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L'ère des banques centrales

De
199 pages
Les banques centrales évoluent. La mondialisation a accru considérablement le pouvoir et l'audience de ces institutions technocratiques, devenues des interlocuteurs majeurs des marchés. L'action des grandes banques centrales, leur montée en puissance, leur indépendance vis à vis de l'Etat dans les pays industriels, leur rôle dans l'économie mondiale, sont au centre de réflexions sur la vie économique et financière.
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L'ÈRE DES BANQUES CENTRALES

Collection Économie et Innovation
dirigée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis
Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Ces ouvrages s'adressent aux étudiants de troisième cycle, aux chercheurs et enseignants chercheurs.
Les séries Krisis, Clichés et Cours Principaux collection. font partie de la

La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens, de compilations de textes autour des mêmes questions et des ouvrages d'histoire de la pensée et des faits économiques. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations (responsable: Blandine Laperche). La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples et fondamentaux qui s'adressent aux étudiants des premiers et deuxièmes cycles universitaires en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: « le plus long voyage commence par le premier pas ».

Jean-Pierre

PATAT

Préface de Jean-Claude TRICHET Président de la Banque Centrale Européenne

L'ÈRE

DES

BANQUES CENTRALES

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

INNOVAL 21, Quai de la Citadelle 59140 Dunkerque, France L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

ITALIE

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-5199-7

Préface
Jean-Claude TRICHET

Président de la Banque Centrale Européenne

Le remarquable essai de Jean-Pierre PATATsur les banques centrales présente un triple intérêt lié à la nature de son sujet, à la qualité de son auteur et à l'angle de vision particulier qui a été retenu. S'interroger avec une grande liberté de ton et de pensée sur le présent et l'avenir des banques centrales, c'est retenir un sujet qui a, en effet, progressivement émergé comme un thème majeur de réflexion dans le débat économique et politique contemporain. Pourquoi les banques centrales, inventées il y a deux à trois siècles et auxquelles étaient confiées des responsabilités somme toute modestes sous l'autorité directe ou indirecte de l'exécutif, sont-elles devenues progressivement des institutions clés des économies de marché modernes? Est-il légitime, dans une démocratie moderne, que l'on confie à une institution indépendante des pouvoirs politiques des fonctions aussi lourdes que celles d'assurer la stabilité des prix et de contribuer à asseoir la stabilité financière? Le très grand intérêt de « L'ère des banques centrales» est que cet essai traite ces questions dans le contexte concret de l'économie mondialisée d'aujourd'hui, après les récents soubresauts du système financier international, et compte-tenu des modifications structurelles majeures intervenues en Europe avec la création de la Banque Centrale Européenne et de l' Eurosystème. Le lecteur y retrouvera, sous une forme vivante, allègre, intellectuellement stimulante et toujours pertinente les grands débats actuels.

