L'euro, une monnaie sans politique ?

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Quatre ans après sa naissance, l'euro peine à trouver ses marques : croissance affaiblie, remontée du chômage, dégradation des finances publiques, crise profonde du "modèle" allemand. Au-delà des questions liées à la politique monétaire, cet essai fait le point de manière pédagogique et sans parti pris sur les questions économiques qui font débat : finances publiques, harmonisation fiscale, réformes structurelles. Monnaie politique par excellence, l'euro ne sera un facteur de cohésion et de prospérité que si la politique se réapproprie des territoires qu'elle n'aurait jamais dû déserter.
Publié le : mercredi 1 octobre 2003
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EAN13 : 9782296337398
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L'EURO, UNE MONNAIE SANS POLITIQUE?

2003 ISBN: 2-7475-5253-5

@ L'Harmattan,

Bertrand MARTINOT

L'EURO, UNE MONNAIE SANS POLITIQUE?

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Questions Contemporaines dirigée par J.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les «questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

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Pour Agnès, David et Olivier

Je tiens à remercier chaleureusement le professeur Jacques Drèze, de l'Université de Louvain, ainsi qu'Eric Dubois, Philippe Mills et Yann Padova pour leur relecture attentive de diverses versions du manuscrit. Les opinions exprimées dans cet essai ne les engagent évidemment en aucune façon.

Introduction

Quatre ans après sa naissance, l'euro peine à trouver ses marques. La politique monétaire de la Banque Centrale Européenne reste très contestée. Le "pacte de stabilité et de croissance", considéré dans un premier temps comme l'alpha et l'oméga d'une saine gestion des finances publiques, a fait la preuve de son inefficacité avant d'être qualifié de "stupide" par le Président d'une Commission européenne supposée en être la gardienne. L'Europe s'avère incapable de prendre le relais des Etats-Unis comme moteur de la croissance mondiale. L'Allemagne, longtemps modèle économique et grande inspiratrice de l'Europe monétaire s'enfonce dans la crise et laisse déraper ses finances publiques davantage que ses partenaires du sud qu'elle qualifiait volontiers de "pays du club Med". Une fois passé l'épisode des «trois glorieuses» 1998-2000 durant lesquelles il a semblé possible de revenir rapidement au plein emploi, abolir les cycles économiques grâce au miracle des nouvelles technologies ou encore réduire tout à la fois les impôts et les déficits sans tailler dans le vif des dépenses publiques, les perspectives de croissance sont redevenues très incertaines. La zone euro semble décidément incapable de réduire son taux de chômage durablement en deçà de 8-9 % de la population active. La réalité économique vient aujourd'hui se rappeler au bon souvenir des Européens et le rappel à l'ordre prend ces temps-ci une tournure particulièrement brutale. Plus inquiétant, l'unification monétaire n'a pour l'instant pas été le catalyseur que beaucoup escomptaient. Après avoir tout misé sur la qualification pour l'euro" projet politique central des gouvernements européens dans les années 1990, l'Europe continentale se retrouve pourvue d'une monnaie unique dont elle n'a pas

10 la doctrine d'emploi. De fait, sur aucun des sujets qui conditionnent l'avenir de sa monnaie et, au-delà, la prospérité du continent, l'Union économique et monétaire (UEM) ne parvient à élaborer et à appliquer une stratégie cohérente. Nulle ligne d'action commune vraiment convaincante sur l'emploi, la gestion économique de l'élargissement, les politiques permettant de faire face au vieillissement démographique, sur la fiscalité, sur les relations avec les pays du sud de la Méditerranée. Apparemment fatigués par l'extraordinaire énergie déployée pour faire aboutir aux forceps le projet de monnaie unique, les Européens sont comme tétanisés et n'ont visiblement pas encore pris toute la mesure des bouleversements qu'elle impliquait. Des attitudes nationales divergentes et peu propices à la réussite de l'euro sont apparues. Les Allemands, en situation de récession, se trouvent des raisons de douter que leur nouvelle monnaie remplace avantageusement le mark. Les pays d'Europe du Sud considèrent un peu rapidement qu'avec leur qualification inespérée pour la monnaie unique, l'essentiel est déjà accompli et qu'ils peuvent se satisfaire de la situation présente. Les Anglais ne comprennent pas quel serait leur intérêt de rejoindre une zone monétaire tournant au ralenti. De leur côté, les Français peuvent à bon droit se réjouir de la dissolution de la zone mark dans un ensemble plus vaste. Après tout, il vaut mieux partager une souveraineté monétaire devenue largement illusoire que de subir la politique de la Bundesbank qui agissait - pouvait-on le lui reprocher? - en fonction des seuls intérêts allemands. Mais ils se montrent pour l'instant incapables de développer un projet permettant de sortir la zone euro de sa torpeur. Après s'être soumis avec docilité aux critères de Maastricht à coup de hausses d'impôts au milieu des années 1990, les gouvernements européens se sont arc-boutés sur leurs intérêts nationaux à courte vue une fois assurée la qualification de leur pays pour l'euro. Pourtant, loin d'être un pur instrument technique, l'union monétaire oblige les gouvernements à faire des choix décisifs dans des domaines très divers, jusqu'à présent délaissés. Au niveau national, l'euro exige une discipline rigoureuse puisque les gouver-

