, a not wholly innocent Fraud." J.K. Galbraith. The Economics of Innocent Fraud, Truthfor our Time, Houghton Mifflin Company, 2004, p.7.

Le Changement: Galbraith

trait fondamental

de l'économie

de J.K.

John Kenneth Galbraith (né en 1908) est considéré comme un éminent économiste du changement. Le changement est pour lui un trait caractéristique de l'économie moderne et l' économie est une « matière en permanente adaptation au changement tant social que politique ou institutionnel» et non pas «l'expression d'une vérité immuable »1. Cette appréciation n'est pas sans rappeler celle de Joseph Aloïs Schumpeter pour qui le capitalisme, « constitue, de par sa nature, un type ou une méthode de transformation économique et, non seulement il n'est. jamais stationnaire, mais il ne pourrait jamais le de2 VenIr» .
l.K Galbraith (1989), Introduction à l'édition Tel du Nouvel état industriel 1989 [1967]), Tel Gallimard, p.I. ~ J.A. Schumpeter (1990 [1942]), Capitalisme, socialisme et démocratie, Bibliothèque historique Payot, Paris, pp.115-116.
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Le changement est ainsi le fil d'Ariane reliant l' œuvre colossale de J.K. Galbraith, qui éclaire l'histoire économique du XXème siècle jusqu'à nos jours. L'avènement d'une société d'abondance et la prédominance grandissante du secteur privé sur le secteur public sont les changements majeurs étudiés dans L'ère de l'opulence (1958). Le consommateur roi est destitué par la toute puissante grande entreprise. La déchéance du héros du XIXème siècle qu'était l'entrepreneur détenteur du capital, au profit de l'intelligence organisée - ou technostructure gouvernant aux destinées de l'économie contemporaine, nous plonge au cœur du Nouvel état industriel publié en 1967. La science et la technologie modernes ont imposé ce transfert de pouvoir de l'individu vers l'organisation, qui soumet - planification oblige - son personnel, ses clients et l'Etat à ses fins productives et mercantiles. Face au «système planificateur» subsiste, dans les marges, un « système de marché» où la petite entreprise continue à répondre aux «lois» économiques du marché, tout en étant dans un rapport de force défavorable avec la grande entreprise dont le pouvoir ne cesse de croître. Cette situation nouvelle exige une émancipation de l'Etat mais aussi des citoyens, pour construire des contre-pouvoirs efficaces à la grande entreprise (La science économique et l'intérêt général, 1973)1. Les principaux changements étudiés par Galbraith dans cette trilogie n'épuisent pas son œuvre multiple qui offre aussi des développements féconds sur l'histoire de la pensée et des faits économiques, avec notamment La crise économique de 1929 publié pour la première fois en 1961, L'Argent (1975) ou encore L'économie en perspective (1987). Le point commun de toute son œuvre réside dans cette lutte constante contre les « idées conventionnelles », définies comme des «idées, qui a un moment donné, recueillent l'approbation générale en raison de leur caractère acceptable» mais qui « ne correspondent pas au monde qu'elles sont censées interpréter, mais à l'opinion que le public se fait de ce monde »2. Ce terme, mis au jour dans L'ère de l'opulence, est aussi au cœur de l'explication des «fraudes innocentes» de l'économie d'aujourd'hui3. Pour ne donner qu'un exemple, prenons l'idée oonventionnelle selon laquelle
1 Le thème des contre-pouvoirs à la grande entreprise était aussi le thème fondamental développé dans Le capitalisme américain, publié en 1952 dans sa version originale. 2 J.K. Galbraith (1961 [1958]), L'ère de l'opulence, CaIman Levy, Paris, respectivement p.16 et p.20. 3 Voir J.K. Galbraith (2004), L'économie du mensonge, Grasset, Paris.

