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La Bulgarie et l'Europe

De
199 pages
Depuis quelques années, la Bulgarie s'est progressivement réorganisée autour d'institutions publiques en voie de rénovation et d'une économie qui donne des signes d'encouragement depuis la grave crise de l'hiver 1996-97. Les restaurants sont pleins et les boutiques d'habillement se multiplient dans les centres-villes rénovés. Pourtant les Bulgares restent souvent pessimistes. Cet ouvrage apporte éclairages et analyses sur l'histoire et la situation économique et sociale de ce pays.
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La Bulgarie

et l'Europe

Incertitudes et espoirs

@ L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

2007 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04256-8 EAN : 9782296042568

Coordonné par

Bernard Dupont

et

Michel Rautenberg

La Bulgarie et l'Europe
Incertitudes et espoirs

L'Harmattan

Revue semestrielle publiée par la Faculté des sciences économiques et sociales de l'Université de Lille I

COMITÉ DE RÉDACTION
D. AKAGÜL, B. CONVERT, L. CORDONNIER, , V. DELDRÈVE, B. DUPONT, B. DURIEZ, A. FERRAND, F. HÉRAN, M. MEBARKI, S. PRYEN, 1. RODRIGUEZ, F. VAN DE VELDE

RESPONSABLES

DE LA RÉDACTION
F. HÉRAN

B. CONVERT,

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION
D. CORNUEL, Doyen de la Faculté des sciences économiques et sociales

***

ABONNEMENTS

Abonnement annuel (2 numéros) : 36,60 euros franco de port. Étranger: 45,75 euros Le numéro: 16 euros plus 4,05 euros de port Les demandes d'abonnement sont à adresser à : Éditions de l'Harmattan, 5-7 rue de l'École po,lytechnique, 75005 PARIS Le paiement est à effectuer à l'ordre de : Editions de l'Harmattan Rédaction de la revue: Cahiers lillois d'économie et de sociologie, Faculté des sciences économiques et sociales, Université de Lille I, 59655 Villeneuve d'Ascq cedex. Maquette de la couverture: Denis Cordonnier Composition: Véronique Testelin

Sommaire

Michel Rautenberg, Introduction Raïa Zaïmova, Plamen S. Tzvetkov, La Bulgarie et l'Europe: l'éternel retour Sandrine Bochew, Le éitaliste, une institution culturelle en évolution Petia Koleva, Crise, réformes et « normalisation» : les avatars du système bancaire bulgare Sonya Vateva, La Bulgarie au seuil de l'Union européenne: bilan et défis économiques Yannick Bineau, Les élasticités du commerce extérieur et le taux de change réel de la Bulgarie Bernard Dupont, La croissance bulgare au bon vouloir de la contrainte extérieure Maryline Dupont-Dobrzynski, Stratégie de Lisbonne et réformes du marché du travail en Bulgarie Ivaylo Ditchev, Le citoyen mobile et l'ombre de son identité Liliana Déyanova, Le Journal de Gueorgui Dimitrov, héros du communisme, et la mémoire postcommuniste

7 13 31 51 77 97 115 137 165 179

INTRODUCTION*
Michel RAUTENBERG**
Le 20 mai 2007, la Bulgarie procédait à sa première élection pour envoyer des députés au parlement européen de Strasbourg, dans une indifférence quasi générale puisque moins de 30 % des électeurs s'étaient déplacés. Comme dans d'autres pays nouvellement intégrés à l'Union européenne, le personnel politique semble largement discrédité, les partis les plus radicaux, voire xénophobes, s'installent dans le paysage médiatique et idéologique. Pourtant, depuis quelques années, le pays s'était progressi vement réorganisé autour d'institutions publiques en voie de rénovation et d'une économie qui donnait des signes d'encouragement, le PIB progressant régulièrement de 4 à 5 % chaque année, le taux de chômage se réduisant de manière régulière. Pour qui visite régulièrement la Bulgarie depuis 10ans, il est indéniable que la situation sociale est meilleure pour une part importante de la population, que le réseau routier a été largement amélioré, souvent grâce aux subventions européennes, que les restaurants de Sofia, Vama ou Plovdiv sont pleins et les boutiques d'habillement se multiplient dans les rues des centres villes rénovés. Pourtant, dans les discussions qu'on peut avoir avec eux, les Bulgares restent souvent pessimistes ou désabusés. Le pays bouge en apparence, les « fondamentaux» de l'économie se rétablissent, la situation sociale est stable, mais une forme d'inquiétude est toujours là. Alors que la Bulgarie a tout juste intégré l'Union européenne, on assiste au retour à première vue anachronique d'un populisme nationaliste qui rappelle d'autres mouvements similaires en Pologne ou en Slovénie1.

