L'innovation entre philosophie et management

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Out of the box !, injonction destinée aux créatifs, forme le point de départ de la réflexion menée ici. De quoi se compose la boîte de laquelle on nous enjoint de sortir ? Qui la construit et à quoi sert-elle ? 3 cubes ont été identifiés, qui formatent nos identités, nos usages et nos objets. L'innovation est nécessaire pour les entreprises, mais elle est aussi un danger, et doit être domestiquée et "cubée" pour organiser une concurrence. Si l'innovation était débridée, aucun marché n'y résisterait...
Publié le : dimanche 1 janvier 2012
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EAN13 : 9782296478183
Nombre de pages : 233
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© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55733-8
EAN : 9782296557338L’innovation entre
philosophie et management
La théorie des trois cubes LITTLE BOXES
Little boxes on the hillside s made of ticky tacky
Little boxes s
Little boxes all the same
There's a green one and a pink one
And a blue one and a yellow one
And they're all made out of ticky tacky
And they all look just the same
And the people in the houses all go to the university
And they all get put in boxes, little boxes all the same
And there's doctors and there's lawyers
And business executives
And they're all made out of ticky tacky and they all look just the same
And they all play on the golf course and drink their martini dry
And they all have pretty children and the children go to school
And the children go to summer camp
And then to the university
And they all get put in boxes, and they all come out the same
And the boys go into business and marry and raise a family
And they all get put in boxes, little boxes all the same
There's a green one, and a pink one
And a blue one and a yellow one
And they're all made out of ticky tacky
And they all look just the same
Malvina Reynolds, 1962 Nicolas Babey
François Courvoisier
François Petitpierre
L’innovation entre
philosophie et management
La théorie des trois cubes
Conception et dynamique des organisations
Éditions L’Harmattan
5-7, rue de l’École Polytechnique
75005 Paris Collection
« Conception et dynamique des organisations »
Fondée et dirigée par
Alain Max Guénette et Jean-Claude Sardas
Ouvrages parus dans la collection
Cf. pp. 229-231
Couverture et design de la collection
Samantha Guénette et F. Paolo Sciortino
Agence B+ bpositive.pa@gmail.com
Révision du manuscrit
Loyse Renaud Hunziker
Éditions L’Harmattan
5-7, rue de l’École Polytechnique
75005 Paris À Katia, Julie et Arthur
À Anne, Fabienne, Martine, Lucie
À Morgane Sommaire
Introduction ............................................................................................ 11
1. L’innovation, entre consumérisme et coopération ...................... 19
1.1. Caractéristiques du capitalisme consumériste ............................ 26
1.2. Caractéristiques des objets du capitalisme consumériste ........... 31
1.3. Le contrepoint du luxe ................................................................ 36
1.4. Avènement d’un nouveau type de capitalisme : coopération -
contribution ................................................................................. 40
2. Langage et catégories ..................................................................... 49
2.1. Méthodes ...................................................................................... 60
2.2. Potentiel d’innovation de l’invention ......................................... 67
3. Et pourtant, ça fuit… 73
3.1. Centre et périphérie ou froid et chaud ........................................ 75
3.2. La normalité ................................................................................ 80
3.3. Les degrés de l’invention ............................................................. 81
3.4. Invention, déduction, nouveauté et innovation .......................... 89
4. Nos identités .................................................................................... 93
4.1. Théorie des conventions et croyances ....................................... 100
5. Nos comportements ...................................................................... 105
6. Nos objets ...................................................................................... 113
6.1. Besoins versus désirs ................................................................. 118
Conclusion provisoire ........................................................................ 123
6.2. Rire, communication et design ................................................. 124
6.3. Exceptions ................................................................................. 128
Remarques conclusives ...................................................................... 130
6.4. Synthèse et reproduction des cubes .......................................... 131
6.5. Reproduction des cubes ............................................................. 134
9
SOMMAIRE
7. De l’idée au marché ...................................................................... 141