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ce sont les actionnaires, propriétaires du capital des entreprises, qui détiennent le pouvoir de décision dans les firmes de grande taille. Cette idée, qui correspond à une réalité du XIXème siècle, où l'entrepreneur était à la fois le décideur et le propriétaire du capital, n'est plus une réalité d'aujourd'hui: dans la grande entreprise, les managers président aux décisions quotidiennes et les actionnaires multiples, absents et lointains, n'ont guère de rôle à jouer. Et pourtant, l'idée selon laquelle ils dirigent les grandes entreprises subsiste, à grand renfort de cérémonies médiatiques (les conseils d'administration) et de règles de bonne gouvernance. La réalité est autre: l'actionnaire d'aujourd'hui n'est plus celui d'hier (l'actionnaire individuel cède le pas aux sociétés financières), et l'organisation - la technostructure - s'immisce dans les sociétés financières... Les managers de l'industrie font monter les cours des actions et s'octroient des salaires faramineux au su de tous, managers financiers, actionnaires des entreprises industrielles et de services et analystes en tout genre, qui bénéficient de cette fraude évidente. La fraude est présente, elle est innocente car faite avec l'approbation générale des parties prenantes - exceptée celle du petit porteur individuel qui, lui, finit souvent ruiné, mais à qui l'on tente encore de faire croire à l'étendue du pouvoir de l' actionnaire.1 La plus grande critique faite par J.K. Galbraith à ses contemporains économistes est cette résistance au changement qui les caractérise, source évidente de l'inadéquation des politiques prescrites pour lutter contre les maux économiques. Il en fournit aussi une explication épistémologique.
La science économique et la résistance au changement

Le caractère «conservateur» de l'économie a pour J .K. Galbraith quatre raisons majeures: la «double nature» du changement en économie, la concurrence entre les sciences humaines et de la société et les sciences de la matière, la dépendance de la science économique face aux intérêts économiques et sociaux, et enfin la spécialisation qui caractérise la
1 Voir sur ce thème M. Dietrich, A. Sharma, The Corrupt Corporation: a Galbraith-inspired analysis, in B. Laperche, J.K. Galbraith and D. Uzunidis (forthcoming 2006), Innovation, Evolution and Economic Change: New ideas in the Tradition of Galbraith, E. Elgar; B. Laperche (2005), Le pouvoir de la grande entreprise. L'actualité de la pensée de J.K. Galbraith, L'Economie politique, n028, 2005 ; P. Petit, D'un Capitalisme managérial... à l'autre, Innovations, Cahiers d'économie de l'innovation, n023, 2006-1. Il

science économique (comme les autres sciences d'ailleurs) et qui empêche de saisir l'évolution des phénomènes étudiés1. Le changement s'appréhende de manière différente dans les domaines scientifiques. Dans les sciences exactes, comme la chimie, la physique ou la biologie, la matière observée ne change pas, seules alors les connaissances changent. En revanche, dans la science économique et dans les autres sciences sociales le changement à une « double nature» : il concerne à la fois le progrès des connaissances et la matière étudiée, qui ne peut de fait être que difficilement transcrite sous forme mathématique (à moins d'en éliminer précisément le changement). De cette double nature du changement découle le caractère conservateur des économistes: «Les économistes ne sont pas fondamentalement imperméables au changement, mais ils réagissent très différemment aux deux types de changement. Ils applaudissent aux connaissances nouvelles, ou aux interprétations nouvelles des connaissances existantes ; ils assimilent beaucoup plus lentement les changements qui se produisent dans les institutions sous jacentes »2. La seconde raison, liée à la première, consiste dans la volonté de la science économique d'apparaître comme une véritable science (comparable aux sciences exactes) et non comme une science de second rang. Cette concurrence intra-scientifique explique alors la résistance au changement et l'usage parfois abusif des mathématiques: «Pour que l'économie ait une autorité scientifique égale [aux sciences exactes], il lui faudrait un champ d'étude d'une stabilité comparable. Si celle-ci n'existe pas, pourquoi ne pas en faire le postulat? Admettre que des changements s'y produisent, c'est ne manifester qu'un respect nier, c'est se mettre en bien meilleure posture scientifique» ~ . La dépendance de la science économique à l'égard des intérêts économiques et sociaux constitue une troisième et non des moindres raisons du conservatisme de la science économique. La grande entreprise a étendu son pouvoir dans tous les domaines de la société: la production, la consommation, mais aussi la politique publique ou encore l'éducation. Pourtant, elle n'a pas intérêt à ce que ce pouvoir soit reconnu par ses salariés, ses fournisseurs et ses clients, car cette reconnaissance pourrait
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douteux pour les aspirations scientifiques de l' économie les