C'est que Jean-Pierre Patat a été lui-même, pendant toute sa carrière, un acteur important de la politique monétaire et, en même temps, un observateur tin et lucide, consignant régulièrement dans ses cours, ses manuels et ses essais, le fruit des observations et des réflexions que faisait le praticien. En matière monétaire plus encore peut-être que dans d'autres domaines de la pensée économique, la théorie et la pratique sont inséparables et doivent sans cesse s'enrichir mutuellement. Le praticien et le professeur sont en dialogue permanent. JeanPierre Patat est l'un et l'autre et c'est le fruit du colloque singulier entre l'homme d'action et l'homme de réflexion qu'il nous livre aujourd'hui. L'essai se concentre en particulier mais pas exclusivement sur deux grands sujets: celui de la stabilité financière, auquel l'épisode de la nouvelle économie, après tous les autres défis des années 1980 et 1990, a donné un grand relief; et celui de la création de la monnaie unique, réforme structurelle majeure, sans précédent historique et dont il ne faut pas sous-estimer la portée et les conséquences à la fois en Europe et dans le monde. Ai-je besoin de dire que je ne partage pas toujours les vues de l'essai sur certains points particuliers? Par exemple, sur la politique du Federal Reserve System toutes ces dernières années, que je tiens pour avoir été appropriée. Ou sur la présentation de l'approche «française» de la monnaie unique et du SEBC qui reflète, comme il est naturel, les vues personnelles de l'auteur. C'est dire que Jean-Pierre Patat s'engage. Rien ne le laisse indifférent et il entend bien participer lui-même, non seulement à la relation des faits et à la critique des théories, mais aussi, et surtout, au débat d'idées. De ce point de vue, un concept qui revêt une importance clé est celui de la confiance. Confiance dans la monnaie. Que serait une monnaie qui ne bénéticierait pas de la confiance immédiate, spontanée que lui apportent l'ensemble de ses usagers, les agents économiques, l'opinion publique? Sans cette confiance, la monnaie serait progressivement négligée et finalement abandonnée au protit d'autres instruments. Confiance dans la préservation de la stabilité de la monnaie dans la durée. La monnaie solide d'aujourd'hui le sera-t-elle toujours demain et après-demain? Est-elle convenablement 8

protégée contre les menaces à venir? Faute de confiance dans une telle protection, assurant dans la longue durée la stabilité des prix et le maintien de la valeur monétaire, les «primes de risque» sur les taux d'intérêt à moyen et long terme augmenteraient substantiellement, la monnaie ne rendrait plus du tout à l'économie les services que celle-ci en attend. Confiance, enfin, dans la banque centrale responsable de l'émission monétaire, gardienne de la monnaie. Cette confiance est essentielle du point de vue de l'efficacité de la politique monétaire elle-même. Sans la confiance des observateurs et des acteurs économiques, telle décision de la banque centrale s'avèrera inopérante ou même contre-productive. Avec la confiance, telle mesure, pourtant modeste, s'avèrera pleinement efficace. Mais la confiance la plus large dans la banque centrale n'est pas seulement nécessaire pour des raisons d'efficacité opérationnelle. Elle est aussi et surtout indispensable pour des raisons liées au fonctionnement même de nos démocraties. Dans nos démocraties politiques contemporaines perfectionnées, au sein desquelles l'opinion est très légitimement de plus en plus vigilante et de plus en plus exigeante, toute institution doit naturellement avoir des comptes à rendre. Les institutions indépendantes du pouvoir politique, comme le sont les banques centrales, sont en dernière analyse, responsables devant l'opinion publique. C'est dire que la confiance de l'opinion, la confiance populaire, est essentielle pour un institut d'émission. C'est cette confiance qui lui donne non seulement son efficacité instrumentale mais aussi sa légitimité institutionnelle.

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AVANT-PROPOS

«L'ère des banques centrales ». On pourrait tout aussi bien dire «l'aire des banques centrales », voire «l'air des banques centrales ». En effet, la montée en puissance de ces institutions caractérise une époque, celle de la mondialisation financière triomphante; mais aussi une nouvelle répartition des rôles en matière de régulation macroéconomique, à la faveur de laquelle on prête quelquefois à la politique monétaire, pierre angulaire du pouvoir des banques centrales, une influence, une efficacité et, surtout, une liberté de manœuvre sans doute excessives; enfin, dans la mesure où l'art de la communication est devenu une forme d'action dans un univers financier dominé par les marchés, c'est la posture même des banques centrales qui a changé, alors que ces institutions avaient longtemps été considérées comme des archétypes de la discrétion, pour ne pas dire, pour certaines, de l'insignifiance. Franchissant un degré dans le mauvais esprit, est-ce qu'on ne parlera pas un jour des pauvres «hères» des banques centrales, en référence à leurs dirigeants, dont la puissance supposée risque d'en faire des boucs émissaires, si des crises financières à répétition continuent de secouer violemment et durablement des marchés, des économies. Tels seront les axes essentiels des développements qui vont suivre. L'auteur a vécu ces évolutions qui, au-delà de leurs retombées en quelque sorte «transversales », en ce sens qu'elles ont caractérisé un phénomène de portée générale, ont engendré deux innovations majeures sur lesquelles on a tenté de porter une attention particulière dans cet ouvrage.

