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L'Éthique d'entreprise à la croisée des chemins

De
182 pages
Cet ouvrage propose une présentation complète mais non exhaustive de l'état actuel de la recherche sur l'éthique d'entreprises en France. Ce thème apparaît selon deux axes principaux : l'éthique en tant que courant de recherche ; l'éthique comme outil ou méthode de gestion et de direction, qui traite de questions stratégiques, mais aussi de questions managériales au travers des dispositifs qui doivent être mobilisés pour définir et orienter des comportements éthiques. Cet ouvrage présente également un état des lieux des principes et pratiques rassemblés sous la notion d'éthique d'entreprise.
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L'éthique d'entreprise à la croisée des chemins

SOUS LA DIRECTION

DE

Jacques LAURIOL

et Hervé MESURE

L'éthique d'entreprise à la croisée des chemins

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

ITALlE

@ L'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-5001-X

SOMMAIRE
AVANT-PROPOS Les savoirs de l'éthique
Jacques Lauriol, Groupe

7 d'entreprise
ESC Rouen

en question

.

INTRODUCTION

9

À la recherche

de l'éthique
ESC Rouen

d'entreprise
19

Hervé Mesure, Groupe

. Les fondements
CHAPITRE 1

PREMIÈRE PARTIE

de l'éthique en entreprise
21

Les dimensions
Yvon Pesqueux,

idéologiques des chartes éthiques
CNAM

CHAPITRE 2 Éthique et reconnaissance Claude Bourcier, Groupe

37
ESC Rouen
... .,. ...

. DEUXIÈME .., PARTIE
L'éthique
CHAPITRE 3

65 67

d'entreprise

en pratique

La formalisation de l'éthique en entreprise: un état des lieux
Samuel Mercier, IAE de Dijon CHAPITRE 4

93
Paris-Dauphine

Technologies de l'information et management: la nouvelle frontière éthique de l'entreprise?
Henri Isaac, université

CHAPITRE 5 Une approche exploratoire de l'influence des valeurs catholiques du dirigeant de PME sur son mode de management
Jean-Luc Castro, Audencia, Nantes

111

.

CONCLUSiON

139

L'éthique

d'entreprise

à la croisée des chemins
157 économique
de Gdansk

Hervé Mesure, Groupe

ESC Rouen

NOTICE COMPlÉMENTAIRE Réflexion éthique sur l'action
Ewa Hope, Université

polytechnique

GLOSSAIRE INDEX DES AUTEURS BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE

165 171 173

AVANT-PROPOS

Les savoirs de l'éthique d'entreprise en question
Jacques LAURIOL,Groupe Ese Rauen

Cet ouvrage s'inscrit dans le cadre d'un programme de recherche mené par le CESAMESl, programme dédié à l'étude des dimensions éthiques du management des organisations. Son origine se situe dans une réflexion commune, menée depuis quelques années déjà, avec la communauté bénédictine de l'abbaye de Saint-Wandrille (Seine-Maritime). Cette réflexion s'attache à cerner en quoi le spirituel peut éclairer le temporel, tant il est vrai que l'éthique est (avant tout?) question de valeurs morales, de croyances, d'exemplarité et de règles de conduite pour un agir qui soit éthique. Les contributions qui composent cet ouvrage analysent quelques-unes des perspectives envisageables pour traiter de cette problématique des dimensions éthiques du management: elles interrogent les savoirs disponibles sur les fondements philosophiques et moraux d'une éthique pour l'entreprise, sur les aspects idéologiques qu'elle peut recouvrir, et les limites de son instrumentalisation par des technologies managériales dont les logiques et les finalités restent ambiguës voire ambivalentes. Plus largement, ces contributions questionnent également une dimension essentielle, pour des enseignants en particulier, qui est celle de l'éducation à l'éthique des affaires et à l'éthique en général. Il est vrai que cette question de l'éducation éthique des managers et dirigeants est d'une actualité brûlante depuis Enron et les nombreuses «affaires» qui ponctuent, un peu partout dans le monde, le quotidien de la vie des affaires. Elle pose le problème des contenus de l'éthique qui peuvent être enseignés, tout autant que ceux d'un «agir éthique », qui concerne une personne capable par la «délibération morale» d'établir les fondements pratiques d'une conduite éthique qu'elle juge appropriée. Ceci suppose une sorte d'« accord général des esprits» sur ce dont on parle lorsqu'on s'intéresse à l'éthique: s'agit-il de morale, de sagesse, comme le propose E]. Varela2 (1996), de raison (l'éthique comme motif de l'action) ou encore de rationalité qui exprimerait une éthique «calculatoire ». L'« être» éthique est-il celui qui sait déterminer, en toutes circonstances, ce qui est juste, ce qui est bon, ou ce qui est éthiquement « correct» ?
Les notes sont à la fin de chaque article.