Ces points sont notamment traités dans « Addendum sur la méthode éco-

nomique et la nature des arguments sociaux », dernier chapitre du Nouvel état industriel, pp.450-461. 2 l.K. Galbraith, Le nouvel état industriel, op. cil. , p.459. 3 Ibid, p.460. 12

donner jour à des contestations (prix trop élevés, gaspillages, refus des conditions de travail, etc.) ou à des tentatives d' organiser des contre-pouvoirs. Mieux vaut alors que la science économique enseigne et diffuse l'idée de la toute puissance du marché mû par une concurrence pure et parfaite, la souveraineté du consommateur et l'inexistence du monopole. « (. ..) La théorie du marché, selon laquelle toute décision, toute action seraient subordonnées à l'autorité souveraine du marché, masque une réalité gênante, à savoir le pouvoir omniprésent du système planificateur dans la vie économique moderne. La grande entreprise ne se portera que mieux si notre enseignement et nos écrits soutiennent que le pouvoir économique est tout entier dans la dépendance du marché »1. La dépendance du système éducatif et des universités à l'égard du secteur privé (en termes de ressources financières) est alors un élément d'explication, qui de surcroît possède un fort retentissement actuel, sur la résistance au changement dans cette discipline. Enfin, la division du travail scientifique réduit les «anomalies » qui pourraient contrarier le déroulement de la « science normale» réalisée dans le cadre d'un paradigme existant2. Elle entretient en d'autres termes la résistance au changement. « L'économie, écrit Galbraith, comme toutes les disciplines, a ses normes de comportement. Elle exige qu'on se spécialise étroitement dans un domaine particulier, qu'un mêll1eauteur ne traite qu'un sujet à la fois, qu'on accorde une très haute priorité aux jugements économiques, et d'une manière générale, qu'on se méfie des changements »3. La spécialisation est certes nécessaire, permettant d'accroître les connaissances dans un domaine déterminé, mais elle ne doit pas être exclusive car elle «ne suffit pas pour partir à l'assaut des grandes constructions de la
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1.K. Galbraith(1989), Introductionà l'édition Tel du Nouvel état industriel,

op.cil., p.viii. 2 « Il faut bien comprendre ceci. C'est à des opérations de nettoyage que se consacrent la plupart des scientifiques durant toute leur carrière. Elles constituent ce que j'appelle ici la science normale qui, lorsqu'on l'examine de près, soit historiquement, soit dans le cadre du laboratoire contemporain, semble être une tentative pour forcer la nature à se couler dans la boîte préformée et inflexible que fournit le paradigme. La science normale n'a jamais pour but de mettre en lumière des phénomènes d'un genre nouveau; ceux qui ne cadrent pas avec la boîte passent même souvent inaperçus. Les scientifiques n'ont pas non plus pour but, normalement, d'inventer de nouvelles théories, et ils sont souvent intolérants envers celles qu'inventent les autres. Au contraire, la recherche de la science normale est dirigée vers l'articulation des phénomènes et théories que le paradigme fournit déjà », T.S. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Champs Flammarion, Paris p.46. 3 1.K. Galbraith, Le nouvel état industriel, op.cil., p.450.
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pensée économique» 1. Elle peut aussi être source d'erreurs, car, explique J.K. Galbraith, « le monde a le tort de ne pas se découper exactement suivant les frontières qui séparent les spécialistes »2. La division du travail de la science économique repose en effet sur des objectifs économiques communs. Or lorsque cette division et cette spécialisation s'effectuent, dans une société d'abondance, sur la base de l'objectif commun qu'est l'accroissement sans fin du produit national brut, excluant ou reléguant aux marges les réflexions sur l' environnement, le bien-être, les inégalités, n'est-ce pas là une source d'erreurs?3 «Les questions qui ne sont pas du ressort de l'économie - la beauté, la dignité, le plaisir et la durée de vie peuvent être incommodes, elles n'en sont pas moins essentielles »4. L'économiste très spécialisé - par exemple sur le thème du prix des réfrigérateurs, à l'instar du héros du roman écrit par Galbraith Monsieur le professeur (première publication en 1990) - aura droit aux honneurs de la discipline. L' économiste n'~ant pas droit d'accès au «salon de la science économique» pourra toujours se consoler en pensant que c'est dans ces marges que sont nées les plus grandes révolutions scientifiques, comme la théorie de la relativité en physique6. Les ouvrages de Galbraith et Le nouvel état industriel en particulier, ne s'inscrivent dont pas dans la méthode admise, celle des «petits penseurs» défendue par Robert Solow dans l'une des plus célèbres critiques faites au Nouvel état industriel? Au lieu de la méthode admise en science économique, « qui consiste aujourd'hui à établir des points d'importance mineure sur une base solide de données empiriques, puis à con-