7.1. Les trois espaces de la création ................................................. 142
7.2. Innovation et entreprise ............................................................ 145
7.3. Un monde en évolution ............................................................. 146
7.4. La genèse des trois cubes .......................................................... 149
7.5. Les fuites .................................................................................... 152
7.6. Désir et marché .......................................................................... 158
7.7. L’épreuve marchande ............................................................... 160
8. De l’invention comme hypothèse économique, à l’innovation
comme parcours d’épreuves ........................................................ 167
8.1. La démonstration, ou procédé déductif de mise à l’épreuve .... 168
8.2. L’analyse de situation171
8.2.1. Analyse de situation « ex post » ......................................... 172
8.2.2.de situation « ex ante »175
8.3. Le coût de l’innovation.............................................................. 177
8.4. Les effets de l’innovation .......................................................... 179
8.5. Les avantages stratégiques du pionnier .................................... 182
8.6. Les avantagesuiveur ...................................... 184
9. La décision .................................................................................... 187
9.1. La question de la taille de l’entreprise187
9.2. « Time to market » ..................................................................... 190
9.3. Le plan d’affaires, ou les conditions de la réfutation ............... 194
9.4. Le modèle d’affaires .................................................................. 200
9.5. La position du manager, le jugement individuel ...................... 203
9.6. La position de l’entreprise, le jugement collectif206
Conclusion ............................................................................................ 209
Hypothèse et traduction : définir et mettre en œuvre une stratégie ... 214
Bibliographie ........................................................................................ 221
Conception et dynamique des organisations ...................................... 229
10
Introduction
Aujourd’hui, il n’y a pas d’organisation économique ou
politique qui ne pose l’innovation comme base indispensable
à un développement profitable et durable. Longtemps consi-
dérée comme un phénomène imprévisible et perturbateur,
source de déséquilibre, donc dangereuse dans le cadre de so-
ciétés fermées, l’innovation provoque la différence, ouvre de
nouvelles options, devient le symbole des sociétés ouvertes et
1démocratiques . Dans ces conditions, comprendre et si pos-
sible maîtriser le processus d’innovation n’est plus un simple
exercice intellectuel réservé aux seuls épistémologues, mais
bien une condition nécessaire à l’action valable tant pour les
politiques, les ingénieurs que les gestionnaires. De nom-
breuses théories ou méthodes traitent de l’innovation. Prati-
quement toutes proposent des techniques de réflexion cloi-
sonnées propres à des domaines particuliers, que ce soit en
2 3ingénierie , en management , ou encore analysent les liens
historiques et nécessaires entre l’innovation et le développe-
4ment économique . La démarche que nous exposons ici ne
s’oppose pas à ces approches diverses, chacune ayant des
qualités spécifiques indubitables. La théorie que nous déve-
loppons dans cet ouvrage essaie au contraire de les intégrer.
Elle tente d’appréhender la double problématique de

1 Douglass Cecil North, John Joseph Wallis, Barry R. Weingast (2010) ; K. R.
Popper (1979).
2 Cf. la fameuse méthode TRIZ ou la plus récente théorie C-K de l’Ecole des
Mines. On pourrait encore citer d’autres méthodes, telles que la synectique,
l’analogie ou les clients pilotes.
3 « Stratégie Océan Bleu » (Kim et Mauborgne, 2005).
4 Cf. Joseph Schumpeter (1983).
11 INTRODUCTION
l’invention – innovation sous l’angle de la philosophie, pour
proposer à la fois une théorie et poser les prémisses d’une
méthode holistique applicable tant en ingénierie qu’en ges-
tion, en marketing, en communication ou en design.
Le problème que nous voulons résoudre s’appuie sur un
constat : la plupart des préceptes et techniques aujourd’hui
largement diffusés atteignent certaines limites méthodolo-
giques liées à leur position théorique dès que l’on tente de les
appliquer à des domaines étrangers à celui qui les a vus
naître. Ainsi, à titre d’exemple, la méthode « TRIZ » issue du
monde de l’ingénierie s’étiole au contact de la gestion ou du
marketing. De même, la théorie « Océan bleu » (Kim et
Mauborgne, 2005), proche du management stratégique, n’est
que faiblement utile aux métiers spécifiques de l’ingénieur ou
1du designer .
Nous ne cherchons pas à « faire mieux » que les méthodes
précitées (TRIZ, théorie C-K, stratégie Océan Bleu, synec-
tique, analogies, etc.). Celles-ci ont d’indéniables qualités
concrétisées par de nombreuses réussites opérationnelles.
