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La démocratie et le marché

De
388 pages
Si le marché fonctionnait convenablement (transparence, liberté d'agir, choix multiples et conscients, etc.) pourrait-il améliorer les pratiques démocratiques? Voici des textes qui éclairent la relation entre économie et démocratie à partir d'illustrations contemporaines: le développement, l'environnement, la mondialisation, les relations dans l'entreprise, la science et les nouvelles technologies... Ce second volume fait suite à "Les théories économiques et la politique" qui examine les relations sous ses aspects théoriques et historiques en interrogeant les grands auteurs.
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LA DÉMOCRATIE ET LE MARCHÉ Collection Économie et Innovation
dirigée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis
Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie
industrielle, financière et du travail et de sociologie économique
qui mettent l'accent sur les transformations économiques et
sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et
méthodes de production. L'innovation se confond avec la
nouveauté marchande et touche le coeur même des rapports
sociaux et de leurs représentations institutionnelles.
Ces ouvrages s'adressent aux étudiants de troisième cycle, aux
chercheurs et enseignants chercheurs.
Les séries Krisis, Clichés et Cours Principaux font partie de la
collection.
La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique
des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés
aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du
travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens, de
compilations de textes autour des mêmes questions et des
ouvrages d'histoire de la pensée et des faits économiques.
La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde
économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour
faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le
premier thème directeur est : mémoire et actualité du travail et
de l'industrie ; le second : histoire et impacts économiques et
sociaux des innovations (responsable : Blandine Laperche).
La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples et
fondamentaux qui s'adressent aux étudiants des premiers et
deuxièmes cycles universitaires en économie, sociologie, droit,
et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage
chinois : « le plus long voyage commence par le premier pas ». Hervé GUILLEMIN Henri JORDA
Marlyse POUCHOL
(coordination)
LA DÉMOCRATIE ET LE MARCHÉ
Économie et Démocratie
Volume II
INNOVAL
21, Quai de fa Citadelle
59140 Dunkerque, France
L'Harmattan L'Harmattan Italia Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École Hongrie Via Bava, 37
Polytechnique Hargita u. 3 10214 Torino
75005 Paris 1026 Budapest ITALIE
FRANCE HONGRIE © L'Harmattan, 2003
ISBN : 2-7475-5641-7
EAN 9782747556415 AVANT-PROPOS
Les textes rassemblés dans cet ouvrage ont été présentés lors
du colloque « Economie et Démocratie » qui s'est déroulé à la
Faculté des Sciences Economiques et de Gestion de l'Université
de Reims les 9 et 10 octobre 2001. Il a été organisé par le
laboratoire Hernies du Ceras, avec le soutien du Centre de
Philosophie Politique et du Centre Rémois des Relations
Internationales (CERRI) de la Faculté de Droit.
La publication des actes du colloque en deux volumes reflète
les deux voies par lesquelles la question de l'articulation entre
économie et démocratie a été envisagée. Le premier volume,
Les théories économiques et la politique, réunit les textes qui
interrogent la relation sous ses aspects théoriques et histori-
ques : quelle est l'origine de la confusion entre système
économique et système politique ? Quels sont, au contraire, les
auteurs attachés à distinguer l'ordre politique et l'ordre
économique ? Comment peut-on en venir à assimiler liberté
économique et liberté politique ? Le deuxième volume, La
démocratie et le marché, apporte des illustrations contemporaines
de la relation entre économie et démocratie : le développement,
l'environnement, la finance internationale, l'Europe, les
relations dans l'entreprise, la science et les nouvelles
technologies.
Nous tenons à remercier ici tous ceux qui ont contribué à la
réussite de ce colloque. En premier lieu les membres du comité
(Economie, Université de scientifique : Christian BARRERE
Reims), Main CAILLE (Sociologie, Université de Paris X), Guy
CAIRE (Economie, Université de Paris X), Jean-Pierre COLIN
(Sciences politiques, Université de Reims), Andrée
KARTCHEVSKY (Economie, Université de Valenciennes), José
KOBIELS KI (Economie, Université de Reims), Jérôme
LALLEMENT (Economie, Université de Dijon), Catherine LARRERE (Philosophie, Université de Bordeaux), Georges
NAVET (Philosophie politique, université de Paris VIII),
Michelle PERROT (Histoire, université de Paris VII), Jean-Pierre
POTIER (Economie, Université de Lyon II) et Jean-Marc
SIROÊN (Economie, Université de Paris IX). Nous n'oublions
pas non plus la contribution d'Arnaud DIEMER qui fut présent
dès les premiers pas de cette entreprise. L'organisation de ce
colloque n'aurait pas été possible sans la générosité du Ceras,
du Cerri, de la Ville de Reims et du Conseil Régional
Champagne-Ardenne. Enfin, le personnel administratif et
technique a, par sa disponibilité, facilité l'accueil des nombreux
participants.
Nous tenons enfin à remercier l'équipe du laboratoire
Redéploiement Industriel et Innovation de l'Université du
Littoral pour la qualité de son travail éditorial
8 INTRODUCTION
Si les relations entre économie et démocratie peuvent être
saisies du point de vue des auteurs et des théories', elles
peuvent aussi bien être questionnées par l'étude des faits con-
temporains. Or, ces derniers sont désormais liés à la diffusion et
à l'imprégnation de l'économie dite libérale qui s'est accélérée
avec l'effondrement des régimes communistes. Toute alterna-
tive crédible étant impensable, la résignation l'emporte, comme
une incapacité à penser autre chose que celle du libéralisme
social, érigée en modèle européen : l'Etat est chargé de réparer
les dégâts sociaux du « laisser-faire » et du « laisser-passer »
tant les processus engagés dans le champ économique sont
présentés comme irréversibles. Dans ce contexte, la prégnance
du marché et la mondialisation de l'économie constituent, pour
certains, le preuve du caractère obsolète de la pensée politique
du passé, à moins que, comme d'autres entendent le dénoncer,
ce ne soit la pratique et l'effectivité de la démocratie qui soient
mises en cause par les changements actuels.
La démocratie et le marché s'ouvre par un texte sur ce que
l'on a pris pour habitude d'appeler « nouvelle économie ».
Selon Guy Caire, Internet se présente comme un outil offrant
des possibilités nouvelles d'accès à la vie citoyenne il est
devenu, par exemple, un support privilégié par les alter-
mondialistes pour diffuser les informations et appeler à la
résistance. Mais, dans le même temps, les risques et les dérives
qu'il peut présenter sont des sources nouvelles d'inquiétude. La
société de l'information se présente ainsi comme une société où
les contradictions, les effets non désirés, les oppositions ou au
contraire les adhésions aux règles du jeu, ne peuvent qu'encou-
1 Cf Les théories économiques et la politique. Economie et démocratie
volume 1, L'Harmattan, 2003. rager le débat démocratique. C'est dire si le politique ne peut se
réduire à l'action du seul Etat, de ses seuls représentants., etc.
MARCHÉ ET DÉMOCRATIE
Cette partie ne peut laisser indifférent le lecteur tant les
projets des auteurs sont opposés. Pour l'un, les valeurs
marchandes entrent en contradiction avec les valeurs démocra-
tiques. Pour les autres, non seulement ces mêmes valeurs sont
compatibles, mais il serait de l'intérêt de la démocratie d'adop-
ter une fois pour toute les valeurs marchandes, tant elles ont
montré leur vertu, sinon leur efficacité.
Les dangers de la marchandisation se sont déjà concrétisés
dans le domaine de la recherche, domaine d'autant plus crucial
qu'il conditionne, en partie, notre devenir. Or, après avoir
instrumenté la science et la technique, les industriels semblent
bien, avec le rapprochement des entreprises avec l'Université et
avec la circulation des informations dans leur organisation en
réseau mondial, contrôler la production des connaissances.
Cette évolution s'est d'ailleurs faite avec l'appui des Etats qui
ont célébré « le mariage du chercheur avec l'industriel », selon
la formule de Blandine Laperche. Cette confusion des genres ne
peut que nuire à la liberté du chercheur, qui se transforme en
producteur d'un savoir économiquement rationnel. Les savoirs
font désormais l'objet d'un marché où les considérations écono-
miques l'emportent sur les considérations morales. A ce titre, le
marché du médicament est exemplaire. De plus, la marchan-
disation du savoir n'a pas amélioré l'accès du citoyen aux
connaissances et aux enjeux techniques et scientifiques. Ici non
plus, la transparence tant vantée à propos des vertus du marché
ne semble pas opérer.
C'est bien dommage, car si le marché fonctionnait de
manière transparente, alors on pourrait supposer une informa-
tion parfaite des acteurs et attendre de leur part des décisions
rationnelles. Cette idée est portée par l'école du Public Choice :
si le citoyen-consommateur se déterminait en fonction de critè-
res économiques, alors se réaliserait l'idéal d'un vote qui, en
aucun cas, ne troublerait la marchandisation de la démocratie.
Encore que, dans ce cas, il serait plus juste de parler de
totalitarisme marchand.
Le projet de Vigouroux et Harnay est contenu dans les
premiers mots de leur texte : «Le manque d'intérêt des citoyens
à l'égard de la politique ». Il faut traduire par : « ne vous
intéressez pas à la politique mais intéressez-vous au marché ».
1 0 Dit autrement, les comportements qui se forment sur le marché
sont les plus justes ; ce qui tend à retirer toute légitimité à
l'action publique. Le « constat » établi au début s'accorde avec
ce que veulent démontrer les auteurs pour lesquels une société
démocratique est « une société où les citoyens ne seraient pas
dupés par les hommes politiques ». Dans cette logique, le
marché est le summum de la démocratie puisqu'il est repré-
sentatif de tous les hommes et de personne en particulier. C'est
sans doute cela la garantie de l'objectivité.
