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L'INGENIEUR ENTREPRENEUR FRANÇAIS

De
424 pages
Cet ouvrage s'adresse à tous les ingénieurs. Ceux qui ont créés ou repris des entreprises, ceux qui envisagent de le faire et aux autres qui ne se sentent pas directement concernés par la création et la reprise d'entreprise. l'entrepreunariat et la création d'entreprise font l'objet d'une demande sociale de plus en plus forte. Un ensemble de pistes de réflexion à destination des ingénieurs, du système éducatif, des décideurs politiques, visant au développement accru des comportements entrepreunariaux des ingénieurs.
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L'ingénieur entrepreneur français
Contribution à la compréhension des comportements de création et reprise d'entreprise des ingénieurs diplômés

Collection Economiques dirigée par Pierre-Jean Benghozi
Economiques veut être une collection qui traduise la richesse de la recherche française actuelle en économie et en gestion. A ce titre, elle souhaite rester ouverte à tous les courants de ces disciplines, qu'il s'agisse d'histoire économique, de modélisation, d'analyses sectorielles, d'économie politique, ou de stratégies industrielles... La collection a pour vocation de publier les thèses de jeunes doctorants talentueux comme les ouvrages de chercheurs plus confiffilés qui pourront trouver là un espace de diffusion de leurs travaux. Les lecteurs visés sont bien sûr les économistes et les gestionnaires "de profession". Mais ce sont aussi les "honnêtes hommes" d'aujourd'hui, à la recherche d'outils et de clés de lecture qui leur peffilettent de mieux appréhender les phénomènes de société auxquels ils sont confrontés dans leur vie quotidienne ou en suivant l'actualité. La collection vise à rendre accessibles des textes et des travaux pointus à un public qui n'est pas uniquement constitué de spécialistes. Les ouvrages publiés dans Economiques s'efforcent de mettre donc essentiellement l'accent sur les résultats et les éléments d'explication obtenus dans les recherches plutôt que sur les démarches et les méthodologies adoptées. Les textes publiés contribuent à éclairer les enjeux économiques et sociaux actuels à partir d'approches solides et rigoureuses, en mobilisant des matériaux, des données, des infoffilations, des théories, des modèles ou des analyses inédites. Le seul critère que se donne la collection est un critère de qualité et d'originalité.

Déjà parus
Philippe ANTOMARCHI, Les barrières à l'entrée en économie industrielle, 1998. Louis DUPONT, Sécurité alimentaire et stabilisation macroéconomique en Haili, 1998.

Alain CLEMENT,

Nourrir le peuple

- Entre

Etat et marché, 1999.

Jacques PERRIN (ed.), Pilotage et évaluation des processus de conception, 1999.

1999 ISBN: 2-7384-7733-X

(é) L'HaImattan,

Alain FAYOLLE

L'ingénieur

entrepreneur

français

Contribution à la compréhension des comportements de création et reprise d'entreprise des ingénieurs diplômés

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Introduction
S'intéresser aux ingénieurs entrepreneurs revient à aborder un sujet au centre d'au moins deux préoccupations majeures pour notre société. La première s'adresse à la création d'entreprises et la création d'emplois. La seconde concerne le développement de l'innovation à forte valeur ajoutée et plus particulièrement de l'innovation technologique qui pourrait être lié, d'après nous, à l'accroissement d'une forme sociale d'utilisation des connaissances scientifiques, techniques (et aussi managériales) des ingénieurs qu'est l' entrepreneuriat.

1. L'entrepreneuriat1 et la création d'entreprise: enjeu et une demande sociale

un

Dans une période encore récente, de nombreux indicateurs économiques et sociaux2 semblaient accréditer la thèse d'une prédominance du modèle de la grande entreprise, seule à même de fournir les emplois et les richesses économiques. L'entrepreneur, la petite entreprise et la création d'entreprise étaient considérés comme dépassés et appartenant à une autre époque. La crise des années 70 avec l'arrivée de nombreuses turbulences économiques et technologiques, l'affaiblissement des structures fmancières des entreprises existantes, la montée du chômage et l'apparition de changements dans les valeurs et les comportements collectifs a contribué, au cours des vingt dernières années, à un accroissement progressif et spectaculaire du nombre des créations d'entreprise.

Nous avons choisi d'utiliser le mot "entrepreneuriat" plutôt que le terme anglais "entrepreneurship" construit à partir du mot français entrepreneur.

2

Référence est faite ici aux "trente glorieuses" pendant lesquelles les grandes entreprises ont recruté massivement alors que diminuaient la proportion des salariés employés dans des petites et moyennes entreprises et le nombre de travailleurs indépendants.

7

Cette situation nouvelle a été un puissant moteur dans la voie de la réhabilitation de l'entreprise et de l'entrepreneur, comme le souligne L. LE VAN-LEMESLE3 : « Depuis quelques années, l'entrepreneur revient à la mode. La société française, longtemps réticente à l'égard de ses propres activités économiques retrouve de l'intérêt pour ceux qui contribuent à lui fournir non seulement biens et services mais encore des emplois sur le territoire national. (...) Le dernier retour à la mode (de l'entrepreneur) (..) ne parait pas sans rapport avec la crise économique des années 70 et 80. » Les partenaires économiques et politiques ont mis en place quelques mesures d'aides et d'incitation dés la rm des années 70 et ont développé considérablement les moyens et dispositifs en faveur de la création d'entreprise pendant les années 80. Dans les pays développés, chaque année, ce sont des millions de personnes qui créent ou reprennent des entreprises. En France, 219 281 créations et reprises d'entreprise ont été recensés au cours de l'année 19924. Même si les fluctuations de l'activité économique et un relatif désengagement des pouvoirs publics ont affecté cette tendance et contribué à faire diminuer, dans les dernières années, le nombre des créations d'entreprise, il n'en demeure pas moins que la crise des années 70 semble avoir affecté d'une manière durable les comportements des individus et les stratégies des entreprises, faisant de l'entrepreneur un acteur important et reconnu et de la création d'entreprise un enjeu social et économique majeur. La création d'entreprise, à travers la création d'emploi, constitue pour les pays développés un moyen de lutter contre le chômage. Elle permet aussi de favoriser la naissance de petites entreprises très innovantes susceptibles de participer à l'équilibre de la balance commerciale.

3
4

LE V AN-LEMESLE L., "L'éternel retour du nouvel de Gestion, septembre-octobre 1988, p.134-140. Source: INSEE, Annuaire statistiQue de la France,

entrepreneur",

Revue Francaise

1992.

8

Les partenaires économiques et politiques s'intéressent tout particulièrement à la création et au développement d'entreprises technologiques et innovantes. Les Etats et les collectivités territoriales s'efforcent par tous les moyens de les attirer et de les aider dans leur développement. Ceci pour de multiples raisons5 :

.
.

Elles sont directement créatrices d'emplois très qualifiés de haute technicité et indirectement d'emplois induits en nombre élevé; Elles pennettent de développer un capital technologique spécifique qui renforce la qualité du tissu industriel; Elles peuvent avoir un potentiel de croissance élevé; Elles vendent des produits à forte valeur ajoutée et ont fréquemment une capacité d'exportation; Elles sont considérées comme des éléments stratégiques pour le tissu économique local en diffusant un comportement plus innovateur dans les entreprises existantes ; Enfm, elles sont censées remplacer le tissu industriel vieillissant et apporter avec elles activité, richesse et développement.

.
.

.
-

.

Les colloques, séminaires et manifestations sur le thème de la création d'entreprises technologiques et innovantes se sont multipliés au cours des dernières années, sous l'impulsion de collectivités locales, de centres de recherche ou de chambres de commerce et d'industrie6. Un programme de recherche s'est même intéressé à la création d'entreprises innovantes par des chercheurs7 .

5

Voir pour un développement plus complet: ALBERT P., MOUGENOT P., "La création d'entreprises high-tech", Revue Fancaise de Gestion, mars-avril-mai 1988, p.I06-118. Dans la région Rhône-Alpes, un colloque: "Nouvelles voies pour la création et le développement d'entreprises technologiques et innovantes", s'est tenu les 9 et 10 décembre 1993, dans le cadre des entretiens Jacques Cartier. Ce programme de recherche est dirigé par Philippe MUSTAR, chercheur au Centre de Sociologie de l'Innovation à l'Ecole des Mines de Paris.

