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L'URSS AU TOURNANT

Collection « Pays de l'Est» dirigée par Bernard Chavance et Gérard Roland

DANS

LA MÊME COLLECTION:

Gérard Roland, Economie politique du système soviétique,

1989.

Wladimir Andreff (éd.), Réforme et échanges extérieurs dans les pays de l'Est, 1990. Pierre Dubois, Jena Koltay, Csaba Mako, Xavier Richet (éds.), Innovation et emploi à l'Est et à l'Ouest: les entreprises hongroises et françaises face à la modernisation, 1990.

ISBN: 2-7384-0737-4

Sous la direction de Jacques SAPIR

L'URSS AU TOURNANT Une économie en transition

Publié avec le concours de l'Association pour la communauté culturelle européenne

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Les contributeurs Charles BETTELHEIM, irecteur d'Etudes à l'Ecole des Hautes Etudes en D Sciences Sociales, (Paris), a été le fondateur des recherches en France sur la planification soviétique. Il a publié de nombreux ouvrages sur l'économie de l'URSS, la Chine, et les problèmes du socialisme. Bernard CHAVANCE, Maître de Conférences à l'Université de Paris VII, est un spécialiste de l'analyse des économies socialistes dans une perspective comparative. Il a écrit Le Système économique soviétique et est l'éditeur d'un ouvrage sur la Régulation, les cycles et les crises dans les économies socialistes. Marie-Agnès CROSNIER chargée d'Etudes au CEDUCEE à la Documentaest tion Française (Paris). Les lecteurs du Courrier des Pays de l'Est connaissent bien ses études sur l'économie soviétique. Giovanni GRAZIANI,Professeur à l'Université de Padoue (Italie) est un spécialiste du commerce international de l'URSS. Il a publié plusieurs études sur le CAEM et sur les relations avec les pays du Sud. Nina
KOUSNETZOFF, Chargée de Mission au Centre d'Etudes Prospectives et d'Informations Internationales (paris) a publié avec P. Criqui un ouvrage de référence sur l'énergie. Elle a mené au CEPII les études sur l'industrie soviétique et participé à la construction de la base de données MIMOSA.

Marie LAVIGNE,Professeur à l'Université de Paris l est une spécialiste de l'économie soviétique internationalement connue. Elle a dirigé le Centre d'Economie Internationale des Pays Socialistes (CEIPS), et poursuit des recherches dans de nombreuses institutions internationales. Alain POULIQUEN Maître de Recherches à l'Institut National de Recherches est Agronomiques (Montpellier). Il a publié de nombreux travaux sur les problèmes de l'agriculture soviétique.
Gérard ROLAND est chargé d'enseignement à l'Université libre de Bruxelles (Belgique). Contributeur de diverses revues internationales, il a publié Economie politique du système soviétique.

Jacques SAPIR,Maître de Conférence à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales est un spécialiste de l'étude de l'économie soviétique. Il a publié récemment Les Fluctuations économiques en URSS: 1941-1985 et l'Economie mobilisée. Son ouvrage, Le Système militaire soviétique a reçu le Prix Castex en 1988.

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INTRODUCTION
Esquisse sur la transition
Jacques Sapir *

L'URSS, une économie en transition: ce titre est un constat; c'est aussi une provocation. Cet aspect est évident. Pendant de longues années s'est déroulé un débat sur la transition, conçu comme passage du capitalisme au socialisme, voire du socialisme au communisme (1). Aujourd'hui l'une des plaisanteries qui courent parmi les économistes soviétiques est: « Notre théorie de la transition était bonne, mais il nous faut la théorie inverse, celle du passage du socialismeau capitalisme... » Au-delà de l'ironie apparaît la profondeur du problème. La réforme entreprise sous Gorbatchev, et dont on a annoncé en mars 1990 l'accélération, implique le passage d'un cadre d'institutions, de règles et de comportements à un autre cadre. Ce passage ne peut être instantané; il implique l'existence d'une période transitoire. Mais le terme transition ne fait pas que décrire le laps de temps, uniquement mesurable a posteriori, qui sépare la déconstruction d'un système de la mise en place d'un autre. Les comportements des différents acteurs de
* Maître de Conférence à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris Chercheur au CEMI-EHESS. (1) Sur ce débat de la fin des années 1960 et du début des années 1970, voir: C. BETTELHEIM, a transition vers l'économie sodaliste. Maspero, Paris, 1968. L J.L. DALLEMAGNE, Construction du sodalisme et révolution. Essai sur la transition du socialisme. Maspero, Paris, 1975. P.M. SWEEZY et C. BETTELHEIM,Lettres sur quelques prob~mes actuels du sodalisme. Maspero, Paris, 1972. Pour pétri d'idéologie que ce débat ait été, il posait quelques questions intéressantes sur les interactions entre les processus de changement des structures économiques et ceux des formes sociales, ou encore sur le problème de l'intégration dans l'économie mondiale. En cela, il dégageait une spécificité de ce que l'on appellera aujourd'hui la transition institutionnelle.

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la vie économique, politique et socialé sont appelés à se modifier. De nouveaux acteurs vont apparaître. On est en présence de phénomènes dont on mesure immédiatement qu'ils seront dynamiques au plus haut point. Une transition signifie que l'on sera confronté à des mouvements aux effets cumulatifs. Certains iront dans un sens de résistance au changement, d'autres l'approfondiront. Ainsi, la nature du résultat final sera déterminée par le déroulement de la période transitoire. Cette dernière obéit à des lois spécifiques. Si l'on considère les institutions non dans leur seul sens juridique (encore que ce dernier soit particulièrement important) mais comme des ensembles de règles et de moyens de les faire appliquer, qui produisent des normes de comportements contraignants pour tous les acteurs, alors on mesure à quel point leur mise en cause peut avoir un impact sur les attitudes individuelles ou collectives. Le changement institutionnel conduit aussi à mettre en cause des règles plus simples et plus générales, que l'on peut nommer conventions (2), et dont le rôle est considérable car elles permettent aux acteurs de réaliser des économies décisives dans la recherche d'informations souvent vitales. La période transitoire se caractérise donc par un affaiblissement, voire une perte des références auxquelles les acteurs étaient habitués et sur lesquelles ils s'appuyaient pour mettre en œuvre leurs comportements. Il y a donc une spécificité des transitions qui les place parmi les phénomènes les plus complexes que l'on puisse rencontrer dans l'étude des économies et des sociétés. A cet égard, la situation actuelle de l'URSS s'avère d'un intérêt considérable, non seulement pour tous ceux qui étudient ce pays, mais aussi pour l'ensemble de ceux concernés par les problèmes de l'économie ou de la société. L'ambition de cet ouvrage est ainsi de fournir des éléments de réflexion et de compréhension pour des lecteurs déjà familiers avec le système soviétique, comme pour ceux qui le sont moins. Issu d'un colloque organisé par le Centre d'Etudes des Modes d'Industrialisation de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, qui se déroula en novembre 1987, il se présente comme une suite de textes qui ont été profondément, voire entièrement (3) remaniés pour tenir compte des événements qui se sont depuis déroulés. Ce livre représente donc le bilan que des chercheurs pouvaient tirer de la situation soviétique au début de 1990.
(2) Sans remonter jusqu'à l'école institutionnaliste américaine (VEBLEN,COMMONS,MITCHELL),la notion d'institution a été employée, avec des connotations assez différentes, par des auteurs se rattachant à l'Ecole de la Régulation; voir le panorama dressé par R. BoVERLa Théorie de la Régulation: une analyse critique. La Découverte, Paris, 1988. Quant aux conventions, il peut s'agir, suivant les auteurs, de paradigmes de sens commun, de modèles cognitifs, de systèmes de connaissance, de représentations ou de structures d'information. Voir La Revue Economique, vol. 40, n° 2, mars 1989. (3) Ainsi les textes de N. KOUSNEil:OFF et A. POULlQUEN n'avaient pas été présentés au colloque. Les autres ont été considérablement modifiés et remis pour publication au début de l'année. 8

