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La création d'entreprise par les immigrés

De
268 pages
Sur quels fondements reposent la survie et le dynamisme de ces acteurs mal connus du jeu économique que sont les immigrés ? Depuis le début du 20ème siècle, des immigrés créent des entreprises dans des secteurs délaissés par les populations d'accueil : habillement et confection entre les deux guerres, artisanat du bâtiment puis épicerie, alimentation et restauration. Ces hommes et femmes incarnent une figure de la modernité en ce qu'ils parviennent à travers leurs activités commerciales à combiner l'attachement à une communauté d'origine et l'entrée dans le monde des techniques et des marchés.
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La création d'entreprises par les immigrés
Un dynamisme venu d'ailleurs

Un dynamisme

L. Muller et S. de Tapia venu d'ailleurs: la création d'entreprises

par les immigrés

Canada.

« Compétences Interculturelles » est une collection destinée à présenter les travaux théoriques, empiriques et pratiques des chercheurs scientifiques et des acteurs sociaux qui ont pour but d'identifier, de modéliser et de valoriser les ressources et les compétences interculturelles des populations et des institutions confrontées à la multiplicité des référents socioculturels et aux contacts entre différentes cultures. Les compétences interculturelles se révèlent capitales, notamment dans le double effort d'intégration des personnes issues de migrations, qui doivent à tout le moins se positionner à la fois par rapport à la société d'accueil et par rapport aux milieux d'origine, eux-mêmes en constante transformation. Les travailleurs sociaux au sens large, les enseignants, d'autres intervenants, mais également les décideurs chargés des politiques d'accueil et d'intégration des migrants et des minorités culturelles sont concernés par ce type de compétences professionnelles pour mener, à destination de ces publics, des actions de développement social et pédagogique efficaces. Même si l'objectif de la présente collection est prioritairement de faire connaître les travaux de l'Institut de Recherche, Formation et Action sur les Migrations (IRFAM) et de ses nombreux partenaires internationaux, cet espace d'expression est ouvert aux équipes pluridisciplinaires qui souhaitent contribuer à l'approfondissement des savoirs et des savoir-faire en matière de développement interculturel. Les publications en préparation couvrent divers domaines: - L'intégration locale de la diversité musulmane en Europe et en Amérique du Nord; - L'emploi et les jeunes femmes issues de l'immigration en Europe; - La créativité comme moyen d'éducation à la diversité et à la paix; - L'insertion profesionnelle des travailleurs qualifiés africains subsahariens en Europe; - L'immigration et l'intégration sociale dans des zones semi-urbaines en Belgique et au

La collection bénéficie des apports d'un Comité scientifique international qui a pour rôle d'évaluer les ouvrages et les chapitres d'ouvrage proposés pour publication, ainsi que d'initier des thèmes nouveaux. Le Comité participe à l'orientation de la politique d'édition, de diffusion et de promotion de la collection. Les membres du Comité sont: Barras Christine, Université de Mons-Hainaut Bilge Sirma, Universités de Montréal et d'Ottawa Bolzman Claudio, Université de Genève Bultot Alain, Conseil de l'Education et de la Formation, Bruxelles Cohen-Emerique Margalit, Paris Coslin Pierre, Université de Paris V de Tapia Stéphane, Centre National de Recherche Scientifique et Université M. Bloch, Strasbourg Dehalu Pierre, Haute Ecole Namuroise Catholique Etienne Caroline, Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix de Namur Franchi Vijé, Université de Lyon II Fortin Clément, Centre Local de Services Communautaires Les Eskers, Amos Gatugu Joseph, Institut de Recherche, Formation et Action sur les Migrations, Liège Germain Annick, Institut National de Recherche Scientifique, Montréal Gjeloshaj Kolë, Université Libre de Bruxelles Helly Denise, Institut National de Recherche Scientifique, Montréal Jacques Paul, Institut Wallon de Santé Mentale, Namur Kesteloot Christian, Université Catholique de Leuven Koukponou Charles, Association Paysanne d'Entraide, d'Information et de Formation, Bomcon Lahloll Mohamed, Université de Lyon II Liégeois Jean-Pierre, Université Paris V Louis Vincent, Université de Liège Manço Ural, Facultés Universitaires Saint-Louis de Bruxelles Ogay Tania, Université de Genève Raya Lozano Enrique, Université de Grenade Rigoni Isabelle, Université de Warwick Santelli Emmanuelle, Centre National de Recherche Scientifique, Lyon Tisserant Pascal, Université de Metz Villan Michel, Direction Générale de l'Action Sociale et de la Santé, Namur Vulbeau Alain, Université de Paris X Zemni Sami, Université de Gand Collection « Compétences Interculturelles » fondée et dirigée par Altay A. Manço

Laurent MULLER et Stéphane de TAPIA (Eds)

La création d'entreprises par les immigrés
Un dynamisme venu d ailleurs
J

Préface et Conclusion de

Michel Han & Freddy Raphael

Publié avec le concours de l'Université Marc Bloch de Strasbourg et l'Institut Universitaire de France

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac. .des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - ROC

Via Degli Artisti, IS 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

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Des mêmes auteurs:

M. HAU (1987), L'industrialisation de l'Alsace, Presses Universitaires de Strasbourg, 549 p. M. HAU (1994), Histoire économique )(X0 siècles, Paris, Economica, 364 p.