6

7

9

Ces différents apports ne permettent pas de mesurer la contribution exacte des entreprises technologiques et innovantes en termes de création d'emplois et de richesses. Une des seules études disponibles sur ce sujet est celle de l'Usine Nouvelle qui propose quelques éc1airages8. Dans cette étude réalisée en 1992, l'effectif moyen des 150 entreprises innovantes sélectionnées est de 15 salariés, alors que selon l'Agence Nationale pour la Création d'Entreprise (ANCE), les entreprises de toute nature, créées en 1986, employaient 3 ou 4 salariés à l'issue de leur cinquième année d'existence9. L'étude révèle également que les entreprises innovantes présentent un taux de mortalité très inférieur à celui des autres entreprises: l'innovation et la technologie semblent favoriser la survie. Le taux d'échec calculé, sur un échantillon de 600 entreprises innovantes, est de l'ordre de 13% au bout de 4 ans. A rapprocher d'un taux d'environ 50% estimé par l'ANCE au terme du cinquième anniversaire et établi sur un échantillon d'environ 20.000 jeunes entreprises 10. La synthèse de l'étude de l'Usine Nouvelle est donc que les entreprises innovantes, grâce à leur potentiel de matière grise, semblent générer plus d'emplois et de valeur ajoutée que la moyenne des entreprises de création récente. Il ressort de ce développement que la création d'entreprise l'entrepreneuriat font l'objet d'une demande sociale émanant nombreux acteurs. et de

Les Etats des pays développés et notamment l'Etat français utilisent la création d'entreprise comme une solution possible au problème du chômage, un moyen indispensable au renouvellement du tissu industriel, un levier efficace au lancement et au développement d'activités innovatrices et très rapidement exportatrices. Les collectivités territoriales voient dans la création d'entreprises moyen de procéder à un rééquilibrage du tissu économique local et compenser les destructions d'emplois des grandes entreprises qui recentrent de plus en plus sur leur métier et qui délocalisent extemalisent certaines de leurs activités. un de se ou

8 9
10

Voir: "Les champions

de l'innovation",

l'Usine Nouvelle

1992 (n° 2346), p.37-43.

Ibid; p. 39 Ibid

10

L'outil privilégié des collectivités locales, dans leur démarche de soutien et d'accompagnement des initiatives de création et de reprise d'entreprise, est la pépinière d'entreprises, et un nombre important de collectivités sont dotés de leur propre structure 11. Les grandes entreprises s'efforcent de procéder à des reconversions de sites industriels en favorisant l'essaimage ou en participant activement à la création et au développement d'entreprises dans les territoires concernés. L'objectif est de réussir ces opérations en minimisant les coûts économiques et sociaux. Par ailleurs les grandes entreprises utilisent ces démarches pour stimuler en leur sein l'esprit d'entreprise et d'innovation et favoriser l'émergence d'activités nouvelles et innovatrices. Les institutions fmancières (sociétés de capital risque, banques,...) s'intéressent à cette clientèle nouvelle et essaient d'identifier le plus tôt possible les jeunes entreprises à potentiel de développement élevé. Certains individus (étudiants, salariés, chômeurs,...) voient dans la création d'entreprise, en fonction de leur situation personnelle et de leur motivation, un moyen de réinsertion professionnelle et sociale, une façon de maîtriser son destin, de s'accomplir ou de satisfaire un besoin élevé d'indépendance ou d'autonomie. Tous souhaitent mettre un maximum d'atouts de leur côté avant de s'engager dans une démarche réputée difficile et consommatrice de temps, d'énergie et d'argent. Face à l'importance de cette demande sociale, un véritable marché de la création d'entreprise s'est structuré et organisé. De nombreux intervenants proposent des prestations et des produits dans les domaines de l'éducation et de la formation (universités, écoles de commerce et d'ingénieurs, organismes consulaires, sociétés de formation,...), du conseil et de l'assistance (cabinets privés, experts comptables, conseillers juridiques,...), de l'immobilier d'entreprise, de la presse et de l'édition.

11

Une étude réalisée en 1989 indique que plus de 80 organismes offraient à cette date des services divers aux créateurs d'entreprises dans la région Rhône-Alpes. Source: BRUY AT C., HUMBLOT T. , "L'appui à la création d'entreprises (Rhône-Alpes 89)", SAFIR, 1990.

11

Le fonctionnement et le développement d'un marché de la création d'entreprise et la mise en évidence d'enjeux économiques et sociaux majeurs pour les pays développés justifient que la création d'entreprise puisse être au centre d'une problématique de recherche en sciences de gestion. L'intérêt d'une recherche supplémentaire dans ce champ se fait davantage sentir compte tenu de l'état actuel des recherches concernant la création d'entreprise. La situation est résumée par L. VICKERY, lors d'un constat effectué en 1985 et qui nous semble encore vrai aujourd'hui: «Si la gestion des entreprises est le parent pauvre de la recherche en France, il n'est pas exagéré de dire que la création d'entreprise est le parent pauvre de la recherche en gestion, aussi bien à l'étranger qu'en France. Ceci résulte en partie du fait que ce thème ne trouve pas vraiment sa place dans l'une ou l'autre des divisions classiques de la gestion, mais aussi dans /'idée que, la gestion étant l'affaire des grandes entreprises, la création est un épiphénomène sans importance12 ».

2. L'entrepreneur et ('ingénieur. ('innovation

deux acteurs de

L'innovation est l'instrument spécifique de l'entrepreneur. J. SCHUMPETER, le premier, souligne à quel point la fonction d'innovation, indépendante de la fonction de propriété du capital, est essentielle et fait de l'entrepreneur le vecteur même du développement économique13. La pensée économique contemporaine confère également à l'innovation un rôle primordial dans la création de richesses, par les opportunités qu'elle autorise14 . Les entrepreneurs doivent chercher les sources d'innovation, les changements et les informations pertinentes sur les opportunités créatrices. Ils doivent connaître, appliquer et maîtriser les principes qui

12

VICKERY L., "Recherche et création d'entreprise", spécial, Printemps 1985, p.17. Voir: 589p 1. SCHUMPETER, Théorie de l'évolution

EnseilUlement

et Gestion, numéro

13 14

économiaue,

Paris:

Dalloz,

1935-

Voir notamment: 1985 - 344 P

P. DRUCKER, Les entrepreneurs, Paris:

l'Espansion Hachette,

12

permettent de mettre en oeuvre les innovations, avec les meilleures chances de réussite. Le changement constitue donc une norme habituelle pour l'entrepreneur, qui « va chercher le changement, sait agir sur lui et l'exploiter comme une opportunité15». Les économistes qui ont vu dans l'innovation une des fonctions importantes de l'entrepreneur se rejoignent en général sur une conception large de l'innovation, qui trouve son origine ou ses fondements dans16 :

.

L'imprévu: la réussite, l'échec, l'événement extérieur inattendu, La contradiction entre la réalité telle qu'elle est, et telle qu'elle devrait être, ou telle qu'on l'imagine, La permanence des besoins structurels, Le changement qui bouleverse la structure de l'industrie ou du marché, et prend tout le monde au dépourvu, Les changements démographiques, Les changements de perception, d'état d'esprit et de signification, Les nouvelles connaissances scientifiques ou non.

.
. . . . .

L'entrepreneur est donc: «... l'homme qui voit une possibilité pour l'introduction d'un produit nouveau, d'une technique nouvelle, d'une matière première nouvelle, et rassemble le capital, la gestion, la main d'oeuvre et le matériel qui sont nécessaires pour l'effectuer... »17.

15 16 17

Voir:
Harvard

H. STEVENSON,

D.E. GUMPERT, "Au cœur de l'esprit d'entreprise",
pp.23 - 33

- l'Espansion,

1985 (Autonme),

Voir notamment: SCHUMPETER (1935), DRUCKER (1985), STEVENSON et GUMPERT (1985), CASSON (1991).
A. SHAPERO,
1983 (na 7), p 83

M. GRAD,

"La formation

à la fonction

d'entrepreneur",

CPE Etude

13

L'ingénieur a été, de tout temps, associé à l'invention et à l'innovation. H. VERIN lie d'ailleurs le mot d'ingénieur à ceux de génie et d'invention18. Les ingénieurs sont porteurs d'innovations, car leur formation scientifique et technique ainsi que leur expérience professionnelle leur confèrent une capacité à innover et les préparent, en particulier, à être des éléments pivots de l'innovation technologique19 . Un des précurseurs de l'ingénieur innovateur, s'il était nécessaire d'en trouver un, pouuait être GUTENBERG. C'est en innovant dans le domaine de la typographie, qu'il a permis à l'imprimerie de prendre un tournant décisif et de connaître un développement considérable20 . Avoir l'idée de fondre des caractères mobiles, et d'utiliser pour cela, un alliage de plomb, d'antimoine et d'étain, est une démarche d'innovation industrielle très moderne pour l'époque. Cet alliage permet en effet un point de fusion très bas, ainsi qu'une fluidité très favorable au moulage; les caractères une fois reproduits présentent des qualités mécaniques particulièrement intéressantes. L'histoire économique révèle le ingénieurs français, dont certains entrepreneurs. Citons en particulier, G. Eiffel, M. et C. Schlumberger, J. The\ Y. Gattaz. caractère innovant de nombreux furent également ou sont encore sans être bien entendu exhaustifs, Bertin, F. Bouygues, Truong Trong