Clairement, notre objectif est d’identifier certaines de leurs
limites pour ensuite imaginer des concepts complémentaires
permettant de les intégrer dans une théorie et une méthode
qui, loin de les exclure, leur donnent au contraire un espace
dans lequel elles peuvent exprimer tout leur potentiel.
Cependant, force est de reconnaître que les processus de
changement posent des problèmes conceptuels à de nom-

1 C’est aussi une théorie – et une méthode – qui contient de sérieuses limites. Il
s’agit en quelque sorte d’une démarche d’analyse et de création de valeurs sur des
genres d’objets existants ; le modèle ne dit toutefois pas comment créer de
nouvelles valeurs. Le mimétisme très généralisé des concurrents en matière de
gestion de la valeur définit en effet un espace de concurrence avec les mêmes
règles du jeu (« l’Océan rouge »). La création de valeurs nouvelles et de profils
stratégiques différents débouche sur des espèces d’objets nouveaux ainsi que sur
des espaces industriels et commerciaux sans concurrence (« les Océans bleus »).
12LA THÉORIE DES TROIS CUBES
breux domaines d’activité économique, comme l’indique
l’extrait ci-dessous :
« L’innovation intensive rend obsolètes les outils traditionnels du
marketing stratégique. On pourrait se contenter de dire qu’analyser
un marché pour un produit qui n’existe pas encore est évidemment
une tâche ardue. Toutefois, dans son principe, cette question a tou-
jours été celle du marketing. La difficulté tient surtout au fait que
les techniques et les concepts mis au point sur ce sujet sont à leurs
limites. Les notions de positionnement de marché, de niche ou de
segment deviennent difficiles à manipuler. Les conditions requises
pour effectuer des sondages stratifiés pertinents ne sont plus rem-
plies : les évolutions sociales ont rendu caduques depuis longtemps
les anciennes stratifications élaborées sur les catégories sociopro-
fessionnelles et l’on ignore souvent quelles sont les stratifications
pertinentes. Il s’agit de réinventer les outils du marketing prospec-
tif. Aussi se tourne-t-on de plus en plus vers les nouvelles tech-
niques : études ethnologiques, analyse des usages, implication des
usagers dans la conception. Autant de symptômes d’un malaise
grandissant sinon d’évolutions profondes du métier ». (Le Masson,
Weil et Hatchuel, 2006, p. 199).
Vouloir développer une théorie utilisable tant par
l’économiste que l’ingénieur ou le designer nous conduit lo-
giquement à postuler qu’il n’y a pas de différence structurelle
entre une invention économique, technique, artistique, so-
ciale ou politique. Ainsi par exemple, on ne peut envisager
d’invention artistique qui ne soit également politique, comme
il n’existe pas d’invention économique sans ramifications po-
litiques, techniques ou sociales.
Il y a cependant un critère de démarcation à nos spécula-
tions, et il est de taille : cet ouvrage ne traite que des objets –
matériels ou immatériels – ayant une valeur économique ou
1valeur d’usage . Le cadre conceptuel que nous développons

1 Nous distinguons les notions d’usage et d’utilité. La première notion évoque
implicitement un « récit » dans lequel usage et objet prennent place (nous
détaillons plus bas cette notion de « récit »). La notion d’utilité évoque une
évaluation présupposant la diffusion large de l’objet et la présence de normes
stables fondant un jugement de valeur objectif sur ledit objet.
13 INTRODUCTION
dans les pages qui suivent exclut les inventions matérielles ou
immatérielles qualifiées de « fondamentales ». Par fondamen-
tales, il faut comprendre les inventions qu’aucun usage pra-
1tique, situable dans l’espace et le temps, ne vient justifier :
recherches académiques fondamentales en physique, en bio-
logie, en sciences humaines, en théologie, etc.