* Je

remercie Nadège Ragaru et Bernard Dupont pour la relecture de cette intro-

duction. 1 Ainsi une exposition et une conférence dont l'initiative revenait à l'historien autrichien travaillant à l'université libre de Berlin, Ulf Brunnbauer, spécialiste reconnu de I'histoire bulgare contemporaine, ont-elles du être récemment annulées devant la pression politique et médiatique locale: il projetait d'interroger le « mythe» du massacre du village de Batak, principalement par des forces irrégulières de l'Empire ottoman en 1876. L'universitaire fut publiquement accusé de révisionnisme. (Voir Ivaylo Ditchev, « Der bulgarische Bilderstreit », Die Tageszeitung, Berlin, 30.04.2007).
** Professeurà l'université Jean Monnet de Saint-Étienne.

Michel Rautenberg

Après plusieurs années d'aggravation continue de la situation économique et financière, la Bulgarie avait connu une crise économique et sociale grave durant l'hiver 1996-1997. Le pm de l'année 1996 chutait de 7,4 %, l'inflation dépassait les 1 000 %2, dans les villes et les campagnes nombreux furent ceux qui eurent le plus grand mal à se chauffer, les échanges et la circulation entre les villes et les régions du pays furent singulièrement réduits. Ce traumatisme collectif accéléra le départ vers l'Europe, l'Amérique du nord ou l'Australie d'une jeunesse déjà tentée par l'émigration. Aujourd'hui, la population du pays reste inférieure d'environ 10 % à ce qu'elle était avant la chute du communisme, du fait des départs et d'une fécondité particulièrement faible. Mise sous tutelle par le FMI, la Bulgarie engagea des réformes de structures profondes: en 1998, 17 % seulement de l'industrie avait été privatisée et 65 % des terres restituées à leurs anciens propriétaires. La voie choisie par le gouvernement de centre droit de l'Union des forces démocratiques élu en 1997, fut celle de l'intégration dans les organisations atlantiques et européennes, et la priorité donnée aux réformes structurelles dans les domaines de la justice, de l'administration, de la politique économique. Progressivement, la situation économique se stabilisa, les investissements étrangers affluèrent, le pays joua son rôle, discret mais probablement déterminant, dans la stabilisation politique régionale au moment des tensions les plus vives entre la communauté internationale et le gouvernement de Belgrade. À l'inverse d'autres pays balkaniques, la Bulgarie, qui possède de fortes minorités turques et musulmanes, ne connut pas de tensions intercommunautaires particulières, même si la méfiance réciproque est parfois palpable. Soulignons également que l'ouverture des dossiers de la sécurité d'État, en 1997, ne fut pas suivie de règlements de comptes sanglants, même si elle est régulièrement évoquée dans le débat politique. En 1999, Bruxelles engagea la Bulgarie à rejoindre les négociations d'adhésion à l'Union européenne et les collaborations économiques et politiques se développèrent, en particulier avec la Grèce et la Turquie. L'année suivante, la Bulgarie rejoignait l'espace Schengen et la Commission européenne reconnaissait les efforts faits en matière de réorganisation du système bancaire et de privatisations. La permanence des tensions au Kosovo et en Macédoine, contrastant avec l'apparente stabilité de la Bulgarie, contribua à accélérer l'intégration politique dans les organisations internationales. Cependant, l'étendue persistante de la corruption, la permanence d'un chômage élevé et les difficultés de la vie quotidienne
2

L'essentiel des informationssur la situationéconomique,socialeet politiquesont

extraites de ['Etat du monde, La Découverte, Paris, accessible par l'Internet sur le site de l'Association française d'étude sur les Balkans: www.afebalk.org/index. php3 8