Plus près de nous, une enquête récente montre que la proportion d'ingénieurs ou de diplômés de l'enseignement supérieur est 5 à 6 fois

18
19

Voir: VERIN H., "Le mot ingénieur", T. GAUDIN, -136 J. de NOBLET, "Les ingénieurs

Culture technique

1984 (nOI2), p.l9. 1984 (n° 12), p 133

et l'innovation",

Culture technique,

20

"Monsieur

l'ingénieur",

Culture technique,

1984 (nO 12), p 9

21

Fondation de la Société Réalisation Etudes Electroniques (R2E) qui a mis au point le micro-ordinateur Mieral (premier ordinateur français de ce type)

14

plus forte dans des micro-entreprises innovantes que dans des entreprises qui ne le sont pas22 . Le développement de l'innovation et le rôle des ingénieurs dans ce processus constituent à n'en pas douter des facteurs clés qui conditionnent, aujourd'hui, l'avenir économique des nations. Le cas du Japon est, à cet égard, édifiant. Ce pays, au bord du gouffre il y a 50 ans, a réalisé un redressement remarquable, en s'appuyant notamment sur la vitalité, l'agressivité commerciale et l'innovation de ses entreprises. L'action des entreprises japonaises est certes conditionnée par un environnement contraignant. Elle est d'autre part facilitée par une organisation rigoureuse de la société, une efficacité des liens entre pouvoir politique et pouvoir économique et un héritage, en termes de traditions et de composantes culturelles, propice à l'action collective. Ceci est connu et a fait l'objet de nombreux développements, mais ce qui l'est moins, c'est le rôle dévolu à l'ingénieur par la société japonaise. Ce rôle est mis en évidence par deux études récentes. La première montre que les « Guijutsusha »23 sont davantage utilisés par la société japonaise en fonction de leurs connaissances et compétences scientifiques et techniques que les ingénieurs français24. La deuxième contribution souligne, quant à elle, le rôle essentiel des ingénieurs japonais dans le domaine de l'innovation25. Elle met en évidence le fait que dans la culture collective et organisationnelle japonaise, les ingénieurs se substituent aux entrepreneurs qui, dans d'autres pays où la culture est plus « individualiste », ont en charge la fonction d'innovation.

22
23 24

Voir le 4 pages l'Industrie:

édité par le Service septembre

des Statistiques

Industrielles

du Ministère

de

S.E.S.S.I.,

1994 (n° 41)

Terme utilisé au Japon pour désigner un ingénieur ou un cadre technique d'entreprise C. LANCIANO, M. MAURICE, H. NOHARA, J.1. SILVESTRE, "Innovation: acteurs, organisations: les ingénieurs et la dynamique de l'entreprise. Comparaison
France - Japon", working paper, LEST

- CNRS,

1992.42

p

25

K. Y ASUMURO, "Engineers as functional 1993. p. 76 - 101 (source incomplète).

alternatives

in Japenese

industrialisation",

15

Résumons, à ce stade de notre développement, les quelques constats que nous avons mis en évidence: 1. La création d'entreprise représente aujourd'hui un enjeu économique et social majeur. Parmi les jeunes entreprises qui naissent chaque année, celles qui disposent d'un potentiel technologique et d'innovation sont particulièrement appréciées et aidées; 2. Les entrepreneurs et les ingénieurs sont des acteurs économiques qui participent au développement de l'innovation sous toutes ses fonnes. Or, l'innovation est devenu un levier essentiel de compétitivité des entreprises et des nations. A partir de là, il semble naturel de se poser la question de savoir si les pays développés en général, et la France en particulier, n'auraient pas intérêt à développer cette fonne sociale particulière d'utilisation des connaissances scientifiques et techniques de l'ingénieur qu'est l'entrepreneurial. Dans ces conditions l'ingénieur pourrait appliquer ses savoir et savoir-faire au développement de produits et d'activités économiques en étant son propre patron et en maîtrisant mieux son destin. Les entreprises créées par des ingénieurs sont en général porteuses d'innovations, génératrices d'emplois, et contribuent à régénérer le tissu industriel et social26. Sans avoir une vision exhaustive du phénomène, en raison d'une absence de données, la consultation attentive des enquêtes réalisées par l'Usine Nouvelle sur les «champions de l'innovation », montrent que de nombreux ingénieurs sont à l'origine de la création d'entreprises innovantes et performantes. C'est ainsi que TECHNOMED, 273 MF de chiffre d'affaires et 137 salariés en 1991, après cinq années d'existence, a été fondée par G. HASCOET, ingénieur de formation, qui avait auparavant travaillé pour AIR LIQUIDE et le Groupe TIIOMSON. La société VERILOG, 300 salariés et 115 MF de chiffre d'affaires, spécialisée dans les services informatiques, est née de la volonté commune d'une équipe de chercheurs comprenant plusieurs ingénieurs27.

26 27

J.C. STREICHER, "Créations d'entreprises: TechiQue, 1983 ( n° 521), p. 87 - 94

trop peu d'ingénieurs", Industries et

"Les champions de l'innovation", l'Usine Nouvelle, 1992 (n° 2346), pp. 37 - 43

16

Les exemples de ce type pourraient être multipliés dans de nombreux autres secteurs d'activité. Mais avant d'aller plus loin dans notre questionnement sur l'opportunité pour la société française du développement de la voie entrepreneuriale pour les ingénieurs, il convient de vérifier qu'il y a bien une compatibilité entre une situation professionnelle et sociale d'entrepreneur et un métier ou un diplôme d'ingénieur. Pour cela il est nécessaire de nous interroger sur l'ingénieur entrepreneur.

3. L'ingénieur

est-il entrepreneur?

Malgré la qualité des apports réalisés par les ingénieurs entrepreneurs présentés précédemment, la création d'entreprises par des ingénieurs diplômés apparaît encore comme un phénomène peu fréquent. Les candidats ingénieurs à la création ou à la reprise d'entreprises sont rares. y. GATTAZ, ancien président du Conseil National du Patronat Français (CNPF), ingénieur et entrepreneur lui-même, résume avec humour la situation, à travers la formulation de quatre « lois »28 :

.
.

«Première loi: dans toutes les écoles d'ingénieurs de France, il se trouve 15% des élèves, qui possèdent les qualités nécessaires pour devenir un bon chef d'entreprise. Deuxième loi: parmi les 15% ci-dessus, un tiers seulement, soit 5% du total des élèves ingénieurs, envisagent la possibilité de créer une affaire personnelle en partant de zéro. Troisième loi: parmi les 5% ci-dessus, les quatre cinquièmes, soit 4% abandonnent cette idée avant de l'avoir réalisée. Quatrième loi: dans le dernier 1% des rescapés, les deux tiers seront contraints d'abandonner par la suite. »

.
.

28

Y. GA TI AZ, Les hommes

en lUis, Paris:

Laffont,

1970, p.21

17

Une approche plus quantitative du phénomène situe la proportion des ingénieurs entrepreneurs, dans la population des entrepreneurs français, à un niveau compris entre 1% et 2%29. Si l'on s'intéresse, maintenant, à la population des ingénieurs diplômés français, nous constatons que la part, en son sein, des ingénieurs entrepreneurs a progressé fortement au début des années 1980 . Depuis 1984, elle est relativement stable, autour de 7%, comme le montre la figure ci-après. Pourcentage d'Ingénieurs créateurs ou repreneurs panni les Ingénieurs diplômés 10 8 6
4 2 0, 1980 1984 1988 1991 1994

Graphique 1
Source: Conseil national des ingénieurs et scientifiques de France (CNISF)

Enquêtes

socio-économiques

sur la situation des ingénieurs 1984,1988,1991,1994

diplômés

de 1980,

29

Estimation effectuée par l'auteur à partir des résultats de la 11ème enquête socioéconomique sur la situation des ingénieurs et des scientifiques publiés en 1994 dans le n° 7 (nouvelIe série) de la revue ID éditée par le Conseil National des Ingénieurs et des Scientifiques de France

18

Très peu d'ingénieurs choisissent donc la voie entrepreneuriale. Elle a pu être dans le passé une solution possible à l'obstacle de l'âge, pour les ingénieurs les plus âgés en recherche d'emploi. Depuis la crise des années 70, la création ou la reprise d'entreprise semble intéresser davantage les ingénieurs. Peut-être est-elle vue, un peu plus aujourd'hui, comme un débouché professionnel réel et à ne pas négliger, dans la perspective d'un avenir plus concurrentiel et incertain, où les diplômes ne suffisent plus à protéger leurs titulaires, dans un marché de l'emploi des cadres devenu progressivement plus difficile et dans une société qui s'interroge sur la place et le rôle de ses élites? Notre interrogation de départ est donc: pour quelles raisons l'ingénieur n'est-il pas davantage entrepreneur? Quels sont les facteurs, conditions et circonstances qui peuvent (ou pourraient) l'orienter vers la voie entrepreneuriale ?