La première innovation a consisté en l'émergence, en parallèle avec la montée de la mondialisation financière, du concept de stabilité financière, nationale et, surtout, internationale. Les banques centrales se sont vu attribuer une responsabilité majeure dans la sauvegarde de ce que l'on considère comme un bien public mondial et que certains n'hésitent pas à estimer plus important que la stabilité des prix, mission de base des banques centrales. La seconde innovation est institutionnelle. Le projet d'Union monétaire européenne s'est négocié et a pris forme en même temps que se développaient la mondialisation financière et l'un de ses corollaires majeurs, le renforcement du rôle et de l'indépendance des banques centrales. Le Système européen de banques centrales, banque centrale de l'Union européenne et couronnement de la monnaie unique en a évidemment bénéficié, en particulier dans la liberté d'action que lui confèrent ses statuts. Mais dans la pratique, et c'est peut-être là l'innovation majeure, une situation tout à fait originale et en tout cas sans précédent, a résulté de la création d'un organisme décisionnel à compétences supranationales, indépendant des pouvoirs publics, seul de son espèce en Europe, dans un ensemble qui n'est pas un état fédéral et où, par conséquent, n'existe pas de politique économique unique ni de pouvoir politique sinon unifié, du moins coordonné. Il en résulte un renforcement de fait du pouvoir et de l'influence du SEBC que beaucoup ont du mal à admettre. On ne saurait prétendre que l'institution abuse de cette situation. Mais dans un contexte où l'économie et le dynamisme de l'Europe semblent durablement s'essouffler et alors que nul effort n'est fait pour faire progresser les institutions européennes, les frustrations et les critiques ont souvent tendance à se concentrer sur cet organisme hors du commun.

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INTRODUCTION
EMERGENCE ET ESSOR DES INSTITUTIONS QUI DEVAIENT DEVENIR DES BANQUES CENTRALES
Le but de ce préambule n'est pas d'infliger au lecteur un condensé de cours sur la monnaie mais d'essayer, par un rappel historique, de fournir quelques repères d'une évolution dont les contemporains n'ont peut-être pas tous eu conscience, mais qui a eu des conséquences majeures pour le fonctionnement du système financier et de l'économie. L'apparition de la banque centrale a, partout, marqué une étape capitale pour l'essor et le bon fonctionnement des banques et pour une utilisation efficace de la monnaie. Les créateurs de ces institutions, et a fortiori leurs contemporains, n'avaient sans doute pas prévu le rôle que leurs caractéristiques originelles allaient leur permettre d'assumer au fil du temps. Ils avaient toutefois conscience que ces organismes, ces instituts d'émission, comme on les a longtemps appelés, n'étaient pas des banques comme les autres. Dès l'origine, par conséquent, les pouvoirs publics, sans exercer une véritable tutelle, se réservèrent un droit de regard sur leur activité. Ce regard fut généralement concrétisé par la nomination de leurs dirigeants. Relativement légère jusqu'à la première guerre mondiale, la présence du gouvernement s'alourdit quelque peu ensuite, alors même que les instituts d'émission devenaient véritablement des banques centrales. Mais c'est après le deuxième conflit mondial qu'une véritable tutelle gouvernementale s'exerça sur la mission première des banques centrales, la politique monétaire. Au début des années soixante dix, dans nombre de pays et dans un contexte d'économie souvent semi-administrée, l'autonomie de plusieurs grandes banques centrales était donc