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2 Ibid, p.451-452. 3 Voir sur ce thème E.T. Mandrara, Economie et développement, sujets épistémologiques de J .K. Galbraith, Innovations, Cahiers d'économie de l'innovation, n023, 2006-1. 4 J.K. Galbraith, Le nouvel état industriel, op.cit., p.458. 5 Selon l'expression employée par Jeff Madrick, The bias in Academic Economics: the Economics Salon, in B. Laperche, D. Uzunidis (2005), John Kenneth Galbraith and the Future of Economics, Palgrave Macmillan. Celuici explique que la profession est devenue similaire aux salons d'artistes français du XIXème siècle, qui avaient édicté des règles pour maintenir les normes de l'art et pour contrôler les artistes. 6 Voir sur ce point L.S. Feuer (2005 [1974]), Einstein et le conflit des générations, Complexe, Paris. 7 R. Solow (1967), The New industrial State or Son of Affluence, The Public Interest (Fall): 108.

Ibid (introductionà la deuxièmeédition),p.17.

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firmer point par point l'ensemble de la théorie» l, Galbraith élabore une «théorie, qui consiste à partir d'une hypothèse générale pour aller aux faits qui la vérifient et la défendent - et non à faire le chemin inverse»2, privilégiant ainsi le changement sur la tradition, se nourrissant des apports des différentes spécialisations de la discipline et ouvrant l'économie aux autres sciences sociales, la gestion, 1'histoire ou encore la sociologie. Cet ouvrage s'inscrit dans cette même façon d'aborder la science économique et ses changements3. La mondialisation, le poids croissant de la finance dans les activités économiques et dans le capital social des grandes entreprises ou encore le retour de l'entrepreneur sur la scène économique remettent -ils en cause les traits principaux du capitalisme managérial décrit par J.K. Galbraith? Les auteurs de ce livre se situent délibérément dans l'iconoclastie héritée de l'auteur en s'attaquant aussi aux dogmes du marché tout puissant et du consommateur roi. Ils mettent le changement au cœur de leurs analyses en confrontant les thèses de l'auteur à la réalité d'aujourd'hui. La première partie de cet ouvrage revient sur ce qui est pour J.K. Galbraith, l'esprit du capitalisme contemporain: l' entreprise. Les auteurs mêlent analyse théorique et actualité du pouvoir de la grande entreprise et de la place de l'entrepreneur dans le capitalisme contemporain. Dans la seconde partie, nourris des écrits de Galbraith et intégrant la place aujourd'hui dominante de l'innovation - technologique, commerciale, organisationnelle - ils ouvrent de nouvelles pistes de recherche intéressantes en économie et en gestion, démontrant ainsi l'intérêt de l'approche éclectique, héritée de J.K. Galbraith.
L'esprit du capitalisme: l'entreprise

du
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Dans le chapitre 1, Guy Caire pose la question: qu'en est-il capitalisme managérial? Les principaux arguments

J.K. Galbraith,introductionà la deuxièmeédition,Le nouvel état industriel,

op.cit., p. 16. 2 J.K. Galbraith, introduction à la troisième édition, Le nouvel état industriel, op.cil., p.26. 3 Il est le résultat d'une sélection de communications présentées lors du forum l'Esprit de l'innovation, Colloque international John Kenneth Galbraith, qui s'est tenu du 22 au 25 septembre 2004 à Paris. Cette manifestation a rassemblé plus de 70 communications et 200 participants issus des cinq continents. Elle a été organisée par le laboratoire de Recherche sur l'Industrie et l'Innovation (Lab.RII-ULCO) et le groupe IGS (Paris). 15