4. Une recherche

sur les ingénieurs

entrepreneurs

Peu d'études et de recherches ayant été réalisées sur les ingénieurs entrepreneurs, nous avons choisi d'effectuer notre propre recherche pour tenter de répondre à ces questions. Chaque société crée des formes sociales d'utilisation du savoir scientifique et technique de l'ingénieur. Notre postulat de base est qu'une société post-industrielle ne peut se passer des services de l'ingénieur en tant qu'entrepreneur. Notre recherche s'est efforcée, à travers l'identification de facteurs liés à l'origine sociale, aux caractéristiques individuelles, à la formation et à l'expérience professionnelle des ingénieurs, lesquels exercent des influences positives ou négatives sur leur propension à créer ou à reprendre des entreprises et sur leurs comportements entrepreneuriaux, de dégager des marges de manoeuvre pour les décideurs politiques et économiques pour favoriser cette forme sociale d'utilisation des connaissances et des compétences de l'ingénieur qu'est l'entrepreneuriat. Nous entendons par «comportement entrepreneurial» d'un ingénieur un ensemble d'actions qui conduisent un ingénieur à s'engager dans une 19

démarche de création ou de reprise d'entreprise avec un investissement personnel et fmancier important. Notre défmition, restrictive, du comportement entrepreneurial des ingénieurs nous a fait exclure du champ de notre recherche les situations « intrapreneuriales » caractérisées par des démarches ou comportements d'ingénieurs basés sur une grande autonomie dans le travail et la prise de décision, la possibilité de développer des projets ou des activités nouvelles en prenant des initiatives et des risques personnels, mais pour le compte d'entreprises existantes et sans avoir le contrôle juridique et fmancier de ces entreprises. De même, nous établissons une distinction entre l'expression «comportements entrepreneuriaux» ou «comportement entrepreneurial», que nous venons de défmir et une deuxième expression, «comportements d'entrepreneur» que nous pouvons être amené à utiliser dans notre exposé. Dans notre esprit les comportements d'entrepreneur des ingénieurs peuvent traduire des préférences, orientations, décisions et actions d'ingénieurs qui ont créé ou repris une entreprise, vis-à-vis, par exemple, de l'innovation ou de tout autre problématique liée à la gestion ou au management d'une entreprise. En résumé, notre recherche sur les ingénieurs entrepreneurs a permis d'apporter des données nouvelles liées à quelques interrogations majeures. La première concerne l'identification des facteurs qui exercent une influence (positive ou négative) sur la propension à entreprendre des ingénieurs. Elle revient à poser les questions de l'identité et des caractéristiques des ingénieurs entrepreneurs. La seconde interrogation vis à mettre au jour les différents cheminements ou parcours qui conduisent les ingénieurs à entreprendre. Elle permet également l'identification éventuelle de profils différents d'ingénieurs entrepreneurs, lesquels profils peuvent avoir une importance quant aux types de comportements d'entrepreneur développés et aux types d'entreprises créées ou reprises. Pour tenter de mieux comprendre les comportements entrepreneuriaux des ingénieurs français, nous nous sommes intéressés à leur trajectoire personnelle, éducative et professionnelle. Notre pré-supposé théorique est que ce sont les interactions entre l'ingénieur et ses différents milieux d'appartenance (familial, éducatif, professionnel, notamment) qui 20

peuvent exercer sur lui des influences, le conduire vers des impasses ou l'amener à vivre des ruptures personnelles ou professionnelles. Ces interactions et les conséquences de ces interactions établissent les fondations du parcours de l'ingénieur, contribuent à la construction de sa trajectoire professionnelle et peuvent l'orienter vers des décisions et des comportements entrepreneuriaux. Pour nous, les comportements entrepreneuriaux des ingénieurs diplômés français ne nous semblent pas pouvoir être observés, analysés et compris sans cette mise en perspective. Les données nouvelles que nous apportons sur les ingénieurs entrepreneurs français proviennent de trois types d'enquête, comme le montre l'encadré ci-après. Cet ouvrage présente les résultats de notre recherche, ordonnés autour du processus entrepreneurial des ingénieurs (deuxième partie) et des parcours et figures des ingénieurs entrepreneurs (troisième partie). Il tente de mieux cerner l'ingénieur entrepreneur et évoque également la création d'entreprises innovantes (première partie). Il propose enfm une synthèse originale qui prend appui sur les résultats et quelques contributions antérieures majeures (quatrième partie).

21

1. L'enquête

qualitative

Interview de 20 ingénieurs entrepreneurs sur leurs motivations, formations, expériences, parcours... Ce travail a guidé la conception d'un questionnaire de plus de 20 pages destiné à être envoyé à un échantillon d'environ 6450 ingénieurs de la région Rhône-Alpes et a permis de repérer les logiques d'action qui conduisent les ingénieurs à entreprendre.
2. L'enquête sur les comportements entrepreneuriaux des ingénieurs

Définition d'un échantillon de 6450 ingénieurs de la région Rhône-Alpes, représentatif de la population des ingénieurs diplômés français et envoi du questionnaire. Retour de 681 questionnaires exploitables, ce qui donne un taux de retour légèrement supérieur à 12,6 %.. Saisie informatique des questionnaires. Analyse des données et interprétation des résultats, avec l'appui du logiciel Modalisa. Les résultats nous ont permis de mieux comprendre le processus entrepreneurial des ingénieurs

et d'identifier desparcours et desfigures d'ingénieurs entrepreneurs.
I

3. L'enquête socio-économique sur la situation des ingénieurs Utilisation de la 11ème enquête socio-économique sur la situation des ingénieurs français. L'enquête, tri-annuelle, est lancée et coordonnée par le Conseil National des Ingénieurs et Scientifiques Français (CNISF). Environ 30.000 ingénieurs diplômés ont participé à cette enquête. Quelques questions concernent la création et la reprise d'entreprise. Elles sont cependant très peu exploitées dans les analyses statistiques réalisées et les publications qui suivent l'enquête. Réalisation par l'INSEE qui est copropriétaire du fichier, à notre demande, d'une vingtaine de traitements spécifiques (essentiellement des tris croisés) destinés à exploiter plus en profondeur la dimension entrepreneuriale de cefichier. Les résultats issus de ces traitements nous ont permis de cerner les facteurs favorables ou défavorables à la propension entrepreneuriale des ingénieurs et de quantifier le phénomène.

22

PREMIERE

PARTIE

L'ingénieur entrepreneur et les comportements entrepreneuriaux des ingénieurs

En 1729, dans La science des ingénieurs, B.F. de BELIDOR distingue les apports respectifs de l"entrepreneur" et de l"'ingénieur" en prenant l'exemple de la réalisation de grands travaux et en insistant sur celui de la construction d'une forteresse30. Selon les termes du contrat, l'entrepreneur fournit le capital qui va permettre d'obtenir les matières premières et tous les autres éléments nécessaires à la réalisation du projet. L'ingénieur est chargé des aspects techniques. En d'autres termes, à l'entrepreneur la fInance et le commercial, à l'ingénieur la technique. Aujourd'hui, environ 20% des élèves d'une promotion quitte l'Ecole Nationale Supérieure des Arts et Métiers (ENSAM) sans poste irnmédiaf1 et un nombre croissant de responsables économiques considère qu'il y a une réelle opportunité, pour les ingénieurs motivés et animés par l'esprit d'entreprise, de créer ou de reprendre leur propre affaire32. Les mentalités doivent évoluer. Plutôt que d'attendre un emploi, les ingénieurs devraient, plus souvent, aller le chercher et le créer. Ces deux situations soulignent l'importance de la dimension socioéconomique de l'ingénieur entrepreneur et celle de la perspective historique qui doit être utilisée pour mieux l'appréhender. Ce point, complété d'un développement relatif à l'ingénieur et la fonction de dirigeant d'entreprise, fera l'objet du premier chapitre de cette partie. Le deuxième sera consacré à la création d'entreprises en France, avec une mise en exergue du phénomène de création d'entreprises innovantes. Cette première partie s'achèvera par un apport sur les comportements entrepreneuriaux des ingénieurs français. L'ingénieur, pour nous et dans tout ce qui suit, est défIni par sa formation et par son titre. Nous nous sommes intéressés, en effet, à l'ingénieur diplômé.