Introduction

conduisirent à la désaffection rapide pour des gouvernements qui vont se succéder à chaque élection jusqu'en 2005, année qui vit revenir au pouvoir les anciens communistes sous l'intitulé du Parti socialiste bulgare et émerger un parti d'extrême droite nationaliste, antieuropéen et xénophobe, Ataka. Probablement l'un des moins connus des pays balkaniques en France, la Bulgarie fait rarement la une des actualités nationales. On la connaît à travers quelques clichés plus ou moins bienveillants, même si elle est membre de la Francophonie depuis 1993. Située entre la Roumanie au nord, la Serbie et la Macédoine à l'ouest, et la Grèce au sud, elle dut subir cinq siècles de domination ottomane et a conservé une frontière d'une centaine de kilomètres avec la Turquie. Indépendant depuis 1878 à la suite de l'intervention des armées russes, le pays a pourtant plus souvent regardé vers l'ouest jusqu'à ce qu'il passe sous la coupe soviétique en 1945. Ce tropisme occidental ancien est mal connu, même en Bulgarie que l'histoire récente et la valorisation des origines asiatiques du peuple bulgare, assez populaire durant les dernières décennies du régime communiste, ont contribué à tirer vers l'est. Les courants artistiques qui participèrent de plein droit aux mouvements européens, bien que certains de leurs traits ont pu être qualifiés « d'orientalistes »3, ou plus anciennement l'influence des Lumières et la modernisation des territoires ottomans, même timide, au XIXe siècle, qu'évoquent l'article de Raïa Zaïmova et Plamen S. Tzvetkov, en sont de nettes illustrations. Il en est de même du souci de se conformer aux modèles de rénovation urbaine d'Europe centrale et occidentale4 ou de la création des citaliste, dont Sandrine Bochew fait ici l'historique jusqu'à nos jours, ces institutions à la fois pédagogiques et culturelles, assez proches de nos mouvements d'éducation populaire, nées de la « Renaissance» bulgare qui accompagna le mouvement national vers l'indépendance. La crise que connut la Bulgarie, à mi6chemin entre la sortie du communisme et l'intégration à l'Union européenne, trouve sa source dans les difficultés à réformer le pays et à l'adapter à la nouvelle donne, en particulier à cause du maintien d'un système bancaire obsolète et à ses errements aux débuts de la décennie 90. L'apparente convalescence de l'économie depuis le début des années 2000 signifie-elle que la réforme du
3

Tsvetomira Tocheva, 2006, Modernismes bulgares: le mouvement Art National des années 20 à Sofia, université marc Bloch, Strasbourg. 4 Krassimira Krastanova, Michel Rautenberg, 2005, « Réinterprétation du passé et imaginaire urbain. Patrimoine architectural, politique culturelle et peinture figurative à Plovdiv, Bulgarie », Balkanologie, vol VIII, 2.

9

Michel Rautenberg

système bancaire a été réussie? Petia Koleva montre qu'en dépit de leur bonne santé actuelle, les banques bulgares restent en retrait du processus de restructuration et de modernisation de l'économie nationale qui est surtout financé en direct par les agences dépendant de l'État. Certes, le système bancaire a été privatisé et il semble correctement encadré par une Banque centrale modernisée. Mais plus de 80 % des actifs bancaires sont aux mains de groupes financiers étrangers et les banques du pays semblent peu sensibilisées à la prise de risque et à l'innovation. Cette situation des banques illustre bien deux des caractéristiques majeures de l' économie bulgare: le retard des réformes structurelles, tant du point de vue de la législation que du passage à une économie libérale, et aujourd'hui sa très grande dépendance vis-à-vis de l'extérieur. Les années de transition ont été douloureuses. Les privatisations ont été conduites dans un pays qui manquait cruellement de capitaux et l'État, pour les conduire, a dû s'endetter lourdement afin de garantir la survie du système bancaire. Des pratiques mafieuses apparurent et des secteurs entiers de l'économie nationale furent accaparés à bas prix par des investisseurs peu scrupuleux comme l'explique Sonya Vateva. Malgré tout, cela permit l'émergence d'un secteur privé qui ne manque pas de dynamisme. Cependant, dans un contexte européen plutôt marqué par le scepticisme vis-à-vis de la coopération entre les États membres, l'avenir proche s'annonce probablement moins radieux que ce qu'attendaient certains. Même si à court terme la Bulgarie pourra probablement s'affranchir partiellement des contraintes extérieures commerciales et financières, Yannick Bineau explique que celles-ci pourraient se révéler redoutables pour le développement du pays à plus long terme, le coût des importations nécessaires à la modernisation de l'économie nationale se révélant notoirement sous évalué par la surappréciation de la monnaie nationale, le lev, aligné sur l'euro depuis la création de la monnaie européenne. Ainsi, la situation économique estelle paradoxale. Bernard Dupont souligne que le pays paraît pourtant en mesure de surmonter les faiblesses d'une économie insuffisamment spécialisée car les marges de manœuvre existent pour que le niveau de vie continue d'augmenter grâce à une politique de croissance volontariste fondée sur une meilleure intégration dans les marchés internationaux et par une restructurant énergique de ses exportations. Parmi les difficultés auxquelles la Bulgarie doit faire face, la moindre n'est pas celle de l'inadaptation du marché du travail et de l'inquiétude sourde qui touche globalement la société. Nombre de Bulgares en âge de travailler, des jeunes et des moins jeunes, ont quitté le pays et le système éducatif donne des signes inquiétants d'inadaptation aux besoins de l'économie et des transformations sociales à conduire. Maryline DupontDobrzynski met en garde contre la dégradation du capital humain du pays. La formation des hommes prend du temps et exige des moyens 10

