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L'hiver dans le Midi

De
441 pages
Dès ses origines, le tourisme prit des formes saisonnières, dont la plus importante fut l'hiver dans le Midi. Cette migration conduisait des rentiers de toute l'Europe et même d'Amérique vers des bourgades transformées en villes d'hiver (Nice, Hyères, puis Pau, Cannes, Menton et Montecarlo), attirés par le climat, la végétation exotique, les fêtes et les jeux. Le déclin se fit sentir après 1929. Les anciens lieux de l'hivernage ont gardé leur forte réputation et gagné de nouveaux adeptes. La fréquentation est plus mélangée, en partie populaire et plus estivale...
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L'HIVER DANS LE MIDI
(XVIIe

- XXle siècles)

DU MEME AUTEUR CHOIX D'OUVRAGES DISPONIBLES
-L'invention du tourisme. Origine et développement du tourisme dans le Sud-Est de la France du XVlo siècle à la fin du Second Empire, 21 fasc. 1997, Ed. du Centurion, Lille III-2340p. -Le thermalisme dans le grand Sud-Est de la France. Presses Universitaires de Grenoble 2005-420p. L'Académie française a décerné à cet ouvrage le prix d'Histoire -Prix Guizot de 2006. -Histoire générale du tourisme du XVIOau XXlo siècle. Paris L'Harmattan.2005 327 p. - Le tourisme de masse L'Harmattan 2007-165p. - Vade-mecum du tourisme en France. Ed. Management et société. Caen. janvier 2003.297p -L'invention de la Côte d'Azur. L'hiver dans le Midi. Ed. de l'Aube- janvier 2002-378p. -Histoire de l'invention du tourisme dans le Sud-Est XVIO-XIXOsiècles. Ed. de l'Aube, août 2000-353p. -Le tourisme de l'an 2000, Presses Universitaires de Lyon, 1999-265p. trad. en . . Japonais. -La maison de campagne XVIJJo-XXJD.Autrement 2007. 138p. - Les villégiatures. Panorama du tourisme sédentaire. Management et Société. Caen.2008-238p. Histoire de l'invention du tourisme xvf -xd! siècles, l'Aube, 2000

Première édition: Éditions de l'Aube, 2002

@ L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

2009 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-10682-6 EAN : 978229609106826

Marc Boyer

L'HNER DANS LE MIDI
(XVIIe - XXle siècles)

Préface de Maurice Agulhon

L'Harma ttan

Le chemin de fer rend le Midi très accessible aux hivernants.

PREFACE
Marc Boyer aura consacré la totalité de sa longue carrière de professeur, de chercheur et d'écrivain à un unique sujet d'histoire, le . tourisme. Mais cette fidélité n'est pas de la facilité, tant le sujet est étendu, et tant l'exigence de notre auteur le pousse à en traiter tous les aspects et à en explorer toutes les connexions. Or elles sont multiples. Le tourisme touche à l'histoire des loisirs, ce qui renvoie d'abord à l'histoire des rapports sociaux, puisqu'il existe des classes assez opulentes pour pouvoir vivre sans travailler, en dépensant beaucoup, au point même que leurs dépenses constituent en retour des sources de revenus pour les laborieux et pour les pauvres des pays d'accueil... Et puis, il touche à l'histoire technique et économique du voyage. Et surtout à l'histoire de la culture, puisqu'il nait de la conscience de beautés consacrées qu'il faut admirer et de monuments qu'il faut visiter. Et encore à l'histoire de la science médicale par l'importance qu'elle attachait aux climats, aux cures et aux bains dans la thérapeutique. Et, pourquoi pas? à l'histoire politique même: le touriste veut bien aller loin pour se dépayser et, plus il s'éloigne de Paris ou de Londres, plus il rencontre de pittoresque et d'exotisme, mais il ne faut pas que ce pittoresque et cet exotisme incluent trop de "sauvagerie", sans quoi il ne serait pas en sécurité. Le pays d'accueil touristique doit être assez différent pour être curieux à découvrir, mais pas trop d(fférent pour n'êtrepas dangereux. Cet équilibre de "civilisation" mitigée que le touriste contemporain cherche du Proche-Orient à l'Asie du Sud-Est, c'est peut-être celui qu'on a trouvé d'abord au siècle dernier dans les bordures méditerranéennes de l'Europe. Nous n'avons rappelé ces banalités que pour justifier notre première assertion. L 'histoire du tourisme, si elle veut être complète, est vraiment une très grande ambition, et il est tout à jait légitime de multiplier les analyses et les appels aux études voisines. À titre d'exemple, les Anglais! Marc Boyer insiste beaucoup sur le rôle des classes dirigeantes britanniques dans ces innovations. Chacun sait que le souvenir en est fixé à Nice par le nom de la "promenade des Anglais", mais Nice n'en a connu ni l'exclusivité ni même l'initiative, Hyères, Cannes ou Pau ont compté tout autant et n'ont pas eu moins d'Anglais en promenade. J'avais moi-même, dans une étude de civilisation portant, elle, non pas sur le déplacement mais sur le quotidien sédentaire, montré le fort

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coefficient d'anglomanie qu'il y avait dans l'émergence des cercles et café, aux côtés et un peu aux dépens des salons, où était censée subsister "la vieille galanterie française". On peut rêver ainsi d'un grand livre d'histoire globale des rapports

franco-anglais au XIX siècle, où l'on verrait l'intéressante dialectique de la
solide anglophobie de la France profonde avec la fascination de bien des élites pour la modernité britannique. Dialectique que reproduisent de nos jours nos rapports avec les États-Unis d'Amérique. Mais passons, et revenons du livre àfaire au livre fait ! L'Hiver dans le Midi appartient donc à la riche bibliothèque que Marc Bayer constitue sur le tourisme. Il appartient tout autant à la bibliographie régionale de la France. C'est une histoire datée, et une histoire close, disons une histoire d'hier. Le touriste, ou le rentier aisé passe l'hiver dans le Midi et non pas l'été, parce que l'on n'a pas encore inventé les attraits du "Sea, Sun, Sand and Sex", l'eau tiède de la mer, les corps demi-nus sur la plage. Mais cet hiver se passe sur la Côte, parce que l'on n'a pas encore inventé l'obligation d'aller skier dans les champs de neige des Alpes. Du Midi, donc, parce que l'hiver y est clément, mais un Midifinalement urbain, chapelet de belles villes de séjours spécialisés et de fêtes où se mélangent folklore et mondanités. Et puis, erifin, nous sommes dans ce XIX" siècle un peu décalé (v. 1830, v. 1930 en réalité) où la France méditerranéenne est à peu près pacffiée (ce qu'elle n'était pas en 1815) mais pas encore francisée totalement. Au charme durable du climat, de la végétation et des ruines romaines s'ajoute le charme daté d'un folklore "traditionnel" qui, en fait, s'organise alors,. sans oublier l'équilibre instable du bilinguisme: il y a assez de francophones pour que la vie sociale soit commode, et assez d'occitanophones purs pour donner le parfum d'étrangeté. Tout cela changera, parce que tout change. Cessons de paraphraser Marc Bayer. Suivons-le dans ses explorations de Hyères, de Cannes ou de Nice, en attendant qu'il nous serve un jour de guide pour inventer Saint- Tropez ou fabriquer le Luberon. Tout change, disions-nous, et même la façon de désigner ces réalités. Le livre s'intitule l'Hiver dans le Midi ''parce que, nous dit Marc Bayer, c'est ainsi qu'on parlait à l'époque. Et il a bien raison de nommer son objet avec exactitude. Un écrivain moins scrupuleux, moins érudit et plus journaliste, ne manquerait pas aujourd'hui d'écrire "l'hiver au Sud". Car c'est ainsi que parlent désormais les snobs quand ils descendent en Provence. L'époque où la France a apprivoisé le Midi pittoresque pour en faire un pays de loisirs est celle, aussi, où s'est constituée l'image caricaturale du méridional bavard et politicien, brave homme exalté en paroles, inoffensif en actes, et surtout comédien. Des aventures de Tartarin de Tarascon, de Numa

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Roumestan, ou de Maurin des Maures à celle des héros de Marcel Pagnol et aux "histoires marseillaises", "Midi" et "Méridional" ont été refoulés dans le registre du sourire. Et qui veut faire grave écrit "Sud". Mais ce changement de vocabulaire ne doit rien aux touristes, il relèverait d'une autre histoire plus récente. Celle qu'on va lire est d'hier, mais son intérêt n'est pas moindre.

Maurice Agulhon Professeur honoraire au Collège de France

Tobias SmolJelt

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Le dôme du buffet de la gare de Lyon à Paris évoque les fêtes des fleurs à Nice.

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AVANT-PROPOS

En 2002, aux éditions de l'Aube, j'ai publié un ouvrage de 379 pages intitulé L'invention de la Côte d'Azur qui avait comme sous titre L'hiver dans le Midi. Bien accueilli par la critique, cet ouvrage fut vite épuisé. Hélas, l'éditeur n'était pas en capacité de le rééditer. Bon nombre de libraires, des érudits locaux et des institutionnels me pressent, depuis de le remplacer. C'est ce que je fais aujourd'hui. J'ai gardé, avec son autorisation, la préface de Maurice Agulhon ; j'ai retenu le premier titre que j'avais choisi L 'hiver dans le Midi mieux couvert d'ailleurs par la Préface de M. Agulhon. J'ai gardé l'essentiel du texte. Et j'ai surtout ajouté un dernier chapitre qui s'interroge sur le rapide déclin de la vieille saison élitiste de l'hiver, après 1929 et les nouvelles aspirations migratoires vers le Soleil. Restant élitistes -mais autrement- les nouveaux hivers dans le Midi ont d'autres attraits: notamment les Tropiques, d'autres plaisirs comme la découverte du corps. Ils ne sont plus en position de monopole puisque, depuis cent ans, se sont développées les vacances de sports de glisse sur neige et glace. Quant aux anciennes régions d'accueil de l'hiver dans le Midi, elles ont gardé ou retrouvé une partie de leur clientèle antérieure, et y ont ajouté un flux très nombreux qui est estival. Cette migration oisive, observée sur trois siècles, conduit à l'observation du changement socio-culturel. Reste la beauté des lieux.

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INTRODUCTION

« L'hiver dans le Midi », l'expression a eu cours pendant tout le

XIXe

siècle et le début du xxe, où de nombreux traités médicaux et guides ont été publiés sur les stations d'hiver ou les villes d'hiver, présentées à côté des stations d'été, thermales ou balnéaires, les unes et les autres étant qualifiées de stations de repos et même, fin XIXe,de stations climatiques. Que recouvre ce discours? Une certaine réalité: la migration saisonnière de personnes de la haute société, venant du Nord et gagnant des régions qualifiées, pour leur climat,

de Midi, est une invention du dernier tiers du

XVIIIe

siècle. Alors un

Polonais, le comte Moszynski, constate que « les Anglais ont l'habitude de fuir leur pays dès l'automne comme les hirondelles pour y revenir au printemps ». Il est le premier sans doute à user de cette image. À la veille de la Révolution, en effet, des observateurs ont compté cent cinquante familles, surtout anglaises, qui allaient passer l'hiver à Nice ou Hyères. La coupure

1789-1815 ne fit pas disparaître cette pratique élitiste qui, au

XIXe

siècle,

s'accroît jusqu'à concerner des quantités impressionnantes de séjours. Après des évaluations délicates, on peut estimer à 800 000 les nuitées pendant les hivers autour de 1870 entre Hyères et Menton, la moitié provenant de rentiers qui passaient tout l'hiver et l'autre moitié des visiteurs (parents, amis, touristes), effectuant des courts séjours. À la veille de 1914, Nice reçoit l'hiver 200000 étrangers dont 20000 passent tout l'hiver; elle est devenue « la capitale de l'hiver ». Pendant la même période, d'autres lieux ont accueilli ces rentiers que l'on tarde à appeler hivernants. C'est seulement à la fin du XIXesiècle, que les dictionnaires introduisent «hivernant, personne qui séjourne dans une station d'hiver ». Ni Littré en 1863, ni Larousse en 1875 ne connaissaient ce sens touristique; pour eux «hiverner (c'était) passer l'hiver... Se dit des animaux et des troupes. » Les plus anciennes définitions de l'hiver dans le

Midi fin XIXe lient le séjour à la station -le mot s'est imposé - et à la saison, le mot se dit en toutes les langues - season, staggione - pour désigner une
période assez précise pendant laquelle un lieu est accueillant aux touristes. Avant ou arrière-saison sont des expressions presque péjoratives qui laissent craindre que les hôtels, restaurants, cercles, terrains de sport ne soient pas ouverts ni en mesure de fonctionner convenablement. Ce livre, qui fait suite à l'Histoire de l'invention du tourisme xv! -xf)f siècles. Origine et développement du tourisme dans le Sud-Est de la France (1'Aube, 2000), s'interroge sur la motivation de ces migrations, leur signification, leur durée dans le temps et leur stabilité. Rentiers, ces