limitée, les seules exceptions notables parmi les grandes institutions étant la banq1!e centrale allemande, la Bundesbank, et la banque centrale des Etats-Unis, le Federal Reserve System. Favoriser l'usage du billet, fin/ancer le commerce et l'industrie... et quelquefois l'Etat On sait quel progrès essentiel l'apparition de la lettre de change a apporté à la vie économique. Jusqu'alors, la quantité de monnaie disponible pour la production et les échanges de biens et services était limitée ou, au contraire, gonflée tout aussi arbitrairement dans un cas comme dans l'autre par la disponibilité de réserves de matières précieuses en or et en argent. La conquête espagnole au XVIe siècle et le pillage des ressources en or de l'Amérique latine ont provoqué des souffrances humaines considérables; ces événements ont également abouti, en Espagne, à une situation offrant un bon exemple de fonctionnement défectueux de ce système de «monnaie matière»: disproportion brutale entre la quantité de monnaie disponible et les biens et services produits avec, à court terme, une inflation vertigineuse et, à'plus long terme, l'assoupissement d'une élite se croyant dispensée de travailler. Une lettre de change était un écrit par lequel le débiteur d'une transaction donnait l'ordre à un tiers sur qui il avait une créance de régler, à une certaine date, le montant de sa dette à son créancier initial. Cet instrument permit d'abord de véhiculer des créances et de régler des dettes dans des conditions de commodité et de sécurité que n'offrait pas le transport des métaux précieux. Lorsque les maisons d'orfèvre, précurseurs des banques, consentirent à acheter, avant leur échéance, des lettres de change aux bénéficiaires de ces dernières et, surtout, lorsqu'elles leur remirent, pour matérialiser ces avances, non plus de l'or, mais des papiers, des billets portant leur signature, représentant des créances sur elles-mêmes et convertibles en or à tout moment, la confiance a commencé à se substituer à la disponibilité des métaux précieux comme pierre angulaire de la circulation monétaire. La confiance se propageant, les maisons d'orfèvres purent distribuer des papiers de cette sorte pour des montants excédant sensiblement la valeur du stock d'or qu'elles détenaient, convaincues qu'une proportion appréciable des détenteurs de ces créances s'en suffiraient et ne demanderaient pas leur conversion en or, comme c'était pourtant leur droit. Le mécanisme de la création monétaire était né. Lorsque les créances émises par les maisons d'orfèvre ne furent plus 14

nominatives mais au porteur, et furent systématiquement libellées en sommes rondes, de manière à les rendre fongibles et à permettre leur transmission de la main à la main, le billet de banque était né. Certes, cela ne fonctionna pas toujours sans heurts, sans scandales, sans faillites, sans crises, mais cela permit un essor des affaires et de la production plus régulier parce que mieux alimenté en monnaie. Deux problèmes majeurs découlant du nouveau « système» monétaire allaient justifier, en Europe, la création des institutions appelées à devenir des banques centrales. Il fallait tout d'abord que le billet de banque soit bien accepté par le public, même aisé. Faute de quoi on ne faisait que peu de progrès par rapport à la monnaie matière. Dans de nombreux pays, cette acceptation était difficile. Si l'on prend le cas de la France, la confiance, si indispensable au système, avait été mise à rude épreuve par les expériences malheureuses de Law et de l'émission mal contrôlée des assignats révolutionnaires. Un autre problème, peut-être moins spectaculaire mais lancinant, tenait au financement de l'Etat. Le système de la monnaie matière était très favorable aux gouvernements; ces derniers disposaient en effet du «droit de frappe », c'est-à-dire du droit d'authentification des pièces d'or ou d'argent dont ils étaient censés garantir la teneur en métal. Placé ainsi au centre du système monétaire, le roi en tirait évidemment avantage. Avec le développement de la monnaie papier et des banques, la création monétaire lui échappa et il dut quémander auprès des banquiers des concours, souvent consentis chichement et à des conditions onéreuses. « Populariser» l'usage du billet et ainsi faciliter le financement du commerce et de l'industrie, permettre au gouvernement d'avoir « sa » banque, tels furent les fondements de la création des principaux «instituts d'émission» européens. Ces motivations pesèrent à des degrés divers. La Banque d'Angleterre est créée en 1694, principalement pour avancer de l'argent au roi et lui permettre ainsi de financer la guerre contre la France. Les rapports des rois d'Angleterre avec les banquiers privés étaient en effet caractérisés, depuis plus d'un siècle, par des incompréhensions et des affrontements. La création de la Banque de France, en 180,0, répond aux deux préoccupations: consentir des avances à l'Etat, mais aussi et surtout développer le financement du commerce et de l'industrie en escomptant (achetant moyennant un taux d'intérêt) des lettres de change et