Le texte de C. Le Clainche poursuit la réflexion dans le
domaine de l'information en invitant à porter notre attention sur
les enquêtes d'opinion. Par une exploitation économétrique
d'une enquête DREES-IFOP sur la protection sociale, l'auteur
nous apprend que l'opinion française véhicule une distinction
entre deux sortes d'acceptation du principe d'équité: l'un
associé au mérite, l'autre à l'égalité des chances. Outre qu'il
touche à un débat concernant les théories de l'équité, cet ensei-
gnement apparaît important dans une optique de communication
d'un gouvernement cherchant à faire passer des réformes
politiques.
ALTERNATIVES ÉCONOMIQUES ET POLITIQUES
Depuis que la planification de l'économie a été vaincue dans
les faits, la recherche de l'alternative au tout-marchand s'est no-
tamment placée sur le terrain des organisations et de leur mode
de fonctionnement. La question centrale porte ici sur la manière
dont ceux qui sont placés en bas de la hiérarchie peuvent se
faire entendre de ceux qui sont en haut. Si les idées socialistes
sont nées de l'opposition entre les intérêts des travailleurs et
ceux des capitalistes, d'autres théories, inspirées de la doctrine
sociale de l'Eglise, ont au contraire recherché la réconciliation
des intérêts pour former une communauté attachée à l'amélio-
ration de la condition humaine. Une démocratie économique
serait possible dès lors que les travailleurs auraient droit à la
parole et pourraient donc influencer les décisions stratégiques
de l'organisation. Les textes de Nieddu et de Lambert s'inscri-
vent dans une tradition selon laquelle, en définitive, les hommes
pourraient se réaliser dans une société ou une organisation
favorisant l'expression du peuple.
Nous en oublierions presque un aspect central des écono-
mies occidentales : l'actionnaire est l'acteur qui dispose, en
théorie, des moyens d'agir sur le management des entreprises.
D'où vient l'idée d'associer les travailleurs dans la répartition
11 des bénéfices en les transformant en salariés actionnaires ;
autrement dit, en travailleurs schizophrènes plaidant pour la
compression des coûts, les restructurations et la réduction des
effectifs. Le mythe de la coopération des classes serait réalisé
par les nouvelles « gouvernances » d'entreprise qui travestissent
les salariés en clients internes qu'il faut satisfaire. Pourtant, D.
Danet nous rappelle que « nul ne soutient plus aujourd'hui que
la S.A. est une institution démocratique, gouvernée par la
volonté souveraine de l'assemblée générale », notamment parce
que « l'inégalité des actionnaires est érigée en principe fonda-
teur ». Les dirigeants sont des oligarques ; ils composent une
élite technocratique qui a confisqué le pouvoir managériaL
Envisager l'actionnariat salarié comme une alternative crédible
semble, dans ce cas, mal venu.
Ne vaudrait-il pas mieux alors faire émerger un tiers secteur,
une économie solidaire, où les valeurs ne seraient pas le profit
et l'utilité économique, mais bien plutôt le don (de soi) et
l'utilité sociale. On devine dans le texte de D. Bévant un
scepticisme quant à la possibilité, pour cette forme d'économie,
de produire une démocratie, notamment parce que l'argent
demeure le nerf de la guerre.
DÉVELOPPEMENT ET DÉMOCRATIE
Au moment même où les pays les plus pauvres tentent de
rattraper leur retard en prenant pour modèle les pays les plus
riches, les entreprises occidentales et les organismes interna-
tionaux entendent changer les règles du développement dans un
souci nouveau de préservation de la planète. La thématique du
développement durable rendrait possible la conciliation de deux
intérêts contradictoires : le développement économique et le
respect de l'environnement. D'une part, les entreprises se veu-
lent désormais citoyennes, responsables, comme si elles étaient
parvenues à maturité ; d'autre part, les organismes interna-
tionaux plaident pour d'autres pratiques au nom de l'intérêt
général. Mais la question centrale « comment vaincre la pauvre-
té ? » sans dégrader l'environnement reste sans réponse, comme
le souligne A. Suàrez.
Au sein des pays développés, la problématique du dévelop-
pement durable s'appuie sur les « générations futures » pour
réformer et, surtout, légitimer les nouvelles pratiques. Autre-
ment dit, le débat démocratique devrait concerner, en premier
lieu, les hommes d'aujourd'hui et ceux de demain. Comment
donner la parole à ces derniers ? Le risque est alors grand de
12 développer une ingénierie environnementale : détenteurs d'un
savoir objectif sur l'environnement et l'industrie, ces nouveaux
ingénieurs parleraient pour ceux qui ne peuvent parler. Pour-
tant, comme le signale Callens, un débat peut dès maintenant
s'ouvrir entre les groupes industriels et les victimes de la
pollution.
Si l'on ne peut donner la parole aux « générations futures »,
on peut parfois produire la parole des générations présentes, en
organisant un marché virtuel où les hommes seraient des
consommateurs de biens environnementaux. Alors que les
thuriféraires de la méthode d'évaluation contingente y voient la
formation d'une démocratie directe, F-D. Vivien et C. Claeys-
Mekdade, reprenant la grille de lecture de Michel Cation, y
voient plutôt l'expression d'un « cadrage » destiné à éviter les
« débordements ». Ainsi, les modes de recueil de la parole
agissent sur les représentations individuelles et collectives par
l'usage d'un langage marchand. Ils renvoient donc à un appren-
tissage des règles et des usages marchands qui déterminent des
décisions économiquement rationnelles, et ont pour conséquence
de « réduire la démocratie au marché ». Comme fondement de ces
méthodes d'enquête, nous retrouvons donc les confusions
actuelles entre marché et démocratie, entre consommateur et
citoyen.
Alors que les pays riches explorent les possibilités du
développement durable et initient, pour cela, des normes et des
réglementations internationales, les PVD recherchent, eux, les
voies du développement tout court. II est vrai qu'ils cumulent
handicap politique et handicap économique, mais, après tout,
les pays occidentaux ont également eu leur part de dictatures, de
massacres et de corruptions. Mais, l'idée dominante qui se
diffuse aujourd'hui, par l'intermédiaire des organisations inter-
nationales, est d'associer économie de marché et démocratie
comme conditions du développement. Ici, deux cas semblent se
présenter : celui des pays ayant échoué dans la démocratisation
et celui des pays manifestant, a priori, une convergence entre
marché et démocratie.
Les premiers sont représentés par Madagascar et l'Algérie
dans les textes de M-N. Jubénot d'une part, et de A. Henni
d'autre part. Ainsi, la réforme de la constitution algérienne de
1989 avait pour objectif de réduire les inégalités entre les agents
écono-miques sans entraver le développement économique. En
effet, l'économie algérienne était centralisée et planifiée, ce qui
conduisait « au contrôle privatif par des dirigeants inamovibles
des appareils stratégiques de la vie économique ». La nouvelle
constitution devait produire un Etat moderne par la distinction
13 introduite entre propriété de l'Etat et propriété de la nation.
L'expérience n'aura duré que deux ans, avant que les décisions
économiques ne soient de nouveau monopolisées.
Les pays de l'Est présentent d'autres caractéristiques, au
demeurant plus favorables, dans la mesure où leurs constitu-
tions ont reconnu le droit de propriété. Mais l'apprentissage de
l'économie de marché et de la démocratie est long, d'autant
plus que les intérêts supérieurs des nations entrent désormais en
contradiction avec les intérêts individuels. Quoi qu'il en soit, les
pays de l'Est suivent un modèle qui aurait montré sa supériorité
quand le Mur s'est effondré. Ils constituent en cela un excellent
terrain d'observation pour l'étude de la transition démocratique,
d'autant plus qu'ils cumulaient, eux aussi, absence de démocra-
tie et économie planifiée. La constitution, et non le marché, se
présente alors comme l'instrument possible de la libéralisation
économique et politique.
ÉCONOMIE INTERNATIONALE ET ESPACE POLITIQUE
NATIONAL
La démocratie, dont le cadre d'exercice est l'espace national,
peut être appréciée à partir d'indices, comme par exemple les
élections libres ou l'existence d'une opposition représentative,
qui permettent de construire un « indicateur de niveau de
démocratie compris entre 0 et 1 », comme le propose la
Freedom House. Par ailleurs, le degré d'ouverture d'un pays au
commerce avec les autres peut être estimé par le faible niveau et
le peu d'ampleur des taxes sur ses importations ainsi que par
d'autres éléments tels, entre autres, l'inexistence de l'inter-
vention de l'Etat dans les activités exportatrices. Par suite, il
devient possible, ainsi que le propose le texte de C. Granger et
J-M. Siroën de réaliser une étude économétrique, chargée
d'évaluer la corrélation entre les deux phénomènes. Leur étude
permet d'établir que la démocratie accroît le degré d'ouverture.
Bien que les auteurs n'envisagent pas d'usage de ce résultat
peut-être est-il possible d'en déduire tout de même que
l'objectif de réduction des protections douanières poursuivi
depuis la signature des accords du GATT après la seconde
guerre mondiale et maintenu dans le cadre de l'OMC serait
atteint avec plus de célérité par une aide à la propagation de la
démocratie dans les pays où elle fait encore défaut.
Le texte de B. Billaudot et de I. France souligne, pour sa
part, un hiatus entre « un espace de citoyenneté qui reste natio-
nal » et une internationalisation financière. Dans une perspec-
14 tive régulationniste à la française, les auteurs expliquent qu'à
l'époque des « trente glorieuses », le « rapport salarial », fait de
compromis organisés par l'État et le « rapport financier »,
caractérisé par un crédit bancaire au service de l'industrie
correspondent tous deux à des modalités établies sur une base
nationale.
Mais le « fonctionnement du capitalisme » s'est depuis lors
inversé. En s'internationalisant le « rapport financier » est
devenu prééminent tandis que ses anciennes codifications
nationales ont été disqualifiées. De son côté, le « rapport
salarial » reste national mais subit toutefois des assauts qui
« affaiblissent sa composante citoyenne ».