développés par Galbraith sont-ils toujours acceptables, malgré la nouvelle vague technologique, l'émergence de l'économie de la connaissance et la mondialisation croissante de l'économie? Dans ce chapitre, Guy Caire confronte le capitalisme managérial de Galbraith au capitalisme actionnarial qui, pour beaucoup d'observateurs, a émergé grâce aux technologies de l'information et de la communication et à la globalisation financière. Il est fondé d'une part sur la doctrine néolibérale qui donne aux actionnaires une suprématie sur les managers et d'autre part sur un large consensus autour de l'objectif de maximisation de la valeur. Non seulement donc les structures sont différentes mais les mécanismes aussi. Le capitalisme de Galbraith fonctionne sur la base d'interactions entre le système planificateur et le système de marché, aboutissant selon l'auteur à un marché du travail segmenté qui génère des propositions politiques réformistes. Le capitalisme actionnarial repose sur une économie de libre marché et donne naissance à un nouveau capitalisme qui intègre les trois ingrédients suivants: la stabilisation, la libéralisation et la privatisation. Les priorités de la régulation macroéconomique sont modifiées ainsi que les relations entre travailleurs et managers. Enfin, les systèmes de valeurs sont aussi différents. Guy Caire oppose le « Welfare» au « Workfare» pour montrer que la notion de pouvoir - et notamment celle de contre-pouvoir qui caractérise le capitalisme managé-rial et qui est un mécanisme ayant pour but de faciliter l'émergence d'un Welfare State - est opposée à l'idée selon laquelle l'inégalité est le véritable moteur de I'histoire. Mais, si, selon l'auteur, les nouvelles technologies et la globalisation financière ont modifié nos vies quotidiennes et notre existence collective (souvent dans le sens d'un accroissement des risques), concernant en revanche les lieux de pouvoirs, la grande entreprise est toujours au cœur du système économique et de nos vies de producteurs et de consommateurs. Au sein de la firme, et malgré la révolution des actionnaires, les managers ont conservé leur position. Alors comment expliquer le retour de l'entrepreneur sur la scène économique et politique au cours des dernières années, demande Sophie Boutillier dans le chapitre 2? Pour J.K. Galbraith, rappelle-t-elle, le capitalisme est dominé par un petit nombre de grandes entreprises. Galbraith souligne le retard des économistes néoclassiques dans l'étude de la grande entreprise. La grille de lecture des économistes néoclassiques, centrée sur le modèle de la concurrence pure et parfaite d'une part et sur l'entrepreneur d'autre part, interdit toute réflexion où quelques 16

grandes entreprises domineraient les marchés. Les grandes entreprises ne sont plus dirigées par des individus mais par une bureaucratie. La technostructure s'est substituée à l' entrepreneur. J.K. Galbraith écrit dans Le nouvel état industriel que ce n'est pas un individu de génie qui a rendu possibles des vols lunaires, mais c'est l'œuvre d'une bureaucratie. L'entrepreneur idéalisé par J.-B. Say ou J.A. Schumpeter (dans Capitalisme, socialisme et démocratie) n'est plus. Selon Sophie Boutillier, ces développements ont été largement vérifiés par l'histoire économique de ces trente dernières années. Dans ce tableau, l'entrepreneur de Galbraith n'occupe qu'un strapontin: la petite entreprise et le marché subsistent dans les secteurs où les économies d'échelle sont absentes et où les connaissances et savoir-faire mobilisés restent d'un faible niveau. Mais, comment expliquer le zèle actuel des économistes à parler de l'entrepreneur? Celui-ci serait-il devenu le moteur du capitalisme ? Pour S. Boutillier, différentes raisons expliquent cette évolution: le ralentissement de la croissance économique et maintien d'un chômage de masse; la réduction des dépenses sociales de l'Etat, la privatisation et la déréglementation de l'économie; l'apparition de nouvelles technologies qui sont autant d'opportunités d'investissement. Les petites entreprises (souvent apparentées aux grandes par le biais de relations financières) expérimentent ces nouveaux domaines. Les analyses de J.K. Galbraith opposent la firme et le marché, ce que démontre Jean-Gabriel Bliek dans le chapitre 3. Dans sa contribution, l'auteur confronte les thèses de J.K. Galbraith à celles de Hayek, que tout oppose a priori. Hayek et Galbraith sont en effet sur deux bords idéologiques opposés. Galbraith revendique une filiation keynésienne et s'oppose ainsi radicalement à Hayek, l'adversaire de Keynes dès les années 1920. Cette confrontation inattendue met en lumière la position de Galbraith par rapport aux thèmes clés de l'ouvrage: la firme et le marché. Jean-Gabriel Bliek montre comment le «marché », qui se définit par la détermination des prix échappant à l'emprise des participants, est pour Galbraith mis à mal par les impératifs de la technologie moderne qui imposent l'organisation et la grande taille de la firme et, leur corollaire, la planification. L'entrepreneur, cantonné aux frontières de la grande entreprise où le marché a encore une signification, est un individu sans pouvoir et sans intérêt. Dans le chapitre 4, Bernadette Madeuf poursuit ce travail d'analyse des relations entre la firme et le marché dans les écrits de Galbraith. Elle explique que, en Keynésien cohérent, 17