30

S. BOUTILLIER,

D. UZUNIDIS,

op. cit., p.9 et 10. opportunités pour l'emploi", ID 1994 (nOlO

31
32

CNISF, "Nouveaux métiers; nouvelle série), p.1O et Il.

nouvelles

Ibid., p.lO. Voir notamment le point de vue de Pierre CLENAM (Club Entreprise des Arts et Métiers).

FOURNIER,

Président

du

25

L'ingénieur français présente des spécificités qui doivent être appréhendées si l'on veut comprendre les cheminements et les logiques qui peuvent le conduire à créer ou reprendre une entreprise. Il convient de souligner tout d'abord le caractère discriminant du diplôme d'ingénieur en France, où le diplôme est vu très souvent comme le moyen d'accès à un statut et à des privilèges sociaux. Les Grandes Ecoles d'ingénieurs ont, comme d'autres écoles prestigieuses, une fonction sociale importante de transmission ou d'accès à des privilèges. Le diplôme d'ingénieur permet, en outre, de distinguer les ingénieurs des autres cadres techniques, dont certains peuvent exercer la profession d'ingénieur sans en avoir le titre. Il existe, d'autre part, une grande diversité de filières d'accès au diplôme d'ingénieur. Le système de formation des ingénieurs en France est dans ces conditions d'une très grande hétérogénéité. A. BRODER le présente comme un "système hétérogène, vertical, cloisonné. construit au fur et à mesure de la pression des besoins,,33 et explique le caractère hétérogène du système par une absence de logique interne dans sa construction et son évolution. Le système français de formation des ingénieurs est très hiérarchisé et très stratifié. Il peut être représenté par une pyramide avec au sommet l'Ecole Polytechnique, qui impose son modèle, puis les Grandes Ecoles d'ingénieurs les plus prestigieuses, puis en descendant vers la base les autres écoles d'ingénieurs, de moins en moins prestigieuses et de plus en plus orientées vers les fonctions techniques. Le "modèle" Polytechnique influence directement les autres filières et tout le système d'éducation. Cet ensemble et plus particulièrement les Grandes Ecoles d'ingénieurs représente un "système hiérarchique d'une grande rigidité'f34. Or, il existe un lien étroit entre ce système éducatif et les parcours et fonctions professionnels possibles des ingénieurs, ce qui fait dire à A. BRODER

33

BRODER A., "Enseignement technique et croissance économique en Allemagne et en France, 1870 - 1974. Quelques éléments en vue d'analyse approfondie", Frankreich Deutschland forshunl!:. technolol!:ie und industrielle entwicklunl!: in 19. und 20. Munich: Ed Yves COHEN et Klaus MANFRASS, 1990, p 66 95

-

34

Ibid. p. 83

26

que "le système français hiérarchisé et spécialisé pose le problème de la dynamique des carrières, de la souplesse et de la capacité d'adaptation au changement,t35. La dernière spécificité que nous allons présenter ici est que l'ingénieur français semble connaître aujourd'hui des interrogations profondes sur sa véritable identité professionnelle, dans la foulée de la crise des années 1930-1945. L'évolution de son statut social est très particulière. L'ingénieur a tout d'abord été un fonctionnaire au service de l'Etat jusqu'au milieu du XXème siècle. Puis il a été un architecte de l'industrialisation de la nation, de 1850 à 1930, nouant au passage une alliance forte avec le Patronat. A partir des années 1930, il a vécu une crise d'identité profonde qui le voit s'interroger encore sur les fondements de son statut social. Est-il reconnu comme un expert technique, un professionnel ou l'est-il comme un manager et un dirigeant? Existe-t-il d'autres voies et d'autres formes de reconnaissance? Ces spécificités nous semblent poser des problèmes actuellement car l'émergence d'exigences nouvelles liées aux avancées technologiques et à la mondialisation des marchés modifie les critères de la réussite professionnelle des ingénieurs et implique de leur part une grande capacité d'adaptation aux changements, l'apprentissage rapide de nouvelles technologies et le développement de la dimension humaine. L'approche des situations et des problèmes n'est plus la même. La raison d'être de l'ingénieur, sa base technique forte, tend à n'être plus suffisante. Aux savoir scientifique et technique, il est très souvent nécessaire, aujourd'hui, de développer de nouveaux types de savoirs: le "savoir gérer des ressources", en particulier la ressource humaine, et le "savoir gérer des réseaux de relations, de compétences ou de proximité". D'autre part, ces spécificités ne nous semblent pas de nature à laisser une grande place à la création ou à la reprise d'entreprise dans les choix professionnels des ingénieurs. On peut même se demander si le système de formation actuel des ingénieurs français ne contribue pas à ériger des barrières à l'entrepreneuriat. Au delà d'une évolution des critères de la réussite professionnelle des ingénieurs, les enjeux nous semblent essentiels pour notre société, même

35

Ibid. p. 93 27

si la voie vers le changement est difficile, comme le souligne A. BRODER: "Le problème de l'enseignement technique n'est pas essentiel en soi. Ii pose la question de la croissance, du choix de société, de la hiérarchie des élites, de la réalité des politiques culturelles face aux discours. C'est rappeler que la formation est un des miroirs d'une
société.36"

L'entrepreneur est un personnage qui présente une multitude de facettes dans la littérature économique, sociologique et psychologique. L'entrepreneur, pour nous, est avant tout, un individu qui prend des risques personnels (recherchés ou acceptés) dans un environnement économique incertain et qui montre un intérêt marqué pour le développement, beaucoup plus que pour le fonctionnement. Il crée de la valeur et des richesses en innovant et en réorganisant des mécanismes économiques et sociaux. Dans ce qui suit, l'entrepreneur est caractérisé par son passage à l'acte dans une création ou une reprise d'entreprise plus que par son métier, sa formation ou ses compétences. L'ensemble de ce qui est présenté dans cette partie doit nous permettre de mieux comprendre qui est l'ingénieur entrepreneur et ce que peuvent être ses "déterminants" et ses comportements de créateur et de repreneur.

36

Ibid.,p. 94 28

Chapitre Quelques caractériser

1 : points de repères pour l'ingénieur entrepreneur

Avant de nous intéresser à l'ingénieur entrepreneur, à partir d'une analyse centrée sur la dimension socio-économique, nous nous proposons d'étudier la relation qu'a l'ingénieur avec la fonction de direction d'entreprise. Un dirigeant d'entreprise37 peut avoir un statut de salarié ou bien être également propriétaire de l'entreprise qu'il dirige. Ce dernier cas est, dans notre esprit, celui de l'ingénieur entrepreneur qui a créé ou repris, avec ses propres fonds, seul ou en équipe, une entreprise qu'il dirige, en assumant les risques liés à tout projet d'entreprise.

1. L'ingénieur d'entreprise

et

la

fonction

de

dirigeant

Diriger une entreprise est une situation qui constitue une étape, parfois un aboutissement, dans un parcours professionnel et/ou personnel. Cette étape est la résultante d'un processus où de nombreux atouts ont dû être développés et mobilisés pour convertir une possibilité ou une opportunité en une réalité. Nous allons évoquer ces différents points en décrivant les façons d'accéder à la fonction de dirigeant. Nous tenterons ensuite de marquer la position des ingénieurs dans ces différentes voies d'accès à la fonction de dirigeant.

37

Nous confondons volontairement, ici, les notions de "dirigeant", "patron" et "entrepreneur". Cette confusion n'est, bien entendu, pas systématique dans la littérature. E. COHEN, par exemple, opère une distinction intéressante entre ces différentes notions; voir: E. COHEN, "Patrons, Entrepreneurs et Dirigeants: avantpropos", Sociologie du travail 1988 (n04), p.509-512.