La compréhension des phénomènes de la transition institutionnelle exige plusieurs éléments. Il convient, tout d'abord, de procéder à un état des lieux. Aucune intelligence des changements n'est possible sans une connaissance de la situation antérieure et surtout des caractéristiques du système à changer. A cet égard, il est clair que l'Union Soviétique n'est pas entrée dans une phase de réformes aux conséquences incalculables pour le simple plaisir de la réforme. L'existence d'éléments de crise sociale et économique, ainsi que les mécanismes du système, ont donné lieu à une littérature extrêmement importante (4). Il est frappant de constater la différence entre des ouvrages datant du début des années 1980, et qui mettaient l'accent avant tout sur l'existence de tendances longues, et une production plus récente (5). Ne pouvant être instantanée, la transition s'avère être un phénomène séquentiel. Or l'état des lieux détermine largement la succession des séquences, l'identification de moments critiques et de séquences clefs. Tel est donc le second élément nécessaire à la compréhension d'un tel processus: la connaissance des enchaînements et de leurs conséquences. Enfin, toute transition constitue un macro-événement. Les chocs qu'elle implique, les conflits et tensions qu'elle engendre, donnent lieu à une suite d'événements plus ou moins brutaux, dont le souvenir finit par se fondre dans celui, plus global, de la période tout entière. La transition crée une mémoire, individuelle et collective. Et pas seulement pour les acteurs, mais aussi pour tous les spectateurs. En ce sens, tout le monde est concerné. De plus, l'absence de règles claires qui caractérise un tel moment, de même que celle d'une répétition à l'identique de tels événements, incite les différents participants, et en premier lieu ceux qui exercent des responsabilités, à chercher des références par la comparaison. La transition n'est pas seulement créatrice de mémoire, elle est, simultanément, une formidable incitation à la mobilisation de celle-ci, à la recherche d'expériences plus ou moins comparables. Par cela, elle entraîne une nouvelle réflexion
(4) Voir E.lliWETr, Reforming the Soviet Economy. The Brookings Institution, Washington, D.C., 1988. M. LEWIN, La Grande mutation soviétique. La Découverte, Paris, 1989. A. NOVE, L'Economie soviétique. Economica, Paris, 1981. B. CHAVANCE(ed.), Régulation, cycles et crises dans les économies socialistes. Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, 1987. Id. Le Système économique soviétique de Brejnev à Gorbatchev. Nathan, Paris, 1989. G. ROLAND,Economie politique du système soviétique. L'Harmattan, Paris, 1989. Etudes en Sciences Sociales, Paris, 1989. Id. L'Economie mobilisée. La Découverte, Paris, 1990. (5) Il suffit de comparer A. BERGSONet H.S. LEVINE(eds), The Soviet Economy: Towards the year 2000. George Allen et Unwin, Londres, 1983 et P. DESAÏ,Perestroïka in Perspective. The design and dilemnas of Soviet reform. Princeton, U.P., Princeton, N.]., 1989.

J. KORNAÏ, Socialisme

et économie

de la pénurie. Economica,

Paris, 1984.

J. SAPIR, Les

Fluctuations

économiques

en URSS. Editions

de l'Ecole

des Hautes

9

sur l'exemplarité de certaines situations, ou inversement leur analyse comme autant de cas uniques et non transposables. Ces divers éléments se retrouvent dans la structure du présent ouvrage. Après un premier texte présentant la situation économique

générale

Œ.

Sapir), une première partie étudie les évolutions des

principaux secteurs. Elle comprend une mise en perspective des réformes dans l'agriculture (A. Pouliquen), une description des problèmes de la réforme dans l'industrie (N. Kousnetzoff) et de ceux du secteur privé (hors agriculture) (M.A. Crosnier). Une seconde partie est consacrée aux relations économiques internationales de l'URSS, avec une présentation des chocs qui ont affecté les relations avec le CAEM (M. Lavigne), et les transformations des relations avec le Tiers-Monde (G. Graziani). La troisième partie présente des approches plus théoriques de la transition et des réformes. Après une présentation de l'histoire des réformes économiques en URSS, beaucoup plus ancienne qu'on ne le croit généralement (c. Bettelheim), on lira un essai de théorisation des problèmes de transition (G. Roland). Enfin, une comparaison entre le mouvement en URSS et les autres expériences (B. Chavance) achève cette partie théorique. Ces textes sont, on l'a dit, soit nouveaux, soit fortement remaniés depuis le colloque de novembre 1987. Sans prétendre traiter exhaustivement l'ensemble du sujet, ils cherchent à donner un éclairage nouveau, en profondeur, sur des éléments clés du processus des réformes économiques soviétiques actuelles. En cela, ils constituent un corps cohérent qui tente de donner au lecteur une vision approfondie des dynamiques, problèmes et logiques de la transition institutionnelle. Mars 1990

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Crise et réforme: le contexte macro-économique au tournant des années quatre-vingt-dix
Jacques Sapir L'Union soviétique est entrée dans la dernière décennie du siècle dans un état de crise profonde et généralisée. L'économie occupe une place particulièrement importante dans le contexte actuel. La perestroïka, présentée en 1986 comme le moyen de mettre fin à la « stagnation» et de sortir d'une situation qualifiée alors de «précrise », n'a pu, pour l'instant, renverser la tendance. La liberté d'expression, acquise depuis 1985, a donné naissance à une floraison d'articles et même de livres, présentant des bilans souvent plus critiques que ceux auxquels les experts occidentaux étaient arrivés. Il serait cependant dangereux de ne pas chercher à équilibrer les perceptions que l'on peut avoir de la situation économique de l'URSS par une mise en perspective historique. Par nature, la crise économique s'inscrit toujours dans un contexte qui la dépasse, même si elle le transforme. Le jugement que l'on peut porter sur l'avenir du pays et de la politique de réforme est trop lourd d'implications de diverses natures pour qu'il ne soit pas nécessaire de prendre un minimum de recul. Retracer l'évolution du contexte macro-économique, et tenter de comprendre par quels mécanismes en est-on arrivé à l'état des choses présent, sont deux démarches qui conditionnent toute analyse de l'actualité, comme toute tentative de perspective.

I. RALENTISSEMENT DE LA CROISSANCE, ÉPUISEMENT STRUCTUREL OU CRISE CONJONCTURELLE?

Il est en général admis que l'Union soviétique connaîtrait un mouvement de ralentissement de la croissance s'étendant dans la 11

longue durée (1). L'existence d'une telle tendance, pour être vérifiée, pose néanmoins le délicat problème des données. Ainsi, l'utilisation des chiffres officiels soviétiques ou au contraire des estimations américaines de la CIA, peut conduire à des interprétations relativement différentes. Dans le premier cas, la tendance débute dans les années cinquante; dans le second, au contraire, il y a une tendance légèrement croissante entre 1950 et 1965 (2). Il faudrait attendre 1965, et surtout 1970, pour qu'un mouvement de ralentissement soit clairement perceptible (voir tableau 1). Le débat actuel sur la fiabilité des données soviétiques contraint de toute manière à s'intéresser de très près à ce problème (3).
A. Quel rythme pour la croissance soviétique?