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hivernants l'étaient fin XVIIIe siècle, et l'étaient toujours début xxc. La plupart se disaient malades mais souvent, leur mal-être mal identifié, était «le mal du siècle» romantique. La principale affection était, en fait la tuberculose que les médecins, dès le début du XIxe, surent diagnostiquer et qu'ils ne surent pas guérir avant le milieu du xxe siècle. Certaines villes d'hiver furent des mouroirs pour phtisiques qui arrivaient trop tard; d'autres eurent beaucoup moins cette attribution; certaines devinrent vite mondaines, élégantes. Pourquoi ces différences? Un bon nombre d'hivernants, quoi que disent leurs correspondances, sont des «malades» bien dynamiques: leur longévité témoignerait plutôt que la qualité de vie du Midi est un bienfait. Climat et végétation de la Méditerranée ne sont pas des réalités ponctuelles. A quelques kilomètres près, telle bourgade fut ville d'hiver, telle autre tarda à le devenir, beaucoup ne le furent jamais. Y a-t-il une explication à ces différences? Oui, ont prétendu les traités climatiques de la

deuxième moitié du XIXe siècle: ils invoquaient les températures de janvier,
les pluies, l'absence de vent, la présence de brise... Tout cela convainc peu. L'historien est frappé de la place du hasard dans certaines inventions, du rôle de « gardiens culturels» dans les lancements. Les villes d'hiver sont des «inventions de l'inutile»; pourquoi obéiraient-elles à des règles rationnelles? Dans certains cas comme à Nice, Pau, plus encore à Cannes, les gate-keepers sont identifiables. Que représentent-ils? La réponse intéresse l'histoire socioculturelle. Et pourquoi l'hiver dans le Midi apparu sans doute d'abord à Hyères s'est-il diffusé vers l'Est (ou si peu, si tard) à l'Ouest; on ne peut croire que les raisons en aient été essentiellement géographiques. Et d'abord quels sont les éléments constitutifs du phénomène, l'hiver dans le Midi? Quelle place occupent les trois doyennes Nice, Hyères et Cannes qui, à l'origine, paraissent des bourgades comparables. La végétation plaît, le climat soulage l'hiver. N'en est-il pas de même ailleurs? Au XIXe, leurs destins divergent. Pourquoi? Et comment expliquer que, toutes trois, aient vu décliner si vite, entre la première guerre et la crise de 1929 cette fonction d'accueil hivernale qui paraissait être une vocation. L'incroyable diaspora de l'hiver dans le Midi intrigue. Il y a eu, précoce, un hiver atlantique qui fut tout aussi ponctuel que l'autre, plus varié encore: qu'ont en commun Pau, Biarritz, Arcachon et d'autres venus ensuite comme Madère ou Estoril ? La grande extension fut méditerranéenne; elle ne se produisit pas dans le continent. Pas de tache d'huile, mais des sauts de puce. La majeure partie de l'espace méditerranéen n'a jamais été concernée; ce ne furent que quelques points du rivage qui reçurent des hivernants. Entre Hyères et Saint-Raphaël et entre Saint-Raphaël et Cannes, longtemps il n'y

Il

eut rien. Quelques bourgades seulement furent villes d'hiver sur les riviéras de l'Italie et quelques rares îles méditerranéennes: la Corse, la Sicile, Malte et Corfou... Les avancées dans l'intérieur furent tardives et très limitées: Grasse-Nyons. Le phénomène «hiver dans le Midi» fut presque inconnu en Espagne et peu représenté sur la façade Sud ou moyen-orientale de la Méditerranée: Alger, Alexandrie. Comment expliquer le succès, dans les années qui précédèrent la guerre de 1914, de villes d'hiver comme Opatija au fond de l'Adriatique, Yalta en Crimée ou même Miami Beach lancé après 1900 ? Le déclin et la fin rapides de l'hiver dans le Midi ont-ils des causes internes: trop de succès de ces stations climatiques devenues moins élitistes? Ou externes: le monde, avec la guerre de 1914-1918, la fin des empires et la crise de 1929 avaient changé et l'hiver dans le Midi était une pratique d'une société aristocratique rentière en voie de disparition.

Intervient aussi le marché sensible à de nouvelles inventions; les riches les mêmes ou d'autres - étaient tentés par d'autres migrations hivernales, les sports de glisse sur neige ou glace, les soleils tropicaux. Il faut sans doute tordre le cou à un propos polémiste selon lequel « l'arrivée des congés payés» dans l'été 1936 aurait chassé de la Côte les hivernants rentiers. Que dire de l'attrait? Il n'est qu'en partie naturel; pour l'essentiel, c'est une création de 1'homme. Ce livre montre la végétation exotique importée, le décor architectural éclectique à l'image d'une clientèle cosmopolite, une quête de jeux de distinction, et de fêtes extravagantes qui ne sont « la belle époque» que pour une minorité. Ces dépenses folles des hivernants dans les années 1900 ne sont-elles pas condamnées après la guerre où une génération

perdue, lost generation, va promouvoir d'autres valeurs - les étés chauds, le
corps libre et dénudé, le bronzage. À Juan-les-Pins, à mi-chemin de Nice et Cannes se fait, vers 1925, cette Révolution des mœurs qui intéressera ensuite toute la Méditerranée devenue la principale destination estivale de tourisme des Européens. Aujourd'hui, «l'hiver dans le Midi» est du passé; partout les mois d'hiver ont la plus faible fréquentation de touristes. Mais la réputation reste, attirant les retraités, mais aussi des activités nouvelles. Les symboles, les images de paradis sont bien ancrés. Les anciens sites lancés 1'hiver et notamment la Côte d'Azur bénéficient toujours, en ce début du Ille millénaire, d'une aura qui en font des sites privilégiés. Des journalistes, voire des aménageurs pas assassinés ont beau dénigrer « la Côte d'Azur assassiné, défigurée» et vanter le prétendu bon aménagement du Languedoc ou de la côte orientale corse; les touristes tranchent: ils préfèrent les lieux qui n'ont pas eu ce « bon aménagement» - ceux qui sont restés des villages (ceux des peintres, de l'immédiat arrière-pays), les ex-villes d'hiver et en

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particulier celles qui ont soutenu leur réputation (Cannes, Monte-Carlo), les rivages pittoresques déjà goûtés des hivernants: presqu'îles aristocratiques des Alpes-Maritimes, côte Amalfitaine, l'île Rousse... Les aménageurs de littoraux ont cru pouvoir créer ex nihilo un rivage ludique vivant, faire d'un port de plaisance artificiel un meeting point ou point 0 (comme on dit à La Grande Motte). L'historien du tourisme constate qu'un site consacré par une invention de distinction, lancé par «les grands », dont la réputation fut confirmée par « les pre scripteurs culturelsécrivains », artistes, show-biz aujourd'hui, dont le décor architectural est devenu un élément patrimonial, un tel site peut changer de fonction - passer de l'hiver à l'été. Il conserve sa qualité; c'est même un élément de rareté qui en accroît le prix. Ainsi sauvegarder les témoins de l'ancienne saison d'hiver est la meilleure façon de protéger la nature (un paysage en partie importé), de sauvegarder le patrimoine historique et artistique (très peu indigène de fait).
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P'om,nad. dos Ang";s à Nke, vm '890. "p,u,,, J, B'igh,"",,,

La VIII, É'éono,,-LoofS.. LM"

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LES GR,4f\iOS DES

HÔTELS

l'~OUVE,A.UX QUARTIERS

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CHAPITRE I L'INVENTION DE L'HIVER DANS LE MIDI (XVIIIOSIECLE) LA SAISON D'HIVER DANS LE MIDI A-T-ELLE ETE INVENTEE EX NIHILO?

Tout aurait commencé par la venue du Dr Smolett à Nice en 1763 et par la publication, en 1766, de ses douze Letters ta Nice from Nice qui constituaient le tiers des Travels; le grincheux médecin était enthousiaste de cette bourgade du royaume de Piémont-Sardaigne qu'il disait avoir découverte. Avant d'examiner si Smolett avait été l'inventeur, demandonsnous s'il y a eu création ou novation.

Quelle invention? Le mot hivernant est inconnu au XVIIIe siècle et ne se trouve pas dans les Dictionnaires du XIX, ni dans Littré (1863), ni dans Larousse (1873). Littré retient seulement "hiverner", ainsi défini: "Passer l'hiver, se dit des animaux et des troupes", sans qu'il soit question de personnes de qualité allant dans le Midi. C'est le Larousse du xx siècle qui, dans sa première édition, introduit "hivernant" avec ce seul sens: "Qui va passer l'hiver dans le Midi, en

Algérie..." La signification n'était pas neuve puisque dès la fin du

XVIIIe,

quelques voyageurs avaient comparé la migration hivernale des rentiers et celle des oiseaux; le comte Moszynski, noble polonais qui passa l'hiver 1784-85 à Marseille, parle des Anglais "quittant leur patrie aux approches de l'hiver pour aller comme des hirondelles chercher des climats plus doux" (Voyage en Provence, p. 87). La saison d'hiver, migration de l'automne au printemps vers des climats réputés plus cléments, avec installation temporaire n'est plus alors le fait d'une personnalité isolée. Les observateurs du XVlllc attribuent aux Anglais cette novation; ils la datent des années qui suivent le traité de Paris (1763) et la situent principalement à Nice et Hyères. Les principaux témoignages proviennent de savants. Le mathématicien Lalande, de passage à Nice en 1765, présente ainsi le médecin écossais Tobias Smolett qui venait de séjourner à Nice de 1763 à 1765 :

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"Smolett est rempli de satires, d'injures, de calomnies contre les Français et les Italiens; la ville de Nice est seule exceptée et il peint ce séjour des plus belles couleurs. L'auteur, malheureux en Angleterre, mélancolique et malade, portait sa mauvaise humeur partout et il fit croire que ce fut à Nice qu'il recouvra la santé et le jugement" (Voyage d'un Français en Italie dans les années 1765-66, 1). Lalande faisait allusion aux Letters from Nice to Nice, non traduites en français justement à cause de la violence des critiques de Smolett contre la France que contenaient les Travels; ceci nuisit singulièrement à la portée de l'ouvrage, même en Angleterre. Ce fut un autre hivernant, l'Anglais Sterne qui, par le Sentimental Journey, fit connaître Smolett en le ridiculisant sous le nom du "docte Smelfungus" et l'érudit Millin qui, au début du xxc, reprenant le propos de Lalande, accrédita la primauté niçoise, et l'invention de Smolett : "Ce fut Smolett qui le premier fit connaître, malgré lui, tous les agréments de cette contrée à ses compatriotes... Depuis ce temps, il est de mode en Angleterre d'aller passer l'hiver à Nice" (Voyages dans le Midi de la France, 1867, Il, 565). Millin copiait Smolett. Ses ouvrages furent beaucoup lus et reproduits

pendant tout le XIXc siècle. Ainsi se constitua l'opinion usuelle sur la
naissance de la saison d'hiver et sur les atouts de Nice. Mais Smolett luimême ne s'est pas attribué l'invention de l"'hivernage" et d'autres témoins ont parlé de primauté britannique, sans citer le médecin écossais. Ainsi Deluc, physicien genevois et lecteur de la reine Charlotte d'Angleterre, lui écrivait de Hyères où il passa l'hiver 1775 pour lui vanter cette "contrée si heureuse aux yeux des habitants du Nord; plusieurs personnes maladives se rendent d'autres pays dans ce canton si favorable, pendant l'hiver, en objets et aspects attrayants, pour y chercher quelque adoucissement à leurs maux, dans cette saison rigoureuse. " Jean Georges Sulzer, autre Suisse qui enseignait à Berlin les mathématiques, passa l'hiver 1775-76 dans le Midi. Sur la recommandation de son ami Deluc, il choisit d'abord Hyères. Ensuite, il résida, de fin novembre 1775 au 2 mai 1776, à Nice dont il nota la découverte récente et britannique:

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"Les Anglais qui, à l'automne, se transportent tous les ans en grand nombre dans les pays méridionaux les plus chauds de l'Europe pour y fuir le froid et les autres inconvénients de l'hiver, ont mis, depuis quelque temps Nice à la mode et je crois que cette vogue est méritée." Sulzer, en 1775, était accompagné de la sœur d'Horace Benedict de Saussure. Le bouche-à-oreille fonctionna: le savant genevois vint, avec sa femme, passer l'hiver dans le Midi; le couple fit deux séjours, à Hyères, puis Nice, en 1780 et 1787. Comme les autres Suisses, Saussure parle de l'invention anglaise de l'hivernage, mais sans citer non plus Smolett (Voyage dans les Alpes, p. 231 et 270). L'opinion de ces témoins de qualité sur l'invention de l'hivernage par les Anglais, vers 1760, est reprise par les Guides du XIXe: le Guide des étrangers à Nice (1827) écrit: "Le climat de Nice, depuis 1760 environ, attira beaucoup d'étrangers et surtout d'Anglais...", et la statistique Roux, en 1962 : "Les familles anglaises affluent à Nice depuis 1760." Si cette invention incontestablement britannique a bien été effectuée dans

le dernier tiers du XVIIIe siècle, il n'est pas certain qu'elle ait eu un inventeur
unique; pas plus que toutes les inventions de machines qui, à la même époque, en Grande Bretagne, constituent ce qu'on appelle la Révolution industrielle. Quant à savoir si Hyères ou Nice ou une autre bourgade méditerranéenne a été la première, c'est un débat qui passionne les érudits locaux... mais eux seulement.
Les éléments constitutifs de la saison d'hiver

Les raisons d'aller en Italie et dans son antichambre traditionnelle, la Provence romaine, de séjourner dans les villes du Sud existaient séparément depuis le XVIe siècle pour certaines et le début du XVIIIe siècle pour les autres. Leur rassemblement en quelques lieux constitue la nouveauté: la saison d'hiver dans le Midi. Concordent ici les témoignages des écrivains voyageurs et des premiers hivernants britanniques ou suisses. Les composantes furent: le primat du voyage d'Italie, renforcé dans le dernier tiers du XVIIIe siècle par le néoclassicisme, le long séjour des étrangers oisifs en France et en Italie, le souci d'améliorer la santé en changeant d'air, l'admiration pour la Provence et le Midi, à cause de leur végétation perçue comme exotique, l'idée que la visite (ou le séjour) d'Italie et du Midi sont nettement préférables hors l'été,

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l'idée complémentaire qu'il vaut mieux fuir les pays du Nord pendant la saison froide, enfin, le sentiment chez ces étrangers oisifs qu'il est agréable de constituer un groupe à l'écart. Reprenons ces composantes. L'existence d'une société aristocratique

anglaise dans la France du XVIIIe siècle est bien connue des historiens. Cette
société anglaise faisant de longs séjours à Paris était reçue dans les salons; sous Louis XVI, plus nombreuse et particulièrement brillante, elle renforça l'anglomanie de l'époque. Les Journaux des voyageurs anglais et les Guides, le Nugent par exemple, évoquent parmi les agréments du Grand Tour, la rencontre de compatriotes, pas seulement à Paris, mais aussi dans certaines villes de provinces où résidaient, nous disent-ils, des oisifs anglais.

Le premier groupe important fut constitué, début XVIIIe, par des réfugiés
Jacobites; l'accord de 1717 chassa le prétendant Jacques III de SaintGermain-en- Laye et dispersa, loin de Paris, ses partisans; un groupe trouva asile à Montpellier près du duc de Fitz-James, et deux autres dans les États du pape, à Rome et surtout en Avignon, autour du duc d'Ormonde. Cette présence britannique, sans doute, jouissait d'une heureuse réputation, puisque le jeune J.-J. Rousseau, en 1730, pour jouer les galants, auprès de Mmede Larnage avec qui il voyageait dans la vallée du Rhône jusqu'au pont Saint-Esprit, se fit passer pour "jacobite anglais". Après 1746, ce groupe fut renforcé, comme l'expliquait the Gentlemen's Guide, à propos d'Avignon: "Un grand nombre d'Anglais élégants y résidaient, émigrés en 1746 avec l'infortuné prince Charles-Edouard, fils du prétendant qui avait révolté l'Écosse, mais fut battu à Culloden." D'autres villes de province possédaient des colonies anglaises où ne se trouvaient pas seulement des réfugiés politiques; Bosio et Mead citent des villes d'eaux dont Aix-en-Savoie, des capitales régionales comme Tours, Reims, Lyon - ce que confirme Smolett -, Dijon qui, selon Lady Montagu, serait, avec seize familles anglaises, la plus fréquentée des villes de province. Dans le Sud-Ouest, ces mêmes auteurs nomment Toulouse où se trouvait Sterne, début décembre 1762 et où il décida de rester pour passer Christmas dans la colonie anglaise. À Montauban aussi, la société anglaise était fort nombreuse à la veille de la Révolution, selon A. Young. Plusieurs villes de Provence rhodanienne, enfin, sont nommées: Aix, Avignon, Beaucaire et Nîmes où résidèrent, autour de 1780, la comtesse de Carlisle et aussi Lady Knight; l'une et l'autre furent absentes une dizaine d'années d'Angleterre - donc été comme hiver - pour vivre, au milieu des colonies anglaises de l'Italie et du Sud de la France (toujours selon Mead, the Grand Tour in the XVII/th, et Bosio, les Anglais dans le comté de Nice, musée Masséna, carton 26, I).

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La plupart des villes françaises de quelque importance auraient-elles eu alors une colonie anglaise? Lady Montagu le prétend: "Il est très difficile de résider dans une ville française sans rencontrer d'Anglais." Pour être seule, elle trouva finalement Valence. Plusieurs raisons se combinaient: la France était un refuge pour les Jacobites; pour tous, le souci d'apprendre le français demeurait; l'étude de la médecine entraînait de nombreux séjours d'étrangers auprès de l'université de Montpellier, "la plus célèbre de l'Europe", disait Savinien d'Alquié en 1670 ; c'était toujours vrai au XVIIIe; les étrangers venaient consulter les sommités médicales de la ville; ainsi fit le Dr Smolett en novembre 1763 (Travels, l, XII). Le souci d'économie et l'agrément de la vie sociale étaient les deux principaux motifs des séjours anglais. Les historiens ont souvent souligné qu'au xvnre, plusieurs villes de province, avaient, à l'image de Paris, une réelle vie intellectuelle et artistique et une attrayante animation: certaines villes de Parlement, notamment, connaissaient, entre les "vacances parlementaires" ce qu'il faut bien appeler une "vie de saison". Dans le SudEst, ce n'était pas le cas de Grenoble, alors petite ville sans ressources, mais bien celui d'Aix-en-Provence.

La capitale de la Provence attirait la noblesse régionale; fin XVIIe déjà,
les Grignan y passaient leurs hivers; jeux et plaisirs fort dispendieux les y attendaient, ce qui inquiétait Mmede Sévigné. La marquise écrivait à sa fille: "D'où vient que vous avez fait cet hiver des dépenses excessives à Aix ?... Je crois que tous deux vous avez joué, c'est-à-dire perdu. Un hiver est impraticable à Grignan, et très ruineux à Aix; de la manière dont les jeux et les plaisirs sont à votre suite, c'est proprement le carnaval que la vie que vous faites" (18 novembre 1616 et 21 février 1680). Un siècle plus tard, Smolett notait encore que "le jeu est la seule occupation de la société d'Aix". Les beaux hôtels d'Aix et les élégants châteaux des environs abritaient des familles nobles dont la réputation et les relations étaient internationales, tels les Boyer d'Éguilles qui reçurent, vers 1760, la visite, entre autres, des ducs de Wurtenberg, de Casanova et de nombreux Anglais curieux de voir ce Boyer d'Éguilles qui avait combattu à Culloden. Faire la connaissance de personnages réputés, se mêler à la vie de la société locale, c'était, nous l'avons vu, pour maint voyageur, dûment muni de recommandations, motif à s'arrêter dans des villes du Sud-Est et à y séjourner. Les Anglais goûtaient spécialement Aix-en-Provence. The Gentlemen's Guide (1770) écrivait:

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"Cette ville vous plaira peut-être mieux qu'aucune autre ville de France bien qu'elle manque de distractions sauf quand le Parlement siège: en hiver c'est extrêmement plaisant." Avignon avait une colonie permanente d'Anglais: le comte Moszynski l'observa en 1784 : "Beaucoup d'Anglais choisissent cette ville pour y faire

leur demeure". Sterne - qui conçut, pendant son séjour en Avignon, l'idée
d'écrire son Voyage sentimental- a fait beaucoup pour la réputation de la cité des papes, durable attrait pour les Anglais; au XIXe, Stuart Mill s'y fixa pour une longue retraite. Smolett, en 1766, Rigby en 1789 soulignaient l'importance de la colonie anglaise de Lyon (Rigby, Letters, p. 126). Les Anglais séjournaient aussi "pour profiter de la vie moins chère", explique A. Young qui, à La Tour-d'Aigues, à Hyères, à Montauban, avait soigneusement noté les prix. La plupart des voyageurs anglais soulignèrent, pour leurs compatriotes, le bon marché des produits alimentaires et des "services" en France et surtout dans la moitié méridionale; les historiens savent, depuis les travaux d'É. Labrousse, que les salaires étaient plus bas dans la moitié sud de la France; c'est justement cette partie qui, au XVIIIe, hébergeait la quasi-totalité des résidents anglais, hors de Paris. H est surprenant que l'intérêt des observations effectuées par Young, à Montauban, ait échappé aux historiens, See compris. Le texte où il donne les réponses que les résidents anglais - des officiers - ont faites à ces questions, est pourtant capital: "On admet que la vie est bon marché; on nous citait une famille dont le revenu est estimé à 1 500 livres, et dont l'existence est aussi aisée qu'en Angleterre celle des gens ayant 5 000 livres. Comparer la cherté et le bon marché des différents pays, c'est une question de grande importance, mais difficile à analyser. Comme j'estime que les Anglais ont une grande avance sur les Français pour tout ce qui concerne les arts utiles et les manufactures, l'Angleterre devrait être le pays le moins cher. Ce que nous trouvons en France, c'est un mode de vie (en français dans le texte) à bon marché, ce qui est tout à fait une autre question" (Voyage en France, éd. See, p. 105). Serait-ce plus clair de transcrire en langage contemporain l'intuition économique du voyageur anglais? A. Young a pressenti que le progrès de la "productivité" du secteur "secondaire" (fort en Angleterre, mais faible en France) n'intéresse pas immédiatement la masse des consommateurs et les rentiers en particulier dont "le mode de vie" dépend du prix des services" et

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des "biens alimentaires". Que les voyageurs anglais aient trouvé avantageux les produits de l'agriculture française ne surprend pas l'historien: jusqu'au milieu du XIXe,tant que l'importation n'a pas joué massivement, les biens "primaires" furent relativement chers dans cette Angleterre devenue très peuplée sur un sol exigu. Mais pourquoi les services plus chers en Angleterre qu'en France? Les observations des voyageurs anglais sont incompréhensibles à qui croit que la "révolution agricole", les "enclosures" ont libéré, en Angleterre, une "armée de réserve", fournissant, en abondance, main-d'œuvre industrielle et... domesticité; elles offrent, au contraire, une confirmation aux historiens, tel François Crouzet pour qui la "révolution industrielle" a démarré, en Angleterre, dans une relative pénurie de main-d'œuvre, alors les "services" ont normalement suivi la hausse des salaires. Et c'est à cause de la "grande avance de l'Angleterre" que tout ce qui fait l'agrément du mode de vie rentier est, en France, obtenu à meilleur compte: "le tertiaire sans grande qualification" et donc la domesticité, les "services courants" sont avantageux pour les Anglais rentiers en France. Ce qui nous ramène aux fameuses observations de J. Fourastié sur les prix de la coupe de cheveux suivant les pays et les époques. Il n'est pas, alors, trop audacieux d'établir une relation entre les débuts de la révolution industrielle en Angleterre et l'installation sur le Continent, pour plusieurs mois ou des années, de rentiers anglais qui, bien loin d'être richissimes, avaient des revenus, au contraire, assez limités: ces officiers, écrivains, médecins devaient compter. Les Letters des Drs Rigby et Smolett montrent qu'ils mesuraient leurs dépenses. Young le dit expressément: des Anglais pouvaient, fin XVIIIe, ivre "décemment" en France, avec des rentes v qui, en Angleterre, auraient été insuffisantes. "On peut bien vivre avec soixante livres par an", observe Rigby en passant à Lyon. "Un revenu de quelques centaines de livres par an serait très important." Soixante livres sterling, c'est environ 1450 livres de France, à peu près le chiffre que donnait Young; ainsi la dépense annuelle d'un rentier "confortable" pour ces