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en émettant en contrepartie des billets convertibles en or dont l'usage devait se développer. Un attribut essentiel devait assez rapidement être donné à cet institut, le « privilège d'émission» : nul autre organisme que lui ne peut émettre des billets acceptés par le public pour les règlements et convertibles en or. D'abord limité dans le temps, soumis donc à renouvellement, et dans l'espace (le privilège d'émission de la Banque de France ne concerne d'abord que Paris), ce privilège deviendra au fil du temps sans limite, au moins à l'intérieur d'un espace national ou monétaire 1. Le privilège doit s'apprécier non seulement en terme de prestige et de pouvoir de pression sur le système bancaire comme on le verra plus loin, mais aussi en terme de contrepartie financière puisque l'organisme qui en bénéficie dispose ainsi d'une ressource gratuite pour financer ses opérations: le billet ne porte pas intérêt, à la différence du dépôt bancaire; c'est le « seigneuriage ». Henry Guillemin, par ailleurs très estimable historien, se scandalisera, lorsqu'il étudiera la création de la Banque de France, de ce qu'il considérait comme un cadeau pharamineux octroyé à des hommes d'affaires, forcément sans foi ni loi puisque privés. Mais une telle disposition était en quelque sorte consubstantielle aux missions imparties au nouvel organisme; sinon qu'est-ce qui l'aurait distingué des autres banques et lui aurait permis, en particulier en France, d'exercer cette tâche d'intérêt général que représentait l'acceptation généralisée de la monnaie papier? Les pouvoirs publics franchiront ultérieurement une étape supplémentaire pour répandre l'usage du billet en le dotant du cours légal, ce qui signifie que nul ne peut le refuser en paiement. Cette disposition fut prise en France à l'occasion de la guerre de 1870. Ces privilèges, de droit ou de fait, auraient été insuffisants pour assurer le succès de ces établissements. Il fallait en plus qu'ils mènent des politiques alliant dynamisme et prudence, en préservant en particulier la convertibilité du billet en or2. Ce fut généralement le cas.
1

La Banque de France avait ainsi le privilège d'émission pour la France

jusqu'en 1998 ; depuis cette date, la Banque centrale européenne a ce privilè¥e pour l'ensemble des pays ayant l'euro pour monnaie. Le système fonctionnait selon des modalités différentes: on opposait le currency principle en vigueur en Angleterre et qui limitait l'émission de billets à la quantité d'or disponible, et le banking principle, en usage en France où l'émission de billets était supérieure au stock d'or. En vérité, le currency principle était assoupli, d'abord par des relèvements exceptionnels de l'émission, ensuite par la possibilité de prendre des valeurs du Trésor, au 16

Les banques d'émission ont ainsi progressivement acquis des atouts décisifs pour occuper une situation prééminente dans le système bancaire.
LES BANQUES D'EMISSION DEVIENNENT DES TRESORERIES BANCAmES MAITRES