La comparaison entre les chiffres soviétiques et américains, dans le tableau 1, permet de constater des distorsions importantes, en particulier entre les séries du Revenu National Produit et celles du PNB. Elles ne sont pas moins évidentes pour l'industrie et l'agriculture. Il était communément admis que l'utilisation de cadres comptables différents, et en particulier l'emploi par les Soviétiques du concept de production sociale brute (somme des chiffres d'affaires), expliquait l'écart des taux de croissance (4). Les données présentées par G. Hanin (tableau 2) diffèrent elles aussi fortement des chiffres officiels. Non seulement ces estimations sont substantiellement inférieures aux résultats du CSV, mais elles
(1) P. DESAI, Perestroïka in Perspective, Princeton UP, Princeton, N.J., 1989, pp. 3-4 ; Ed. A. Bewett, Reforming the Soviet Economy, The Brookings Institution, Washington, D.C., 1988, pp. 53-54. (2) Voir les graphiques 5-2 (a) et 5-2 (b), in J. SAPIR, Les /luctuations économiques en URSS: 1941-1985, Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, 1989, p. 123. (3) Ce débat existait parmi les experts occidentaux dès le début des années quatre-vingt; voir: M. ELLMAN,«Did Soviet Economic Growth End in 1978 », in J, DREWNOWSKIed.), Crisis in the East European Economy: The Spread of the Polish ( Disease. St Martins Press, Londres, 1982, pp. 131-141; A. NOVE,« Has Soviet Growth Ceased », paper presented to the Manchester Statistical Society, 15 novo 1983; P. HANSON, « The CIA, the Ts. SU and the Real Growth of Investment », in Soviet Studies, vol. 36, oct. 1984, pp.571-581. Ce débat a connu un important rebondissement avec l'entrée en scène d'auteurs soviétiques; voir V. SELIUNIN, Eksperiment », « in Novy Mir, n° 8/1985 (août), pp. 180-181 ; et G. HANIN,« Lukavaja Cifra », in Novy Mir, n° 2/1987 (février), pp. 181-201. Les apports des auteurs soviétiques ont été analysés, et critiqués, dans: R.E. ERICSON, The Soviet Statistical Debate: Khanin v.s.Ts.SU, Working Papers in International Studies, n° 1-88-22, The Hoover Institution, Stanford University, Palo Alto, Ca., dec. 1988; CIA, Revisiting Soviet Economic Performance under Glasnost: Implications for CIA Estimates, SOV 88-10068, sept. 1988. (4) Sur la différence des cadres comptables, on consultera la récente mise au point de M. MEYER,« Quelques remarques concernant le système de comptabilité sociale face au système de comptabilité des Nations unies (SCN) », in Revue d'Etudes Comparatives Est-Ouest, vol. 20, 1989, n° 3, pp. 111-133. 12

indiquent l'existence d'une rupture nette à partir de 1976. A l'image d'une croissance déclinante, telle que l'on peut la déduire tant des séries officielles que de celles de la CIA, G. Hanin oppose l'image d'une stagnation à partir de la seconde moitié des années soixante-dix. A l'idée d'un lent et irrésistible déclin, qui suggère aisément l'interprétation d'un épuisement structurel, il oppose celle d'une chute brutale, qui conduit à la notion de crise. Hanin ne nous propose donc pas seulement de modifier notre perception du niveau atteint par l'URSS mais aussi celle de sa dynamique économique. La méthode de Hanin repose sur deux constatations. D'une part, les entreprises de l'industrie sont en mesure de modifier leurs prix, en jouant sur la notion de« nouveau produit ». Or, ces hausses ne sont pas corrigées par les indices officiels. D'autre part, une fraction de la production est constituée de pièces avec des malfaçons telles qu'elles sont bonnes pour le rebut (5). En ce qui concerne le premier point, il y a à son sujet une littérature considérable (6), et il ne semble plus possible désormais de ne pas en tenir compte (7). Cette hausse, illégale,
(5) G.1. HANIN, «AIternativnye ; G.!. ocenki HANIN, rezul'tatov hozjajstvennoj dejatel'nosti

proizvodstvennyh
Ekonomiceskaja,

jaceek promyslennosti
n" 6/1981

», in [zvestija Akademii
«Puri soversenstvovanija

Nauk SSSR -

Serija

informacionnogo

obespecenija svodnyh planovyh narodnohozjajstvennyh n" 3/1984. mii Nauk SSSR - Serija Ekonomiceskaja,
(6) Parmi les plus importantes sources sur cette

rascetov », in Izvestija Akadequestion, on peut consulter:

stroitel'stvo i problema vozmescenija », in - V. KRASOVSKIJ et Ja. KVASA, « Kapital'noe Voprosy Ekonomiki (désormais VE), n" 11/1964 ; ; - V. KRASOVSKIJet Ja. KVASA, « Kapital'noe stroitel'stvo i nakoplenie », in VE, n" 7/1965 - V. KRASOVSKI.I.Problcmy Ekonomiki Kapital'nyh Vloieni, Nauka, Moscou, 1967 ; - A. VOZIAKOV, « Povysat effektivnost' kapital'nogo stroitel'stva », in Finansy SSSR, n" 8/1987 ; - D.M. PAl.n:Rovll" Park Proizvodstvennogo Oboroduvanija, Nauka, Moscou, 1970 ; R.A. BEI.lJSOV, Planirovanie Perspektivnyh Optovyh Cen, Ekonomika, Moscou, 1971 ; -:- A. KOMIN, « Cenoobrazovanie vaznyi ucastok hozjajstvennogo rukovodstva », in Planovoe Ho:;;jajstvo (désormais PH), n" 10/1976 ; planirovanija i hozjajstvennogo mehanizma », in - Ju. JAKOVEC, « Ceny i soversenstvovanie VE, n" 6/1980 ; - G. KONDRASOV, « Usilenie vozdejstvija optovyh cen na povysenie effektivnosti proisvodstva », in PH, n" 4/1981. Un certain nombre de travaux occidentaux mentionnent aussi ce phénomène, comme par exemple: - A.S. BECKER, Ruble Price Levels and Dollar Ruble Ratios of Soviet Machinerv . in the 60', The Rand Corp., R 1063 DDRE, Santa Monica, Ca., janvier 1973 ; Practice-Output and Value Added indexes in Postwar - P. DESAÏ, « On reconstructing Soviet industry and its branches », in Oxford Bulletin of Economics and Statistics, vol. 40, n° 1/1978 ; China, 1982 -Part 8, Hearings before the Subcommittee on International Trade, Finance and Security Economics of the Joint Economic Committee, US-GPO, Washington, D.C., 1983 ; USSR and the United States Price Ratios for Machinery', 1967 Rubles/1972 - OER-CIA, Dollars, ER 80/104, 10 sept. 1980 ; - R.E. LEGGETr, « Measuring Inflation in the Soviet Machine Building SectOr, 1960-1973 », in Journal of Comparative Economics, vol. 5/n" 2 ; juin 1981 ; - J. STEINER, « Disguised Inflation in Soviet Industry. a Rejoinder to Steven Rosefielde », in
Journal

-

J.

DOE,

« USSR,

inflationary

pressures

», in Allocation

of Resources

in the Soviet

Union

and

of Comparative Economies, vol. 6/n" 3, septembre 1982. (7) Un débat sévère ayant opposé S. ROSEFIELDE (qui mettait en doute le phénomène de hausse illégale des prix) à R. LEGETT et J. STEINER dans le Journal 0/ Comparative Economics, en 1981-1983. L'existence de ce phénomène est aujourd'hui

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des prix ne se rencontre pas uniquement dans la branche des constructions mécaniques. Elle existe aussi dans celle des matériaux de construction (8), dans la métallurgie (9), voire l'ensemble des branches de l'industrie (10). De nombreux économistes soviétiques reconnaissent aujourd'hui l'ampleur de ce phénomène (11). Ainsi, A. Deriabin qui affirme que les primes accordées aux nouveaux produits dans les neuf premiers mois de 1984 pour le ministère des Equipements Electriques représentaient 76 fois le montant des baisses imposées administrativement sur des produits obsolescents (12). Cette même année, pas moins de 3 030 hausses avaient été acceptées dans onze ministères, alors que l'on n'avait compté que 413 baisses. Ces hausses, considérées comme abusives, sont réputées fortement déformer l'image de la croissance obtenue à partir des statistiques officielles (13). Quant au second problème soulevé par Hanin, l'ampleur des malfaçons mais aussi des surestimations des volumes produits, il est aussi apparent dans toutes les discussions que l'on peut avoir avec des Soviétiques. Cependant, il n'a pas suscité, pour l'instant, de publications comparables à celles concernant les prix. Il est ainsi extrêmement difficile d'avoir une idée précise de l'ampleur du problème et, surtout, de son évolution dans le temps. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que dans une économie où les pénuries dominent les malfaçons n'entraînent pas automatiquement un rejet du produit. Un utilisateur peut ainsi préférer un objet imparfait, voire déficient qu'attendre pour une durée de nature incertaine, l'objet convenant exactement à ses spécifications. Pour suivre entièrement Hanin sur ce terrain, il faudrait pouvoir disposer non seulement de statistiques sur la part des malfaçons dans la production, mais aussi d'évaluations qualitatives sur le degré de ces malfaçons. Les arguments de G. Hanin semblent donc pertinents, même si sa méthodologie reste obscure, ce qui contribue d'ailleurs à affaiblir sa
largement admise par les spécialistes occidentaux; voir A. BERGSON, On Soviet Real « Investment Growth », in Soviet Studies, vol 39, n" 3, juillet 1987 ; P. HANSON,« Soviet Real Investment Gr0W!h : A Reply to Bergson», in Soviet Studies, vol 39, n" 3, juillet 1987 ; A. NOVE, « Soviet Real Investment Growth: Are Investment Volume Statistics Overstated? A Reply to Bergson », in Soviet Studies, vol 39, n" 3, juillet 1987. (8) T. KAèATURov,« Puti Povysenija effektivnosti kapital'nyh vlozenii », in VE, n" 7/1979; V. TOLPYGIN,«Tehniceskij progress v stroitel'nom P roizvodstve» in VE , n" 8/1979. ' (9) V. CEPLANOV M. SoROKINA,« Snizenie optovyh cen na edinicu poleznogo et effekta v cernoj metallurgii », in PH, n" 10/1976. (l0) V. SALIMEV, Effekt novoj tehniki », in VE, « n" 8/1978. (11) D. VALOVO},«Ob izmerenii 0 ocenke proizvodstvennoj dejatel'nosti », in PH, n" 1/1986; V. TARASOV,«Cena na novuju tehniku», in VE, n" 11/1985; L. ~OZENOVA,«RoI' ceny v upravlenii tehniceskim progressom », in VE, n" 5/1985. Ce pOlOta d'ailleurs été confirmé à l'auteur de ces lignes lors des discussions qu'il a eues à l'Institut Central d'Economie Mathématique (le CEMI) à Moscou en novembre et décembre 1988. ' (12) A. DERIABIN,«Cena i naucno-tehniceskii progress », in VE, n" 9/1985. (13) V. TARASOV, Cena na novuju tehniku », op. ci!. «