Introduction

considérables qui sont pour le moment essentiellement utilisés pour réduire le déficit budgétaire afin de se conformer à ce qui a été imposé par les premiers plans d'ajustement structurel et à ce qu'impose maintenant l'Union européenne. Ivaylo Ditchev souligne pour sa part l'impréparation un peu étrange de nombre de candidats à l'immigration, révélatrice peutêtre d'un mal être plus profond. Incapables de reconstruire entre eux des solidarités effectives, obligés de donner le change quand ils rentrent au pays, les migrants bulgares ne seraient qu'en apparence préparés à affronter cette « société fluide» évoquée par le sociologue Zygmund Bauman5 pour décrire les sociétés contemporaines. Ils sont porteurs d'une forme de fatalisme qui toucherait la société bulgare en profondeur, une certaine difficulté à se projeter dans le monde moderne que Liliana Deyanova perçoit dans les attitudes « pré modernes» de ses compatriotes des années trente et des années du communisme: si celui-ci a pu s'installer assez facilement dans le pays, ne serait-ce pas parce qu'il a pu rencontrer certains échos avec la vision du monde que partageaient alors de nombreux Bulgares? Le fait que la publication en 1997 du Journal de Georgi Dimitrov, Premier secrétaire du parti communiste d'après-guerre, n'ait pas suscité d'émois particuliers dans le pays et que, au contraire, des discours récents reprennent certaines de ses thèses sur le « peuple slave », ne laisse pas d'interroger sur la permanence de ces attitudes. On peut se demander si la crise de 1997 n'était pas autre chose que le résultat d'une difficulté à sortir du communisme. Peut-être devrait-elle être interrogée comme le moment cathartique d'une transformation plus profonde par laquelle la Bulgarie accèdera à la modernité sociale et politique. Reste à espérer que les contraintes extérieures que font peser entre autres l'Union européenne et les organisations internationales, se desserreront suffisamment pour permettre au pays de continuer sa mutation.

5

Zygmunt Bauman,

1999, Liquid Modernity,

Polity press, Cambridge.

Il

LA BULGARIE ET L'EUROPE: L'ÉTERNEL RETOUR
Raïa ZAIMOV A * , Plamen S. TZVETKOV **
..

Il faut tout d'abord souligner qu'il est très difficile de définir ce qu'est exactement un Européen du point de vue des ethnies. Les ancêtres de presque tous les peuples européens sont venus de régions non européennes, parfois très éloignées du vieux continent. Il n'y a que les Basques qui ont survécu à l'invasion indo-européenne des 4e_2emillénaires av. J.-C. Le pays d'origine des Bulgares semble se trouver dans le nord-ouest de la Chine actuelle. En tout cas, le calendrier employé dans La liste des souverains bulgares des VIle-VIlle siècles, est pratiquement identique au calendrier traditionnel chinois. Certains ornements des vêtements, portés par les Bulgares jusqu'au début du XXe siècle, témoignent, eux aussi, d'un voisinage long avec les Chinois, tandis que les poteries de la Bulgarie médiévale sont les mêmes que celles que l'on trouve dans la république des Tchouvaches sur la moyenne Volga. Les Tchouvaches sont l'un des peuples les plus proches des Bulgares et, tout comme le bulgare, la langue des Tchouvaches contient un certain nombre de mots d'origine chinoise, par exemple keneke (œuvre; lettres, alphabet), qui correspond

*Institut d'études balkaniques, Sofia. rzaimova@hotmai1.com ** New Bulgarian University, Sofia. Cahiers lillois d'économie et de sociologie, n° hors série, 2007