Il nements sont maintenant dans l'impossibilité de solder leurs erreurs de stratégie économique par des dévaluations répétitives de leur monnaie. Au niveau européen, l'euro impose dans de nombreux domaines de concevoir des politiques économiques communes ou fortement harmonisées, y compris sur des sujets a priori très éloignés des affaires monétaires. La focalisation longtemps exclusive des gouvernements sur le respect des critères de Maastricht nous ramène aujourd'hui à des considérations politiques plus fondamentales. Monnaie forcément politique par sa naissance comme par les réformes profondes qu'elle suppose, l'euro ne sera un facteur de prospérité que si la politique reprend ses droits dans des domaines qu'elle n'aurait jamais dû déserter. Malheureusement, tiraillée entre la dénonciation paresseuse mais très chic de la «pensée unique» et l'acceptation béate des «contraintes européennes », handicapée par sa méconnaissance des mécanismes économiques élémentaires, une grande partie de l'intelligentsia française s'est révélée incapable de prendre part de manière constructive aux débats sur l'euro. Suivant leur ligne de plus grande pente, les intellectuels français ramènent trop souvent ces questions à des querelles de philosophie politique sur la Nation, l'Etat et la souveraineté. Querelles éminemment respectables, certes, mais en partie hors sujet dans la mesure où, qu'on le veuille ou non, l'économique joue un rôle considérable dans la construction européenne.

Cet essai veut contribuer à l'émergence en France d'un débat sérieux sur les questions économiques européennes. Il passe en revue les domaines dans lesquels l'introduction de l'euro a rendu urgente une mobilisation des énergies: politique monétaire, finances publiques, fiscalité, démographie, réformes structurelles, élargissement. Il tente d'identifier les choix politiques qui permettront ou non d'assurer le fonctionnement harmonieux de cette monnaie étrange sans Etat, sans budget central, sans direction politique.

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En définitive, cet ouvrage est dédié à tous les citoyens qui refusent de choisir entre l'euro-enthousiasme obligatoire et l'europhobie démagogique. Il s'adresse à tous ceux qui veulent voir les questions économiques européennes sortir des cercles technocratiques ou académiques où elles sont trop souvent confinées. Il part de la conviction que pour faire de l'euro un moteur et non un frein à une unification politique harmonieuse du continent, il faut tout d'abord oser douter de sa réussite. Il faut donc se défaire de l'idée que l'Europe économique dans sa forme présente est une donnée immuable, nécessairement profitable ou définitivement catastrophique. Rien ne serait plus dangereux que la croyance selon laquelle tout scepticisme en la matière serait scandaleux et témoignerait d'un nationalisme ringard. Au contraire, l'analyse des incohérences et des failles du système défini à Maastricht est un exercice fécond qui révèle l'ampleur des progrès à accomplir pour que l'euro soit un facteur de cohésion et de prospérité plutôt qu'une source de tensions et d'instabilité.

Chapitre 1 L'euro et le politique

La monnaie n'a pas été engendrée par la loi. De par son origine, c'est une institution sociale, non étatique. La sanction d'une autorité étatique lui est étrangère. Cependant, par la reconnaissance et l'élaboration de règlements étatiques, cette institution sociale a été perfectionnée et adaptée à des besoins nombreux et variables, exactement de la même manière que les usages coutumiers ont été codifiés et perfectionnés par la loi. Carl Menger, On the Origin of Money, Economic Journal (2), juin 1892