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position face à ses critiques soviétiques (14). La réponse de Hanin et Seliunin insiste bien sur la nécessité d'engager un débat de fond sur le problème des statistiques (15). Aussi, sur le tableau 3, on a présenté des données issues de quatre sources: le CSU officiel, l'estimation de Hanin, celle de la CIA et enfin une autre estimation basée sur un déflateur construit à partir des sources soviétiques concernant les hausses de prix dans l'industrie. Cette dernière estimation, qui ne tient compte ni du problème des malfaçons, ni de celui de la surestimation des volumes de production, aboutit à des chiffres proches de ceux de la CIA pour la période 1971-1980 et voisins de ceux de Hanin pour 1981-1985. Or, le déflateur utilisé ignore le phénomène de hausse des prix dans la construction qui est aussi, pour les économistes soviétiques, relativement important (17). Ces divers éléments conduisent à penser que l'image de la croissance soviétique que nous propose G.I. Hanin correspond probablement plus à la réalité que les données du CSU, voire même celles de la CIA. Il est probable, en effet, que ces dernières aient sous-estimé la chute des taux de croissance à partir de la seconde moitié des années soixante-dix. Les conséquences d'un tel réajustement des perceptions sont nombreuses: Tout d'abord, à l'image du ralentissement progressif de la croissance, il faut substituer celle d'un ralentissement entamé vers 1965 auquel vient s'ajouter une crise après 1976. Ensuite, la situation de l'URSS depuis 1978 n'est pas celle d'une croissance faible (2 % pour la CIA), mais d'une quasi-stagnation. Enfin, les mouvements de l'industrie occupent une place importante dans la dynamique de l'économie soviétique; ce secteur a joué un rôle majeur dans les désordres économiques de la fin des années soixante-dix.
(14) R.E. ERICSON, The Soviet Statistical Debate..., op. cil., pp.22-30. Plusieurs articles attaquant de manière très virulente, et souvent sans rapport avec la nature scientifique du débat, ont été publiés dans le numéro de juin 1987 de Vestnik Statistiki, par exemple, V. KNIAZEVSKll, KOZLOVet N. SEREMET,«Po povodu lukavoj stati 0 T. cifrah », pp. 53-60 ; voir aussi M. KOROLEV, ZadaCi perestrojki statistiki », in Vestnik « Statistiki, n° 4/1987, pp. 3-12. (15) G.lIANIN et V. SELIUNIN,« Statistika znaet vse », in Navy Mir, n° 12/1987, pp. 255-257 (cette réponse a d'ailleurs été fortement censurée). Dans un article récent, deux chercheurs soviétiques font preuve d'une attitude plus nuancée à propos des travaux de G.lIANIN, estimant que ses estimations pourraient compléter celles de la CIA, et qu'elles sont plus crédibles que celles du CSU. Voir S. NIKlTIN et M. GEL'VANOVSIqJ, «Gde ze my? (ekonomika SSSR c oricij mezdunarodnyh sopostavlenij) » in MEiMO, n° 1, 1990 (janvier), pp.20-34. (16) Voir «Kaucukovye Cifry », in Moskvskaj Praavda, 11/04/1987 ou A. SERGEEV, «PrestiZ cestnogo rublia », in Savetskaja Rossija, 18 mars 1987. Par ailleurs, revenant sur la question des prix, un article donne des exemples de hausses de 10 % à 15 % l'an dans le domaine des équipements destinés à l'industrie extractive: V. MEL'NIKOV,«Byl 0 zolotom ekskavatore », in Sodalistiéeskaja Industrija, 2-3 avril 1987. (17) J. SAPIR,Les/luctuations éronomiques en URSS..., op. dt., tableau 7-11, p. 195.

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B. L'évolution de la production industrielle et ses conséquences sur la situation économique Le problème des hausses de prix non répercutées dans les indices concerne avant tout l'industrie. Il implique de tenter de se former une idée à partir des indicateurs en volume, tels que l'on peut en disposer dans les annuaires soviétiques. Une compilation des données disponibles montre (tableau 4) une amélioration de la couverture des produits de 1966 à 1980, à laquelle succède une dégradation, particulièrement nette après 1983. Cette dégradation, marquée par la disparition de 28 produits, se retrouve presque totalement dans la branche des constructions mécaniques; ce sont là 21 produits qui disparaissent, dont 19 entre 1983 et 1987 (tableau 5). On mesure donc que ces statistiques sont à utiliser avec précaution, les Soviétiques semblant avoir une nette propension à faire disparaître les données gênantes. Néanmoins, les statistiques disponibles montrent clairement, sans ambiguïté, la montée de la proportion de produits connaissant des baisses de la production, après 1976. A cet égard, la branche des constructions mécaniques est particulièrement caractéristique. Bien que son taux de croissance y soit réputé nettement supérieur à celui de l'ensemble de la production industrielle, le pourcentage de produits connaissant des reculs en volume y est égal, voire souvent supérieur, au reste de l'industrie (tableau 6). Les données en volume permettent d'ailleurs d'avoir une confirmation du phénomène des hausses illicites des prix. Dans le cas des constructions mécaniques, la proportion de produits dont le taux de croissance physique est inférieur à celui de la branche n'est jamais inférieure à 70 % (1971), et peut même atteindre 94 % (1976). De telles proportions sont nettement supérieures à celles des autres branches. Que les problèmes de l'industrie deviennent particulièrement aigus à partir de 1976 montre bien que l'on est en présence d'un phénomène propre à. cette activité. En effet, la fin des années soix~nte-dix sera plutôt moins mauvaise, du point de vue de l'agriculture, que le début de la décennie. L'analyse des fluctuations par branches de l'industrie montre d'ailleurs un fort accroissement de la dispersion des résultats après 1976 (17). De plus, la part de la productivité dans la croissance diminue fortement entre 1976 et 1980, et tout particulièrement pour les industries légères et alimentaires, la métallurgie, les carburants ou la production d'électricité (18). Si l'on tient compte de la nécessité de déflater les résultats officiels, le mouvement de la productivité est encore plus spectaculaire. Alors que le taux de croissance annuel moyen était d'environ 3 % pour 1966-1970 et 1971-1976, il tombe à 0,2 % pour 1976-1980. En fait, la
(18) Ibzd., tableau 7-12, p. 195.