Prenant acte des changements du capitalisme, les auteurs
plaident pour « un déploiement de la citoyenneté » à un niveau
mondial, qui ne se substituerait pas toutefois à la citoyenneté
nationale ; ce qui permettrait de passer, selon eux, d'un « régi-
me hégémonique » des relations internationales où une nation
à un régime démocratique. en domine d'autres,
Le texte de F. Fouquer met en évidence le même genre de
hiatus, mais cette fois-ci, il apparaît entre l'espace économique
de la zone euro et la segmentation politique des douze Etats
européens qui ont adopté la monnaie unique. Cette absence de
coïncidence est une source de tensions, en termes de politique
économique, entre la Banque Centrale Européenne qui détient
les prérogatives monétaires et les diverses autorités nationales
qui engagent des politiques budgétaires. Cette situation qui
restreint, selon l'auteur, « la crédibilité et la lisibilité du policy-
mix » doit être dépassée par la construction d'une véritable
« union politique européenne ».
Pour l'heure, la Banque Centrale Européenne n'est soumise
à aucun contrôle, contrairement à la Réserve Fédérale améri-
caine et, faute d'union, sa politique monétaire ne peut s'inscrire
dans le respect de la politique économique générale.
F. Fouquer examine le projet d'une Europe fédérale en
remarquant qu'il inverse le processus de formation de l'Alle-
magne fédérale ou des EU d'Amérique, pour lesquels l'unité
culturelle d'un peuple a précédé la fédération autour d'une
Constitution. Malgré les difficultés auxquelles se heurte la
réalisation d'une Europe fédérale, cette voie apparaît comme la
seule susceptible d'assurer la pérennité du projet européen.
15 MONDIALISATION ET DÉMOCRATIE
La mondialisation a ses détracteurs et ses partisans, mais
encore faut-il s'entendre sur ce que signifie ce terme.
Elle peut être vue comme la suite logique d'un processus
d'évolution historique. Et, pour certains, ce processus, com-
mencé depuis bien longtemps avec l'apparition des échanges
entre des êtres qui n'étaient pas encore des hommes, correspond
à une dynamique d'émancipation de l'individu de l'emprise de
toutes sortes de communautés humaines, au rang desquelles
figure, dernier en date, l'État-nation. Selon cette approche, la
poursuite de la mondialisation laisse entrevoir un épanouisse-
ment du cosmopolitisme élevant l'individu vers un universa-
lisme exaltant qui en ferait un authentique citoyen du monde.
Comment ne pas rapprocher cette perspective de la vision
hégélienne de l'histoire ? Hegel (1770-1831) assigne, en effet, à
l'individuation un rôle moteur dans l'accomplissement d'un
processus pour lequel les États-nations, appelés à être dépassés,
ne sont qu'une étape menant vers un Etat mondial. De plus, il
faut se souvenir que le philosophe allemand' a pris en compte
les théories du libéralisme économique, celles des Physiocrates
comme celles des Classiques anglais, Smith, notamment, qui a
commencé à décrire un processus de développement, pour
concevoir l'idée que le progrès de l'humanité vient d'un mou-
vement qui se déroule sans que les hommes l'aient décidé. A
l'inverse, les catastrophes apparaissent lorsque les hommes
tentent de changer le monde. Pour Hegel, la terreur qui fait suite
à la Révolution française constitue le signe d'une impossibilité
des hommes d'accomplir leurs espérances de manière volon-
taire. Hayek, comme bien d'autres, ne fait donc qu'adopter cette
conception lorsqu'il interprète les crimes commis sous le
stalinisme et sous le nazisme comme l'inévitable aboutissement
de la politique économique et sociale engagée dans les démo-
craties occidentales.
À situer dans ce filon interprétatif, le texte de F. Facchini
considère que les tentatives d'harmonisation des législations au
sein de l'Europe, tout comme les politiques de coopération
entre Etats à l'échelle mondiale, représentent un véritable
danger de blocage du processus bénéfique de mondialisation, un
processus qui n'aura la ,possibilité de poursuivre son oeuvre
salutaire que si tous les Etats-nations acceptent de se mettre en
« concurrence institutionnelle », ce qui n'est pas le cas aujour-
' Cf. François Châtelet, « Hegel », Dictionnaire des oeuvres politiques,
Puf, 1995.
16 d'hui comme le déplore l'auteur. Le lien entre mondialisation et
démocratie va ici de soi ; car la mondialisation, associée à la
réduction des possibilités d'action de l'État-nation ne peut que
faire avancer avec elle un idéal démocratique, défini de façon
hayékienne par la limitation du pouvoir de l'État sur les
individus. Et, par un extraordinaire renversement de l'argumen-
tation interventionniste, ce sont les politiques volontaires en
quête d'entente internationale et toutes tentatives d'organisation
délibérée entre Etats qui, parce qu'elles signifient un refus de
soumission à la logique du processus, vont se trouver accusées
d'être à l'origine du ralentissement de la croissance mondiale
ainsi que du retard de l'avènement de la démocratie dans les
pays en voie de développement.
Assez loin de la logique des idées développée dans le pre-
mier texte, les raisons de se féliciter de la mondialisation dans
le second sont plus empiriques. Pour B. Okiemy et A. Mbaye,
elles tiennent plutôt à la constatation d'une synchronisation,
depuis les années 1980, entre l'accroissement des interdépen-
dances économiques entre nations, auquel participe l'ouverture
des pays de l'Est, et un souci de propagation de la démocratie
de la part de l'Union européenne en direction des Pays
d'Afrique, Caraibes et Pacifique (ACP), ou des organisations
internationales comme l'ONU, voire du FMI. Toutefois, au vu
des développements récents, la seconde partie du texte est
beaucoup plus nuancée, doutant que la mondialisation de
l'économie soit aussi celle de la démocratie, ce qui donnerait de
la crédibilité à une autre thèse.
Dans une analyse d'inspiration keynésienne, du type de celle
qui est développée par M. Zerbato, la mondialisation a, en effet
plutôt, des aspects inquiétants, tandis qu'elle renvoie aussi à un
phénomène plus récent lié à la levée des obstacles à la libre
circulation des capitaux devenue effective pour l'ensemble des
pays de l'Europe dans la dernière décennie du XXème siècle.
Sous cet aspect financier, la mondialisation apparaît comme le
résultat de décisions politiques dont le bien fondé peut être mis
en question. Ainsi, pour ses détracteurs, la mondialisation
financière doit être considérée comme le fruit d'un choix
idéologique, celui de la soumission des gouvernants aux thèses
néo-libérales prônant un désengagement des Etats toujours plus
poussé allant dans le sens de la neutralisation, voire de
l'élimination de leur pouvoir de création monétaire. Dans une
optique keynésienne, l'abandon du principe d'une organisation
monétaire internationale, confirmé en 1976, sous couvert de
l'échec du système de changes fixes de Bretton-Woods déclaré
en 1971 avec la fin de la convertibilité du dollar en or, pourrait
17 bien représenter l'événement inaugural conduisant inévitable-
ment à la formation d'un marché mondial des capitaux dont les
bienfaits en matière de croissance et de création d'emploi sont
loin d'être probants.
À l'opposé de l'argumentation néo-libérale précédente, ce ne
sont pas des velléités d'intervention qui caractérisent la situa-
tion actuelle mais bien l'insuffisance voire le manque d'une
organisation mondiale en matière monétaire. Mais évidemment,
la nécessité de ce genre d'organisation ne se fait ressentir que
dans la mesure où l'on abandonne le credo libéral pour admet-
tre, au contraire, qu'il n'existe aucun mécanisme automatique
équilibrant les balances des paiements des pays et donc aucune
raison pour qu'il n'y ait pas de conflits d'intérêt entre eux.
Comparées à la période des « Trente glorieuses » qui fait
suite à la seconde guerre mondiale, les dernières décennies du
XXème siècle sont marquées par un ralentissement notable et
généralisé de la croissance économique accompagné d'une
montée du chômage qui pourrait bien recevoir une explication
dans le cadre d'une analyse keynésienne pour laquelle, les
questions monétaires et financières sont indissociables. On peut,
en effet, trouver chez Keynes (1883-1946) des arguments per-
mettant de comprendre pourquoi le développement des marchés
financiers au-delà de certaines limites constitue un facteur
susceptible de décourager l'entreprise créatrice d'emplois en
favorisant une activité spéculative qui n'en crée aucun. La
mondialisation financière constituerait donc une indéniable
cause de stagnation économique et de maintien du chômage,
lequel compromet les chances de survie de la démocratie.
Dans un autre ordre d'idées, Keynes fait figure d'auteur
dépassé, du moins si la dimension internationale de son
enseignement est négligée, dans la mesure où la politique
économique interne qu'il préconisait pour résoudre le problème
du chômage ne porte plus ses fruits dans une situation où les
économies nationales sont fortement imbriquées les unes ,dans
les autres. Selon ce diagnostic, la perte d'autonomie des Ét ats-
nations en matière de politique de l'emploi se trouve être le
résultat d'une mondialisation commencée avant le règne
planétaire de la finance privée. Le regain du commerce entre les
nations après la seconde guerre mondiale et l'essor, durant les
« Trente glorieuses », des firmes dont les activités se déroulent
sur plusieurs territoires nationaux constituent déjà des premiers
faits révélant la puissance des phénomènes économiques dans
un monde où la production est régie par la loi du profit et la
concurrence entre capitalistes. Dans cette optique, les années
fastes d'une ère qualifiée de keynésienne, ou encore de
18 « fordiste » durant laquelle les salariés ont pu bénéficier des
retombées de la croissance économique devraient être considé-
rées comme une parenthèse dans l'histoire longue du système
de production capitaliste.
La mondialisation de la production réalisée par des firmes
confirme ce que Marx avait déjà saisi, à savoir que le capital n'a
pas de frontière, car sa logique d'expansion qui pousse à
l'accroissement des échelles de la production et à la centrali-
sation financière signifie qu'il se trouve vite à l'étroit dans le
cadre national. La variété des interprétations de la relation entre
économie et politique chez Marx se retrouve ici sur la façon
d'analyser celle qui se déploie entre les firmes et les Etats-
nations.