Raïa Zaïmova, Plamen S. Tzvetkov

au mot bulgare kniga (livre, bouquin) du chinois k'üen ou k'üyaen (rouleau de papier, livre)1. Les Bulgares ne commencent à arriver dans les Balkans qu'à partir du Ve siècle après J.-C. Il est à noter qu'en peu de temps ils commencent à se comporter plutôt comme des Européens. En 717, Tervel, qui est peut-être un des premiers rois bulgares à avoir pris le baptême, vient en aide aux Byzantins pour repousser les Arabes au moment où ceux-ci s'apprêtent à s'emparer de Constantinople2. Aujourd'hui certains historiens et publicistes bulgares soulignent avec fierté ce fait qui présente les Bulgares comme les sauveurs de l'Europe. Bien entendu, au-delà de son unité géographique, l'Europe représente avant tout une civilisation. Pour la plupart des savants, la civilisation européenne est basée sur la tradition judéo-chrétienne, la Renaissance et l'Humanisme, les Lumières. Un grand nombre de spécialistes occidentaux en conclut que les peuples de tradition orthodoxe n'appartiennent pas à la civilisation européenne parce qu'ils n'ont pas connu la Renaissance et encore moins la Réforme. C'est notamment l'opinion du politologue américain Samuel Huntington, et selon lui les Ukrainiens uniates font, eux aussi, partie de la civilisation occidentale. De cette façon, Huntington ignore que le précédent d'une Église orthodoxe qui reconnaît l'autorité du pape est affirmé par le roi bulgare Kaloïan encore au début du XIIIe siècle. En outre, la Réforme est loin d'être acceptée par tous les peuples européens et il ne reste que les Lumières qui sont devenues un phénomène non seulement européen mais aussi universeP. La christianisation des Bulgares s'achève vers 864-865 après J.-C., lorsque le roi Boris 1erimpose par le feu et par le sang le christianisme comme religion officielle et unique. Or, selon la tradition eurasienne des Bulgares, le roi est en même temps le grand prêtre de son peuple, ce qui
O. Pritsak, Die bulgarische Fürstenliste und die Sprache der Protobulgaren, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1955 ; P. Golden, Nomads and Sedentary Societies in Medieval Eurasia, Washington, DC, Published by the American Historical Association, 2003 ; T. Tanev, Beulgarskoto vezmo i Iztokeut.-Avi-tokhol (Sofia), n° 3, p. 4-37 (1995), n° 4, p. 4-31 (1995) (en bulgare); Beulgarski etimologitchen retchnik, vol. 2, Sofia, éditions de l'Académie bulgare des sciences, 1979, p. 496498 (en bulgare). 2 W. Langer, An Encyclopedia ofWorld History, Boston, Houghton Mifflin Company, 1980, p. 18-19 ; D. Seuseulov, Peutyat na Beulgariya, Sofia, Pridvoma petchatnitsa, 1936, p. 265-305 (en bulgare) ; V. Zlatarski, Istoria na beulgarskata deurjava prez srednite vekove, vol. 1, partie 1, Sofia, «Naouka i izkoustvo », 1970, p. 55-249 (en bulgare). 3 S. P. Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, New York, Touchestone Books, 1997. 14
1

La Bulgarie et l'Europe: l'éternel retour

exclut la séparation entre les pouvoirs spirituel et temporel, préconisée par Jésus et ses Apôtres. Pour sortir de cette impasse, Boris 1erentame des négociations avec le pape Nicolas 1er.Finalement les Bulgares sont forcés d'adopter le christianisme dans sa version byzantine ou orientale, mais le fils et successeur de Boris 1er,Siméon le Grand (893-927) réussit à créer une Église nationale indépendante. Cependant, au lieu du bulgare, le grec est remplacé comme langue de l'Église et de l'État par le slavon, élaboré par les frères Cyrille et Méthode, parce qu'ils sont canonisés à la fois par Rome et par Constantinople, ce qui évite aux Bulgares le risque d'être accusés d'hérésie. Les Bulgares apportent toutefois un changement fondamental, en remplaçant l'écriture glagolitique, inventée par Cyrille et Méthode, par l'alphabet cyrillique, basé sur les runes, que les Bulgares employaient depuis l'époque de leur voisinage avec les Chinois. L' alphabet cyrillique est accepté en même temps que le christianisme par plusieurs peuples de l'Europe de l'Est, parmi lesquels les Roumains Uusqu'en 1864), les Serbes et les Russes4. De toute façon, le précédent d'une Église nationale en Europe ne se confirme qu'à l'époque de la Réforme. L'adoption du christianisme dans sa version orientale n'empêche pas les Bulgares de renouveler périodiquement les contacts avec Rome. Le pape semble avoir reconnu Samuel (997-1014) pour empereur ou au moins pour roi des Bulgares. Après une période de domination byzantine qui dure de 1018 à 1185-1186, le roi Kaloïan (1197-1207), on l'a vu, reconnaît l'autorité du pape tout en conservant le rite orthodoxe. Cette union n'est pas durable non plus, car en 1235, les Bulgares rejettent l'autorité du pape et restaurent leur Église indépendante, qui est en fait soumise à la volonté du monarque. Le système collectiviste du « despotisme oriental» n'admet pas l'indépendance du pouvoir ecclésiastique. Sous un tel système la plupart des terres cultivées appartiennent d'habitude au monarque qui contrôle le pouvoir spirituel soit comme un dieu vivant, soit comme un grand prêtre, soit en prédéterminant l'élection du chef de l'Église, tandis que le bien-être et la survie même de chacun dépend directement de sa place dans la hiérarchie de l'État et de l'administrations. L'individualisme caractérise, sans doute, la base même de la civilisation européenne, mais c'est un phénomène relativement nouveau, dont les
4