Les objets à valeur d’usage ouvrent une toute nouvelle
perspective à nos réflexions : en accolant volontairement la
notion d’usage à notre démarche sur l’invention et
2l’innovation , nous sommes amenés à considérer l’usage
comme partie prenante de l’innovation. De plus, l’usage sou-
levant implicitement la question de l’identité de l’individu ou
du groupe qui « use » un objet, notre position théorique nous
pousse à affirmer que les questions que soulève l’innovation
concernent en même temps nos identités, nos usages et nos
objets. En d’autres termes, cette position nous convie à insis-
ter sur le fait que tout nouvel artefact matériel ou immatériel
est la conséquence d’inventions d’identités et d’usages mus
principalement par le désir (Deleuze et Guattari, 1980),
comme la diffusion de tout nouvel artefact contribue égale-
ment, par effet de mimétisme (Lazzarato, 2002), à fonder des
identités et des usages nouveaux.
Ce sont essentiellement des textes philosophiques et an-
thropologiques qui ont orienté notre recherche. Les travaux

1 Bien entendu, d’autres formes de justification donnent un sens puissant à ces
mêmes recherches fondamentales. Par souci d’objectivité, il convient de faire
remarquer qu’il arrive très fréquemment que ces recherches fondamentales, par
effet de « Serendipity » (ou « trouvaille » accidentelle), débouchent sur des
applications ou usages concrets, et par voie de conséquence, inventent également
des nouveaux marchés « ex post ». Les domaines récents des nanotechnologies ou
de la génétique en sont de bons exemples.
2 Nous distinguons les deux termes : l’invention étant une création individuelle ou
interindividuelle, l’innovation caractérisant la diffusion toujours sociale et parfois
économique de l’invention.
14LA THÉORIE DES TROIS CUBES
1de Gilles Deleuze, Gabriel Tarde , Maurizio Lazzarato, Henri
Bergson, Paul Ricoeur, Bruno Latour et les propositions épis-
témologiques de Karl Popper nous ont fourni les notions né-
cessaires à l’élaboration de nos concepts. Au fil des pages, le
lecteur comprendra pourquoi il nous semble non seulement
nécessaire mais absolument indispensable de sortir des
champs disciplinaires traditionnellement voués aux re-
cherches sur l’innovation – marketing, ingénierie, sociologie,
théories de l’organisation – pour espérer renouveler les ques-
tions et enjeux portant sur l’innovation.
Notre conviction est que d’utiliser un seul type de langage
(spécifique à tout champ disciplinaire) ne peut au mieux que
mener à des « réglages » propres aux processus de « rénova-
2tion » et au pire ne déboucher que sur des tautologies. C’est
une des raisons pour lesquelles nous estimons que le marke-
3ting « à la Kotler » est largement démuni pour susciter et ac-
compagner des processus d’invention / innovation qui tien-
nent compte d’une démarche holistique intégrant l’ensemble
des sciences humaines.
Si la majorité des spécialistes en développement écono-
mique et les acteurs politiques s’entendent aujourd’hui sur la
nécessité d’innover, il n’est pas sûr que les processus de créa-
tion et d’innovation radicale, compris d’un point de vue tech-

1 Redécouverts depuis une dizaine d’années, les écrits de Gabriel Tarde renvoient
aujourd’hui à une communauté d’anthropologues, de philosophes et
d’économistes hétérodoxes qui affirment que ce n’est pas tant le travail qui crée
de la valeur, que l’invention individuelle et interindividuelle, qu’elle soit
artistique, culturelle, technique, comportementale, communicationnelle ou encore
juridique. Cette thèse bat en brèche ce que l’économie politique a toujours
défendu, principalement par les travaux d’Adam Smith, Karl Marx ou David
Riccardo.
2 Nous entendons la notion de « rénovation » comme « amélioration de
l’existant ». Nous traitons de ce point au chapitre 3.
3 Référence est faite au manuel de marketing probablement le plus traduit et le
plus vendu au monde. Pour sa dernière version française : Kotler Ph., Keller K.L.,
Dubois B. et Manceau D. (2009), Marketing Management, Pearson Education,
Paris.
15 INTRODUCTION
nologique, soient les plus à même de créer des richesses et
des emplois. En Suisse, le secteur de l’horlogerie en est un
bon exemple : techniquement, les montres de luxe méca-
niques n’ont connu que des « rénovations » depuis les années
50. C’est certainement la conjonction de comportements et
d’identités nouvelles, associées à la capacité des marques
horlogères à développer de nouveaux « récits » par des inven-
1tions du design et de la communication , qui explique la stu-
péfiante santé de ce secteur. Cependant, aller plus loin dans
l’explication de ces phénomènes, puis espérer les répéter dans
d’autres secteurs d’activité, nécessite de nouveaux concepts.