Anglais de la fin du XVIIIese situait un peu au-dessus de la dotation du curé
de la Constituante: 1200 livres. Le Dr Rigby se trouvant en France en 1789, ignorant superbement la condition de vie des habitants atteints par la crise, pouvait écrire que "la vie n'est pas chère à Lyon". Il écrit cela au moment où le pain cher, dû à la crise de subsistance, fournit la conjoncture révolutionnaire décrite par É. Labrousse. L'erreur de Rigby est commune chez les touristes aujourd'hui qui jugent en fonction de leur monnaie et ignorent le pouvoir d'achat des habitants du pays qu'ils visitent. Le même Rigby enchaîne ainsi sa Letter (trad. Caillat, p. 128) :

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"Il y a beaucoup de familles anglaises ici, et je suppose qu'il y en aura bientôt davantage puisque la forme du gouvernement va probablement s'améliorer beaucoup. D'ailleurs les mœurs des habitants paraissent particulièrement favorables aux relations sociales...ils ne sont pas si cérémonieusement froids que les Anglais, mais ils sont toute vivacité et amabilité." Concernant les prix à la veille de la Révolution, le marquis de Caraccioli, en 1789, à Avignon, est plus perspicace: "Les étrangers accouraient autrefois dans le Comtat pour y vivre à bon marché. Cet heureux temps n'est plus. Le luxe et la disette des récoltes ont fait tout renchérir" (Voyage de la raison en Europe, p. 402). La présence de riches étrangers fait vite monter les prix; plusieurs voyageurs le notèrent. Smolett, installé à Nice, relevait les prix des denrées, les trouvant bon marché et ajoutait: "Les prix sont ceux que paient les Anglais, mais je suis certain que les natifs paient 30 % de moins", et il donne le conseil à ses compatriotes: "Il faut marchander (en français dans le texte)" (Travels, pp. 67,202,209...). Faisons en passant, cette remarque que je crois inédite: la phrase de Smolett, à elle seule, prouve que Smolett n'était pas le seul Anglais qui résidât alors à Nice, ni même le seul. Son "invention" tient à la notoriété de ses Letters. Ses observations rejoignent celles de beaucoup d'autres Anglais et des

voyageurs divers: dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, de nombreuses
villes de la moitié Sud de la France, mais aussi de Toscane et d'autres parties de l'Italie hébergent des colonies de riches Britanniques. Suivant de près la nouvelle invention anglaise du Tour, le voyage aux eaux (Bath, Spa...) et aux bains (Brighton...) qui dure trois semaines ou un mois, s'instaure le long séjour de six mois sinon davantage dans certaines contrées d'Europe et surtout de France où les rentiers trouvent de nombreux avantages... parmi lesquels la qualité de l'accueil; le Dr Rigby est particulièrement élogieux pour l'affabilité lyonnaise. Fin XVIIIe! À partir de quand ces rentiers -longs séjournants - ont-ils distingué la douceur exceptionnelle de l'hiver sur la frange méditerranéenne?

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La Provence, jardin des Hespérides

Au xvme siècle, deux images de la Provence se contredisent: celle de la Provence "gueuse parfumée", selon l'expression du Président de Brosses (Lettres familières..., l, p. 36) et celle du "fécond jardin". Au jardin du Roi de Montpellier, toujours visité des voyageurs, à Hyères qui est, depuis Chapelle, terminus obligé du tour de France, à Nice, les voyageurs trouvent - ne disons pas découvrent - un "exotisme familier", c'est-à-dire en pleine terre, ces plantes rares, ces arbustes que l'Europe aristocratique cultive en pots et sous serres depuis que Louis XIV et les jardiniers de l'époque classique lui en ont donné le goût. Par son nom, sa couleur, l'oranger à l'époque classique devient symbole de richesse, de séjour heureux: les fleurs d'oranger sont produites dans le jardin de l'Éden. Nourris de la Bible et de la mythologie grecque, les voyageurs soulignent, en arrivant en Provence, le contraste entre l'hiver qu'ils viennent de quitter et le Jardin des Hespérides, symbole d'un printemps éternel qu'ils trouvaient à Hyères. "Le grand enclos des Hespérides Présentait moins de pommes d'oL." versifiait Le Franc de Pompignan en 1740. Le Dictionnaire d'Expilly qualifiait "Hières" de «contrée délicieuse où il règne une espèce de printemps continuel". Les "orangers sont la gloire du pays", notait le physicien genevois Deluc qui y hivernait en 1770. Hyères est la nouvelle Hespéride", écrit Millin dans son Voyage dans le Midi de la France. Et en 1804, La Bédoyère, en son Voyage en Savoie et dans le Midi de la France, était prolixe sur "ce petit coin de terre, connu de toute l'Europe par la douceur de sa température et son admirable fertilité". Les voyageurs notaient encore que, par le nombre d'orangers, le Jardin du Roi de Hyères, fin XVIIIe siècle, égalait celui de Paris; "la seule vente des oranges rapportait vingt et une mille livres en 1788", observait A. Young, de passage. Expilly et de nombreux voyageurs signalaient, avec admiration, le jardin Filhe dont les dix-huit mille orangers rapportaient de trente à cent mille livres. Les voyageurs s'intéressaient encore à l'expédition des "primeurs" et des fleurs. Deluc écrivait: "Ce pays est le jardin d'hiver d'une partie de la France. On envoie d'ici, dans toutes les villes voisines jusqu'à la capitale, des petits pois et des fleurs."

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L'écrivain Alphons Karr qui, sous le Second Empire, expédiait ses violettes de Nice, n'est point l'inventeur qu'il prétendait être. Retenons le résultat: l'Europe des Lumières commence à connaître

l'existence d'une région bénie des dieux - jardin d'hiver. C'est en partie pour
la connaître que De Saussure, avec Pictet, en 1780, visita scientifiquement le rivage de Marseille à Gênes, mesurant la température, y compris celle de la mer en profondeur grâce à un thermomètre qu'il avait inventé; il disait les avantages de Nice "défendue des vents du Nord par de hautes montagnes" et la comparait à Hyères: "L'air en hiver est un peu moins doux à Hyères qu'à Nice. Les orangers en présentant la preuve; les hivers rigoureux leur font beaucoup plus de mal à Hyères... (Voyage dans les Alpes, Ill, p. 270). Il s'agit d'Horace-Benedict de Saussure, le grand aristocrate genevois qui devait "inventer" le Mont-Blanc en 1786-1787. Les Journaux de voyage relayés par la littérature locale du XIXe à l'usage des touristes ont véhiculé sur les orangers de Hyères et les attraits provençaux certaines erreurs qu'il faut redresser. D'abord le besoin de dater, de l'époque classique, l'introduction des orangers en Provence. En 1815, le Dr Gensollen attribua à un certain Paul Arène, vers 1640, l'introduction des orangers, des limoniers, de palmiers, de la canne à sucre, jusque-là inconnus. Alphonse Denis qui fut maire de Hyères sous la monarchie de Juillet, critiqua ce point de vue. Des recherches effectuées aux Archives et à la Bibliothèque Communale de Hyères montrent que ces espèces "exotiques" avaient été introduites dès la fin du Moyen Âge, et peut-être même avant. Au XVIe, l'évêque Quinqueran de Beaujeu et le roi Charles IX, créateur du jardin du Roi, avaient vu ces espèces. Selon R. de Vilmorin, l'introduction - pour des motifs surtout

économiques - de l'oranger daterait du XVIe, celle du palmier du XVIIe.
Deuxième assertion, provenant de Stephen Liegeard et souvent reprise:

les grands hivers - celui de 1788-89 en particulier - détruisirent les
orangers. Les documents communaux de Hyères prouvent le contraire; on peut remarquer qu'au tout début du XIXe,Millin et la mère de Schopenhauer ont sur les orangers de Hyères les mêmes admirations qu'avant 1789. Troisième remarque: les noms enchanteurs de Costebelle, îles d'Or, Mont des Oiseaux auxquels la littérature de la fin du XIXe (P. Bourget, de Voguë) a donné une réputation internationale, ne sont pas des appellations réclames (comme la Côte d'Azur au même moment). Les Archives

Communalesmontrent l'existencede ces noms avant le XVIIe.
On conclura que les attraits de Hyères
-

vergers, jardins,

voire noms

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poétiques - existaient avant que Hyères ne soit découverte par les voyageurs; l'extension de ces vergers au XVIIIe n'est sans doute pas due au
souci de plaire aux voyageurs; on ferait des remarques analogues dans les environs de Nice où les étrangers éprouvaient des enchantements similaires devant les vergers de citronniers et d'orangers, mélangeaient, dans leur admiration, le climat et la végétation; une attention particulière chez Smolett et Dupaty pour les maisons de campagne ou "cassines" des Niçois, avec énumération des arbres fruitiers. Les descriptions manquent d'originalité; seul, le Suisse Sulzer tranche sur le lot: sa promenade autour de Nice, passant par le chemin de Rouba Capeu, lui permet une présentation précise et poétique; le même Sulzer décrivit aussi les vergers de Hyères. L'importance de Sulzer tient au fait que c'est le premier Journal d'étranger portant sur Nice et Hyères qui ait été traduit en français. Les écrivains académiciens, à la fin du XVIIIe siècle, ont le plus aidé à la
réputation des paysages niçois ou hyérois : Antoine Léonard Thomas passa l'hiver 81-82 à Hyères et le suivant à Nice. L'abbé Delille était tenu pour le plus grand poète de son temps; ses Jardins contiennent de laborieuses exclamations sur Nice :

"Ô Nice! Heureux séjour, montagnes renommées, De lavande, de thym, de citrons parfumées! " L'image de la Provence, fécond jardin, s'impose dans les Lettres d'Italie (1785) de Dupaty qui, depuis Ollioules, ne s'occupe plus que des vergers et
des jardins. Chaque guide, chaque voyageur du XIXe n'a plus qu'à puiser

dans ses devanciers. Veine allemande: Sulzer et Deluc ont inspiré Fischer dont le Guide Reichard, ensuite, reproduisit les descriptions des jardins de Hyères avec le même pédantisme antiquisant (Voyage en France, 1810, p. 108). Filiation de Young: son admiration pour les orangers de Hyères passe chez Anne Plumptre (1802) et La Bédoyère (1804). Smolett et Dupaty, enfin, sont les principales sources du Voyage dans le Midi de la France (1807) où le célèbre Millin, pour tout ce qui n'est pas l'archéologie, son domaine, copie littéralement, pour chaque lieu de Provence, les passages enthousiastes ou énumératifs de ses devanciers. D'Ollioules à Menton et surtout à Hyères et à Nice, ce ne sont que "collines fleuries", vergers d'orangers, citronniers, bergamotiers, grenadiers, palmiers... L'évaluation

des rapports des jardins voisine avec la transcription des inscriptions
antiques (Millin, Voyage dans le Midi de la France, n,passim). L'image littéraire du site de Nice, Hyères, Ollioules ou Menton, s'est construite fin XVIIIe:une oasis de verdure - jardins et vergers - contrastait

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avec les collines desséchées: les voyageurs qui, sauf exception, ne prêtaient alors attention ni à la mer, ni à la montagne, n'avaient d'yeux que pour les féconds jardins.