1803-1839,

de l'Allemagne,

XIXo-

L. MULLER (1999), Le silence des Harkis, Paris, L'Harmattan, 240 p. F. RAPHAEL, G. HERBERICH-MARX, G. PETITDEMANGE, L. MULLER et O. FOURNIER(Dir.), Mémoire de pierre, mémoire de papier. La mise en scène du passé en Alsace. Presses Universitaires de Strasbourg, 256 p.

F. RAPHAEL (2001), Regards sur la culture judéoalsacienne: des identités en partage, Strasbourg, La Nuée Bleue, 290 p.
F. RAPHAEL Dir. (2003), Les cicatrices de la mémoire, Revue des Sciences Sociales, n° 30.
A. JUND, P. DUMONT et S. de TAPIA Coord. (1995), Enjeux de

l'immigration turque en Europe, Paris, CIEM! - L'Harmattan, 318 p.
S. de TAPIA (1996), L'impact régional en Turquie des investissements industriels des travailleurs émigrés, Paris, IFEA L'Harmattan (Varia Turcica), 392 p. + 25 cartes.

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Dans la même collection:

c. PARTHOENS et A. MANÇO, De Zola à Atatürk: un «village musulman» en Wallonie. Cheratte- Visé, Paris, Turin, Budapest, L'Harmattan, colI. «Compétences intercultu-

relies », 2004, 180 p.
J. GATUGU, S. AMORANITIS et A. MANÇO (éds), La vie associative des migrants: quelles (re)connaissances? Réponses européennes et canadiennes, Paris, Turin, Budapest, L'Harmattan, coll. « Compétences interculturelies», 2004, 280 p. U. MANÇO (dir.), Entre reconnaissance et discrimination: la présence de l'islam en Europe et en Amérique du Nord,

Paris, Turin, Budapest, L'Harmattan, coll. « Compétences
interculturelles », 2004, 350 p. A. MANÇO (éd.), Turquie: vers de nouveaux horizons migratoires ?, Paris, Turin, Budapest, L' Harmattan, coll. « Compétences interculturelles », 2004, 308 p. M. VATZ LAAROUSSI et A. MANÇO (éds), Jeunesses, citoyennetés, violences. Réfugiés albanais en Belgique et au Québec, Paris, Turin, Budapest, L'Harmattan, colI. « Compétences interculturelles »,2003,312 p. D. CRUTZEN et A. MANÇO (éds), Compétences linguistiques et sociocognitives des enfants de migrants. Turcs et Marocains en Belgique, Paris, Turin, Budapest, L'Harmattan, colI. « Compétences interculturelles », 2003, 126 p. A. MANÇO, Compétences interculturelles des jeunes issus de l'immigration. Perspectives théoriques et pratiques, Paris, Turin, Budapest, L'Harmattan, coll. « Compétences interculturelles », 2002, 182 p.

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(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8569-7 EAN 9782747585699

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Sommaire
In trod Dctio n.. Immigration et esprit d'entreprise Michel HaD ". Il

Partie I Recommencer autrement 1. Le lien social fort comme préalable à la réussite économique. Alain Tarrius 21 2. Les circuits d'approvisionnement des commerces turcs en Europe: formation d'un champ transnational. Stéphane de Tapia 53 3. La diaspora chinoise et la création d'entreprises: réseaux migratoires et réseaux économiques en Europe du sud. Emmanuel Ma Mung

91

4. Travail indépendant et immigration en Belgique: analyse empirique de cas contrastés. AIta y A. Manço 109 5. Circuler et commercer à la frontière: Vintimille/Menton. Marie- Antoinette Hily 137 Partie II Strasbourg: au-delà du pont. . . 6. Itinéraire d'une famille juive de Pologne vers l'Alsace (1860/1971). Valérie Sibon y 7. La création d'entreprise par les immigrés à Strasbourg (2000/2001). Sara Sghaier 8. Les commerces étrangers du quartier Gare. Véroniq De Vermaelen

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9. Les commerces étrangers de la Krutenau : une affaire de famille. Laurent Muller 233 Conclusion La haine est clôture Freddy Raphael