L’ambition de ce texte est de dépasser les analyses « géné-
riques » sur l’invention et l’innovation – analyses par ailleurs
fort utiles – en proposant une théorie et une méthode con-
crètes pour accompagner les personnes désireuses d’inventer
et, ou d’identifier quelques-uns des multiples obstacles à
l’innovation, pour mieux les contourner ou les négocier…
Le modèle présenté ici a été imaginé par Nicolas Babey,
professeur à la Haute école de gestion Arc. Il a profité des
apports de ses collègues François Petitpierre, professeur de
stratégie et de François Courvoisier, professeur de marketing
dans la même Haute école. En matière d’invention et
d’innovation, les trois auteurs bénéficient d’expériences con-
firmées dans plusieurs domaines d’activité, tant sur le terrain
que dans la recherche appliquée : création de produits « B to
C » dans le domaine solaire et création d’entreprise pour Ni-
colas Babey ; création de solutions « B to B » dans le do-
maine des télécommunications et création d’entreprise pour
François Petitpierre ; création et lancement marketing de pro-
duits dans le domaine de l’industrie alimentaire et du secteur
médico-social pour François Courvoisier.

1 Christian Salmon (2007) parle notamment de « storytelling » : machine à
raconter des histoires autour des personnes et des objets pour les mettre en
contexte et les rendre intéressants.
16LA THÉORIE DES TROIS CUBES
Conjuguées à l’apport philosophique précité, ce sont ces
diverses expériences « pratiques » ainsi que la gestion de
mandats de consultance pour le compte de la Haute école de
gestion Arc qui nous ont permis de collaborer intensément
avec des managers, financiers, économistes, juristes, ingé-
nieurs, designers ou communicants. Nos expériences n’ont
cessé d’alimenter les réflexions théoriques et pratiques pré-
sentées dans cet ouvrage.
17 1. L’innovation, entre consumérisme
et coopération
La problématique de l’innovation est certainement tou-
jours contingente à des périodes historiques et à des terri-
toires, ces « mille plateaux » qu’évoquent Gilles Deleuze et
Félix Guattari (1980). En croisant les thèmes de l’innovation
et de la géographie, on peut en déduire que l’innovation ins-
truit une relation tendue avec l’espace. L’innovation y est
même consubstantielle : en traçant de nouvelles lignes, fron-
tières ou normes, toute invention génère de nouveaux es-
1paces . Dans ce chapitre, nous verrons deux types d’espace
2apparaître. Un premier territoire, « molaire » , consumériste
et belliqueux, probablement sur le déclin, qui envisage le
monde comme un gigantesque champ de bataille, et qui ré-
clame avec force la « taille critique » nécessaire pour y guer-
royer économiquement.
Dans ce premier territoire, individus et collectifs sont au-
toritairement sommés de s’adapter à des circonstances ex-
ternes doctement présentées comme inéluctables. Les inven-
tions, comme les innovations, sont domestiquées par de
grands acteurs économiques, avec le secours constant et in-
dispensable des États. Les programmes publics d’aide à
l’innovation participent pleinement de cette domestication de

1 Nous comprenons le terme d’espace aussi bien de manière littérale que de
manière métaphorique ; nous évoquerons par la suite des « espaces identitaires »,
des « espaces d’usages » et des « espaces de produits » en trois dimensions.
2 Pour reprendre un concept développé par Gilles Deleuze et Félix Guattari
(1980). Pour les deux auteurs, l’adjectif « molaire » fait référence au pouvoir
institué, organisé, solide.
19 L’INNOVATION, ENTRE CONSUMÉRISME ET COOPÉRATION
l’innovation, en normant et en cristallisant des catégories
d’objets, d’usages, de temporalités et d’espaces ; catégories
elles-mêmes corrélées à des usagers soigneusement répartis
en segments identitaires que les statistiques, le droit et les
« opinion leaders » tentent de stabiliser à très large échelle.