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productivité aurait baissé entre 1979 et 1982; si l'on prend 1975 comme base 100, en 1984 on est à l'indice 101,6... (19). Le cœur du problème semble donc constitué par une rupture nette, après 1975, des conditions de fonctionnement de l'industrie. L'efficacité marginale du capital s'effondre (20), alors même que l'URSS importe massivement, depuis 1974, des équipements en provenance des pays occidentaux (21). Il est aussi frappant que les branches qui impulsent la dynamique de l'industrie aient changé entre 1970 et 1980. A partir de la fin des années soixante-dix, ce sont les branches cruciales comme les constructions mécaniques ou la chimie et pétrochimie qui sont à l'origine des fluctuations (22). La détérioration brutale des résultats économiques de l'URSS aurait donc trouvé sa source dans une crise affectant l'industrie, et plus particulièrement la branche essentielle des constructions mécaniques. Cette crise est avant tout le produit d'une détérioration des conditions de fonctionnement, et en premier lieu la chute brutale des gains de productivité. L'entrée dans cette crise peut être datée de 1976 ; le fond ayant, semble-t-il, été touché entre 1978 et 1983. Cette situation a des implications importantes quant à la structure de l'économie soviétique. La part de l'industrie dans la répartition sectorielle du Revenu National ou du PNB tend à diminuer. Ce mouvement évident à la fois dans les données soviétiques et américaines (tableau 7) est certainement encore plus spectaculaire si l'on adopte le point de vue de G.I. Hanin. L'Union soviétique aurait donc connu l'amorce d'un mouvement de désindustrialisation à partir de la seconde moitié des années soixante-dix. L'existence d'un secteur clandestin des services et de l'artisanat (ce que l'on appelle l'Economie Parallèle) tend à accentuer cette évolution.
C. Cycles, crises et Crise: la spécificité de la situation actuelle

L'économie soviétique a connu, depuis 1945, des fluctuations importantes, parfois dramatiques, avec des situations de crise grave comme en 1951-1953 et 1962-1963 (23). La situation actuelle présente à la fois des similitudes mais aussi des différences notables par rapport aux événements antérieurs. Le système économique soviétique est caractérisé par un certain nombre de mouvements récurrents. On peut ainsi discerner des cycles institutionnels, soit de court terme (comme le cycle d'activité engendré par l'horizon du plan annuel), soit de moyen terme, liés aux formes spécifiques de contrôle sur les activités économiques. Ce cycle du
(19) (20) (21) (22) Ibid., Ibid., Ibid., Ibid., tableau 7-10, p. 194. graphiques 7-8a et 7-8b, pp. 208-209. tableau 7-20c, p. 213. p. 174.
de ces fluctuations, voir

(23) Sur l'historique

J. SAPffi,

ibid.

17

marchandage, décrit il y a trente ans par A. Gerschenkron, est à la base des cycles d'investissement analysés par l'économiste hongrois T. Bauer (24). A ces phénomènes, il faut ajouter des mouvements cycliques découlant des conséquences des institutions économiques sur les comportements des agents. On peut alors repérer des cycles de stockage, des cycles des matières premières et des cycles affectant la consommation et la productivité (25). La mise en phase de ces mouvements constitue un cycle économique spécifique des systèmes de type soviétique. Il se répercute alors dans l'ensemble des domaines, comme les mouvements financiers ou l'épargne. La conjoncture de la fin des années soixante-dix peut être caractérisée par un cycle relativement typique tout en étant particulièrement violent. L'excès d'investissement survenant avec le relâchement des contraintes centrales, à la suite de bons résultats, servant alors de détonateur. Jusqu'en 1978, le déroulement des événements est conforme à ce qui avait pu être observé depuis 1945. En particulier, la demande de main-d'œuvre, liée aux investissements, se traduit par des dérapages salariaux importants qui déstabilisent la main-d'œuvre rurale, et par là l'agriculture (26). L'existence d'options de contournement pour le pouvoir soviétique, et particulièrement les importations, avait dans le même temps réduit la sensibilité du système à ses propres maux. Cela devait conduire à un surcroît de brutalité dans l'apparition des inévitables phénomènes de dysfonctionnement. Cependant, après 1978, le scénario change. Les cycles précédents, pour importants qu'ils aient été, avaient toujours donné lieu à des périodes de remise en ordre accompagnées par des phases de forte croissance. Le cycle scandait le développement sans l'interrompre. Or, désormais il est clair que la phase dépressive a duré quatre ans, ce qui est sans commune mesure avec les exemples antérieurs, et que l'URSS n'a pas connu de phase de redémarrage ultérieure. Une situation de stagnation s'est donc installée témoignant de l'existence de facteurs structurels qui sont venus s'ajouter aux éléments conjoncturels. Le cycle économique a débouché sur une crise, mettant en évidence l'existence de vulnérabilités spécifiques de l'économie soviétique.
(24) Voir A. GERSCHENKRON,«Industrial Enterprise in Soviet Russia », in A. GERSCHENKRON, Economic Backwardness in Historical Perspective, The Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge, Ma., 1962, pp.270 à 295, et en particulier, p. 288 ; T. BAUER,«Investment cycles in planned economies », in Acta
Oeconomica, n° 3, vol. 21, 1978, texte repris dans

J. KORNAÏ

et X. RICHET

(OOs.), La

Voie hongroise, Calmann-Levy, Paris, 1986; T. BAUER,«Des cycles à la crise? Les développements récents dans les économies planifiées d'Europe de l'Est et la théorie des cycles d'investissement », in B. CHAVANCE (ed.), Régulation, cycles et crises dans les économies socialistes, Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, 1987.
(25) Voir J. SAPIR, L'Economie mobilisée, La Découverte, Paris, 1990, chapitre (26) J. SAPIR,Les Fluctuations économiques..., op. cit., chap. 6 et 7. 6.

18

ll.

LES

VULNÉRABILITÉS

DE

L'ÉCONOMIE

SOVIÉTIQUE

La transformation de difficultés conjoncturelles en une situation de crise prolongée après 1982 conduit à s'interroger sur l'impact sur l'économie soviétique, tant des conditions de formation des instants que de leurs conditions d'utilisation. Caractérisé à juste titre d'extensif, le mode de croissance soviétique reposait avant tout sur les ressources en main-d' œuvre et les investissements. Les chutes de la productivité et de l'efficience du capital, posent la question de la disponibilité de ces ressources avec encore plus d'acuité. En même temps, cette dégradation des conditions de fonctionnement, que révèle la baisse de l'efficience de l'industrie, souligne l'importance des évolutions des comportements dans les années soixante et soixante-dix. Les interactions entre les conditions de disponibilité des ressources et les conditions d'utilisation constituent l'une des clés de la situation actuelle. Ainsi, la pénurie de main-d' œuvre n'a de sens que dans la mesure où l'utilisation de celle-ci est défectueuse. Inversement, les caractéristiques de la gestion du capital fixe mettent en relief des besoins particuliers, et soulignent des problèmes de ressources spécifiques. A. L'épuisement des ressources humaines? L'emploi de la forme interrogative n'est pas un hasard. Les statistiques disponibles montrent que l'emploi a augmenté de manière bien plus rapide que la population en âge de travailler jusqu'en 1974. Pendant une courte période, la situation fut inversée, puis, après 1978, à nouveau l'emploi s'est accru plus vite que la population (27). Quant à la littérature soviétique elle a aussi beaucoup insisté sur ce problème (28). Les auteurs soviétiques distinguent en réalité quatre situations: - La pénurie de main-d'œuvre provient simplement de la faible productivité, soit de la mauvaise organisation du travail, et/ou d'un système d'incitation déficient. - La pénurie est liée à une mauvaise allocation des ressources en main-d' œuvre (et en particulier le nombre de personnes employées dans la sphère non productive). - La pénurie est « imaginaire» car provoquée par une embauche excessive de travailleurs par des entreprises qui stockent la maind'œuvre.
(27) IbM., graphique 6-1, p. 150. (28) G. KULAGIN, « Deficit podlinnyi i mimyi », in Socialistiéeskij Trod, n° 1/1985, pp.82-91 et particulièrement p.85; voir aussi E. MANEVIC,Problemy povysenija ejfektivnosti ispol'zovanija raboéej sily v SSSR, Nauka, Moscou, 1983.