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Présentation des auteurs

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Introduction

Immigration

et esprit d'entreprise

Michel HAu Université Marc Bloch-Strasbourg

Les immigrés en Europe ont été longtemps considérés comme une main-d'œuvre d'appoint, destinée à pourvoir aux besoins de l'industrie européenne en salariés faiblement qualifiés. Mais un phénomène pourtant fort ancien est resté peu étudié, celui de la création d'entreprises par des immigrés. La création d'entreprise a pourtant toujours été une des solutions choisies par les migrants pour échapper à la pauvreté. Les petites épiceries turques pullulent aujourd'hui à Strasbourg. Mais, au dix-neuvième siècle, on pouvait déjà remarquer dans cette ville une étonnante abondance d'échoppes de tailleur ou de cordonnier créées par des originaires des campagnes d'Alsace et du Pays de Bade. La différence entre les épiciers turcs d'aujourd'hui et les cordonniers rhénans d'autrefois réside seulement dans leur origine géographique. Fondamentalement, il s'agit bien du même processus. Lorsqu'aujourd'hui, à Strasbourg, deux boutiques d'alimentation se font concurrence à moins de deux cents mètres l'une de l'autre, ouvrent jusque tard en soirée et sont fréquentées par un nombre réduit de clients, on peut supposer que ce phénomène est moins la manifestation d'une forte demande locale de services de proximité que d'une grande abondance dans l'offre de travail. La solution de la création d'entreprise s'impose avec une force toute particulière aux immigrés, et ceci pour deux raisons. D'abord, ceux-ci sont victimes de la préférence officielle ou officieuse donnée aux autochtones pour les recrutements. Il faut rappeler qu'en France, la nationalité française est requise pour la quasi-totalité des emplois publics et para-publics: administrations de l'État et des collectivités territoriales, fonction publique hospitalière, Gaz de France, Électricité de France, Poste, SNCF, etc. Ces institutions représentent environ cinq

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millions d'emplois en France. À cela s'ajoutent deux millions d'emplois inaccessibles juridiquement aux personnes n'ayant pas la nationalité française, comme débitant de tabac, architecte, cafetier ou agent d'assurances. Même lorsqu'il a acquis la nationalité française, l'immigré obtient plus difficilement que les autres certains emplois, soit parce qu'il ne possède pas le diplôme requis, soit parce que des pratiques complexes débouchent sur une préférence nationale de fait, notamment pour de nombreux métiers de contact avec le public. La création d'entreprise apparaît ainsi comme un moyen pour les immigrés d'échapper aux discriminations à l'embauche. Une autre raison pour laquelle les immigrés sont fortement poussés à créer une entreprise est qu'ils accèdent moins facilement, surtout lorsqu'ils sont anivés récemment en France, aux prestations sociales. Dans les sociétés développées, depuis la fin des années Soixante, une partie croissante de la population en âge de travailler tend à sortir de la population active pour émarger aux fonds sociaux (invalidité, longue maladie, congé de formation, préretraite, revenu minimum d'insertion, etc.). Or, contrairement à une idée répandue, les immigrés accèdent, globalement, moins facilement que les autochtones aux aides sociales, d'une part parce qu'ils ne remplissent pas toutes les conditions requises pour certaines d'entre elles (par exemple, lorsqu'ils veulent obtenir une pension d'invalidité), d'autre part parce qu'ils sont mal informés sur le détail des démarches à accomplir. La pression vers la création d'entreprise s'exerce sur eux avec plus de force que sur les autochtones ou les résidents de longue date. Nécessité pour survivre, la création d'entreprise peut aussi prolonger un projet d'ascension qui était déjà au cœur de la démarche de la migration. Mais la création d'une entreprise est-elle pour autant plus facile que l'obtention d'une mesure d'assistance ou d'un emploi salarié? Rien n'est moins sûr: la route qui mène à la création d'une entreprise, même individuelle, est beaucoup moins ouverte qu'au XIXe siècle. Si l'on veut rester complètement dans la légalité, de nombreuses démarches et dépenses sont nécessaires. Le problème est amplifié par les difficultés linguistiques. C'est pourquoi, à moins de rester clandestin, le processus de création d'entreprises ne peut pas avoir le dynamisme spontané qu'il avait autrefois en Europe ou qu'il a encore de nos jours, dans le secteur informel des pays du Tiers Monde. 12