AVANT-PROPOS 17

Notre ambition n'est pas de répondre à l'ensemble de ces questions: plus modestement, nous souhaitons éclairer quelques-unes des dimensions qui participent des controverses sur l'éthique en général, et de manière plus spécifique sur l'éthique d'entreprise (les valeurs dans l'éthique, la représentation de l'homme au travail, les dangers de 1'«utilitarisme» éthique et les limites de son instrumentalisation.. .). Il s'agit également d'informer sur quelques-unes des pratiques actuelles en matière d'éthique et, plus largement, de participer à un débat, aujourd'hui très actuel, sur la capacité de l'éthique à nous aider à tracer la voie d'un développement économique et social qui soit durable. Il apparaît ainsi que l'éthique d'entreprise est aujourd'hui à la «croisée des chemins» : de nouveaux risques éthiques apparaissent (le développement de l'Internet, les problèmes de bioéthique...) et l'éthique d'entreprise est soumise à de nouvelles exigences portées par des parties prenantes soucieuses d'un développement soutenable. La capacité d'initiative éthique de l'entreprise se trouve alors contrainte par ces nouvelles exigences, dans un contexte économique global caractérisé par des «petits arrangements» fréquents avec la morale et, par voie de conséquence, par un effondrement généralisé de la confiance investie dans des institutions économiques et sociales. Cet état de «latence» de l'éthique d'entreprise implique donc un retour critique sur les savoirs établis en la matière. Nous pensons que les articles présentés dans cet ouvrage participent activement de cette posture critique; ils contribuent ainsi à la nécessaire actualisation des savoirs disponibles sur l'éthique d'entreprise tout en précisant les conditions de 1'«actionnabilité» de ces savoirs dans des pratiques quotidiennes.

1. Le CESAMES(Centre d'étude sur l'analyse des mutations économiques et sociales) est un laboratoire de recherche du Groupe ESC Rouen.
2. EJ. VARELA (1996), Quel
savoir pour l'éthique?

Éditions

La Découverte,

série «Sciences

cognitives

».

L'éthique BI

d'entreprise

à la croisée des chemins

INTRODUCTION

.

À la recherche de l'éthique d'entreprise
Hervé MESURE, Groupe ESe Rouen

Ce livre collectif a une double origine. Il est le fruit d'une conviction et de rencontres. Les rencontres sont celles qu'il nous a été donné de faire - au début des années 90 - avec des femmes ou des hommes d'entreprise qui nous ont confié une réalité, sinon cachée, du moins voilée de leur vie professionnelle, réalité suffisamment prégnante pour être vécue ou jugée comme préoccupante. En effet, ils nous faisaient part de leurs dilemmes moraux dans telle ou telle situation professionnelle ou nous confiaient le sentiment que leur action manquait de sens «profond ». Ces questionnements, au-delà des situations concrètes qui en étaient la source, renvoyaient à des questions relatives au sens de l'action économique, à ses finalités et à ses limites. Il est probable que ces confidences nous ont été

faites dans la mesure où nous sommes membres d'institutions

« en

marge» ou

« à côté» des affaires et pouvons être considérés comme ayant à la fois le recul nécessaire et les moyens spirituels ou intellectuels pour aborder ces questions, à défaut d'y apporter une réponse par nature individuelle et contingente. Ces éléments ont largement incité l'abbaye bénédictine de SaintWandrille et le Groupe ESC Rouen à organiser - en 1997 - un premier colloque sur le thème «Éthique et Management ». Ce colloque se voulait un moment de «réflexion» et un lieu de rencontre pour des cadres ou des dirigeants confrontés à des dilemmes moraux ou s'interrogeant sur la pertinence d'une prise en compte de l'éthique dans le cadre de la gestion d'une entreprise.