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- La pénurie correspond à une insuffisance des ressources démographiques, et! ou à une distribution inégale de ces ressources sur le territoire de l'URSS.
Les trois premières situations peuvent être qualifiées de systémiques. En effet, la faible productivité, et l'absence de gains en ce domaine, renvoient aux conditions de fonctionnement telles qu'elles sont déterminées par le système. La mauvaise allocation renvoie, elle, aussi bien à des choix gouvernementaux (poids de l'administration, mais aussi de la conscription) qu'à des choix individuels. En effet, le niveau de rémunération est l'instrument essentiel de cette allocation (29). Le rôle des comportements individuels ne doit pas faire oublier que ces comportements, de même que les variations de rémunération entre les activités, sont le produit d'un environnement qui fait système, même s'il n'est pas le résultat d'une politique consciente. Enfin, l'embauche excessive est aussi un phénomène systémique dans la mesure où, dans une économie où sévissent des pénuries, dont l'ampleur, la durée et le lieu peuvent être incertains et non aléatoires, le stockage est un comportement rationnel. De plus, si les pénuries relèvent du non probabilisable, elles sont susceptibles de paralyser tout ensemble de production d'autant plus rigide que mécanisé. La substitution du travail au capital, c'est-à-dire le maintien d'une proportion importante de travaux de type manuel constitue alors une politique rationnelle de la part de l'entreprise qui entend conserver une flexibilité suffisante pour minimiser ses vulnérabilités face à un univers extérieur incertain. Concrètement, il est aujourd'hui clair que le fonctionnement du système économique a conduit à une utilisation extensive des ressources en main-d'œuvre. Ainsi, le taux d'emploi des femmes atteignait en 1979 près de 84 % (30). Par ailleurs, le gouvernement soviétique a largement encouragé l'emploi des retraités comme moyen d'alléger la pénurie de main-d'œuvre (31). Il a aussi encouragé l'existence de doubles emplois qui concernaient, au début de 1980, près de 2 millions de travailleurs (32). Cette mise au travail quasi
(29) Voir les relations entre les hausses de salaires et celles de l'emploi, in]. SAPIR, Les Fluctuations économiques..., op. cit., pp. 154-159. (30) L. CIZIVA, «Kak lusee ispo'zovat' trud razlienyh social'nodemografieeskih grupp naselenija », Socialisticeskii Trud, n" 8/1984, pp. 89-95. Ce taux correspond au nombre de femmes en activité par rapport au nombre de femmes en âge de travailler (16-54 ans). (31) A GOODMANet G. SCHLEIFER, The Soviet Labour in the 1980's », in Joint « Economic Committee, Soviet Economy in the 1980's: Problems and Prospects - Part 2, US-GPO, Washington, D.C., 1982, pp. 345-346; G.V. MIl!, «Problemy razvitija trudovoj aktivnosti pensionerov po vozrastu », in Trudovaja aktivnost' Naselenija: Problemi, puti razvitija, CNIKTR, Moscou, 1988, p. 24; cet auteur estime le pourcentage des retraités ayant une activité à 28 % en 1980, et de 35 % pour les employés à la retraite en 1984. Voir aussi: AG. NOVITSKII,«Aktual'nye problemy trudovoj aktivnosti naseleniju », in Trudovoj aktivnost'..., op. cil. (32) AG. NOVITSKII,«Aktual'nye problemy... », op. cil., p. 17.

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complète de la population correspond bien à une situation d'intense pénurie, particulièrement sensible dans certaines activités et certaines régions. Le problème semble particulièrement grave dans le secteur de la construction, où les salaires connaissent de fortes hausses en raison du déséquilibre demande/offre. Ceci entraîne d'ailleurs un endettement structurel des trusts de la construction afin de pouvoir gonfler à leur guise la masse salariale (33). L'épuisement des ressources humaines est donc bien une réalité, dans la mesure où l'on considère comme immuables les différents institutions et comportements qui produisent cette situation de pénurie. Toute modification de l'environnement systémique pourrait conduire à des transformations importantes de la situation. Le marché du travail soviétique connaît en effet un déséquilibre marqué en raison de l'excès comme de la nature des investissements, ainsi que du fait du comportement des entreprises. Ce sont donc ces raisons qu'il faut maintenant aborder. Il n'en reste pas moins que si l'environnement n'était pas modifié, la contrainte démographique et la répartition régionale de la population pourraient peser lourdement sur l'avenir de l'économie (tableau 8). B. L'investissement: excès et gaspillages

La question de l'investissement est en réalité double. Il y a, d'une part, le problème des flux généraux de l'investissement et de leur utilisation, dont l'une des mesures est l'indice des constructions inachevées. D'autre part, il faut aussi envisager le problème de la nature de cet investissement, de sa répartition en investissements de capacité ou investissements de productivité; à travers cela se profile la question de la nature du stock de capital en URSS. En ce qui concerne le premier point, il est clair que les investissements ont connu un fort ralentissement à la fin des années soixante-dix, et au début de la décennie suivante, en particulier de 1979 à 1982 (tableau 9). Ce ralentissement survient trop tard pour expliquer les évolutions économiques de 1976 à 1980. Par contre, la persistance de taux faibles (aux normes soviétiques) correspond bien à la situation de stagnation du début des années quatre-vingt. La remontée ultérieure correspond à la politique d'« accélération» (uskorenye) engagée par l'équipe de Gorbatchev à ses débuts. L'évolution du taux de croissance du capital fixe montre une tendance analogue quoique décalée (délai de mise en œuvre des investissements). Cependant l'exécution des investissements s'est nettement détériorée dans la période initiale, celle du déclenchement du cycle. Ainsi les constructions inachevées,
(33) Ce point m'a été signalé par plusieurs économistes du CEMI de Moscou. Voir aussi: V.S. KrrAJCEV, N.F. ALESINA et S.V. SOLOV'EVA,»0 razvitü hozrascetnyh otnosenij v investicionnoj sfere », in Izvestija A.N. SSSR - Senja Ekonomika,n° 6/1984, pp. 67-72. 21

exprimées en pourcentage des investissements, sont passées de 75 % en 1975 à 91 % en 1979, ce qui constitue le second niveau le plus élevé de l'URSS d'après-guerre (l'autre étant en 1950 avec plus de 100 %). La phase de remise en ordre qui a succédé s'est traduite par une baisse de cet indice, mais sans que l'on revienne aux niveaux de la fin des années soixante ou du début des années soixante-dix. Quant à la politique d'accélération, elle s'est traduite par une nouvelle remontée de l'indice. Cette situation est particulièrement nette dans l'industrie (tableau 10). En 1988, les niveaux atteints étaient sensiblement supérieurs à ceux de 1984, à l'exception des charbonnages, des matériaux de construction et de l'industrie légère. Les problèmes les plus graves en matière de réalisation des investissements se situant dans la production d'électricité, la métallurgie lourde et la chimie. Les taux très faibles de l'industrie légère et de l'industrie alimentaire indiquent, aussi, que la distribution des investissements entre 1985 et 1988 ne fut pas différente de la norme soviétique habituelle. Par ailleurs, la politique soviétique en matière d'investissements a toujours été caractérisée par une priorité pour les nouveaux projets au détriment de la modernisation des installations existantes et par un renouvellement très faible des équipements. Malgré une prise de conscience des inconvénients de cette approche extensive, à la fin de la décennie soixante-dix, près des deux tiers des sommes étaient consacrés à des nouveaux projets (34). Quant au renouvellement, il se fait avec des taux très faibles (tableau 11). Il faut remarquer que ces taux ont même baissé de 1965 à 1975, au moment des investissements les plus importants (35). Pour plusieurs spécialistes soviétiques, environ 40 % dù stock de capital devraient être retirés en raison de son obsolescence (36). Quant à l'expert américain S. Cohn, il a calculé que les durées de vie implicites des équipements, en raison de ces faibles taux de renouvellement, étaient de 90 ans pour les équipements de la métallmgie ou 167 ans pour ceux de la production d'électricité! (37) En fait, il apparaît que ce sont les branches habituellement non prioritaires qui ont eu le pomcentage de retraits le plus élevé (tableau 11). La proportion des équipements (par opposition aux bâtiments) reste aussi très faible dans les investissements par rapport aux critères occidentaux. Les équipements n'ont représenté que 40 % de la croissance du stock de capital fixe de l'économie pour 1976-1980
(34) A KOTL]ARet alii, Zanjatost' naselenija. /Zuéenie i regulirovanie, Finansy i Statistika, Moscou, 1983, p. 23. (35) AG. KOSAEVet alii, «Proizvodstvo, kadry: problemy sbalansirovannosti », in Praktika Socialistiéeskogo Hozjajstvovanija, n° 9/1988, p. 17. (36) Voir l'article de TRAPEZNIKOV dans la Pravda du 7/05/1982. Des éléments identiques peuvent être calculés à partir des données fournies dans: G.V. SYCES, AJu. OZEGOVet V.N. BoRIsov, Modelirovanie Resursnoj Obespeéennosti Kapital'nyh Vloienij, Nauka, Moscou, 1988. (37) S.H. COHN, «Deficiencies in Soviet Investment Policies and the Technological Imperative »'. in Joint Economic Committee, Soviet Economy in a New Perspective, US-GPO, Washmgton D.C., 1976, p. 455.

