L'entreprise multiculturelle

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L'entreprise multinationale doit être efficace. Mais l'efficacité, comme principe de gestion, est dangereuse pour le client, le consommateur, le salarié, mais aussi pour l'entreprise elle-même. Celle-ci, implantée dans des pays différents, nie les "spécificités locales" pour faire valoir sa propre vision du monde...des affaires. Cet ouvrage veut comprendre comment les dirigeants des entreprises multinationales imposent une vision d'un monde réduit où la diversité aurait laissé la place à une société finalement homogène et servile au nom de l'efficience et d'un bien-être vu strictement sous l'angle économique.
Publié le : dimanche 1 février 2004
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EAN13 : 9782296347250
Nombre de pages : 225
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L'ENTREPRISE MUL TICUL TURELLE

Collection« L'esprit économique»
fondée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis en 1996 dirigée par Sophie Boutillier, Blandine Laperche, Dimitri Uzunidis Si l'apparence des choses se confondait avec leur réalité, toute réflexion, toute Science, toute recherche serait superflue. La collection « L'esprit économique» soulève le débat, textes et images à l'appui, sur la face cachée économique des faits sociaux: rapports de pouvoir, de production et d'échange, innovations organisationnelles, technologiques et financières, espaces globaux et microéconomiques de valorisation et de profit, pensées critiques et novatrices sur le monde en mouvement... Ces ouvrages s'adressent aux étudiants, aux enseignants, aux chercheurs en sciences économiques, politiques, sociales, juridiques et de gestion, ainsi qu'aux experts d'entreprise et d'administration des institutions.

La collection est divisée en cinq séries: Economie et Innovation, Monde en Questions, Krisis, Clichés et Cours Principaux.

Le

Dans la série Economie et Innovation sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Dans la série Le Monde en Questions sont publiés des ouvrages d'économie politique traitant des problèmes internationaux. Les économies nationales, le développement, les espaces élargis, ainsi que l'étude des ressorts fondamentaux de l'économie mondiale sont les sujets de prédilection dans le choix des publications. La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens, de compilations de textes autour des mêmes questions et des ouvrages d'histoire de la pensée et des faits économiques. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations. La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples et fondamentaux qui s'adressent aux étudiants des premiers et deuxièmes cycles universitaires en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: « le plus long voyage commence par le premier pas».

Yvon PESQUEUX

L'ENTREPRISE MUL TICUL TURELLE

INNOV AL
21, Quai de la Citadelle 59140Dunkerque, France Éditions L'Harmattan L'Harmattan Hongrie 5-7, rue de l'École Polytechnique Hargita u. 3 75005 Paris 1026 Budapest FRANCE HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

ITALlE

OUVRAGES DU MEME AUTEUR
Yvon Pesqueux
- L'entreprise mise à nu, Economica, 1987 - La nouvelle comptabilité des coûts, P.U.F. (en collaboration avec Bernard Martory), 1995 - Contrôle de gestion - Le pilotage de la performance, Dunod (en collaboration avec Hélène Loning), 1998 - Mercure et Minerve: perspectives philosophiques sur l'entreprise, Ellipses, (en collaboration avec Bernard Ramanantsoa, Alain Saudan et Jean-Claude Tournand), 1999 - Le gouvernement de l'entreprise comme idéologie, Ellipses, 2000 - Organisations: modèles et représentations, P.U.F., 2002 - Ethique des affaires - Management par les valeurs et responsabilité sociale, Editions d'Organisation, (en collaboration avec Yvan Biefnot), 2002

@ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-5767-7 EAN 9782747557672

INTRODUCTION

GENERALE:

LE PROJET DE L'ENTREPRISE MULTICULTURELLE

Le projet de cet ouvrage repose sur la volonté de comprendre comment les dirigeants des entreprises multinationales imposent, sans pourtant forcément le vouloir, une vision d'un monde réduit où la diversité aurait laissé la place à une société finalement homogène et servile au nom de l'efficience et d'un bien être vu strictement sous l'angle économique. TIne s'agit donc pas seulement de prendre en considération des entreprises multinationales qui veulent dominer le monde mais également considérer la manière d'appréhender la substance de l'activité économique dans sa vocation à se réaliser dans des espaces culturellement différents, ce qui conduit alors à devoir questionner le concept de culture. Petite histoire dont les personnages ont été replacés dans l'espace mental d'Hergé} et dans celui de René Goscinny & Albert Uderzo2. Invité par le club des dirigeants des filiales des multinationales françaises installées en Syldavie sur la base d'une conférence sur les nouveaux regards sur l'entreprise et face à la véritable inexistence d'une demande effective à partir d'une perspective aussi vague, je proposai de travailler sur la substance de l'entreprise multinationale, déclenchant ainsi l'enthousiasme de mes interlocuteurs face à un regard qui semblait leur aller « droit au cœur ». Je savais bien sûr qu'un tel auditoire est à prendre avec des pincettes. Pas toujours attentifs, abreuvé des certitudes de l'action quotidienne qui en
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2 GOSCINNY Editeur, Paris).