"Places de santé" de la France du Sud "Changement d'herbage réjouit les viaux", dit le proverbe populaire. Changer de lieu vaut pour les maux des hommes qu'une médecine rudimentaire ne soulage pas; l'idée fort simple, à l'époque classique, joua en faveur de la France. Ouvrons le passeport qu'en 1711, le roi d'Angleterre avait délivré à son noble cousin le comte de Shaftesbury pour qu'en pleine guerre, il puisse voyager en France "parce que le climat de la France est le seul qui, en toute probabilité, peut lui faire du bien". Shaftesbury alla à Montpellier se soigner puis, malgré les combats, passa en Italie pour voir Naples... et mourir. Dans le Midi, Montpellier a la plus forte réputation: ville médicale par

excellence, elle devient au

XVIIIe

siècle "place de santé" de réputation

européenne. Les Anglais y résident; Smolett s'y rend en premier. Elle est connue des aristocrates de l'Europe orientale. En 1777, l'écrivain russe Fonzivine quitte Saint-Pétersbourg pour soigner sa femme à Montpellier; il y réside de novembre 1777 au printemps 1778 ; il écrit au comte Panine : "Je ne saurais vous exprimer combien il est agréable de voir une multitude de gens dont le visage porte la marque de la joie à cause de la santé retrouvée." Toujours pour raison de santé, la baronne Julie de Krüdener y séjourne en décembre 1789. La future égérie d'Alexandre 1er est alors une jeune aristocrate russe aux prétentions littéraires: son correspondant privilégié est Bernardin de Saint-Pierre au faîte de sa gloire; elle cherche à lui plaire par sa description enthousiaste des paysages méridionaux et des "bonheurs champêtres"; Mmede Krüdener ne quitte Montpellier qu'à l'automne 1791 ; son séjour a duré presque deux ans. Quelques années auparavant, un autre aristocrate de l'Est, le comte Moszynski, en 1784, était venu à Montpellier; il avait noté une forte colonie britannique: "une quantité d'Anglais qui viennent gagner les pays chauds; avec la tenue des États, ces étrangers ne trouvent plus à se loger". Toutes les villes du grand quart Sud-Est de la France n'étaient pas, au
XVIIIc

siècle, des places de santé. Les voyageurs visitaient Nîmes, mais n'y

résidaient pas. Ni Grenoble, ni Valence, ni Toulon ne furent "places de santé"; mais Aix, Lyon, Avignon et Marseille l'étaient; de nombreux voyageurs en ont parlé; parfois, c'était pour critiquer tel choix; ainsi Smolett sur Lyon:

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"Je suis surpris que Lyon ait la réputation d'être une healthy place et que son air soit estimé favorable aux désordres pulmonaires." Ses reproches étaient classiques: trop chaud l'été et froid l'hiver, des brouillards en automne. Plusieurs voyageurs s'étonnaient que l'on puisse choisir la venteuse Avignon; Moszynski ajoutait toutefois: "Les vents purifient l'air et le rendent salubre à ceux qui prennent le parti de prendre leur demeure ici pour rétablir leur santé." Wraxall, qui passait l'hiver 1775-1776 à Marseille, y trouvait une colonie anglaise; c'est un bon choix, écrit-il dans son Voyage dans les provinces méridionales de la France (p. 164) : "Il y a une différence avec le climat d'Aix. Marseille est moins rude en hiver et plus frais pendant les chaleurs de l'été. Il était porté à considérer Marseille très gaie pendant le carnaval, comme la place du monde la plus propre pour y résider pendant l'hiver et très supérieure à Nice ou Montpellier si la santé ne fait pas un objet d'attention." Smolett trouvait tort aux Anglais qui séjournaient à Aix pour leur santé: "Je connais des Anglais valétudinaires qui ont passé l'hiver à Aix, pensant qu'il y avait peu de différence entre le climat de cette ville et celui de Nice. C'est là une erreur très grande... Aix est exposée aux vents du Nord qui sont aussi froids en Provence que sur les montagnes d'Écosse, tandis que Nice en est protégée..." (1.XXIV). Le fait est que nombre d'aristocrates anglais, russes ou autres se plaisaient, fin XVIIIe siècle, au séjour d'Aix qu'ils avaient choisi non à cause de ses eaux minérales "négligées par l'administration et méconnues des étrangers" (Achard, Description... de la Provence, 1787, I, p. 14), mais à cause de son animation mondaine. En témoigne la princesse Dachkoff; elle appartenait à la grande famille Vorontsoff; en 1771, elle avait vingt-cinq ans, fréquentait les philosophes avait été reçue par Voltaire à Ferney ; elle vint passer l'hiver à Aix-en-Provence sur la recommandation d'amis anglais qu'elle y retrouva: l'archevêque de Tuam, accompagné de sa fille Mrs Hamilton, et d'autres membres de sa famille; "il s'y trouvait d'autres familles anglaises" nous dit-elle. Tous ces Anglais venus pour se soigner, se recevaient, vivaient entre eux, au point que la jeune russe parlait parfaitement le français, se félicitait, à Aix, "de se perfectionner dans la langue anglaise... Comme le Parlement avait été exilé, ajoute-t-elle, toutes

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ces familles logeaient dans les beaux hôtels d'Aix; elle-même était hébergée dans celui du marquis de Gueidan" (les Mémoires de la princesse ont été publiées dans les Archives VorontsojJ, t. XXI).

Le dernier tiers du

XVIIIe

siècle est une période d'hésitations et de

controverses; il est acquis que les "places de santé" se trouvent dans la France du Sud; y résider l'hiver ou davantage est le but du voyage de nombreux "valétudinaires"; Smolett, Wraxall, les savants suisses, Moszynski; mais en arrivant en France, ils ne sont pas fixés sur leur destination. Smolett arriva en France sans savoir où il résiderait; s'il n'a pas séjourné à Montpellier, ce fut sans doute par agacement contre les médecins qui lui révélaient trop clairement son état; et s'il choisit Nice, c'est parce qu'un Anglais rencontré par hasard à Boulogne lui en avait recommandé le climat. Mais après son séjour de 1763-1765, Smolett ne revint pas à Nice;

c'est à Livourne - autre place de santé - qu'il alla chercher, en vain, sa
guérison. Mêmes hésitations chez les Suisses: Sulzer explique: "Je souffrais d'un mal de poitrine depuis trois ans" (Voyage de Berlin à Nice, p. 1); les médecins de Berlin qui avaient lu Smolett lui avaient parlé de Nice; mais, au passage en Suisse, il dut s'arrêter un mois et le médecin genevois Deluc qui revenait de Hyères, lui vanta la douceur de ce climat; Sulzer résida successivement dans les deux villes, en 1775-1776 : Saussure aussi hésita sur le lieu. Vers 1770, les témoignages convergent sur le caractère récent de la pratique du séjour dans une health place, mais pas sur un site qui s'imposait; même pas Nice dont Mmede Genlis dit en 1776 : "Mais quelle mode étrange d'envoyer là les poitrinaires! L'air y est, en effet, très pur, mais il est si vif qu'il ne convient nullement aux poitrines délicates (Mémoires). En 1785, Dupaty est d'un avis différent: "J'ai vu des Anglaises touchantes et même charmantes: à leur arrivée, elles mouraient; elles ont refleuri dans l'air de Nice." Le même auteur évoque "les maisons de campagne des environs peuplées d'Anglais, de Français, d'Allemands; chacune d'elles est une colonie; c'est là que de tous les pays du monde l'on finit l'hiver. Nice pendant l'hiver, est une espèce de serre pour les santés délicates" (Lettres sur l'Italie en 1785, I, p. 18).
L'image Révolution, est reprise par Albanis Beaumont qui, écrivant en pleine pour les Anglais, vante le climat de Nice, "une serre chaude

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pour les invalides, si je peux me permettre l'expression" (Travels through the Maritims Alps..., 1795, p. 90). Quant au caractère hivernal du séjour, à la veille de la Révolution, il est juste esquissé. L'exemple ne vient pas de Smolett qui, arrivé à Nice fin novembre 1763, y resta un an et demi, jusqu'à la fin avri11765.

Voir l'Italie et la Provence l'hiver, au printemps; mais l'été, les fuir La préférence saisonnière ne s'est pas imposée d'emblée. Il n'est pas de preuve qu'aux temps classiques les voyageurs d'Italie aient choisi une saison particulière pour leur voyage; au demeurant, celui-ci durait un an et davantage! De même, le "tour" de France et le voyage en Provence se faisaient, au XVIIe,en toute saison; assurément le conseil que Pontanus, en 1606, donnait de choisir l'hiver pour voir Montpellier n'eut pas d'écho. En 1696, Samuel Olivier écrivait au contraire: "La belle saison m'invitait au voyage en Languedoc", ce qui triompha de ses hésitations à quitter la Suisse. Faut-il appeler le témoignage de Mmede Sévigné? Elle ne choisissait pas particulièrement une saison pour se rendre à Grignan et se plaignait du froid quand elle s'y trouvait l'hiver. À deux reprises, elle évoqua, dans sa Correspondance, "ces gens qui craignant les froids de Paris viennent passer l'hiver à Avignon ou à quelque autre lieu de Provence"; sans doute peu convaincue, elle ne marqua pas de surprise en apprenant que "le Chevalier" renonçait à prendre, l'hiver, les eaux de Balaruc en Languedoc (lettre à Mmcde Grignan, 2 août).

Dans la deuxième moitié du

XVlIlc

apparaît la préoccupation de choisir

une saison pour aller en Italie. Mais laquelle? The Grand Tour de Nugent en 1778 témoignait des hésitations des voyageurs. Il déconseillait vivement l'hiver "rigoureux en Italie, contrairement à sa réputation", ajoutant que le passage des Alpes est alors périlleux. En même temps, première contradiction, il recommandait d'arriver à Venise pour le carnaval, puis à Rome pour la semaine sainte. Revenant sur les inconvénients de l'hiver italien, il finissait par conseiller: "Mieux vaut voyager en été, à condition de se reposer en milieu de journée... et de ne pas être à Rome pour les grosses chaleurs." Propos incohérents? Ou plutôt recherche difficile d'une solution

que le voyageur aristocratique n'a trouvée qu'au XIXc : ne pas aller en Italie
depuis quelque lointaine Angleterre, mais à partir d'une proche résidence hivernale méditerranéenne, Nice par exemple; cette solution, Smolett l'avait, en quelque sorte, esquissée par ces deux visites de l'Italie, faites de Nice, à l'automne et au printemps. Sulzer, lui, mêla choix hivernal de la place de santé et voyage d'Italie. Il

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arriva, malade, à Hyères le 1er novembre 1775. Fin novembre, il était à Nice
qu'il quitta le 2 mai 1776; il aurait voulu repartir en avril, mais il avait craint les avalanches dans le col de Tende. Il trouvait que les Anglais avaient raison de fuir le Midi dès le début du printemps: "Si l'hiver est très agréable, le printemps ne l'est pas, à cause de la grande inconstance du temps. Vents et pluies surviennent brusquement; c'est pourquoi la majeure partie des Anglais qui passent ici l'hiver, repartaient de nouveau en mars" (Voyage, p. 239). Sulzer ne précise pas où allaient, alors, ces Anglais. Il y avait une difficulté réelle: le voyage était long et coûteux et l'on n'envisageait pas facilement de ne l'avoir fait que pour passer l'hiver à Nice ou Hyères; revigoré, l'étranger était tenté de visiter l'Italie, ou la France. Mais les voyageurs anglais qui, comme Sterne ou Young, s'étaient trouvés l'été, en Provence ou à Lyon, se plaignirent d'être "rôtis". Fin XVIIIe,la cause était entendue: "Il faut passer l'été ailleurs, sinon le séjour devient incommode, malsain et même dangereux", tranchait le Guide Reichard (en 1793, p. 139). Alors, repartir? "Aller aux eaux" les plus réputées? Quelque Baden? C'était loin et il ne saurait être question alors de revenir en Provence, l'hiver suivant; fin XVIIIe,nous ne connaissons pas encore l'hivernant revenant régulièrement plusieurs saisons de suite. Smolett avait pressenti une solution: passer l'été au frais, dans des montagnes niçoises, près des eaux bénéfiques de Roquebillière et regagner Nice, à l'automne. Mais il n'y avait pas de routes d'accès et sur place, ni logements, ni installations de bains, ni société; l'idée était prématurée (Lettres de Nice..., éd. Pilatte, p. 100).

Commerce et guerre maritimes Les Anglais ne pouvaient ignorer les ports de la Provence dans ce XVIIIe où ils cherchaient à dominer les mers et à contrôler le commerce international. Leur rôle est connu pour Marseille (voir les Histoires de Marseille et Ch. Carrière, Négociants marseillais au xVlIf) ; il l'est moins pour Nice, faute de documents (ce que regrette D. Feliciangeli, «Les Anglais à Nice », in Aspects de Nice..., 1993, p. 65). Il est assuré que la maison de Savoie n'avait pas attendu d'être promue

royaume de Sardaignepour s'ouvrir sur la mer. Dès le début du XVIIe siècle,
elle avait accordé des franchises au port de Villefranche, et aux étrangers le