Présenté très souvent par ses promoteurs comme une nécessité économique, complément naturel du grand marché unique, l'euro est en fait une monnaie très politique. Pour reprendre l'expression de l'économiste autrichien Carl Menger, elle a été créée" par la loi". C'est une volonté politique tenace, non une demande sociale spontanée, qui lui a donné naissance. C'est encore la politique qui a fixé l'architecture économique de la zone euro jusque dans ses moindres détails. Et pourtant, le grand pari tenté par le traité de Maastricht est bien celui d'une union monétaire sans rapprochement politique préalable des Etats membres. A part quelques avancées purement formelles vers l'établissement d'une citoyenneté européenne, un renforcement timide des pouvoirs du Parlement européen et un

14 embryon de politique étrangère et de sécurité commune, le traité fondateur de l'UEM est en effet d'une grande vacuité politique: nulle extension des domaines où le Conseil prend ses décisions à la majorité qualifiée, nulle création d'une entité politique capable de prendre des décisions économiques. Aucun des grands rendezvous politiques ultérieurs n'a permis de combler ce vide: le traité d'Amsterdam de juin 1997, qui devait déboucher sur une réforme des institutions européennes pour en accroître l'efficacité a été un non-événement sur le plan politique. Le traité de Nice a illustré jusqu'à la caricature l'incapacité de l'Europe des Quinze à se projeter dans l'avenir comme ensemble politique cohérent. Quant au projet de traité constitutionnel rédigé par la convention sur l'avenir de l'Europe, il représente à de nombreux égards des avancées importantes dans le domaine institutionnel, mais laisse prudemment de côté les questions relatives à la politique économique de la zone euro. Le contraste existant entre la densité de l'intégration économique européenne symbolisée par l'euro et l'évacuation du politique n'est pas dû au hasard. Il résulte de contradictions non résolues sur la nature de la monnaie unique dans ses rapports avec le politique. Au fond, c'est parce qu'il n'y avait de consensus politique ni sur le rôle de la monnaie, ni sur son insertion dans l'ensemble des politiques économiques que les gouvernements européens se sont pris à rêver d'une monnaie et, plus généralement, d'une gestion économique dépolitisée. La viabilité de cette construction originale ne va pas de soi.

Une union monétaire sans union politique, une grande première historique
La science économique ne parvenant déjà que rarement à des conclusions tranchées en matière de politique économique, c'est peu dire qu'elle a des difficultés à investir le terrain politique. Dès lors, un détour rapide par l'Histoire permet de

15 mieux appréhender la dimension politique des unions monétaires. Cette excursion vise également à identifier quelques-unes des conditions de viabilité de ce type d'arrangement institutionnel. Schématiquement, deux types d'union monétaire ont vu le jour dans le passé: les unions monétaires nationales, dont la formation correspondait à la création en cours ou déjà achevée d'une nouvelle nation - ce fut le cas des Etats-Unis, de l'Allemagne et de l'Italie dans la seconde moitié du XIXe siècle et les unions monétaires multinationales dans lesquelles, au contraire, coexistaient des Etats souverains sans projet d'union politique - La France, la Belgique, la Suisse et l'Italie, dans le cas de l'Union Latine (1865-1914), le Danemark, la Suède et la Norvège pour l'Union Scandinave (1873-1922). Les unions monétaires multinationales les plus abouties avant l'UEM furent certes créées entre des Etats qui partageaient des intérêts politiques et culturels communs. Cependant, elles visaient pour l'essentiel à résoudre des problèmes techniques plutôt que politiques. D'une part, en assurant le cours légal des pièces de monnaie - mais pas des billets - émises par différents Etats, elles facilitaient les échanges commerciaux à une époque où les coûts de transaction liés aux opérations de change étaient extrêmement élevés. D'autre part, en prévoyant une standardisation et une stabilisation de la teneur des pièces de monnaie en métal précieux ainsi que des plafonds limitant les quantités émises, ces accords limitaient les incitations à transférer massivement du numéraire d'un pays vers un autre, mouvements potentiellement déstabilisateurs pour les prix. Par là même, ce grand marché unique des pièces de monnaie rendaient les dévaluations improbables. En l'absence d'une politique monétaire centralisée, l'émission par un Etat de monnaie de papier non convertible en métal précieux engendrait automatiquement une éviction des pièces de monnaie en or ou en argent hors de ce pays. En effet, dans un régime d'étalon métallique, les agents économiques préfèrent utiliser les billets - inconvertibles en métal précieux, donc quelque peu suspects - pour leurs transactions courantes et