HERGE, Le sceptre d'Ottokar, Casterman, Paris.
R., UDERZO A. pour leurs albums d'Astérix (Dargaud

l'occurrence leur réussit ici, la perspective annoncée constituait donc un véritable enjeu. Enjeu accru lorsque, quelques jours avant mon intervention, je reçus une plaquette intitulée Le management franco-syldavien, sur laquelle je devais avoir un avis, la conférence plénière étant en effet précédée d'une réunion de commentaires de la plaquette. Le document réunissait tous les poncifs du management interculturel, débouchant sur ce que l'on pourrait qualifier de mauvaise introduction du « guide bleuI» consacré à la Syldavie. On y trouvait le projet fonctionnaliste d'une sorte de déni de la différence culturelle à partir des «stéréotypes» servant de préjugés et un projet d'instrumentalisation de la culture syldavienne, dans le but de faire de meilleures affaires. Conformément aux trajectoires des « managers internationaux », mes interlocuteurs étaient installés pour la plupart d'entre eux, depuis peu en Syldavie, les uns déménagés du Brésil, les autres du Maroc, condottiere des temps modernes... Engagez-vous, rengagez vous (dans la légion romaine comme on le dit dans Astérix), vous verrez du pays... Et sans doute ces propos sont-ils plus applicables aux managers internationaux qu'on ne le croit. Ils sont certainement parfois aussi pleins de leurs préjugés de supériorité que ces pauvres Romains décrits dans Astérix et tout aussi dépités par la résistance du village gaulois. Mais la vie du groupe autour du manifeste sur le management franco-syldavien et la jubilation que ses membres en tiraient visiblement était aussi le signe de regroupement de la diaspora française installée en Syldavie, venant en même temps porter la parole impérialiste des directions de leurs entreprises. Et peut être que cette manière de représenter l'Autre constituait aussi une forme de thérapie par rapport à la manière dont il leur résistait ainsi que par rapport à leur isolement. Le déjeuner, situé dans l'hôtel Argent (lui-même filiale d'une multinationale d'origine française) de la capitale de Syldavie (le foie gras et le tournedos à la bordelaise évitant le Spratz, plat local syldavien... et l'exotisme culinaire tout en défendant les couleurs nationales... de la France, bien sûr) donna lieu à l'exposé du dirigeant d'une des plus grandes entreprises françaises de cosmétiques (cela le valait bien) sur le registre de l'image des multinationales d'origine française auprès des étudiants de Syldavie, image comparée à celle de leurs sœurs américaines, scandinaves et anglaises. Stupeur et horreur: l'image des filiales des entreprises françaises arrivait
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Le guide bleu est une des collections touristiques «phare»
(Paris).

des Editions

Hachette

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en dernier (après bien sûr, dans l'ordre respectif, les Américaines, les Scandinaves et, suprême vice, les Anglaises). Pensez donc: il y avait par exemple moins de chances de parler l'anglais dans les filiales des entreprises françaises que chez leurs consœurs, ce qui constituait là, bien sûr une grande découverte. Les entreprises multinationales auraient-elle une nationalité affiliée à leur pays d'origine, caractéristique essentielle de leur identité (de leur culture ?). Et d'ailleurs, tous les items de l'étude (de marché ?) étaient commentés sur la base des chiffres avec l'approbation de l'attaché culturel de l'Ambassade de France. Face à ce désastre (les représentants de ces entreprises arguaient d'ailleurs qu'ils auraient ainsi du mal à recruter leurs cadres... le marché de l'emploi étant tendu comme l'on sait...), la solution proposée était que des bus aillent sillonner les campus des universités l'année suivante, baptisée année de la France en Syldavie. L'ambassadeur en rêvait la nuit... La seule surprise était toutefois le traitement identique apporté aux produits et aux territoires. Mais n'est-ce pas là non plus une des constantes de l'activité des entreprises multinationales. Mais de là à traiter les cultures locales ainsi. .. L'après déjeuner est toujours difficile pour le conférencier, s'ajoutant à la difficulté évoquée plus haut de capter l'attention de l'auditoire. Comment faire face à la difficulté d'entrer dans cette question de la substance de l'entreprise multinationale, d'autant que j'avais été invité à porter un regard sur les propos précédents. Difficile car civilité et politesse (valeurs bourgeoises comme il sied) impliquent de répondre avec circonspection. Fort de la surprise des «blancs» (volontaires ou non, je ne sais) dans la culture managériale de mes interlocuteurs sur la question de l'international (Geert Hofstedel, Philippe d'Iribarne2, Fons Trompenaars3 semblaient être des inconnus, un prédécesseur les a~ant initiés aux délices du « monochrone » et du «polychrone »4) et plutôt que d'entrer dans la critique frontale à la fois du document et de l'exposé du déjeuner, j'entrai laborieusement dans les catégories subtiles de la multisited ethnography, le dernier cri en matière de traitement des
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BOLLINGER D., HOFSTEDE G., Les différences culturelles dans Ie
Editions d'Organisation, Paris, 1987.