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L'étude se proposera donc d'évaluer l'importance de l'obstacle administratif et la façon dont les immigrés parviennent à le franchir. La création d'entreprise est une voie difficile, dans laquelle s'engagent plutôt des immigrés d'âge mûr ayant souvent déjà travaillé comme salarié ou ayant accumulé un pécule dans le pays d'origine. La création d'entreprise, au lieu d'être un pisaller pour des migrants qui auraient du mal à se faire recruter comme salariés, s'inscrit dans une stratégie d'ascension sociale amorcée parfois déjà avant le départ pour le pays d'accueil. Mais, cantonnées dans certaines niches de l'activité économique (commerce alimentaire de proximité, restauration, artisanat du bâtiment), les entreprises créées par des immigrés conduisent rarement leurs fondateurs vers la richesse. Une fois créée, l'entreprise fondée par l'immigré dispose d'atouts pour survivre dans la compétition économique. Tant qu'il reste un entrepreneur individuel, ce dernier a toute liberté pour s'auto-exploiter, comme jadis l'artisan à domicile. Il n'est pas soumis à un seuil de rémunération minimum ni à un maximum légal de durée du travail, ce qui lui confère un avantage comparatif non négligeable par rapport à une entreprise employant des salariés et appliquant toutes les dispositions du code du travail. En outre, la cohésion familiale permet souvent de disposer d'une main-d'œuvre d'appoint stable et motivée. À cela s'ajoutent souvent une solidarité commerciale et financière étendue au sein de réseaux claniques ou villageois, et une bonne aptitude à maîtriser rapidement les techniques de gestion. L'état d'esprit des immigrés, surtout si leur arrivée est récente, soustend des comportements qui ont une incidence positive sur le dynamisme économique de l'entreprise. Le surpeuplement rural et la menace de la disette dans leurs pays d'origine ont créé chez eux des traditions d'incitation au travail et d'épargne de précaution qui restent vivaces, alors qu'elles ont tendu à s'affaiblir dans les populations jouissant depuis longtemps d'une protection sociale étendue. Quelle que soit la provenance géographique des immigrés, ils portent encore fraîche l'empreinte d'une civilisation paysanne traditionnelle qui, avec des nuances propres à chaque civilisation, lie de façon relativelnent stricte le revenu au travail. Certes, la mentalité des immigrés peut évoluer sur ce sujet, au spectacle de l'opulence qui règne dans les pays développés et sous l'influence de l'écho plus ou moins déformé des doctrines 13

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anticapitalistes et des luttes anticolonialistes de jadis. Mais ce changement d'état d'esprit, qui peut mener à des attitudes moins favorables à l'insertion dans le monde de l'économie de marché, intervient plutôt au sein la deuxième génération, née de l'immigration, mais éduquée en France. De ce point de vue, paradoxalement, l'intégration culturelle pourrait aller en sens inverse de l'insertion économique. C'est pourquoi une question sera de savoir si, dans les familles des créateurs d'entreprises immigrés, les héritiers seront disposés à prendre la relève de leurs parents. Il y a pour le moment très peu d'entrepreneurs de seconde génération dans nos échantillons. Mais n'est-il pas encore trop tôt pour hasarder un pronostic? De toutes façons, quelle que soit la longévité des entreprises créées par les immigrés, la persistance de la pression migratoire et de la pauvreté dans les pays du Tiers Monde provoque une arrivée continuelle de nouveaux immigrés qui maintient jusqu'à présent à un niveau élevé ce phénomène de création d'entreprises. Au sein de populations d'accueil européennes qui connaissent depuis la fin des Trente Glorieuses une baisse perceptible de l'incitation au travail, l'arrivée de populations en provenance de milieux ruraux pauvres procure peut-être un regain de dynamisme économique. Ce n'est, bien entendu, qu'une hypothèse. Mais l'histoire montre de nombreux exemples de groupes périphériques pauvres de la société prenant le relais de groupes centraux devenus moins dynamiques. Un exemple parmi d'autres: Les israélites, dont beaucoup sont venus d'Allemagne pour bénéficier de l'égalité civique accordée par la France révolutionnaire, ont pris partiellement le relais des calvinistes à Bischwiller à partir de 1827 et ont figuré bientôt dans l'aile marchante de l'industrie du tissage de la laine dans cette petite ville du Bas-Rhin. Le lent processus d'intégration économique d'éléments jusque-là confinés dans les marges de la société a contribué ainsi au maintien du dynamisme industriel d'une région. L'industrialisation peut se concevoir comme une sorte de course de relais où des familles assument à tour de rôle la fonction d'entrepreneurs, l'espace de deux ou trois générations, le temps que s'épuise leur capital comportemental, avant de passer la main à d'autres familles venues récemment de milieux plus pauvres et ayant conservé des habitudes besogneuses. Dans les grandes villes françaises, des quartiers en déshérence sont revitalisés par des entrepreneurs immigrés à la 14