P. S. Tzvetkov,A History of the Balkans: A Regional Overviewfrom a Bulga-

rian Perspective, vol. 1, San Francisco, The Edwin Mellen Press, 1993, p. 121138 ; T. Tanev, Besedi za beulgarskite azbouki, Sofia, «EkoPrint », 2003 (en bulgare). 5 V. Zlatarski, op. cit., vol. 1, partie 2, p. 603-745, vol. 2, p. 1-483, vol. 3, p. 149211 et 353-418 ; K. Wittfogel, Oriental Despotism, New Haven, Yale University Press, 1957. 15

Raïa Zaïmova, Plamen S. Tzvetkov

premiers germes apparaissent dans une partie des cités grecques de l'Antiquité. Pendant de longs siècles et même pendant des millénaires, le collectivisme domine partout et il se conserve jusqu'aux temps modernes en Ibérie, en Italie du Sud, dans les Balkans, y compris la Bulgarie, et en Russie moscovite. Ce n'est qu'à partir de la fin du 18e et du début du XIXe siècle que les idées des Lumières et spécialement de Montesquieu sur les droits de l' homme, sur le gouvernement représentatif et sur la séparation des pouvoirs deviennent de plus en plus populaires dans le sud et dans le sud-est de l'Europe. Pour y arriver, les Bulgares doivent d'abord subir l'invasion des Turcs ottomans, qui détruisent les derniers vestiges de l'Empire bulgare médiéval vers 1444 et qui s'emparent de Constantinople en 14536. La chute de Constantinople est probablement l'événement le plus tragique dans I'histoire de la chrétienté. Cet événement crucial provoque la division mentale de l'ancien continent en chrétiens-musulmans. En général, les invasions ottomanes deviennent la cause du foisonnement en Occident d'un grand nombre de discours, pamphlets, etc., à sujet « turc », dépassant en nombre ceux qui concernaient la découverte de l'Amérique'. Mais du point de vue des Turcs d'aujourd'hui, c'était leur premier grand pas vers l'européanisation. En fait, Mehmed le Conquérant était un homme intelligent, dont la mère était chrétienne, un homme qui connaissait plusieurs langues, s'intéressait aux sciences et aux arts et, en même temps, était un homme cruel, parfois tolérant. Il avait invité à Constantinople des artistes italiens pour peindre des fresques, ériger des statues et s'occuper en général de la décoration de son palais. Son portrait a été peint d'après nature par le peintre italien Gentile Bellini (1479-1480), et Matteo de Pasti et Costanzo da Ferrara (1478, 1481) ont fait faire des médailles à l'effigie de Mehmed 118.Le but du sultan était de surmonter le préjugé islamique de ne pas employer les figures humaines dans l'art ottoman et de faire accepter cette nouvelle position par les générations suivantes9. Mais ce genre de relations avec l'Occident s'éteint après la mort de Selim II (1520) et renaît à petits pas dès le début du XVIIIe siècle10.
6 St. Runciman, The Fall of Constantinople, 1964. 7 Cf Venezia el' Oriente fra tardo Medioevo e Rinascimento a cura di A. Pertusi. Firenze, 1966. 8 Vers l'Orient... [Catalogue]. Paris, Bibliothèque nationale, 1982, p. 21. 9 M. Stajnova, Osmanskite izkoustva na Balkanite, XV-XVIII vek. Sofia, 1995, R. 111 (en bulgare).. oR. Zaïmova, «Les activités artistiques de quelques ambassadeurs français à Constantinople (fin du XVIIe - début du XVIIIe siècle) », Bulletin de l'AlESEE (Bucarest), XXIV-XXV, 1994-1995, p. 13-17. 16