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droit d'avoir un consul. Depuis 1620 environ, il y eut toujours un consul d'Angleterre à Nice, niçois ou provençal jusqu'en 1761, puis anglais. Nice, seul port du royaume du Piémont sur la Méditerranée occidentale, intéressait le commerce anglais et fut fréquenté par des négociants qui, jusque vers 1750-1760, furent sans doute les seuls Anglais de Nice. Encore ne s'établissaient-ils point. Un état des étrangers résidents à Nice au milieu du
XVIIIe

recensait deux cent soixante-trois familles étrangères; la plupart

étaient des Provençaux, artisans et ouvriers; mais aucune famille anglaise (A. dép., A.-M., Contado de Nizzo, mazzo 12, fol. 18). Pour faire connaître la Provence et le comté de Nice aux Anglais, les hasards de la guerre firent, sans doute, plus que le commerce ou le voyage d'Italie. Au XVIIIe,la guerre est chronique entre la France et l'affrontement trouve en Méditerranée occidentale un lieu de prédilection. Nice est ville ouverte et donc exposée depuis que Berwick en a détruit les remparts (1706); pour la défendre ou la contrôler, les Anglais mouillent à Villefranche. Quand il change de camp au cours de la guerre de succession d'Autriche, le roi du Piémont fait appel à l'aide anglaise; un gouverneur anglais réside alors à Nice. Si M. de Savoie ne prend pas part à la guerre, comme dans la guerre de Sept Ans, sa neutralité est bienveillante aux Anglais qui utilisent la rade de Villefranche. Les Anglais ont, en face d'eux, les remparts d'Antibes, et, plus loin, fortifiée de toute part, la magnifique rade de Toulon, principal point d'ancrage de la puissance française en Méditerranée. Pour l'attaquer, l'Anglais, partant de Villefranche, s'empare des îles - Lérins puis Hyères-, vient mouiller au large de cette ville, voire débarque et l'occupe, comme en 1707. Th. Seccombe, Ch. Voisine, spécialistes d'histoire littéraire anglaise ont attribué la bonne réputation de la Provence à l'influence de ces officiers anglais qui, ayant gardé un bon souvenir de leur passage, vantaient à leur retour ce que les hasards de la guerre leur avaient fait découvrir. Dans le Dictionnaire d'Expilly (1742), l'article « Hières » est explicite: "Les officiers anglais (qui avaient mouillé à Hyères) ne pouvaient se lasser d'exalter la beauté du pays et du climat de Hyères." Après la paix d'Aix-la-Chapelle (1748), certains officiers anglais revinrent sur les lieux qu'ils avaient connus. Le capitaine Hervey, troisième comte de Bristol, célèbre comme Whig et comme séducteur - "le Casanova anglais" -, avait commandé à Nice; il y revint plusieurs fois entre 1752 et 1758 ; ses bonnes impressions de civil servirent la renommée de Nice (cf. Auguste Hervey's Journal, éd. Erskine). En mars 1757, il avait retrouvé des compatriotes, sa cousine Pultney, le général Paterson, la vicomtesse

31

Primerose. Avant Smolett, ils furent peut-être les plus anciens hivernants de Nice. Un autre hasard militaire fit connaître la Côte de Nice à la Cour d'Angleterre. En 1764, une importante flotte anglaise croisait en Méditerranée, commandée par le duc d'York, propre frère de George III ; en août, le duc fit escale à Nice pour la visiter. En 1767, se rendant à Gênes, le duc d'York tomba malade et dut être débarqué à Monaco où il mourut le 17 septembre. En grande pompe, les Anglais vinrent chercher sa dépouille; ils invitèrent Honoré III de Monaco à Londres, lequel en profita pour secouer la tutelle sarde et tenter de sortir la principauté du mépris où chacun la tenait. Jusque-là, les voyageurs qui connaissaient le mot cruel de Saint-Simon sur "cette principauté où il est toujours possible de cracher hors ses étroites limites", ne la visitaient pas. par terre ou par mer, ils l'apercevaient et se gaussaient: ainsi De Brosses, en 1739: "Cependant, nous passâmes Monaco, méchante petite ville qu'on a tort de célébrer" (p. 46) et encore Dupaty, en 1787 : "Huit cents misérables qui meurent de faim... Vingt gardes, ce sont vingt paysans... Le commandant du port est un savetier" (pl. VI). Le prince de Monaco, jusqu'au milieu du
XIXe

siècle, posséda le riche

terroir de Menton. Fin

XVIIIe

siècle, s'y était retiré l'aventurier piémontais

Jean Michel Aula que Catherine II avait chassé de Russie; riche des cent mille roubles qu'elle lui avait donnés, il acheta le fief de Sainte-Agnès (audessus de Menton) et devint comte. C'est sans doute pour cette raison qu'en 1770, l'escadre russe commandée par Alexis Orloff vint faire escale dans la rade de Villefranche; Alexis rendit visite à Aula; en 1781, son frère le général Grégoire Orloff vint passer deux mois à Nice. Un autre hasard militaire serait-il à l'origine d'une très précoce migration russe vers la lointaine Nice? Il est certain que, depuis la visite de l'escadre, un Français remplit à Nice les fonctions de consul du tsar.

Hyères et Nice dans la seconde moitié du

XVIIIe

Notre analyse des composantes de la saison d'hiver montre que cette pratique n'est pas née d'un coup. Cela réduit l'intérêt de la controverse traditionnelle: est-ce Hyères, est-ce Nice, qui la première a connu la saison d'hiver, et quand? Il est certain que Nice et Hyères, reçurent des hivernants

dans le dernier tiers du XVIIIe et qu'aucune autre bourgade de ce qui devint la
Côte d'Azur alors n'en hébergea: ni Cannes, ni Antibes, ni Menton. Aucun

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doute sur ce point: le silence des Archives correspond à celui des journaux et guides; d'ailleurs on date facilement, au XIXe,la "découverte" de chacune des stations nouvelles. Il est certain, au contraire, que plusieurs "places de

santé" du Sud - Montpellier, Lyon, Marseille, Avignon, Aix - reçurent, au
XVIIIe,des étrangers, surtout anglais, quelquefois hivernants, sans que soit constituée, comme à Nice ou Hyères, une colonie séparée, sans établir de

rythme saisonnier. Dernier motif - a posteriori - pour écarter ces villes de la France du Sud; elles se développèrentau XIXe dans une toute autre direction
que la fonction de saison. Une ancienneté sans doute égale Stephen Liegeard, inventeur du terme "Côte d'Azur", donnait la palme à Hyères: "Hyères la première eut l'idée de mettre ses dons bénis au service de la maladie et de la désespérance." Les nombreuses histoires de Nice publiées au xxe siècle ont insisté sur les origines niçoises de la saison d'hiver. Hyères, à l'inverse, fut desservie par la rareté des monographies (voir mon article sur Hyères, station d'hivernants au XIx'} Faute de sources, les historiens du XIxe siècle ont reproduit les assertions douteuses de Negrin qui, sous le Second Empire, dans les Promenades de Nice (p. 73), sans référence, affirmaient qu'en 1710, Nice comptait vingt familles d'hivernants étrangers. Les voyageurs de la

première moitié du

XVIIIe

n'avaient rien vu de tel. En 1739, De Brosses

consacre quelques lignes aux jardins de Hyères, aux orangers de Cannes, au joli port d'Antibes, à Nice qui est "peu de chose", mais ne parle pas d'hivernants. Rien non plus dans le Journal manuscrit de l'abbé Guenée qui, se rendant en Italie, voit et décrit Hyères et Nice (RN., Mss fr.n.a. 6779). Il est abusif de transformer en hivernants précoces les voyageurs qui, aux XVIIe et XVIIIe siècles (1 re moitié), passèrent à Nice ou Hyères ou y séjournèrent plus ou moins par hasard. R. Latouche, dans Histoire de Nice, 1.l, p. 69, cite à tort le peintre Van Loo et les Cavendish. Van Loo résidait en Provence; après un deuil en 1699, il dut se réfugier à Nice où il mourut en 1712. Les riches Anglais, en 1731, se rendaient en Italie; la grossesse de lady Cavendish l'obligea à un arrêt à Nice, où, par hasard, naquit le fameux chimiste. Ce n'étaient pas des hivernants, pas plus que l'évêque Capissuchy, le protecteur de Gassendi, qui avait choisi de résider, de 1635 à 1655, dans son hôtel de Hyères plutôt que dans son "évêché crotté" de Hyères. Rien ne prouve que Fénelon soit venu à Hyères pour trouver l'inspiration de son Télémaque (C. Icard, les Célébrités de Hyères).

33

Un témoignage décisif est apporté par l'édition 1762 du Dictionnaire d'Expilly; on lit que le duc d'Elbeuf, gouverneur d'Artois, projetait de se retirer à Hyères quand il mourut en 1748 : "Feu M. le duc d'Elbeuf avait été également (comme les officiers anglais) enchanté puisqu'il avait commencé d'y faire bâtir un palais où il se proposait de passer des hivers." Notons l'expression "passer des hivers"; rien de comparable n'est écrit pour aucune autre ville. En 1961, au congrès de la Fédération historique de Provence, j'avais avancé: "Il n'y a pas de preuves décisives que Nice ou Hyères aient eues, avant 1750-1760, de véritables hivernants. Depuis, plusieurs historiens ont confirmé mon point de vue; aucun ne l'a infirmé. Très grand connaisseur d'archives, J. Devun écrivit: "Je n'ai rien à ajouter à ce qu'expose Marc Boyer à ce sujet, sinon que je n'ai trouvé aucun élément autre permettant de dater les débuts de la ville de saison" (Rech. régionale A.D. A.-M., 1964-1). Ancienneté sans doute égale des deux villes d'hiver en rapport avec le mouillage des flottes anglaises au large de Toulon et Nice. La certitude, c'est que dans les vingt années qui ont suivi la paix de Paris (1763), quelques hivernants anglais et suisses ont, par leurs écrits, à peu près en même temps, fait connaître au monde cultivé, l'intérêt de leurs "découvertes": Hyères et Nice. Chacun eut son "inventeur" dont l'audience ne fut pas "cosmopolite": Smolett n'a connu que Nice (1763-65) et ses Letters ne furent pas traduites; le médecin genevois Deluc fit, en 1775, la renommée de Hyères. Mais ceux qui suivirent leur exemple résidèrent en général dans les deux villes: ainsi Sulzer en 1775-1776, l'académicien Thomas en 1781-82, Dupaty en 1785, Saussure en 1780 et en 1787, Young en 1789. Charlotte Smith, en 1797, publia Celestina (4 vol.). Cette œuvre de Charlotte Smith compte parmi les romans anglais les plus célèbres de la fin du XVIIIe; l'action se passait à Hyères, signe d'une réputation déjà assise en Angleterre. Lady Mortimer, veuve à trente ans avec deux enfants, hivernait à Montpellier puis à Hyères où finalement elle s'installait et recueillait une charmante orpheline Celestina; les amours de cette jeune Provençale devenue anglaise et du fils Mortimer pouvaient émouvoir les cœurs sensibles; il était question, dans le roman, d'Anglais de qualité hivernant à Hyères parmi lesquels on cherche et finalement on trouve les vrais parents de Celestina: happy end entre Anglais aristocrates sachant bien hiverner. L'audience de l'œuvre servit la renommée de Hyères. Se

34

trouvant en Provence en 1802, Anne Plumptre recherchait à Hyères les lieux où avait vécu Celestina, le couvent Sainte-Claire où elle fut pensionnaire. Hyères aurait été, dès l'origine, ville d'hiver typiquement anglaise: y oung eut cette impression: "Ce propriétaire de l'hôtel d'Angleterre, écrit-il, m'assomme avec une liste d'Anglais qui passent l'hiver à Hyères" (Voyage en France, éd. See, p. 246). Dans les vingt années qui ont précédé la Révolution, de nombreux Anglais vinrent hiverner à Hyères; parmi eux, des célébrités aptes à lui apporter une consécration: dans l'hiver 1767-68, des officiers supérieurs, le major général d'Albermale et le général Prévost; puis lady Craven qui avait épousé le margrave d'Anspach ; son Journal, assez connu pour que Young l'ait entre ses mains en visitant Hyères, affirmait: "Sous le rapport du climat et de la salubrité, ce dernier endroit est préférable à Nice et à Montpellier" (Mémoires d'Anspach, I, p. 110). Dans ses Documents inédits... A. Denis, le maire de Hyères citait encore la comtesse de Carlisle, le révérend Notte, chapelain du roi, Anne Pitt, sœur de William Pitt. La consécration vint de la présence, deux hivers consécutifs 1787-1788 et 1788-1789 du propre fils de George III, le prince AugusteFrédéric, accompagné d'une suite nombreuse. Gassin, avocat à Hyères, parlait d'un afflux anglais pendant l'hiver 1789 : ils étaient assez nombreux pour organiser un grand bal à Pâques (Arch. comm. Hyères, DD 55). Les Français formaient un contingent honorable: la baronne de Chaintré est la plus ancienne hivernante (1759-1760) dont on ait conservé le nom avec certitude; elle fit bâtir une maison qui devint ensuite la propriété de Mirabeau, le père; ce dernier et son fils -l'orateur - y vinrent plusieurs fois. Agrandie, cette maison s'appela, sous la Monarchie de Juillet, le château Denis. Les Archives communales de Hyères, A. Denis, Icard, S. Deck,

énumèrent de grands noms pour la fin du XVIIIe siècle: le comte de Vichy, la
comtesse de Bourbon-Busset (hiver 1767-1768), les conseillers d'État Trudaine et Lenormand d'Étioles, le comte et la comtesse de Beauharnais, le financier Paris-Montmartel, le fils Calonne et, en 1781-1782, l'Académicien Ambroise Thomas; beaucoup de naturalistes: Tournefort, Plumier... L'aristocratie de l'Europe centrale et orientale fut présente à Hyères avec la princesse Esterhazy, le comte Ossodowoki, le prince de Reuss, la duchesse d'Uxelles ; la famille de Saxe-Gotha hiverna même régulièrement. Hyères, à la veille de la Révolution, n'est plus la cité qu'avaient connue Deluc et Sulzer en 1775 où il fallait une recommandation pour trouver à se loger:

35

"M. Deluc m'avait donné une recommandation pour M. Albiat, un des premiers citoyens de Hyères pour qu'il me procure une maison et une cuisinière, l'unique peut-être qui sût le français à Hyères." En 1789, au contraire, plusieurs maisons avaient été construites pour la location et dotées de tout le confort selon A. Young qui trouve que la maison de M. de Mirabeau est la plus 'confortable"; Deluc et Anne Pitt y logèrent. Hyères possédait encore un bon hôtel, assez sûr de lui pour se qualifier d' »Hôtel d'Angleterre », dont Young nous dit qu'il recevait convenablement les Anglais; mais c'était le seul. À partir des témoignages des voyageurs et par l'évaluation approximative

de la capacité d'hébergement - hôtel d'Angleterre, maison Mirabeau et
quelques meublés -, on peut estimer qu'une cinquantaine de familles, en majorité anglaises, hivernaient à Hyères, à la veille de la Révolution; les étrangers, même s'ils préféraient Hyères, savaient que sa colonie était moins importante que celle de Nice.