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recherche de locaux bon marché et, d'une façon que les urbanistes n'avaient pas prévue, des courants d'affaires importants se créent. La politique de création de zones franches urbaines, inaugurée en 1996, ne fait qu'accompagner ce phénomène. Toutefois, il ne faudrait pas s'illusionner sur la capacité des entrepreneurs issus de l'émigration à bâtir des empires industriels ou commerciaux. La réalité est généralement beaucoup plus modeste. En fait, même s'ils ne manquent ni d'ingéniosité ni d'ardeur au travail, beaucoup d'entre eux sont confinés dans des spécialités peu rémunératrices et, de ce fait, délaissées par les populations d'accueil: habillement et confection entre les deux guerres, artisanat du bâtiment, épicerie-alimentation, transport, restauration et nettoyage aujourd'hui. Une autre idée communément répandue fait des créateurs d'entreprises immigrés des hommes partis de rien. Faut-il les opposer aux héritiers des familles bourgeoises autochtones? La question reste pour l'instant sans réponse et le problème est plus complexe qu'il n'y paraît. Ce n'est pas parce que les créateurs d'entreprises immigrés viennent de pays pauvres qu'ils sont eux-mêmes issus de milieux pauvres; ils ne sont pas nécessairement issus des couches les plus pauvres de leur pays d'origine. L'étude de leur itinéraire antérieur et de leur passé familial peut réserver quelques surprises. Tel restaurateur vietnamien se trouve être le fils d'un haut fonctionnaire qui a servi le régime de l'Empereur Bao Daï et a dû, pour cette raison, se réfugier en France. Mieux encore, il s'avère qu'il descend d'une lignée de mandarins d'avant la conquête française. Les immigrés ont tout un passé avant l'immigration et chacun d'eux est dépositaire, souvent à son insu, d'une tradition familiale qu'il transporte partout où il va et qui peut s'avérer favorable à la création d'entreprise. L'économiste ou le sociologue doit se transformer, à l'occasion, en historien et en anthropologue, pour rendre compte de ces trajectoires familiales qui font la trame de la vie économique et sociale. Seules de patientes enquêtes menées de porte à porte dans un climat de confiance peuvent permettre d'aboutir à leur reconstitution au moins partielle. La réalisation d'une enquête de grande ampleur à Strasbourg a été rendue possible par une décision du conseil scientifique de l'Université Marc Bloch prise en mars 2000. Celui-ci a décidé d'affecter un fonds spécial à des recherches sur quelques thèmes transdisciplinaires intéressant l'ensemble de l'Univer15

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sité. L'un des axes de recherche qui furent retenus concernait les entreprises créées par les immigrés en Alsace depuis 1900. Cette décision aurait sans doute été approuvée par le grand historien dont elle s'honore de porter le nom: elle permettait de porter un regard scientifique dans un domaine où l'ignorance fait dire beaucoup d'inepties. La réalisation de ce projet était aussi susceptible de montrer la capacité de la recherche universitaire à fournir des informations inédites sur les évolutions récentes et actuelles de la société française. Cette recherche a été conduite par des sociologues, des spécialistes des cultures d'origine des immigrés et des historiens. Les premiers ont apporté leurs méthodes d'enquête de terrain, les seconds leur connaissance des langues et civilisations des pays d'origine et les derniers leur souci d'étudier le phénomène dans la longue durée. Le travail a été difficile: à cause des contraintes imposées par la loi Informatique et Liberté, on connaît aujourd'hui mieux les déplacements des manchots de l'Antarctique que ceux des habitants de nos villes. Les travailleurs sociaux, les acteurs du secteur associatif ou les fonctionnaires des administrations connaissent beaucoup d'éléments parcellaires, mais n'ont pas le droit de se les communiquer et de les recouper. Les chercheurs de l'Université Marc Bloch se sont attaqués courageusement au problème, en allant étudier sur le terrain les parcours migratoires, les itinéraires professionnels et les destinées familiales des créateurs d'entreprises immigrés. Leur enquête s'est appuyée à la fois sur des statistiques d'ensemble et des études de cas. Dans une première étape, il a été créé un fichier aussi complet que possible des entreprises créées par des immigrés depuis début XXe siècle. Les données ont été tirées, notamment, des registres des tribunaux de commerce déposés aux Archives municipales de Strasbourg (jusqu'en 1955) ou pour la période la plus récente, des tribunaux de commerce, du registre d'inscription de la Chambre des Métiers d'Alsace, des annuaires professionnels, ou même, tout simplement, des annuaires téléphoniques, à l'aide du seul repérage par les patronymes. Dans la collecte et l'exploitation des données, les chercheurs se sont efforcés de discerner quelques-uns des facteurs qui sont corrélés avec la longévité de ces entreprises. Lorsque des relations de confiance ont pu être nouées entre l'entrepreneur et l'enquêteur, des études de cas ont pu être menées en recourant aux tech16