16 exportent leurs pièces via leurs échanges commerciaux avec l'extérieur, ce qui aboutit à un gonflement de la masse monétaire dans les autres pays de l'union. Ce phénomène restait tolérable tant que les billets ne représentaient qu'une faible part de la masse monétaire totale - c' est -à-dire l'ensemble «pièces + billets». Mais leur montée en puissance, due pour l'essentiel à la croissance des besoins de financement des Etats et à la prise de conscience que la rareté des métaux précieux constituait un frein au développement économique, perturba gravement les unions monétaires multinationales. Finalement, c'est l'inconvertibilité croissante des monnaies en or et en argent, incompatible avec la présence d'une multiplicité d'émetteurs, qui sonna le glas de ce type de régime. Faute de s'adapter politiquement à la nouvelle donne - la disparition progressive des étalons métalliques -, les Etats souverains durent renoncer aux unions monétaires. Contrairement aux unions monétaires multinationales, les unions monétaires nationales suivent, ou du moins accompagnent, l'unification politique, c'est-à-dire la constitution d'un gouvernement central. Dans le cas des Etats-Unis, l'union monétaire ne fut véritablement achevée qu'avec la création d'une banque centrale, la Federal Reserve Bank en 1914 soit près de 130 ans après la signature de la constitution américaine par les treize Etats fondateurs. Dans le cas de l'Allemagne, l'union monétaire fut également une œuvre de longue haleine: standardisation des pièces de monnaie en 1857, soit plus de 40 ans après la création de la confédération du Rhin et 23 ans après l'union douanière (Zollverein). En 1870, les Etats allemands se mirent d'accord pour limiter leurs émissions de billets de banque. Pourtant, ce n'est qu'après la création du Reich en 1871 que fut instituée une banque centrale unique (la Reichsbank, en 1875), émettant une monnaie unique reposant sur l'étalon or, le Mark. Enfin, dans le cas de l'Italie, le processus d'unification monétaire commença en 1865, soit 4 ans après l'unification politique, avec la standardisation des pièces de monnaies des différents émetteurs italiens. Et ce n'est qu'en 1893 que la Banque d'Italie se vit attribuer le monopole d'émission des billets. Dans tous ces exemples, l'unification

17 monétaire fut le résultat d'un long processus, avançant par tâtonnements et ne suivant pas un schéma prédéfini tel que celui prévu par le traité de Maastricht. Face à la croissance spectaculaire du nombre de billets inconvertibles en métal précieux à la fin du XIXe siècle, seules les unions monétaires nationales se montrèrent capables de réagir de manière appropriée, c'est-à-dire par la création d'une banque centrale unique possédant le monopole de l'émission des billets de banque et jouant le rôle de prêteur en dernier ressort en cas de crise bancaire ou financière. La banque d'émission de l'Etat dominant en constituait généralement l'embryon. En outre, seules les unions monétaires nationales réussirent à mettre en place des mécanismes de stabilisation budgétaire. Réalisés grâce à la présence d'un budget fédéral, ces transferts budgétaires automatiques facilitèrent grandement la conduite d'une politique monétaire unique dans des Etats connaissant des situations économiques très diverses. Ces rappels du passé montrent combien l'UEM est un objet historique atypique puisqu'elle emprunte ses caractéristiques aux deux types d'union monétaire. D'un côté, elle n'est pas liée à un processus d'union nationale classique conduisant à l'abandon par les participants des attributs essentiels de la souveraineté défense, sécurité intérieure, justice, budget fédéral. Elle n'a pas davantage la compétence d'un prêteur en dernier ressort chargé d'assurer la liquidité bancaire en cas de crise dans l'un des Etats membres. D'un autre côté, l'existence d'une banque centrale unique et le caractère juridiquement irrévocable de l'engagement dans l'union monétaire 1, sont des caractéristiques qui la rapprochent incontestablement des unions monétaires nationales. Plus précisément, elle apparaît comme la seule union monétaire multinationale de l'histoire dans laquelle les pays participants renoncent à leur souveraineté monétaire, les membres du conseil
l

Contrairement aux unions monétaires multinationales du passé, le traité

de Maastricht ne prévoit pas de clause de retrait, même en cas de graves désordres économiques, politiques ou sociaux.