Dans le même esprit, un deuxième colloque dédié à « L'homme et la qualité» se tint en 1999 dans un contexte de fort développement des démarches de certification qualité. Ces dernières, par leur caractère très formalisé, généraient, chez les femmes et hommes d'entreprise avec qui nous en discutions, des interrogations quant à la place accordée à l'homme ou plutôt à l'humain 1. Ce deuxième colloque a donné lieu à des échanges à fortes connotations éthiques ou morales nous confirmant dans notre constat d'une « attente» des femmes et hommes d'entreprise sur ce thème.
En outre, ces deux manifestations nous ont appris à distinguer deux niveaux «éthiques ». Celui de chaque individu qui, en contexte professionnel,

INTRODUCTION: la recherche À

de l'éthique

d'entreprise 19

doit composer avec les circonstances et son éthique personnelle} et celui de rentreprise - qui est loin d}être une «évidence» car il pose la question de la personnalité «morale2» de l'entreprise} comme le précise Bergmann: «Il est difficile de s'imaginer que l'entreprise (une abstraction à laquelle la loi a conféré une personnalité juridique et morale) ait une conduite qui puisse être évaluée en termes éthiques» (1989). Or}l'éthique - comme le rappelle E. Hope - est traditionnellement pensée et pratiquée à titre individuel3. L'éthique d'entreprise correspond «à la nécessité de disposer d'un principe régulateur de l'action collective} là où les enjeux d'une situation à laquelle participent une pluralité d'acteurs ne sont pas limités à l'individu» (Obrecht} 1994). C'est donc une démarche qui consiste à évaluer} à l'aide de catégories morales, des actes ou une conduite collective. Entré dans l'éthique en contexte de gestion, principalement par le biais des personnes en situation professionnelle} une sorte de mouvement naturel nous a mené vers l'éthique d'entreprise comme éthique « collective» ou « organisationnelle ». Dès lors} d'une question individuelle on passe à une question de direction ou de management. Enfin, ces deux premiers colloques s}appuyaient sur la conviction qu'« éthique et économie, morale et gains ne sont pas incompatibles; mais ils ne vont pas nécessairement de pair» (Bergmann, 1989)} d}où l'enjeu d'une éthique d'entreprise qui soit «managée ». La conviction que «morale» et «affaires» sont théoriquement antinomiques n'est donc pas la nôtre. Cette position est défendue par ceux qui estiment que l'association de personnes en vue de créer et de partager des richesses est, par nature} intéressée et donc immorale. La nature morale des «affaires» serait donc fondamentalement viciée. Pour Sorell (1996), une telle position s'inscrit dans le cadre d'une approche - stricte - d'une philosophie morale d}inspiration kantienne où le «bien »}par nature} ne peut se confondre avec l'intérêt personnel (voire collectif) sauf par accident. Les autres grandes philosophies morales admettent que rintérêt matériel (individuel ou collectif) peut être un «bien» (au moins relatif). Quant au christianisme, la question est tranchée depuis le XIIIesiècle puisque l'enrichissement, sous certaines conditions} n'est pas systématiquement maléfique. Surtout, «affaires» et morale ne sont pas incompatibles car le fait moral est «universel» puisque, quel que soit l'individu, le groupe, la société ou l'époque, certains actes ou comportements sont qualifiés de bons ou de mauvais} de justes ou d'injustes} d'acceptables ou d}inacceptables. Il ne nous paraît pas possible de défendre l'hypothèse que les affaires ou r économie seraient « amorales» sauf à considérer qu'elles n}ont rien de social ou d}humain, position assez peu défendue de façon explicite mais qui transparaît souvent. Dès lors} comme l'exprime de La Bruslerie (1992), «la gestion des entreprises relève d}une interrogation morale dans la mesure où elle consiste à guider l'action collective d'un corps social dans le domaine économique. [...J Comme tout fait de culture, les principes de gestion des entreprises sont indissociables de la définition et du respect de valeurs et de normes ». Non seulement éthique et entreprise ne sont pas incompatibles mais il est probable que l'éthique est durablement installée dans le paysage de la gestion des entreprises pour au moins trois raisons.