Il est possible de considérer que les firmes implantées sur
plusieurs territoires restent le prolongement territorial de leur
base d'origine. Les États desquels elles sont issues, en particu-
lier les Etats-Unis d'Amérique, augmenteraient ainsi leur pou-
voir d'intervention et assureraient leur hégémonie sur le reste
du monde. L'extra-territorialisation des firmes ne serait que la
continuation, par d'autres voies, d'un rapport de domination
entre pays.
Mais il est aussi envisageable de considérer que les firmes
sont appelées à devenir de véritables empires financiers privés
forgeant leurs réseaux à travers le monde et ayant le pouvoir de
contraindre les Etats. Ces entités « supra-nationales » mettraient
les politiques institutionnelles des Etats-nations en concurrence
les unes avec les autres en choisissant de s'implanter dans les
pays qui leur offrent la plus grande latitude d'action pour mener
à bien leur souci de croître en capital. Le développement de ces
empires privés ,signifierait alors la disparition du pouvoir de
législation des Etats-nations et de leurs citoyens.
Comme l'explique Philippe Hugon, la démocratie est
vulnérable ; elle exige de la vigilance car « l'autoritarisme et le
totalitarisme sont toujours des issues possibles ».
Henri Jorda, Marlyse Pouchol
19 LA DÉMOCRATIE À L'HEURE
D'INTERNET
Guy CAIRE *
Convient-il de repenser la démocratie ? À l'heure du village
planétaire, quand l'information qui circule en temps réel nous
conduit, avec le Rwanda, le Kosovo ou la Théchénie, à
remodeler les fondements du droit international public pour
promouvoir le droit d'ingérence, les nouvelles technologies de
l'information et de la connaissance, devenues véritable fait de
société, doivent-elles nous conduire à une vision nouvelle de la
démocratie ? On peut en effet observer que celles-ci entraînent
pour les citoyens de nouvelles possibilités dont certains ont
commencé, ici ou là, à se saisir. Mais force est, en même temps,
de relever que leur utilisation entraîne de nouvelles inégalités et
fait surgir de nouveaux problèmes. Pour le meilleur et pour le
pire, la démocratie que nous connaissons, fondée sur l'idée de
représentation, se trouve ainsi tirée, du côté positif, vers une
démocratie susceptible de promouvoir la participation mais, en
même temps, elle pourrait aussi, côté négatif, contribuer à
rétablir de facto une thématique voisine de celle des « capa-
cités » que nous avons connue au )(Mme siècle'. Ce sont ces
aspects contradictoires qu'il nous faut explorer, quitte ensuite,
après avoir ainsi repéré les grands traits du paysage, à essayer
d'en anticiper le devenir.
* Université Paris X Nanterre.
Sur ce qu'impliquait cet « ordre capacitaire » (considéré par les libéraux 1
comme manifestation de la souveraineté de la raison), concomitant de l'appa-
rition du mot de prolétaire alors employé par les ultras pour désigner la masse
des exclus de la participation politique, cf. P. Rosanvallon, Le sacre du
citoyen, Gallimard, 1992, pp. 269-329. NOUVELLES POTENTIALITÉS
Internet est devenu un média, c'est-à-dire au sens fort, un
support de la communication. Le stockage, le traitement,
l'accès, la transmission de l'information sont devenus beaucoup
plus larges et, en même temps, beaucoup moins chers. Il en
résulte toute une série de conséquences qu'on peut recenser à
trois niveaux : celui, national, de la démocratie parlementaire
traditionnelle, celui, mondial, de la constitution d'un nouvel
ordre économique et social, forme moderne de la démocratie,
celui enfin infra national, représentatif de cette démocratie dans
l'entreprise qu'appelait naguère de ses voeux le rapport Auroux.
Démocratie nationale
Internet pourrait affecter la vie politique de trois manières
différentes et complémentaires : en contribuant à une meilleure
information des citoyens et à une plus grande transparence de
l'action publique ; en facilitant la mobilisation et l'action poli-
tiques en réduisant les contraintes qui entravent habituellement
l'engagement ; en favorisant une interaction plus grande entre
gouvernants et gouvernés'. Reprenons ces différents points.
La démocratie suppose une information objective du
citoyen. Au service du « citoyen éclairé » que Jefferson voulait
promouvoir, Internet offre un double avantage. D'un côté
Internet se présente comme une technologie de la communi-
cation qui « présente par rapport aux médias existants quatre
avantages principaux : la diminution des coûts de diffusion de
l'information, qui permet de mettre à la disposition des citoyens
des données plus abondantes ; la diversification des sources
d'information, le réseau échappant par son caractère mondial au
contrôle des autorités politiques ou au biais culturel propre à
chaque société ; un accès direct à l'information primaire, sans
intervention de médiateurs susceptibles d'en transformer le
sens ; la possibilité de recherches personnalisées construites en
fonction des interrogations de chacun » 2. D'un autre côté
l'action publique devient plus transparente. Dans le cadre de la
modernisation de l'Etat, l'administration a rattrapé son retard
d'équipement. Impulsée par le programme d'action globale
pour la société de l'information 3 (PAGSI), adopté par le comité
1 T. Vedel, « Internet, vers une démocratie électronique », Universalia 2000,
pp.196-199.
Idem, p.196.
3 Ce programme comporte trois priorités : le développement en milieu scolaire
de l'utilisation des technologies de l'information, la présence culturelle de la
22 interministériel pour la société de l'information (CISI) du 16
juillet 1998 et complété par celui du 19 janvier 1999, a été
initiée une démarche de sensibilisation, incitation et dialogue
avec l'ensemble des acteurs économiques et sociaux. On peut
en donner différentes illustrations. Faisant suite à la création
d'une mission interministérielle de soutien technique pour le
développement des technologies de l'information et de la
communication dans l'administration (MTIC) en août 1998 on
assiste à une véritable prolifération du nombre de sites de
services publics français passés de 1600 à 2000 dans les cinq
derniers mois de l'année 2000. On peut en déduire qu'une
« administration à accès pluriel » est ainsi en train d'émerger'.
L'ouverture du site « service-public.fr » qui a pris la suite
d'Admifrance en octobre 2000 permet à l'administration de se
mettre à l'écoute des administrés, de développer une culture
« client » ; l'ouverture du site a été l'occasion de tester une
organisation à deux niveaux. Dans une première cellule, sont
épluchés les 600 à 1000 mails qui arrivent chaque semaine du
lien « posez votre question ». Si la question est récurrente, la
cellule répond directement en envoyant le formulaire ou
l'adresse à laquelle il peut être trouvé ; si la question est plus
technique, elle est renvoyée vers un deuxième niveau, celui des
centres interministériels de réponse des administrations (CIRA).
En même temps, les sources d'information se diversifient,
deviennent éventuellement susceptibles d'être personnalisées.
Des forums de discussion, de débats voient le jour ; la « Toile »
restaure ainsi les conditions de confrontation des points de vue
qui furent naguère celles de l'agora athénienne ; à la place du
village comme espace d'échanges succède aujourd'hui la
constitution du cyberespace.
Par ailleurs, avec Internet la démocratie peut déboucher sur
la mobilisation et la participation des citoyens. Le « vote
France sur les nouveaux réseaux d'information, le développement du commer-
ce électronique avec la participation du secteur privé ; il comporte six axes
prioritaires d'action concernant plusieurs secteurs : l'école, la culture, la
modernisation des services publics, le commerce électronique, l'innovation et
la régulation. Si la loi sur la signature électronique a été adoptée en 2000, le
projet de loi sur la société de l'information doit être présenté au Parlement en
2001.
Quitte à introduire d'emblée un bémol, disons que lors du colloque « Tele-
services publics, usages et citoyenneté » organisé par le Centre de coordi-
nation pour la recherche et l'enseignement en informatique et société (CREIS,
Paris VI Jussieu) on pouvait toutefois s'interroger sur les risques de mise en
réseau de l'Etat : exclusion des non connectés, nouvelles formes de contrôle
social, etc., ensemble de questions que nous retrouverons plus loin.
23 électronique'», non seulement peut accroître la participation
électorale en en réduisant les coûts 2, mais peut aussi permettre,
en dehors de tout processus électoral, de faire connaître son
opinion, ses doléances, ses revendications. L'interaction hori-
zontale des acteurs sociaux réduit les coûts de coordination et,
par là même, peut favoriser l'émergence de nouvelles forces
sociales ou politiques, économisant les coûts que doivent
supporter des appareils plus structurés. Qu'on les qualifie de
lobby ou, plus simplement, de modalités de mobilisation, des
contre-pouvoirs émergents peuvent s'avérer efficaces pour
contester des orientations politiques jugées dangereuses ou pour
diffuser des idées novatrices.
On peut donner différentes illustrations de cette démocratie
interactive en train d'émerger. En France à l'automne 2000 la
Start up Wappup et des étudiants de Sciences Po ont créé un site
pour développer le débat citoyen : les internautes peuvent
débattre des questions en cours de discussion à l'Assemblée
Nationale, réagir à la « question du jour » choisie par le comité
éditorial du site ou proposer eux-mêmes des sujets ; un système
de vote électronique, pouvant transiter par le téléphone mobile,
est mis en place ; pour modérer les débats et « éviter la publi-
cation de propos diffamatoires » a été créée une association loi
1901 animée par trois entités distinctes : un conseil d'adminis-
tration, une équipe directoriale et un comité des sages 3. Au
Brésil, à Porto Alegre — ville que nous retrouverons plus loin —
un pas supplémentaire a été franchi. Non seulement les admi-
nistrés peuvent poser toutes sortes de questions (sur la politique
éducative ou sanitaire par exemple) aux fonctionnaires de la
ville, mais aussi P orçamento participativo (budget participatif)
permet à la population de décider à travers un processus de
débats et de consultations de l'affectation des fonds municipaux
I Le 7 mars 2000 Internet a fait son entrée officielle dans l'histoire politique
des Etats-Unis pour les primaires démocrates en Arizona permettant en 24
heures de collecter 16000 bulletins électroniques. Cette opération a soulevé
cependant un certain nombre de difficultés. Difficultés techniques, les ser-
veurs étant engorgés et beaucoup plus lents qu'en période normale, certains
votants ne trouvant pas le numéro d'identité qui leur avait été communiqué et
dont ils avaient besoin, devant également fournir certaines informations
personnelles servant à confirmer l'authenticité de leur participation. Difficul-
tés politiques aussi, un groupe baptisé Voting integrity Project ayant demandé
au juge d'interdire l'opération au motif qu'elle favorisait les riches et les
blancs pouvant voter chez eux parce que mieux équipés que les noirs ou les
latinos, demande par ailleurs rejetée par le juge.