18 des gouverneurs de la BCE étant supposés ne pas représenter les intérêts de leur pays d'origine. Ce survol rapide de l'histoire des unions monétaires fait également ressortir deux handicaps politiques que l'UEM devra surmonter. Tout d'abord, il n'y a tout simplement pas de précédent historique à l'existence d'une union monétaire durable sans constitution d'un pouvoir politique de type fédéral, couronné par un Etat central exerçant des prérogatives de type gouvernemental, notamment dans le domaine fiscal. Tel est pourtant bien le cas de l'arrangement institutionnel issu du traité de Maastricht qui ne prévoit pas, même à terme, l'émergence d'une telle entité. Et quand bien même 12 puis, demain, 25 ou 27 Etats européens tendraient vers une union politique de type fédéral, ce qui serait également une grande première historique, le processus durerait certainement plusieurs décennies. C'est dire que les Etats membres de l'UEM devront inventer des modes de coopération politique inédits durant une longue période. Ensuite, toutes les unions monétaires du passé reposaient sur un étalon métallique. Une telle norme monétaire exerçait de l'extérieur une forte discipline sur l'ensemble des politiques économiques nationales: une accumulation déraisonnable de dettes publiques était difficilement tenable dans le cadre d'un tel régime en raison des risques de sortie massive de métaux précieux hors du territoire. De même, la conduite de la politique monétaire était dictée par la nécessité de maintenir une parité fixe entre la valeur de la monnaie et une quantité déterminée de l'étalon métallique: en cas de sorties de métal précieux, la banque centrale devait obligatoirement diminuer le volume de ses émissions et, inversement, elle devait relâcher sa politique monétaire en cas d'afflux de monnaie convertible. En l'absence d'une telle norme monétaire objective et incontestable, il y a fort à parier que la survie de l'UEM dépendra de l'émergence entre les Etats membres d'un consensus durable, non remis en cause par les péripéties économiques, sur les grands principes de politique économique.

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Une rupture dans l'histoire économique européenne
Objet unique dans l'Histoire économique, la monnaie unique ne peut pas davantage être considérée comme l'aboutissement naturel et inévitable de l'intégration économique européenne, une sorte de couronnement du grand marché unique réalisé en 1993. Après tout, la création d'une zone de libreéchange n'implique pas toujours l'existence d'une seule monnaie, le cas récent de la zone nord-américaine de libre-échange (NAFT A) est là pour nous le rappeler: le Canada, qui réalise pourtant 80 % de ses exportations, soit plus de 30 % de son PIB, avec les Etats-Unis, réussit très bien à vivre avec une monnaie non arrimée au dollar US. Et, plus près de nous, des économies pourtant très liées à la zone euro comme la Suède, le Danemark et la Suisse ne semblent pas souffrir outre mesure de la flexibilité de leurs taux de change avec l'euro. Quant au Royaume-Uni, dont le cycle économique est assez déconnecté de la conjoncture d'Europe continentale, il apparaît même clairement que la politique monétaire conduite par la Banque d'Angleterre est mieux adaptée à ce pays que celle décidée par la BCE, cette dernière étant " calibrée" sur la situation économique moyenne prévalant sur le continent. Plus généralement, l'idée que l'euro résulterait d'une longue marche, lente mais irréversible, entamée il y a bien longtemps, est tout aussi trompeuse. Le précédent souvent invoqué du plan Werner pour l'union monétaire présenté aux gouvernements européens en 1970 laisse faussement croire que la monnaie unique telle que nous la concevons aujourd'hui était en marche dès cette époque. En réalité, l'exercice était alors bien différent de celui qui a été lancé par le traité de Maastricht. A cette époque, en effet, et malgré ses premiers craquements, le système monétaire international défini à Bretton-Woods en 1944 n'avait pas encore éclaté: toutes les monnaies européennes étaient liées au dollar, lui-même relié à l'or, par des parités quasi-fixes. Il n'était pas encore question de laisser" flotter" les monnaies. De plus, le contrôle des changes était général et les marchés financiers