Galbraith met en cause les conditions de fonctionnement et de régulation du marché telles qu'elles sont définies - et défendues - dans la «pensée conventionnelle ». Cette remise en cause est la base même des développements de Galbraith dans ses œuvres les plus connues. La question centrale qui est examinée est celle des rapports entre le marché et l'entreprise, non seulement en tant que forme de coordination des activités économiques - la question est posée par R. Coase dès 1937 - mais également en termes de pouvoir (pouvoir de marché, souveraineté du consommateur, versus pourvoir des grandes entreprises et force persuasive de la publicité). Dans ce chapitre, Bernadette Madeuf étudie les concepts principaux de Galbraith et montre que les rapports entre firme et marché, fondés sur la nécessité de contrôler l'évolution de la technologie, aboutissent à une analyse fondée sur des hypothèses contraires à celle du courant économique dominant. Ce chapitre comprend aussi un exercice de comparaison entre cette construction et celles des approches institutionnalistes et évolutionnistes. Soulignant les facteurs déterminants les frontières entre firme et marché et les mécanismes de coordination au sein de l'entreprise, l'auteur montre comment l'analyse de Galbraith se rapproche de certains des développements des approches institutionnalistes et évolutionnistes, qui sont néanmoins largement concentrées sur les conditions de transaction et d'échange et non sur les logiques de production et d'organisation. Des chapitres précédents, ressort l'idée d'un pouvoir inébranlable de la grande entreprise. Dans La science économique et l'intérêt général (1973), Galbraith constatait déjà l' indifférence de la grande entreprise moderne envers l'intérêt collectif. Cette situation, selon Antoine Rémond, ne s'est pas améliorée au cours des années récentes, sous l'impulsion de la mondialisation, de l'affaiblissement du pouvoir politique et de la perte de légitimité des acteurs collectifs - dont les syndicats
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qu'est né le concept de Responsabilité Sociale des entreprises impulsé par les fonds d'investissement responsables. La responsabilité sociale des entreprises engage les firmes à honorer des obligations à l'égard d'une pluralité de groupes sociaux et à réagir aux demandes sociales qui émanent de leur environnement. Ainsi la responsabilité sociale des entreprises et l'investissement socialement responsable constitueraient un nouveau mode de régulation de l'économie. Dans le chapitre 5, Antoine Rémond entreprend une analyse critique de ces nouveaux concepts. La responsabilité sociale des entreprises, 18

dans la sphère économique. Pourtant c'est dans ce contexte

censée améliorer leurs pratiques sociales et environnementales, soulève, selon lui, un certain nombre de problèmes. Elle pose inévitablement la question des extemalités laquelle lui est consubstantielle. Au plan conceptuel, l'investissement socialement responsable repose sur la nécessité d'élargir l' appréciation de l'impact des activités des firmes aux extemalités générées par ces activités. La Responsabilité Sociale des entreprises se heurte à un second problème soulevé par la théorie économique qui est celui de l'asymétrie d'information. Le troisième problème est qu'il règne un certain flou autour de l'investissement socialement responsable, en premier lieu autour de sa rentabilité qui conditionne son développement. Ces difficultés limitent la capacité de la Responsabilité Sociale des entreprises et de l'investissement socialement responsable à constituer un nouveau mode de régulation de l'économie. Enfin, tendant à assimiler l'intérêt général à celui des entreprises, ces nouveaux concepts ne font que renforcer et légitimer le pouvoir de la grande entreprise. Les auteurs de cette première partie démontrent la pertinence des analyses de Galbraith, tout en soulignant que des changements doivent être pris en compte, comme le rôle de la finance dans le capitalisme d'aujourd'hui ou encore les attributions nouvelles de l'entrepreneur, expérimentant les nouveautés ou bien atténuant les chocs de la dynamique économique. Dans la seconde partie, les auteurs prennent en compte un ingrédient fondamental de l'économie d'aujourd'hui : l'innovation, aussi bien technologique qu'organisationnelle. L'innovation est permanente dans les faits économiques, elle fait aussi l'objet d'études approfondies en sciences économiques et de gestion. Comment les écrits de Galbraith sont-il utiles à l'analyse des processus d'innovation actuels? Comment les nouveaux développements théoriques permettent-ils d'affiner la pensée élaborée par Galbraith principalement au cours des «trente glorieuses»? Les contributions de la seconde partie apportent des réponses à ces questions.
Comment l'esprit de l'innovation vient à l'entreprise?