29

1.1. Uaccès à la fonction de dirigeant d'entreprise Les dirigeants d'entreprises ne sont pas tous égaux entre eux. La pluralité des types d'entreprises dont les dirigeants sont les "patrons" renvoie à des réalités profondément différentes. La distinction la plus évidente est celle qu'il convient de faire entre "grandes entreprises" et PME. Les dirigeants des "grandes entreprises modernes" doivent gérer des entreprises multiproduits, multi-établissements et multinationales38. Il n'est pas possible de comparer l'entreprise capitaliste familiale traditionnelle avec une entreprise comme, par exemple, UNILEVER, et ses 320 000 salariés répartis dans 500 établissements, disséminés dans 75 pays et dirigée centralement à partir des Pays-Bas39. Les ressources disponibles d'une grande entreprise sont, généralement, importantes, diversifiées et lui donnent un pouvoir considérable40. Les PME ne disposent pas de ces ressources ni de la puissance qui y est associée. Peu ou pas diversifiées, très souvent confmées au marché intérieur, bénéficiant de capacités de recherche-développement et d'innovation, d'un accès au marché fmancier et aux aides de l'Etat sans commune mesure avec ceux des grands groupes, les PME subissent au contraire le marché plus qu'elles ne le façonnent. Dans ces deux pôles d'entreprises très contrastés, il est possible de distinguer différentes figures de dirigeants français et donc autant de voies d'accès à la fonction de "patron". Nous allons évoquer, tout d'abord, le cas des dirigeants des grandes entreprises françaises, avant d'aborder celui des "patrons" de PME.

38 39
40

Voir: H. WEBER, "Cultures patronales et types d'entreprises: typologie du patronat", Sociologie du travail1988 (n04), p.558-566. Ibid., p.558.
Pour une description plus détaillée voir M. BAUER

esquisse d'une

et E. COHEN (1988).

30

1. 1. 1. Les dirigeants des grandes entreprises

françaises

Ils peuvent être regroupés au sein de trois grands groupes qui sont accessibles suivant des modalités et des voies différentes. Le premier groupe est celui de l"'establishment" patronal41. C'est une figure de dirigeant assez spécifiquement française. Ces dirigeants ont été portés à l'état-major d'une grande entreprise au terme d'un parcours parfaitement organisé, avec l'aide de l'Etat, au cours duquel le capital culturel et relationnel est ajouté au capital économique, et une légitimité "méritocratique" à la légitimité héréditaire42. Le parcours de ces dirigeants démarre au sein d'une honorable famille de la bourgeoisie et passe successivement par les collèges et lycées les plus réputés, les grandes écoles (X, Centrale, ENA,...), les grands corps de l'Etat (Inspection des fmances, Conseil d'Etat, Cour des comptes, Mines, Ponts et Chaussées,...), la haute fonction publique, avec, de préférence, une station prolongée au sein des cabinets ministériels. Il débouche sur une cooptation à l'état-major d'un grand groupe, avec une possibilité d'accès au poste de PDG après quelques années de mise à niveau. Sur les deux cents plus grandes entreprises françaises, en 1987, 51,5% sortent d'une "grande école de première catégorie" (Polytechnique, Centrale, ENA, lEP, HEC) et 22% d'une "grande école de seconde catégorie". 6,6% sont diplômés d'une université et 13,7% sont autodidactes43. La part des dirigeants des 200 plus grandes entreprises françaises qui bénéficient de l'atout "Etat'044 est passée de 41% (en 1987) à 47% (en 1994). Sur cette période, les grands corps se renforcent puisqu'ils représentent 35%

41
42 43
44

Cette désignation

est empruntée

à H. WEBER,

op.cit., p.559.

Voir: P. BOURDIEU et M. de SAINT-MARTIN, "Le patronat", Actes de la recherche en sciences sociales, mars-avril 1978 (n020-21). Voir: M. BAUER, B. BERTIN-MOUROT, Les 200. Comment devient-on un ImInd patron?, Paris: Ed. du Seuil, 1987, p.180-181.
Expression utilisée par M. BAUER et B. BERTIN-MOUROT, op.cit. Voir également: M. BAUER, "Grands patrons, Capital Etat et entreprise: les 200 révèlent...", (n04), p.567-584. Sociologie du travail1988

31

de l'origine des dirigeants, en 1994, contre 28% en 198745. Ces quelques données montrent que la majorité des dirigeants des grandes entreprises françaises sont issus de la haute fonction publique et cette prédominance tend à s'accroître depuis dix ans, en dépit des privatisations. Le poids de l'establishment patronal au sein du grand patronat français renvoie au rôle important qu'assume l'Etat dans notre pays. Et plus spécifiquement aux rapports entre Etat et société civile, politique et économie et à ce qui est désigné par l'Etat-providence à la française. L'Etat qui régule et redistribue, comme dans les pays scandinaves et anglo-saxons, mais aussi l'Etat qui développe et entreprend. C'est cette puissance économique de l'Etat qui a permis à ses hauts fonctionnaires et à leurs "grands corps" de "coloniser" les grandes entreprises46. Les entreprises publiques, naturellement, mais aussi les entreprises privées dépendantes des commandes et des aides publiques. Le second groupe de dirigeants des grandes entreprises françaises est celui des hommes issus de l'entreprise, de ceux qui se sont appuyés principalement, pour conquérir leur titre de "grand patron" sur l'atout "carrière''''7. Pour H. WEBER ces dirigeants qui ne viennent pas de l'Etat, mais de l'entreprise, soit qu'ils l'aient créée (BOUYGUES, TRIGANO, BELLON, etc...), soit qu'ils l'aient développée ou redéployée (RIBOUD, DALLE, LECERF,...) sont des "managers à l'américaine,048. Ces hommes qui viennent de l'entreprise sont branchés sur le marché et dirigent comme des "capitaines d'industrie" des grandes entreprises modernes très diversifiées et en activité sur des territoires mondialisés. Dans ce groupe, l'ascension des cadres à la tête de leur entreprise ne

45

Voir notamment: Le Monde du 16 février 1995 (p.4): "La moitié des patrons issus de l'Etat"; Les Echos du 16 février 1995 (p.2): "Les grands patrons sont issus des grands corps d'Etat". Ces deux articles citent une étude du CNRS par M. BAUER et B. BERTIN-MOUROT qui réactualise les résultats première recherche publiés en 1987.

français surtout réalisée de leur

46 47 48

H. WEBER, op.cit., p.561. Cette expression est utilisée par M. BAUER et B. BERTIN-MOUROT,op.cit. H. WEBER, op.cit., p.561.

32

concerne que 21 % des dirigeants. Ce pourcentage est en régression constante depuis 10 ans49. Le troisième et dernier groupe de dirigeants du grand patronat français est celui des "héritiers des grandes dynasties bourgeoises"so. Pour ces derniers, comme pour les fondateurs d'entreprise qui appartiennent au groupe précédent, l'atout principal utilisable dans la stratégie de conquête du titre de patron est l'atout capita151. Dans ce groupe des héritiers, figurent les grandes dynasties bourgeoises du XIXème siècle: les de Wendel, Michelin, Schneider, Schlumberger, Seydoux, de Royere,... M. Bauer et B. Bertin-Mourot dénombrent 21 héritiers sur les 82 premières sociétés mères françaises, exactement autant que de fondateurs52. La part des héritiers et des fondateurs, parmi les 200 dirigeants des grandes entreprises françaises, se situant autour de 30%53. Le groupe des héritiers est en régression pour au moins deux raisons. La première est que les familles sont de moins en moins à même de lever sur leur patrimoine les immenses capitaux qu'exigent désormais les investissements matériels et immatériels. La seconde est que le droit de propriété et le privilège de la naissance ne sont plus considérés comme des qualités suffisantes pour accéder au poste de PDG. Il faut de surcroît accomplir le parcours du grand patron de l"'establishment" ou du "manager à l'américaine" . Les héritiers des grandes dynasties industrielles sont ainsi résorbés, tendanciellement, dans les deux premiers types de dirigeants évoqués et perdent leur spécificité54.

49 50

Le Monde H. WEBER, Expression M. BAUER, Le Monde

du 16 février 1995, op.cit., p.4. op.cit., p.563. proposée par M. BAUER et B. BERTIN-MOUROT, op.cit., p.1 16. op.cit.

51
52 53

B. BERTIN-MOUROT,

du 16 février 1995, op.cit., pA.

54

H. WEBER, op.cit., p.564.

33

En synthèse, les dirigeants des grandes entreprises françaises peuvent être regroupés suivant une représentation, légèrement différente de la précédente inspirée des travaux de H. WEBER, articulée autour des trois atouts maîtres qui leur permettent d'accéder au titre de patron.

Type d'atout

Capital

Etat Ancien haut fonctionnaire ou responsable politique

Carrière

Type de patron

Propriétaire

Homme d'entreprise

Type d'univers d'accumulation de "atout maître
Source: d'après

l'univers de "argent et de la finance

le monde de l'état l'organisation
interne des entreprises
", p. 46 françaises

M. BAUER. B. BERTIN. MOUROT. "les 200

Tableau 1 : Les atouts maitres des dirigeants des grandes entreprises

Ceci étant, le gros des effectifs patronaux est constitué par les dirigeants de PME et nous allons maintenant nous intéresser à ces derniers.