Smolett, bon témoin plutôt qu'inventeur

Smolett n'a pas, stricto sensu, inventé la saison d'hiver dans le Midi, mais il a été le premier écrivain anglais à présenter Nice comme une health place au charme particulier. Ses Letters to Nice from Nice racontaient son long

séjour - un an et demi - et disaient son ravissement; elles constituaient un
tiers de son livre Travels through France and Italy, paru en 1766, qui, lui, était très critique sur la France; aussi les éditeurs refusèrent-ils de le traduire en français; ce qui limita son influence.

Smolett

-

"imbu de certains préjugés courants qu'ont les Anglais contre

les Français", dit son ami le Dr Moore - avait crufashionable de "rapetisser
les Français... efféminés... impolis". Tout au long de son voyage, Smolett se plaignait de tout: routes, aubergistes et commerçants (cf. 7e et 36e Letter). Sterne prit le contre-pied du médecin grincheux ridiculisé sous le nom de Dr Smelfungus dans son Sentimental Travel, résolument optimiste. Sterne, lui, fut traduit en 1783; paradoxalement c'est lui qui donna notoriété à

l'invention de Nice par Smolett. Début

XIXe

siècle, Millin valida cette

attribution que reprirent, ensuite, tous les Guides. Millin et les romantiques copièrent, sans vergogne, les Letters de Smolett qui avaient le mérite d'être détaillées et précises; les histoires de Nice, au xxe siècle, ont reconnu la valeur du témoignage du docteur et rien trouvé dans les Archives qui put le démonter (cf. M. Bordes, Histoire de Nice, p. 190). Les railleries de Smolett sur les Niçois se retrouvent, souvent plus

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accentuées chez les autres voyageurs de la fin du

XVlIle

siècle qui, tel

Dupaty, sont choqués par la superstition des habitants, la saleté et la pauvreté de la ville. Quant à la mauvaise humeur du docteur grincheux, elle s'exerça davantage à l'encontre des Français "voleurs", des Anglais "pirates" (entre Douvres et Calais), des Italiens "faussaires" (à propos des œuvres d'art). Smolett témoigne qu'on peut aller dans le Midi sans qu'il s'agisse seulement d'une antichambre de l'Italie. Smolett n'était pas parti pour Rome,

ni pour effectuer the Grand Tour - il l'avait déjà fait. Il n'avait pas quitté l'Angleterre, poussé par l'âge - il n'avait que quarante-deux ans - ni
contraint par la maladie. Il est tuberculeux, mais ne veut pas l'admettre; il quitte Montpellier parce que les médecins le lui disent. Smolett se serait plutôt classé dans la catégorie des "personnes délicates"; cette expression de Dupaty se retrouve chez Saussure et Albanis Beaumont. Smolett explique, dans sa vingt-quatrième lettre, qu'un air serein, un climat doux suffisent à lui redonner la santé; je dois reconnaître, écrivait-il, que depuis mon arrivée à Nice, j'ai respiré plus librement que je ne l'avais fait depuis quelques années" (éd. Pilatte, p. 140). Smolett fuit l'Angleterre par grande lassitude; il vient d'écrire en quatorze mois les huit volumes de son Histoire d'Angleterre. Il est très éprouvé par la mort de Betty, sa fille de quinze ans qu'il adorait. Ce old whig est politiquement ulcéré; il s'éloigne de l'Angleterre de George III. Smolett va d'abord à Paris où il espérait obtenir la consécration de son œuvre littéraire; il ne reçut que vexations. Il fuit alors vers le Midi; à Montpellier, autres déboires. Alors il quitte la France, franchit le Var et fait la découverte émerveillée d'un pays qui lui plaît, où il reste un an et demi; mais il ne se fixe pas; il poursuit vers l'Italie. C'est en chemin que Smolett a trouvé le mobile de son voyage; telle est l'originalité de ses Travels through...; à travers la France et l'Italie, il avait trouvé (inventé en latin) la contrée où il put être heureux. Pourquoi? La beauté du climat, la végétation exotique aux yeux d'un Britannique en sont la cause. Médecin, il n'est pas dupe de quelques inconvénients: l'humidité niçoise favorise les rhumes. Il est ravi par les collines qui entourent Nice: Cimiez, Mont-Boron... Les pentes fleuries l'enchantent; le mode de culture -les colture promiscue - l'étonne: "Il est étrange de voir comme les produits du sol sont serrés les uns contre les autres..." Mais de la mer ou de la montagne, Smolett ne parle pas. Autre sujet de satisfaction pour cet Anglais aux revenus modestes et fort regardant sur la dépense: la vie à Nice est bon marché. Smolett note les prix et conseille à ses compatriotes de ne pas se faire voler par les Niçois qui font un prix spécial pour les Anglais. Sans indulgence pour les populations -

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bigots, aux processions ridicules, sales -, il est admiratif des jardins, des fruits et fleurs. Le témoignage de Smolett et son exemple ont fixé l'image du long séjour rentier dans le Midi.

Les hivernants

de Nice, fin XVIIIe siècle

À Nice comme à Hyères, la consécration vient de la présence de membres de la famille royale anglaise; le duc d'York meurt à Monaco en 1767. Autre frère de George III, le duc de Gloucester traverse Nice en 1772, puis y passe l'hiver 1783-1784 (du 12 novembre au 24 mai). Il est alors accompagné de la duchesse - fille de Walpole - de leurs deux enfants et d'une nombreuse domesticité. Le précepteur des jeunes Anglais est un ingénieur savoyard, Albanis Beaumont, adroit dessinateur qui voit le parti à tirer de la présence de cette colonie britannique: il publie l'Album de ses dessins et - en anglais -le premier Guide des Alpes maritimes (1795). Dans ces années qui suivirent 1763, la colonie anglaise est toute nouvelle. Aucun voyageur, auparavant, n'en avait parlé. Au milieu du XVIIIe siècle, l'État des étrangers (Arch. dép., Contado de Nizza, masso 12) ne comporte pas de noms d'hivernants. Peut-on évaluer le nombre d'hivernants à la veille de la Révolution? Beaucoup d'auteurs indiquent, pour 1787, le chiffre de cent quinze familles sans citer leur unique source: Négrin qui écrivait à la fin du Second Empire! Young (Voyage en France, p. 437), plus modeste, note dans l'hiver 1788-1789, la présence de cinquante-sept familles anglaises et neuf françaises. Le relevé des étrangers du comte Thaon de Saint-André (in Arch. di Stato di Torino, Letere particolari, T 26) énumère, le 29 novembre 1784, cinquante chefs de famille anglais hivernants à Nice et ajoute qu'on en attendait dix-huit autres; en additionnant les familles de ces Anglais et leur domesticité, les hivernants d'autres origines, on arriverait, selon D. Feliciangeli, à un total de trois cents personnes (Aspects de Nice..., p. 58). La liste de 1784 comporte bon nombre d'illustres

hivernants: lord Gloucester - il était donc revenu -, les ducs d'Argyll et de
Bedford, la baronne Rivers, femme de George Pitt; des officiers supérieurs, des chevaliers, des" docteurs". Certains recoupements permettent de constater que plusieurs de ces Anglais n'hivernaient pas pour la première fois à Nice; lady Rivers y passait son troisième hiver. Depuis le début XVIIe siècle, le Royaume-Uni avait nommé des consuls à Nice; d'abord ils ne furent pas anglais, mais niçois ou provençaux; c'est qu'ils n'avaient alors affaire qu'à des négociants britanniques de passage. Après 1761, les consuls à Nice furent toujours des Anglais: il s'agissait maintenant d'accueillir des hivernants, gens de qualité. Le poste était envié;

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Smolett le convoita. Les Anglais étaient, sans doute, les seuls à hiverner régulièrement. D'autres étrangers vinrent à Nice épisodiquement: des "Allemands" dont le prince de Brunswick, dès 1766; quelques Russes, au moins le général

Orloff en 1781; davantage de Suisses

-

hommes de science qui firent

connaître Nice par leurs écrits: Deluc, Pictet, Saussure et Sulzer dont le Journal de voyage fut le premier récit sur Nice à être traduit en français (dès 1781). Deuxième colonie par le nombre: la française; non pas composée de Provençaux voisins, mais de membres en vue à Paris et à la Cour: les duchesses de Bourbon-Condé et de Penthièvre, l'intendant de Finances, Trudaine, et sa femme, l'hiver 1776, l'académicien Antoine Thomas, Jacques Delille, ou l'abbé Expilly. Par son poème les Jardins, Delille servit d'''agent de publicité de Nice". Comme écrit R. Latouche (t. I, p. 72), Expilly vécut à Nice les deux années 1780 et 1781, puis partit à Gênes pour fuir les Anglais qui, dit-il, "devaient venir en plus grand nombre que l'hiver dernier". Voltaire aurait même été tenté d'aller à Nice si l'on croit du moins, ce qu'il écrivait à Trudaine en 1776 : "J'avais un ami genevois... malade à Lyon... (il) désespérait de sa vie; il est allé à Nice et y a recouvré la santé. On m'a conseillé aussi d'aller à Nice et j'aurais regardé ce voyage comme indispensable si j'avais pu imaginer que M. et MmeTrudaine honorassent de leur présence ce petit coin du monde... (Mais) un pauvre malade dans sa quatre-vingttroisième année ne peut guère passer les Alpes." En 1785, Ch. Dupaty avait l'impression d'une affluence considérable et variée à Nice : "Les maisons de campagne des environs de Nice sont peuplées d'Anglais, de Français, d'Allemands. Chacune est une colonie. C'est là que, de tous les pays du monde, l'on fuit l'hiver; Nice, pendant l'hiver, est une espèce de serre pour les santés délicates" (Lettres sur l'Italie en ] 785, l, IX). L'abbé Grégoire observait: « Il pleuvait à Nice des barons, des comtes et des marquis. » Cet afflux était pour les Niçois une aubaine; un voyageur français faisait en 1783 cette remarque: "Le peuple de Nice et de ses environs hait beaucoup les Français mais chérit les Anglais qui venant en très grand nombre à Nice pour y

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remettre leur santé y laissent beaucoup d'argent et enrichissent le pays" (Journal, anon. B.N., Mss fr. 13.376). La Révolution française commençante n'allait-elle pas perturber cette migration 7 Si le Dr Rigby prétendait que les Anglais, par curiosité, allaient venir plus nombreux sur le Continent, A. Young pensait, au contraire, qu'elle les détournerait. En 1792, quand l'abbé Bonifacy commença d'écrire sa Chronique, il évoquait la saison d'hiver au passé: "Des hivernants, on tirait un revenu annuel de trois cent mille livres dont la ville fut aussitôt privée" (Journal tenu chaque jour de 1792 à 1830, Mss conservé à la B.M. de Nice et à la B.M. de Cessole). En 1802, le Dr Fodéré donnait, à nouveau, la même évaluation de l'argent que les hivernants laissaient au pays: "Année commune, les habitants retirent de cette industrie (des étrangers) et de mille petits services qu'ils savent fort bien faire payer, une somme qui va au-delà des trois cent mille francs."

Nice avait-elle des atouts particuliers?