2 A condition que soient résolus les problèmes d'anonymat, de sécurité et de
protection des votes et que cette manifestation de « l'esprit citoyen » n'inter-
fère pas purement et simplement avec la technique des sondages.
3 Le Monde interactif, 21 mars 2001.
24 et des actions prioritaires à mener par les pouvoirs publics. On
n'en est pas encore au stade du e-gouvernement' qui pourrait
être la forme contemporaine d'une démocratie «à la Suisse »,
d'autant plus que sur les 1,3 million d'habitants de la capitale
de l'Etat de Rio Grande Do Sul, seuls 600 000 possèdent une
ligne de téléphone fixe et qu'une très grande majorité n'ont pas
d'ordinateurs (la prefeitura développant toutefois des « télécen-
à forte exclusion sociale pour compenser tres » dans les zones
ce handicap) mais on est cependant là en présence d'une initia-
tive « citoyenne » que le directeur de Procempa, le fournisseur
d'accès à Internet public créé par la mairie, résume comme
suit : « la technologie a longtemps été utilisée par l'Etat pour
contrôler les citoyens et servir sa propagande. Nous essayons
d'inverser la logique pour permettre de peser sur la politique
municipale »2. Au Mexique, qui est avec le Brésil le pays
d'Amérique latine qui connaît la plus forte pénétration d'Inter-
net, se mettent en place des plates-formes électroniques au
service de la société civile. A Mexico, la Neta offre un service
de communication électronique à un ensemble d'organisations
non gouvernementales ou organismes à but non lucratif
(indigènes du Chiapas, collectifs de femmes, militants écologis-
tes). Véritable portail consacré à la question des droits de
l'Homme, Neta se présente ainsi comme un «provider à utilité
sociale ». De même à Morelos, terre d'origine de Zapata, le Red
permet de partager des informations sur la vie sociale, politique
et culturelle de l'Etat, de convoquer des manifestations pour
protester contre les politiques municipales ou de débattre de
sujets aussi divers que la place des femmes dans la société
mexicaine ou la protection de l'environnement 3. Les portails
panarabes offrent aux internautes arabes une liberté
d'expression qu'ils ne trouvent parfois pas dans leurs pays ;
ainsi Arabia, l'anonymat aidant, permet de transgresser parfois
1 Le concept de e-gouvernement a été intronisé sur la scène politique interna-
tionale comme « instrument de démocratie et de développement » en mars
2001 au Global Forum qui réunissait à Naples des représentants de l'OCDE,
de la Banque mondiale, de l'ONU et d'une centaine de pays. La commission
européenne en a fait une de ses priorités en lançant un plan d'action e-Europe
2002 qui vise à « rapprocher les administrations publiques des citoyens ». Par
ailleurs un rapport remis le 19 avril 2001 au gouvernement par Thierry
Carcenac, député du Tarn, sur « l'administration citoyenne » préconise une
logique de « mieux » d'Etat visant à utiliser la technologie pour réformer et
améliorer les services publics, de préférence à une logique de « moins » d'Etat
qui viserait à utiliser cette technologie pour recentrer l'Etat sur ses seules
compétences régaliennes en ouvrant la distribution des services publics à des
acteurs privés réputés économiquement plus performants.
2 Le Monde interactif, 7 février 2001.
3 24 janvier 2001.
25 violemment, non seulement les interdits politiques, mais aussi
les tabous qui caractérisent ces sociétés conservatrices en
ouvrant des débats sur des sujets comme la place des femmes
dans les sociétés arabes, les relations hommes-femmes ou
encore certaines questions relatives à la religion'.
Les réseaux citoyens qui, sous des formes diverses (associa-
tions, organisations non gouvernementales, villes, quartiers), se
mettent ici ou là en place pour utiliser, chacun de leur côté, les
technologies de l'information dans la même perspective d'un
progrès social tentent de se rassembler : une première réunion
qui a réuni 500 à 600 participants les 2-4 novembre 2000 et qui
s'est tenue à Barcelone doit être prolongée par un prochain
rendez-vous à Dakar en octobre 2001. Pour donner une
congruence à l'intervention d'acteurs disparates pour lesquels la
question qui se pose aux uns (Amérique du Nord par exemple
avec 50 % d' internautes) est de savoir comment relier leurs
expériences citoyennes en matière de réseau, tandis que pour les
autres (comme le continent africain largement dépourvu d'infra-
structures de télécommunications) c'est tout simplement savoir
comment se relier au Net, des groupes de travail ont été
constitués par thèmes (illettrisme et nouvelles technologies) et
par projets (développement d'un centre de ressources en ligne
pour les réseaux citoyens) 2 .
Démocratie supranationale
Les lieux de pouvoir ne se situent plus seulement aujour-
d'hui au niveau national. Concrétisant un vieux rêve partagé de
Saint Simon à Raymond Aron par un grand nombre de penseurs
(Moses Hess, Victor Hugo, Pierre Drieu La Rochelle, Julien
Benda, Emmanuel Berl, Salvador de Madriaga, Denis de Rou-
gemont)3 et auquel ont donné corps l'action de Monnet, Spaak
ou Schumann, nous sommes devenus des citoyens européens.
Complétant la voix du Parlement de Strasbourg pour peser sur
les décisions de la Commission de Bruxelles ou du Conseil
européen, une ONG comme le Forum permanent de la société
civile avec son porte-parole Pier Virgilio Dastoli entend
promouvoir la voix des citoyens, non pas en se dressant contre
l'Union européenne mais en s'appropriant le projet pour éviter
que le processus ne soit confisqué par les seuls diplomates et les
18 avril 2001. Le Monde interactif,
2 Le Monde interactif, 5 novembre 2000.
3 L 'Europe ? L 'Europe, textes réunis et présentés par P. Ory, Omnibus, 1998 ;
Y. Hersant et F. Durand-Bogaert, Europes, De l'antiquité au XXème siècle
Anthologie critique et commentée, Robert Laffont, 2000.
26 représentants des intérêts économiques. Dans ce but, le Forum a
élaboré une charte des citoyennes et citoyens européens à
l'occasion du quarantième anniversaire du Traité de Rome et
qui, dans l'idéal, pourrait servir de base à une constitution
européenne.
D'autres interventions sont plus spectaculaires parce que se
situant au plus haut niveau. H en va ainsi de la manifestation de
Seattle en novembre 1999 lors de la réunion de l'OMC qui
s'inscrit dans un mouvement de fond dont on commence à
peine à prendre conscience des implications. Peut-être faudrait-
il remonter à la publication, par le Monde diplomatique sur son
site Internet, du texte de projet de l'AMI qui avait suscité
l'amorce de la contestation devant aboutir en 1998 à l'enterre-
ment de l'initiative négociée dans l'enceinte de l'OCDE car
c'était là sans doute la première fois qu'une organisation
internationale était conduite à tenir compte des pressions de la
société civile qui rassemble des mouvements hétéroclites
(ONG, organisations syndicales, mouvements sociaux). Depuis,
les institutions internationales tentent de s'ouvrir au dialogue.
Ainsi, à coté du TUAC et du BIAC représentant respectivement
les travailleurs et les employeurs, trois ONG sont considérées
comme représentantes d'une cinquantaine d'associations dans
le cadre de la réunion interministérielle de l'OCDE sur
l'élaboration de principes directeurs à l'intention des firmes
multinationales. De même le FMI et la Banque mondiale ont
modifié leur stratégie de communication ; un Monsieur
« société civile » en Europe a été nommé en décembre 1999
tandis que le FMI organise des réunions informelles avec les
ONG. Toutefois certaines de ces dernières comme ATTAC
(Association pour une taxation des transactions financières pour
l'aide aux citoyens) se méfient de ce qui peut apparaître comme
des tentatives de récupération. Des réunions informelles ont
également lieu à l'OMC. Kofi Annan, secrétaire général de
l'ONU, a lancé à Davos en 1999 l'idée d'un global compact
pour promouvoir dans les entreprises des pratiques respec-
tueuses des droits de l'homme et des enfants, des travailleurs et
de l'environnement. Après Seattle, le forum social de Porto
Alegre (capitale du Rio Grande Do Sul, considéré comme un
laboratoire social car dirigé par une coalition de gauche menée
par le parti des travailleurs) a constitué une seconde étape avec
structuration du mouvement international autour de réseaux, les
uns géographiques, les autres thématiques. Le succès remporté
par les organisateurs de cette rencontre n'aurait pas été possible
sans Internet ; en l'utilisant de façon stratégique, les activistes
d'Internet ont posé là les bases d'une reconquête de la commu-
27 nication par la société civile : « les organisateurs n'avaient pas
encore pris conscience de l'importance majeure que représente
Internet et le contrôle de sa diffusion, mais des intentions se
sont profilées sur les enjeux de la communication et d'Internet
pour la société civile. Ils devront figurer en bonne place à
l'ordre du jour du prochain Forum », estime la présidente des
Pénélopes, un collectif féministe très actif sur la toile ; lui fait
écho R. Savio, secrétaire général de la Society for an interna-
tional development : « le Web est une véritable révolution dont
les mouvements civiques doivent se saisir car il permet à
chacun d'être à la fois producteur et diffuseur d'information, et
parce qu'il bouleverse les règles du jeu de la communication en
donnant une véritable capacité d'action à des mouvements
sociaux ». Il n'est désormais aucune réunion d'une organisation
internationale qui ne voit surgir des manifestations de la société
civile : celle du FMI en avril 2000 à Washington, le sommet
social de l'ONU en juin 2000 à Genève, la réunion des
institutions de Bretton Woods en septembre 2000 à Prague, le
sommet de l'Union européenne en décembre 2000 à Nice, le
sommet des Amériques à Québec en avril 2001. Dans ces
différentes manifestations, quatre lignes directrices s'esquissent
progressivement : annulation des dettes du Tiers Monde,
réforme des institutions financières internationales et arrêt des
plans d'ajustement structurel, imposition des mouvements de
capitaux à court terme (taxe Tobin) et, en même temps, rendre
illégaux les paradis fiscaux, nouvelles règles pour le commerce
international. A ces orientations politiques s'ajoutent des reven-
dications plus concrètes permettant de dépasser le stade des
libertés formelles et de donner à Internet un véritable caractère
social. Ainsi, parmi les pistes de solutions explorées par ceux
qui se proposent de procéder à « l'abordage de la société de
l'information », deux principes fondamentaux se dégagent : la
communication est un droit de l'homme qui doit être reconnu
comme tel et les gouvernements ont le devoir de financer des
projets NTIC indépendants, soustraits aux lois du marché et aux
intérêts des possédants, car le potentiel citoyen d'Internet ne
peut se réaliser que si les utilisateurs deviennent acteurs et
développent un sens critique face à ce que proposent les autres
acteurs du Réseau'. On voit ainsi s'esquisser les lignes de force
permettant de donner corps à l'impératif formulé par Klaus
Schwab, fondateur du Forum économique mondial (FME), à
l'occasion de la 31 ème manifestation annuelle de Davos où, en
2001, 69 représentants d'ONG, contre 59 en 2000 ont été
accueillis : « la globalisation doit avoir une dimension sociale ».