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niques de l'enquête orale. Les contacts ont été facilités par la communauté d'origine de plusieurs étudiants enquêteurs avec tel ou tel des sujets de l'enquête. Dès que les premiers résultats de ces recherches ont commencé à parvenir, il a paru intéressant et utile de les confronter avec les découvertes des chercheurs les plus réputés dans ce domaine. À cette fin, le 26 avril 2002, s'est tenue à l'Université Marc Bloch de Strasbourg une journée d'étude dont le thème était: «La création d'entreprises par les immigrés. Comparaisons avec l'Alsace ». Cette journée a réuni Ragip Ege, professeur de Sciences Économiques à l'Université Louis Pasteur, Michel Hau, professeur d'Histoire contemporaine à l'Université Marc Bloch, Altay Manço, directeur du Groupe de Recherche économique et sociale sur la Population à Liège, Emmanuel Ma Mung, directeur de l'Unité mixte de Recherche «Migrations internationales, Espaces et Sociétés» de Poitiers, Laurent Muller, maître de conférences de Sociologie à l'Université Marc Bloch, Freddy Raphael, professeur de Sociologie à l'Université Marc Bloch, Stéphane de Tapia, chargé de recherche au CNRS (membre du Centre de recherche sur l'Asie antérieure, le monde turc et l'espace ottoman) et Alain Tarrius, professeur de Sociologie à Toulouse-Le Mirail, ainsi que de jeunes doctorants de l'Université Marc Bloch. Les textes qui vont suivre ont été revus par leurs auteurs à la suite de ces débats. Nous invitons le lecteur à nous suivre, sans idée préconçue, dans un monde encore mal connu, et à partager, avec nous, le plaisir de la découverte.

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Première partie: Recommencer autrement

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Le lien social fort comme préalable à la réussite économique
Initiatives des migrants entrepreneurs des économies souterraines internationales; parcours, étapes, transactions commerciales
Alain TARRIUS Université de Toulouse le Mirail Laboratoire MIGRlNTER-Poitiers

Des identités autres Depuis quinze années, j'essaie de lire les mouvements de collectifs, riches ou pauvres, ethniques ou non, en migrations internationales et de comprendre comment à la fois leurs déploiements sont tributaires de compétences relationnelles préétablies et sources de nouveaux rapports sociauxI observables dans l'immédiateté des échanges, dans les mises en scène de la quotidienneté, mais encore, et en même temps, dans de nouvelles configurations des contextes, des cadres, des compositions territoriales qui hébergent ces formes courantes de la vie sociale. La mise en exergue des opérateurs économiques de la mondialisation et }'a priori conséquent quasiment universel selon lequel tous les échanges qui débordent des lieux étroits de l'indigénéité sont de nature économique, supposent que la compréhension de tous ces phénomènes liés aux mouvements de ces col-

1. Ces recherches se consacrent, de façon continue depuis 1984, aux réseaux maghrébins des économies transfrontalières ; elles ont plus ponctuellement porté sur des migrations de grands collectifs identitaires d'ouvriers (les Hommes du Fer de Lorraine), sur les déplacements d'élites professionnelles internationales, sur des réseaux internationaux de trafiquants d'héroïne, sur le rôle des migrants irlandais dans la transformation des Docklands de Londres, sur de nouvelles formes de nomadismes internationaux de clans gitans, etc.

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lectifs soit suspendue à la production d'une nouvelle théorie économique2. Je voudrais, dans cet article, évoquer l'hypothèse d'un phénomène autre, où mobilisations collectives et apparition de nouveaux rapports sociaux précèdent l'initiative économique et renvoient davantage à une nouvelle forme d'être collectivement au monde qu'à une façon d'exprimer à la marge un processus économique universel. J'ai acquis la conviction que deux événements majeurs expriment et accentuent ces transformations. Le premier réside dans l'apparition de collectifs, plus ou moins stables et durables, où les critères d'identification des individus, la hiérarchie des préséances, sont tributaires des temporalités, des fluidités, des mobilités, et plus précisément des capacités circulatoires de chacun; l'ordre que l'on a si longtemps présenté comme universellement édificateur des légitimités identitaires, l'attachement au lieu, et les diverses manifestations des sédentarités qui le génèrent, n'y fait plus réellement sens ni hiérarchie (Tarrius, 1992). Ainsi sont bouleversés les rapports entre identités et altérités selon des clivages transversaux aux diverses stratifications sociales et économiques. Des élites professionnelles internationales contribuent peut-être à la construction d'espaces nouveaux du mouvement, de la mobilité, mais assurément des populations pauvres, ségrégées, participent activement à cette évolution, nous le verrons plus avant. Le second concerne l'apparition concomitante d'individus, isolés ou regroupés, souvent étrangers aux nations qui les hébergent, qui bricolent, précisément à partir de leurs expériences circulatoires, des identités métisses entre univers proches et lointains, transnationaux souvent, imposant à la classique opposition entre les nôtres et les leurs, entre être d'ici ou de làbas, une autre forme, triadique, c'est à dire hautement processuelle: l'être d'ici, l'être de là-bas, l'être d'ici et de là-bas à la fois (Missaoui, 1995). Les générosités constitutionnelles intégratives de nos Etats-Nations, édifiées au cours de deux ou trois siècles de rapports à l'étranger, à celui qui vient et à qui on offre
2. Pour Alejandro PORTES, les nouvelles formes migratoires se présentent comme un effet, à la marge, de la mondialisation; SAVY et VELTZ reconnaissent à ces collectifs, bien enchassés dans les évolutions économiques mondiales, des capacités sociales innovatrices; SASSEN les situe comme éléments d'un système général, objet des mêmes changements d'échelle, etc. 22