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(tableau 12). Certes, ce chiffre est meilleur que celui de 1971-1975, mais de peu. En fait, les écarts entre les branches sont très importants, et pas toujours justifiés par la nature technique des activités. Les auteurs soviétiques ont souvent insisté sur la faible mécanisation des tâches dans les entreprises conduisant à des proportions élevées de travailleurs manuels (40 % dans l'industrie en 1979) et surtout à des proportions anormalement fortes de travailleurs engagés dans des activités auxiliaires, par rapport à ceux qui le sont dans les activités principales (pratiquement 50/50) (38). Il faut, en fait, distinguer deux problèmes relevant de logiques différentes. Tout d'abord il est souvent intéressant, pour le directeur d'usine, d'accélérer le processus de mécanisation de l'activité principale, dans la mesure où il acquiert ainsi une « réputation» flatteuse vis-à-vis de ses supérieurs hiérarchiques. La mise en place de lignes automatiques d'usinage est en effet bien plus spectaculaire que la mécanisation des travaux de manutention (39). Le résultat est qu'environ 30 % à 40 % des ouvriers des constructions mécaniques sont employés dans des tâches auxiliaires, qui pourraient être mécanisées à peu de frais (40). Le processus de mécanisation est donc d'emblée déséquilibré. A cela, il faut ajouter que les lignes automatiques qui ont été installées, souvent à grands frais, fonctionnent mal. Une étude portant sur 99 lignes produites à Minsk et Moscou, et datant de 1973, montre que près de la moitié d'entre elles sont en deçà du seuil de rentabilité (41) ; 54 de ces lignes fonctionnent en dessous de 50 % de leur capacité nominale. L'analyse des causes de cette situation est instructive. Les causes dites « organisationnelles» sont l'une des raisons majeures des arrêts de production; parmi elles, les périodes d'ajustement aux changements d'équipes et l'absence d'instructions sont les plus fréquentes (42). Le résultat est que, dans de nombreux cas, les coûts de production sont plus élevés avec la mécanisation que sans (43). En fait, il semble que l'effort de modernisation, entrepris depuis la fin des années cinquante, ait accentué la vulnérabilité du processus de production à son environnement. L'effet désorganisateur de pénuries de caractère incertain s'avère proportionnel au degré de mécanisation. La dégradation sensible de l'efficacité des investissements recouvre
(38) A. BACURlN, Problemy uluSèenija ispol'zovaniju trudovyh resursov », in PH. « n' 1/1982, pp. 25-37; V. Kmn-oRoVIc, The Soviet Investment Process and Capital Labour Substitution, Paper presented at the Third World Congress for Soviet and East European Studies, Washington, D.e., 30/10-4/11/1985. (39) Voir sur ces problèmes, V. PEYSAKHOVICH, Economics of Automation in the Soviet Machine-Building Industry, Delphic Associates Inc., Falls Church, Va., 1987. (40) B. SMEKOV,Upravlenie Efektivnost'ju, Izdatd'stvo Politièeskaja Literatura, Moscou, 1984, pp.66 sq. Voir aussi V. PEJSAKOVIC (Peysakhovich) Ekonomiéeskie Problemy Automatizacii Proizvodstva, Izdatd'stvo Beloruskogo Universiteta Minsk , 1974. ' (41) V. PEYSAKHOVICH, Economics of Automation..., op. cit., p. 61. (42) Ibid., pp. 66-68; (43) Ibid., p. 72.

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ainsi, à partir de la fin des années soixante, deux phénomènes complémentaires. A côté des effets nocifs du surinvestissement habituel (engorgement des chantiers, dispersion des efforts, etc.), la mécanisation partielle de certaines activités a accru la fragilité du système productif aux pénuries et désordres divers. La politique de l'investissement menée en URSS depuis quinze ans a eu des effets négatifs pour des raisons très différentes. Le maintien en activité d'un parc considérable d'équipements obsolescents. se fait au détriment de la mise en œuvre des machines nouvelles. La diffusion du progrès technique, qu'il soit interne ou acquis à l'étranger, en est d'autant freinée. La poursuite d'investissements extensifs, leur dispersion (raspylenie), est un obstacle à l'utilisation efficiente du matériel existant et accroît les demandes en main-d'œuvre et en matières premières. Les conditions de la mécanisation, que l'on peut considérer par ailleurs comme techniquement insuffisante, accroissent les vulnérabilités aux pénuries. . A la fin des années soixante-dix, l'URSS a commencé à pâtir simultanément des effets de ses anciennes (mauvaises) habitudes, et de ceux engendrés par un effort de modernisation, certainement louable dans l'absolu, mais qui s'est heurté à un environnement socioéconomique inadapté. Il n'est donc pas faux de dire que si l'économie soviétique a souffert d'un manque de modernisation, elle a aussi subi les effets pervers d'une modernisation partielle qui a servi de révélateur aux contradictions existant entre les principes d'une production moderne et les conditions réelles de fonctionnement des usines.
C. Les désordres monétaires et les modifications des comportements

L'une des caractéristiques de l'économie scviétique a été, et reste, d'opérer dans une situation de très grand laxisme monétaire. Il est un fait acquis, pour la majorité des économistes soviétiques, que la possibilité ultime des unités économiques à trouver les moyens de financement qu'elles estiment nécessaires est l'une des causes de l'inefficience globale du fonctionnement. La monnaie est, en effet, le seul bien qui, pour les entreprises, ne soit pas en pénurie. On peut ainsi mesurer que la quantité de crédits accordés à l'économie a quadruplé de 1970 à 1985. Mais si le taux de croissance annuel moyen a été, sur cette période, de 9,9 % dans la seconde moitié de la décennie soixante-dix, au moment du déclenchement de la crise, il a atteint 10,9 % (tableau 13). A partir de 1985 (et de 1986 dans l'industrie), une politique nettement restrictive a été conduite. Cependant, dans le même temps, le gouvernement admettrait l'existence d'un déficit budgétaire cumulé important, de l'ordre de 312 milliards de roubles en 1988 (44). Les deux tiers de cette « dette
(44) GOSKOMSTAT, Narodnoe Moscou, 1989, p. 625. Ho:qajstvo SSSR v 1988 godu, Finansy i statistika,