10 L'éthique d'entreprise à la croisée des chemins
I

Tout d'abord, nous pensons que l'entreprise4 - comme structuration particulière de l'action collective à finalité économique - est devenue une institution «incontournable» de nos sociétés modernes. En ce sens, qu'on le veuille ou non, l'entreprise est devenue «productrice» de valeurs, de normes, de croyances et de comportements qui lui sont attachésS; elle ne peut plus faire l'économie d'une prise en compte « directoriale» des dimensions morales - qui existent de facto - sauf à courir le risque d'être prise en défaut. Ensuite, le fonctionnement actuel de nos économies a réactualisé la question «fondatrice» des institutions «morales» de l'économie6. Dès lors que la régulation par la loi et par les autorités publiques s'avère limitée, il devient nécessaire de l'épauler par des normes morales qui définissent ce qui est acceptable ou pas pour les entreprises aussi bien en termes de moyens que de fins? Salmon (2002) va même plus loin lorsqu'elle avance l'hypothèse que «l'éthique économique et de l'entreprise pourrait bien être la réponse IItechnique" conçue par le management et les économistes libéraux pour combler le déficit de régulation qu'ils contribuent eux-mêmes à aménager ». En troisième lieu, l'éthique des affaires ou de l'entreprise, en France, est maintenant «institutionnalisée », ce qui augure d'une relative pérennité au moins à moyen terme. Tout d'abord, elle est devenue un champ voire un objet de recherche en sciences sociales et en gestion. Ensuite, en France, elle fait l'objet d'enseignements encore discrets mais têtus. De plus, avec les « déontologues d'entreprise», une nouvelle filière professionnelle émerge. Enfin, l'éthique d'entreprise est devenue un produit ou un service qui se vend. Un produit puisqu'elle entretient une activité éditoriale sous forme d'articles ou de livres. Elle est aussi une source de chiffre d'affaires pour au moins cinq types d'entreprises8 de services: les entreprises de notation ou d'évaluation (notamment celles spécialisées dans la notation «éthique»); les sociétés de certification qui ont ainsi l'opportunité d'élargir leur catalogue de certifications avec l'émergence de la norme SA 8000; les sociétés d'audit (qui voient s'élargir le champ de cette démarche); les société de conseil en management et/ou communication; et, enfin, les entreprises qui montent des «événements» (colloques ou salons) et à qui l'éthique d'entreprise offre un nouveau contenu9. Si l'éthique d'entreprise est, par certains aspects, une «mode », celle-ci nous semble donc traduire un processus de maturation de la part des milieux d'affaires et des entreprises qui prennent conscience des raisons structurelles qui fondent l'éthique d'entreprise. On trouvera dans la plupart des contributions de cet ouvrage une présentation complète de ces raisons. Dès lors que l'éthique, du moins pour les très grandes entreprises, nous paraît devoir être prise en compte, nous allons préciser ce que nous entendons par éthique d'entreprise. En nous appuyant sur Johnson et Scholes (2002), nous pensons qu'il faut distinguer, sous le vocable générique d'« éthique des affaires», quatre niveaux en matière d'éthique associée à la vie économique. Tout d'abord, un niveau «macro ». Celui-ci renvoie aux questions relatives à la place des entreprises dans nos sociétés et à celles des «mœurs» des milieux d'affaires. Puis un

INTRODUCTION: la recherche À

de l'éthique

d'entreprise 111

niveau «méso» qui est celui de la «déontologie» qu'Isaac (1998) définit comme l'ensemble des règles qui s'attachent aux activités d'une profession (experts-comptables; médecins; commissaires aux comptes...). L'éthique d'entreprise proprement dite correspond à un niveau «micro », celui des individus, notamment des managers. C'est ce niveau «micro» de l'éthique des affaires que traitera principalement cet ouvrage. L'éthique d'entreprise sera abordée comme une démarche volontaire et intentionnelle d'une direction qui se manifeste par une ou des formalisations et/ou par la mise en place d'outils ou de procédures pour