Le Monde interactif, 16 mai 2001.
28 Démocratie sociale
D'autres formes de mobilisation des nouvelles technologies
pour faire entendre les voix des citoyens sont moins visibles
parce qu'intervenant à des niveaux beaucoup plus humbles.
Ainsi, à côté des actionnaires dont la corporate governance
stakeholders (autres parties prend en charge les intérêts, les
prenantes) réussissent parfois à faire entendre leurs voix et par-
viennent à mettre en place des pratiques de lobbying qu'on peut
décrire et commencer à théoriser : « aujourd'hui, la puissance
de lobbying d'un mouvement sociétal procède d'un système
comprenant : une doctrine porteuse de valeurs soutenues par
une opinion activiste appréciée des médias ; animant des
militants que l'on peut informer et mobiliser par Internet ; avec
une direction ayant une capacité stratégique de choisir les buts
d'action et une capacité tactico-logistique du plan de bataille ; et
le talent communicateur en temps réel, à coûts quasi nuls (l'In-
ternet) mobilisant sélectivement l'opinion pour l'arme absolue
du boycott : des clients (baisse des ventes) ou des actionnaires
(baisse des cours)... Se met en marche le processus d'autorégu-
lation et cela par domaines ; pour les responsabilités sociales,
depuis longtemps syndicats et code du travail ont joué leur rôle.
Depuis dix ans s'y est ajouté le problème du travail des enfants
chez les fournisseurs d'outre-mer ; l'écologie fait l'objet de
mesures légales, les nouvelles exigences sont promues par les
réseaux du type Greenpeace ; les actions suivent ; la lutte contre
la corruption internationale est promue par Transparency
International, les droits de l'homme par Amnesty International,
pour ne citer que les plus connues parmi des milliers d'ONG
(organisations non gouvernementales), qui couvrent toutes les
composantes du concept élargi de développement durable' ».
A l'appui de cette analyse peuvent être apportées de
nombreuses illustrations. Des ONG brésiliennes ont lancé sur
Internet un portail d'information pour détourner les consomma-
teurs des entreprises qui ne, respectent pas certains critères
comme le travail des enfants. A un niveau encore beaucoup plus
humble on pourrait évoquer dans les entreprises de la nouvelle
économie, l'émergence de sites défouloirs dans lesquels, en
l'absence de délégués syndicaux, les salariés recourent à ce
moyen informatique comme mode d'expression pour faire
connaître leurs revendications. Pour faire jeu égal avec les res-
ponsables d'entreprise en termes de rapidité et de réactivité les
1 O. Gelinier, « Vers un capitalisme sociétal », Echanges, n°17, octobre 2000,
repr. in n° 2704-2705, 14 et 21 mars 2001, pp.74-75. Problèmes économiques,
29 organisations syndicales tentent de prendre place sur l'Intranet.
Dès 1998 la FIET (Fédération internationale des employés et
techniciens), devenue depuis janvier 2000 l'UNI (Union net-
work international), lançait une campagne intitulée « des droits
en ligne pour les travailleurs en ligne », réclamant le droit pour
les salariés, les syndicats et les comités d'entreprise d'accéder
librement à la messagerie électronique de l'entreprise. Si dans
des pays comme la Suède cet accès est relativement fréquent,
les entreprises françaises sont plus frileuses. Il est vrai aussi que
ces outils sont encore mal maîtrisés par beaucoup de syndicats,
que cette communication d'un nouveau style, qui se résume
souvent à un « minimum » (comptes-rendus de CE, liste des
délégués du personnel, accords sur les 35 heures...), percute le
savoir-faire traditionnel des syndicats en matière de dialogue,
consultation et mobilisation syndicale, que tous les salariés
n'ont pas accès à Intranet ou ont des difficultés avec les outils
informatiques, que des salariés peuvent court-circuiter les corps
intermédiaires que sont les syndicats en envoyant directement
un mail, que ces panneaux d'affichage virtuels peuvent aussi
être plus facilement surveillés par la direction que de simples
tracts papier'.
Quel que soit le niveau auquel on se situe, national,
supranational, infranational, retrouve-t-on ainsi, à l'aide de ces
nouveaux instruments, une version nouvelle de démocratie que
les clubs révolutionnaires en 1792, les soviets russes en 1917
ou, plus généralement, les mouvements « conseillistes » enten-
daient promouvoir ? Ou encore, en d'autres termes, y aurait-il
là, pour les plus humbles, une manière de reprendre le pouvoir
politique qui, comme le notait, parmi bien d'autres Schumpeter,
est trop souvent confisqué par des professionnels ?
NOUVEAUX RISQUES
Citoyens mieux informés, citoyens mobilisés au service de
causes qu'ils entendent défendre ou promouvoir, on pourrait se
réjouir des modalités de démocratie élargie que les nouvelles
technologies de l'information et de la communication permettent
potentiellement de voir émerger. Mais ne doit-on pas également
tenir compte des risques de déformation ou de manipulation de
l'opinion qui peuvent en résulter ? Trois séries de dangers
peuvent, selon nous, se manifester.
' Le Monde interactif 15 novembre 2000.
30 De l'influence de la technique
Les premiers sont de nature technique et peuvent être évo-
qués dans le langage même de l'Internet qui est l'Anglais. Le
spamming, envoi massif de messages, peut conduire à ce que,
comme en matière de fiscalité, avec la courbe mise en évidence
par Laffer, trop d'information tue l'information. Noyé sous la
masse des messages et incapable de discerner l'essentiel de
l'accessoire, le citoyen se désintéresse de l'information qui lui
est transmise. Le phreaking ou piratage des hakers' qui utilisent
les failles du système — que ce soit à des fins ludiques ou pour
des raisons plus intéressées, voire par simple malveillance —
conduit à des blocages de fonctionnement du réseau comme l'a
I love you » ou à un détournement récemment montré le virus «
des messages comme s'y ingénient des groupuscules « révision-
nistes » ou « négationnistes ». Les cookies ou confiscation de
données permettent, par recoupements, de tout connaître des
orientations politiques de l'individu internaute et de susciter
l'émergence des contrôles du « Big Brother » qu'imaginait
Orwell'. De ce point de vue, la loi informatique libertés de 1978
1 Le hacking est l'action d'accéder et/ou de se maintenir frauduleusement dans
un système d'information, de prendre connaissance des logiciels, fichiers,
données, éventuellement d'altérer le fonctionnement du système, soit en
supprimant ou modifiant les données, soit en y introduisant différents types
d'infection. Selon le CLUSIf (Club de sécurité informatique française), on
distingue ainsi :
- la bombe logique (programme contenant une fonction malveillante, généra-
lement associée à un déclenchement différé et modifiant les programmes
d'origine) ;
- le cheval de Troie (programme en apparence inoffensif et qui contient une
fonction illicite cachée, généralement utilisée pour pénétrer par effraction
l'ordinateur et consulter, modifier ou détruire les informations qu'il contient) ;
- le ver (processus parasite qui consomme les ressources du système, se du-
pliquant dans la mémoire vive et le réseau, pouvant se déplacer et contaminer
de nombreuses machines connectées) ;
- le virus (infection qui se duplique en greffant son empreinte sur les pro-
grammes, les fichiers et les zones systèmes et qui comporte généralement trois
éléments : un moteur de reproduction, une gâchette de déclenchement et une
charge finale, cette dernière pouvant entraîner la destruction du disque dur).
2 Les mécanismes du contrôle social décrits dans 1984 sont présents
aujourd'hui dans nos sociétés dites démocratiques et libérales, sociétés de
consommation où le citoyen se trouve réduit à sa dimension de consommateur
et est l'objet d'une omni-surveillance, l'inquisition généralisée devenant
« tout à fait réalisable, voire banale grâce à l'Ordinateur doublé de la Toile »
relève F. Brune, Sous le soleil de Big Brother, l'Harmattan, 2000. De son côté
J Rifkin observe que « dans la nouvelle économie en réseau, l'accès à des
données privées d'ordre existentiel, telles que le style de vie ou les pratiques
de consommation de tel ou tel individu devient une marchandise convoitée et
une forme d'actif immatériel fort recherchée » ; L'âge de l'accès, La
Découverte, 2000.