Les banques commerciales vont être progressivement privées de la faculté d'émettre des billets en contrepartie de leurs opérations de crédit, à cause du privilège accordé à l'institut d'émission ou même de la notoriété de ces organismes qui, pour certains, vaudra privilège de fait avant que le droit ne le confirme. Bien entendu, elles font elles aussi, tout comme les instituts d'émission, des escomptes de lettres de change. Pour matérialiser ces crédits elles vont donc, non pas donner des billets à leurs clients, mais inscrire des provisions sur leurs comptes, c'est -à-dire qu'elles vont «créer» des dépôts utilisables par chèques, virements, etc. ; c'est la monnaie scripturale. Notons que, du fait de sa commodité et sa sécurité d'usage, en particulier pour les paiements importants, la monnaie scripturale sera, assez rapidement, la monnaie la plus utilisée, tandis que l'usage du billet ne concernera plus qu'une part très minoritaire des paiements (en France, 5 % en montant aujourd'hui). Mais le billet garde une supériorité essentielle sur la monnaie scripturale, outre sa commodité pour les petits paiements de proximité, c'est le cours légal dont il reste exclusivement doté, alors qu'on peut toujours refuser un paiement par chèque. Même très minoritaire dans les paiements, le billet demeure toujours utilisé et il est difficile de s'en passer. Nous verrons ultérieurement que, pour certains, le développement de la monnaie électronique pourrait entamer la suprématie du billet dans les paiements de proximité. Le rôle central du billet sera encore renforcé lorsque, à la suite de la première guerre mondiale, il ne sera plus convertible en or. Doté du «cours forcé» en plus du cours légal, le billet devient, à la place de l'or, la monnaie pivot du système financier, l'ultime monnaie, celle en laquelle toutes les autres formes de monnaie doivent être obligatoirement convertibles. Les banques commerciales sont donc soumises à des demandes permanentes de leurs clients qui souhaitent prélever des billets sur leur compte. Pour répondre à ces demandes, les banques doivent se procurer des billets auprès de l'organisme
même titre que l'or, en contrepartie des émissions. Sans ces arrangements, le principe même de l'émission des billets de banque aurait été vidé de son sens. 17

qui les émet et, pour cela, ouvrir un compte chez lui et l'approvisionner. Ainsi l'institut d'émission prend-il la caractéristique essentielle d'une banque centrale: un organisme chez qui les autres banques doivent obligatoirement avoir un compte, et doivent obligatoirement l'approvisionner pour pouvoir se procurer les formes de monnaie qu'elles ne créent pas. L'usage des billets constitue la source la plus traditionnelle et la plus permanente de dépendance des banques vis-à-vis de l'institut d'émission. C'est une «fuite» constante dans leur circuit de monnaie scripturale et une contrainte sur leur pouvoir de création de monnaie qui serait illimité si tout le monde n'utilisait que les chèques pour les règlements. Mais d'autres « fuites », moins structurelles, peuvent s'ajouter, tenant à toutes les formes de monnaie utilisées par leur clientèle et que les banques ne créent pas: les devises étrangères, dont les réserves vont se concentrer à l'actif de l'institut d'émission, et les paiements à l'ordre du Trésor (paiements d'impôts par exemple) d"ansla mesure où, dans de nombreux pays (dont la France), l'Etat n'a qu'un banquier, l'institut d'émission, ce qui n'est pas anormal puisque, dans bien des cas, il a créé, ou aidé à créer cet organisme pour avoir « sa » banque. Gestionnaire obligatoire du compte des banques commerciales et seule en mesure de « combler» les fuites que le circuit bancaire subit, telles sont les caractéristiques essentielles d'une «banque centrale », devenue ainsi maître des trésoreries bancaires. Très caractéristique de cette situation stratégique est le nom de «monnaie centrale », que l'on donnera aux provisions que les banques doivent entretenir sur leur compte à la banque centrale, monnaie centrale parce qu'elle est au cœur du fonctionnement du système financier.
LES BANQUES D'EMISSION DEVIENNENT LES GARANTS DE LA SECURITE ET DE L'EFFICACITE PAIEMENTS