«cadrer» moralement l'action marchande - dans le contexte de l'entreprise

-

qu'elle soit individuelle ou collective. Selon Johnson et Scholes, l'éthique de l'entreprise ainsi définie est une «composante du management stratégique» ou de la direction générale. L'éthique constitue alors un outil de gestion ou de direction, quelque chose dans lequel il est possible d'investir. Comme outil de direction, notamment lorsque l'éthique est formalisée par une «charte» ou un «code », elle exerce une triple utilité, comme le suggère le père Le GaI (2002). Elle est un bon vecteur pour fonder les objectifs d'une entreprise et les moyens acceptables pour les atteindre. Elle fournit un référentiel commun pour les décisions et les actions des membres de l'entreprise. Enfin, elle peut être l'occasion d'un travail « identitaire car elle passe par un travail sur les valeurs, l'histoire et la mémoire d'une entreprise ». Ainsi abordée, l'éthique d'entreprise «revient à attribuer des valeurs aux diverses conséquences des activités» de l'entreprise et à «établir des priorités entre elles» (Bergmann, 1989). Elle n'a de sens que dans «les domaines où les actions des gestionnaires peuvent avoir des conséquences non économiques» (ibid.) qui requièrent dès lors un jugement éthique. L'éthique d'entreprise comporte ainsi trois champs de réflexion et d'action: les relations entre l'entreprise et ses salariés; les relations de l'entreprise avec ses clients et ses fournisseurs; et enfin les relations avec la société. Ce livre rassemble cinq contributions représentatives des travaux de recherche menés en France sur le thème de l'éthique en entreprise. Ces textes sont une voie d'entrée possible dans ce sujet. Ils poursuivent un double objectif. Tout d'abord, apporter une information complète et solide aux femmes et hommes d'entreprise intéressés par la question. Du côté des entreprises, les questions centrales nous paraissent être: qu'est-ce qu'une politique formelle d'éthique? Comment passer des principes aux actes? Comment mettre en œuvre et dynamiser une politique éthique? Que peut-on en attendre? Les contributions rassemblées ici essaient de répondre à ces questions en s'attachant aux fondements, aux contenus et aux dispositifs qui caractérisent l'éthique d'entreprise aujourd'hui. Elles constituent à cet égard une sorte de bilan des questions et pratiques associées à une telle politique. L'accent a été mis sur les «codes» (ou «chartes ») éthiques pour deux raisons: ils sont la manifestation la plus répandue et le point de départ des politiques éthiques en France. Ensuite, la question des contenus d'une éthique d'entreprise - formalisés par les «codes» - est au cœur de l'articulation entre éthique des salariés et éthique de l'entreprise. Les contenus - et même les dis-

L'éthique 121

d'entreprise

à la croisée des chemins

positifs - font écho à la question des fondements - philosophiques, spirituels, politiques ou gestionnaires - des éthiques d'entreprise. Ce livre tente donc de montrer ce que peut être en «pratique» une politique (formelle) d'éthique. Le second objectif est plus académique. Il s'agit de donner une idée des recherches actuelles dans le domaine. Sur cet aspect, il nous a paru opportun de présenter une sélection plus qu'un panorama complet des travaux académiques de langue française sur l'éthique d'entreprise. Notre sélection de travaux présente quatre caractéristiques. Tout d'abord, cet ouvrage se focalise sur l'éthique d'entreprise en France notamment parce que nous pensons que l'éthique d'entreprise est par nature influencée par les institutions ou cultures nationales. Elle est même selon Obrecht (1994) «le domaine d'application par excellence de l'hypothèse de la relativité culturelle des pratiques organisationnelles ». Dans la mesure où le propos principal de ce livre est de faire le point sur des fondements et des pratiques, la prise en compte d'autres pays aurait pu nous faire dériver vers une approche culturaliste de la gestion dans laquelle nos fondements et nos pratiques auraient risqué de se diluer. En second lieu, les contributions du livre relèvent principalement des sciences de gestion. Précisons à ce propos que ne seront donc pas traitées, du moins à titre principal, les institutions (formelles ou informelles) morales de l'économielO ou de l'entreprise (comme organisation ou institution). Ensuite, ce livre tentera d'apporter des éléments de réponse - théoriques et empiriques - sur ce que peut être l'éthique d'entreprise comme politique formelle voulue par une direction pour définir et mettre en œuvre une «excellence» en matière de développement et de performance. Enfin, cet ouvrage cherche à compléter trois ouvrages préalablement parus. Le livre coordonné par de La Bruslerie (1992) fut, à notre connaissance, le premier ouvrage français académique consacré à l'éthique et la gestion. Il s'appuyait