20 internationaux étaient très peu développés. Dans de telles conditions, la formation d'une union monétaire n'aurait été guère plus qu'une mesure technique sans grandes conséquences macroéconomiques immédiates. Il en est allé différemment depuis l'éclatement du système de Bretton-Woods en 1971 et la décision prise par les principaux pays industrialisés peu de temps après de laisser" flotter" leurs monnaies, combinés au processus de libéralisation des marchés financiers internationaux. C'est véritablement à partir de ce moment que s'est posé le problème d'une gestion coordonnée des monnaies européennes. On sait que les Européens ont tenté plusieurs arrangements monétaires consistant en l'établissement de systèmes de parités" fixes mais ajustables " autour d'un court pivot afin de mettre fin à des fluctuations des taux de change qu'ils jugeaient excessives: cours pivot défini par rapport au dollar dans le cadre du "serpent monétaire" en 1972, puis fixation d'une grille de parités entre les monnaies européennes dans le Système Monétaire Européen (SME) à partir de 1979. Il est également un peu hâtif d'affirmer que la monnaie unique résulterait d'un échec du SME. ,De fait, le SME a plutôt bien fonctionné entre 1983, moment où la France a refermé la parenthèse socialiste, et son éclatement en 1992 et 1993. Le SME a incontestablement aidé notre pays dans les années 1980 à vaincre l'inflation tout en permettant à l'Allemagne d'éviter que ses principaux partenaires ne recourent à des dévaluations trop brutales. Lors de l'élaboration du rapport Delors sur l'UEM en 1988-89 et même au moment de la signature du traité de Maastricht en décembre 1991, le SME était encore bien vivant et personne n'anticipait sa fin prochaine. Ce n'est qu'au moment du choc monétaire et budgétaire consécutif à la réunification allemande, choc sans précédent et d'une ampleur exceptionnelle, que le SME a éclaté. On sait que cet éclatement a été précédé d'attaques spéculatives et a conduit à des dévaluations importantes des monnaies qui le quittaient - lire et peseta notamment - et des niveaux de taux d'intérêt insoutenables pour ceux qui, à l'instar de la France, voulaient défendre coûte que coûte la parité de leur

21 monnaie avec le Deutsche Mark. Si l'effondrement du SME, le désordre monétaire qui s'en est suivi et ses effets récessifs ont ultérieurement' renforcé les arguments" techniques" en faveur de l'UEM, celle-ci avait bel et bien été décidée un an plus tôt à Maastricht par les chefs d'Etat et de gouvernement européens. Et l'élément essentiel précipitant le "forcing" de la France et le ralliement de l'Allemagne à ce projet n'était donc pas l'éclatement du SME mais les conséquences politiques de la réunification.

L"euro, ou le triomphe de la volonté politique sur les " experts " ?
C'est une illusion bien française de croire qu'il existe une "pensée unique" sur l'euro, un fossé entre des opposants obscurantistes et des supporteurs éclairés. C'est oublier qu'autour de nous ont eu lieu et continuent de s'épanouir des débats sérieux entre gens compétents qui pratiquent le doute méthodique. Contrairement à une idée reçue, la création de la monnaie unique n'a pas été une affaire de technocrates, résultat de négociations opaques et incompréhensibles. Car s'il est vrai qu'elle a été soutenue avec constance par les technocraties financières privées et publiques - une majorité de hauts fonctionnaires des ministères des finances et de la Commission européenne, des patrons des grandes entreprises -, une majorité d'" experts" ont longtemps été pour le moins sceptiques quant à sa viabilité. Les débats académiques autour de la monnaie unique ont en effet révélé combien les économistes professionnels étaient partagés quant au bilan coût/avantage d'un tel projet. Il n'a pas manqué d'économistes talentueux, venus de tous horizons théoriques et politiques, de brillants lauréats du prix Nobel, des banquiers centraux, des archéo-keynésiens aussi bien que des libéraux fondamentalistes de l'école de Chicago et autres théoriciens de l'Etat minimal, pour émettre de vives réserves face à la monnaie unique. Un survol rapide de la littérature économique laisse à penser que, au moins jusqu'au lancement de la monnaie

22 unique le 1erjanvier 1999, il était plutôt difficile de trouver un économiste de premier plan vraiment séduit par l'idée d'une monnaie unique en Europe. Pour leur part, les grandes organisations économiques internationales (OCDE, FMI) ne faisaient pas non plus montre d'un enthousiasme excessif. Si officiellement elles soutenaient le projet de monnaie unique, leurs experts, à titre personnel, émettaient volontiers des doutes sur sa nécessité et, surtout, sur la capacité des européens à mettre en œuvre l'accompagnement politique indispensable à sa réussite. Il faut dire que la mauvaise conjoncture de la première moitié des années 1990, elle-même aggravée par les effets récessifs de la marche forcée vers la monnaie unique et le respect des "critères de Maastricht" pouvait faire douter les plus convaincus. Et même parmi les plus convaincus, la majorité hésitait quant à l'opportunité d'une entrée de l'Italie et de l'Espagne dès la première vague d'admission dans l'UEM en raison de l'état très dégradé de leurs finances publiques et de leur lourd passé inflationniste. On doit se souvenir qu'une telle hypothèse apparaissait encore très aléatoire en 1997, soit moins d'un an avant la " qualification" de ces pays, et que de nombreux banquiers centraux, en premier lieu les Allemands, y étaient ouvertement hostiles. Une" petite union monétaire ", regroupant l'Allemagne, la France et le Benelux était même régulièrement évoquée. Enfin, comment oublier que 155 professeurs d'économie allemands, représentant la fine fleur du monde universitaire de ce pays, avaient, encore en février 1998, signé un appel en faveur du retardement de l'union monétaire, sous prétexte que certains pays n'avaient atteint les critères de convergence de Maastricht que de manière artificielle? Face à une telle avalanche de critiques, la détermination des responsables politiques à porter dans la durée le projet de monnaie unique durant les années 1990, souvent au détriment de leurs intérêts électoraux immédiats, n'apparaît que plus remarquable. C'est pourquoi" vendre" la monnaie unique comme une réforme" techniquement" indispensable, conséquence obligatoire de l'achèvement du marché unique et, plus