management,

D'IRIBARNE P., La logique de l'honneur, Seuil, Paris, 1989 et D'IRIBARNE P., HENRY A., SEGAL I-P., CHEVRIER S., GLOBOKAR T., Cultures et mondialisation, Seuil, Paris, 1998. 3 TROMPENAARS F., L'entreprise multiculturelle, Editions Maxima, Paris, 1993. 4 HALL E. T., La danse de la vie, Seuil, collection « Points ». 9

territoires... Et puis, notre Président de la République n'avait-il pas tancé la position de la Syldavie à propos de l'Irak alors qu'elle venait d'obtenir son entrée dans l'Union Européenne... Et les propos du repas de midi avaient également été tenus sur la portée (désastreuse?) de ces propos, même si leur impact avait été nul (sic) sur les activités des filiales correspondantes, ce que justement expliquait l'exposé que je voulais faire de la multi-sited ethnography1. Mais à la suite du dernier élément de cette perspective, le commentaire d'un des auditeurs tombait. Encore du « Tak se ». C'est la forme locale du «peut-être bien que oui, peut-être bien que non », signe que l'Autre n'est jamais engagé comme on le voudrait et expression aussi du préjugé impérialiste de la fatale infériorité « culturelle» de l'Autre, telle qu'elle se dégageait de la représentation que nos amis jugeaient significative de la culture locale. «Tak se» venait ainsi qualifier ce modèle dont l'obscure subtilité tranchait bien sÛT avec la clarté des chiffres issus d'une étude de marché. C'était le moment de faire la pause. Le seul citoyen de Syldavie présent dans le groupe en profite pour s'éclipser et la journée s'achève par un jubilatoire travail de groupe sur le document discuté le matin, chacun entrant dans la rédaction toujours plus subtile des préjugés coulés dans le contexte du relativisme culturel. Mise à part la présence de l'intervenant, cela avait quand même été « bon» de se retrouver ensemble... Cette «semi-fiction» est sans doute révélatrice de la difficulté d'aborder la question de la compréhension de la substance de l'entreprise multinationale et montre aussi tout l' enjeu qui est le sien. C'est bien le moment de décoder les catégories du relativisme culturel, celui des préjugés qui tiennent chaud à l'identité, le fétichisme du terrain pour ce qui concerne beaucoup de travaux de management interculturel. Cet ouvrage évitera donc, n'en déplaise à ses lectrices et à ses lecteurs, les ingrédients du polar ethnique. TIsseront peut-être alors frustrés de la quête de l'alibi. .. Mais c'est aussi le moment d'essayer de comprendre la nature de la substance de l'entreprise multinationale... et celle du projet émergent que leurs dirigeants imposent au monde. C'est donc là l'objet de cet ouvrage.

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APP ADURAI A., Après le colonialisme - Les conséquences culturelles de
Payot, Paris, 2001.

la globalisation,

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PROBLEMATIQUE

Le titre même de l'ouvrage est une double question: - Celle de l'entreprise multiculturelle au sens premier du terme. Il s'agit de discuter de la substance multiculturelle de l'entreprise multinationale et, plus généralement, de l'entreprise ou de l'organisation locale confrontée à la gestion de groupes de populations issus de cultures différentes. - Celle de l'entreprise multiculturelle qui est aussi le projet de nos sociétés, aujourd'hui confrontées à des groupes qui tendent à affirmer leur identité à partir de traits de cultures différenciés et spécifiques. La question de la culture en gestion a suscité une immense littérature et généré des outils de gestion dont le projet est finalement de réussir à « gérer» la culture. C'est une référence constante en gestion depuis la décennie 80 et, signe des temps, en politique depuis la décennie 90. La seconde référence vient donner une emphase considérable à la première et conduit également à réinterpréter la question de l'entreprise multiculturelle. La décennie 90 a été en effet, pour ce qui concerne les entreprises, la décennie de la référence à la valeur financière, mais à la fois en dualité et en complément sans doute, celle du management par les valeurs, accompagnant en cela le développement du champ de la référence à la culture, aux « valeurs» et à l'éthique des affaires. Or la culture vient se définir rapidement comme un système de valeurs et donc, c'est cette évidence de la référence à des «valeurs» que l'on va discuter. La gestion de l'entreprise multiculturelle a été peu à peu « instrumentalisée »: management interculturel, gestion des cadres expatriés dans les logiques de multinationalisation de l'activité des entreprises, configurations organisationnelles variables de ces mêmes entreprises multinationales, confrontation à des groupes dont la revendication identitaire corrélative à la légitimité accordée au communautarisme etc... Ces aspects ont bouleversé les équilibres en matière de gestion des ressources humaines tout comme en matière de gestion tout court. La question de l'entreprise multiculturelle apparaît au premier abord comme une sorte de projet des dirigeants des entreprises multinationales à l'égard d'un monde qu'ils souhaitent «global» pour faciliter la déclinaison de leurs affaires, mais aussi celui, implicite ou explicite, des dirigeants politiques, «piégés» par les conséquences de la mise en œuvre d'un libéralisme communautarien avec la montée en puissance des revendications identitaires. Ces revendications identitaires sont nées des mouvements d'émigration des zones pauvres vers les Il