sur la conviction que « le respect de principes éthiques et déontologiques est au
cœur de la gestion moderne des entreprises ». De façon prémonitoire, ce livre attachait une grande place à la prise en compte de l'éthique dans la gestion financière de l'entreprise et la régulation des marchés financiers. Il s'intéressait aussi aux relations entre salariés et entreprise aux prismes de l'éthique. En revanche, ce livre comportait peu d'éléments empiriques sur les pratiques des entreprises dans le domaine. C'est l'un des intérêts du livre de Mercier (1999) que d'apporter ces éléments. En outre, le livre de Mercier nous paraît aborder L'Éthique dans les entreprises, d'un double point de vue : «directorial» et «organisationnel », angles d'approche communs aux contributions rassemblées dans l'ouvrage que nous proposons. Ballet et de Bry dans L'Entrepriseet l'éthique (2001) replacent l'éthique d'entreprise dans une perspective historique, celle du paternalisme. Ils font une présentation complète des différentes formes de l'éthique des affaires dans les principaux pays occidentaux, et proposent un cadre pour classer et interpréter les pratiques «éthiques» des entreprises. Notre ouvrage se veut aussi complet mais différent puisqu'il aborde l'éthique en entreprise sous six angles distincts mais complémentaires.

INTRODUCfION : À la recherche

de l'éthique

d'entreprise 113

Il est en effet composé de cinq chapitres regroupés en deux parties. La première est dédiée aux contributions qui se focalisent sur les «fondements» des chartes, ou politique éthique. Dans le cadre de cet ouvrage, la réflexion sur les fondements renvoie à quatre types de questionnements. Sur quelles bases philosophiques ou religieuses - appuyer une politique d'éthique d'entreprise? Quelle est la nature de celle-ci? Quels contenus (en termes de fins et de valeurs) donner à une politique d'éthique d'entreprise? Cette politique peut-elle s'articuler autour d'un concept central qui donne un contenu à l'éthique? La contribution d'Yvon Pesqueux - chapitre un - est centrée sur les chartes éthiques au prisme de la notion d'idéologie. Le détour par l'idéologie, du moins telle que la présente Yvon Pesqueux, permet de mettre en lumière trois états possibles des chartes ou politiques d'éthique d'entreprise. Elles peuvent être considérées, tour à tour ou en même temps, comme des dispositifs de légitimation de la direction ou comme un projet de normalisation (par mimétisme) des attitudes et des comportements au sein de l'entreprise; comme un moyen pour asseoir «en vérité» la légitimité de telle ou telle entreprise vis-à-vis de ses parties prenantes. Les chartes ou politiques d'éthique ont, par ailleurs, des liens avec la culture d'entreprise. Elles peuvent aussi être appréhendées comme le cœur d'un «dispositif de management par les valeurs ». Outre ses ambiguïtés constitutives, cette forme de management se caractérise par des difficultés de conception et de mise en œuvre qui sont évoquées dans ce chapitre. Ces difficultés ont quelques similitudes avec celles relevées par Claude Bourcier en matière de gestion de la reconnaissance. Dans le chapitre deux, Claude Bourcier considère que l'éthique d'entreprise est un mouvement qui durera notamment parce que l'entreprise est devenue une des institutions centrales de nos sociétés, et qu'elle ne peut plus «évacuer» la question de la valeur de ces actes. Claude Bourcier défend une