1Un second territoire, cette fois « moléculaire » , initie des dé-
rivées, franchit les normes, produit des fuites hors des mailles
tissées par le premier territoire. Ce territoire est virtuel lors-
que les objets qu’il invente le sont aussi ; il est bel et bien réel
lorsque les nouveaux objets, usages et identités qu’il accueille
le sont également. Le premier territoire n’existe qu’en rapport
aux choses enregistrées, donc passées. Il est représenté en
termes de volumes et d’échelles. Il donne à voir ce qui s’est
2réalisé et spécule sur une répétition des mêmes termes pour
organiser et contrôler espaces, temporalités, usages, objets,
identités et le vocabulaire qui les désigne. Le territoire « mo-
léculaire » s’ingénie à trancher les mailles du filet, transcende
le premier territoire, rend obsolètes les normes passées pour
en inventer d’autres, invente des mots, produit les logiciels
libres, décentralise par relocalisation ce qui était centralisé
donc contrôlé. Cartographiquement et donc statistiquement,
ce second territoire n’existe pas. Aux yeux des acteurs poli-
tiques et de la plupart des acteurs économiques, il est invi-
sible ; il est pourtant bien réel. De manière joyeuse et posi-
tive, il sape peu à peu les « conditions cadres » de reproduc-
tion du seul monde possible que le premier territoire envisage
de manière inductive.
Le second territoire fait advenir d’autres mondes pos-
sibles. Il se compose d’identités, d’usages et d’objets nou-
veaux. Un seul exemple pour illustrer l’avènement possible,

1 Concept également emprunté à Deleuze et Guattari (1980). L’adjectif
« moléculaire » désigne ici les micro-associations ou petits agencements
« gazeux », instables, coopératifs.
2 Une telle attitude intellectuelle, si l’on accorde quelque crédit aux thèses de Karl
Popper (1973), est hautement discutable.
20LA THÉORIE DES TROIS CUBES
pourtant invisible mais bel et bien concret, de nouveaux
mondes : des centaines, voire des milliers d’individus roulent
aujourd’hui en toute illégalité sur les routes d’Europe avec
1des engins électriques bizarres plus écologiques que le train.
Ni vélos, ni scooters, ni voitures, ils représentent pour leurs
usagers une alternative nettement moins coûteuse et techni-
quement plus performante (qualité des composants, qualité
écologique) que ce que le marché « officiel » peut proposer.
Ces pratiques sont d’autant plus dangereuses pour les intérêts
des marchands de véhicules que le montage de ces engins
peut s’opérer n’importe où et à moindre prix, en commandant
sur le grand catalogue d’internet les pièces nécessaires. Une
simple plongée dans les blogs de ces voyageurs et bricoleurs
rebelles nous en apprend beaucoup sur leurs pratiques coopé-
ratives. Elles sont essentiellement de type contributif, molé-
culaire, associatif. Aucune propriété intellectuelle ou contrat
d’exclusivité ne vient contrecarrer ou normer l’échange éco-
nomique, l’échange d’informations et de bons conseils. Au-
cun moyen de savoir qui sont ces gens. Les traditionnelles
distinctions faites sur la base du capital scolaire ou de
l’identité professionnelle n’opèrent plus.
Si toutes les hautes écoles d’ingénierie, de design ou
d’ergonomie présentent avec un brin de componction et
beaucoup de compétence certifiée leurs programmes de re-
cherche marqués du sceau de l’innovation, ces « meutes »
d’électriciens, de tôliers et de va-nu-pieds les battent haut la
main sur leur propre terrain, sans même s’en rendre compte.
Et en plus ils créent de l’emploi ! Mus par des désirs de
gosses construisant une cabane, ils inventent de nouveaux
gestes, postures, ergonomies, usages et objets en s’inventant
eux-mêmes. Comme pour la plupart des inventions, il est

1 Ils ne peuvent pas être légaux puisqu’ils n’ont pas de nom... Pour l’instant, ils ne
peuvent pas être considérés dans quelque politique d’aménagement urbain que ce
soit, puisque tout le monde les voit sans pouvoir les nommer, donc les chiffrer.