zones riches depuis la Seconde Guerre Mondiale. Il s'ensuit une forme de continuum entre multinational comme «modèle» de management et multiculturel comme «modèle» de fonctionnement adressé au corps social dans son ensemble, qu'il s'agisse d'entreprises, d'organisations autres ou de la société. La question de l'entreprise multiculturelle est donc aussi celle de la confrontation d'une mondialisation avec un mondialisme vu comme une idéologie légitime. Mais les revendications identitaires ont aussi quelque chose à voir avec le traditionalisme (vu également comme idéologie) dans la mesure où valeurs et traditions sont deux concepts liés. La tradition marque l'insertion dans l'historicité, dans des sociétés et des organisations où l'identification s'effectue à partir de discours existants. La tradition se trouve ainsi affirmée dans ses rapports aux «valeurs », même si elle reste le plus souvent un acte de raison qui reste «inaperçu» au regard de l'innovation, « survalorisée » en quelque sorte dans les discours (et les pratiques ?) aujourd'hui. L'innovation se situe donc en contrepoint de la tradition et vient aussi donner l'apparence d'un projet «raisonné », projet très présent dans l'entreprise aujourd'hui. C'est à partir de cette dualité de la préservation des cultures et du jeu des innovations que les entreprises et leurs dirigeants nous invitent à travailler. Ces deux aspects sont convoqués à leur profit. La dualité tradition - innovation conduit ainsi à proposer un des «couples infernaux» qui permet d'entrer dans la « substance» de la multiculturalité. C'est pourquoi les débats sur le multiculturalisme résultent à la fois de la réaction du corps social à partir de la double convocation de la tradition et de l'innovation. Mais ils résultent aussi de la primauté accordée par les directions d'entreprises au projet de construction d'un monde global «homogénéisé» du fait de ses conséquences sociales. La main d'œuvre est ainsi, au nom de la flexibilité, devenue variable d'ajustement des taux de profit en fonction de son coût, mais aussi facteur de localisation des activités sur la base des compétences requises. C'est ainsi que les dirigeants de ces entreprises se sont trouvés face aux « cultures locales ». L'activité d'entreprise est donc confrontée à des «surcultures » (celles des sociétés dans lesquelles elles interviennent, aussi bien sur le plan de l'organisation de leurs processus que sur celui des débouchés - Mac Donald s'est ainsi trouvé confronté au «choc culturel» avec les cuisines locales...) aussi bien qu'à des « sous-cultures », celles des groupes de plus en plus nombreux et disparates qui travaillent en son sein. De plus, le processus d'identification dans l'entreprise, 12

qualifié souvent hâtivement de culture (même si la manifestation identitaire est souvent la première) s'est trouvé chahuté par la modification rapide des périmètres des grands groupes à la suite des nombreux mouvements de fusion acquisition. L'entreprise multinationale s'est donc voulue multiculturelle dans la perspective d'offrir une culture de cultures dans un syncrétisme total, « englobant » (on va alors parler de globalisation, du poncif de penser « global» et d'agir « local»). Une autre manière de le dire est de noter que la substance de l'entreprise multiculturelle résulte de l'interaction entre trois composantes culturelles: - une culture locale, «héritée» dont les modèles de compréhension sont hérités des perspectives anthropologiques et de la sociologie des organisations, - une culture nationale, dont les modèles de compréhension sont hérités de la sociologie générale, - une culture professionnelle, dont les modèles de compréhension sont hérités de la sociologie du travail. .. L'interaction qui résulte de ces trois composantes vient questionner l'idée même de déterminisme culturel. L'entreprise multiculturelle est donc la confrontation au pluralisme des cultures dans un monde où ce pluralisme des cultures (et des valeur~ qui les sous-tendent) tend lui-même à constituer une valeur. A ce titre, pluralisme culturel vaut autant comme diversité que comme syncrétisme et c'est bien ce qui vient constituer l'ambiguïté de l'entreprise multiculturelle. L'objet de cet ouvrage est de faire le point, à la fois sur les logiques culturelles, les concepts et les instruments sa gestion, d'un point de vue intellectuel et compte tenu d'un regard sur les pratiques, les deux voies étant insuffisantes en elles-mêmes. La première conduit en effet à un discours «philosophant» tandis que la seconde ignore tout enracinement conceptuel et ne confère à la question qu'un contenu instrumental in fine idéologique. On peut même, à cet égard, parler d'un antiintellectualisme des milieux d'affaires aujourd'hui, conduisant à un philistinisme comme fondement des préjugés antiintellectualistes. C'est donc l'équilibre entre ces deux voies qui constitue le pari mené ici. Le recours à la référence est en effet porteur de clarification sur les buts et les processus, les présupposés des «sciences des organisations », la place de l'entreprise dans la société, le fondement philosophique du management, la nature des organisations, la dualité individualisme - collectivisme, le rôle du manager aussi bien dans les catégories de l'action que dans celles de la réflexion. Cette référence permet aussi d'entrer dans la compréhension de ce 13