1.1.2. Les patrons de PME

H. WEBER distingue, au sein du patronat de PME, deux catégories55 : Les entrepreneurs; petits et moyens patrons habités par l'esprit du capitalisme et la culture entrepreneuriale, fortement innovateurs. Le patronat patrimonial; habité par la culture du même nom, sinon par l'esprit rentier. Souvent routinier, conservateur et autoritaire, ce groupe rassemble la grande majorité du patronat de PME.

55

Ibid., p.565.

34

L'accès à la fonction de dirigeant d'une PME industrielle peut être envisagé, en distinguant trois filières principales56. Ces filières détenninent trois types de dirigeants. Les fondateurs, peu ou pas diplômés, propriétaires du capital. Les héritiers, faiblement diplômés à la première génération, puis de plus en plus titrés au fur et à mesure que la distance avec le fondateur s'accroît, qui partagent la propriété avec les autres membres de la famille. Les ingénieurs, diplômés de grandes écoles, n'ayant pas de participation au capital de l'entreprise. Pour bien comprendre ces différents types, il est nécessaire de suivre le raisonnement des personnes qui les ont identifiés. Les extraits de leurs conclusions que nous proposons ci-dessous résument leur point de vue et la logique qu'ils ont suivie. "Au sein de la population patronale, il n'apparaît pas que la possession du capital scolaire aille de pair avec la possession du capital industriel(.. .) Tout se passe comme s'il y avait trois voies d'accès à la fonction patronale: le risque de l'entrepreneur qui fonde son entreprise parce qu'il n'a pas de capital scolaire qui lui garantirait un rang et une fonction de commandement dans la structure des emplois. l'héritage qui paraît de moins en moins légitime à mesure que les liens du sang sont plus lâches et plus distants entre l 'héritier et le fondateur; alors celui-là y ajoute le capital scolaire: la formation dans les grandes écoles d'ingénieurs est indispensable pour conquérir le gouvernement par délégation des filiales et des établissements dépendant des grandes entreprises nationales ou multinationales. (.j Ces trois voies d'accès ,,57 sont autant de types de légitimités... Depuis 1979, date à laquelle J. BUNEL et J. SAGLIO ont effectué leurs observations, d'autres situations ont été observées qui complètent leurs travaux.

56 57

J. BUNEL, J. SAGLIO, L'action patronale, du CNPF au petit patron, PUF, 1979. Ibid., p.64-65.

35

C'est ainsi que dès le début des années 1980, on a vu émerger dans l'industrie un nouveau type de dirigeants: les repreneurs. Ces derniers, ayant fait carrière comme cadres dans des PME, se sont retrouvés dans des situations où il leur était possible de prendre le contrôle d'une entreprise. Celle-là même où ils étaient salariés, ou une autre, au moment du dépôt de bilan, par exemple. Dans ces conditions, ils sont devenus propriétaires dirigeants de leur entreprise58. Une étude réalisée presque 10 ans après celle de J. BUNEL et J. SAGLIO apporte quelques nuances intéressantes aux précédents constats59. Elles portent essentiellement sur les profils de dirigeants. D'une part, les dirigeants ayant un niveau de formation inférieur au Bac sont très faiblement représentés dans cette seconde étude (9,6% contre 40% dans l'étude de J. BUNEL et J.SAGLIO). La très grande majorité des individus de cette catégorie proviennent d'un milieu social peu élevé: ouvriers, petits commerçants ou agriculteurs. D'autre part, s'agissant des fondateurs (créateurs d'entreprise), 9% ont une formation d'ingénieurs et 9% ont une formation littéraire supérieure, dans l'enquête de 1. BUNEL et 1. SAGLIO. Ces proportions s'élèvent considérablement dans la seconde enquête. En effet, 34,6% des créateurs sont diplômés d'écoles d'ingénieurs ou commerciales et 34,6% ont reçu une formation dans une grande école française. Parmi ces derniers, 7,7% ont une double fonnation et fait plus étonnant, 3,8% proviennent de "grands corps". Ces trois dernières catégories n'étaient pas représentées dans l'étude de 1979, pour les fondateurs. Une autre étude, portant sur les créateurs d'entreprises dégage les catégories suivantes: 41% de l'échantillon est composé d'agents de maîtrise, niveau contremaître, 21 % sont des ingénieurs, 6% des cadres conftnnés et 8% d'anciens dirigeants d'entreprise60.

58 J. SAGLIO, "Les ingénieurs sont-ils des patrons comme les autres 1, Culture
technique 1984 (nOI2), p.93-101. 59 M.F. RAVEYRE, "Jeux de miroirs. L'aide de Saint-Gobain Développement aux PME", Document du Groupe Lyonnais de Sociolofrie Industrielle (GLYSI) 1988
(n02), 267p.

60

Voir l'étude de l'ADEP: Création d'activités. continue, Paris, 1979, p.20-21.

création d'emplois

et formation

36

La dernière étude que nous avons consultée semble mettre en évidence l'apparition et la croissance d'un "nouveau profil de créateurs". Sur un échantillon de 400 individus, créateurs d'entreprises, 21% ont une formation supérieure, niveau 3ème cycle ou grande école61. Dans cette étude, 19% des créateurs ont une formation de base plutôt technique et professionnelle, du niveau Bac et les créateurs par "tradition familiale" ne représentent que 4% de l'effectif. Il apparaît donc, en confrontant ces différentes données, qu'un changement a eu lieu, en quelques années, quant au niveau de formation des créateurs d'entreprise qui tend à s'élever. Pour terminer cette approche des dirigeants de PME, nous allons présenter les résultats de deux études très récentes qui proposent des types intéressants. La première étude62 esquisse une typologie de dirigeants de PME à partir de deux variables qui visent à cerner l'orientation de l'individu dans ses relations au capital de l'entreprise, pour la première et à cerner le genre de relations qu'il envisage avec les salariés de l'entreprise, pour la seconde. Les différents types obtenus, à partir du croisement de ces deux variables, sont présentés dans le tableau suivant. OrientationSalariés
Communauté

Autonomie HOMMES
D'AFFAIRES MANAGER

Orientation Capital

Patrimoine Carrière

PATRON EMPLOYEUR

(D'après M.F. RAVEYRE et J.

SAGLIO Document GL YSI n° 511992) Tableau 2: Typologie des orientations de l'action patronale

-

61
62

M. GUYOT, Technolol/;ie.

"Nouvel entrepreneur ou nouveau Idéolol/;ie, Pratique 1987.

travailleur?:

le créateur

d'entreprise",

M.F. RA VEYRE, J. SAGLlO. du GL YSI 1992 (nOS)

"Les herbes folles des friches industrielles",

Document

37

Le patron correspond au modèle classique du patron propriétaire français. L'entreprise est pour lui, tout à la fois, un élément du patrimoine familial et une communauté dont il a la charge. Pour l'homme d'affaires, J'entreprise fait partie intégrante de son patrimoine personnel, mais il ne ressent aucune responsabilité sociale particulière vis à vis des salariés. A l'opposé, l'employeur attache plus d'importance, pour valoriser sa réussite personnelle, au fait qu'il contribue à créer et à maintenir des emplois, plutôt qu'à son enrichissement fmander personnel. Enfm, le manager, ne se sent impliqué ni dans la gestion du patrimoine des propriétaires, ni dans la sauvegarde de l'emploi local. Ce qui le préoccupe, principalement, c'est le déroulement de sa propre carrière. La seconde et dernière étude63 identifie trois types de dirigeants. Tout d'abord, le dirigeant autodidacte, sans formation ou avec une formation au maximum au niveau Bac. C'est fondamentalement un créateur qui a fondé son entreprise de longue date. Le second type de dirigeant est celui du manager multi-expériences. Ces dirigeants ont une formation d'ingénieur et ont accédé à la fonction en rachetant l'entreprise ou en étant désigné par les actionnaires. Leur expérience professionnelle antérieure a consisté à diriger une autre entreprise ou à exercer une fonction d'encadrement dans une autre entreprise. Le dernier type est celui du gestionnaire stable. La formation de ce dirigeant s'est effectuée dans une université de gestion ou dans une école supérieure de commerce. Le mode d'accession à la fonction de dirigeant a été la transmission familiale ou la promotion interne et l'expérience professionnelle antérieure s'est déroulée dans une autre fonction de l'entreprise qu'il dirige actuellement.