Dans son ouvrage The Affluent Society (1958), J.K. Gabraith dénonce une société de consommation où les besoins sont essentiellement dictés par la production. Or, selon l'auteur, le système économique est viable uniquement lorsque la pro19

duction est légitimée par la satisfaction de la demande du consommateur souverain. Pour expliciter cette contrainte, J.K. Galbraith introduit la notion de «filière classique». Cette analyse, proposée dans une économie en construction et en forte croissance, s'appliquait surtout à un système de production taylorien. Un demi siècle plus tard, en prenant en considération l'évolution diachronique et synchronique du système de production dominant, peut-on considérer que la filière classique soit aujourd'hui vérifiée? Quelle est la pertinence de cette notion dans une économie globalisée, interactive et fondée sur la connaissance? Pour Francis Munier et Zhao Wang, dans un tel contexte, le consommateur occupe une place essentielle dans la relation production/demande, en particulier pour des produits technologiques. Dans le chapitre 6, ils analysent le côté demande sous I'hypothèse que la connaissance du consommateur détermine son comportement. La consommation est ainsi définie comme une routine qui permet de résoudre un problème (le besoin du consomateur). Les auteurs proposent ensuite une application particulière de cette hypothèse lorsque le consommateur est confronté à un nouveau produit. Cette application apporte un nouvel éclairage au concept de filière classique. La relation production-consommation doit s'inscrire dans un cadre plus large où l'environnement dans lequel se fonde cette relation interactive influence fortement le comportement du consommateur. L'innovation modifie aussi le fonctionnement des organisations. La grande entreprise bureaucratique a laissé place à la firme-réseau pour gagner en souplesse et en réactivité. En effet, dans un contexte concurrentiel incertain, de nouvelles formes d'organisation émergent, rasemblant à la fois les stratégies de coopération et certaines structures plus inédites telles les associations momentanées opérant en mode projet, l'entreprise virtuelle... Comment fonctionnent ces nouvelles formes de coordination au sein de l'entreprise moderne et quels sont les facteurs de leur succès? C'est à cette question que s'intéresse Godefroy Amkampese Kizaba dans le chapitre 7. L'auteur étudie le cas des réseaux Supply Chain, qui s'inscrivent dans cette lignée des «mini-groupes» conservant l'autonomie et la flexibilité acquises et caractérisés par la multitude des activités, des processus et des systèmes. Selon l'auteur, il incombe à chaque partenaire (acteur) de connaître les facteurs clés de succès et la façon dont ceux-ci interagissent. Etant donné que chaque relation joue un rôle fondamental, les connecteurs sont à valeurs égales dans la satisfaction soutenue de la demande. 20

Selon Godefroy Amkampese Kizaba, la confiance est le connecteur le plus essentiel en vue du succès car elle crée ou accroît la valeur de l'entreprise et, par ce fait même, celle du réseau. Toutes les autres relations nouées sont basées sur la confiance. Par conséquent, ce chapitre met l'accent sur le réseau Supply Chain comme un « réseau des valeurs» et sur les différentes dimensions de la confiance mutuelle, les stratégies construites à base de la confiance. Il offre aussi des suggestions pour utiliser la confiance comme facteur clé de succès opérationnel, tactique et stratégique d'un réseau Supply Chain. Côté offre, la nécessité de séduire le consommateur impose l'innovation, non seulement technologique mais aussi dans la forme, la couleur, les symboles attachés aux objets. Mais comment le design, qui est une forme de créativité organisationnelle, est-il devenu un critère de réussite? C'est la question que pose Berangère Szostak Tapon dans le chapitre 8. En effet, les disciplines créatives, telles le désign industriel ont longtemps été considérées comme un luxe; «La technique et la science sont des nécessités, l'art est un luxe », écrivait Galbraith dans la Science économique et l'intérêt général (1973). L'organisation est pour Galbraith, la structure qui réunit des spécialistes, qui pris individuellement sont incomplets et inutiles, en un tout complet et utile. Cela suppose alors que l'individu peut révéler pleinement sa spécialité aux autres. Dans cette contribution, Berangère Szostak Tapon considère que l'environnement institutionnel et les organisations jouent un rôle majeur dans l'évolution de l'idée selon laquelle la créativité d'un designer n'est pas un luxe, mais une nécessité sociale et un critère de réussite de l'entreprise. L'auteur utilise le cas français pour mettre en avant les étapes de la reconnaissance du rôle du design, en insistant sur l'importance de la dimension culturelle et éducative dans la construction de cette conviction, mais aussi sur les limites d'une telle approche. Dans le dernier chapitre - chapitre 9 - de cet ouvrage, Joël Marcq étudie un cas de gestion des ressources humaines, à l'aide notamment des concepts élaborés par Galbraith. Dans l'entreprise étudiée, la pression des actionnaires, le renouvellement des attentes de la clientèle, les logiques d'action du personnel créent une situation de crise organisationnelle qu'un événement offre l'opportunité de dénouer: la nécessité de renouveler l'accord d'entreprise sur les qualifications et rémunérations. L'accord est renouvelé, non pas sur la base d'une classification à critères classants adoptée par bon nombre d'entreprises, mais sur celle de modules de compétence. Ainsi 21