La Bulgarie et l'Europe: l'éternel retour

Les Turcs reproduisent plus ou moins le système collectiviste byzantin, mais le patriarche de Constantinople devient le représentant suprême des chrétiens orthodoxes auprès du sultan qui est, bien sûr, un musulman et il ne peut pas intervenir aussi directement dans les affaires ecclésiastiques comme les empereurs byzantins ou comme les tsars bulgares. Par conséquent en Turquie, l'Église orthodoxe, qui engloutit aussi le patriarcat bulgare, obtient un degré d'autonomie jamais connu jusqu'alors, une autonomie qui, après la proclamation du patriarcat russe en 1589, reste impossible pour l'Église orthodoxe en Russie moscovitell. En même temps, malgré son origine à la fois eurasienne et byzantine, le collectivisme ottoman commence à être ressenti par les Bulgares comme l'élément essentiel d'une domination étrangère. Il en résulte que les Bulgares deviennent de plus en plus prêts à accepter les idées de l'Europe « éclairée », mais aussi la propagande du panslavisme russe. La parenté avec les Turcs est de moins en moins «désirable» et de plus en plus « honteuse» jusqu'au point de rejeter cette parenté à un niveau presque subconscient pour accepter le mythe de l'origine slave des Bulgares comme une « vérité sacrée ». Les savants français, anglais et allemands du XVIIIe et du XIXe siècles y jouent un rôle important. Les résultats des recherches initiales dans l'anthropologie portent sur l'attribution d'un caractère slave à presque toute la population de l'Europe de l'Est. On lance la théorie que les Bulgares auraient été assimilés par une multitude slave de la même façon que les Francs germaniques sont latinisés par les Galloromains et que la tribu normande des Russes se perd parmi les Slaves de l'Est, en ne laissant que leurs noms aux nations respectives. En réalité, I'histoire des Bulgares est tout à fait différente: les Bulgares viennent dans les Balkans pour chercher un terrain et y organiser leur Etat. Ils traitent la population autochtone de la même façon que les colons européens traitent les indigènes de l'Amérique du Nord, c'est-à-dire qu'ils massacrent autant de gens qu'ils peuvent, tandis que le reste est déporté dans des réserves. Dans le cas bulgare, ces réserves se trouvent au nord du Danube et la population autochtone comprend d'ailleurs beaucoup plus de descendants des anciens Thraces et des colons romains que des Slaves12.

11St. J. Shaw, History of the Ottoman Empire and Modern Turkey, vol. 1, Cambridge University Press, 1977, p. 41-167 ; M. Stajnova, Des relations entre Ie patriarcat œcuménique et la Sublime Porte au commencement du XV/Ir siècle, Balkan Studies (Thessalonique), 1984, p. 449-456. 12L. Wolff, Inventing Eastern Europe. The Map of Civilization on the Mind of Enlightenment, Stanford University Press, 1994, p. 421-428, 447 ; PI. S. Tzvetkov, op. cit., vol. 1, p. 3-187. 17

Raïa Zaïmova, Plamen S. Tzvetkov

À partir de 1768, lorsque la Russie commence sa troisième guerre contre la Turquie pour la conquête de Constantinople et des Détroits, un nombre croissant de Bulgares succombent non seulement au panslavisme mais aussi à une russophilie bien organisée et généreusement payée par les autocrates russes. Le révolutionnaire Guéorgui Rakovski (1821-1867) qui est un des premiers Bulgares à accepter les idées occidentales de la nationalité et des droits de 1'homme, rejette catégoriquement le mythe slave et essaie de lier l'origine des Bulgares aux peuples indo-européens les plus anciens comme les Indiens et les Perses. Pour lui, la stratégie de la Russie à l'égard des Bulgares n'est qu'une « politique meurtrière», car le but est de dépeupler la Bulgarie avant de la conquérirl3. En même temps, sur un autre niveau la « civilisation », mentionnée dans ses articles de presse également comme « européisme », est considérée comme une mode plutôt matérielle, nuisible et perverse pour ses compatriotes. Il en est de même pour son contemporain Todor Ikonomov qui examine la même civilisation comme porteuse des «vaudevilles français, amour

français et courtoisies françaises pour instruire le peuple bulgare »14.
Ceux-ci cherchaient à remplacer leur propre culture avec une autre plus moderne que le dramaturge Dobri Vojnikov (1833-1878) formule, à l'aide d'une parodie: la « civilisation mal comprise» 15. À la différence de Rakovski, l'homme politique Stoïan Tchomakov (1819-1893) ne rejette pas le mythe slave de l'origine des Bulgares, mais il y cherche une preuve de l'appartenance des Bulgares à la civilisation européenne. Selon lui, ce sont les Russes qui n'ont rien à voir avec les Slaves. En 1868, il écrit que « l'instinct de liberté individuelle» caractérise « la vie politique et sociale des Bulgares et en général de tous les Slaves» et il tient à préciser toujours en français: «Nous appuyons sur cet individualisme propre aux Slaves, parce qu'il produit des résultats pratiques considérables. Il est la pierre de la touche qui sert à reconnaître le Slave véritable. C'est lui qui de nos jours a fait exclure de la race slave les masses touraniennes qui ondoient de la rive droite du Dniepr vers les profondeurs de l'Asie. Grâce à lui, la famille slave a été réduite à des