63

H. SILVESTRE et R. GOUIET : «Approche typologique du tissu industriel des PMI indépendantes et filiales de groupe de la Région Rhône-Alpes à partir des facteurs constituant la démarche stratégique de leurs dirigeants", Rapport de recherche de l'IRE (Groupe ESe Lyon), Septembre 1995.

38

Là encore, la proportion des tfuigeants ayant une formation supérieure est importante. Elle représente 83% de l'effectif. La proportion des ingénieurs tfuigeants, dans cette étude, est de 34%. Cela nous conduit, maintenant à examiner plus précisément la place des ingénieurs dans ces situations de dirigeant d'entreprise.

1.2. La place des ingénieurs dans l'éventail des situations de dirigeant d'entreprise
Les quelques études sur lesquelles nous nous sommes appuyés pour analyser les différents modes d'accès à la fonction de dirigeant d'entreprise, nous ont montré, au passage, que les ingénieurs pouvaient être, tout à la fois, des tfuigeants de grandes entreprises et de PME. Seulement, en fonction des cas et des situations, les modalités d'accession ne sont pas les mêmes. La dernière enquête socio-économique sur la situation des ingénieurs français64 montre que 11,1% d'entre eux occupent des emplois de travailleur indépendant (1,5%), chef d'entreprise ou dirigeant majoritaire (1,7%), président directeur général ou assimilé (3,2%) ou directeur général et directeur général adjoint (4,7%). Ces emplois peuvent être assimilés à des emplois de dirigeant. Si tout ancien élève d'une école d'ingénieurs peut théoriquement occuper un poste de direction, c'est plus fréquemment le cas des anciens élèves des meilleures écoles. Pour des hommes de 20-25 ans d'expérience professionnelle, la probabilité d'être PDG ou directeur général d'une entreprise de 500 salariés passe de 20% pour un diplômé de l'INSA à 30% pour un diplômé des Arts et Métiers, à 46% pour un Centralien, 50% pour un diplômé des Mines et 62% pour un polytechnicien65. Le diplôme reste encore en France un des critères déterminant pour la fonction, la carrière et le niveau de salaire après 25 ans d'expérience.

64 65

CNISF, "Ilième

enquête...", op.cit.

La lettre du GO, "Le sa1aire du dip1ômé", novembre 1994 (n011), Editions Formation Carrières (Paris).

39

Les ingénieurs qui accèdent à la direction de grandes entreprises françaises se servent des atouts "capital", "Etat" ou "carrière". Le plus utile est incontestablement l'atout "Etat". On assiste de plus en plus à des processus de conquête des places de pouvoir dans l'industrie et la fmance, où la ressource clé est le passage par un grand COrpS66. Certes, ce recours aux ingénieurs des grands corps pour peupler les sommets de l'industrie ne constitue pas un phénomène récent. A. THEPO'f'!7 a pu décrire le début du mouvement et la constitution des premières chasses gardées. Le processus s'est ensuite accéléré et a connu un considérable développement dans l'après-guerre68. Le phénomène est aujourd'hui massif. M. BAUER69 qui s'est livré à une comptàbilité très précise, a pu établir que près de la moitié des ingénieurs du corps des Mines "pantouflent" dans les secteurs industriels public ou privé et à des postes qui avec l'âge sont toujours des postes de dirigeant. Par ailleurs, un grand patron sur quatre est issu d'un grand corps, le corps des Mines totalisant à lui seul 17 présidences en 1986, contre 13 pour le corps des Ponts7o. D'autres études ont porté sur les dirigeants des grandes entreprises françaises. Nous avons, plus particulièrement, retenu celle qui traite des dirigeants des grandes entreprises électriques en France, dans la période 1911-197371.

66

E. COHEN, "Formation, modèles d'action et performance de l'élite industrielle: l'exemple des dirigeants issus des corps des Mines", Sociolol!:ie du travai11988 (n04), p.587-614. A. THEPOT, "Les ingénieurs du Corps des Mines", in Maurice LEVY-LEBOYER (sous la direction de), Le patronat de la seconde industrialisation, Paris: Les éditions ouvrières, 1979, p.237-246.
E. COHEN, M. BAUER, "Formation, modèles d'action...", op.cit. op.cit., p.588.

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B. BERTIN-MOUROT,

48 "grands patrons" SUT 196 sont issus des grands corps administratifs. PaT "grands patrons", M. BAUER désigne simplement ceux qui font partie du club des "200" premièTes entreprises françaises, paT le chiffte d'affaiTes. P. LANTHIER, "Les dirigeants des grandes entreprises électriques en France, 1973", in Maurice LEVY-LEBOYER (sous la diTection de), Le patronat seconde industrialisation, Paris: Les Editions Ouvrières. 1979, p.\01-136. 1911de la

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Les dirigeants des grandes entreprises électriques appartiennent à plus de 80% aux classes dominantes72. Les diplômes d'ingénieur dominent très largement: autour de 75% dans le secteur privé et près de 15% dans le secteur public. Parmi les ingénieurs qui ont dirigé les entreprises électriques françaises, sur cette période, force est de constater la suprématie de l'Ecole Polytechnique, avec près de 50% des postes de dirigeant. Cette position prépondérante est liée au prestige de l'Ecole et au rôle idéologique joué par les ingénieurs de Polytechnique dans les milieux de droite, de 1919 à 193973 . Dans une étude sur le patronat français de 1912 à 1973, M. LEVYLEBOYER souligne, au sein du groupe des dirigeants, la place prépondérante des ingénieurs et surtout celle de ceux qui sont diplômés des grandes écoles d'ingénieurs et en particulier de l'Ecole polytechnique74. Pour accéder à la direction des petites et moyennes entreprises, les démarches et les atouts des ingénieurs ne sont pas tout à fait les mêmes. Ils peuvent être dirigeants de filiales, héritiers, créateurs ou repreneurs de leur propre entreprise. En tout cas, la diversité des situations et des parcours est grande. Dans l'enquête de 1. BUNEL et J. SAGLI075, la proportion des ingénieurs parmi les créateurs d'entreprise est de 9%. Elle passe à 23% au sein du groupe des héritiers de première génération et à 48% au sein de celui des héritiers de deuxième génération. Dans des situations de reprise, sans lien de parenté, la part des ingénieurs est de 72%. Et emm , nous retrouvons 76% d'ingénieurs parmi les chefs d'établissement et directeurs de filiales.

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Haute bourgeoisie industrielle. commerciale, financière. politique. militaire, noblesse; professions libérales. scientifiques, universitaires. cadres supérieurs, directeurs, ingénieurs. P. LANTHIER, op.cit., p.llO. M. LEVY-LEBOYER, "Le patronat ftançais, 1912-1973". in Le Datronat..., op.cit., p.137-188. J. BUNEL, J. SAGLlO, L'action patronale op.cit., p.64.

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Celle de M.F.RA VEYRE76 donne une proportion d'ingénieurs de 69,2% parmi les créateurs (34,6% de l'effectif sont représentés par des ingénieurs diplômés d'une grande école). D'autres études sur les dirigeants de PME indiquent des proportions d'ingénieurs égales à 21 %77 et 34%78. Il ressort de l'analyse de toutes ces données que la place des ingénieurs dans des fonctions de dirigeant d'entreprises est importante. Pour autant cela ne veut pas dire que l'ingénieur est entrepreneur, c'est à dire qu'il est disposé à prendre le risque de créer ou de reprendre sa propre entreprise. Il est évident que l'ingénieur entrepreneur n'est pas un ingénieur dirigeant comme les autres: il doit prendre des initiatives, promouvoir le changement, accepter et assumer des risques personnels parfois très élevés. Pour nous en convaincre, nous allons tenter d'avancer dans la compréhension de l'ingénieur entrepreneur en adoptant une perspective d'analyse centrée sur la dimension socio-historique de ce type d'acteur.

2. La dimension entrepreneur

socio-historique

de l'ingénieur

L'ingénieur entrepreneur n'apparaît pas d'une façon identique dans le parcours historique des ingénieurs, du XIXème siècle à nos jours. Son rôle et sa contribution dans la création et le développement des entreprises ont connu des variations parfois très importantes. Les périodes et les besoins économiques de notre société, le système éducatif et les écoles d'ingénieurs semblent exercer des influences fortes sur la propension entrepreneuriale des ingénieurs français. Nous allons nous efforcer de démontrer ces quelques points en analysant, dans l'ordre, l'évolution historique de l'ingénieur entrepreneur, le rôle des écoles et leur positionnement actuel.

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M.F. RA VEYRE,

"Jeux de miroirs...",

op.cit., p.118.

ADEP, op.cit., p.20-21.

78

H. SILVESTRE, R. GOUlET, op.cit.

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