DES

Aujourd'hui, chaque banque crée de la monnaie selon des mécanismes, - les crédits font les dépôts -, dont les principes n'ont pas fondamentalement changé depuis le temps des maisons d'orfèvres. Ainsi la BNP Paribas accorde des crédits à ses clients et crédite leurs comptes sur ses livres; il en va de même pour les caisses d'épargne, la Société générale, etc. Il existe ainsi un «circuit» de paiements BNP Paribas, un « circuit» caisses d'épargne, un «circuit» Société générale, 18

etc., chaque circuit étant représenté par les règlements effectués grâce à des instruments très divers: chèques, cartes de crédit..., sur le compte de ces établissements. Mais ce qui est déterminant, c'est que ces circuits communiquent entre eux, pour que la clientèle BNP Paribas effectue sans problème des règlements au profit de la clientèle de la Société générale et réciproquement. Ce n'était pas forcément le cas avec les maisons d'orfèvres dont la création monétaire avait souvent une portée restreinte, limitée à leur seule clientèle. Un chaînon manquait au système, un organisme central qui assure la convertibilité parfaite des monnaies créées par les banques. Aujourd'hui, toute banque commerciale doit satisfaire une double exigence, si elle veut que la monnaie qu'elle crée puisse véritablement jouer le rôle de monnaie, c'est-à-dire circuler et être acceptée par tout le monde dans un territoire donné: elle doit garantir à tout moment à sa clientèle la conversion instantanée d'une partie de ses dépôts en billets de banques, comme on l'a vu dans les passages précédents, mais aussi en dépôts chez une autre banque. Cette exigence sera satisfaite si chaque banque possède un compte sur les livres de la banque centrale et est en mesure de l'approvisionner suffisamment en toutes circonstances. L'existence de ces comptes toujours approvisionpés est, pour BNP Paribas, la Société générale, les Caisses d'Epargne... une contrainte certes, mais aussi une garantie que la monnaie qu'ils ont émise a effectivement une aptitude étendue à servir aux règlements, un pouvoir «libératoire » : un franc, et, maintenant, un euro BNP Paribas égale un euro caisse d'épargne, égale un euro Société générale. Le passage d'un système monétaire fractionné à un système monétaire unifié est donc lié à l'existence d'un organisme fédérateur, qui est tout à la fois caution auprès du public de la crédibilité des banques commerciales à qui il accepte d'ouvrir un compte, et prestataire de services auprès de ces banques dont il assure les règlements réciproques. Avec la maîtrise des trésoreries bancaires et la garantie de convertibilité des monnaies scripturales bancaires, on touche là au cœur de la légitimité de la banque centrale1. Ses aspects pratiques, en particulier la gestion des comptes des banques commerciales et la maîtrise de leur alimentation en monnaie centrale, confèrent à l'organisme qui exerce ces fonctions une capacité permanente à influer sur les comportements des
1 La capacité opérationnelle de l' Eurosystème, composante du Système européen de banques centrales (cf infra) et responsable de la politique monétaire dans la zone euro, repose très largement sur son aptitude à assurer, en toutes circonstances, les règlements interbancaires dans l'ensemble de la zone. 19