31 a toujours quelque retard par rapport aux possibilités et aux
évolutions de la technique.
La mise en place de moyens de contrôle de l'utilisation d'In-
ternet peut conduire à des atteintes à la vie privée des salariés,
atteintes qui sont juridiquement considérées comme une
infraction pénale ; en effet le mail étant assimilé à un courrier
est couvert par le secret de la correspondance. La consultation
du comité d'entreprise étant, selon le code du travail, un préli-
minaire obligatoire à l'introduction des nouvelles technologies,
ce pourrait être l'occasion d'élaborer une charte sur l'utilisation
d'Internet et de préciser les modalités du contrôle mis en place ;
selon Hubert Bouchet, vice-président délégué de la CNIL et
secrétaire général de l'Union des cadres et ingénieurs Force
Ouvrière, « les comités d'entreprise et les CHS-CT ne sont pas
assez sensibilisés sur les modes de traitement des données
nominatives. Ces instances disposent pourtant de toutes les
prérogatives pour assurer une mission de surveillance, mais ce
n'est pas encore une priorité par rapport aux salaires, aux
emplois ou à la dimension physique des conditions de travail ».
Légalement l'employeur n'a le droit de contrôler l'activité de
son salarié qu'à trois conditions : avoir informé le salarié, avoir
consulté le comité d'entreprise ou les délégués du personnel,
s'assurer que le dispositif de contrôle est justifié et proportion-
nel au but recherché. Selon une enquête de l'American manage-
ment association, 45 % des entreprises américaines surveillent
électroniquement leurs employés en lisant leurs mails, leurs
fichiers informatiques ou en contrôlant l'usage qu'ils font d'In-
ternet ; en France on ne dispose pas pour l'instant de statistiques
fiables en ce domaine mais la CNIL a annoncé sa volonté de
faire du dossier de la cybersurveillance des salariés un de ses
axes de réflexion prioritaire. S'il est d'usage en France
d'admettre le principe d '« utilisation résiduelle à des fins
privées » de son outil de travail, de plus en plus d'entreprises
ont adopté des chartes d'utilisation de l'informatique, des codes
de déontologie qui précisent les règles de conduite de base des
salariés mais ces chartes pêchent souvent par leur opacité'.
1 Le Monde interactif, 13 septembre 2000.
32 Des considérations plus politiques
Les seconds risques sont de nature politique. On peut les
décliner sous trois modalités. D'une part, l'instantanéité de l'in-
formation peut générer des réactions à chaud, favorisant ainsi la
passion au détriment de la réflexion. D'autre part, la possession
et la maîtrise des instruments du web demeurent corrélées aux
niveaux de revenus et de formation ce qui fait, ainsi que le
souligne le Rapport mondial sur le développement humain de
1999, que « l'écart planétaire entre les nantis et les démunis,
entre les détenteurs du savoir et ceux qui n'y ont pas accès se
creuse » car un ordinateur représente huit ans de salaire pour un
bengalais et un mois pour un américain — d'où l'importance du
capital économique — et, en même temps, 80 % des messages
sont rédigés en anglais alors que dans le monde un individu sur
dix seulement parle Anglais' — ce qui met en évidence l'impor-
tance du capital culturel. Enfin il faudrait aussi tenir compte en
ce domaine des inégalités d'aptitude dans la maîtrise de
l'instrument qui sont liées à l'âge ou à la génération et qui, se
combinant, conduisent à d'autres phénomènes d'exclusion'.
La fracture numérique 3 dénoncée tant par Jacques Chirac
que par Lionel Jospin est réelle faisant écrire aux auteurs du
I Sans doute conviendrait-il d'introduire quelques nuances. Si 68,4% des
pages Web sont rédigées en Anglais , pour la première fois en 2000 le nombre
d'intemautes de langue anglaise est passé sous la barre des 50% (49,9% des
391 millions d'internantes supposés). L'usage des langues sur le Net s'ordon-
nerait à peu près comme le pouvoir d'achat des pays qui les parlent : anglais,
japonais, allemand, chinois, français, espagnol, russe, italien, portugais,
coréen, suivis par seize langues de pays occidentaux qui précèdent l'arabe
fortement sous-représenté. En France, les langues minoritaires possèdent
toutes des sites et des forums. Le Monde interactif, 21 février 2001.
2 L'apartheid générationnel, version numérique, l'intemophobie des seniors
sont vraisemblablement appelés à se réduire avec l'action d'organisations
comme EGEE (entente des générations pour l'emploi et l'entreprise) ou le
Comité national des retraités et personnes âgées ou encore l'ouverture de
fenêtres de dialogue entre jeunes et vieux. La population internaute française
âgée de plus de cinquante ans représenterait 14,2% des internautes dont une
majorité d'hommes (plus de 76%) soit près de 900.000 personnes, les Français
se plaçant à cet égard derrière les Allemands (16,1%), les Anglais (17,3%) et
les Américains (23,1%). Le Monde interactif, 13 décembre 2000. 11 existera
toujours un noyau d'individus exclus pour des raisons autres que celles de
l'équipement ; on compterait en effet selon Yves Lasfargues, directeur des
études au Centre d'études et de formation pour l'accompagnement des
changements (CREFAC) environ 20% de technopathes, personnes éprouvant
des difficultés à faire marcher la technique ou ne supportant pas l'abstraction.
3 Cette fracture s'observe en France : les ouvriers ne représentent que 2,7%
des internautes contre 35,8% pour les cadres et professions libérales. Elle
s'observe bien plus encore au niveau mondial : Etats-Unis et Canada qui
représentent moins de 5% de la planète en termes de démographie abritent
33 rapport du PNUD que l'internaute type est « un homme de
moins de 35 ans, diplômé de l'enseignement supérieur, dispo-
sant de revenus élevés, habitant en ville et parlant anglais »
donc « un membre d'une élite très minoritaire ».
Ces facteurs risquent de fausser la représentativité de
l'opinion publique, soit en la suractivant, soit en en donnant une
image partielle. Mais la démocratie ne risque-t-elle pas aussi
d'être insidieusement manipulée ? La démocratie traditionnelle
repose sur le secret de l'isoloir. Cette procédure, bien différente
de celle des votes à main levée pratiquée dans les assemblées
générales, est destinée à préserver la liberté d'opinion. Mais le
secret des convictions intimes est de nos jours de moins en
moins préservé avec les ressources qu'offrent les nouvelles
technologies pour pénétrer le secret des consciences, que ce soit
à des fins commerciales intéressées ou pour des motivations
relevant de la sécurité publique ou de défense nationale. A la
manière du Panopticon de Bentham, l'individu peut être mis
sous contrôle permanent. La justice et la police peuvent ainsi
utiliser le bracelet électronique né de la loi 97-1159 du 19
décembre 1997. Dans les magasins, les entreprises, voire dans
la rue, la vidéosurveillance repère nos faits et gestes. Si les
écoutes téléphoniques sont réglementées depuis la loi 91-646 du
10 juillet 1991, d'autres moyens permettent d'exercer un
contrôle permanent sur l'individu. On peut conserver de lui, à
son insu, des traces électroniques visibles ou invisibles,
générées par les cartes à mémoire (cartes bancaires, cartes de
télépéage), par les systèmes informatisés de réservation, par le
suivi électronique des véhicules, par les autocommutateurs, les
puces des téléphones cellulaires etc. Le cyberespace constitue à
cet égard une menace supplémentaire au point que le 17 ème
rapport d'activité de la CNIL en 1996 pouvait s'inquiéter de ce
que la mémoire d'Internet devenait « le monde des traces
invisibles qui défient les principes de la protection des
données » (p.67). Un fichier ne contenant que des informations
anodines peut, par interconnexion avec d'autres, s'avérer « très
près de la moitié des internautes tandis que l'Afrique qui fournit 13% de la
population mondiale pèse moins de 1% dans le cybermonde. Cette fracture
pourrait constituer, selon Jacques Chirac, « une menace pour la cohésion des
Etats et les grands équilibres mondiaux ». Cette fracture constitue une atteinte
essentielle aux fondements mêmes de notre conception de la démocratie qu'on
peut définir très simplement, comme le fait d'emblée un ouvrage récent,
comme suit : « un homme, une voix. L'équation simple s'impose à nous avec
la force de l'évidence. L'égalité devant l'urne électorale est pour nous la
condition première de la démocratie, la forme la plus élémentaire de l'égalité,
la base a plus indiscutable du droit » ; P. Rosanvallon, Le sacre du citoyen, op.
cité, p. 11.
34 parlant ». Des logiciels, comme Investigator proposé par la
société Win What Where, vendu pour 100 $ mémorisent toutes
les touches du clavier saisies par un utilisateur, y compris les
corrections ; le logiciel de Telemate analyse l'ensemble du
comportement Internet des utilisateurs (liste de ce qui a été
visualisé, quel site, quelle page, à quelle heure). La multiplica-
tion des réseaux et la puissance des moteurs de recherche aggra-
vent les risques, en particulier avec les forums de discussion
permettant de dresser des « biographies » d' internautes révélant
leur âge, leur niveau d'études, leurs employeurs, leurs goûts et
opinions ; les consultations des internautes fournissent des indi-
cations sur les services consultés, les transactions commerciales
effectuées, le choix des sources d'information et des interlo-
cuteurs. Ces informations sont utiles pour le marketing, mais
peuvent aussi être mises au service de la répression politique l .
Le programme Echelon sur lequel Duncan Campbell, dans
un article de Time Out en 1976, a été le premier à attirer l'atten-
tion et dont, avec des dizaines de stations d'écoute la National
Security Agency (NSA) est le maître d'oeuvre permet
d'intercep-ter toute communication hertzienne (téléphone
longue distance ou mobile, fax, e-mail 2, télex) à raison de 2
millions d'écoutes par minute. La France n'est pas en reste :
dans le Périgord, sur le plateau de Domme, à côté de l'aéroport
de Sarlat, le « centre radioélectrique » permettant à la DGSE de
surveiller quotidien-nement des centaines de discussions
téléphoniques, d'e-mails, de fichiers ou de fax, les autres bases
étant situées à Kourou en Guyane, à Mayotte dans l'Océan
indien, aux Alluets le Roi dans la banlieue Ouest de Paris 3 .