qu'est une théorie (des organisations par exemple) et de donner un aperçu d'autres théories souvent mobilisées, implicitement ou explicitement. Ainsi en va-t-il des théories culturelles... En effet, la focalisation sur les instruments indépendamment de toute réflexion marque le développement des logiques managériales ces dernières années. On pourrait en quelque sorte conclure à une diminution de leur contenu intellectuel au profit de techniques simplistes légitimées au nom de l'efficience. C'est d'ailleurs une forme de paradoxe que d'assister, au nom de l'efficience, à la critique des procédures et de constater, en même temps, à la mise en œuvre de procédures bureaucratiques simplistes, coûteuses et pesantes, surtout dans les entreprises multinationales, tout en les justifiant par un discours culturaliste. L'univers de la culture en est un exemple particulièrement significatif. Au nom de grands principes émis sous forme de discours, ces techniques simplistes sont mises en œuvre: on va gérer « multiculturellement ». Et pourtant, aucune des batteries de procédures ne garantit en fait la tolérance et la reconnaissance de l'Autre. On mentionnera pour preuve la multitude des documents émis, études, rapports de conseil vendus par des cabinets, livres de tous ordres consacrés à la question. On constatera aussi combien ce discours a finalement contribué à la glorification des entreprises multinationales et de leurs dirigeants, hommes ordinaires aux pouvoirs extraordinaires, entreprises dont la substance multiculturelle est à la fois de fait mais pose aussi un problème de compréhension majeur auquel on tentera de répondre ici. La discussion s'adresse aussi aujourd'hui au système de formation au management. Abreuvés d'études de cas de management « international », bardés de techniques simplistes, affublés de grands mots tels que «valeurs », «cultures », sans véritable invitation à les comprendre, les étudiants devenus « responsables» font finalement preuve de morgue et de supériorité occidentalo-centriste en avalisant les méthodes de gestion mises en œuvre dans leurs entreprises au nom de l'efficience, de la stabilité de leur position hiérarchique et aussi au nom de leur supériorité. On peut donc dresser le constat de la faillite relative des méthodes qui s'adressent au volet culturel du fonctionnement de l'entreprise, restées souvent à ce jour pur verbiage idéologique dans le pire sens du terme, c'est-à-dire comme régulation des comportements dans le sens d'une rectification de la diversité de ceux-ci avec, au mieux, la reconnaissance des coutumes externes de l'Autre sous forme de stéréotypes.
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Il ne faut pourtant pas non plus «jeter le bébé avec l'eau du bain ». Des « impérialismes », majeurs certes, n'autorisent pas à généraliser ce cynisme comme cela. Même si le passé récent du multiculturalisme pose problème, cela a aussi été le moyen d'introduire de nouvelles perspectives en gestion. Par ailleurs, le discours finit le plus souvent par créer des éléments de réalité allant dans le sens du discours. Alors, et si jamais le respect de la diversité finissait par commencer à émerger! L'opinion publique est aujourd'hui demandeuse d'une mise en œuvre des contenus des discours sur le multiculturalisme. Les acteurs eux-mêmes, qu'ils soient ceux du système éducatif ou ceux des entreprises, se rendent bien compte des défauts criants mentionnés plus haut: techniques simplistes traduites en procédures imposées, désastres sociaux, impérialismes avérés de dirigeants et de leurs collaborateurs au nom du relativisme culturel, comme on l'a vu lors de sommets (Johannesburg 2002 par exemple) et lors des contre-sommets de type Porto Allegre. L'ambition de cet ouvrage est de répondre à ces critiques en proposant aux étudiants en management comme aux acteurs d'entreprise: - une compréhension approfondie des termes génériques employés dans le domaine. TI est en effet temps de quitter la surface des choses. Et d'ailleurs, un acteur d'entreprise qui, à l'issue de longues études, ne serait pas capable de faire ce pas n'est pas non plus digne de sa position. Il s'agit ici de contribuer à rejeter le niveau intellectuel misérable qui est devenu celui de l'enseignement du management. Aucun argument du type de ceux qui ont été défendus au nom de la simpliste efficience ne tient plus face au désastre actuel qui concerne directement l'action de l'entreprise. Si ces agents, aussi bien durant leurs études que dans leurs positions professionnelles, ne sont pas capables de faire l'investissement intellectuel correspondant, cela signifie qu'ils ne sont pas non plus dignes d'occuper ces positions et que, s'ils les occupent, ils ne peuvent que mener leur entreprise tout comme nos sociétés au désastre comme le voit dans différents cas aujourd'hui. Il n'y a pas de théorie inutile et de pratiques efficaces séparées l'une de l'autre. Il n'y a pas non plus de prescriptions simples et efficaces. Cet ouvrage va donc proposer les moyens de cet investissement intellectuel. Il se distingue en cela de tous ceux qui tiennent pour évidentes des notions telles que celles de «valeurs », de « culture », de « multiculturalisme » etc., - une mise en perspective des outillages associés à la gestion multiculturelle. Cette mise en perspective est construite sur une description et une analyse de ces instruments sans les accepter 15