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le choix de devenir identique ou de repartir, portent de plus en plus à faux: bien des parcours actuels de l'intégration ne sont plus conformes aux modèles historiques ainsi définis. Ce troisième état, ce savoir-être d'ici et d'ailleurs à la fois, produit d'originales constructions territoriales, sur le mode de réseaux sociaux propices aux circulations, où les critères de reconnaissance de l'autre sont en rupture avec les tranquilles et évidents tracés de frontières, politiques toujours, ethniques souvent, produits par les sociétés locales. Dans mes travaux je m'efforce de proposer des outils méthodologiques de lecture des œuvres de mobilité sur les régulations de vastes territoires, dans la perspective qualifiée par Giddens de géographies de l'espace-temps, puis des cadrages typologiques pour caractériser les comportements des collectifs mobiles, et enfin quelques notions nouvelles susceptibles de permettre la compréhension du nouvel être au monde que supposent les remaniements des positions identitaires auxquelles je viens de faire allusion. Lire le mouvement: un paradigme de la mobilité Le temps organise l'espace Les rapports espaces/temps suggèrent des combinaisons entre contiguïtés spatiales et continuités temporelles qui facilitent l'appréhension des faits sociaux dans des perspectives dynamiques, processuelles ; très souvent les travaux sur les mobilités consacrent presque exclusivement aux problématiques des parcours, de l'accessibilité physique, les temps étant alors réduits à des durées présentées comme attributs de l'espace. Pour ma part, j'ai choisi de considérer les temporalités comme éléments fondateurs de la mobilité spatiale3; flux, temps, rythmes, séquences expriment au mieux les continuités et discontinuités constitutives des processus de transformation sociale: ils sont
3. Je n'entre pas ici dans le détail des cadrages méthodologiques que je développe systématiquement, articulant quatre niveaux des rapports espaces/ temps: rythmes sociaux de quotidienneté et formation des voisinages, histoire de vie et trajectoire socio-spatiale, appartenance aux grands collectifs de migrants historiques et couloirs circulatoires transnationaux, et enfin temps long des dispositifs commerciaux et statuts des entrepreneurs. Voir TARRIUS A. (1989) et (2000). 23

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les plus à même d'instaurer du sens et du lien entre les entités spatiales, toujours disjointes, juxtaposées, contiguës4, dans l'immédiateté des échanges, l'ordre des interactions étant davantage celui des moments que celui des emplacements5, et encore bien sûr dans la dimension historique des transformations. Le deuxième avantage lié à cette habilitation des temporalités comme dimension essentiellement constitutive des mobilités, réside dans les articulations entre étages territoriaux, du transnational au local, que toute recherche sur les circulations identifie: les articulations entre temps et circonstances des échanges dans tel réseau et dans ses étapes permettent des descriptions plus riches, y compris des faits de spatialisation, à partir des séquences, de rythmes et de flux, qu'à partir des seules caractéristiques spatio-morphologiques des trajets ou étapes. Un remarquable exemple de l'usage intuitif de ces dispositions méthodologiques est offert par des sociologues de l'Ecole de Chicago6, dans l'usage de la notion obscure mais heuristique de district moral7: désirs individuels et contraintes collectives sont négociés dans la ville par la délimitation d'espaces souvent éphémères où des pratiques moralement répréhensibles peuvent se développer dans le mélange social inusuel que permettent les mobilités spatiales. L'ordre moral de la ville peut être modifié par ces irruptions des multiples jeux d'acteurs, par leur expérience des traversées des hiérarchies sociales et économiques urbaines, par les côtoiements ainsi institués entre origines très diverses. Nos positions méthodologiques, épistémologiques, sont proches de celles de ces chercheurs, à ceci près qu'une actualisation des formes socio-spatiales est nécessaire: par

4. Bien sûr nous ne méconnaissons pas les heureuses tentatives de définition d'une anthropologie de l'espace par PAUL-LEVY F. ; ses brillantes présentations de La ville en croix (1985) et, avec SEGAUD M., Anthropologie de l'espace (1983), par exemple, n'envisagent toutefois pas les processus de changement des formes urbaines tributaires des dynamiques de réseaux sociaux, problématique qui nous mobilise. 5. GOFFMAN E. est explicite sur ce point. On lira les différents ouvrages de ce chercheur parus aux éditions de Minuit, et aussi WINKIN y. (1991). 6. PARK R.E. en particulier, mais encore toute la «première école de Chicago»

: HANNERZ

U.(1982).