Pour se prémunir contre ces intrusions dans la vie privée, il y
a certes des dispositions réglementaires dont on peut se
prévaloir comme la loi 78/7 du 6 janvier 1978 relative à l'infor-
matique, rattachée par décision du 20 janvier 1993 au Conseil
constitutionnel aux dispositions protectrices de la liberté
individuelle qui constitue un principe constitutionnel ou encore
l'article 9 du code civil assurant la protection de la vie privée 4 .
I P. Monot, M. Simon, Habiter le cybermonde, Editions de l'Atelier, 1998,
p.106.
Entre son expéditeur et son destinataire l'e-mail parcourt un chemin semé
d'embûches. Il est possible de le capter alors qu'il transite entre deux
machines ; que ce soit le câble de cuivre, la fibre optique ou le satellite,
chaque segment du Réseau est piratable.
3 Le Nouvel Observateur, 5-11 avril 2001.
4 Les institutions internationales se sont saisies, elles aussi, de cette question.
Les discussions en sont toujours au stade embryonnaire au sein de l'OMC ; les
directives de l'OCDE manquent de force et n'établissent aucun moyen
permettant d'assurer leur mise en oeuvre et une protection effective des
particuliers ; la convention 108 du Conseil de l'Europe n'a pas été signée par
35 Les institutions internationales se sont saisies, elles aussi, de
cette question. Les discussions en sont toujours au stade
embryonnaire au sein de l'OMC ; les directives de l'OCDE
manquent de force et n'établissent aucun moyen permettant
d'assurer leur mise en oeuvre et une protection effective des
particuliers ; la convention 108 du Conseil de l'Europe n'a pas
été signée par l'ensemble des pays et ne prévoit pas l'instau-
ration de mécanismes institutionnels de supervision de la part
des parties contractantes. C'est la préoccupation de dépasser les
standards minima de protection des données qui a motivé
l'apparition de la directive 95/46 de la commission européenne
et conduit cette dernière à engager sur ce sujet des négociations
avec les Etats-Unis. Force est cependant de constater — ce qui
laisse mal augurer de l'avenir — au terme d'un état des lieux,
que, en ce domaine, les préoccupations commerciales semblent
bien l'emporter sur les exigences des libertés personnelles :
« alors que la protection des données personnelles était consi-
dérée comme relevant de la sphère de l'intimité de l'individu
par les instruments régulateurs traditionnels, elle est depuis
quelques années (alors qu'augmente l'importance des transac-
tions électroniques) de plus en plus considérée comme une
marchandise faisant l'objet d'un trafic commercial international
et non plus comme un bien juridique à protéger contre d'éven-
tuels risques de violation de l'intimité »'.
On peut également refuser les cookies, recourir à des
logiciels anti-spammings. A l'action des fournisseurs d'accès
l'ensemble des pays et ne prévoit pas l'instauration de mécanismes institution-
nels de supervision de la part des parties contractantes. C'est la préoccupation
de dépasser les standards minimum de protection des données qui a motivé
l'élaboration de la directive 95/46 de la Commission européenne et conduit
cette dernière à engager sur ce sujet des négociations avec les Etats-Unis.
Force est cependant de constater — ce qui laisse mal augurer de l'avenir — et au
terme d'un état des lieux, qu'en ce domaine les préoccupations commerciales
semblent bien l'emporter sur les exigences des libertés personnelles : « alors
que la protection des données personnelles était considérée comme relevant de
la sphère de l'intimité de l'individu par les instruments régulateurs tradition-
nels, elle est depuis quelques années (alors qu'augmente l'importance des
transactions électroniques) de plus en plus considérée comme une marchan-
dise faisant l'objet d'un trafic commercial international et non plus comme un
bien juridique à protéger contre d'éventuels risques de violation de
l'intimité » ; H. Ancos Franco, La progresiva configuracion de las tranferen-
cias de datos como objecto del trafico comercial internacional, Information
comercial Espatiola, n° 788, novembre 2000, repr. in Problèmes économi-
ques, n° 2713, 16 mai 2001.
' H. Ancos Franco, La progressiva configuracion de las transferencias de
datos como objeto del trafico comercial internacional, Informacion comercial
Espanola, Problèmes économiques, 16 mai
2001.
36 élaborant des chartes de confiance s'ajoute l'intervention des
internantes permettant la création de sites d'anonymisation
(sous réserve d'identification en cas de procédure judiciaire),
l'utilisation de logiciels de cryptage et de re-routage. Toutefois,
un peu comme dans le domaine de la guerre navale où le
blindage des navires est toujours en retard sur la puissance des
canons, il est à craindre que ces moyens de défense du citoyen
internante ne soient toujours en porte-à-faux par rapport aux
progrès de la technique.
Quelques réflexions philosophiques
Une troisième série d'obstacles est de nature philosophique.
La démocratie parlementaire est limitée par rapport aux « initia-
tives citoyennes » que permettent les nouvelles technologies
mais, en même temps, les partis politiques jouent un rôle utile
de filtre' alors que la « Toile » laisse place à toutes les dérives
incitatrices à la haine raciale, aux discours « révisionnistes ».
On peut craindre, en même temps, que la cyberculture an lo-
saxonne qui se propage avec l'expansion de l'Internet ne
favorise, au détriment de facteurs de cohésion de nos
démocraties d'inspiration « républicaine », les valeurs commu-
nautaristes ou individualistes. Laissons à cet égard la parole à
un bon observateur ; pour celui-ci 3 l'e-économie véhicule un
ensemble de représentations que souvent la réalité est loin de
confirmer, qu'il s'agisse du mode de fonctionnement des
entreprises, plus conviviaux ou des rapports sociaux plus démo-
cratiques. Autonomes, responsables, créatifs, insérés dans des
organisations en réseaux qui sont en rupture avec les structures
hiérarchiques, avec des pratiques langagières (tutoiement) ou
vestimentaires (jeans et baskets), les nouveaux travailleurs
I « Elus, partis ou syndicats, médias ne représentent pas toujours parfaitement
les aspirations profondes de la population, mais ils jouent des rôles sociaux
précieux : hiérarchisation et agrégation des intérêts particuliers, défense de
revendications que des individus isolés ne peuvent ou n'osent exprimer, fonc-
tion critique des pouvoirs établis » ; T. Vedel, Internet vers une démocratie
électronique ?, art. cité, p. 198-199.
2 L'adoption, sous l'impulsion du gouvernement Clinton, du programme
d'action national d'information infrastructure (NH) peut conduire à une
hégémonie technique et, en même temps culturelle des Etats-Unis.
3 J-P. Le Goff, L'imaginaire des start up, Le Monde économie, 30 janvier
2001. Si nous adoptons une perspective plus analytique nous dirons qu'Inter-
net fait émerger de nouvelles formes de sociabilité (souci d'égalité, maîtrise
de son humeur, échange relativement préservé des éléments affectifs, compor-
tement ludique, versatilité, sélection du thème servant de critère à la mise en
relation des personnes) ; L. Deroche-Gurcel, Cyberespace : les nouvelles
formes de sociabilité, Universalia, 1997, pp. 318-321.
37 auraient tous leur bâton de maréchal dans leur musette (des
stock options dans leur portefeuille) et dans une ambiance cool,
travail, plaisir et marché feraient bon ménage. De même, « à
entendre nombre de médias, grâce aux technologies de
l'information et de la communication, et plus précisément à
Internet, la société et le monde entrent dans une « nouvelle
ère », un « nouvel âge », une « nouvelle civilisation ». Les
fondements de la « vieille économie » et de la société vacillent.
Le slogan soixante-huitard — « cours camarade, le vieux monde
est derrière toi » — retrouve quelque actualité. Promu par la
publicité audiovisuelle, Internet supprime les contradictions et
les conflits, conduit à une humanité meilleure, réconcilie tous
les leaders révolutionnaires défunts, de Lénine à Gandhi en
passant par Che Guevara, en leur offrant le moyen de réaliser ce
qu'ils n'avaient pu que rêver. L'idée d'une société transparente
et réconciliée avec elle-même passe désormais par les nouvelles
technologies de la communication ». Sur un plan plus général,
mais qui n'est pas en désaccord avec les observations précé-
dentes, on a pu relever qu'Internet entraîne davantage l'émiette-
ment de l'espace public que l'effet inverse'. A la figure du
militant, engagé dans la continuité au service d'une cause, et
qui est au fondement des modes de fonctionnement de nos
démocraties traditionnelles, que ce soit sur le plan politique ou
sur le terrain social, se substituent des engagements individuels
dans des réseaux multiples, mouvants, informels, à temporalité
réduite, générateurs de discontinuités certaines et d'instabilités
probables. Forçons le trait : « les grandes idéologies structu-
rantes et les partis qui les relayaient contribuaient à enraciner
les débats. Or les émotions médiatiques ont progressivement
pris le relais de ces idéologies qui ont perdu une large part de
leur emprise depuis les années 70. Le pathos, à cet égard l'a
emporté sur le logos... C'est toute la question de la démocratie
dite d'opinion qui est désormais posée, dans une France où la
montée en puissance puis, plus récemment, la prolifération de
l'image et du son ont bouleversé les rapports du citoyen avec
les « pouvoirs ». L'instantané étant par essence éphémère
puisque chassé par un autre instantané, il secrète, sans que ce
soit contradictoire, des sociétés à la fois émotives et sans
mémoire, une émotion chassant l'autre. Comme de surcroît les
contraintes techniques imposent de faire bref, le débat est donc
de plus en plus placé sous le signe du lapidaire : il faut faire
court pour faire mouche, la forme l'emporte de plus en plus sur
D. Wolton, Internet et après, une théorie critique des nouveaux médias,
Flammarion, 1992.
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