là non plus comme évidents. Cette instrumentation constitue aujourd'hui un corpus disparate qu'il est important d'accepter comme tel. Elle n'a rien amélioré si l'on se réfère à l'actualité et son évaluation ne peut donc être effectuée à ce jour en termes d'utilité. TIest ainsi temps, là aussi, de sortir de la logique qui consiste à voir le fonctionnement des entreprises comme un processus d'amélioration continue et de déconstruire le mimétisme qui prévaut en ce domaine. Des procédures sont introduites par mimétisme parce que les autres le font et le demandent plus que parce qu'elles sont porteuses de sens. Il faut accepter cela sans complexe. Les choses sont comme elles sont! Elles résultent d'une histoire, de jeux sociaux et construisent elles-mêmes l'histoire présente et à venir. L'entreprise, ses dirigeants, ses aKents ne sont pas plus acteurs que résultats de ces processus. A ce titre, ce n'est pas la mise en place de cette instrumentation qui améliore les choses. Ce qui est important de comprendre, c'est pourquoi elles sont mises en œuvre. Cet ouvrage sort donc des sentiers battus et se distingue en cela de ceux qui traitent du même thème - du moins est-ce le souhait de l'auteur. Il sort de l'intégrisme des études de cas qui n'en sont pas, des descriptions rapides et des prescriptions faciles. Il a pour projet de contribuer à l'accroissement du «niveau culturel» de ses lecteurs et non pas de conforter une idéologie dominante et par ailleurs démentie par les faits. Il est articulé de la manière suivante: - Chapitre 1 : La mondialisation et le fait culturel. Ce chapitre vient questionner l'évidence de la mondialisation dans une perspective idéologique, celle du modèle anglo-saxon de fonctionnement des entreprises, mais aussi dans une perspective historique. La mondialisation n'est alors que le qualificatif actuellement proposé aux conséquences du fonctionnement du capitalisme qui apparaît dès la fin du XVème siècle. Le chapitre aborde enfin la perspective «gestionnaire» à partir du questionnement sur la gestion multiculturelle de l'entreprise qui tend à considérer les territoires avec les mêmes catégories que les produits. Une première perspective anthropologique sera proposée ici, celle de l'anthropologie des territoires qui constitue aussi le modèle le plus récent proposé par cette discipline. - Chapitre 2 : La culture nationale en gestion. Ce chapitre offre une synthèse de la prise en compte du concept de culture nationale en gestion. On verra ainsi que la question se pose depuis plusieurs décennies, que les contours de sa compréhension donnent lieu à de nombreuses approches destinées aussi 16

bien à comprendre qu'à agir, mais qu'elles se situent plutôt toutes dans une perspective de maîtrise du monde. - Chapitre 3: L'ambiguïté du fait culturel. Ce chapitre propose des éléments de compréhension d'un phénomène aux formes multiples à partir d'un panorama des logiques qui montrent les perspectives possibles et leurs limites autour de l'idée principale de relativisme culturel. Il aborde également la question du multiculturalisme dans les catégories de la philosophie politique contemporaine, signe du passage de la question du domaine gestionnaire à celui de la société. Ce passage est porteur d'une évolution du questionnement sur le relativisme dans une perspective qui dépasse aujourd'hui largement celle de l'entreprise, fut-elle multinationale. TI s'achève par une investigation sur le concept de «tolérance», conséquence même de la perspective multiculturelle. - Chapitre 4 : Définitions de la culture. La littérature contemporaine, surtout en gestion, fait aujourd'hui le constat de la difficulté à se retrouver parmi les différentes définitions de la culture, sans nul doute par facilité... Ce chapitre va donc montrer les différentes acceptions attribuées au concept de culture et leur filiation d'un champ disciplinaire à l'autre avant son passage dans le champ de la gestion en soulignant l'importance majeure de la perspective anthropologique. - Une conclusion qui effectuera une tentative de compréhension construite sur des «références ultimes», celles d'Aristote et de Confucius, comme mise en application de la recommandation de cet ouvrage pour ce qui concerne ce type de référence comme étant susceptible de fournir une des clés de compréhension du monde qui est le nôtre. Tous ces développements seront mis en perspective au regard de la substance de l'entreprise multinationale au travers d'illustrations représentatives de ses projets de maîtrise du monde, projets qui seront vus à la fois comme conscients mais aussi comme « émergents ». Cet ouvrage fait donc un point de la situation du multiculturalisme, du recours au concept de valeurs en liaison avec celui de culture, des notions et des pratiques qui leur sont associés au regard de la puissance acquise par les entreprises multinationales aujourd'hui. Il est tout à fait possible d'assister, dans le futur, à une « dissolution» du thème au sein des différentes activités de l'entreprise au lieu d'une focalisation comme ce que l'on constate aujourd'hui et que l'on qualifie « d'international». Mais il est nécessaire d'en faire le point avec la rigueur conceptuelle nécessaire. Il est également possible d'envisager une politisation radicale du thème comme certains des 17