7. Nous reprenons la traduction proposée par Isaac JOSEPH de la notion américaine moral area, qui s'est imposée, mais nous regrettons que moral ne soit pas plutôt traduit par de mœurs. 24

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exemple la ville, selon mon point de vue, n'est plus suffisante à la compréhension de la société entière; les réseaux qui la traversent, la débordent, les mobilités interurbaines donc, qui ne sont pas observables dans les seules limites de la ville, doivent désormais être intégrés à l'analyse des transformations générales. Habiter le mouvement: diasporas, nomadismes, errances Groupes identitaires de migrants et superpositions territoriales Quinze années de recherches sur les populations commerçantes internationales maghrébines du centre de Marseille nous ont permis d'approcher des formations économiques et teITÎtoriales transnationales8. Il s'agit d'un comptoir commercial méditerranéen qui fédère des populations et des espaces locaux, régionaux et internationaux. Son chiffre d'affaires en fait le premier lieu commercial de la façade méditerranéenne française. Dès 1984 nous avons constaté que 350 boutiques tenues par des réseaux familiaux de Tunisiens, d'Algériens et de Marocains, doublaient les échanges entre les pays européens et maghrébins. Ces réseaux, qui véhiculent viandes, légumes, voitures, électroménager. . . s'appuient sur les mouvements des populations immigrées, celles requises en leur temps par la mobilisation internationale du travail, et sur la clientèle d'environ 700000 Maghrébins qui effectuent chaque année un aller-retour de deux ou trois journées; ils entretiennent des liens de collaboration avec les anciennes migrations arméniennes et juives installées avant eux dans le même quartier. Ils facilitent actuellement le déploiement d'un dispositif semblable noir africain9. Chaque migrant, en ce lieu, se réclame explicitement de la légitimité acquise par les populations de migrants qui l'ont précédé, et ignore l'autochtone marseillais. Si ces populations transmettent un «patrimoine migratoire », on n'est pas pour autant renvoyé
8. Dans le cadre de cet article nous ne signalons pas nos travaux portant sur d'autres populations, très éloignées des pratiques des économies souterraines bien que participant aux transformations de sociabilités redevables des mobilités de réseaux (cf. note 1). 9. On lira la livraison d' Hommes et Migrations de mars-avril 2000 consacrée aux présences africaines à Marseille. 25

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purement et simplement à la reproduction des cultures d'origines spécifiques à chaque composante. Il y a construction d'une nouvelle culture de la mobilité, en même temps que mise en place de nouveaux réseaux, et mise en jeu des formes de mobilités, économiques, culturelles, professionnelles, qui ne se réduisent pas à la mobilité spatiale. Ce retournement colonial est impensable pour les gestionnaires locaux, et donc occulté. Elus ou techniciens, ils n'imaginent le devenir de la cité qu'à partir de la répétition du plus récent mode d'enrichissement colonial français: prélèvement sur les marchandises et les hommes qui transitent là, venant des Sud pour enrichir les Nord. C'est durant le long terme10des recherches sur les entrepreneurs maghrébins des économies souterraines transfrontalières, leurs relations avec les populations les plus proches, des voisinages urbains, et les plus lointaines, des réseaux transnationaux des économies souterraines, que j'identifiai clairement, entre 1989 et 1992, la manifestation d'une forme migratoire nouvelle. Jusque là, le dispositif commercial maghrébin de Marseille m'était apparu comme l'émanation, le produit d'une concentration de migrants algériens en un lieu de proximité frontalière commode avec l'Algérie, comme une sorte de comptoir commercial colonial. La grande visibilisation de la migration marocaine, après 1988, qui transforma le statut migratoire de l'Espagne et de l'Italie, donc l'histoire sociale de ces deux nations, de pays d'émigration en pays d'immigration, me suggéra qu'une forme migratoire originale se développait à partir d'initiatives économiques résolues de petits migrants, les fourmis, particulièrement aptes à savoir circuler intemationalement. Cette forme n'annulait pas celle plus classique et dominante de la mobilisation de la force de travail, mais elle produisait suffisamment de changements dans le statut résidentiel, dans les pratiques de mobilité, dans le rapport aux parcours de l'intégration. .., pour nécessiter de la prendre désormais comme objet de recherche afin de comprendre l'originalité des articulations entre ces deux modes migratoires, et les sens nouveaux de la présence d'étrangers qui s'exprimait ainsi.

10. «long terme» à l'échelle d'une expérience singulière de chercheur: ces recherches débutèrent pour moi en 1984, et durent toujours. .. 26