généralement, source d'amélioration des économiques, conduit à biaiser la discussion. Aujourd'hui, si l'ambiance générale semble moins défavorable, la plupart des économistes assortissent toujours leur soutien à l'euro de " mais" et de " si ". Il est donc très probable que les" experts" ont conservé dans leur for intérieur un certain scepticisme vis-à-vis de l'union monétaire. Cette attitude réapparaît au grand jour dès que la conjoncture faiblit et que les institutions en charge de la monnaie unique sont défaillantes. Si l'Europe entre dans une longue période de marasme économique, soyons sûrs que la monnaie unique sera de nouveau une cible privilégiée des critiques venant des milieux académiques. Il est possible d'ordonner en deux catégories (non exclusives) les raisons qui rendaient ou rendent encore de nombreux économistes plutôt sceptiques quant aux chances de réussite d'une monnaie unique sans union politique.

23 performances

Les critiques fondamentales
Une première catégorie de critiques, fondamentales, est venue principalement d'économistes anglo-saxons que, par simplification, on qualifiera d'ultra-libéraux. Elle a été abondamment relayée par la grande presse économique internationale - notamment les très influents" The Economist" et le «Wall Street Journal» ainsi que par les" think tanks" conservateurs comme la Hoover Institution américaine ou l'Institute oj Economic Affairs et Ie "club de Bruges" britanniques2. Si l'on fait abstraction des excès parfois inadmissibles commis par certaines émules de Margaret Thatcher comparant volontiers la construction européenne à un projet de
2

Du nom de la ville où Margaret Thatcher, alors Premier ministre, prononça en septembre 1988 un discours remarqué justifiant son refus d'une construction européenne d'inspiration supranationale.

24 type nazi ou fantasmant sur une volonté hégémonique de la France sur le continent, les aspects" techniques" de cette critique méritent davantage que d'être écartés d'un revers de la main. De plus, en raison de sa nature en partie idéologique - qualificatif qui ne lui retire pas nécessairement toute pertinence -, elle n'a que peu

varié avec la conjoncture, ce qui lui confère un intérêt
supplémentaire à une époque où les intellectuels sont prompts à retourner leurs opinions. Seules ses modalités ont évolué. Dans un premier temps, ces économistes n'ont tout simplement pas cru au projet de monnaie unique. Par exemple, Milton Friedman, père du monétarisme et prix Nobel d'économie en 1968, affirmait encore haut et fort en 1996 que la monnaie unique ne verrait jamais le jour en raison des tensions politiques insoutenables devant apparaître durant la phase de convergence vers les critères de Maastricht. Pour ces économistes, les grandes difficultés puis l'éclatement du SME au début des années 1990 ne sauraient constituer un argument valable en faveur de l'union monétaire car, à leurs yeux, le SME lui-même s'apparentait à une hérésie: la flexibilité absolue des taux de change doit prévaloir toujours et partout et il est aussi absurde de vouloir fixer administrativement des parités de change que de fixer un prix quelconque dans un secteur concurrentiel. Aucune autorité publique n'est fondée à figer arbitrairement des parités de change. Et les marchés étant supposés rationnels, des fluctuations de changes de grandes ampleurs, dommageables à l'économie réelle, ne peuvent provenir que de mauvaises politiques économiques dérapages budgétaires, dérapages des coûts salariaux, réglementations excessives. Empêcher ces fluctuations spontanées revient en quelque sorte à casser le thermomètre indiquant que les politiques économiques sont inadaptées. Autrement dit, la monnaie unique devrait être considérée comme une tentative des Etats européens d'échapper individuellement aux conséquences néfastes de leurs propres turpitudes. Pire, les réformes indispensables sur le marché du travail seraient particulièrement douloureuses, donc politiquement difficiles à mettre en œuvre, sans la possibilité d'amortir les chocs sur les salaires par un