21 L’INNOVATION, ENTRE CONSUMÉRISME ET COOPÉRATION
probable que celles-ci seront récupérées par lesdites hautes
écoles et industries lorsqu’elles se seront suffisamment diffu-
1sées et légalisées . C’est à ce moment même qu’elles seront
nommées et pourront nourrir une nouvelle cartographie, non
sans avoir, au passage, modifié le modèle de reproduction
spéculatif du premier territoire... Ou, autrement dit, participé
à l’effectuation d’un autre monde.
Ces sans-grade qui, sans budget de recherche mais avec un
garage de bricoleur, quelques maigres économies, un peu de
temps libre, des réseaux contributifs, internet et de la passion
à revendre, inventent de toutes pièces des formes de mobilité
encore non référencées dans les catégories de mobilité urba-
2nistique, représentent certainement quelques-unes des
« abeilles » chères à Moulier Boutang (2010) qui « pollini-
sent » gratuitement l’économie régulière par effet multiplica-
3teur . Ainsi, l’innovation n’est pas fille d’une puissance « mo-
laire », d’un pouvoir centralisateur ou d’une fusion. Elle est
le rejeton d’un rapport « contrarié » à la norme. Dès lors, il
devient justifiable de faire retour sur la question ô combien
politique de l’échelle, car il nous faut bien vivre ensemble
dans un espace concret : quelle échelle de pouvoir est-elle
pertinente pour, d’une part, identifier ces réseaux molécu-

1 Ainsi, sommées de contribuer rapidement et directement à de la création
d’emplois par le biais de partenariats industriels, les universités de technologie
françaises ne peuvent que calquer leurs « inventions » sur des typologies d’objets
stables, et donc restreindre de fait leur potentiel créatif. Il en va de même en
Suisse avec les principes subsidiaires de financement de coopérations entre hautes
écoles et industries défendus par un programme tel que développé par la
Commission pour la technologie et l’innovation (CTI).
2 L’urbaniste, comme le politique, aura tendance – et c’est bien compréhensible –
à aménager les espaces collectifs selon des catégories de véhicules et d’usages
appartenant au passé. Par effet de ricochet, le développement possible de ces
véhicules improbables pourrait disqualifier certains principes d’aménagement
urbain et périurbain aujourd’hui admis et reproduits par le plus grand nombre.
3 À ces « sans-grade », on pourrait ajouter des artistes, marginaux ou
saltimbanques dont les fuites « moléculaires » construisent les marchés de
demain.
22LA THÉORIE DES TROIS CUBES
laires et pour, d’autre part, aménager les normes qui leur
permettraient de s’étendre ? En termes de développement ter-
ritorial, cette question est essentielle car elle valorise la ques-
tion philosophique du pouvoir politique sur la production de
la norme aux dépens de l’antienne fonctionnaliste et méca-
niste de l’échelle en matière de développement économique.
Plus concrètement, elle redonne un espoir de développement
à tout territoire institutionnel, aussi modeste soit-il, en lui
démontrant concrètement que s’il dépend du monde, le
monde peut en dépendre aussi (Babey, 2010).
D’un point de vue géographique et en termes
d’innovation, l’époque que nous traversons semble particuliè-
rement intéressante pour illustrer ces deux types de « terri-
toire ». Selon Stiegler (2009) et Moulier Boutang (2010),
nous vivons une forme de révolution économique, qui signi-
fie la transformation d’un capitalisme consumériste né au dé-
but du XXe siècle en de nouvelles formes de production et
d’échange capitaliste que le premier nomme « capitalisme de
contribution » ou de « coopération ». Selon Stiegler (2009),
l’avènement d’internet contribue de manière décisive à favo-
riser le développement de nouvelles formes d’échange,
l’invention de nouveaux produits et la désagrégation rapide
des « espaces » rigides qui caractérisaient le capitalisme con-
sumériste. L’exemple de la mobilité douce que nous avons
décrit ci-dessus illustre assez bien ce passage entre consumé-
risme et coopération. Ces espaces consuméristes se recon-
naissent aisément à leur logique de centralisation spatiale de
tous les pouvoirs, qu’ils soient économiques, énergétiques,
culturels, médiatiques, démographiques et politiques. Le
règne de la bagnole en est l’un des principaux symboles,
symbole dont il est utile de relever la crise, selon nous struc-
turelle, qu’elle est en train de vivre. L’autoroute en est le
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