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publique» auraient été réalisés en 1985 et 1988 (soit 213 milliards). La valeur de ce chiffre reste sujette à caution. Pour 1985, avant un accroissement rapide du déficit, celui-ci aurait représenté 4,6 % du montant des dépenses. Or, selon 1. Birman (45), l'URSS connaissant un taux de l'ordre de 8,3 % en 1978, et ce taux augmentait régulièrement depuis 1972. Si l'on suppose que, de 1978 à 1984, le déficit budgétaire a été de l'ordre de 3,5 % des dépenses (valeur moyenne selon Birman entre 1950 et 1978), on obtient, pour la fin 1984, une «dette publique» de 182 milliards. Compte tenu des 213 milliards de déficit cumulé sur 1985-1988, la « dette» globale serait de 395 milliards et non 312. Si, par contre, on suppose que le taux de déficit a été de l'ordre de 7,5 % par an entre 1978 et 1984 (ce qui correspond, alors, aux taux que Birman donne de 1975 à 1978), la « dette» fin 1984 ~tait de 263 milliards, et fin 1988 de 476 milliards. Une étude de la CIA datant de 1988 évaluait à près de 400 milliards le déficit cumulé de 1970 à 1988, soit un montant très proche de notre hypothèse basse et sensiblement supérieur aux données soviétiques (45 bis). La discussion sur le montant total n'est pas académique. On peut estimer la monnaie entre les mains des ménages à la différence entre la dette totale (<<dette publique» + crédits à l'économie) et les avoirs détenus par les entreprises et administrations (capital circulant non matériel). Si le chiffre de 312 milliards est juste, les ménages auraient détenu fin 1988 464,1 milliards de roubles dont 164,4 milliards sous forme liquide et 296,7 milliards en dépôt sur les caisses d'épargne. Si l'on devait retenir l'estimation de 395 milliards, alors les ménages auraient eu en leur possession 547 milliards de roubles, dont 247,4 milliards sous forme liquide. Et si l'estimation haute de 476 milliards est la bonne, les encaisses des ménages auraient représenté 625 milliards dont 328,4 sous forme liquide. Il faut savoir que le chiffre d'affaires du commerce, d'Etat ou coopératif, incluant l'alimentation collective, s'est élevé à 375,7 milliards de roubles en 1988. Suivant les estimations, l'épargne (liquide ou déposée) des ménages représenterait de 123 % à 166 % de ces dépenses. On a donc, ainsi, une évaluation de l'excès de liquidités dans l'économie soviétique. Bien entendu, une telle situation exerce une influence profonde sur les comportements. Les prix des biens et services sur le marché libre (légal ou illégal) n'ont pu qu'augmenter fortement. Dès lors, on peut considérer que la population se divise en quatre catégories. Les ménages dont les ressources sont très faibles (retraités, mais aussi populations d'Asie centrale) et qui survivent juste en n'achetant que sur le marché d'Etat. Les ménages dont les revenus monétaires excèdent ce qu'ils peuvent acheter surIe marché d'Etat (où il y a pénurie), et sont insuffisants pour permettre une substitution
(45) I. BIRMAN, ecret Incomes 0/ Soviet States Budget, Martinus Nijhoff, La Haye, S 1982. (45 bis) CIA, USSR: Sharply Higher Budget Deficits Threaten Perestroyka, SOV 88-100430, 1988, Table AS, p. 20.

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importante du marché libre au marché d'Etat comme source d'approvisionnement. Cette catégorie est prise entre les pénuries d'une part et les effets du seuil qu'impliquent les rapports entre les prix « libres» et les prix d'Etat. Une troisième catégorie est composée de ménages dont les revenus sont tels qu'ils peuvent substituer le marché libre au marché d'Etat pour une part importante de leur panier de consommation. Enfin, une quatrième catégorie est constituée des ménages ayant accès aux circuits spéciaux d'approvisionnement et à l'ensemble des privilèges du système. La seconde catégorie est celle qui est, potentiellement, la plus vulnérable à une détérioration de la situation économique, se traduisant par un accroissement des pénuries et des prix sur le marché libre. C'est elle qui a donc le plus d'incitation à entrer dans l'économie parallèle afin d'accroître très substantiellement ses revenus. Or, une comparaison des revenus «officiels» et « parallèles» montre l'existence de substantielles différences; non seulement le rapport moyen, pour une heure de travail, est de l'ordre de 7,5 (en faveur des activités« privées »), mais il varie de 3,6 (pour les employés de l'administration) à 18,9 pour les travailleurs manuels non qualifiés (46). On peut donc supposer qu'une dégradation de la situation économique accroît la pression, pour une partie de la population, à se tourner vers les activités parallèles. Comme le maintien d'un emploi officiel est une obligation, cela signifie que l'arbitrage entre le travail « légal» et le travail « privé» se fera sous la forme d'une dégradation de la qualité et de la quantité d'efforts fournis dans le premier. La baisse des gains de productivité, voire leur stagnation, après 1978, pourrait bien être le produit de cette réallocation du travail fourni, réalisée par une frange de la population. Il est aussi probable qu'il y ait, en ce domaine, un effet de cliquet. L'individu qui a décidé de sauter le pas, surmonté ses craintes et acquis une information précieuse sur les conditions d'exercice d'une activité parallèle, a peu de raisons de liquider son expérience et revenir à sa situation initiale, si la conjoncture s'améliore. Ne serait-ce, d'ailleurs, parce qu'il est en droit d'anticiper cette amélioration comme temporaire. Qu'il s'agisse des conditions systémiques produisant la pénurie de main-d'œuvre, des problèmes affectant l'investissement, ou des conséquences du désordre monétaire, de multiples causes de dysfonctionnement ont été évoquées. Elles permettent de comprendre comment, à partir d'un mouvement conjoncturel, le cycle, l'économie soviétique a pu entrer dans une crise prolongée. Mais cette dernière, à mesure qu'elle dure, induit des phénomènes de généralisation contribuant à l'approfondir et à la transformer.
(46) A. VINOKUR et G.OFER, «Inequality of earnings, households income and wealth in Soviet Union in the 1970's », in J.R. MU.LAR (ed.), Politics, Work and Daily Life in the USSR, Cambridge University Press, Cambridge, 1987, pp. 171 à 202, table 6-3, p. 179.

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m.

MÉCANISMES DE GÉNÉRALISATION

Une situation de crise est avant tout un phénomène dynamique. Partant de l'économie, ses effets se diffusent dans la totalité du corps social, taraudant les anciens équilibres, suscitant des comportements ou des phénomènes nouveaux. Ceux-ci font retour vers l'économie, et leur nature comme leurs interactions jouent un rôle décisif dans la mise en place soit d'une logique d'amortissement des dysfonctionnements, soit d'une logique d'exacerbation porteuse, à terme, de déchirures sociales et politiques irréversibles.

A. Les aspects régionaux L'économie soviétique est plus constituée d'une juxtaposition de bassins régionaux qu'elle n'est un ensemble unifié. La répartition du Revenu National Produit montre l'existence d'une double polarisation régionale (tableau 14). Au poids dominant de la RSFSR s'ajoute celui des régions Ouest (pays baltes, Ukraine, Biélorussie, Moldavie). En terme de revenu par tête, un rapport de 3 à 1 oppose la Lettonie au Tadjikistan. De manière plus générale, à un groupe unissant les Pays baltes, la RSFSR et la Biélorussie, s'oppose l'Asie centrale dont la situation apparaît encore plus mauvaise si on en retire le Kazakhstan, largement russifié. En Transcaucasie, on retrouve l'opposition entre la Géorgie et l'Arménie, qui tendent vers l'Ouest, et l'Adzerbaïdjan dont la situation se rapproche de l'Asie centrale. Cette répartition du revenu renvoie à des répartitions spécifiques au niveau des activités. Ainsi, en 1988, la RSFSR, l'Ukraine et la Biélorussie réalisaient 76 % de la PSB industrielle contre 4,5 % pour l'Asie centrale diminuée du Kazakhstan. Cette même zone ne représentait d'ailleurs que 8 % de la production agricole et 15 % avec le Kazakhstan (tableau 15). En fait, cette répartition dépend largement de la structure des prix relatifs. L'utilisation des «prix de 1973» fournit ainsi une image légèrement différente (tableau 16). Surtout, elle permet de constater des évolutions intéressantes. Ainsi la stagnation de l'Asie centrale ou la montée de la Biélorussie illustrent bien les tendances des vingt dernières années. On retrouve des écarts spectaculaires si l'on considère la production industrielle par tête (tableau 17) et surtout celle des biens de consommation par habitant (tableau 18). On peut s'interroger sur l'impact que pourrait avoir une modification générale du système des prix industriels. Dans l'hypothèse d'une réforme limitée, caractérisée par un relèvement des prix des matières premières, le poids de la RSFSR, du Kazakhstan et de l'Ukraine devrait s'accroître. Si l'on envisage le passage à des prix de marché (plus ou moins contrôlés), les effets seraient bien plus 27