banques en matière de distribution du crédit et donc de création monétaire. Il est ainsi seul en mesure d'assumer le rôle plus politique de garant de la stabilité monétaire et des prix par la mise en œuvre de la politique monétaire. Certains nient cette légitimité, au moins en se plaçant sur un terrain théorique: l'école dite du free banking soutient que les choses seraient plus claires, plus saines, et la finance plus efficace, s'il n'existait pas de banque centrale: chaque monnaie bancaire circulerait et sa capacité à être admise universellement, son pouvoir libératoire seraient étroitement liés à la réputation de la banque qui l'émet: les monnaies émises par des banques mal gérées ne seraient pas acceptées ou le seraient avec une décote. Cette régulation par la qualité, non seulement garantirait un bon fonctionnement des paiements, mais également la stabilité monétaire puisque ne subsisteraient que les banques bien gérées et menant une politique prudente de distribution du crédit. Notons qu'au XIXe siècle, dans certains pays, la notoriété des instituts d'émission leur permit d'acquérir un privilège d'émission de facto, les billets émis par les autres banques n'étant plus que difficilement acceptés. Le «free banking» a donc' une certaine base historique. Mais on ne peut comparer la situation prévalant dans le passé avec l'état actuel des règlements caractérisé par des flux et des quantités considérables d'opérations, dont nombre d'entre elles portent sur des montants énormes. Dans un tel contexte, la satisfaction esthétique ressentie en concevant un système aussi intégralement et exclusivement guidé par les lois du marché serait-elle une garantie d'un fonctionneme:gt efficace? Notons qu'aucun pays n'en prend le risque! ; les Etats-Unis, qui s'étaient passés de banque centrale pendant un siècle, en ont créé une en 1913, et cette création, celle du Federal Reserve System avait justement pour but premier de faire cesser les désordres dans les circuits de paiements et les crises de confiance à répétition. C'est d'ailleurs un américain qui devait dire: «depuis la création du monde, il y a eu trois grandes inventions: le feu, la roue, la banque centrale ». Les banquiers centraux ne doivent sans doute pas en tirer la justification de comportements mégalomaniaques; mais cette boutade n'exprime-t-elle pas l'idée que, avec le feu qui, grâce à l'énergie, permet l'essor de la production, la roue qui facilite les communications et les transports, la banque centrale reste à ce jour la seule institution
1 Les adeptes du free banking contestent également le rôle de la banque centrale dans la politique monétaire; celle-ci serait inutile et même néfaste puisque la concurrence entre banques régule d' elle-même la distribution du crédit et donc la création de monnaie. 20

crédible permettant à la monnaie de remplir véritablement l'un de ses rôles essentiels.

LES BANQUES CENTRALES GARANTES DE LA
« STABILITE FINANCIERE »

Notons enfin que le pouvoir dont disposent les banques centrales sur les banques leur permet également de contribuer à ce que les adeptes du free banking recherchaient justement: un système bancaire de qualité où les mauvais gestionnaires sont incités à s'améliorer, voire sanctionnés: partout, directement où indirectement, les banques centrales assurent une surveillance de la gestion des banques commerciales, conçoivent et imposent des règles, sanctionnent, voire aident à franchir des mauvaises passes en octroyant, quelquefois discrètement des concours qui peuvent être à des conditions hors marché si elles estiment que les circonstances l'exigent. Les banques centrales jouent ainsi le rôle du «prêteur en dernier ressort », qu'elles sont seules à même d'exercer puisqu'elles sont 'maîtres des trésoreries bancaires. Au cours du XIXe siècle, la Banque d'Angleterre devait être en quelque sorte un précurseur dans ce domaine en jouant à plusieurs reprises ce rôle de sauvetage des banquesl. Surveiller la qualité de la gestion des banques commerciales, leur imposer des règles, les sanctionner, voire les aider quelquefois, de façon discrétionnaire, perfectionner les techniques d'échanges interbancaires, constituent une part essentielle de la contribution des banques centrales à ce qu'on appelle la stabilité financière. La stabilité financière est devenue, du fait de la globalisation financière, un véritable bien public mondial. Maintenir cette stabilité financière est désormais, pour les banques centrales, une obligation au même titre que la mission de stabilité des prix, dans un monde où les risques de crise chez les banques comme sur les marchés - et de leur contagion souvent planétaire sont de plus en plus grands.

1 Non sans réticences, d'ailleurs, car elle craignait, en élargissant l'émission, de faire courir des risques à son stock d'or. Au surplus, le currency principle n'était guère propice à une forte expansion des opérations d'escompte. Le gouvernement devait aménager la loi monétaire en 1875. 21