la pratique de gestion des ressources humaines glisse-t-elle d'une logique de poste vers une logique compétence à rapprocher d'un modèle individualisant, et l'organisation vers un modèle processuel. La conceptualisation fait appel à la sociologie de la « traduction» ou de « l'innovation» pour le traitement de la problématique, à la théorie des organisations et du management pour la compréhension de la situation et de son évolution, et aux nombreux éléments théoriques disponibles pour l'exploration de la logique «compétence ». La grille de lecture privilégiée est celle élaborée par Galbraith, avec en son centre les concepts de technostructure, de système de motivation et de pouvoir. L'auteur met ainsi clairement en lumière que les concepts développés par Galbraith, comme outils, permettent de dépasser les clivages disciplinaires.
Bibliographie

Innovations, Cahiers d'économie de l'Innovation, numéro spécial « John Kenneth Galbraith, l'ère de l'opulence et le libéralisme», n°23, 2006-1 (à paraître). Journal of Post Keynesian Economics, vo1.28, Fall, 2005. LAPERCHE B., UZUNDIS D. (2005), John Kenneth Galbraith and the Future of Economics, Palgrave Macmillan, London. LAPERCHE B., GALBRAITH J., UZUNIDIS D. (forthcoming 2006), Innovation, Evolution and Economic Change: New Ideas in the Tradition of Galbraith, E. Elgar, Cheltenham. L'économie politique, Dossier Galbraith, n028, octobre 2005, Paris.

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PREMIERE PARTIE L'ESPRIT DU CAPITALISME: L'ENTREPRISE

Le capitalisme est-il encore galbraithien ?
Guy CAIRE

Prenons une définition du capitalisme qu'on pourrait considérer comme consensuelle: «On peut dire que le régime capitaliste est celui 1) où les moyens de production sont objet d'appropriation individuelle; 2) où la régulation de l'économie est décentralisée c'est-à-dire que l'équilibre entre production et consommation n'est pas établi une fois pour toutes par décision planifiée, mais progressivement, par tâtonnements sur le marché; 3) où les employeurs et les employés sont séparés les uns des autres de telle sorte que les uns ne disposent que de leur force de travail et les autres sont propriétaires d'instruments de production, d'où la relation appelée salariat; 4) où le mobile prédominant est la recherche du profit, où, comme la répartition des ressources n'est pas déterminée de manière planifiée, il y a fluctuation des prix sur chaque marché partiel, et même dans l'ensemble de l'économie, ce que l'on appelle, dans le langage de la polémique, l'anarchie capitaliste. Puisque la régulation est non centralisée, il est inévitable que les prix des produits oscillent sur le marché en fonction de l'offre et de la demande; il est intelligible que le niveau général des prix lui-même oscille sur le marché en fonction de l'excès ou de l'insuffisance de la demande globale et que, par conséquent, de temps en temps, il y ait ce que nous appelons des crises (régulières ou non régulières) »1. S'il est toutefois une caractéristique indéniable de ce système économique, c'est de se transformer constamment.
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R. Aron, Dix-huit leçons sur la société industrielle, Gallimard, 1962, p.111112.