signes (l'importance des votes populistes comme caractéristique de la montée en puissance des votes identitaires) peuvent le laisser présager. C'est tout l'intérêt de cette question de l' entreprise multiculturelle. C'est donc le projet de cet ouvrage qui vient justifier le commentaire de cette introduction qualifié de «projet de l'entreprise multiculturelle ». « Projet» car la compréhension repose à la fois sur une exploration encyclopédique des concepts et une évaluation de leur positionnement aujourd'hui, «projet» car le pouvoir exercé par les dirigeants des entreprises multinationales mérite aussi d'être étudié, «projet» enfin car on peut tout de même espérer une concrétisation du respect de la diversité culturelle. Mais l'entreprise multiculturelle au sens politique général du terme possède en elle-même un sens, c'est-à-dire une issue proposée à l'oscillation qui opère entre un multiculturalisme venant reconnaître le «fait» diasporique (l'Autre chez soi) mais dans une dérive communautarienne, le « fait» impérialiste (soi chez l'Autre) et la dérive de l'assimilation universelle. Cette oscillation prend donc un sens tout à fait particulier dans les entreprises multinationales puisque son pouvoir peut aussi bien être issu du fait diasporique (les dirigeants expatriés, ses produits et ses services chez I'Autre) que du fait impérialiste (avec des filiales devant nécessairement porter la logique du siège). C'est bien cette oscillation entre le diasporique et l'impérialiste qui est significative de la substance de l'entreprise multinationale. C'est aussi sa vocation affirmée à traiter les territoires et les produits à partir des mêmes schémas et des mêmes outils qui pose question. C'est donc cette problématique qui sera discutée tout au long de cet ouvrage.

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CHAPITRE I : LA MONDIALISATION ET LE FAIT CULTUREL

INTRODUCTION

La discussion du thème de la mondialisation de l'activité des entreprises vient aujourd'hui questionnçr celui de la culture dans sa dimension de culture nationale. A une époque où, dans l'entreprise et dans la société, on met en avant le poncif de la « glocalisation » - réfléchir globalement et agir localement - il est temps de plutôt questionner l'irréductible antagonisme entre les valeurs de l'espace géographique des marchés et celles de l'espace géographique des nations. Le problème est de confronter le modèle généraliste de l'organisation des entreprises dans sa vocation à uniformiser les pratiques de gestion et, par extension, celles des organisations vues comme des entités devant se gouverner par référence aux instruments développés dans les entreprises - et les pratiques sociales liées à l'existence de contextes culturels différents suivant les pays. Or le projet universaliste des méthodes de gestion pose problème dans la mesure où il induit la généralisation d'une véritable idéologie politique de type gestionnaire venant déclasser les institutions du politique proprement dit dans un univers de pensée finalement totalitaire, celui de la pensée «unique ». La pensée unique est liée au fait que l'on ne pourrait pas faire autrement et, par extension, que l'on ne pourrait même pas penser autrement que conformément aux catégories de la gestion de l'entreprise. Doit-on confondre ainsi allègrement internationalisation des capitaux, multinationalisation des entreprises, mondialisation et avènement d'une société « globale» qualifiée de multiculturelle pour lui conserver un masque démocratique? Par ailleurs, les développements actuels de la mondialisation

qui passent par une remise en cause radicale des périmètres de groupes sont-ils en même temps le signe de la crise du concept de culture organisationnelle? Que signifie donc encore en effet l'idée même d'une culture d'entreprise quand leur périmètre varie aussi considérablement depuis la multiplication des opérations de fusion - acquisition? Les cultures de groupes qui s'y retrouvent peuvent-elles alors tenir lieu de référent? TI faut tout d'abord souligner les ambiguïtés de frontière entre multiculturalisme et diversité culturelle. Le multiculturalisme est un projet d'ordre politique qui formalise l'utopie de voir vivre en harmonie des groupes ou des individus issus de cultures différentes dans une perspective « fusionne lIe » à terme (le melting-pot). Le multiculturalisme dans les représentations qui fondent actuellement l'évidence de la mondialisation est donc le projet du melting-pot proposé (imposé ?) au monde par les dirigeants des entreprises multinationales pour des raisons mercantiles. Dans la version issue de la philosophie politique contemporaine, le multiculturalisme est un mix de tolérance, te tolérantisme et de communautarisme. Pour sa part, la diversité culturelle marque la reconnaissance et le respect des différences culturelles d'abord identifiées en tant que telles et ensuite valorisées en termes de projet. La reconnaissance de la diversité culturelle s'effectue par repérage des valeurs communes à un groupe social, souvent sur la base de l'utopie anthropologique du « groupe naturel », c'est-à-dire du groupe réduit à ses articulations élémentaires, qu'il s'agisse de hiérarchie, de coordination ou de processus d'évaluation. Le multiculturalisme est aujourd'hui un projet politique officiel du gouvernement canadien, ce qui semble légitime dans une perspective politique de fondation d'un melting-pot. Mais c'est aussi un projet politique implicite et impérial des dirigeants des entreprises multinationales. La diversité culturelle est un projet de recherche des sciences sociales, configuré par les anthropologues (Claude LéviStraussl, par exemple), travaillé aussi bien dans les catégories de la psychanalyse (par Sigmund Freud2 par exemple) que dans celles de la psychologie sociale, de la sociologie (Emile Durkheim3, par exemple) et qui se confronte à la quête des fondamentaux venant lier les hommes au sein d'un groupe
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LEVI-STRAUSSC., Les structures élémentairesde la parenté, PUF, Paris,