"Pourquoi Nice précisément fut-elle choisie comme ville d'hiver 7" se demandait le géographe E. Dalmasso (Notes et Études documentaires, n° 3106, p. 10). Avant lui, des géographes R. Blanchard, J. Blache, des économistes (G. Imbert) avaient apporté des éléments de réponse: à cause des "atouts naturels" et d'avantages qu'elle acquit au XVIIIe siècle. Ce faisceau est-il convaincant 7 Nice, en effet, n'a pas le monopole de la douceur du climat, de la beauté du site, des jardins en terrasse. Il est aisé de constater que les premiers hivernants n'eurent pas une conscience claire des privilèges niçois quand il leur arrive d'esquisser une comparaison. R. Blanchard (in le Comté de Nice, p. 101) avance un double argument historique: au XVIIIe, lle était "une vraie ville, avec des fonctionnaires, une e aristocratie foncière susceptible de comprendre les hivernants" et elle avait reçu du roi un port franc. Pourquoi ne pas soumettre à la critique ce bel échafaudage 7 Il est établi dans un cadre géographique limité: celui du département des AlpesMaritimes; il est vrai qu'au XVIIIe,aucun étranger n'eut l'idée d'hiverner à Cannes ou Menton: les futures rivales de Nice n'étaient que de gros villages. Mais Grasse et Sospel avaient figure urbaine; et les étrangers n'y

40

vinrent pas. Pourquoi? Le thème de l'atout urbain de Nice appelle une autre objection dont je m'étonne qu'elle n'ait point encore été présentée. Marseille et Gênes, Aix et Montpellier, avaient des attraits urbains bien supérieurs à ceux de Nice; elles étaient, avant 1763 déjà, tenues pour des "places de

santé" et certaines

-

Marseille en tout cas - accueillaient parfois des

hivernants avant la Révolution (le comte Moszynski) ; mais il y avait le mistral. Le thème du vent revient souvent dans les propos des voyageurs de la fin du XVIIIesiècle. A. Young (Voyage en France, éd. See, I, 442) rapporte sa conversation avec Nathaniel Green, consul anglais à Nice : Young.
-

"Mais, Monsieur, le vent de bise?

Green.

-

Nous en sommes préservés par les montagnes; voilà

pourquoi le climat est plus doux à Nice qu'en Provence et que sur la rivière de Gênes."

Tout le XIXe a continué d'attribuer à l'écran protecteur des montagnes un
privilège climatique qui, en fait, est dû à un autre régime des vents, celui du golfe de Gênes, tandis que la Provence surtout occidentale est soumise au mistral. Observons que A. Young, lui, écrivait bise et rappelons que l'erreur sur le régime des vents n'a été rectifiée qu'en 1923 par E. Bénévent: Et si le véritable avantage de Nice au XVIIIe siècle (et encore dans la première moitié du XIXe siècle) était sa modestie... et sa situation: une villefrontière non fortifiée? Cette ville aux dimensions reposantes était la première bourgade que les Britanniques et autres voyageurs venus du Nord trouvaient après avoir quitté la France; elle n'était pas grouillante comme Marseille et plus encore Gênes; les Britanniques n'appréciaient pas la promiscuité du grand port et l'image politique de la République, oppresseur de ces Corses dont ils s'étaient alors entichés. Nice, au XVIIIe siècle, était devenue "ville ouverte", parce que Louis XIV, après que Berwick, en 1706, l'a prise d'assaut, avait démantelé ses remparts. Dans l'immédiat, cette destruction parut avoir surtout des inconvénients; R. Blanchard montre Nice "nue et frissonnante se repliant frileusement entre la mer dont elle est à peine protégée par une digue, le Paillon - un fossé presque sans eau - et le
rocher qui a perdu son château. Nice, en effet, était exposée au retour des gallispani (Français + Espagnols) en 1744-48, aux réquisitions. La

population n'augmentait plus; au milieu du

XVIIIe

siècle, elle était encore de

seize mille habitants comme à la fin du

XVIlc

siècle, selon le rapport

Joanini. En quoi le port franc aurait-il été un atout pour les hivernants de Nice ? Ils arrivaient et repartaient par la voie terrestre; les divers écrits des XVllcet

41

XVlIle

siècles qui avaient donné à Nice et Villefranche des franchises

paraissent avoir été de peu d'effets... Faute de ports! Villefranche, certes,

une très belle rade - encore appréciée au XXIe siècle par les bateaux de guerre et de croisière - mais par terre au XVIIIe siècle, elle n'était pas très
accessible et la place manquait pour un développement au-delà de la ville quadrillée du Moyen Âge. Nice n'avait pas de port, mais un simple mouillage, la plage des Ponchettes sur laquelle on tirait les bateaux à sec. Après la paix d'Aix-Ia-Chapelle (1748), Charles-Emmanuel III décida d'agir plus fortement; l'édit de 1749 supprimait presque toutes les taxes d'entrée et de sortie et surtout il entreprenait la construction d'un port artificiel à l'est de la colline du Château: un grand chantier! Le creusement fut long. En 1764, la digue n'était encore, aux dires de Smolett, qu'''un môle de pierres tendres... menacé d'être emporté chaque hiver". Notre témoin anglais constatait: "Aucun trafic de quelque importance"; un simple cabotage. Sulzer, en 1775, et l'abbé Expilly, en 1781, constataient que Limpia ne pouvait recevoir les bateaux de quatre cents tonneaux qui devaient s'alléger à Villefranche. En six mois, Sulzer ne vit arriver que douze bateaux de quelque importance; mais les petites embarcations étaient nombreuses, et donnaient au port une allure colorée qui frappa Smolett et Sulzer; ils énuméraient les tartanes, les felouques, les sacolèves venant des Baléares, de Gênes, de Sicile ou de Toulon. Le trafic du port de Limpia, fin XVlIle,était modeste, pour des raisons techniques -le bassin ne fut pas bordé

de quais avant le XIXe siècle - et économiques: Nice du XVlIle siècle n'avait
aucune industrie (à l'exception d'une filature de soie) et peu à exporter (sauf de l'huile d'olive). C'est, sans doute une conséquence de la création du port franc que cette absence de création d'industries à Nice; rien pour absorber la main-d'œuvre aux maigres gages. Selon Fodéré, en 1790, le tiers des Niçois étaient des "habitants du comté, venus s'y fixer comme portefaix et domestiques". Autre conséquence du port franc, Nice est bien ravitaillée; le contrôle minutieux des riguardatori aidant, les Niçois (et les hivernants) sont assurés de trouver des subsistances, à bas prix sauf les "années chères". Les résidents disposant de revenus ne pâtissent pas de l'insuffisance permanente de la production du comté en blés et vins. Grâce au port franc, les hivernants trouvent des produits manufacturés importés sans taxe dont la qualité est bien supérieure à celle de l'artisanat local qui, par exemple, fabrique des ustensiles "d'une façon déplorable", selon Smolett. Les hivernants et la bourgade repliée Écrire, comme R. Blanchard, que les hivernants trouvèrent à Nice, fin XVIIIe,"une vraie ville avec des fonctionnaires...", est, au moins exagéré
pour cette petite ville, à l'environnement si rural.

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Qui aurait pu servir de lien entre les Anglais hivernants et les indigènes? Évidemment pas le clergé que ces protestants trouvaient superstitieux; Smolett était scandalisé par les processions. La noblesse? Ces Anglais oisifs qui dénonçaient la paresse du peuple, raillaient, au caractère, le caractère besogneux de cette noblesse niçoise "orgueilleuse", incapable de vivre noblement, souvent contrainte d'avoir une profession ou de rechercher des piccoli redditi (petits revenus), vivant à la limite de la pauvreté. Smolett s'étonnait qu'il n'y ait que deux voitures à Nice. La "noblesse oisive" - qui aurait pu servir de lien - n'existait pas à Nice. Entre les hivernants et les indigènes, il y a un abîme. Pourquoi s'indigner comme le font certains historiens de Nice, de la "malignité" des propos des voyageurs? Pourquoi ne citer Smolett qu'avec un adjectif du genre "vindicatif" ou "grincheux". P. Feliciangeli le reconnaît: "Tout ce que dit Smolett... est largement vérifiable dans sa plus grande part" (Aspects de Nice, p. 64).

Sachant ce qu'était l'Angleterre du XVIIIe et l'origine des hivernants, on ne
peut s'étonner que ceux-ci aient trouvé les Niçois "bigots, superstitieux, sales, routiniers", selon les termes qui reviennent souvent sous leur plume. Ces hivernants trouvaient, certes, que la bourgade manquait de distractions et de "société". Ils s'en plaignaient peu, réservant leurs principales critiques à l'accès... Il était si difficile et si long d'y arriver! De Calais au Var, cent cinq relais et quinze jours, nous dit Smolett. Dans la traversée de l'Esterel et le passage du Var à gué, le voyage devenait périlleux. De Nice on sortait difficilement; comme Hyères, elle était un culde-sac. Les voyageurs, comme Millin, se plaignaient qu'il n'y eût pas de route de Hyères à Saint-Tropez et que l'accès des Maures ne puisse se faire que par mauvais sentiers. Situation pire à Nice; aucun hivernant n'eut l'idée de s'aventurer sur un des sentiers non carrossables qui reliaient, si mal, la ville aux extrémités du Comté, ni pour aller à Menton, ni pour prendre les eaux de Roquebillière ou Digne. La seule sortie dont ils parlèrent, c'était la strada de Turin par le col de Tende, qui n'était accessible qu'aux mulets: Sulzer attendit mai pour s'y aventurer; Smolett s'y lança en février: il lui fallut dix-huit heures de transport très pénible pour atteindre le col, sans compter deux abominables nuits d'auberge à l'Escarène et à la Giandola ; il dut louer six hommes pour franchir le col enneigé (1.XXXVIII). Le roi de Sardaigne décida, enfin de rendre la route praticable aux voitures. Après huit ans de travaux, l'objectif était à peu près atteint en 1788 ; mais la route restait impraticable l'hiver. Quant au tunnel projeté, il ne fut pas percé; il ne devait l'être, d'ailleurs, qu'à la fin du XIXe,pour le chemin de fer. Le rattachement de Nice au Piémont restait donc très imparfait.

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Nice, très mal reliée à Turin et rebelle à l'influence piémontaise, coupée de la France, très éloignée de Paris, allait continuer à vivre dans son repliement. Les rois de Sardaigne n'avaient pas et ne pouvaient pas avoir la prescience de ce que serait l'avenir de Nice; fin XVIIIe,sa vocation n'était pas trouvée. Jusqu'à la Révolution, la Cour et la noblesse de Turin restèrent totalement étrangères au début de la saison d'hiver; Évian fut, au XVIIIe, résidence oisive du roi et de sa cour; Aix eut leur visite; jamais Nice; il n'y eut pas d'hivernants piémontais dans la capitale du comté! Nous n'avons pas de signe que le roi de Sardaigne ou ses services aient pris conscience de ce que pouvait représenter, pour leurs provinces, le séjour d'une centaine de familles très riches pendant les hivers. Quelques observateurs niçois (abbé Bonifacy) en eurent conscience, pas l'administration sarde. Pourtant la population de Nice, stable vers 1763, augmentait. Si elle n'atteint pas les vingt-cinq mille habitants que lui attribuait Fodéré pour 1790, elle dépasse vingt mille, comptant un bon nombre d'agriculteurs dispersés sur le terroir niçois, le plus vaste du Comté. Nice demeure une petite ville; sa croissance se fait déjà au détriment de l'arrière-pays; une ville de bout du monde, dépourvue d'hinterland, et c'est cela qui a empêché le développement portuaire.

Fin

XVIIIe

siècle, quelques étrangers

-

et eux seuls - avaient esquissé

l'avenir de Nice sans avoir une nette conscience de ses atouts particuliers. Comme Hyères, c'était à leurs yeux, une "place de santé" parmi d'autres; la réputation médicale de Montpellier était plus assurée; Hyères souvent passait pour plus chaude; la supériorité de Nice sur Aix ou Marseille était controversée. Au xvme, on ne savait pas pourquoi les hivers méditerranéens étaient doux. Pendant l'hiver 1780, De Saussure avait trouvé qu'au large de Nice, l'eau était à Il °5 à 550 mètres de profondeur; il s'en étonna seulement sans percevoir que cette mer fermée était un "réservoir thermique". On pensait confusément que la douceur provenait de la latitude. À vrai dire, les premiers hivernants de Nice n'étaient pas des malades même s'ils se jugeaient "de santé délicate". Leurs Journaux, les Guides ne contenaient pas de prescriptions thérapeutiques: le discours médical sur la saison d'hiver est une invention du XIXequ'amorce timidement le Dr Fodéré, médecin à Strasbourg, qui vint à Nice en 1802 et dont le copieux Voyage dans les Alpes maritimes, paru en 1821, fut la première tentative de classification thérapeutique des climats; il donnait, d'ailleurs, l'avantage à Hyères. Au XVIIIe,l'atout que Nice partage avec Hyères, c'est la végétation, et plus précisément les jardins-vergers qui font penser à l'Éden par l'abondance des fleurs et des fruits, par le souci apporté à leur entretien. Tous les

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