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G. S. Rakovskiy, Nêkolko rechi 0 Asênyou Peurvomou, velikomou tsaryou

beulgarskomou i sinou mou Asênyou Vtoromou, Belgrade, 1860; G. S. Rakovskiy, Preselenie v Rousiya ili rouskata oubiystvena politika za beulgariti, Sofia, Globus 91, 1998 (en bulgare). 14A. Strandzeva, Evropa i podviznostta na kultumite i granitzi. in Modemostta vtchera i dnes, réd. R. Zaïmova et N. Aretov, Sofia, "Kralitza Mab", 2003, p. 126133 (en bulgare). 15D. Vojnikov, Krivorazbranata tzivilisatzija, 1871, Plovdiv, 2000 (en bulgare). 18

La Bulgarie et l'Europe: l'éternel retour

proportions normales, en harmonie avec celle des nations européennes ses sœurs, et n'est plus pour elles un fantôme hostile et effrayant. » 16 À l'époque où Tchomakov écrit ces lignes, la Turquie a déjà fait un progrès vers son européanisation. Dès les années 20 du XIXe siècle, la terre est redistribuée aux paysans qui deviennent pratiquement des propriétaires privés bien qu'en théorie la terre reste la propriété de l'État. En 1839, sous les conseils de la France et de la Grande-Bretagne, intéressées à faire de la Turquie une barrière efficace contre l'agression russe, le sultan Abdlülmecid proclame une charte des libertés et des droits qui marque le début d'une époque de réformes profondes. En 1845, les Turcs et les Bulgares participent pour la première fois de leur histoire à une sorte d'élections parlementaires pour élire un Conseil judiciaire qui doit assister le sultan dans les réformes. L'exemple est si puissant que, dès la fin des années 50 du XIXe siècle, les Bulgares commencent à convoquer leurs propres assemblées pour discuter les problèmes d'intérêt national. Autrement dit, les Bulgares se dotent d'un parlement avant même de regagner leur indépendance17. C'est grâce aux réformes, aussi limitées qu'elles soient, que les Bulgares peuvent réaliser au moins une partie de leurs buts politiques par des moyens pacifiques. Par exemple, des lettres anonymes publiées dans la presse francophone en Roumanie où résidaient des émigrants bulgares annoncent leurs aspirations positives pour les Européens qui ne cherchaient pas comme les Russes à les faire déménager de leurs terres natales: il s'agit de l'émigration après les années 30, lorsque la Russie accueille des Bulgares chrétiens sous prétexte de les « libérer» du pouvoir ottoman. En cette occasion, on appelle l'Occident à « faire connaître les douleurs, les besoins et les vœux de la Bulgarie »18.D'autres appels concernent les droits des chrétiens dans l'Empire ottoman après le traité de Paris (1856) et le Hatihoumajume19 et des informations sont fournies sur les luttes pour un Exarchat bulgare. Publiées sous forme de lettres anonymes, celles-ci reflètent la situation des Bulgares présentée par eux-mêmes dans le but d'attirer l'attention du monde étranger et des autorités européennes sur leurs droits humains et de liberté spirituelle et nationale. Les Bulgares cherchaient aussi à rappeler à l'Europe leur situation de sujets du sultan. Ils sont également moins nombreux et surtout moins im16I. Todev, D-r Stoyan Tchomakov (1819-1893). Jivot, delo, potomtsi, vol. 2, Sofia, éd. Acad. « Prof. Marin Drinov », 2003, p. 386-388 (en bulgare). 17P. Nikov, Veuzrajdane na beulgarskia narod. Tseurkovno-natsionalni borbi i postijenia, Sofia, «Naouka i izkoustvo », 1971, p. 61-156 (en bulgare). 18« L'Étoile d'Orient» (Bucarest), 1868, n° 2. 19Firman du sultan (18 février 1856) pour les droits des sujets dans l'Empire ottoman. 19