1949. 2 FREUD S., Totem et tabou, Petite Bibliothèque Payot n° 9, Paris et FREUD S., Malaise dans la civilisation, PUP, Paris, 1982. 3 DURKHEIM E., Les formes élémentaires de la vie religieuse, PUP, collection Quadrige n° 77, Paris. 20

social élémentaire. Le questionnement concerne ainsi à la fois ce qui est commun à ces fondamentaux tout comme ce qui les différencie. En termes de projet politique, c'est la reconnaissance de l'irréductibilité de l'Autre aux catégories de l'Un. Dans les deux cas (multiculturalisme et diversité culturelle) il s'agit bien de porter un regard sur le principe d'acculturation, c'est-à-dire les modes de circulation d'éléments de cultures d'un groupe social à un autre. Rappelons que l'acculturation est le processus de construction, par assimilation, d'une culture intégrant des éléments en provenance d'autres groupes. C'est quand elle devient un projet (et non plus un opérateur de compréhension) que l'acculturation se transforme en déterminant de réduction de la diversité. Un signe de cette ambigvïté peut être ainsi trouvé dans le texte de Jean-Marie Messier1, ce qui est significatif de la part d'un dirigeant de ces entreprises multinationales, qui plus est une multinationale dont l'activité concerne la production et la diffusion de produits «culturels ». «Je ne crois pas à une culture globale. Je crois en revanche à des cultures locales capables de s'enrichir mutuellement et qui peuvent donner naissance à des succès ou des mythes universels» nous dit-il, ancrant ainsi ses propos dans la logique de la diversité dans le projet de fondation d'un métissage culturel. Et en même temps, il cote le métissage au lieu et place de l'acculturation, ouvrant ainsi la porte aux perspectives multiculturalistes (l'acculturation ne possède pas de sens a priori là où le métissage indique implicitement ou expliciteIl1ent la race pouvant être considérée comme « supérieure »). « A l'intérieur même de nos frontières, les frontières s'estompent» écrit-il encore. La formule est bellt(, le fait significatif, l'interprétation beaucoup plus contestable. A partir des productions «culturelles» industrialisées, il y a en effet négation de la culture des sociétés qui les produisent et de celles qui les consomment au bénéfice de l'appareil de production lui-même du fait de ,la primauté accordée à l'aspect économique de l'échange. Echange économique ne vaut pas comme cela échange culturel qui ne vaut pas non plus acculturation. Sentant par ailleurs la limite de ses propos, il va nier la raréfaction de l'offre culturelle au nom de la quantité (ce qui est certes vérifiable) mais en occultant la diversité. Rappelons ici l'importance compréhensive du fait social total à partir du don (Marcel Mauss2). La culture est production, elle est échange mais pas seulement par mise en avant des catégories de
1 MESSIER l-M., « Vive la diversité culturelle », Le Monde, 10/4/2001. 2 MAUSS M., Essai sur le don in Sociologie et anthropologie, PUF, collection Quadrige n° 58, Paris 1999.

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l'économique les plus évidentes (la quantité, le chiffre d'affaires) mais aussi sous son aspect symbolique, social, juridique. Lorsque Jean-Marie Messier cite Fernand Braudel (<< culture La est le langage commun de l'Europe »), encore faut-il aller jusqu'au bout du sens de la citation. Fernand Braudel cote ici la référence à un niveau d'abstraction (celui de l'Europe) en dépit du constat de ce qui différencie les différents pays à un niveau moins abstrait (la langue). L'ambiguïté de la suprématie de l'économique sur le reste atteint son terme lorsque, partant du constat de la diversité culturelle en Europe, Jean-Marie Messier écrit que « l'Europe dispose là d'un fabuleux atout, d'une réelle avance, face à des entreprises américaines de la communication restées majoritairement monoculturelles en dépit du multiculturalisme croissant de la société américaine elle-même (...) Saurons-nous ensemble - artistes, éditeurs, diffuseurs, pouvoirs publics... - faire fructifier intelligemment nos talents et tirer profit de notre incomparable avantage dans la compréhension de la diversité culturelle pour lafaire rayonner au-delà de notre seul continent?». C'est la montée en puissance des entreprises multinationales d'origine européenne qui serait donc porteuse de ce projet anti-américain mais le «multiculturalisme » européen vaudrait-il mieux que le « monoculturalisme » américain? Rappelons-nous de ce multiculturalisme-Ià dans sa dimension coloniale! Et J6m.com comme il intitulait lui-même un de ses livres vaut-il autant que J6M, comme le surnommaient ses détracteurs (Jean-Marie Messier Moi-même Maître du Monde... et où l'on retrouve le projet émergent des dirigeants d'entreprises multinationales qui imposent leurs vues au monde). En effet, Edward W. Said1, dans un extrait de son ouvrage publié par le Monde Diplomatique démontre comment l'œuvre majeure des «grands» écrivains n'échappa pas à la mentalité coloniale de leur temps. Et c'est bien ce qui fonde toute la difficulté de la reconnaissance de l'Autre. En discutant la présentation généralement faite d'Albert Camus comme un homme moral, il souligne l'importance du contexte immoral (le cadre algérien de l'œuvre apparaît fortuit). TInous livre d'ailleurs sa définition de la culture: «Premièrement, elle désigne toutes les
pratiques - tels les arts de la description, de la communication et de la représentation - qui jouissent d'une certaine autonomie par rapport à l'économique, au social et au politique, et revêtent souvent des formes esthétiques dont l'une des finalités essentielles est le plaisir. Jy inclus, bien entendu, tant le savoir
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SAID E. W., Culture et impérialisme, Fayard, Paris, 2000. 22

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