conception claire- presque militante - de l'entreprise comme «un artefact dont
le premier rôle est de faciliter le travail humain. Toute organisation est d'abord lieu d'échanges, de relations puis de production [...]. L'activité de l'organisation y est secondaire par rapport au travail en soi [...]. Ce qui est fondamental c'est le travail réalisé et non le produit ou le service fabriqué par l'entreprise ». C'est cette conception de l'entreprise comme travail qui fonde la notion de reconnaissance définie comme «toute forme d'aide apportée à une personne pour se développer et se faire accepter par les autres et qui donne sens à son développement ». Claude Bourcier suggère donc de faire de la reconnaissance le concept fédérateur d'une démarche éthique en étendant son champ d'application à toutes les parties prenantes de l'entreprise. Il propose ainsi une assise individuelle à l'éthique d'entreprise. La reconnaissance constitue dès lors une voie originale pour donner des contenus à l'éthique d'entreprise. La deuxième partie de cet ouvrage a un caractère plus «pratique» puisqu'elle est composée de trois chapitres qui soit abordent un problème particulier, soit s'attachent à la manière dont l'éthique d'entreprise est mise en œuvre dans les entreprises.

I:éthique 141

d'entreprise

à la croisée des chemins

Dans le chapitre trois, Samuel Mercier restitue le mouvement éthique dans le contexte d'une extension - de facto - des «zones discrétionnaires des acteurs» et de la nécessité de réintroduire un facteur de stabilité ou de long terme dans les pratiques des entreprises. Mercier fait aussi l'état des lieux des politiques formelles d'éthique. Cette dernière ne s'exprime pas uniquement sous forme de chartes mais à travers des textes de formes variées. Ceux-ci sont complétés par des dispositifs de diffusion (par exemple: formation) et d'animation (par exemple: hotline). Samuel Mercier peut ainsi préciser comment sont élaborées les politiques d'éthique en entreprise et quels en sont les contenus en termes de valeurs ou d'objectifs. L'intérêt de ce chapitre est aussi de proposer quelques éléments internationaux de comparaison et surtout de s'interroger sur la fonction et l'effectivité des politiques d'éthique en entreprise. Henri Isaac, dans le chapitre quatre, souligne combien les TIC sont peutêtre le principal enjeu éthique pour les entreprises dans les années à venir aussi bien vis-à-vis de leurs salariés que de leurs clients ou concurrents. Il démontre que les technologies de l'Internet sont porteuses d'atteintes à la vie privée des salariés ou des clients. Elles peuvent aussi remettre en cause la propriété privée et constituent donc à ce titre «une source d'interrogation profonde sur les bases du fonctionnement des économies occidentales qui reposent sur l'échange de titres de propriété ». Les dispositifs législatifs s'avérant largement inefficaces, l'éthique comme démarche d'autocontrôle est alors indispensable. Compte tenu de la spécificité et de l'ampleur de cette question, l'éthique, dans ce cas, passe par une restructuration partielle des entreprises. À certains égards, la contribution de Jean-Luc Castro, qui aborde au chapitre cinq «l'influence des valeurs catholiques du dirigeant de PME sur son mode de management », synthétise les logiques des première et seconde parties. Ce chapitre appartient à la première partie puisqu'il présente ce qu'est la doctrine sociale de l'Église (DSE) adaptée au management de l'entreprise, plus spécifiquement de la PME. Il apporte donc une réponse aux questions des fondements et contenus de l'éthique en entreprise. Sur ce point, nous relevons la place centrale accordée à la conception de l'individu - comme salarié ou comme dirigeant - dans l'entreprisell. Ce chapitre se veut aussi la présentation d'une éthique en actes dans la mesure où il présente la «manière et le degré auxquels s'incarnent les principes de la DSE dans le management du dirigeant de PME catholique12 ». Un idéal type du dirigeant de PME catholique est ainsi présenté. Contrairement aux autres chapitres, dont le référentiel (implicite ou explicite) est plutôt la très grande entreprise, le contexte particulier de la PME (comme organisation «personnalisée ») qui caractérise cette cinquième contribution permet d'aborder sous un autre angle l'articulation éthique individuelle-éthique d'entreprise. Enfin, Ewa Hope nous propose une réflexion sur les fondements philosophiques d'une éthique d'entreprise qui doivent être recherchés dans la philosophie morale appliquée à l'action économique. Outre une présentation de la riche histoire de la philosophie morale à laquelle s'alimente l'éthique éco-