25 ajustement spontané des changes: par exemple, une politique conduisant à modérer les salaires pourrait être socialement plus acceptable si' elle s'accompagnait d'une appréciation de la monnaie stimulant le pouvoir d'achat des ménages, ce qui serait le cas en régime de changes flexibles. Ainsi, Milton Friedman estimait encore récemmene que le gouvernement de Margaret Thatcher n'aurait pu mener à bien ses réformes économiques énergiques si la livre Sterling avait été fixée aux autres monnaies européennes. Dans un registre moins eurosceptique, Samuel Brittan, célèbre chroniqueur économique au Financial Times, ne perd jamais une occasion de rappeler que le chômage de masse en Europe résulte moins des désordres monétaires des années 198090 que de l'excès de réglementation des marchés du travail. Dans ces conditions, la monnaie unique ne ferait que détourner l'attention des gouvernants et des citoyens vers des problèmes annexes. À présent que, contrairement à leurs prévisions, l'UEM est une réalité, ces mêmes auteurs considèrent qu'il faut à tout prix éviter la dérive politique et économique qui pourrait s'ensuivre4. La pression supplémentaire qui en résulterait, selon eux, en faveur d'une harmonisation des législations concernant la fiscalité, le travail et la protection sociale risquerait selon eux d'entraîner en moyenne une extension du contrôle étatique sur l'économie via un alignement sur les économies les plus étatistes, voire par la création d'un véritable super-Etat centralisé. Cette pression, ultime tentative des bureaucraties nationales devenues impotentes pour sauver ce qui peut l'être, éliminerait la saine concurrence entre les systèmes économiques et sociaux nationaux, seule capable à leurs yeux de sélectionner les politiques les plus efficaces. Pour résumer, les pays qui voudraient s'engager sur la voie d'un
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Dans un entretien accordé au " Corriere della sera", 27 août 2001.

Ces idées, très courantes au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, sont

représentées en France notamment par Pascal Salin. Cf. par exemple son entretien dans la revue" Esprits libres ", n03, hiver 2001, éditions l' Harmattan.

26 allégement des charges sociales, d'un assouplissement des contraintes administratives ou de réformes des systèmes sociaux dans un senS favorable à l'emploi seraient empêchés par l'élaboration de normes contraignantes par la bureaucratie Bruxelloise. Pire, aucun pays de la zone n'ayant intérêt à voir l'un de ses partenaires se lancer dans des politiques d'offre ambitieuses parce qu'elle mettrait à mal sa compétitivité, les pressions exercées sur les trop bons élèves pour qu'ils renoncent à leurs projets seraient considérables. Ainsi, des" cartels politiques" pourraient se former, qui tenteraient de rigidifier encore davantage les structures économiques et sociales responsables du chômage de masse. Selon ces mêmes critiques, ces cartels pourraient également exercer des pressions politiques sur la BCE, faisant peu de cas de l'indépendance absolue qui lui est pourtant garantie par le traité de Maastricht. Il serait facile, à la suite de Milton Friedman, de prendre l'Italie en exemple pour illustrer ces risques: le gouvernement de centre gauche, l'Olivier, apparaissait incapable de mener à bien des réformes économiques essentielles, concernant notamment les retraites, les finances publiques et le fonctionnement du marché du travail, mais il jouissait d'une grande popularité chez les dirigeants politiques européens. À l'inverse, la froideur avec laquelle la plupart des gouvernements de la zone euro, ont accueilli l'élection de Silvio Berlusconi en mai 2001, alors que les points forts de son programme de réformes économiques devraient plutôt renforcer la compétitivité de 1'ltalie5,devrait éveiller la méfiance. Il se pourrait que derrière les arguments" moraux" mis en avant se cachent aussi des inquiétudes vis-à-vis d'une Italie qui oserait enfin mettre en place une véritable déréglementation de son économie et qui, ce faisant, ne jouerait plus le jeu de l'interventionnisme étatique.
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Et étaient souventévalués comme tels par la plupart des économisteset

par les marchés financiers. Cf. par exemple, la première réaction" à chaud" de la banque d'affaire américaine Goldman Sachs, très influente dans la formation de l'opinion des marchés financiers: "Italy: solid majority, positive outlook", European Daily Comment, Il mai 2001.

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