INTRODUCTION: la recherche À

de l'éthique

d'entreprise 115

nomique, la contribution d'Ewa Hope a le mérite de proposer un principe central et trois limites à l'éthique d'entreprise. En termes de limites, il apparaît que l'économie n'est pas la guerre, que l'économie est faite par et pour les hommes, et non l'inverse, que tout individu, comme toute entreprise, s'insère dans une ou plusieurs communautés et qu'il n'y a pas de «vie bonne» ou de «bien» sans prise en compte de l'autre. Pour donner de la substance à l'éthique d'entreprise, Ewa Hope propose la notion de responsabilité comme concept central notamment parce que l'éthique est, in fine, affaire de jugements et d'actes d'individus en situation. L'éthique d'entreprise apparaît ainsi, au terme de la lecture de ces contributions, comme située à la « croisée des chemins ». Cette position ouvre alors quelques pistes de recherche, qui sont analysées dans la partie conclusive de cet ouvrage, afin de poser quelques jalons sur ce que pourrait être une éthique d'en treprise renouvelée.

1. D'une certaine façon, par principe, la certification refuse l'erreur qui est, semble-t-il, constitutive de la nature humaine, ce qui expliqueaussibien l'importance de la « réparation» du préjudice en droit ou le pardon d'un point de vue moral. 2. Pas qu'au sens juridique mais au sens philosophique voire organisationnel. L'entreprise est-elle autre chose qu'une abstraction juridique? A-t-elle une existence propre? Est-elle un «sujet» ? Il n'y a pas classiquement - de morale ou d'éthique sans sujet. Notons que la question d'un sujet collectif est abor-

dée dans l'AncienTestament,notamment dans « LesProphètes» (Isaïe).

3. Comme le droit, comme morale formalisée, qui globalement ne connaît qu'une responsabilité individuelle y compris dans la notion de «crime contre l'humanité» et en dépit de la nouvelle responsabilité de la personne morale dont l'objet premier est moins de sanctionner une personne morale mais de s'assurer que la sanction financière pourra être à la fois à la hauteur du préjudice et rémunérée comme telle. 4. Du moins la très grande entreprise (+ 500 personnes). 5. Certains pensent même qu'elle sera le principal lieu de socialisation - en concurrence avec les organisations sportives - puisque l'école, la famille, le village ou le quartier ne joueraient plus ce rôle. 6. Rappelons que l'alter ego du prix, pour A. Smith, est la «sympathie» - valeur ou institution morale - qui contribue autant que le premier à la régulation des marchés et à l'instauration d'une société juste et pacifique. La main invisible de Smith suppose l'existence d'une «sympathie naturelle des hommes envers les hommes ». 7. À cet égard, nous recommandons la lecture de la première partie du numéro de la Revue française de gestion, notamment les contributions de Gordon (2001). 8 Qui sont toutes des industries de la légitimation des entreprises. 9. Cette «marchandisation» de l'éthique est la preuve de son sérieux dans le contexte d'une société marchande où tout ce qui s'achète a sa place et... son prix! 10. Économistes, sociologues, voire anthropologues s'accordent pour reconnaître que la production et l'échange, comme le fonctionnement de l'entreprise en tant que forme particulière d'organisation de l'activité économique, ne relèvent pas que des prix ou des contrats mais sont complétés, voire épaulés par des phénomènes moraux telles la confiance, la loyauté ou la sympathie. 11. Ce primat de l'individuel ou plutôt de la personne nous paraît aussi être celui de Claude Bourcier ou d'Ewa Hope. 12. Ce qui ne signifie pas, loin de là, que la OSE corresponde à l'éthique du dirigeant catholique.

L'éthique 161

d'entreprise

à la croisée des chemins

BIBLIOGRAPHIE BALLET

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INTRODUCTION:

À la recherche

de l'éthique

d'entreprise 117